Femmes et Guerre dans l`Antiquité

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Femmes et Guerre dans l`Antiquité
Femmes et Guerre dans l’Antiquité : la perspective féminine
Women and War in Antiquity: the female perspective
Résumés des communications
Philippe ROUSSEAU (UMR 8163 Ŕ STL, Université de Lille 3) :
La guerre, la parole, l’arc ne sont pas affaire de femmes (Iliade, VI, 490-494, Odyssée, 1,
356-359 et XXI, 350-353)
À la fin de l'épisode célèbre des «Adieux», dans le Chant VI de l'Iliade, Hector réconforte son
épouse en larmes par des paroles rassurantes (486-489) et l'invite à regagner son palais pour y
vaquer aux tâches qui lui incombent, métier, quenouille et gouvernement des domestiques. La
guerre en revanche sera l'affaire des hommes de Troie, et la sienne, à lui, au premier chef. Les
quatre vers dans lesquels est formulée cette injonction (490-493) ont été souvent commentés,
sans pourtant que leur sens dans l'épisode ait toujours été clairement perçu.
Or l'Odyssée fait à deux reprises (Chant I, 356-359 et XXI, 350-353) usage des quatre mêmes
vers, à deux variations significatives près. Ils sont les deux fois placés dans la bouche de
Télémaque, et destinés dans l'un comme dans l'autre cas à Pénélope. Ils concluent, dans la
première des deux scènes, le petit discours par lequel Télémaque prend, contre sa mère, la
défense du barde d'Ithaque, Phèmios. Ils servent également de conclusion, dans la seconde, à
la déclaration par laquelle le jeune homme prend le contrôle de l'épreuve instituée par sa mère
en revendiquant la propriété de l'arc paternel, et interdit aux Prétendants de se prononcer sur
la demande du mendiant de s'essayer au "jeu". L'effet de cette répétition interne au poème est
souligné par l'itération, dans le récit qui suit immédiatement, de cinq vers décrivant la réaction
de Pénélope, son retour dans ses appartements, ses larmes sur Ulysse et le sommeil que lui
accorde la déesse.
On ajoutera à ce dossier, pour en éclairer certains aspects, l'itération partielle de deux des
quatre vers prêtés à Hector et Télémaque dans deux passages de l'Iliade (XX, 137) et de
l'Odyssée (XI, 352-353).
La triple occurrence d'un même bloc de vers dans les deux épopées a attiré l'attention de la
critique depuis l'Antiquité. Les Alexandrins, peu enclins à accepter les iterata, frappaient
d'athétèse le premier passage de l'Odyssée, où ils estimaient que les vers convenaient mal. Ils
ont été assez souvent suivis par les Modernes. Le texte du deuxième passage odysséen
présente lui, dans la tradition manuscrite, une variante bien attestée qui efface la différence
entre les paroles prononcées par Télémaque dans les deux scènes. Cette leçon a trouvé des
partisans parmi les interprètes.
Comment peut-on comprendre cette itération singulière? Faut-il, compte tenu des immenses
lacunes de notre connaissance de l'épopée archaïque grecque, admettre prudemment que les
aèdes, pour les deux ou trois occurrences authentiques, ont utilisé en l'adaptant au contexte un
élément de la phraséologie stéréotypée de la tradition orale, thématiquement approprié à
l'affirmation autoritaire de la prérogative masculine? Ou bien doit-on considérer que l'Odyssée
emprunte à l'Iliade, en les modifiant, les derniers mots d'Hector à Andromaque. Et, si l'on
retient cette deuxième hypothèse, peut-on aller jusqu'à considérer que la reprise odysséenne a
la force d'une quasi-citation de l'autre poème, perceptible comme telle par l'auditoire?
Si l'on se refuse à athétiser la première occurrence odysséenne et que l'on suppose que la
diction de l'Odyssée dépend de celle de l'Iliade, quelle est la portée des deux modifications
introduites par le poème récent dans le "texte" du poème plus ancien : la substitution de
à
, de la parole à la guerre, d'abord, puis de
à
, de l'arc à la parole, dans le
chant XXI, d'une part, le remplacement de la relative
par la phrase
dans le deuxième hémistiche du dernier vers?
Au-delà de la reprise des mots, comment les scènes se rapportent-elles les unes aux autres, de
l'Odyssée à l'Iliade d'une part, à l'intérieur de l'Odyssée de l'autre? Andromaque d'un côté,
Pénélope de l'autre, les femmes, dans leur parole et leur action, se voient apparemment dénier
le droit d'intervenir dans des conflits dont elles sont pourtant, au premier chef, l'enjeu. Est-ce
avec l'accord des narrateurs, ou des poètes? L'analyse des textes permet d'en douter, mais la
réponse ne sera pas pour autant la même dans les deux poèmes. On notera en particulier la
manière dont les relations entre les personnages (père, mère, fils) se reconfigurent du premier
poème au second et, dans celui-ci, du premier au second épisode. Il est difficile d'imaginer
que ce soit pure coïncidence.
Marella NAPPI (Centre Gernet, Paris, France) :
Les femmes et la guerre dans l’Iliade : entre éthique et rhétorique
Nous savons bien lřimportance quřHomère reconnaît à la parole : dans lřIliade, le récit de
lřaction guerrière est souvent interrompu par les paroles prononcées par les personnages. À
ce propos, une problématique retiendra particulièrement mon attention, celle de la
possibilité de la parole féminine dans le contexte de la guerre. Les discours féminins dans
lřIliade sont beaucoup moins isolés et insignifiants quřil ne paraît au premier abord. La
parole est pour les femmes le seul moyen de participer à lřaction héroïque qui constitue le
tissu du poème. Bien que les prises de parole des femmes ne soient pas aussi nombreuses
que celles des hommes, le poète arrive à donner aux personnages féminins une voix qui
leur est spécifique et qui est indispensable pour mettre en perspective lřunivers héroïque de
la guerre. Il semble quřHomère sřingénie à typer le discours féminin, à lui donner sa
cohérence et sa vraisemblance, pour lui conférer une identité et une saveur particulière,
notamment dans les passages qui ont trait à la représentation de lřaction guerrière. Cette
donnée peut paraître banale dans son évidence, puisque les paroles des femmes sont
prononcées à lřécart du monde de la guerre, à lřintérieur des murs, mais le regard dont elles
témoignent ne saurait être négligeable. Lorsque le poète choisit de faire parler les
personnages féminins au style direct, il ne se borne pas à indiquer la nature de leur propos,
mais il prête aux femmes des paroles qui jettent une lumière particulière sur les
événements qui font lřobjet de son récit. Cřest dire que la présence féminine introduit une
rupture non seulement sur le plan rhétorique mais également sur le plan éthique. Donner la
parole aux personnages féminins permet alors de faire dřelles, à plus dřun titre, des
protagonistes et revient, en dernière analyse, à introduire dans le poème une sorte
dřéquilibre des sexes.
François LISSARAGUE (EHESS, Paris, France) :
Prises d’armes – Femmes et armement du guerrier dans l’imagerie attique
Au départ du guerrier, une femme est souvent présente, qui lui remet ses armes. Le modèle
mythique de cette scénographie est donné par lřépisode de Thétis remettant ses armes à
Achille. Mais dřautres épisodes renforcent cette perception dřune solidarité forte entre la
guerre et les femmes ; sans elles, pas de guerrier armé. On retiendra deux épisodes mythiques,
qui mettent en jeu ce croisement des rôles masculin et féminin. Celui qui fait dřAchille une
fille, parmi les filles de Lycomède. Et celui qui conduit Amphiaraos à sřarmer après
quřEriphyle eut accepté le collier dit dřHarmonie. Dans les deux cas le lien entre parure
féminine et panoplie masculine semble structurer le récit et organiser le rapport
masculin/féminin.
Thérèse FUHRER (Freie Universität, Berlin, Allemagne)
Mauerschau als interne Fokalisierung : Die Weibliche Perspektive in poetischen
Schlachtenschilderugen
Die Szenen in der antiken Literatur, in denen eine oder mehrere Personen einen Kampf oder
eine Schlacht aus einer in der Regel erhöhnten Position - z.B. auf der Mauer einer Burg beobachten und kommentieren, geben die Perspektive von Außenstehenden wieder: Die
beteiligten Personen nehmen nicht aktiv am Krieg teil. Sie sind allerdings meistens doch in
irgendeiner Weise in das Geschehen involviert, meist sind sie mit einem der Kämpfenden
verwandt, bekannt oder in anderer Weise emotional verbunden. Diese Rolle kommt in der
Regel Frauen zu (oder auch Personen, die aus bestimmten Gründen, physischer Schwäche
oder aufgrund ihrer Profession nicht kämpfen können).
Der Vortrag will eine Reihe solcher Teichoskopie-Szenen innerhalb von Schlacht- oder
Kampfschilderungen im Hinblick auf die Frage untersuchen, wie mit der Darstellung der
weiblichen Perspektive, d.h. der internen Fokalisierung aus der Sicht einer nicht am
Kampfgeschehen beteiligten Frau, der Krieg ,gesehenŘ und dabei möglicherweise kritisch
oder affirmativ kommentiert wird. Im Zentrum stehen epische (Ilias, Statius, Valerius
Flaccus) und lyrische Texte (Horaz).
Stella Georgoudi (EPHE, Paris, France) :
Agir ou subir. Attitudes féminines dans des situations de guerre en Grèce ancienne
La phrase souvent citée : « le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon » simplifie
trop une Ŗréalitéŗ assez complexe, qu'elle soit conçue par les modernes comme historique, ou
comme imaginaire. Certes, les femmes, comme les enfants et les vieillards, «subissent» la
guerre et ses malheurs, en devenant parfois même des victimes volontaires, dont le sacrifice
est le prix à payer pour éviter un désastre. Mais les récits ne manquent pas non plus où les
femmes «accomplissent collectivement» des actes d'andreia, une vertu dont la «moitié de la
cité» (à savoir les femmes) n'est pas dépourvue, même si cette andreia féminine est qualifiée
par Aristote d'hupêretikê (propre à servir). S'agit-il d'une Ŗinversion de la normalitéŗ, ou bien
de récits étiologiques susceptibles d'expliquer certains rituels ? S'agit-il de cas-limites, qui
surgissent dans des situations exceptionnelles d'oligandria (manque d'hommes) ? Et quelles
sont exactement ces femmes poussées par un « élan et une audace divine (hormê kai tolma
daimonios) », quels sont leurs modes d'action face à l'ennemi qui menace la cité ? Retour à
cette irruption singulière des femmes grecques dans le domaine de la guerre, une irruption
qui, dans certaines situations de crise et par divers moyens, assure la victoire du dêmos.
Alison SHARROCK (Université de Manchester, Angleterre) :
Warrior women in Roman Epic
Women in epic are usually the victims of its reges et proelia: for them, war means suffering
and loss, and political drives are insignificant. Throughout the epic tradition, however, there is
a sprinkling of women who are not innocent, passive victims of the poemřs narrative and
generic drive, but themselves active participants in its movement. The aim of this paper is to
explore the range of possibilities for these various "Amazons". Are they inverters, subverters,
or converters of heroic masculinity? Is their representation based wholly on the gulf between
female norms and the warrior womanřs deviant Otherness, or do they bring some feminine
contribution to the construction of the political and martial hero?
Henriette HARICH-SCHWARZBAUER (Université de Bâle, Suisse) :
Das weibliche Antlitz des Krieges in den Epen Claudians
Die pangeyrischen Epen Claudians besingen die Erfolge des Feldherrn Stilicho, der
zusammen mit seiner Frau Serena nach dem Tod Theodosius I. das eigentliche Machtzentrum
am Hof in Mailand bildete. Die Verherrlichung seiner Siege generiert eine grosse Zahl von
epischen Erzählungen über Kriegsereignisse.
In meinem Beitrag werde ich den Krieg an sich, die „HeldenŖ und ihre Frauen (und die
„erfolglosenŖ Gegner, Barbaren) sowie männliche und weibliche Symbolfiguren des Krieges
(Mars, Bellona, Enyo) nach Gender-spezifischen Kriterien analysieren. Der literarischen
Konstruktion des Ŕ historisch erfolgreichen Feldherrn und „HalbmannesŖ (semivir) Ŕ
Eunuchen Eutropius, die für den Poeten Claudian eine besondere Herausforderung darstellt
und zu „paradoxenŖ Formen von Feminisierung des Krieges führt, wird in der Interpretation
besonderes Augenmerk gelten.
Alison KEITH (Université de Toronto, Canada) :
Elegiac Women and Roman Warfare
Scholarly consensus identifies elegiac opposition to imperial conquest in the Roman elegistsř
expressed preference for love over war (e.g., Prop. 1.6, Tib. 1.3, Ov. 1.9), a stance that has
been interpreted as emblematic of the Řpoliticsř of the genre (by, e.g., J.P. Sullivan in
Arethusa 5 [1972]). This love-war contrast has been extended along the axis of genre and
interpreted as articulating a generic opposition between elegy and epic, as well as along the
axis of gender and interpreted as articulating a gendered opposition of the elegiac woman (the
puella/domina with her Greek name and apparently courtesan status), in association with the
implicitly feminized lover-poet (cf. M. Wyke in Ramus 23 [1994], repr. in The Roman
Mistress [Oxford 2002]), and epic men (Roman soldiers and statesmen) such as is on display,
e.g., in Prop. 3.12. In this paper, I shall argue to the contrary that the elegists depict their
mistresses not as Řcounter-cultural pacifistsř (cf. J.P. Hallett in Arethusa 6 [1973]) but rather
as proponents of the Roman imperial project. Thus while Propertius celebrates his mistress
Cynthiařs decision not to follow a rival to Illyria but to remain in Rome with him in 1.8, he
admits in the following book (2.16) that his mistress has bestowed her favours on his rival, a
wealthy praetor, upon his return from imperial service, denouncing her for her rapacity
(2.16.11-22) in a passage that implicitly attributes her support for Roman military
adventurism abroad to greed. Similarly, in Tib. 2.3.53-62, the elegist projects the Roman
rapacity for foreign luxury items onto his mistress Nemesis, implicitly representing greed as
characteristic of her gender and ethnos, and denouncing her on both counts. The vignette of
Nemesis parading like the strumpet she is through the great City evokes the rich spoils of
empire but frames the wealth and luxury derived from Roman conquest as a reproach to the
foreign mistress, whose diaphanous dress of ŖCoanŗ silk, rich dyes of scarlet and purple, and
exotic Indian attendants, all expensive eastern luxury imports at Rome, advertise their
wearerřs sexual availability and thereby leave her open to the familiar denunciations of the
Roman moralizing tradition. In the Propertian corpus we find a more sympathetic portrait of
the elegiac womanřs interest in and promotion of Roman warfare in poem 4.3, in which
Arethusa follows the progress of the army in which her husband serves by studying maps
along with her sister and nurse, in a domestic scene that implies wide feminine interest in and
support for Roman military campaigning in the Mediterranean (4.3.35-40). Propertius even
represents Arethusa as expressing a desire to join her uir, Lycotas, on campaign (4.3.46-52),
perhaps following in the footsteps of Gallusř faithless mistress Lycoris, whom Vergil depicts
crossing the Alps apparently in the company of a rival lover-soldier on campaign (Buc. 10.
46-9, lines attributed to Gallus by Servius in his note on 10.46). In this regard, the Cleopatra
of Prop. 3.11ŕlike her mythological avatars Medea, Penthesilea, Omphale, and Semiramis
(3.11.9-26)ŕcan be seen as emblematic of the elegiac womanřs espousal of war, even though
she raises an army against Rome.
Federica BESSONE (Université de Turin, Italie):
Amore e guerra : modelli femminili, ruoli epici, identità di genere nella Tebaide di Stazio
La Tebaide, epica del paradosso e della perversione, esplora in vari sensi l'opposizione e il
nesso profondo della coppia antagonista amore e guerra (come del binomio amore e morte), in
un confronto tra ruoli di gender e tra generi poetici.
Il personaggio di Argìa inscena un inedito ruolo femminile nel genere maschile degli arma.
La moglie di Polinice, le cui nozze sono uno strumento per la realizzazione della guerra,
sfiora, per rovesciarla, la tradizione dell'elegia d'amore al femminile, già recepita nell'epica da
Lucano: all'inizio del poema, la sposa che chiede la guerra in nome dell'amore inverte la
protesta antimilitarista dell'Aretusa di Properzio e riusa con segno opposto, a favore della
guerra, le parole della Laodamia di Ovidio. Nell'avvio dell'epos la voce femminile si accosta
al ruolo della relicta in modo provocatorio e paradossale: per tragico errore, la donna diviene
fautrice di una guerra empia in nome della devozione coniugale.
Un altro paradosso provocante è affidato alla stessa figura nella chiusa: dopo la morte di
Polinice tocca ad Argìa, Řmoglie eroica dell'eroe sfortunatoř, sfidare le norme di genere e di
gender per realizzare un'inaudita aristia epico-eroica: un'impresa femminile senza armi sul
campo di battaglia, per dare sepoltura al cadavere del marito. Da trepidante nova nupta a
matrona virilis, Argìa si trasforma in chiusa in una nuova Antigone, che sulla scena epica
agisce in nome della pietas coniugale e ottiene la gloria eroica con una non feminea virtus,
violando il divieto di Creonte e sfidando la morte per amore dello sposo.
Donna Řin guerrař per amore, moglie devota che supera il modello dell'Amazzone (in un
poema in cui le vere Amazzoni appaiono addomesticate e ridotte al ruolo di matronae), il
personaggio della Tebaide riveste un ruolo eccezionale nel genere poetico ed esemplare per il
genere femminile, in una sintesi di tradizione e trasgressione: mentre assume tratti degli eroi
virgiliani, eguaglia le eroine sublimi della tradizione tragica (mogli devote pronte alla morte
per amore del marito), si atteggia come un'eroina-martire senecana Řentusiasta
dell'autodistruzioneř e si accosta agli exempla femminili di opposizione antitirannica celebrati
nella letteratura degli exitus illustrium virorum.
Louise BRUIT-ZAIDMAN (Université de Paris 7, France) :
Les femmes et la guerre, du cycle thébain à la tragédie attique
Dans lřIliade, depuis Hélène, qui en est la cause immédiate jusquřà Chriseis, source involontaire de la
colère dřAchille, les femmes, actrices malgré elles et victimes, sont au cœur de la guerre. Cřest en effet
tout un monde de femmes, esclaves et concubines, naguère filles, femmes et épouses de rois et de
prêtres, qui habitent les tentes des guerriers et répondent à leur bon plaisir préfigurant le sort qui attend
les filles et les femmes de Troie.
En face dřIlion et des récits autour de la guerre de Troie, un autre massif épique rassemblait lřhistoire
de Thèbes, et des sièges successifs qui lřavaient menacée sous la conduite dřArgos et de ses rois.
Lřhistoire de Cadmos et de ses descendants, lřhistoire de la fondation de la ville, lřhistoire dřŒdipe et
de ses fils devenus ennemis, lřhistoire des Sept chefs dressés contre les murs de la ville, dispersés par
les défenseurs puis lřhistoire de la revanche de leurs fils, les Epigones, autant de récits, dřépopées
peut-être, qui ont inspiré, entre autres, les Tragiques athéniens par lesquels aujourdřhui nous pouvons
nous en faire une idée. De ces guerres héroïques émergent quelques figures de femmes et surtout, à
travers les tragédies survivantes, une longue plainte qui fait écho aux lamentations des poèmes
homériques.
Mais à Thèbes, guerre étrangère et guerre fratricide sont étroitement liées dès lřorigine de la cité.
Après Eschyle et Sophocle, Euripide puise dans la riche matière du Cycle et lui donne sa marque.
Dans les Phéniciennes le chœur féminin accompagne lřaction tragique en rappelant strophe après
strophe les éléments de lřhistoire mythique de la cité et de la race de Cadmos. A la fois solidaires et
extérieures, elles-mêmes prise de guerre et, à ce titre, offrande destinée à Apollon, les Phéniciennes
sont, dans la ville où le siège les a surprises, manifestation vivante de la mémoire dřune race, et, par
leur contre-chant, témoignage de la volonté et de la puissance divine. Les deux personnages féminins
de la tragédie, Jocaste et Antigone, la mère et la fille, sont toutes deux étroitement et différemment
impliquées dans le conflit en cours. Leur rapport à la guerre cřest dřabord leur rapport aux deux frères
ennemis ; cřest aussi le partage de la menace qui pèse, par la faute des fils dřOedipe, sur la ville. On
étudiera la façon dont la relation des femmes à la guerre sřexprime à travers le regard porté par
Euripide sur lřhistoire mythique de Thèbes et lřusage quřil fait des héroïnes tragiques.
Pierre JUDET DE LA COMBE (EHESS, Paris, France) :
Femmes entre les massacres de Troie et ceux du retour. Sur les Troyennes d’Euripide
Y a-t-il un féminisme de la tragédie ? Les femmes, le plus souvent, et non les hommes, sont
au centre des actions : Clytemnestre, Electre, Antigone, Déjanire, Médée, Hécube, Hélène,
Andromaque, etc. Elles portent les valeurs qui normalement sont défendues par les mâles;
elles agissent (plus qu'elles ne subissent; leurs victimes sont masculines), et les malheurs,
dans leurs discours, deviennent des prises de position, ils servent des arguments, des
recomposition du mythe. Il s'agit sans doute de déplacement, de délocalisations de discours
masculins convenus de manière à les faire entendre autrement. A partir d'une tragédie
étonnamment peu aristotélicienne dans son déroulement, Les Troyennes d'Euripide, où le
prologue n'annonce pas l'action, où il n'y a pas d'intrigue, mais une succession de scènes de
désastre annoncés ou accomplis, on tentera de comprendre la fonction de ces discours
féminins comme mise en perspective de l'ensemble de l'épopée.
Jacqueline Fabre-Serris (Halma-Ipel Ŕ UMR 8164, Université de Lille 3, France)
L’après-guerre féminin dans les Troyennes de Sénèque : une réflexion sur les émotions
Sénèque reprend, dans ses Troyennes, un sujet tragique, traité par Euripide dans deux pièces :
lřaprès-guerre troyen, et il sřen sert Ŕ cřest lřhypothèse que je défendrai - comme dřun
« champ dřexpérimentation » pour se livrer à des réflexions sur une question centrale dans le
stoïcisme : la gestion des émotions, réflexions, qui, du fait des particularités génériques du
genre tragique, sont différentes de celles quřil développe dans ses traités ou dans les Lettres à
Lucilius. Lřaprès-guerre troyen était, pour explorer cette question, un sujet de choix. Du côté
des vaincus, qui, sur la scène, sont représentés presque uniquement par des femmes, domine
et se montre le dolor dřavoir perdu leur patrie, leurs proches et dřêtre promises à lřesclavage
et lřexil. Du côté des vainqueurs se pose une question : les violences doivent-elles être
poursuivies ? Un oracle de Calchas réclame en effet deux morts supplémentaires, celle dřun
enfant Astyanax et celle dřune jeune fille, Polyxène. Les Grecs vont-ils tuer encore ou céder à
la compassion ? Jřessayerai de montrer que Sénèque a voulu faire de ses Troyennes une
espèce de laboratoire sur les émotions et quřil a conçu chaque séquence de sa pièce dans cette
perspective, en sřintéressant particulièrement au « pouvoir sur les émotions » et au « pouvoir
des émotions. » Comme les deux camps sont différenciés sexuellement, la question se pose
aussi de savoir si la gestion des émotions est ou non envisagée de la même manière quand il
sřagit dřun homme ou dřune femme, et quelle image des femmes il en résulte finalement.
Javier Arcé (Halma-Ipel Ŕ UMR 8164, Université de Lille 3, France) :
Les femmes victimes de la guerre à l’époque romaine : essai d’iconongraphie
Dans l'iconographie romaine, peuples et provinces sont représentés comme des femmes. Dans
certaines occasions, ils adoptent la forme de provinciae pacatae ou provinciae fideles, debout
avec des vêtements typiques de leurs pays d'origine ou suivant des types hellénistiques, et
avec les symboles caractéristiques des lieux qu'ils représentent : épées, carnyx, coiffure, etc…
Les meilleurs exemples de ce type d'iconographie se rencontrent dans la décoration de
l'Hadrianeum de Rome, dans la série de monnaies avec des images de provinces de l'époque
d'Hadrien, ou sur les reliefs du Sébasteion d'Aphrodisias.
Cependant, cette iconographie coexiste avec une autre où les femmes qui représentent des
provinces ou des peuples apparaissent clairement agressées par leurs vainqueurs (les
Empereurs), dans une attitude de soumission, de désespoir ou de tristesse, avec des longs
cheveux décoiffés, et dans une attitude d'assujettissement. Plusieurs exemples illustrent
également cet autre type d'iconographie.
Les Romains décorèrent certains monuments emblématiques de l'Vrbs avec des séries
iconographiques de provinces dans de telles attitudes, comme le Théâtre de Pompée ou le
Forum d'Auguste, et dans les provinces, l'autel de Lyon ou le Sébasteion d'Aphrodisias déjà
mentionné, qui imita certainement les modèles de la métropole en y introduisant des variantes
locales.
Les femmes jouent un rôle anonyme dans la guerre, de présence et de témoins, et sont
représentées comme objets de viol et de butin du vainqueur. Les occasions où elles jouent un
rôle actif sont rares - la guerre appartient aux hommes - et se situent spécialement parmi les
peuples "barbares" ou conquis. Dans l'iconographie romaine, les femmes sont représentées
sous une forme typique et stéréotypée, comme des êtres sans défense, humiliés et soumis à la
brutalité des armées romaines. Elles sont généralement accompagnées dans leur malheur par
des enfants et des vieillards. Les hommes, au contraire, sont représentés soit totalement
anéantis et écrasés, ou encore debout, enchaînés, mais conservant la dignité, l'obstination et
une volonté indomptable face au vainqueur.
Il est significatif que ce type de représentations de femmes pratiquement réduites à néant
décore principalement la colonne de Marc Aurèle, sur le Champ de Mars à Rome, la colonne
de l'Empereur philosophe, juste, clément et ennemi de la violence. Le monde des images
officielles suit un autre chemin que les déclarations intimes, ce qui fait douter de leur sincérité
et de leur crédibilité.
Andrea GNIRS (Université de Bâle, Suisse)
From victim to war heroine: the Ancient Egyptian evidence on women and war
The richness of the ancient Egyptian record on war has sometimes fostered the idea that
Egyptian history was, in fact, a history of war, at least as far as some of its major phases are
concerned. Although historical, iconographic and literary sources convey an overall picture of
how warfare was waged and sanctioned in Ancient Egypt, who Egyptřs enemies were and
what kind of punitive actions by the Egyptians they risked, what weaponry the Egyptian army
used or how an Egyptian soldier spent his life, informations on the conditions in which
women experienced the challenges and hardships of war are rather scarse. This gap can partly
be explained by the almost complete absence of private documentation of wartime
experiences, it is, however, also connected to the fact that warfare was a masculine domain. In
most periods, official display allowed women only to play a supporting or a subordinated role
in the family, i.e. as mothers, wives and daughters, and/or in the service of a god, i.e. as
priestresses, songstresses or musicians. As members of the low strata of society, they appear
in the records as servants and slaves, many of whom were brought to Egypt as prisoners of
war and deportees. Although there is evidence of women in some other executive positions
than that of a priestress in earlier Egyptian history, these functions never got beyond womenřs
spheres such as the household of a noble lady or practices of womenřs and childrenřs care.
When at some time royal women ascended to the Egyptian throne, they usually disguised their
female sex by wearing the male royal ceremonial dress and insignia and used the voice of the
3rd person masculine in decorum texts. While their seizure of power was based on their role
as queen regent for the deceased husband or heir to the throne under age, their religious
functions might have strengthened their claim to kingship as well. In fiction, the cultural
projection of women was challenged; female protagonists act as the motor of a plot just like
their male counterparts. Literary texts, however, also reveal the prejudice that the feminine
was potentially dangerous, womenřs performances were inferior and that femininity was
equivalent to physical and emotional weakness. In a society in which the written record and
literature were produced by men, different views on womenřs affairs which contradict these
stereotypes are hard to find. Some material, however, does exist, and a more thoroughful
analysis of the textual, iconographic and archaeological evidence will show that during
Egyptřs history, womenřs positions in society changed considerably, and that at some point
political power as well as certain aspects of warfare and the display of force could be
exercised by women.
The paper will first inquire into those sources that reflect Egyptřs official prospective on the
outside world and enemy behavior in periods of warfare with a special focus on womenřs
actions in comparison to those of men. Since evidence is heavily drawn from monumental
battle scenes, one has to be aware that these depictions are mostly iconic stereotypes rather
than real life representations. A few passages from Egyptian battle accounts can add to this
picture, although they rarely shed an eye on womenřs reactions on warfare except for their
role as prisoners of war and/or as living reward of brave soldiers.
Secondly, evidence for active participation of royal women in the use of physical violence and
in military power will be discussed. In this context, I shall also dwell on the funerary practice
of equipping elite female burials with weapons.
In a third step, it will be shown that literary texts can function as promoters of preconceptions
on womanhood and femininity and how these preconceptions worked with regard to military
actions and the use of force.
Violaine SEBILLOTTE-CUCHET (Université de Paris 1, France) :
Reines guerrières de Carie (Vème-IVème siècles : archéologie et historiographie
Suite à la récente publication de travaux de recherche sur les reines guerrières hellénistiques,
notamment en Carie dès le IVème siècle, je voudrais interroger la période qui précède : les
femmes de lřépoque classique ont-elles été unanimement écartées des combats dans la réalité
de la pratique ou bien ont-elles subi un déni historiographique, les deux options pouvant
sřadditionner ? Je prendrais lřexemple dřArtémise II en Carie et de son intervention supposée
à Rhodes dans les années 350. Jřexaminerai le texte de Démosthène (Démosthène XV = Pour
la liberté des Rhodiens 11, 27) qui fait référence à sa capacité militaire et mettrai en valeur ce
qui relève de la description historique et ce qui relève soit du parti pris idéologique soit, tout
simplement, du cliché rhétorique. Je mettrai en parallèle ce que nous savons des autres reines
de Carie au IVème siècle et au Vème siècle et, plus généralement, des reines guerrières de
lřépoque classique pour isoler les raisons de leur traitement très particulier dans la
documentation classique grecque puis gréco-latine.
Judith Hallet (University of Mayland, USA):
T : Fulvia : the representation of an elite Roman woman warrior
My presentation will examine some ancient literary and inscriptional sources on the
involvement of Fulvia, third wife of Mark Antony, in the Perusine War, which she and
Antonyřs brother Lucius Antonius waged against the future emperor Augustus in 41 BCE. It
will pay particular attention to sources, chief among them Augustus himself (as quoted by
Martial 11.20), which purport to represent this womanřs own words and perspectives. In so
doing it will consider the relationship between the literary convention characterizing erotic
pursuit as a form of military activity and the portrayal of Fulviařs military motivations as
erotic in nature. It will also reflect upon the similarities between the portrayals of this actual
historical, politically powerful figure (who had previously been married to Publius Clodius
Pulcher, brother of the woman immortalized by Catullus as ŘLesbiař) and the fictionalizing
representations of women in Roman erotic elegy.
Stéphane BENOIST (Halma-Ipel Ŕ UMR 8164, Université de Lille 3, France)
Figures féminines et détention de l’imperium : de quelques appropriations impériales
Depuis lřexemple célèbre dřAgrippine, épouse de Germanicus, arpentant les camps germains en
compagnie de son époux, jusquřà la figure mythique de la souveraine palmyrénienne Zénobie, la
participation dérangeante de la femme à la sphère par excellence masculine dřune des expressions du
pouvoir du princeps, lřimperium militiae, nous incite à reprendre à nouveaux frais quelques textes et à
réinterpréter des images relayant une lecture historiographique orientée sur le pouvoir impérial et la
présence des femmes aux côtés des empereurs, Augustae et princesses.
Pascal PAYEN (Université de Toulouse 2, France)
Guerres des femmes, guerres censurées ?
Le constat est maintenant bien connu : les femmes seraient exclues de toutes les réflexions des
Anciens sur la guerre, parce que, nřétant pas citoyennes, la fonction combattante leur
échapperait. La division sexuée qui organise, dans sa globalité, les sociétés non seulement
serait reproduite au sein des armées, mais serait amplifiée par toutes les formes de discours
sur la guerre.
Les termes du problème posé ainsi méritent dřêtre déplacés sur plusieurs points. Tout
dřabord la diversité des formes dřimplication dans ce quřil est convenu dřappeler « la guerre »
est telle que cřest au pluriel que le mot doit être envisagé. La guerre, en terme dřhistoire
sociale, nřest pas uniquement celle des phalanges ou, plus tard, des légions. Les cités sont
soumises à des formes multiples de combats, dont le versant féminin, dans les représentations
littéraires et iconographiques, est fort loin dřêtre recouvert dřoubli. Ensuite, cette ouverture
vers la pluralité des conflits et des « occasions » de combattre, invite à poser, de nouveau, la
question de la violence. En quoi les femmes y sont-elles impliquées ? Comment la génèrent-
elles ou, au contraire, lřendurent-elles ? Comment est-elle représentée ? Diffère-t-elle de celle
qui touche les hommes ? Enfin - troisième déplacement - tout discours ou récit sur les guerres
dans leurs rapports avec les femmes est étroitement dépendant des règles du « genre » et du
contexte de parole dans lesquels ils sřinsèrent. La présente contribution propose donc dřélargir
une étude déjà menée en ce sens pour la tragédie athénienne, et dřanalyser, à partir dřune
histoire sociale et culturelle des conflits dans les mondes grecs (du VIIe au IVe siècles av. J.C.), les modes de représentation et les contraintes discursives qui pèsent sur les manières de
rendre compte des rapports que les femmes entretiennent avec les guerres.