Supérettes Casino, la mécanique du piège
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Supérettes Casino, la mécanique du piège
1 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr de toutes les marchandises avant qu’elles ne soit vendues. C’est en fonction de ce que les émissaires de Casino auront décompté dans le magasin que sera établi le chiffre d’affaires réel du magasin, et donc la rémunération du gérant, payé à la commission (avec un minimum garanti d'environ 1800 euros pour deux). Mais c'est aussi à cette occasion que peuvent apparaître les fameux déficits de gestion. « Casino n’est pas en mesure de connaître le stock physique présent en temps réel, martèle le groupe. Seul l’inventaire physique permet de prendre connaissance de manière contradictoire de la réalité du stock et des éventuels écarts. » Supérettes Casino, la mécanique du piège PAR DAN ISRAEL ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 30 SEPTEMBRE 2015 Comment d'énormes trous peuvent-ils se creuser dans les finances de dizaines de magasins de proximité tous les ans ? Les responsables de ces magasins dénoncent un système dont ils sont les victimes, et des manipulations connues, voire favorisées, par le service commercial du groupe. Casino dément en bloc. Deuxième volet de notre enquête sur ces étranges déficits. Ils sont à la fois la source et la clé de bien des mystères. Au sein du groupe Casino, les inventaires en magasin sont un moment crucial. Un moment redouté par les gérants de supérettes, et dénoncé par tous ceux qui estiment s'être fait piéger par une mécanique implacable. Comme nous l'avons raconté dans le premier volet de cette enquête, des dizaines de gérant non salariés, aux commandes de magasins Petit casino, Casino shop, Spar, Vival ou Leader price express, sont accusés d'avoir laissé s'accumuler d'énormes déficits dans les comptes de leurs magasins, puis sont mis dehors. Casino ne se reconnaît aucune responsabilité dans ces trous comptables et assure fermement que « tout est mis en œuvre pour que les gérants mandataires non-salariés ne soient pas confrontés à des déficits » (lire sous l’onglet Prolonger l’intégralité de nos questions et des réponses du groupe). Les gérants déficitaires sont accusés de mauvaise gestion, et ils sont bien souvent soupçonnés par leurs collègues de piquer dans la caisse de leur magasin. Or, le responsable de magasin accusé d’avoir laissé dériver ses comptes aura bien du mal à obtenir des éclaircissements : à l’issue de la procédure, il ne sait absolument pas quelles sont les marchandises, ou les espèces éventuelles, qui sont déclarées manquantes ! En effet, conformément à la convention collective de 1963 régissant le statut des gérants non salariés, les résultats d’inventaires ne listent pas les produits manquants, et n’indiquent pas non plus si de l’argent manque en caisse. Ils se contentent de donner la valeur du stock total en magasin, que Casino compare au stock évalué lors du précédent inventaire et à toutes les commandes et ventes effectuées. A l’issue de ces calculs, un excédent ou un déficit apparaît. Les gérants ne participent pas à l’opération d’inventaire proprement dite et n’ont matériellement pas les moyens de recompter par eux-mêmes le nombre exact des marchandises scannées dans leur magasin, qui se comptent par milliers. Et si des erreurs surviennent lors de ces fastidieuses journées, ils n’ont que peu de moyens de s’en rendre compte. Difficile de dénicher les paquets de biscottes ou les boîtes de thon manquantes dans le listing de milliers de lignes [[lire_aussi]] Des accusations que ces gérants récusent. Ils appellent plutôt à se pencher avec attention sur les pratiques des équipes commerciales de Casino. Et les bizarreries, assurent-ils, commencent dès les inventaires. Ces inventaires sont régulièrement effectués par des émissaires de Casino, trois fois la première année, puis au moins une fois par an. Parfois beaucoup plus selon les desiderata des gérants ou du groupe présidé par Jean-Charles Naouri, qui reste propriétaire 1/6 2 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr qu'on leur remet à la fin de l'opération. Or, si un produit est oublié, il apparaîtra comme manquant et viendra gonfler le déficit. chaque gérant. Problème : des changements de prix jamais annoncés ou répertoriés interviennent à bien d’autres moments. « Quand une bouteille d’eau est censée coûter 33 centimes, qu’elle est enregistrée à ce prix lors de l’inventaire, mais qu’en réalité elle passe en caisse à 28 centimes, vos perdez 5 centimes. Ce n’est pas grand-chose, mais multiplié par le nombre de bouteilles que vous vendez pendant un an, cela peut peser », décrit Yann Coeuru, gérant à Ruoms (Ardèche) et ex-délégué syndical CGT, qui a lancé en octobre dernier une demande de requalification de son contrat. D’autant qu’il n’y a pas que les bouteilles d’eau qui sont concernées, et de loin : plusieurs gérants ont remarqué que les prix des alcools, les produits les plus chers dans leurs rayons, étaient régulièrement en cause. « Si vous ne suivez pas de près, vous vendez régulièrement moins cher que ce que Casino vous débite », résume Jean-Luc Calais, qui a géré plusieurs supérettes en Rhône-Alpes de 2004 à 2012, et à qui Casino réclame 85 000 euros. Jean-Charles Naouri (Reuters - Philippe Wojazer) En 2013, après avoir enregistré plusieurs déficits consécutifs, Claire et Arnaud * (les prénoms ont été modifiés, lire notre boîte noire), à qui Casino réclame aujourd’hui 60 000 euros, ont décidé d’en avoir le cœur net, et ont chargé un huissier de justice de suivre tout une journée les inventoristes qui s’activaient dans leur magasin. Bonne intuition : selon le rapport de l’huissier, consulté par Mediapart, les envoyés de Casino ont oublié de scanner 145 produits en rayon ou en stock. Par ailleurs, l’huissier a signalé environ 250 erreurs de décompte, soit sur les prix, soit sur le nombre d’exemplaires des produits en magasin… Casino dément tout problème de fond et indique « que si le gérant constate une anomalie, il lui appartient de la signaler », après quoi « le nécessaire est fait pour régularisation ». Le problème est connu depuis 2007 au moins, et la réponse toujours la même. Mais les responsables des magasins rétorquent qu’il leur est impossible de surveiller les prix auxquels passent en caisse l’intégralité de leurs produits, puis de les comparer à leurs prix officiels, tout en servant leurs clients qui s'impatientent. Et puis, ils ne peuvent jamais être sûrs de ne pas avoir laissé passer des marchandises à des prix douteux. « Pour un gérant qui a remarqué ces disparités de prix, il y en a peut-être des dizaines qui ne les ont pas vues », s’inquiète l’avocat grenoblois Adrien Renaud, qui défend nombre de gérants aux côtés de Flavien Jorquera. Daniel *, lui, a choisi une autre méthode. Ce gérant francilien a fait tout récemment recalculer par un expert-comptable la valeur de son stock, telle qu'elle avait été établie en juin 2012. Le comptable s'est basé uniquement sur l’attestation d'inventaire fournie par Casino et certifiée par un huissier. Le résultat est détonnant : alors que Casino avait calculé que Daniel disposait de 55 000 euros de marchandises en magasin, l’expert comptable a recompté ligne par ligne et a, lui, retrouvé… 59 000 euros de stock! • Changements de prix sauvages Mais parmi les gérants, les accusations vont bien plus loin que les plaintes contre de banales erreurs de calcul ou un certain nombre de négligences des inventoristes. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer des changements de prix sauvages des marchandises, au détriment des gérants. En théorie, Casino peut bien sûr modifier les prix des produits (par exemple un vendredi par mois pour les Petit Casino), auquel cas la nouvelle valeur du stock est dûment enregistrée pour « Chaque changement de prix fait l’objet d’une information auprès des gérants sans exception », maintient Casino, qui « réfute catégoriquement cette thèse de changements de prix "non-officiels" ». Pourtant, des sources partout en France attestent que 2/6 3 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr cette pratique existe. Et elles avancent les preuves principalement sous forme de constats d’huissier - de l’existence de ces modifications sauvages. Ainsi de ces gérants de Seine-Maritime, qui en moins d’une semaine de janvier 2008 ont fait constater que pas moins de 85 produits passaient en caisse à un prix différent de celui qui était enregistré dans le système informatique de Casino, dénommé Gold. Sur ces 85 références, 78 étaient vendues moins cher aux consommateurs que ce qu’elles auraient dû. rares », selon eux, qui ne peuvent pas impacter qu'un seul magasin, mais qui devraient en concerner « au moins une cinquantaine » à la fois. En avril 2012, un autre couple constatait plusieurs changements, avec des écarts conséquents : 3,6 euros de moins pour une bouteille de champagne, 1,36 euro pour une paella, 1,3 euro pour des fruits confits… En février 2013, un couple de la région parisienne voyait, lui, 19 produits passer en caisse à des tarifs inférieurs à ceux auxquels ils lui avaient été facturés, des cornichons au vin de Savoie, en passant par la limonade et le fromage à fondue. Dans ce dernier cas, les prix correspondaient bien à ceux auxquels les marchandises avaient été commandées, mais c’est le bordereau de livraison qui les comptabilisait à un tarif supérieur… • Remboursements à la tête du client Le parisien Jawad Eddassouki présente lui aussi un cas qui retient l’attention. Le contrat de ce gérant parisien a été interrompu en juin dernier après des années de conflit ouvert avec la direction. Constat d’huissier faisant foi, il dénonce une livraison reçue le 15 mars 2013 : sur 69 produits différents réceptionnés ce jour-là, seuls 3 passaient en caisse au tarif officiel. 56 étaient facturés moins cher, et seulement 10 plus cher. Selon la direction, « toute demande justifiée de retours marchandises fait l’objet d’un remboursement, tel que prévu expressément dans l’accord collectif ». Même chose pour les erreurs venant de DCF et non du gérant. Mais selon nos informations, ce n’est pas toujours le cas. D’abord, des erreurs informatiques peuvent survenir. Par exemple, Jawad Eddassouki a déniché une anomalie technique : plusieurs de ses demandes de périmés ont été rejetées, ce qui a été très discrètement notifié sur Gold, le système informatique de gestion des marchandises. Matérialisés sous forme de lignes informatiques peu claires, ces rejets auraient échappé à la plupart des gérants, estime-t-il. Il a dû les recompter à la main et exiger un remboursement d’une centaine d’euros, qu’il a obtenu. Bizarrement, souligne-t-il, le système Gold indiquait qu’il ne reconnaissait plus certains produits périmés, comme s’ils n’avaient jamais été présents en magasin. Images extraites du site internet du groupe Casino Autre reproche récurrent envers le groupe, ses managers ou ses directeurs commerciaux : certains gérants se verraient régulièrement refuser le remboursement de marchandises périmées ou d’erreurs qui ne leur sont pas imputables. Puisque les gérants ne sont pas propriétaires de la marchandise, les pertes causées par les marchandises avariées ou cassées ne leur reviennent pas. Ils sont donc chargés de les retirer des rayons, puis de le signaler via le système informatique au service commercial, qui est censé retirer la valeur de ces produits de leur stock inventorié. En justice, au gré des échanges avec les avocats adverses, Casino peut d’ailleurs se laisser aller à reconnaître que le phénomène est connu, et qu’il peut survenir lorsque les caisses enregistreuses ont des problèmes de connexion avec son central informatique. Ses avocats ont même admis à plusieurs reprises que des anomalies peuvent être constatées dans le cas d’une « erreur de la cellule prix », qui explique parfois que « les caisses ont un autre prix que le prix rayon », sans qu’il y ait « d’information sur le portail Gold ». Des « anomalies extrêmement 3/6 4 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr • La freinte, système à revoir Surtout, malgré les dénégations de Casino, pour qui ces affirmations « sont dénuées de tout fondement », il semble que chaque manager, chargé de superviser une dizaine de magasins, se voit fixer une limite de produits périmés à ne pas dépasser chaque mois ou chaque trimestre. En cas de trop fortes demandes de remboursement de « ses » magasins, il peut être tenté d’étaler un peu plus que de raison les remboursements. Dernier point qui fait l’unanimité partout en France : les limites du système de freinte. La freinte, quésaco ? C’est une toute petite marge, accordée par Casino à ses gérants sur les fruits et légumes et certaines marchandises fraîches comme des fromages ou des fruits de mer, pour compenser les pertes dues à la « dessiccation » (quand un légume se dessèche et perd du poids, par exemple) et « aux avaries de toute nature pouvant survenir aux marchandises périssables à partir de la réception en magasin ». Ces marges exceptionnelles varient en fonction des produits. Le procédé est tout ce qu’il y a de plus classique, et existe partout dans la grande distribution. Mais, et c’est là que le bât blesse, la société s’en sert aussi pour couvrir les invendus en fruits et légumes. Ce qui met hors de lui Yann Coeuru, gérant à Ruoms (Ardèche) et ex-syndicaliste CGT. « La freinte est seulement là pour compenser la dessication, et les quelques feuilles abîmées que vous enlevez d’un poireau ou d’une endive, rappelle-t-il. Or, chez Casino, quand vous ne vendez pas les fruits et légumes, c’est pour votre pomme, le service commercial ne reprend pas les pertes, au prétexte qu’ils sont freintés. Alors que les produits n’appartiennent même pas aux gérants ! » Plusieurs voix affirment aussi que ces remboursements sont un moyen de pression courant en cas de conflit entre le groupe et ses gérants non salariés. C’est le sens d’une attestation produite en justice depuis 2011 par l’avocate spécialiste de ces dossiers Claudine Bouyer-Fromentin, et qui n’a jamais fait l’objet d’une procédure en faux témoignage ou en diffamation. Un ancien manager y évoque des sanctions « d’ordre financières et indirectes » envers les gérants récalcitrants. Par exemple, « on refusait de créditer des périmés en tout ou en partie (dont on avait pourtant détruit les emballages, le gérant n’ayant ainsi plus de preuves) », indique cet ex-responsable. • Disparition de lignes informatiques Le service commercial peut-il carrément modifier unilatéralement les écritures informatiques sur Gold ? C’est ce qu’ont assuré devant la justice plusieurs gérants, jurant que certaines de leurs demandes de remboursement avaient été purement et simplement effacées. Un couple a même réussi à faire attester par huissier, en février 2013, qu’une de ses demandes avait disparu. Conclusion de l’huissier : « Toutes les données transmises peuvent faire l’objet de modifications de la part de la société Distribution Casino France au crédit ou au débit des requérants. » Pas de quoi émouvoir la direction, qui se borne à rappeler que « les pourcentages appliqués aux freintes ont fait l’objet d’un accord signé par les organisations syndicales représentatives ». En oubliant de dire que la plupart des syndicalistes demandent une renégociation de ces pourcentages. Parmi les gérants, les fruits et légumes sont en fait bien identifiés comme un foyer de pertes récurrent (lire un bon reportage de Rue89 Strasbourg à ce sujet – le gérant concerné, un des responsables de la CGT, a depuis repris la vente de fruits et légumes mais a engagé une procédure contre Casino). Et ce d’autant plus que certains managers insistent beaucoup pour que les magasins soient bien pourvus en la matière, pour attirer le chaland, même s’ils ne se vendent pas bien. « Si vous faites les choses comme le demande Casino, vous finissez en déficit presque à coup sûr », peste Yann Coeuru. Casino rejette vivement ces accusations, et la justice ne les a jamais validées. Pourtant, cela semble être un secret de Polichinelle, même parmi des gérants que le service communication du groupe nous a recommandé d'appeler. « Il est arrivé que certaines de mes demandes de périmés soient annulées sur Goldpar mon manager, reconnaît l’un d’entre eux. Mais à chaque fois, c’est parce que j’avais fait une erreur de saisie, et il m’expliquait pourquoi il avait procédé ainsi. » 4/6 5 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr Des preuves ? Quelles preuves ? D’un côté, des gérants et leurs avocats accusant Casino des pires maux. De l’autre, un groupe qui se présente comme irréprochable, et que la justice conforte régulièrement dans ses positions. Deux camps irréconciliables ? Pour mettre fin à cet affrontement larvé, la CGT et les avocats qui suivent les dossiers réclament une chose fort simple : que tous les gérants soient autorisés à réaliser eux-mêmes des inventaires de contrôle, quand ils le désirent. Casino le refuse systématiquement. Comme il oppose une fin de non recevoir aux demandes continuelles de communiquer l’état des stocks réels des magasins, ou au moins la liste des marchandises données comme manquantes lors des inventaires. par les caisses enregistreuses, mais ces dernières ne seraient pas capables de centraliser et de faire remonter ces données, concernant des marchandises qui restent la propriété du groupe Casino ? C'est ce que soutient mordicus le groupe. Car pour les gérants en conflit judiciaire, aucun doute : Casino dispose de ce décompte précis des marchandises et des manquants. Ce que l’entreprise dément de toutes ses forces. « Le gérant est le seul dépositaire du stock marchandises confié par Casino, indique-t-elle à Mediapart. Casino n’est pas en mesure de connaître le stock physique présent en temps réel. » Et d’insister : « Seuls les gérants mandataires nonsalariés sont en mesure d’expliquer l’origine de ces manquants, et non l’entreprise. C’est d’ailleurs ce qui est précisé à l’article 21 de l’accord collectif de 1963 qui prévoit que les gérants mandataires non-salariés, à réception de la situation d’inventaire, disposent d’un délai de 15 jours pour l’examiner et présenter, le cas échéant, leurs observations. » Pendant plusieurs jours de février 2012, les responsables de deux magasins franciliens avaient noté que les prix des alcools passaient systématiquement en caisse à des prix plus bas que ceux qui étaient enregistrés dans le système informatique. Ils s’en étaient plaint auprès de leur manager, qui avait procédé au remboursement des erreurs signalées. Et pour prouver qu’il avait bien fait son travail, ce salarié zélé a fourni aux deux couples un listing détaillé présentant les ventes des produits aux prix sous-évalués, ainsi que le prix auquel ils auraient dû passer en caisse. Des colonnes de références et de chiffres abscons, mais détaillant le nombre de pièces vendues chaque jour, leur prix théorique, leur prix lors du passage en caisse, et le différentiel. Le parisien Jawad Eddassouki bat en brèche cette réponse. Le logiciel Gold est bien capable de fournir un état des stocks précis, marchandise par marchandise, et il détient les listings qui le démontrent, affirme-t-il. Ces données, assure toujours le groupe, ne seraient pas accessibles à la direction commerciale. Peut-être. Mais dans ce cas, comment expliquer l’existence de ces documents qui ont été remis à deux couples de gérants différents, par le même manager en 2012 ? Pour le groupe, ce point est fondamental : s’il disposait des données de gestion précises des magasins, cela voudrait dire que les gérants ne disposent pas de la sacro-sainte « maîtrise de leur gestion », et que le lien de subordination est avéré. Ce qui signifierait que le statut de gérant non-salarié est une illusion et qu’ils sont de banals salariés. A chaque épisode judiciaire, le groupe s’arc-boute donc sur son argument : « Les caisses enregistreuses ne permettent pas à la société DCF d’accéder à toutes les données relatives aux quantités de marchandises présentes dans le magasin. » Un point qui peut sembler défier la logique : ainsi, toutes les ventes seraient pointées Extrait de documents fournis en 2012 par un manager à un gérant francilien. Cliquer sur le document pour l'afficher en plein écran. 5/6 6 Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr Pour bien comprendre le document : les colonnes B et C désignent la directions régionale et commerciale dont dépend le magasin ; D et E désignent le magasin ; F indique la marchandise vendue et G la date de la vente ; H désigne la quantité vendue ; I, J et K le prix auquel le ou les produits sont passés en caisse ; L indique le prix auquel le produit est enregistré dans le système informatique ; M désigne le différentiel total entre le prix théorique et le prix de passage en caisse des produits. contestant les méthodes de Casino. C'est ce que nous verrons dans le troisième volet de l'enquête, consacré au mur judiciaire auquel ils se heurtent. Ces deux documents peuvent certes résulter de calculs effectués par le service commercial après les plaintes des gérants. Mais ils peuvent aussi démontrer que Casino dispose bien en interne des données précises sur les stocks et les ventes de chaque magasin. C'est la conviction de l'avocate Claudine Bouyer-Fromentin. « A partir du moment où la comptabilité et le service commercial disposent de ces éléments, une gestion simple et saine permettrait de communiquer avec les gérants au jour le jour pour remédier aux erreurs et les alerter », souligne-t-elle. L'entreprise répète, une fois de plus, qu'elle ne dispose aucunement de ces données. Je me suis déjà intéressé aux supérettes du groupe Casino il y a deux ans, avec cet article sur les conditions difficiles réservées aux propriétaires de certains magasins franchisés. Depuis, de nombreux témoignages me sont parvenus concernant la situation des gérants non salariés. Je les ai rassemblés, recoupés et vérifiés pendant plusieurs mois. Boite noire Cet article est le deuxième d'une série de trois, qui décrivent la situation des gérants en fort déficit, les raisons pour lesquelles ils accusent Casino de les pousser dans cette situation, et leur échec à convaincre la justice. Merci à Pascale Pascariello, journaliste indépendante et collaboratrice régulière de Mediapart, qui avait rassemblé une importante quantité de documents sur ce sujet, et qui a accepté de me les confier. Certains gérants ont choisi de ne pas apparaître sous leur nom dans cet article. Ils sont en procédure judiciaire contre Casino et ne souhaitent pas dégrader leurs relations avec le groupe. Je l'ai signalé en accolant le signe (*) à leurs prénoms. Ces questions, l’avocate aurait en tout cas aimé les voir posées par la cour d’appel de Lyon, où elle a produit ces pièces à plusieurs reprises. Sans déclencher aucune demande d’explication ou d’expertise. Elle ne peut s’empêcher de questionner la « remarquable absence de curiosité » de la cour. Plus généralement, la justice a bien peu prêté l’oreille aux dizaines de gérants Toutes les questions que j'ai adressées à Casino, accompagnées des réponses, sont disponibles sous l'onglet Prolonger. Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Capital social : 28 501,20€. Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Gérard Cicurel, Laurent Mauduit, Edwy Plenel (Président), Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, MarieHélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. 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