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Ce livre propose un regard anthropologique sur les interventions de protection des enfants soldats lors de l’intervention humanitaire et de l’aide au développement en République démocratique du Congo, dans la période qui se situe entre 1996 et 2011. Dans la lignée des travaux anthropologiques sur l’intervention humanitaire, à partir de l’étude des discours des acteurs des interventions contenus dans les documents qu’ils produisent, l’auteure dévoile les figures de l’enfance qui en ressortent pour mieux en appréhender les significations. Elle explore les valeurs et les enjeux des organisations qui interviennent, les représentations du phénomène et les politiques et les programmes préconisés pour y répondre. En ressortent un certain nombre de facettes, de la vulnérabilité consacrée par la figure de victime sur laquelle se fonde l’intervention humanitaire de protection, à une certaine puissance d’agir liée à l’approche basée sur les droits de l’enfant. Contrairement aux visions monolithiques attribuées généralement à l’intervention humanitaire, ces figures de l’enfance révèlent une certaine disparité, à l’image de la diversité des interventions. Sylvie Bodineau est anthropologue. Avec une formation de base en travail social, elle a acquis une expertise dans le domaine de la protection de l’enfance depuis plus de vingt ans, travaillant notamment pour les Nations unies et quelques grandes organisations non gouvernementales internationales en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique centrale. Elle intervient en République démocratique du Congo depuis 2002. Elle est actuellement doctorante en anthropologie à l’Université Laval où elle poursuit ses recherches sur l’intervention humanitaire de protection des enfants soldats. Dirigée par Francine Saillant Photo de la couverture : © UNICEF/NYHQ2005-1248/Roger LeMoyne Sylvie Bodineau.indd 1 Anthropologie/Ethnologie Sylvie Bodineau D’ENFANTS SOLDATS FIGURES D’ENFANTS SOLDATS Puissance et vulnérabilité FIGURES Sylvie Bodineau FIGURES D’ENFANTS SOLDATS et Puissance vulnérabilité 12-10-30 14:10 FIGURES D’ENFANTS SOLDATS Puissance et vulnérabilité Sylvie Bodineau FIGURES D’ENFANTS SOLDATS Puissance et vulnérabilité Regard anthropologique sur l’intervention humanitaire de protection des « enfants soldats » en République démocratique du Congo entre 1996 et 2011 Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Mise en page : Diane Trottier Maquette de couverture : Laurie Patry © Presses de l’Université Laval. Tous droits réservés. Dépôt légal 4e trimestre 2012 ISBN : 978-2-7637-9725-0 PDF : 9782763797267 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval. Table des matières Préface......................................................................................................... VII Remerciements............................................................................................. XI Préambule.................................................................................................... XIII Introduction................................................................................................. 1 Chapitre 1 Une recherche de type qualitatif portant sur les discours des acteurs de l’intervention........................................................................................... 3 Regards anthropologiques sur l’intervention humanitaire...........................3 Au centre des interventions, les valeurs face à la souffrance et aux inégalités............................................................3 Gouvernementalité et universalisme de l’intervention humanitaire.....4 L’intervention entre soin et parole.......................................................6 Droits et puissance d’agir, relations d’altérité et solidarités...................7 Spécificités de cette recherche....................................................................8 Les interventions de protection des enfants dits kadogos en RDC.......8 Un regard particulier sur l’enfance au travers de l’étude de la protection des enfants.................................................................12 Une approche qualitative, synchronique et diachronique....................14 Chapitre 2 Valeurs, enjeux et représentations................................................................. 17 Valeurs et enjeux des interventions.............................................................17 Les organisations, leur champ d’action et leur rôle en RDC................19 Des valeurs entre droits de l’enfant et droit dans la guerre...................26 Les enfants comme objets ou comme sujets de droits..........................29 Conclusion ........................................................................................31 Représentations liées au phénomène..........................................................33 Les conflits armés................................................................................34 Le phénomène de recrutement et d’utilisation des enfants..................37 Conclusion ........................................................................................53 VI Le journalisme entre guerre et paix au Rwanda Chapitre 3 Des discours aux pratiques........................................................................... 57 Politiques et programmes préconisés..........................................................57 Objectifs et esprit des politiques d’intervention : programmes formels ou informels.......................................................58 Approches...........................................................................................60 Élément des politiques et programmes................................................62 En RDC, de l’établissement de la MONUC à la mise en place du MRM............................................................................................65 Conclusion.........................................................................................76 Perspectives diachroniques.........................................................................81 Évolutions..........................................................................................82 Des défis.............................................................................................88 Conclusion ........................................................................................94 Conclusion générale..................................................................................... 99 Glossaire...................................................................................................... 105 Annexes........................................................................................................ 109 Annexe 1 Liste des documents analysés.....................................................................110 Annexe 2 Perspective diachronique de la recherche – Périodisation...................................................................115 Annexe 3 Parties au conflit listées pour recrutement et utilisation d’enfants par le mécanisme de surveillance et de communication de l’information du Conseil de sécurité des Nations unies....................................................118 Bibliographie............................................................................................... 119 Préface E n 2002, lorsque j’ai demandé à Sylvie Bodineau de faire l’évaluation d’un projet qui avait soutenu la libération, très publicisée, d’un petit nombre d’enfants soldats congolais par des forces armées ainsi que leur réintégration dans la vie civile, ce qui nous préoccupait n’était pas le caprice autoritaire d’un général ou d’un groupe armé isolé, mais le fait que pour diverses raisons, la pratique de recrutement et d’utilisation d’enfants se poursuivrait probablement dans différentes régions du pays, et qu’elle aurait des conséquences sur la vie de milliers de futurs jeunes adultes, ainsi d’ailleurs que sur leurs familles et communautés. La complexité de leur situation mettait en relief la nécessité de renforcer et d’améliorer les interventions visant à prévenir et à contrer le recrutement des enfants, un besoin qui deviendrait vraisemblablement une priorité durant les très prochaines années. Très peu de chercheurs ont choisi une démarche holistique et à long terme pour étudier les processus de libération et de réintégration des enfants recrutés par des forces ou des groupes armés, et plus rares encore sont ceux qui le font à partir d’une expérience locale directe et globale acquise sur plus d’une décennie. J’aurais aimé que nous sachions alors ce que nous avons appris depuis, et que nous ayons eu la capacité de satisfaire certaines de nos aspirations ainsi que les ressources nécessaires pour ce faire. Avec le recul et avec les nouvelles leçons que nous avons apprises, avec l’expérience acquise et tenant compte de la pratique et des valeurs en constante évolution, nos interventions relatives au recrutement et à la libération des enfants associés à des forces ou des groupes armés ont beaucoup progressé. Toutefois, comme Sylvie Bodineau l’illustre ici, à cause de la complexité du phénomène de recrutement d’enfants, du processus VII VIII FIGURES D’ENFANTS SOLDATS PUISSANCE ET VULNÉRABILITÉ visant leur libération et leur réintégration à la vie civile, mais aussi de nos propres organisations, dispositions d’esprit et priorités fondées si souvent sur des valeurs occidentales, on traite rarement les enfants comme des individus ayant des aptitudes, des besoins, des ambitions, des rêves et des espoirs. À l’époque, c’est-à-dire en 2002, Sylvie évaluait en conclusion, et sans surprise, que si nous voulions trouver des solutions plus durables et adaptées à chaque enfant, nous devions adopter une démarche plus holistique, plus individuelle et à plus long terme, et comprendre le contexte – y compris le contexte des enfants – mieux que nous ne l’avions fait jusqu’alors. Cela ne me surprend donc pas que Sylvie continue encore de mettre en question et en doute la pensée et la pratique actuelles dans ce domaine. Depuis 2002, en matière de programmes de protection de l’enfance, une approche plus holistique qui reconnaît la complexité des enjeux a gagné en faveur et en soutien auprès des donateurs aussi bien que des programmateurs. Il est maintenant reconnu qu’un modèle unique ne convient pas à tous, qu’il faut tenir compte des traditions et des valeurs culturelles, que le vécu et les besoins des garçons et des filles sont différents, et qu’il est essentiel que les enfants, leurs familles et leurs communautés prennent une part active dans la définition des interventions. Cela semble tellement évident. Pourtant, nous continuons de programmer des projets de courte durée qui apportent aux enfants des solutions relativement uniformes, qui ne tiennent pas compte de leur sexe et qui ne s’adaptent ni à leur âge ni à leur vécu. Les conditions imposées par les donateurs constituent l’une des raisons à cet état de choses : le financement est limité ; il doit impérativement être suivi de résultats démontrables ; et il est souvent accordé pour une durée plus courte que le temps nécessaire pour garantir aux enfants le soutien dont ils ont besoin pour réintégrer la vie civile. Un mode d’action véritablement individualisé requiert du personnel et du temps ; et il arrive que les donateurs n’appuient simplement pas ce mode d’action, même s’il s’avère, à long terme, à la fois efficace, économique et durable. Une autre raison tient à divers facteurs : d’abord, malgré tout ce que nous avons appris et disons avoir appris, nous proposons une solution unique pour tous les enfants ; ensuite, nous les voyons et les traitons comme des victimes ; puis, nous disons qu’ils ont le droit de prendre part aux questions qui les touchent, mais leur participation significative est beaucoup plus rare ; et enfin nous constatons et mettons rarement à profit les forces et les connaissances cumulées des enfants, toutes deux souvent acquises durant leur enrôlement. Par conséquent, plutôt que de donner des moyens d’action aux enfants, nous les leur retirons. Nous n’arrivons pas non plus à prendre en compte les divers Préface IX contextes dans lesquels ils vivent - en essayant de comprendre l’interprétation et la réaction de leur milieu face au recrutement des enfants en général, et plus particulièrement face au recrutement de leurs propres enfants. En dépit de tout ce que nous avons dit sur la participation et la compréhension des contextes individuels – pas seulement celui du pays, mais aussi celui de la région ou de la localité –, nous en sommes encore à l’application de suppositions et de solutions d’intervention uniformes. De par leur nature même, les situations d’urgence tendent à exiger une intervention rapide et pas nécessairement réfléchie ou affinée, intervention qui doit être mise en œuvre à court terme sans tenir compte des besoins à plus long terme. Cet ouvrage examine les multiples représentations d’enfants contraints à participer à un conflit armé, le fait qu’à tout moment plusieurs représentations puissent être applicables, et que les représentations évoluent dans le temps et selon les contextes dans lesquels un enfant peut se retrouver. Il est impératif que notre programmation adopte une démarche souple, comprenant pleinement ces facteurs, si nous voulons que les droits des enfants soient respectés et leurs besoins satisfaits. Cette recherche exhaustive et approfondie évaluant et analysant les interventions réalisées pendant près de deux décennies, nous apporte à tous une argumentation de poids pour accentuer nos efforts en vue d’apporter des réponses mieux adaptées à ces jeunes engagés dans des conflits armés dans le monde entier, à ceux qui pourraient être recrutés et à ceux qui ont été libérés. Trish Hiddleston Chef de la protection de l’enfance de l’UNICEF en République démocratique du Congo de 2002 à 2005, Conseillère régionale de l’UNICEF pour la Protection des enfants au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de 2005 à 2009. Membre invité, Centre d’études des droits humains, London School of Economics and Political Science. Remerciements M es remerciements pour cet ouvrage s’adressent en premier lieu à la « communauté humanitaire » dont je fais partie, notamment la famille encore jeune des acteurs de protection des enfants qui sont à la fois l’objet de cette recherche, mais aussi son moteur. Il peut sembler paradoxal de remercier des acteurs qui n’ont pas été directement rencontrés au cours de cette recherche, mis à part quelques brefs contacts pour l’envoi de documents-clés. Pourtant, sans l’enthousiasme mêlé de questionnements, essais, échanges, découragements et engagements de cet ensemble disparate d’individus de toutes nationalités, le monde de l’intervention de protection des enfants ne se présenterait pas tel qu’il est, riche et complexe, cosmopolite et expérimental, souvent généreux, empreint d’idéalisme, sujet parfait de réflexion anthropologique sur les rapports d’altérité. J’espère ne pas trahir les collègues et amis qui m’ont encouragée à mener cette recherche qui tente de comprendre les ressorts de cette altérité, et à en publier les résultats, pour mieux poursuivre. Je tiens aussi à remercier chaleureusement ma directrice de recherche, Madame Francine Saillant, qui m’a acceptée, guidée, encouragée, soutenue, avec la souplesse nécessaire à une « travailleuse de l’humanitaire » faisant un retour aux études, tout en maintenant le cap sur la rigueur propre à la discipline. Sa connaissance approfondie de l’humanitaire, son expertise anthropologique, ainsi que sa qualité d’écoute et d’ouverture m’ont permis de poursuivre ce travail en toute sérénité, jusqu’à la présente publication. Mes remerciements vont enfin à mes parents, dont le soutien et la confiance inconditionnels m’ont toujours accompagnée, dans mes engagements professionnels comme dans la reprise d’études qui m’a permis de mener cette recherche. XI Préambule Le drame du général Acte 1 : Il était une fois un général très puissant. Un jour où il avait des inquiétudes à propos d’un village où quelques personnes semblaient ne pas vouloir se plier à ses exigences, il ordonna à ses soldats d’aller massacrer tout être vivant du village. Lorsque l’officier chargé des opérations lui demanda s’il fallait aussi tuer les enfants, il répondit : « Évidemment ! Ils sont la vermine de cette population, et si nous ne les tuons pas, après ce que nous avons fait à leurs parents, ils n’auront qu’une idée en tête : se venger. Tuez tout ce qui bouge. » Les soldats s‘exécutèrent et revinrent faire leur rapport. Acte 2 : Peu après, le fidèle second du général fît part à ce dernier d’une invitation pour une conférence internationale au sujet des droits de l’enfant. Le général lui ordonna de déchirer cette invitation car il n’avait aucune préoccupation vis-à-vis des enfants, évidemment, et il pensait que ce serait du temps perdu. Acte 3 : Dans le village où avait eu lieu le massacre, tous n’avaient pas été tués, et quelques survivants semblaient montrer signe de vie. Le général ordonna donc une seconde fois à ses soldats d’aller « faire le vide » dans le village. Les « nettoyeurs » obéirent aux ordres mais, par erreur, ils allérent dans un autre village que prévu. Il s’avère que c’était le village où vivait la famille du général, et malgré les protestations de sa femme, ils la tuèrent sans pitié. Acte 4 : Le général reçût le rapport de ses soldats et se rendît compte que sa famille avait été massacrée par erreur. Il regretta d’avoir donné ces ordres et pensa à ce qui aurait pu se passer s’il s’était préoccupé des droits des enfants et de la survie de la population… XIII XIV FIGURES D’ENFANTS SOLDATS PUISSANCE ET VULNÉRABILITÉ Juin 2000. Camp militaire franco-ivoirien de Zambakro dans le centre de la Côte d’Ivoire. Un groupe de 12 enfants victimes des conflits africains (réfugiés, déplacés, orphelins, séparés, enrôlés dans des groupes armés) venant du Congo, du Sénégal, du Libéria, de Sierra Leone et accompagnés de leurs éducateurs présentent la saynète qu’ils ont créée à 24 officiers militaires de haut rang, provenant de 12 pays d’Afrique de l’Ouest, pendant un programme de deux semaines de formation de formateurs militaires sur les questions de protection des enfants avant, pendant et après les conflits, organisé par l’ONG internationale Save the Children Sweden. Ils jouent « le drame du général ». J’assiste à cette pièce car je fais partie de l’ équipe internationale de formateurs civils et militaires engagés dans ce programme visant à réduire les impacts des conflits sur les enfants dans une région où la guerre a commencé « depuis depuis » et ne sait s’arrêter… Animatrice socioculturelle de formation, travaillant dans le domaine de la protection des enfants pour des ONG françaises ou locales depuis 10 ans, ce moment est probablement à un des tournants de ma carrière, amorçant 10 autres années cette fois avec une position de consultante, auprès notamment du Fonds des Nations unies pour l’Enfance (UNICEF) et d’organisations non gouvernementales (ONG) internationales. Une des thématiques sur lesquelles j’interviendrai est celle des « enfants soldats ». Dans ce cadre, je serai amenée à travailler dans différents pays d’Asie et d’Afrique, en particulier la République démocratique du Congo dont il est question dans cette recherche, ceci aux niveaux local et global. Pourquoi, au moment d’entamer une recherche anthropologique sur le sujet des interventions de protection des enfants ai-je retenu ce moment précis ? Probablement parce qu’il donne à voir à lui seul un ensemble de rapports d’altérités typiques de ce domaine d’intervention que l’anthropologie me semble à même d’étudier. D’abord des enfants et adolescents qui, accompagnés de leurs éducateurs, vont diriger leur parole vers des officiers militaires peu habitués à écouter les enfants. Au centre de ce programme, s’établissent aussi des rapports entre intervenants et participants dont les nationalités et provenances (militaires et civils de 12 pays africains pour certains formés en Europe, de 4 pays européens dont certains nés ou vivant en Afrique depuis plus de 10 ans), le genre (les militaires sont en majorité des hommes, les enfants et intervenants civils sont mixtes), et plus encore les appartenances (militaires, humanitaires), portent des valeurs et représentations de l’enfance bien différentes, alors que la protection de l’enfance est précisément le sujet central de notre rencontre. Peut-être – probablement –, ce moment précis, cristallisant des rapports d’altérités multiples dans lesquels j’ai été plongée, est-il à la genèse de la recherche présentée ici, qui tend à faire émerger la diversité des représentations et enjeux dans le domaine de la protection des enfants dans le cadre de l’intervention humanitaire et de l’aide au développement. Introduction L e monde actuel, avec les bouleversements écologiques, économiques et politiques qu’il traverse, s’est profondément transformé depuis la postcolonisation, l’effondrement du bloc soviétique et le processus de globalisation. Y sont apparues de manière plus aigüe des situations de détresse et des inégalités sociales. Dans ce tableau, les enfants font figure de victimes particulières. D’une part simplement parce qu’ils forment une grande partie des réfugiés, déplacés, blessés, affamés, en somme de ceux dont la vie est bouleversée ou rendue difficile. D’autre part, parce que les conditions favorisant leur protection ont disparu ou se sont affaiblies – par exemple en cas d’absence de leurs parents – et qu’ils sont les cibles d’abus, de violences, de négligence et de formes d’exploitation spécifiques, notamment la traite, le recrutement dans des forces ou groupes armés, la prostitution, la discrimination, la vie dans la rue. En réponse aux situations de détresse et inégalités, se sont développés des modes d’intervention « hors nations et frontières » qu’on reconnait sous les appellations d’intervention humanitaire, d’aide au développement, ou bien encore de solidarité internationale. Dans ce cadre, la protection des enfants prend place, à la fois dans le domaine de l’intervention humanitaire en réponse aux situations d’urgence (conflits ou désastres) ; mais aussi dans le domaine de l’aide au développement ou de coopération bilatérale pour la mise en place de « systèmes de protection » ou d’ « environnements protecteurs des enfants », à la fois destinés à répondre mais aussi à prévenir les violences, les abus, l’exploitation, la négligence. Les interventions de protection des enfants font l’objet de réflexions et de débats internes, mais aussi de regards et questionnements extérieurs souvent passionnés, quelquefois à caractère manichéens et polarisés dès lors que l’actualité et les média dirigent leurs phares sur les « souffrances » des enfants. 1 2 FIGURES D’ENFANTS SOLDATS PUISSANCE ET VULNÉRABILITÉ Elles présentent des apories et contradictions, entre discours et pratiques, prétentions et réalisations, espoirs et déceptions, « bonnes » ou « mauvaises » actions, reflets probables des contradictions de nos sociétés globalisées, où les figures de l’enfance jouent un rôle particulier. Après 20 ans d’immersion dans ce milieu professionnel, souhaitant en comprendre les ressorts principaux et y apporter un éclairage supplémentaire, au-delà des multiples ouvrages psychosociaux ou juridiques sur la question, j’ai choisi de l’aborder avec un regard anthropologique. Plus précisément, à partir de l’exploration de documents produits par les acteurs de l’intervention de protection des « enfants soldats » en République démocratique du Congo (RDC), j’ai utilisé une approche qualitative qui met en évidence les figures qui sont attribuées aux enfants par les acteurs de l’intervention, dans le contexte des interventions humanitaires1. Le premier chapitre présente les cadres théorique et contextuel qui circonscrivent la recherche. Y sont brièvement exposés les bases théoriques de l’anthropologie de l’intervention humanitaire, la problématique autour des enjeux et représentations des interventions de protection de l’enfance dans le contexte humanitaire, ainsi que le contexte des interventions, la démarche de recherche et ses différentes étapes. Le deuxième chapitre aborde les résultats d’une première partie de l’exploration des documents. Il met en évidence les valeurs et les enjeux émis par les acteurs, ainsi que les représentations de l’enfance au travers des représentations du phénomène de recrutement et d’utilisation d’enfants par des forces et groupes armés en RDC. Enfin, le troisième et dernier chapitre explore les pratiques vues au travers des discours des acteurs, en abordant tour à tour une perspective synchronique puis une perspective diachronique. La perspective synchronique permet d’analyser les politiques et programmes préconisés et de mettre à jour un certain nombre de paradigmes d’intervention. Et la perspective diachronique permet d’aborder les transformations des politiques et programmes au fil du temps et en lien avec les résultats des interventions. Au fil de l’exploration des discours, se dessinent différentes figures de l’enfance qui viennent à la fois justifier et influencer les programmes d’intervention de protection et qui évoluent en fonction des contextes et du temps. 1. Au moment où ce livre sort, ma recherche se poursuit dans le cadre d’une thèse doctorale qui a pour ambition d’explorer plus avant les articulations entre discours et pratiques des intervenants. Chapitre 1 Une recherche de type qualitatif portant sur les discours des acteurs de l’intervention Regards anthropologiques sur l’intervention humanitaire Au centre des interventions, les valeurs face à la souffrance et aux inégalités À la base de l’intervention humanitaire qui « prend racine dans la tradition philanthropique et caritative de l’Occident et s’est développé[e] plus récemment depuis la Deuxième Guerre mondiale » (Saillant, 2007a : 2), on trouve à la fois l’humanisme, l’universalisme, la compassion, et la générosité qui enjoignent d’agir face à la souffrance, d’autant plus forte pour ce qui concerne les enfants, figures incarnées de la vulnérabilité en Occident depuis la fin du XVIIIe siècle (Ariès 1960). Plus qu’un droit, il y aurait donc, selon le fondateur de l’ONG Médecins sans frontières (MSF), quelque chose d’une injonction à intervenir, renforcée par le cadre hautement moral des droits humains dans lequel l’intervention humanitaire s’inscrit : « Cette sommation à se tenir, sans discrimination, auprès de personnes en détresse et tenter de remédier à leur souffrance ne peut être relativisée » (Rony Brauman cité par Fassin 2003 : 7)1. Par ailleurs, le caractère social de la souffrance – qui l’inscrit 1. S’appuyant pour l’essentiel sur le Droit international humanitaire (DIH), la résolution 46/182 de l’ONU énumère trois principes de base guidant l’action humanitaire : Humanité, Impartialité et Neutralité. Le principe d’Humanité est décrit ainsi : « L’impératif humanitaire implique un droit de recevoir une aide humanitaire et un droit de l’offrir. Il arrive que l’accès aux populations civiles soit refusé aux organisations humanitaires pour des raisons politiques ou sécuritaires. Ces organisations 3 4 FIGURES D’ENFANTS SOLDATS PUISSANCE ET VULNÉRABILITÉ dans le temps et la durée – introduit dans le régime humanitaire des valeurs à caractère plus politiques, notamment l’égalité, la justice sociale, la solidarité, l’échange, la démocratie, la paix. Gouvernementalité et universalisme de l’intervention humanitaire L’ancrage dans des valeurs incarnées dans les droits humains et l’injonction d’intervenir face à la souffrance sont des aspects saillants de l’intervention humanitaire. Mais la mise en application des valeurs n’est pas sans rencontrer d’écueils. D’une part, du fait de contradictions et dilemmes qui leurs sont inhérents, d’autre part, dans leur confrontation au terrain. Comme le dit Bogumil Jewsiewicki, « il y a un enfer de l’humanitaire qui est pavé de très méritoires, lorsqu’elles sont considérés hors contexte, bonnes intentions » (Jewsiewicki 2007 : 240). Ainsi, selon les auteurs qui se penchent sur les relations de pouvoir autour du régime humanitaire, les valeurs nobles sur lesquelles se fonde l’intervention seraient largement détournées par le politique, qui se les approprie et les bafoue (Fassin 2006, Pandolfi 2000, 2002, 2006, Brauman et Petit 2002, Hours 1998, Saillant 2007a, 2007c, Ticktin 2006). Rony Brauman, qui évoque l’utilisation du langage humanitaire par l’État pour donner sens à son action publique, affirme que « c’est à un affaiblissement conjoint de l’humanitaire et de la politique que conduit cette confusion entre deux ordres d’action de nature différente » (Brauman et Petit 2002 : 10). Les imbrications militaro-humanitaires et politico-humanitaires qui en découlent sont décrites et dénoncées par les anthropologues et en plus du débat sur l’ingérence largement controversée, l’indépendance des ONG vis-à-vis des États, et plus généralement la neutralité de l’intervention humanitaire sont loin d’être établies. L’ambigüité de la relation se décline sous de nombreuses variations, de la dénonciation à la collusion, en passant par la collaboration, le plaidoyer, les « transfuges » (anciens membres d’ONG devenus membres de gouvernements). Pourtant, pour Didier Fassin qui s’interroge sur le « gouvernement humanitaire », [entre ONG et États], le partage des principes, les emprunts rhétoriques ou la circulation des acteurs signalent moins une instrumentalisation hypocrite de l’urgence, qu’un réaménagement transversal des lieux et des logiques de pouvoir. (…) Faire ce constat, ce n’est pas déstabiliser le travail des organisations humanitaires en montrant qu’il est autre chose que ce pour quoi il se donne. doivent maintenir leur capacité d’obtenir durablement la possibilité d’avoir accès à toutes les populations vulnérables et de négocier cet accès avec toutes les parties au conflit. »