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Les danseuses Arc-en-ciel Une œuvre collective à la mémoire d’Adama Kouyaté Place Jacques Brel Quartier des Poètes Pierrefitte-sur-Seine Les danseuses Arc-en-ciel Une œuvre de Armand Julien Waisfisch et Yao Metsoko À la mémoire d’Adama Kouyaté Avec la participation des habitants du quartier Place Jacques Brel Quartier des Poètes Pierrefitte-sur-Seine A 3 4 6 7 8 9 10 12 vec les danseuses de l’Arc-en-ciel, c’est un gigantesque trait d’union entre deux époques qui se dresse sur la place Jacques Brel. rappelant le travail artistique novateur effectué par Adama Kouyaté voici 20 ans, ces grandes danseuses reprennent les codes et les techniques de la mosaïque. Comme la fresque originelle, d’Adama Kouyaté, elles ont pu prendre leur envol grâce à la collaboration entre des artistes, Armand Julien Waisfisch et Yao Metsoko, et les habitants. en couleurs, élégantes, ces trois grâces auront permis aux Pierrefittois, petits et grands, de partager des moments d’expression artistique riches de convivialité. 14 15 16 Nul doute qu’ils garderont longtemps en mémoire l’engagement du bailleur oSiCA et de l’ANrU pour permettre à leur belle aventure de voir le jour. 18 20 22 Cultivant le vivre-ensemble, le partage des savoirs et le mélange des cultures, ce beau projet aura su toucher les partenaires publics de la rénovation urbaine, et la ville en particulier. 24 24 25 26 27 28 il faudrait que d’autres artistes puissent s’impliquer à leur tour dans les projets de rénovation à venir car, l’art doit avoir droit de cité dans les quartiers populaires. ensemble, artistes, pouvoirs publics, citoyens, associations, bailleurs, c’est en unissant nos efforts, notre idéal et notre imagination que nous parviendrons à transformer la ville! Les nobles danseuses de la place Jacques Brel nous ont montré une voie. Ne les laissons pas seules sur le chemin des cultures et de la sociabilité partagées. 30 31 32 34 35 36 Michel Fourcade Maire de Pierrefitte-sur-Seine Vice-président de Plaine commune, Conseiller métropolitain Conseiller départemental de la Seine-Saint-Denis © Photo dr LE MOT DU MAIRE LE MOT DU BAILLEUR AU TEMPS D’ADAMA CitÉ roSe… … CitÉ SeNSiBLe AdAMA KoUYAtÉ APPorter dU BeAU L’Art dANS LA CitÉ LA deStrUCtioN AU TEMPS DU RÊVE LA rÉHABiLitAtioN HABiLLer L’eSPACe L’HÉritAGe d’AdAMA AU TEMPS DES SCULPTEURS LeS dAMeS de Fer LeS dAMeS BLANCHeS L’AteLier d’ArtiSte, eSPACe de SoCiABiLitÉ AU TEMPS DES COULEURS Le CHoiX deS CoULeUrS … LeS GeSteS dU tAiLLeUr troiS dANSeUSeS HAUteS eN CoULeUr LA PÉdAGoGie JoYeUSe LA trANSMiSSioN PAroLeS d’eNFANtS AU TEMPS DE LA DANSE dANSe AU MiLieU de LA PLACe 23 et 24 NoveMBre 2015 CorPS ÉMoUvANtS LeS CoULeUrS dU vivre eNSeMBLe CULtiver L'oUvertUre d'eSPrit et Si oN FAiSAit… LE MOT DU MAIRE ©dr SOMMAIRE 2 3 L “ D’ADAMA Jacques Brel “ LE MOT DU BAILLEUR AU TEMPS C’était au temps où Bruxelles dansait… Je tiens à saluer la mobilisation et le remarquable travail des artistes Armand Julien Waisfisch, Yao Metsoko, mais également l’implication des locataires d’oSiCA et des habitants du quartier des Poètes. Ce projet porté avec enthousiasme par les équipes d’oSiCA et notamment par les précédents directeurs généraux, Stéphane Keita et Jean-Alain Steinfeld aux côtés de la ville de Pierrefitte-sur-Seine a permis de créer des liens forts entre tous les acteurs du quartier. © Hervé thouroude orsque les équipes d’oSiCA m’ont présenté ce projet de renaissance de la fresque en mosaïque de la résidence Jacques Brel à Pierrefittesur-Seine, réalisée il y a près de 20 ans par l’artiste Adama Kouyaté et les habitants, j’ai été touché par l’énergie déployée pour la préservation de cette œuvre. Cette idée originale fait renaître trois personnages de la fresque en 3d, symbole de la renaissance d’un quartier profondément transformé par le programme de rénovation urbaine toujours en cours et qui concourt à améliorer la qualité de vie des habitants. en effet, nous avons procédé à la démolition de 15 logements ; 30 logements ont été reconstruits dans le cadre de la reconstitution de l’offre et 174 auront été réhabilités et résidentialisés. Ce projet réalisé dans le respect de l’œuvre initiale a créé du lien social et a révélé de nombreux talents. il célèbre la mémoire d’Adama Kouyaté et son investissement auprès des habitants du quartier. Nous entendons poursuivre aujourd’hui notre propre investissement auprès des habitants et pour longtemps. Denis Burckel Président du directoire d’OSICA 4 oSiCA, entreprise Sociale pour l’Habitat, filiale du groupe SNi, pôle immobilier d’intérêt général de la Caisse des dépôts, est l’un des bailleurs franciliens majeurs; avec un patrimoine de 54 791 logements sociaux, situés dans 170 communes d’Île-de-France et de l’oise. depuis 2004, oSiCA est un maître d’ouvrage particulièrement engagé dans le renouvellement urbain des quartiers. Avec l’ANrU 1 (Agence Nationale pour la rénovation Urbaine), elle a investi 957 millions d’euros. Aujourd’hui, signataire de 34 contrats de ville, oSiCA poursuit son engagement dans le NPNrU (Nouveau Programme National de renouvellement Urbain) pour la construction de villes et de quartiers durables et solidaires. 5 CITÉ ROSE… … CITÉ SENSIBLE U i ls s’appelaient robert desnos, Georges Brassens, Boris vian, Jacques Brel: quatre poètes pour quatre îlots à l’architecture novatrice, entourés de verdure. Au début des années 1980, les premiers habitants emménagent à Brassens, Brel et vian. L’ensemble desnos n’est pas encore sorti de terre, les immeubles sont neufs, l’environnement paisible... Pas pour longtemps! Quelques années plus tard, le quartier des Poètes – «tout le monde l’appelle la cité rose» précise un ancien du quartier – n’a de rose que les façades de l’ensemble Brassens. des malfaçons apparaissent. La violence s’installe. dealers et autres délinquants tirent parti de ce quartier enclavé, à la limite de Sarcelles, de son dédale de terrasses, de ses culs-de-sac, de ses vraies et de ses fausses sorties. La plupart des commerces baissent le rideau, les services et les pouvoirs publics sont quasi absents, les médecins refusent de venir la nuit… C’est dans ce contexte, en 1992, que la municipalité de Pierrefitte-sur-Seine et la caisse d’allocations familiales créent le centre social et culturel Georges Brassens. Hibat tabib est chargé de monter le projet Réfugié politique iranien et avocat de formation, Hibat Tabib est arrivé en 1984 en Seine-Saint-Denis où il s’est rapidement engagé dans la vie associative. Surpris par la violence gratuite, admise comme une fatalité, qui règne au quartier des Poètes, il insiste dès le début sur la nécessité de monter « un centre qui marche sur deux pieds: social et culturel». «Malgré les facteurs économiques, c’est faux de penser que chômage égale délinquance ou violence, c’est plus complexe que cela.» Hibat Tabib 6 ne équipe composée d’artistes et de travailleurs sociaux se met en place. très vite, Hibat tabib implique les habitants: « on avait une salle, mais on n’avait pas le budget et pour la rendre accueillante, on avait deux solutions : soit faire des dossiers et attendre, soit impliquer les habitants. ils ont peint bénévolement les murs, les sols… il y avait de la convivialité, de la solidarité. » « On est parmi les tous premiers à avoir emménagé ici, à Brel. C’était neuf, c’était beau… Mais c’était juste un bocal ! En dix ans, tout s’est dégradé… » Claire Deval SORTIR DE L’ORDINAIRE Si la culture est un facteur social qui aide les gens à se rassembler, tout n’est pas si simple. Yao Metsoko se souvient du premier événement monté par le centre Georges Brassens. « Au début, ce n’était pas évident. Les spectacles étaient rares, les gens n’avaient pas l’habitude. Pour notre premier spectacle, la représentation de La voie humaine de Cocteau, Armand est allé chercher les spectateurs chez eux. ils descendaient en peignoir et en pantoufles, pour lui faire plaisir ! » L’événement n’en est pas moins l’occasion de sortir de l’ordinaire, de se rencontrer, de voir autre chose TROIS ARTISTES POUR UNE CITÉ ARC-EN-CIEL Armand Julien Waisfisch Yao Metsoko Adama Kouyaté Quatorze artistes travaillent au centre social et culturel Georges Brassens. Parmi eux: Armand Julien Waisfisch, Yao Metsoko et Adama Kouyaté. Ils ignorent que dans vingt ans, trois danseuses aux émaux colorés les réuniront dans une même sensibilité artistique. ARMAND JULIEN WAISFISCH est peintre. recruté comme responsable du secteur « art et culture » en 1993, il entend encourager le travail autour de la sensibilité « qui permet de combattre la violence qu’on a tous en nous.» YAO METSOKO, sculpteur, rejoint l’équipe en 1995 en tant que responsable «enfance ». il a participé avec Armand à une exposition au centre Brassens, deux ans plus tôt, et s’étonne des clans : «Africains d’Afrique subsaharienne, Maghrébins, Français… chacun avait son clan. » ADAMA KOUYATÉ est acteur de cinéma et de télévision, mannequin, peintre, mosaïste… il quitte Belleville en 1997 pour la Cité des poètes. «Le bailleur était d’accord pour qu’il puisse s’installer, précise Hibat tabib. il pouvait avoir un appartement, un atelier pour son travail artistique et des propositions d’atelier au centre Georges Brassens. » 7 L’ arrivée d’Adama Kouyaté à la cité rose, où ceux qui réussissent se dépêchent de partir, est une curiosité. Les petits écarquillent les yeux : « un acteur de cinéma qui s’installe ici, ce n’est pas courant ! » Adama Kouyaté est également issu, par tradition familiale, des grands griots mandingues. Avec sa barbe blanche, il estime qu’il est temps de partager et de transmettre son savoir. il veut être un exemple positif, ouvre sa porte à tous, et son appartement devient très vite un «centre social bis». ENTRE ENRACINEMENT ET CAPACITÉ À VIVRE PARTOUT Yao Metsouko ne cache pas son admiration : « il était capable de faire le lien entre l’extérieur et l’intérieur, de respecter le riche et le pauvre, de faire la synthèse entre l’enracinement et la capacité à vivre partout. » Armand Waisfisch évoque la forme même de l’îlot Jacques Brel où Adama Kouyaté avait son logement : « un cercle dans lequel il retrouvait son identité africaine ». il se souvient de ses interventions au centre culturel Georges Brassens, des enfants qui allaient chez lui pour s’initier aux techniques de la mosaïque, de son aura : « il a réellement contribué à l’évolution de la vie culturelle du quartier, et aussi de la ville, dont il a inspiré certains choix culturels. » 8 Ouhiba Tendja a travaillé entre 1998 et 2007 à la maison des parents, une structure attenante au centre social Georges Brassens. « C’était un quartier difficile, avec des problématiques de chômage et de pauvreté… Et Adama était un véritable relais avec le centre social et la maison des parents. Il ouvrait sa porte, comme un « centre social bis » pour les ateliers, pour parler avec les enfants, avec les habitants… C’était la particularité de son investissement dans le quartier. Adama était le papy par excellence. Il avait une autorité naturelle et même les ados, qui n’allaient pas chez lui faire de la mosaïque, le respectaient. La communauté subsaharienne l’identifiait comme un personnage qui pouvait comprendre leurs codes, mais les autres habitants, Français, Maghrébins… avaient aussi beaucoup de respect pour lui, même si les codes étaient différents. Il inspirait à tous un respect total. » Ouhiba Tendja APPORTER DU BEAU L’ un des murs de l’immeuble Jacques Brel offre une grande surface sans fenêtres. Le regard d’Armand Julien Waisfish s’attarde sur cette toile géante qui permettrait d’ apporter du beau à la cité. il y verrait bien une création d’Adama Kouyaté… Un projet fou commence à se mettre en place : celui d’une fresque en mosaïque de 20 m2. Le dessin serait l’œuvre personnelle d’Adama, mais la réalisation se ferait en collaboration avec les habitants, et notamment avec les enfants QUAND DIEU ÉTAIT FEMME « Je travaille sur des lignes douces, des volumes, la lumière, l’ombre, le clairobscur, le mouvement.. Je travaille actuellement avec le texte de l’ouvrage de Martin Stone Quand Dieu était femme. Oui, des pays avaient porté, à la divinité suprême, la femme. À l’aube des religions, Dieu était femme, créatrice de vie, “Reine du ciel”, adorée par plusieurs peuples depuis le début de la période néolithique. Le thème de la divinité-femme occupe l’espace de mes toiles dans une composition marquée avec beaucoup de liberté. Chaque époque a son art et cet art doit être libre. » Adama Kouyaté © Photo dr ADAMA KOUYATÉ 9 L’ idée d’une fresque de 20 m2, créée par un artiste professionnel avec la collaboration des habitants, et notamment des enfants, a de quoi séduire. Qui plus est, la réputation d’Adama Kouyaté n’est plus à faire. Le bailleur oSiCA y voit le moyen d’introduire l’art dans la cité, de manière visible, tout en créant du lien social. Un accord est signé. Les enfants, eux, sont perplexes ! ils ont pris l’habitude de participer à des activités classiques comme la danse, la cuisine, les sorties… mais ils n’ont jamais imaginé qu’ils pourraient contribuer à quelque chose d’aussi monumental. Les plus grands commencent à enlever la peinture du mur. Les petits investissent le domicile d’Adama où ils apprennent à couper, à coller, à dessiner… En 1997, après plusieurs mois de travail, les petits collent avec fierté leurs «morceaux» au bas du mur, les grands sont autorisés à monter sur l’échafaudage. Peu à peu, l’œuvre prend forme. des personnages, principalement des femmes, lèvent les bras dans une sorte d’ode à la vie. Les habitants sont agréablement surpris par ce monument qui habille l’espace public et auquel ils ont contribué. «Même ceux qui ne connaissaient pas la mosaïque étaient touchés» se rappelle Hassan. Certains évoquent «des fleurs», d’autres «un jardin», «quelque chose qui amène de l’espoir quand les gens sortent de chez eux.» 10 OUHIBA TENDJA La vie n’est pas un concept, mais un chemin qui laisse apercevoir des portes à ouvrir et, derrière ces portes, d’autres visages, d’autres manières de vivre, d’autres regards… Regards sur l’art. “ Armand Julien Waisfisch “ L’ART DANS LA CITÉ « J’ai participé à l’atelier mosaïque avec Adama Kouyaté, chez lui, dans les écoles, sur le mur du quartier et dans les autres ateliers de mosaïque. J’ai beaucoup aimé ces ateliers. On passait beaucoup de temps chez lui, sa porte était toujours ouverte, de jour comme de nuit. On apprenait à couper et à dessiner pour reproduire les dessins en mosaïque. Tout le quartier le connaissait, c’était notre papy du quartier.» Hassan, 11 ans en 1997 11 L’ art ne peut pas tout! Au quartier des Poètes, l’amélioration du quotidien passe par une réhabilitation lourde, avec d’importants travaux de désenclavement et des démolitions. Les îlots robert desnos et Georges Brassens vont être rasés. À Jacques Brel, seule la portion d’immeuble qui enclave l’îlot va disparaître, mais c’est justement là que se trouve la fresque en mosaïque. Le 20 juin 2012, les cisailles géantes de deux pelles à grand bras, l’une jaune, l’autre orange, s’en emparent et l’éventrent, morceau après morceau. Juchées sur une antenne, deux pies noires et blanches observent les opérations. des études ont été faites pour sauver la mosaïque inspirée du «temps où Bruxelles dansait», mais le budget (100 000 € pour couper et reconstituer le mur de sept tonnes) est rédhibitoire. L’œuvre d’Adama Kouyaté et des habitants disparaît dans des montagnes de gravats. C’est le prix de la réhabilitation «Les gens qui prenaient un logement ici n’avaient vraiment pas le choix. Le bâtiment Jacques Brel était dans un état déplorable, avec de l’humidité, de la moisissure, des châssis de fenêtres qui tombaient. Certains ne prenaient plus la peine de descendre pour jeter leurs poubelles, ils les jetaient par la fenêtre… alors on mettait les poubelles en bas des fenêtres…» Carole Druesnes, directrice de l'agence de La Plaine Saint-Denis d'OSICA depuis 2006, responsable de la gestion de 4 300 logements dans le 93. « Par rapport à Desnos, “la cathédrale” avec son hall immense recouvert de quatre étages, le bâtiment Jacques Brel était un peu plus préservé de la violence, mais il était très enclavé avec son porche. Le projet de démolition et d’ouverture nécessitait de démolir le mur sur lequel se trouvait la fresque. On se disait que ce serait idiot de ne pas la récupérer et de ne pas la remettre sur une façade… Mais on n’avait pas encore chiffré l’opération. » DU RÊVE “ Jacques Brel “ LA DESTRUCTION AU TEMPS Rêver un impossible rêve… Edward Watteeuw, retraité, après plus de 20 ans chez OSICA, responsable « projet quartier » avant la destruction. «Adama aimait son travail, et quand Armand est venu me voir pour me dire qu’ils allaient détruire la fresque, j’ai été choquée… On la voyait tous les jours, ça nous plaisait… » Rokia, épouse d’Adama Kouyaté 12 13 LA RÉHABILITATION A vant… Maintenant… rien n’est plus pareil. Certes, la réhabilitation de l’immeuble Jacques Brel est moins brutale que les destructions des ensembles robert desnos et Georges Brassens, mais la portion de bâtiment sur laquelle reposait la fresque est devenue une route. Si la disparition de l’œuvre a provoqué une sorte de gêne, les habitants sont fatalistes. ils sont avant tout conscients de la nécessité de réhabiliter le quartier, de le désenclaver, de mieux l’organiser. Certains vivent ici depuis de nombreuses années. ils sont attachés à leur appartement, à leur voisinage et ils espèrent que les travaux amélioreront non seulement leur logement et leur cadre de vie, mais aussi la vie sociale «Avant ce n’était pas propre. On n’avait aucune envie d’inviter du monde. Maintenant, c’est différent.» Zouzou Pour marquer les limites entre l’espace privé et l’espace public, et permettre aux habitants de se réapproprier les abords de leur logement, des grilles sont mises en place. À Jacques Brel, hasard ou non, leurs formes évoquent des fragments de mosaïque. « On parle du vivre ensemble et on met des grilles ! Il y a deux aspects : d’un côté, c’est bien, c’est habillé ; d’un autre côté, on se sent enfermés. » Hanane L a grande mosaïque avait tenu des années, preuve d’un travail techniquement abouti, mais elle faisait surtout partie du paysage et de la mémoire du quartier. Le peintre Armand Julien Waisfisch regrette sa disparition. rares sont les artistes qui défendent les œuvres d’autres artistes, mais de l’avis de tous, il en fait partie. Avec l’aide du bailleur, il étudie trois options : faire une nouvelle fresque, imprimer une photographie en grand format ou créer une sculpture recouverte de mosaïques en retrouvant l’esprit de l’œuvre disparue. Les deux premières idées sont rapidement balayées : la nouvelle configuration n’offre pas de mur aveugle pour réaliser une fresque, ni même pour mettre en valeur une photographie en grand format (qui de toute façon ne résisterait pas au temps). L’idée n’est pas, non plus, de faire une « copie » de l’œuvre disparue, mais de rendre hommage à la mémoire d’Adama Kouyaté et à celle du quartier « Un soir, j’ai rêvé que les danseuses se détachaient de la fresque comme si elles dansaient et le lendemain, c’était clair, c’était des sculptures. C’est comme ça que le projet s’est élaboré et que j’ai pensé au sculpteur Yao Metsoko. C’était important qu’il soit Africain pour cette transmission. » Armand Julien Waisfisch « Les grilles sont jolies. On reçoit les gens qu’on veut, on n’est pas en prison ! » Zouzou © Photo dr «Avant, il y avait des arbres. Maintenant, ça fait vide et ça se remplit en même temps.» Raphaël LA RÉSIDENTIALISATION HABILLER L’ESPACE 14 15 DES SCULPTEURS L’HÉRITAGE D’ADAMA L’ idée d’une sculpture collective, qui habillera l’espace, a séduit le bailleur. Comme du temps d’Adama Kouyaté, la conception sera l’œuvre d’artistes professionnels et la réalisation se fera en collaboration avec les habitants. Une nouvelle aventure artistique et humaine se prépare, mais travailler sur le projet de sculpture demande des compétences de sculpteur. Yao Metsoko, dont c’est le métier, est naturellement pressenti. il connait bien le quartier. il était également proche d’Adama, comme ami et comme artiste. «Yao représente aussi l’aura africaine, précise Armand Julien Waisfisch. il était important de protéger l’art africain, qui représente une bonne partie de la population du quartier. » «Quand Armand m’a appris ce projet de sculptures, j’étais très contente. Je faisais confiance aux artistes. Je n’étais pas anxieuse. Ensuite, j’ai vu Armand avec les enfants et dans ce qu’ils faisaient, j’ai reconnu l’œuvre de mon mari, sa vision artistique et sociale.» Rokia “ Jacques Brel “ AU TEMPS L'aventure c'est le trésor Que l'on découvre à chaque matin… LES LIENS SACRÉS. 2015 techniques mixtes 54 x 45 x 58 « Avant d’être sculpteur, j’étais peintre. Sur mes tableaux, j’aimais rendre les formes vivantes, mais une toile c’est en deux dimensions et pour moi, ce n’était pas suffisant. L’objet est plus vivant quand il est en trois dimensions. » Yao Metsoko, sculpteur SYMPHONIE DU TEMPS DANS LA MAISON DE L’HOMME 2015 ACRYLIQUE Armand Julien Waisfisch, artiste plasticien 16 17 LES DAMES DE FER C © Photo dr omment passer d’une œuvre murale, en deux dimensions, à une sculpture en trois dimensions ? La première étape consiste à étudier la composition de la fresque. Les photos permettent d’observer trois formes majeures: trois femmes très stylisées qui lèvent les bras vers le ciel, comme si elles dansaient. Pour Yao Metsoko, ce n’est pas une, mais trois statues qu’il faut créer: «Les trois personnages dominants de la fresque». il faut aussi les réaliser dans le même esprit et pour cela, le sculpteur doit identifier le dessin: «il ne s’agit pas de faire une copie, mais d’en retrouver le sens et l’aura, d’en restituer l’esprit tout en prenant de la distance. » A près avoir réalisé les esquisses, Yao Metsoko s’attelle à l’armature. Armand Julien Waisfisch a insisté pour que les statues soient hautes et l’opération nécessite un grand local. Le bailleur et la ville de Pierrefitte-sur-Seine autorisent le sculpteur à travailler dans une salle polyvalente, la salle Châtenay, derrière le centre social. La pièce est ouverte, les gens peuvent venir voir, mais cette partie du travail ne peut être réalisée avec les habitants pour des questions de sécurité. en effet, la réalisation de l’armature nécessite d’utiliser du grillage. Le matériau est très coupant, des tiges métalliques ressortent. Après six mois de travail et quelques blessures, trois mannequins métalliques ont pris forme. ils seront les squelettes des trois sculptures. Plus rien ne coupe, plus rien ne s’oppose à ce que le travail collectif commence 18 «Je suis rentrée dans la salle et, posés là, il y avait ces “trucs” en métal de deux ou trois mètres. Je me suis demandé ce que c’était. C’était du grillage, c’était très grand… Je ne savais pas que c’était le début du projet… C’est comme le début d’une grossesse. Au début, on ne voit rien et puis vient la naissance. On n’imaginait pas ce que ça allait donner! » Hanane 19 LES DAMES BLANCHES d e l’eau, des bassines, des gants, du plâtre… Mais aussi du thé, des gâteaux… de septembre 2013 à mai 2014, de bons moments réunissent adultes et enfants : des gens qui aiment l’art, ou qui aimaient Adama, et aussi de nouveaux habitants. en moyenne, six personnes travaillent sur une sculpture de deux mètres à deux mètres cinquante. Munis de masques pour se protéger de la poussière, les participants se confrontent à la technique : le plâtre doit en effet contenir des produits hydrofuges pour éviter qu’il gonfle à l’extérieur. il doit aussi être armé avec de la filasse. Peu à peu, le projet prend forme « On habite à Pierrefitte, du côté de la gare, et on a appris par le journal de la ville que des bénévoles étaient recherchés pour un atelier artistique. Ça nous tentait d’agir pour la ville et en même temps de côtoyer des artistes et d’apprendre d’eux. On a très vite mis à la main à la pâte. À la sortie, on était tout blanc mais on avait passé un bon moment. Et puis, le maire est aussi passé. On se sentait honoré. » Stéphanie et Christophe 20 « Le travail du plâtre, c’est du toucher. Il faut prendre de la filasse, des petites bottes de filasse que l’on plonge dans la bassine de plâtre pour bien les imbiber. Ensuite, on entoure le grillage de deux ou trois couches de ce plâtre armé. Il faut travailler vite, car le plâtre, ça sèche tout de suite. » Yao Metsoko « Stéphanie faisait des pastillas, Hanane faisait des pâtisseries, et après le travail, on passait une demi-heure à nettoyer, parce que c’était le chantier, on était tout blanc. » Christophe « On rigolait pendant toutes les séances. On venait, même quand il n’y avait rien à faire, parce que le plâtre séchait, juste pour boire un verre et ça, c’était génial. On travaille à Paris, on est stressés et de venir juste pour se voir, sans objectif, c’était génial ! » Stéphanie « Je pense que les artistes avaient l’habitude de travailler avec les jeunes. Donc on était à l’aise. On était les artistes d’un événement. » Hanane «Je savais que Yao Metsoko était le professeur de ma fille, mais je ne le connaissais pas. Ma fille a participé à cet atelier et c’est comme ça, en l’accompagnant, que j’ai fait connaissance avec lui. Ma fille aimait beaucoup ces ateliers, ça l’amusait. Elle y retrouvait des enfants du quartier qu’elle connaissait. Elle est aussi devenue copine avec des filles qui sont dans son collège et qui participaient aux sculptures. Maintenant, elle aimerait bien continuer la sculpture.» Nour et sa fille Inès 21 L DES COULEURS “ L’ATELIER D’ARTISTE ESPACE DE SOCIABILITÉ AU TEMPS “ J'aimais les fées et les princesses Qu'on me disait n'exister pas… Jacques Brel - J’aimais es trois dames blanches attendent désormais d’être vêtues. Leur habit de mosaïque sera constitué d’un nombre incalculable de morceaux répartis en différentes couleurs. Pour ne pas être obligé de tout ranger à la fin de chaque séance, et aussi pour que chacun puisse s’organiser et travailler à sa cadence, un local permanent est nécessaire. L’atelier déménage pour un nouveau lieu, cette fois à l’intérieur même de la résidence Jacques Brel. Le local, vide, tout blanc, sans rien sur les murs, ne tarde pas à se remplir d’un joyeux désordre coloré, dans la plus pure tradition des ateliers d’artistes du XiXe siècle où intimes, élèves et curieux se rejoignaient pour discuter, échanger, apprendre ou tout simplement passer un bon moment. À cette époque d’effervescence, où la curiosité et la soif d’apprendre étaient incroyablement développées, le mythe de « l’artiste solitaire » n’existait pas et les ateliers artistiques permettaient de créer de nouveaux liens et de consolider le « vivre ensemble ». L’héritage d’Adama Kouyaté, c’est aussi d’avoir su réinterpréter ce rôle social de l’artiste « Je n’ai jamais connu Adama, mais ses mosaïques, c’était un travail social, amical. Les jeunes étaient des artistes avec lui. C’étaient nos enfants et c’était un travail de quartier. Armand n’a pas seulement gardé la mémoire d’Adama, il a aussi gardé le principe.» Hanane « On n’a pas fait que de la mosaïque parce qu’Armand a amené un piano. » Stéphanie 22 23 TROIS DANSEUSES HAUTES EN COULEURS LE CHOIX DES COULEURS… F P idèle jusqu’au bout à l’esprit d’Adama Kouyaté, Armand Julien Waisfisch étudie les six morceaux de mur qu’il a récupérés et précieusement conservés : « on a essayé de compter le nombre de couleurs, combien de rouges, combien de jaunes… ». Le peintre pousse le souci du détail jusqu’à rechercher l’usine d’où venaient les mosaïques utilisées par Adama: la Société Albertini à Montigny-les-Cormeilles, spécialisée depuis 1925 dans la fabrication artisanale de pate de verre eu à peu, d’octobre 2014 à mai 2015, des centaines de petites pièces colorées s’assemblent, comme dans un puzzle… Chaque sculpture nécessite cent cinquante kilos de carreaux. Comme pour l’atelier plâtre, les participants travaillent à six par sculpture. Les patrons leur servent de base: «C’était une interprétation que l’on pouvait réinterpréter, précise Armand Julien Waisfisch, une liberté avec des règles ». Armand a également dessiné des lignes sur le plâtre: «Les enfants sont guidés, mais il repèrent vite le sens de la couleur et la progression de la mosaïque.» … LES GESTES DU TAILLEUR L a mosaïque ne peut pas se faire sans dessin. Avant de créer sa grande fresque, Adama en avait dessiné les tracés sur de grands calques, mais ces derniers n’existent plus. Pour en percer le mystère, Armand Julien Waisfisch étudie à son tour les photos prises avant la démolition. d’une famille de stylistes et de tailleurs, il retrouve les gestes de son père et réalise des patrons sur lesquels il trace des lignes… Les sculptures sont grandes, mais il veut que le dessin amplifie encore plus la sensation de hauteur. il lui faut aussi inventer des dos, qui n’existaient pas sur la fresque, et qui doivent être en continuité avec les devants LA MATIÈRE REFLÈTE LES FORMES. Les lignes sont importantes pour donner un mouvement à la sculpture. Ainsi, les mosaïstes partent des mains, car ce sont elles qui vont donner l’élan. Les carreaux ne sont pas découpés n’importe comment. Par exemple, pour les doigts, il faut quatre morceaux par articulation. Les cheveux exigent des morceaux très fins. il faut tenir compte de l’harmonie de chacune des danseuses, et aussi des trois sculptures réunies. il faut résoudre des problèmes techniques, sélectionner les bons matériaux : par exemple, de la colle à carrelage et des joints pour les piscines, capables de résister aux intempéries « Le vert, ça pouvait être la nature, l’herbe, les feuilles… Le jaune, ça pouvait être les jonquilles. Le rouge, ça pouvait être le feu. Le bleu, ça pouvait être le froid, l’ère glaciaire. Le noir, ça pouvait être la tristesse, la peur. Le blanc, ça pouvait être la lumière, quelque chose qui nous éclaire, la joie… » Manouchka « Il n’y a pas de hasard. S’il y a du jaune au milieu du bleu, c’est un apport de lumière. » Stéphanie 24 « Il fallait respecter les lignes directrices, les règles d’harmonie des couleurs, mais on reconnaît ce qu’on a fait. Quand on regarde la mosaïque, on voit différents styles. Par exemple, on voit que là, c’est plus fin, plus féminin. Quand on fait quelque chose, on le fait par rapport à soi et c’est important de pouvoir s’exprimer. On commence d’une certaine manière, et ensuite on fait autrement. L’important, c’est de respecter le mouvement. La difficulté c’est de trouver toute l’harmonie. On pourrait penser qu’une seule personne a réalisé la mosaïque alors qu’en réalité, il y a eu une quinzaine de participants. » Stéphanie 25 LA PÉDAGOGIE JOYEUSE « On a commencé par restaurer la petite fresque en mosaïque, à l’extérieur. Comme ça, on a appris à faire les découpes. » Christophe «J’ai passé un bon moment avec mes copines dans le partage et nous avons beaucoup chanté.» Inès 26 « Au début, je ne comprenais rien. On mettait des gros gants et des lunettes. On a commencé par des canards et on se demandait si on arriverait à travailler sur les grandes sculptures. » Manouchka « On a commencé à faire des canards, mais on a eu vite envie de faire les grandes sculptures et on a proposé aux autres de s’inscrire. Au début, j’avais peur d’Armand et d’Hassan parce qu’ils étaient grands et moi petite de taille. » Charlène v ingt ans après avoir participé à la création de la fresque et aux ateliers d’Adama Kouyaté, Hassan incarne mieux que quiconque la transmission. toujours à Pierrefitte et toujours aussi passionné par la mosaïque, il participe à tous les ateliers. il se fait même l’assistant d’Armand Julien Waisfisch qui reconnaît son talent et n’hésite pas à lui confier les clés en cas d’absence « Hassan maîtrise ! Il nous guidait, il nous conseillait, il se moquait… Hassan m’aidait à faire ce que je voulais. » Christophe « Qu’un vieil homme âgé ait pu faire une grande fresque comme ça… ça m’a vraiment étonné ! C’est bien de reproduire. » Raphaël « La vie est une chaîne dont l’objectif est la transmission. Avec cette sculpture, la transmission est celle d’une culture sensible, une culture qui a du sens et qui donne de l’émotion. » Armand Julien Waisfisch © Photo dr d es adultes et surtout des enfants, entre 11 à 13 ans, participent à l’atelier mosaïque. Considérant que les enfants sont des êtres humains avant d’être des enfants et qu’ils ont besoin d’être pris en considération, Armand Julien Waisfisch défend l’idée d’une pédagogie joyeuse : « il y avait une ambiance, une joie de vivre... Les enfants s’exprimaient, chantaient, riaient, se libéraient… Mais ils savaient aussi qu’ils étaient là pour travailler. » LA TRANSMISSION « Quand je passais dans le quartier et que je regardais la mosaïque, en hauteur, j’étais très heureux. Quand j’ai appris qu’elle allait être détruite, ça m’a fait très mal au cœur et ensuite, de ne plus la voir, ça m’a fait plus mal encore. Alors, quand j’ai appris qu’Armand se battait pour cette œuvre, ça m’a fait énormément plaisir. Il a réussi à la sauver avec cette sculpture en mosaïque et je suis heureux d’avoir participé à ce projet. Franchement, j’ai fait de très belles rencontres, sympas, avec Stéphanie, Charlène, Manouchka, Inès, Christophe, Hanane, Yao, etc. C’est un plaisir pour moi d’avoir fait ça pour l’honneur d’Adama Kouyaté et pour sa mémoire, j’espère que cet atelier continuera avec le quartier. » Hassan 27 « La mosaïque, au début, ce n’était pas important pour moi, mais au fil du temps, j’ai vu que c’était important pour les autres. Puis, j’ai vu toutes ces belles couleurs. C’est tellement beau la mosaïque. C’est devenu très important pour moi et je travaille avec des gens super, comme Armand et Hassan. Grâce à eux, la mosaïque aura une place dans mon cœur et Jacques Brel sera plus beau. » Charlène DE LA DANSE « Au début, je ne connaissais pas, mais Manouchka m’a appris à couper, à fabriquer la colle et à coller. » Sita « Je voulais venir, mais je ne savais pas comment faire et Charlène m’a fait visiter. J’ai vu l’esquisse, la bosse m’évoquait un chignon. Ensuite, face au plâtre, je me suis demandé comment on allait faire. » Zeinabou « Le premier jour où je suis venue à la mosaïque, j’étais stressée, mais au fil du temps on s’y fait. Ça nous fait rire, on danse, on chante, mais on travaille. J’ai rencontré des gens super comme Armand, Hassan, Yao, Daho, Anna, Christophe, Stéphanie, etc. Ensemble, on a travaillé sur des danseuses. Des fois on peut rêver qu’elles dansent de temps en temps. La première danseuse représente l’Asie. La deuxième l’Afrique. La troisième le temps et la nature. Pour moi, ces danseuses représentent toute la vie avec leurs couleurs. Les danseuses dansent le jour et la nuit. Elles dansent sans s’arrêter et on a l’impression qu’elles ne sont jamais fatiguées, mais les danseuses ne mangent pas, il n’y a que nous qui mangeons.» Manouchka 28 Jacques Brel - Sur la place “ PAROLES D’ENFANTS AU TEMPS “ Sur la place chauffée au soleil Une fille s'est mise à danser « Un jour, je passais, la porte était ouverte. J’ai dit bonjour à Armand, je le connaissais que de vue. Après, je suis revenu. Il y avait Manouchka et Charlène. Je me suis prêté au jeu et j’ai commencé. Je ne savais pas que le plus dur, c’était la colle. » Raphaël « Manouchka et Charlène m’ont dit que c’était bien et m’ont proposé de venir. Parfois, je rentrais et je regardais ce qui avait été fait et je trouvais ça bien, mais je n’en ai pas fait. Ce qui m’amuse ici, c’est qu’on est tous amis. Pourtant, moi, j’arrivais, j’étais l’inconnue… » Victoire 29 DANSE AU MILIEU DE LA PLACE L 23 ET 24 NOVEMBRE 2015 e groupe de statues a été conçu pour être visible de tous les côtés. il est le symbole de la transition entre deux périodes : avant et après la réhabilitation. il est aussi un objet de fierté collective. Par ailleurs, dans le quartier, il n’y a aucune autre sculpture. Pour toutes ces raisons, un emplacement central est nécessaire, au cœur de la résidence Jacques Brel, visible de l’intérieur et de l’extérieur, d’en bas par les passants et d’en haut, depuis les fenêtres « Le moins qu'on puisse demander à une sculpture, c'est qu'elle ne bouge pas ! » disait le célébrissime Dali. Tous ceux qui ont vu la taille des Danseuses se posent la question : «Est-ce que ça va tenir? Est-ce que ça va être bien fixé ? » Pour maintenir cette sculpture monumentale, un socle carré de 50 cm de hauteur et de 2,20 m x 2,20 m de surface est réalisé en juin 2015. 30 31 CORPS ÉMOUVANTS L es trois statues dansent désormais sous le ciel de la place Jacques Brel. Chacun est libre d’interpréter les couleurs. Armand Julien Waisfisch y retrouve l’une des grandes leçons de vie d’Adama, qui était de prouver que l’on pouvait être à la fois d’europe et d’Afrique. Les statues lui inspirent une europe à dominante jaune et rouge, une Afrique à dominante marron et violet, avec un peu d’orange. La troisième danseuse à dominante verte et bleue, entre ciel et terre, pourrait symboliser le temps. toutes les interprétations sont possibles. de plus, les statues n’ont jamais le même aspect, car la lumière n’est jamais la même. Leur aspect varie selon les jours, les heures, les saisons, le temps… « Les statues me font penser à l’amour et à la danse. Surtout la rouge. J’y vois du sentiment, de l’amour… » Victoire « Elles évoquent l’Afrique, l’Asie… Celle avec du rouge et du jaune évoque l’Asie. La bleue et verte évoque la nature, le beau temps. » Manouchka « Elles sont très belles. C’est un spectacle depuis ma fenêtre… et je les surveille. » Mimi, gardienne à OSICA « Plusieurs personnes ont existé dans le processus et en même temps, on a obtenu une unité. “Cest formidable !”» Stéphanie « Waouw ! C’est grand ! Vu de loin, ça fait beau. C’est incroyable comme ça tape à l’œil. Je les ai vues le jour et je suis aussi venu les voir, la première nuit. Même la nuit, ça brille ! » Hassan « Franchement, c’est terrible ! Je les avais vues quand elles étaient en cours de réalisation, et je ne pensais pas que ça allait faire aussi beau que ça ! Pour avoir vu d’autres sculptures, celles-là sont très très belles. C’est impressionnant ! » Mila « Je suis surprise, parce que je pensais qu’ils allaient mettre les trois côte à côte. Là, on dirait que ça fait un petit rond, que ça tourne... C’est gai, c’est agréable, c’est coloré.» Hanane « Des choses comme ça, ça forge aussi le respect des jeunes ! » Fabrice Kamnay « C’est génial ! Avec Adama, l’art ce n’était pas un amusement, et là, on a ressuscité sa mémoire. Il est là ! Ça m’enchante, je suis honorée, au moins on a fait quelque chose. On n’était pas spectateurs, mais acteurs. Maintenant, on attend l’inauguration. Il faut que ça se sache, il faudrait que ça fasse du bruit. Je vais chanter des chansons de Jacques Brel «Quand on n’a que l’amour», «Ne me quitte pas… » Il faut aussi une plaque pour dire ce que c’est… Je vais réfléchir à ce qu’il faut marquer sur la plaque.» Zouzou «Je suis rentrée tard le mardi soir et si j’ai vu que les sculptures étaient posées, je les ai surtout vues le mercredi matin. Ils ont bien travaillé et j’étais contente. En même temps, j’étais touchée parce que j’ai retrouvé le travail de mon mari. Toute la journée, j’ai pensé à lui, au jour où il est décédé, au jour de son hommage… il y avait beaucoup de poésie ce jour-là… tout m’est revenu. Mais je suis vraiment contente de voir ces sculptures tous les jours en sortant de chez moi. C’est important pour sa mémoire. On voit l’image d’Adama. Il est toujours là ! » Rokia 32 33 LES COULEURS CULTIVER DU VIVRE ENSEMBLE «Quand ça a été détruit, on n’avait plus rien, ça manquait. Ici, plusieurs personnes créent. Ça vient comme ça… Moi, je fais des sculptures, de la peinture et des bouteilles décorées depuis 16 ans. Les couleurs, ça porte bonheur, et puis ça fait plaisir de voir les enfants s’y mettre : c’est la nouvelle génération. » Manuela Lopez, passionnée par les métiers d’art Pour récompenser les enfants qui ont participé à l’atelier, le bailleur oSiCA a offert aux enfants une journée à Giverny, où ils ont visité la maison et les jardins du peintre impressionniste Jean Monet. ils ont découvert ses tableaux et la beauté des bassins de nénuphars qui ont inspiré une série d'environ 250 peintures à l'huile: les Nymphéas. Armand Julien Waisfisch, qui accompagnait les enfants avec le bailleur et quelques adultes dont Carole et isabelle d’oSiCA, parle de cette journée, et du projet en général, avec émotion : « Quand on vit quelque chose, on le vit, et avec le recul, on se dit que c’était extraordinaire.» VOIR ÉMERGER DE NOUVEAUX TALENTS « Je suis comédienne et sportive. Je cours encore… 10 km tous les jours ! Et de ce que je vois, chez nous, c’est vraiment à part. On s’entraide. » Zouzou, comédienne 34 « on mène nos vies artistiques, avec nos œuvres personnelles, et partager des actions avec des habitants, c’est notre part de citoyenneté et de transmission du savoir, de la sensibilité, de l'esthétique... tout en lui redonnant du sens». Armand Julien Waisfisch aime ce double rôle de l’artiste qu’il ressent comme une forme de partage joyeux et d’ouverture, car l’objectif d’un projet c’est aussi d’ouvrir des portes sur d’autres projets « Chaque immeuble a ses spécificités, pour Jacques Brel, il y avait notamment ces fresques (la grande et deux petites dont une est toujours présente) réalisées par un artiste du quartier : Adama Kouyaté, et à laquelle les habitants étaient attachés. Grâce à la concertation avec les habitants, oSiCA a pris conscience qu'il fallait sauvegarder la mémoire de cet artiste. Je pense aussi que sans la présence d'Armand Julien Waisfisch, rien n'aurait été possible: il a eu l'idée de faire revivre la mosaïque sous forme de statues, il a su monopoliser un autre artiste plasticien, Yao Metsoko, pour réaliser leurs structures, et il a su animer des ateliers pour la pose des mosaïques. il a fait un travail remarquable et il arrive à communiquer sa passion à des personnes parfois éloignées de la culture artistique. J’espère que d'autres réalisations pourront continuer à voir le jour sur le quartier, et voir émerger de nouveaux talents... » Le Collectif actif pierrefittois (CAP) est une association qui vise à développer la citoyenneté. «Je mène à bien des actions citoyennes pour revaloriser le quartier des Poètes, faire cesser la stigmatisation. Par exemple, “La cité rose” est un surnom qui doit être banni au profit du vrai nom : le quartier des Poètes. Je suis optimiste, car les enfants me réclament des réunions. Ils ont rencontré d’autres personnes, ils ont rencontré d’autres formes d’art. Ils sont fiers, aussi, de montrer aux parents ce qu’ils ont appris. La culture, c’est une autre ouverture d’esprit et quand des enfants s’intéressent à la culture, qui peut aussi être un métier de demain, pas seulement un loisir, ça ouvre des portes. » Léone Pavilla, présidente de CAP Carole Druesnes, directrice de l'agence de La Plaine Saint-Denis d'OSICA © Photo dr d e l’avis de tous, il règne un état d’esprit particulier à Jacques Brel. ici, la diversité s’assemble à travers la création. des gens de tous horizons se sont rencontrés, des liens ont commencé à se tisser et ce travail doit se poursuivre «Ça c’était refermé, mais les gens sont en train de se rouvrir. Ils ont pris conscience que c’est ennuyeux, qu’il faut agir. C’est un vrai travail. Au début, on le fait en tant que citoyen, bénévolement, pour le vivre ensemble, mais ça met aussi en valeur nos connaissances et ça peut aboutir à un métier. Moi, je suis passionnée de «Je connaissais Adama, cuisine « haut de j’étais de sa famille et je gamme » et depuis un an chantais quand il y avait et demi, j’en fais mon des fêtes au quartier. Je métier, je suis traiteur suis émue parce qu’Adama autoentrepreneur. est parti, mais en réalité, Partager la culture de il est toujours là. On ne l’autre, la cuisine, les peut pas l’oublier. traditions, c’est le Maintenant, il faudrait que respect.» l’ambiance reprenne, que la fête reprenne… » Hanane Zeguir, traiteur entrepreneur Hadja Kouyaté, chanteuse L'OUVERTURE D'ESPRIT CAP VERS LA CULTURE 35 ET SI ON FAISAIT… DAVANTAGE CONNAISSANCE ? « La porte d’Adama était toujours ouverte, matin et soir, et avec les ateliers, cette idée d’ouvrir la porte est revenue. La convivialité revient. Il faut travailler là-dessus. » Nour el Houda « On travaille à Paris et pour nous, Pierrefitte, c’était un peu la citédortoir. Maintenant, ça l’est moins, parce qu’en participant à ce projet, on a rencontré des gens et l’aventure est devenue autant artistique qu’humaine.» Stéphanie « J’habite ici depuis un an et je trouve qu’il y a une solidarité, comme dans une petite famille. Ça flashe tout de suite par rapport à l’endroit où j’habitais avant.» Marie-Josée Kapet 36 UNE PROMENADE DE SCULPTURES SUR LE TRAJET DU TRAMWAY ? « Ça nous a mis dans le bain, maintenant, on aime bien la mosaïque. On se dit aussi que si on a su faire ça, on pourrait faire autre chose. On aimerait bien d’autres projets pour la ville avec de la mosaïque, par exemple, sur le trajet du tramway, pour que tout le monde, les usagers, les automobilistes… puissent en profiter. Ce serait une promenade de sculptures. » Christophe D’AUTRES CRÉATIONS ? « Vivre ensemble, créer ensemble, c’est une vraie richesse et cette sculpture peut nous aider à réfléchir sur d’autres créations. » Armand Julien Waisfisch LA FÊTE ? « Quand la mosaïque a été terminée, on a continué de venir pour chanter, pour danser et pour jouer du piano. » Charlène « Ça donne des idées, ça peut-être le démarrage de quelque chose. Il faut que l’ambiance reprenne, que la fête revienne. » Hanane LA MÊME CHOSE AILLEURS ? « Il faut prendre cette action et se dire qu’on est capables de faire la même chose ailleurs. » Léone Pavilla «L'expérience de Jacques Brel a une valeur d'exemple. Elle n'est pas forcement reproductible mais elle doit être une source d'inspiration pour développer l'art au sein des quartiers et notamment auprès des plus jeunes.» Carole Druesnes, directice de l'agence de La Plaine Saint-Denis d'OSICA “ Ce projet n'aurait pas vu le jour sans la présence d'Armand Julien Waisfisch à Jacques Brel, mais il nous interpelle aujourd'hui sur la place de l'art dans les quartiers : comment, nous pouvoirs publics, pouvons créer les conditions nécessaires à l'émergence de projets artistiques collectifs ? Comment faire pour que ce projet, qui est né de circonstances particulières et de la rencontre d'initiatives individuelles, soit le point de départ d'autres projets ? Laure Tesson Adjointe au chef de projet rénovation urbaine Pierrefitte-sur-Seine Unité territoriale rénovation urbaine Plaine Commune ” REMERCIEMENTS À celles et à ceux qui ont participé au projet des sculptures et qui lui ont permis de donner toute sa lumière La municipalité de Pierrefitte-sur-Seine. L’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) OSICA et tout particulièrement Isabelle Cosyns, chargée de mission politiques urbaines, Carole Druesnes ; directrice de l'agence de la Plaine Saint-Denis ; Yamina Zemri, Gandega Galadio et Dominique Maréchal pour leur investissement en proximité tout au long de ce projet ; Pascale Dioux, directrice des affaires juridiques ; Clémence Dubois et Laura Alcantara, chargées de communication ; Catia Tomas Pereira pour son amical soutien Toute l'équipe de GTM Bâtiment L'établissement public territorial Plaine commune et tout particulièrement Laure Tesson L’association CAP (Collectif action Pierrefittois) ; Léone Pavilla (présidente) et Baraka Le Centre social et culturel Maroc-Châtenay Youba Camara (conseiller municipal à Pierrefitte-sur-Seine) et son frère Bilali Soreil Keita, ami d’Adama Kouyaté pour son engagement dans les quartiers Jéremie Waisfisch et Nicole Neageler pour leur aide Rosi Andrade, danseuse, pour son spectacle inspiré des sculptures Tous les habitants du quartier À ceux qui, par leur action et leur engagement à l’époque d’Adama Kouyaté, sont à la genèse des sculptures René Strubel, artiste et poète, grand ami d’Adama Kouyaté Sankaré et Séne Boubacar du conseil de famille Denise Syla, proche d’Adama Véronique Lefrant, directrice de l'école Eugène Varlin 1 de Pierrefitte Le personnel du centre social et culturel Georges Brassens, Peter Kossi Kpodzro (responsable jeunesse), Anna Liberman (responsable de la maison des parents), Anne Marie Couffrant (responsable du fonds d’initiative local), France Fikri (responsable familles) et Patricia Pierre (responsable enfance) Directeur de la publication : Armand Julien Waisfisch (président de Cré’actions) Rédaction : Anne-Marie Maisonneuve Conception graphique : Fawzi Brachemi Crédits photo : Armand Julien Waisfisch, Anne-Marie Maisonneuve, Fbg, Hervé Thouroude Impression : Atelier Graphique Achevé d’imprimer en mars 2016 Les danseuses Arc-en-ciel Une œuvre collective à la mémoire d’Adama Kouyaté Place Jacques Brel Quartier des Poètes Pierrefitte-sur-Seine