Avec Angélique Ionatos et Charles Gonzalès

Transcription

Avec Angélique Ionatos et Charles Gonzalès
Nocturne au Musée Rodin
Conseils à un jeune poète
Max Jacob
Mercredi 1 octobre 2014
Avec Angélique Ionatos
et Charles Gonzalès
1
Voix off enregistrée :
J'ai écrit quelques pages de conseils à un gars de Montargis dont les parents
docteurs voudraient faire un poète surtout ne le découragez pas, ne faites pas
comme ce très cher Rainer Maria Rilke ! Max Jacob Saint-Benoît-sur-Loire, 23
juin 194I…
Charles
Dis-moi quelle fut la chanson
Que chantaient les belles sirènes
Pour faire pencher des trirèmes
Les Grecs qui lâchaient l’aviron.
Angélique
Achille qui prit Troie, dit-on,
Dans un cheval bourré de son
Achille fut grand capitaine
Or, il fut pris par des chansons
Que chantaient des vierges hellènes
Charles
Dis-moi, Vénus, je t’en supplie
Ce qu’était cette mélodie.
Angélique
Un prisonnier dans sa prison
En fit une en Tripolitaine
Et si belle que sans rançon
On le rendit à sa marraine
2
Qui pleurait contre la cloison
Charles
Nausicaa à la fontaine
Pénélope en tissant la laine
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chanté la faridondaine !...
Et les chansons des échansons ?
Angélique
Échos d’échos des longues plaines
Et les chansons des émigrants !
Où sont les refrains d’autres temps
Que l’on a chanté tant et tant ?
Charles
Où sont les filles aux belles dents
Qui l’amour par les chants retiennent ?
Et mes chansons ? qu’il m’en souvienne !
Angélique
Chanson
Charles
Voilà longtemps que je travaille à humaniser, à agrandir les poètes.
Angélique
J'ouvrirai une école de vie intérieure, et j'écrirai sur la porte : école d'art.
Charles
Les idées n'ont rien à voir avec la poésie : c'est l'inexprimable qui compte.
Il faut être une Femme un Homme d'abord
3
puis un Femme un Homme intelligent
puis un femme un Homme-Poète.
Angélique
Le vers sacré est de belle venue, musical, euphonique, euphorique, luisant, et tel
que le plus malheureux paysan dit en l'entendant ‘Ah! que c'est beau !" et non pas
"Qu'est-ce que ça veut dire ?"»
Charles
Rimbaud écrit qu’il faut être voyant, se faire voyant !
Angélique
« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les
sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il
épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il
devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le
suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche,
plus qu'aucun ! »
Charles
« Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses
visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et
innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les
horizons où l'autre s'est affaissé ! »
Angélique
Le dérèglement des sens ne se justifie pas pour « oser sentir », se faire
« perméable » au monde, jusqu'à la souffrance. Pour qui veut atteindre les hauts
degrés de la sensibilité, la sagesse doit l'emporter sur la folie ou la multiplication
des jouissances. Or la jeunesse du poète s'inscrit dans un carcan familial, social,
scolaire, universitaire qui induit une tentation de facilité dont il doit se défaire.
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La vie intérieure est le discernement des esprits extérieurs, les discussions de la
Raison avec ceux-ci. Les anges sont inégalement qualifiables, or que dire des
démons ?
Charles
Le résultat premier de la vie intérieure est de nous rendre perméable. Un poète
imperméable ne fera que des œuvres superficielles.
Angélique
On peut se demander si toute poésie n'est pas autre chose que superficialité. Je
réponds « oui». C'est dommage. Mais on peut se demander à soi-même d'essayer
autre chose.
Charles
En tout cas ne vivront que les œuvres non superficielles, je veux dire celles qui,
ayant l'apparence du superficiel, ont passé par le gouffre du sérieux et des Dieux !
Angélique
Chanson
Charles
Les idées n'ont rien à voir avec la poésie : c'est l'inexprimable qui compte. Les
idées n'appartiennent pas à l'homme, elles viennent du ciel, de la terre, de la mer,
des images, on se les approprie. Rien de plus triste, de plus pesant que les idées,
mais si vous les ressentez avec passion, avec expérience, transformez les en
sentiments.
Angélique
Je pense que vous me comprenez. Faites descendre !
Un style descriptif est un style scientifique. Le contraire même de la poésie!
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Byron disait que la poésie a horreur du raisonnement. Il aurait pu dire et de la
description scientifique. Si vous voulez décrire, décrivez avec passion et dans le
style poétique.
J’entends par style la collaboration du sentiment.
Charles
Pour éviter le style description scientifique, variez avec soin votre syntaxe d'une
phrase à l'autre. Je faisais jadis collection de formules syntaxiques on n'en a jamais
assez à sa disposition. La richesse du style est là, son naturel est là, son intérêt, son
amusement sont là.
Angélique
Quand vous aurez une belle collection de syntaxes, ayez aussi tous les mots usuels,
et si vous connaissez bien la grammaire vous serez un bon écrivain. Ce sera
beaucoup, car il y a peu d'écrivains qui écrivent.
Charles
Ce qui est écrit dure.
Ce qui n'est pas écrit dure, si cela apporte de la nouveauté, de la perméabilité, de
l'invention!
La chanson dure!
Angélique
Chanson
Charles
Il ne faut pas « écrire » dans le marbre toute œuvre mais seulement ce qui en vaut
la peine. Autrement on est risible. Exemple «Je vais déjeuner», mais je ne dirai pas:
« Je vais pourvoir ma chair et mon sang des aliments extérieurs qui les
renouvellent. » Ce serait d'un effet comique certain. Moi, j'ai connu un monsieur
qui parlait sur ce ton!
Qu’est-ce qu’un style poétique?
Angélique
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C'est un style où les voyelles ont leur nombre, où les diphtongues sont pesées, où
les consonnes se répètent ou ne se répètent pas. La propriété des termes y a moins
d'importance que leur euphonie.
En poésie la valeur précise du mot n'a de valeur que si cette précision est
exagérée. Tristan Corbière est plus qu'écrivain, il est poète quand, ayant à définir
des marins, il les appelle « Ces anges mal léchés ».
Charles
Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus !
Ils sont matelots. — À travers les tortures,
Les luttes, les dangers, les larges aventures,
— Ils durent comme ça, reniflant la tempête
Riches de gloire et de trois cents francs de retraite,
Vieux culots de gargousse, épaves de héros !...
— Héros ? — ils riraient bien !... — Non merci : matelots !
Angélique
— Eh ! faut-il pas du cœur au ventre quelque part,
Pour entrer en plein jour là — bagne-lupanar,
Qu’ils nomment le Cap-Horn, dans leur langue hâlée :
— Le cap Horn, noir séjour de tempête grêlée —
Et se coller en vrac, sans crampe d’estomac,
De la chair à chiquer — comme un nœud de tabac !
Jetant leur solde avec leur trop-plein de tendresse,
À tout vent ; ils vont là comme ils vont à la messe...
Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus !
Angélique
— Allez : à bord, chez eux, ils ont leur poésie !
Ces brutes ont des chants ivres d’âme saisie
Improvisés aux quarts sur le gaillard-d’avant...
— Ils ne s’en doutent pas, eux, poème vivant.
Charles
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— Ils ont toujours, pour leur bonne femme de mère,
Une larme d’enfant, ces héros de misère ;
Pour leur Douce-Jolie, une larme d’amour !...
Au pays — loin — ils ont, espérant leur retour,
Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée
Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.
Elle attend vaguement... comme on attend là-bas.
Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras.
Peut-être elle sera veuve avant d’être épouse...
Angélique
— Car la mer est bien grande et la mer est jalouse. —
Mais elle sera fière, à travers un sanglot,
De pouvoir dire encore : — Il était matelot !...
— C’est plus qu’un homme aussi devant la mer géante,
Ce matelot entier !...
Piétinant sous la plante
De son pied marin le pont près de crouler ;
Tiens bon ! Ça le connaît, ça va le désoûler.
Il finit comme ça, simple en sa grande allure,
D’un bloc : — Un trou dans l’eau, quoi !... pas de fioriture. —
Charles
— Ils durent comme ça, reniflant la tempête
Riches de gloire et de trois cents francs de retraite,
Vieux culots de gargousse, épaves de héros !...
— Héros ? — ils riraient bien !... — Non merci : matelots !
Angélique
Allez, on n’en fait plus de ces purs, premier brin !
Tout s’en va... tout ! La mer... elle n’est plus marin !
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Charles
Tel qu’une vieille coque, au sec et dégréée,
Où vient encor parfois clapoter la marée :
Âme-de-mer en peine est le vieux matelot
Attendant, échoué... — quoi : la mort ?
— Non, le flot.
Angélique
Chanson
Charles
Cela est la poésie!
La grande affaire est de vivre, vivre par l'imagination et la poitrine, d'inventer, de
savoir, de jouer.
L'art est un jeu. Tant pis pour celui qui s'en fait un devoir.
Si vous n'êtes pas blessé par l'extérieur ou réjoui par l'extérieur, jusqu'à la
souffrance, vous n'avez pas la vie intérieure et si vous n'avez pas la vie intérieure,
votre poésie est vaine.
Il faut «encaisser» longuement et retarder la réaction. Plus on la retarde mieux ça
vaut. Le « rendu » immédiat ne vaut rien, mais c'est l'élaboration de la
transformation qui édifie et crée.
C’est ce que nous venons d’entendre, placer sa voix!
Angélique
Placez la vôtre au ventre comme un tambour. Ce qui ne vient pas du tambour n'est
qu'enfantillage.
Concrétiser ! Penser à ce mot. L'abstrait est mauvais et ennuyeux. Ayez un style
concret où il soit question de choses, d'objets, de gens. Qui fait l'ange fait la bête dit
Pascal.
Concrétisez !
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Concrétiser, ça ne veut pas dire la poésie populiste, les paysans, les sabots, ça veut
dire placer votre voix dans le ventre, la pensée dans le ventre, et parler du sublime
avec la voix dans le ventre.
Charles
Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous.
Angélique
Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau
Elle ne parle que d'été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie,
Elle allume aux lèvres le sourire.
Charles
Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.
Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ?
Elle dit "La peine sera de courte durée"
Elle dit "La belle saison est proche."
Ne l'entendez-vous pas ? (Robert Desnos )
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Angélique
Chanson
Charles
Apollinaire avait horreur des « pièces d'anthologie », c'est-à-dire de la poésie
parfaite. Il avait raison, je crois. Cependant, il faut aussi savoir faire cela à cause du
respect pour l'art, et puis il en reste toujours quelque chose et suffisamment.
Étudiez donc la grammaire, la rhétorique, la métrique, la phonétique surtout.
Et ensuite oubliez le tout! Souvenez-vous, “Alcools” de Guillaume Apollinaire…
Angélique
À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
Charles
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes
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Angélique
Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Charles
C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
C'est l'étoile à six branches
C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur
Angélique
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Charles
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
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De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Angélique
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Charles
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Angélique
Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas la regarder de près
Charles
Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté
Angélique
Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
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Charles
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
Avec tes amis tu te promènes en barque
Angélique
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
Charles
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je me souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda
Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
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Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Angélique
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent les enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vu souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Charles
Il y a surtout des juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Angélique
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
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J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
Charles
J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
Angélique
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Charles
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
Adieu Adieu
Soleil cou coupé (Guillaume Apollinaire. Alcools)
Angélique
Chanson
Charles
L'inspiration !
Si je crois à l'inspiration ? Mais bien sûr ! Je crois même que tous les hommes sont
inspirés.
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Ça s'appelle intuition. Ça s'appelle tentation. Ça dépend de la personne qui inspire.
On est inspiré par les anges, les démons et il y a toutes sortes d'anges et de démons.
Federico Garcia Lorca appelle cela “le duende”! mais qu’est-ce que le duende?
Angélique
A tous ceux d’entre vous qui, au cours de leur vie, se sont émus des chansons
lointaines venue sur les chemins, à tous ceux que la blanche colombe de l’amour a
piqués au cœur, à tous les amoureux de la tradition liée au futur, à celui qui étudie
dans les livres comme à celui qui laboure la terre, à vous tous je suis venu supplier
de ne pas laisser se perdre les inestimables joyaux de la culture populaire, et
méditer la valeur que vous présente par ma voix tous ces sons, ces odeurs, ces
poésies, ceschansons que vous allez entendre et peut-être même voir !
Mais avant cela il me faut vous dire ce que c’est que le duende !
Charles
Manuel Torre, un grand chanteur, un très grand artiste du peuple andalou et
l’homme le plus cultivé que j’ai jamais connu dit un jour à un autre chanteur « Tu
as de la voix, tu chantes avec beaucoup de style, mais tu ne triompheras jamais car
tu n’as pas de duende » et en écoutant Manuel de Falla lui-même dans son
Nocturne du Généralife, cette phrase splendide : «Tout ce qui a des sons noirs a du
duende.» et il n'est pas plus grande vérité car les sons noirs sont le mystère, les
ra¬cines qui s’enfoncent dans le limon pour ressurgir ensuite dans le corps de
l’artiste qui les transmet au public.
Goethe disait à propos de Paganini «Il a un pouvoir mystérieux que nous ressentons
tous et qu'aucun philosophe ne peut expliquer.»
Angélique
Le grand maître guitariste Antonio Mairena explique que le duende n'est pas dans
la gorge, il vient du plus profond de nous-mêmes et remonte de la plante des pieds
jusqu’à la pointe des cheveux. Il n’est pas un don, mais un véritable style vivant, de
sang, de culture antique et, en même temps le duende, obscur et frémissant, est le
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descendant du gai démon de Socrate, marbre et sel, qui lui lacère le visage, indigné,
le jour où il boit la ciguë, ou de cet autre diable mélancolique de Descartes, petit
comme une amande verte qui, rassasié de cercles et de droites, erre sur les canaux
de Stockholm pour mieux entendre chanter les marins sur le pont des péniches.
Charles
Tout homme, tout artiste, guidé par le seul souci de perfection ne peut y parvenir
qu’au prix du combat qu’il doit mener contre le duende, non pas contre l’ange ou
contre la muse, mais contre le duende !
L'ange… il accompagne, surveille, protège, il éclabousse de lumière, il frôle les
crânes et tout en prenant de l’altitude il crache toute sa grâce afin que l’artiste sans
le moindre effort puisse venir à bout de son œuvre !
Angélique
La muse…elle dicte et souffle un pouvoir très limité, puis elle s’éloigne et se
fatigue vite en faisant oublier que l’on peut être dévoré à tous moments par une
colonie de fourmis rouges, broyé par une géante langouste d'arsenic, ou bien encore
pris dans la rose de laque tiède d’un boudoir contre lesquelles ne peuvent rien les
muses embusquées dans les pupilles des yeux.
Lorsque la muse sent que la mort traîne dans les environs elle ferme aussitôt sa
porte, se dresse sur un socle, prend une urne, et se met à écrire une épitaphe de sa
main de cire, puis arrose de sueur le laurier de son front et alors dans la brise, seul
le silence se fait entendre.
Charles
Lorsqu'il voit arriver la mort, l'ange se met à voler en cercles lents et tisse avec des
larmes de glace et des narcisses de neige l'élégie qui tremble entre les mains des
grands poètes mais se met aussitôt à trembler à la simple vue d’une araignée
minuscule!
Angélique
Le duende ne vient pas là où ne rôde pas la mort, ou s'il ne sait pas qu'il devra faire
le guet dans sa maison, s'il n'a pas la certitude qu'il faudra bercer les branches que
nous portons tous en nous, celles qui ne connaissent pas, qui ne connaîtront jamais
de consolation.
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Le duende se plaît sur le bord des puits où vient l’artiste contempler l’abîme.
Les grands artistes de Grenade et tout le sud de l'Espagne, gitans ou flamencos,
qu'ils chantent, dansent ou jouent de la guitare, savent que nulle émotion n'est
possible sans la venue du duende.
Charles
La verdadera lucha es con el duende.
Angélique
Le combat véritable se livre contre le duende!
Charles
Je me souviens qu’un jour, la merveilleuse artiste andalouse La Nina de los peines,
chantait dans une petite taverne de Cadix. Elle jouait de sa voix d'ombre, sa voix
d'étain fondu, sa voix couverte de mousse qu’elle enroulait dans sa chevelure, la
trempait dans la manzanilla ou la perdait en de sombres cris, mais en pure perte,
car le public restait de marbre ! Il y avait dans la salle Ignacio Espeleta, beau
comme une tortue romaine, auquel on avait demandé un jour : «Comment se fait-il
que tu ne travailles jamais?» ; et lui de répondre avec un sourire magnifique :
«Quoi ! Moi, travailler ? Mais je suis de Cadix !»
A l’autre bout se trouvait Elvire la Chaude, une putain aristocrate de Séville,
descendante directe de Soledad Vargas qui dans les an¬nées trente refusa d’épouser
un Rothschild sous prétexte qu’ils n’étaient pas du même sang. Il y avait aussi les
Floridas, que l’on croit bouchers, mais qui, en réalité, sont des prêtres millénaires
perpétuant le sacrifice des taureaux à Géryon, le géant à trois têtes de la mythologie
qui menait un troupeau de bœufs, et dans un coin, l'imposant éleveur de taureaux
Don Pablo Murube, dont le visage de marbre ressemble à un masque crétois.
La Nina de los Peines termina de chanter au milieu d’un silence de mort. Seul, au
milieu de la salle, un petit homme, l’un de ces minuscules danseurs de flamenco
qui jaillissent soudain comme une lame de rasoir, dit à voix basse : «Vive Paris !»,
comme pour dire : «Ici ce qui compte ce n’est ni la maîtrise, ni la technique, ni le
savoir faire, mais autre chose !»
Alors La Nina de los Peines se releva comme une folle, courbée comme une
pleureuse du moyen-âge, avala d'un trait un grand verre d’eau de vie et se rassit
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pour chanter, sans voix, sans souffle, sans nuances, la gorge en feu, mais... avec
duende !
Comme elle chanta ce soir là !
Elle déchira sa voix qui ne jouait plus, sa voix qui, à force de douleur et de
sincérité, lançait un jet de sang et s’ouvrait comme cette main à dix doigts que font
les pieds cloués et convulsés du Christ de Juan de Juni.
De son chant sortait une sensation de fraicheur, de rose nouvellement créée, de
miracle qui nous plongeait dans un enthousiasme presque religieux. Comme la
naissance d’une mort.
Parce qu’un mort en Espagne est plus vivant en tant que mort que nulle part au
monde, son profil blesse comme la lame d’un rasoir.
Angélique
Le duende tord la voix du chanteur, désarticule le corps de la danseuse, dissèque les
doigts du guitariste.
Lors d’un concours de danse de Jerez de la Frontera, le prix fut remporté par une
vieille femme de quatre-vingts ans qui se présentait face à de belles créatures à la
taille liquide et aux cambrures comme des arcs tendus. De toutes ces muses et
anges qu'il y avait là, beautés de formes et beautés de sourires, la victoire revint à
ce duende édenté, moribond, qui rayait la scène de ses ailes aux couteaux rouillés !
Charles
Le duende agit sur le corps de la danseuse comme le vent sur le sable. Il transforme
une belle jeune fille en paralytique de la lune, il inflige des rougeurs adolescentes à
un vieillard qui fait l'aumône; une chevelure lui suffit à ramener l'odeur d’un port
la nuit.
Le duende !
Angélique
Chanson
Charles
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Examinez-vous. Cela s'appelle réflexion, double réflexion, se voir vivre, voir vivre
les autres.
C'est la vie intérieure.
Ce qui fait un grand médecin ou un grand poète ce n'est pas le nombre de livres
qu'ils ont lus, mais la qualité de leur vie intérieure : la digestion des connaissances
et l'enquête.
On demandait à Rockefeller comment il avait fait fortune : «En cherchant comment
on peut faire fortune avec chacun des objets que je touchais. » Idem pour la poésie,
la littérature.
Angélique
«C'est beau comme littérature», disait Alfred Jarry. Il y a une beauté littéraire.
La chercher, la sentir, la créer, l'inventer.
N'écoutez pas le mal qu'on vous dira de moi de telle façon, en l'écoutant, que vous
n'écoutiez pas mes maximes. Je peux n'avoir pas su ouvrir les portes que je vous
désigne. C'est possible. Mais ces portes existent en dehors de moi et de vous. À
vous de les ouvrir mieux que je n'ai fait.
Charles
Croyez bien que la bouche parle de l'abondance du cœur. Si vous êtes un beau cœur
et un beau cerveau vous créerez de la beauté. Sinon vous créerez de la laideur, car
le démon ne crée pas de la beauté. Les créateurs de sublime étaient sublimes dans
leur vie. La bassesse de la littérature du xxe siècle vient de ce que c'est une époque
basse, calculatrice, l'inventeuse du système D et autres ignominies.
Angélique
Faites une méditation quotidienne en vous levant, vous me direz des nouvelles de
ce sport. Ce n'est pas du temps perdu mais c'est du temps gagné. Celui qui vous dira
le contraire est un imbécile et je sais pourquoi. Peu à peu, vous étendrez la
méditation à la médecine et à la poésie et vous deviendrez vous-même, ce qui est la
première condition pour devenir soi-même.
Charles
21
Les gens s'imaginent que pour être poète il faut aligner des lignes inégales avec un
demi-calembour au bout. Or pour être poète il faut être soi-même d'abord.
Autrement on est un petit oiseau beaucoup plus ridicule qu'un cochon. Les
assemblées de petits jeunes gens à prétentions poétiques sont comiques, mais quelle
beauté que la réunion d'hommes et de femmes intelligents qui s'entretiennent de la
Beauté. Rimbaud était beau!
Angélique
“Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l'ai trouvée amère. − Et je l'ai
injuriée.
Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où
tous les vins coulaient.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été
confié!
Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur
toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.
J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai
appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu.
Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de
bons tours à la folie.
Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.
Or, tout dernièrement m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai
songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.
La charité est cette clef. − Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !
"Tu resteras hyène, etc...," se récrie le démon qui me couronna de si aimables
pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés
capitaux."
Ah ! j'en ai trop pris : − Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle
moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez
dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache
ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.” (Rimbaud, la saison en
enfer)
Charles
22
Apollinaire était un homme costaud, puissant et beau. Rimbaud partant faire
l'explorateur en Abyssinie a prouvé qu'il était un homme. Verlaine, au dire de son
ami intime Paul Fort, était un cuirassier! Soyez une énergie, un buisson de
sentiments, un caractère délimité. Soyez un homme, une femme, perméable et non
pas entêté.
Condition de la Beauté qu'elle soit en vous.
Angélique
L'érudition est bien loin d'être un mal, elle agrandit le champ de l'expérience et
l'expérience des hommes et des choses est la base du talent. Ce n'est pas avec des
livres qu'on fait des œuvres, bien sûr, mais dans les livres il est question des
hommes et des choses et cela se confronte. D'ailleurs l'érudition c'est la mémoire et
la mémoire, c'est l'imagination.
Charles
Ne vous ennuyez pas. L'ennui est un péché mortel en matière de poésie. L'ennui est
l'enfer de la poésie. à moins d'un bel ennui, celui de Byron qui avait fait le tour des
sciences, du monde, de la terre, des langues et de l'amour.
Angélique
Ne lisez pas de médiocrités. Lisez les œuvres des grands esprits et concourez avec
eux. Ou bien instruisez-vous..., cultivez votre mémoire. La mémoire est la clef de
tout, croyez-moi.
Charles
Extérioriser !
Une œuvre est une île lointaine.
Angélique
Chanson
Charles
23
Il ne faut pas travailler tout le temps. Il faut prendre des temps, prendre son temps.
Il faut digérer. Oui. C'est dans la digestion des connaissances que réside le talent.
L'essentiel est de n'avoir pas de minutes vulgaires ou insignifiantes.
Ennuyez-vous. Car ce jour-là vous prendrez un porte-plume et un papier et vous
ferez peut-être un chef-d'oeuvre. Tout est dans la qualité de l'ennui.
Aimer les mots. Aimer un mot. Le répéter, s'en gargariser. Comme un peintre aime
une ligne, une forme, une couleur.
Autour d'un mot se coagule une phrase, un vers, une strophe, une idée.
Ah ! quel beau mode d'extériorisation ! Et extérioriser, c'est tout!
Sans doute par la quantité d'idées, de sentiments qui se sont incendiés pour la
produire ou bien parce qu'elle s'attache à un pivot qui n'est pas en vous.
Je crois que les œuvres très extériorisées sont très rares.
Le style c'est d'extérioriser!
Angélique
Méfiez-vous des critiques, car il y a infiniment peu de bons critiques. Critiquez le
critique. Ayez confiance dans votre personnalité.
Je crois qu'il savoir attendre... attendre...mais travailler, travailler, travailler!
On me dit là-dessus : oui, mais vous êtes d'une époque qui a sa couleur.
Si vous ne parlez pas, un autre parlera avant vous. Or je prétends que c'est
justement cette couleur de l'époque, c'est-à-dire la mode, qui est mauvaise.
Ce qui est bon en vous, c'est ce qui est éternel, vous avez le temps de le dire.
Cervantès a écrit le Quichotte à 60 ans, et Jean-Jacques n'a rien écrit avant 40.
Formez-vous avant d'écrire.
Charles
Travaillez le « comment» qui est tout. Le « qui ?» Le
« quoi ? » Le «pourquoi ?».
Le premier geste du travail est la séparation. Il faut, présent et visible, se séparer de
ce qui est présent et visible. Creuser un abîme entre le toi et le moi, bâtir une
citadelle du moi - quand cet abîme sera creusé vous aurez déjà bien travaillé : il y
faut du temps et une application minutieuse.
Angélique
24
Le deuxième geste du travail est le silence. Quoi ! Vous allez encourager ces
conversations absurdes et insignifiantes en vous y mêlant ? Ou bien allez-vous faire
le professeur et enseigner à ces gens que leurs conversations sont
absurdes ?
Eh bien ! Taisez-vous.
Charles
Le troisième geste du travail est l'ignorance. L'ignorance avec une formidable
érudition. Dès le premier mot érudit, posez-vous la question «Le sait il ? Comment
le sait-il ? D'où lui vient cette connaissance ? » De là, une révision constante des
valeurs. Alors, vous viendra cet éclat de rire que suggèrent le monde, la science, la
philosophie, les sciences, les philosophies.
Cet éclat de rire est la sagesse!
Éclat de rire. Entendons-nous. Ne cherchez pas à vous moquer. Attendez que la
moquerie vienne d'elle-même et malgré vous. La moquerie, non, mais la gravité
isolée est une vertu qui ne peut empêcher la moquerie.
Que l'indulgence corrige le jugement trop raide.
C’est la modestie!
Le geste de la sublime ignorance est l'étonnement. L'étonnement est la candeur, et
la candeur est la route de toutes les découvertes en art comme en science!
Angélique
Prenez des notes tous les jours, d'une façon nette, lisible, avec des dates soigneuses.
Si j'avais écrit le journal de ma vie au jour le jour, j'aurais aujourd'hui le
dictionnaire Larousse. Un mot écouté, recueilli, et voilà toute une atmosphère
reconstituée.
Le poète sait que tout doit lui servir. L’hallucunation, la candeur, la fureur, la
mémoire, les vieilles histoires, l’actualité, la table et l’encrier, les paysages
inconnus, la nuit tournée, les souvenirs inopinés, les prophéties de la passion, les
conflagrations d’idées, d’objets, la nudité aveugle, la réalité crue, le dérèglement de
de la logique jusu’à l’absurde, l’usage de l’absurde jusqu’à l’indomptable raison…
Charles
Le poète sait que cette vérité que vous recherchez en lui peut bien n’être faite que
de ce qui l’inspire!
25
Souvent la vérité est dans les choses et non dans mon esprit qui les h-juge, et que
moins je mets de moi dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr
d’approcher de la vérité!
Ainsi de ce poème-conversation d’inconnus notés par Guillaume Apollinaire un
lundi, rue Christine
“La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer
Angélique
Si tu es un homme tu m’accompagneras ce soir
Il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère
Pendant que l’autre monterait
Charles
Trois becs de gaz allumés
Angélique
La patronne est poitrinaire
Charles
Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet
Angélique
Un chef d’orchestre qui a mal à la gorge
Charles
Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief
Angélique
Ça a l’air de rimer
Charles
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Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier
Angélique
Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque
Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner
Charles
Je partirai à 20 h. 27
Angélique
Six glaces s’y dévisagent toujours
Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage
Charles
Cher monsieur
Angélique
Vous êtes un mec à la mie de pain
Charles
Cette dame a le nez comme un ver solitaire
Angélique
Louise a oublié sa fourrure
Charles
Moi je n’ai pas de fourrure et je n’ai pas froid
Angélique
Le danois fume sa cigarette en consultant l’horaire
27
Le chat noir traverse la brasserie
Charles
Ces crêpes étaient exquises
Angélique
La fontaine coule
Charles
Robe noire comme ses ongles
Angélique
C’est complètement impossible
Charles
Alors c’est vrai
Angélique
La serveuse rousse a été enlevée par un libraire
Angélique
Écoute Jacques c’est très sérieux ce que je vais te dire
Charles
Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire d’eaux-fortes et de
tableaux
Angélique
Après déjeuner café du Luxembourg
Une fois là il me présente un gros bonhomme
28
Qui me dit
Charles
Écoutez c’est charmant
Angélique
À Smyrne à Naples en Tunisie
Charles
Mais nom de Dieu où est-ce
Angélique
La dernière fois que j’ai été en Chine
C’est il y a huit ou neuf ans
Charles
L’Honneur tient souvent à l’heure que marque la pendule
La quinte major”
Angélique
Ah ! Tout ce qu'on perd ! Toutes les perles perdues ! Écrivez le journal de votre
vie :
«Aujourd'hui 22 juin, étudié les os de la jambe. Ma concierge dit "Dans les
banques, on verse l'argent à contre-goutte”!
Charles
Aller le moins possible dans le monde. Tous y ont un masque. On n'apprend
absolument rien dans le monde. Ou ce qu'on y apprend ne vaut pas le temps qu'on y
perd. Ah! Les diners en ville!
Le monde n'est qu'une stupide séduction. Vous le verrez bien suffisamment à son
chevet de malades. On vous invitera pour dire : « Nous avions un tel! » Ils sont très
friands de jeunes intellectuels, de jeunes artistes, et ils ne se doutent pas qu'ils sont
29
la cause de vies manquées, d'œuvres superficielles, les assassins... on prétextera
des cousinages, des productions, des expositions, la présence de prétendues
célébrités etc., refusez tout impitoyablement. Je vous recommande une
indépendance folle, une raideur énorme, la beauté du geste, le travail!
Souvenez-vous à jamais de cette parole «Au début de toute carrière, il y a un
miracle de travail. »
Et travail veut dire solitude.
Angélique
Chanson
Charles
« Le style c'est l'homme même », dit Buffon, ce qui veut dire : ce qu'il y a de plus
profond dans la poitrine et dans le sang de l'homme.
Il faut écrire avec l'inaliénable de l'homme, là est l'originalité, l'origine, l'originalité
non cherchée mais naturelle.
La grande affaire est de modeler son idée avec des mots, son sentiment avec une
syntaxe. Se mettre devant l'objet et attendre que l'épithète qui le décrit arrive.
On m'a enseigné ceci au collège :
1° diviser son sujet en paragraphes, en réservant le plus important pour le milieu
et en dégradant vers la fin.
2° un paragraphe pour le thème le développe et conclut en reprenant la première
phrase sous une autre forme.
Je ne me moque pas du tout de cet enseignement, c'est là que malgré toutes les
fantaisies il faut revenir...
Et puis il y a la cadence même de la prose, il y a le leitmotiv plus ou moins voilé
qui donne l'unité.
Un jour un écrivain me dit : «Le dialogue s'écrit moins. » Ah! quelle bêtise ! Le
dialogue s'écrit davantage, car un personnage parle son propre langage, et voilà
bien le cas de surveiller ce langage ! il ne faut lui mettre dans la bouche que ce qui
peut en sortir.
Une dame avare dit :
«Prenez une chaise. Ça ne coûte rien, ce n'est pas comme à l'église. »
Une dame douillette dit :
« Asseyez-vous dans ce fauteuil, il est très bon. »
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Une dame à l'étiquette dit :
« Une chaise ? mais non. Un fauteuil. » Etc…
Vous voyez qu'il faut choisir les mots du dialogue, c'est-à-dire l'écrire. Car le choix
c'est le style.
Angélique
Méfiez-vous de votre propre caractère en prose et servez-vous de tout le
dictionnaire sans préférence. Vos personnages ne doivent pas vous ressembler ou
vous ressembler le moins possible. C'est à eux-mêmes qu'ils ressemblent.
Or vos mots ne doivent pas être «vous», mais eux. De même, ce n'est pas l'objet
que vous aimez que vous décrivez mais l'objet qu'ils aiment, eux, et des paysages
adéquats à la situation, la leur. Or vos mots décrivent ce qui est à vous, mais non ce
qui est à eux. - Donc attention !
Charles
Un exemple. Dans la «Ballade du corbeau» d'Edgar Poe, il y a une lampe, un
fauteuil de velours violet, un buste de Pallas, une nuit de méditation et d'étude.
Voyez comme le décor est arrangé pour le maximum d'effet. Quel modèle ! Il faut
savoir quel effet on veut produire et disposer tout en vue de cet effet.
L'art n'est jamais qu'un effet à produire. Il faut s'interroger là-dessus. Vous n'allez
pas parler de velours si vous voulez décrire la misère des quartiers de Paris. A
moins que vous ne vouliez un contraste.
Choisissez donc des détails caractéristiques. À ce sujet, étudiez des romans russes.
Je vous recommande Les âmes mortes de Gogol. Vous y verrez comment on peint
un caractère par l'aspect d'une maison ou d'un mobilier.
Angélique
Lisez beaucoup, lisez lentement, prenez des notes.
Savoir développer, c'est d'une importance essentielle.
Développer, c'est comprendre, c'est analyser sa propre pensée.
Développer. Tout l'art, quel qu'il soit, est dans ce mot. On développe un thème
musical; la VIe Symphonie est le développement du chant du coucou.
Un tableau de peintures est une parabole développée. Un cercle est le
développement d'un dodécagone, et le cercle lui-même par les tangentes devient un
autre polygone.
Une plante est le développement d'une graine.
31
Charles
L'âme humaine est une, mais ses appels extérieurs sont nombreux et les esprits
inspirateurs se répondent mutuellement.
Il y a divinement une seule âme mais combien d'esprits extérieurs, combien
d'influences?
En sorte qu'un caractère n'a pas d'unité, quoiqu'on lui en impose une.
De là la difficulté de développer un caractère. Tout se développe sauf le caractère
humain ! il s'expose tant bien que mal et évolue...
Un beau roman, une belle poésie, serait ce qui animé d'une profonde vérité
humaine générale bien sentie, contiendrait des caractères justes et complets qui
contribueraient à l'illustration de cette vérité psychologique. Germinal de Zola est
un beau roman, Boule de suif de Maupassant est un beau conte. Madame Bovary est
un bon roman. Mais je préfère Les Possédés de Dostoïevski, œuvre de génie, ou
Les Frères Karamazov.
Angélique
Il y a des œuvres qui valent par la curiosité ou la révélation du tempérament de
l'auteur.
On fait ce qu'on peut. Mais encore faut-il savoir de quoi il s'agit.
Molière dit : « Le tout est de plaire et de toucher. » Certes. Il ne faut pas tendre à
faire un chef-d'oeuvre. Il y a chef-d'oeuvre sans qu'on le veuille. On le rate pour
l'avoir voulu tel. Il y a des œuvres dont l'immortalité dépend du hasard.
Une belle vieille chanson a survécu, de beaucoup plus belles ont péri. Pourquoi?
On trouve un manuscrit copte, on n'en a qu'un, il est immortel. Espérons que telle
de nos œuvres aura cette chance.
Charles
C'est en étudiant Britannicus que Cocteau est devenu auteur dramatique.
Chacun a son secret moteur, bien éloigné de l'apparence. Untel était censément
architecte, en réalité il était acrobate de cirque. Mme X., hôtelière en Bretagne, est
impératrice. M.Z, propriétaire foncier, est en réalité un petit enfant, fou de vanité et
capable de compromettre sa fortune entière pour placer un mot qu'il croit «
seigneurial ». M. Y., qu'on nomme académicien, est naturellement mendiant, habile
mendiant et parasite.
32
Il s'agit de trouver le mot, le mot moteur.
Il s'agit de confronter des caractères.
Il s’agit de se trouver, trouver sa mer, trouver sa terre, trouver son ile et l’écrire!
Angélique
Chanson
Charles
*
Je pense que ces pensées sont ou trop claires ou trop obscures. Excusez les unes et
demandez l'explication des autres. Je suis à votre disposition. Remerciez vos
parents de leur accueil et présentez-leur mes hommages.
On appelle «vraisemblance» ce qui est le cliché habituel des médiocres.
La vérité n'est que rarement vraisemblable. Est-il vraisemblable qu'une petite
crapule que personne ne voulait fréquenter soit devenue ministre d'État?
Rimbaud, Lautréamont, Laforgue, Verlaine, Corbière très bien, il y a 50 ans :
J'attends de vous!
Faire beaucoup de pastiches volontaires pour être sûr de n'en pas faire
d'involontaires.
C'est à vous de faire des pensées avec mes pauvres conseils : Moi je n'en ai ni le
temps ni le courage. Relisez-les plusieurs fois et excusez ma bêtise notoire.
Au revoir.
Supplément pour répondre à une question d'ailleurs embarrassante. Qu'est-ce que le
vers lyrique ?
Je n'en sais rien ou ça serait trop long à expliquer.
Le lyrisme est un état de pensée sans penser, de sentiments sans sentiments, prêt à
nourrir une expression harmonieuse.
Les mots qui viennent alors sont dits lyriques.
Je crois que c'est tout.
Le propre du lyrisme est l'inconscience, mais une inconscience surveillée.
Il peut y avoir lyrisme ailleurs qu'en poésie mais il n'y a pas de poésie vraie sans
lyrisme.
Le lyrisme à l'état pur se trouve dans quelques romances populaires et dans les
contes d'enfants.
Un œuf très grand descend en moi, très profondément, cette descente est
accompagnée d'un flux montant d'étincelles lyriques. Ces étincelles sont des mots,
des associations de mots.
.
33
Angélique
Chanson
Fin
(La première édition de 1945 était préfacée par un jeune poète, Marcel Béalu, qui
tint à Paris pendant des années la célèbre librairie "Le Pont traversé".
Circonstances
34
Au début de juin 1941, Max Jacob rencontra chez un de ses amis, à Montargis, ville
voisine, J. E., 18 ans, étudiant en médecine. Le père de ce jeune homme, au cours
d'un dîner auquel il avait convié l'auteur du Cornet à Dés, lui posait cette question :
"Qu'est-ce qu'un vers lyrique ? " Son interlocuteur réserva sa réponse par une
boutade, puis se tournant vers J. E. On ne peut pas parler de poésie devant des
parents ! Mais rentré à Saint-Benoît, il achetait un cahier d'écolier chez l'épicière,
inscrivait sur la couverture rose : «Cahier appartenant à J.E." et rédigeait sur le
papier quadrillé pour l'adresser à son nouvel ami la traité d'esthétique que nous
présentons aujourd'hui. Quelques semaines plus tard, l'étudiant, retardé sans doute
par la préparation de ses examens, remerciait l'auteur de ce merveilleux présent en
lui demandant une définition du sentiment. Max Jacob s'attendait à plus
d'enthousiasme. Il répondit poliment et, au cours d'une nouvelle rencontre avec J.
E., due comme la première au hasard d'une visite chez un ami commun, ajouta
quelques pages au cahier. Là cessèrent leurs relations.
»). Là-dessus des copies circulent... écrivit Max Jacob, vers cette époque, à son
exécuteur testamentaire. Grâce à ces copies, le cahier que quelques intimes du
poète avaient apprécié à sa valeur, nous reste.
Max Jacob aimait réserver le plus important d'une lettre pour le post-scriptum,
condenser dans une note en bas de page l'essentiel de sa pensée, cacher ses
intentions entre les lignes, enrober ses conclusions dans un sourire. Ce nouvel Art
Poétique, rédigé en quelques heures, nous apparaît ainsi comme le post-scriptum de
son expérience littéraire, une sorte de note ajoutée en marge de son œuvre et
résumant son savoir. Justement s'y applique le mot d'un grand peintre à une dame
qui trouvait excessif le prix d'un portrait trop rapidement exécuté, mot cher à Max :
Un quart d'heure de travail... mais soixante ans d'expérience !
Je ne sais ce que valent les conseils à J. E., nous écrivait Max Jacob, le 5 juillet
1941. Je les ai écrits de tout cœur. Ils seront utiles à d'autres peut-être. C'est tout
ce que je souhaite. Et treize jours plus tard : Manoll veut imprimer le « texte à J. E.
». Je n'y consens qu'à demi et sans joie. C'est trop élémentaire pour les raffinés et
trop raffiné pour les élémentaires. J'ai reçu une lettre de J. E. qui me demande ce
que c'est que le sentiment, de le définir : il ne connaît que des «impressions ». Je
lui réponds que le sentiment ne se définit pas, il se nomme : Amour, haine, douleur,
méchanceté, pudeur, honte, deuil, patriotisme, etc... Il m'assure de son admiration
pour un SERVITEUR DE L'ART (sic). Je ris en pensant qu'à 18 ans on me prenait
pour un pianiste (sic), à 30 ans pour un érudit, à 40 pour un romancier, à 50 pour
un peintre, à 60 on me prend pour un poète, à 65 pour un SERVITEUR de l 'Art.
Tout le monde se trompe, je suis un fumeur sans tabac.
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Le 20 juillet, Max Jacob précise encore : Quel gosse que cet E. Je lui ai écrit « Le
sentiment ne se définit pas, il se nomme amour, deuil, douleur, etc. » Tous les
gosses nient le sentiment parce qu'ils n'en ont pas.
Et voici enfin, du 1er août 1941, le dernier extrait de notre correspondance
personnelle concernant la cahier J. E. - Ce dernier craignait que quelque chose dans
ses lettres n'eût indisposé à son égard l'auteur du Cabinet Noir :
Dis à J. E. qu'il ne se fasse pas de bile au sujet de ses lettres. J'ai de l'indulgence
pour les résistances de l'orgueilleuse jeunesse. Je dis la vérité ou ce que je crois la
vérité. On regimbe. On finit par réfléchir et profiter : c'est ce que je souhaite. Je ne
suis pas un homme à définitions scientifiques. Il ne s'agit pas de savoir ce qu'est
l'âme ou le sentiment. Il s'agit de FAIRE VIVRE SON AME. Monsieur Teste a l'âge
de Valéry, de Baudelaire et d'Edgar Poe. Je pense que vous trouverez autre chose
que l'esprit, ce pain sec du XIXe siècle... M. Teste a donné le surréalisme, ce joujou
d'un sou. Il y a mieux que l'intellectualisme des surréalistes et ses définitions
haineuses, sans profit pour personne. Une définition qu'est-ce que ça veut dire? ça
ne rend pas. Une méthode, ah oui! or "vie intérieure » c'est une méthode. Je n'ai
pas de définition de « vie intérieure» mais j'ai sa réalité. Il faut vivre les choses et
non les définir. Assez de «spectacle", vivons et chantons : c'est là la poésie. La
poésie n'a rien à voir avec les définitions, même de l'esthétique. Dis à J. E. que M.
Picasso n'a jamais pu "expliquer » le cubisme. Il l'a réalisé, vécu... L'essentiel est
d'être un homme, un définisseur n'est pas un homme, c'est une trique.
Décembre 1944. Marcel BÉALU.
****************************************************************
(René Lacôte, poète, chroniqueur de poésie aux Lettres françaises)
Les Cahiers Max Jacob 11/12
Lettre de Max Jacob à René Lacôte
Quimper 8, rue du Parc Le matin de Noël 1935
Cher René,
Il y a une grosse et raide nature dans ton poème ce qui est une promesse de longue carrière. Il
n’y a que la raideur qui soit productrice. Tout y vient de toi et de toi seul : c’est énorme ! ! Tout
jaillit, monte haut et tendrement chrétien, sans cesser d’être bien terrestre même dans le vague
poétique. Certes, ce n’est plus enfantin, ça n’a rien à voir avec des essais de jeune homme,
c’est de la maturité, de la solidité. Mais n’aie pas peur de mettre « des mots ». Le mot concret, le
36
mot usuel est la palette colorée du poète. Il faudrait savoir tout le dictionnaire des mots concrets
et usuels. De plus, n’aie pas peur de la syntaxe. Il y a bien sûr une infinité de formes de
phrases, pourquoi ne pas les employer. Fouille Shakespeare, Aristophane, les dialogues pour
les formes syntaxiques de phrases et, surtout, fais de fréquents appels à « la plus vieille
cuisinière » de la maison. Que penserait la grand’mère ? Ceci pour ne pas perdre pied. Merci.
Tu m’as fait grand honneur ! ! ! Je serai à Paris le 5 janvier. Je pense à toi et t’aime en Dieu.
Souhaitons-nous la bonne année et prions l’un pour l’autre. Max Jacob
.........
Le 15 juillet [1942] St-Benoît
Cher René,
Il y a le style « dédicace » qui est applicable aux lettres de remerciement pour envoi de livres.
Picasso disait : « Il faut faire des compliments aux dames et aux artistes. » Je ne me méfie
même pas des compliments ; je n’en tiens pas compte du tout. Ou bien j’étudie les nuances et je
sais trouver l’épine profitable. Quelqu’un m’écrit avoir vu mes œuvres complètes ( ? ? ?) chez X
et s’étonne que j’aie tant travaillé. Je traduis : « Ils ont feuilleté mes livres, ils les ont repoussés
et celui-ci a trouvé qu’il n’y avait là que quantité. Il a peut-être raison et c’est une leçon
d’humilité. » Exception faite pour les lettres d’un ami sincère quand il est doublé d’un véritable
connaisseur. Le connaisseur est encore plus rare que l’ami sincère. D’ailleurs, on a raison de
n’être pas sincère avec tout le monde : on se ferait des ennemis à chaque coup. Au fond l’auteur
du recueil sait bien ce qu’il doit penser de lui-même. Tu sais très bien que tu viens d’atteindre la
plénitude et la grandeur. Laisse passer la mauvaise humeur des confrères et attends la justice
immanente. Ils ne connaissent que la mode et sont incapables de discerner ce qui justement en
sort. À Paris, un chapeau qui n’est pas strictement de la saison fait rire ; on ne trouve d’ailleurs
rien de la mode de demain. On ne trouve pas non plus le livre « épuisé ». Paris est la ville de la
mode. N’avoir pas de succès, c’est ne pas être à la mode. C’est comique et vrai. Nietzsche
pourtant dit : « Malheur au livre qui est baptisé avec de l’encre. » Or les livres à la mode sont
précisément baptisés avec de l’encre ; Il y a à parier que le livre à la mode soit peu éternel. Qui
a parlé des Mémoires de l’ombre de Béalu, ce chef-d’œuvre ? Ou des Marais de Dominique
Rollin ? Tu sauras la valeur de tes poèmes dans vingt ans quand tu les verras cités alors que
tu ne te souviendras même plus de ce qu’on cite : j’ai eu quelquefois ce bonheur. Le livre dont
on se souvient vingt ans après, celui-là compte. Patience donc ! Tu ne travailles pas pour l’été
42, je pense ? J’aime profondément Béalu et je suis heureux qu’il ait ton estime.
J’espère que tu viendras comme tu le promets . On trouvera bien moyen de te coucher et de te
nourrir. Embrassons-nous. Max Jacob
(...)
..........
Lettre de Max Jacob à Roger Lannes
Le 29 juillet 1943
Très cher ami,
37
L’amitié est une chose Je veux la nôtre fidèle et immobile La littérature en est une autre Tu
y es maître comme pas un La morale en est une troisième Il se peut que j’y aie fait des
progrès : lucidité et exigences. celles-ci sont en ce qui concerne Argelès si élémentaires ! ! !
Excuse-moi de ne pas être entièrement pareil à tes admirateurs sans réserve.
Je n’en suis pas moins le plus fervent et le plus amical.
Max (...)
..........
Lettre de Max Jacob à Max-Pol Fouchet
Saint-Benoît-s/Loire, Loiret Le 1er juillet [19]39
Cher ami (car je crois être votre ami) laissons les préambules. Vous avez raison : l’unité vraie
est dans la communion en esprit. J’ai prôné bien souvent l’accord sournois des mots, des objets
évoqués, les associations imprévues et réelles. Puis j’ai été, comme vous êtes, d’avis que le
souffle de la phrase respirée inspirée, le souffle comme on disait à l’École jadis, le strophe
envolée était la véritable unité. « Ainsi le poète participe du rythme universel », oui. Ce n’est pas
la bonne méthode pour participer du rythme universel, bien que c’en soit une agréable, mais si
cela suffisait, tous les poèmes rythmés seraient éternels : l’expérience prouve le contraire. Or
nous voyons certaines traductions éternelles alors que les plus belles phrases éloquentes ont
cessé de vivre même imprimées. (...)
© Les Cahiers Max Jacob Association des amis de Max Jacob
NB. Les mots en caractères gras sont soulignés dans le texte.
Max Jacob, Œuvres. Quarto/Gallimard
Lettre au jeune peintre René Rimbert, mars 1922
Je n’ai pas fait de cubisme : 1° parce que n’entendant parler que de cela j’étais bien aise de
penser à autre chose. 2° parce que ce n’était pas mon tempérament. 3° parce que j’aurais
voulu y être premier et que je n’étais pas capable de l’être. 4° parce que Picasso avait choisi
comme élève non moi mais Braque. 5° parce qu’au fond je m’y connaissais en littérature et
non en peinture. 6° parce que je fais mes œuvres avec le fond de mon ventre et que le fond de
mon ventre est « opéra comique ». 7° parce que je suis un homme de l’époque
impressionniste par formation ayant 46 ans d’âge et que le cubisme est une surajouture dans
ma vie. 8° parce que le cubisme plaisait à ma pensée et non à ma main et que je suis un
homme sensuel. 9° parce que le cubisme me paraît laid bien souvent et que j’aime le ... joli,
hélas ! 10° parce que je suis un vieux poète virgilien. 11° je ne sais pas pourquoi. 12° au
fait, j’ai fait beaucoup de dessins cubistes. 13° tout ça, c’est la faute à Picasso.
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.........
Lettre à sa mère, Prudence, 4 juin 1927
Chère mère, Les articles que tu demandes sont innombrables. Je ne les ai pas et ne les
connais guère ou pas. Ce qu’il y a de mieux est de lire les manifestes. Je t’envoie ce que j’ai. Tu
le garderas sans le prêter ni le donner et je me le renverrai à mon passage. Il y manque le
« Manifeste du Surréalisme » et « Poissons solubles » d’André Breton en vente chez mon
éditeur Kra, 6 rue Blanche. Je le lui demanderais bien mais les Surréalistes le sauraient. Ce sont
mes ennemis et ça ferait une grande histoire. « Pourquoi ? qu’est-ce que ça veut dire ? etc... »
Enfin débrouilles-toi avec ce que je t’envoie. Voici un résumé de la question : Les
Fantaisistes : Apollinaire, Max Jacob, Salmon sont des gens qui ont mêlé à la vie moderne la
poésie lyrique, libéré le vers français, accueilli les rêves de la nuit, les calembours, les
hallucinations. Le Cubisme en peinture est l’art de travailler le tableau par lui-même en dehors
de ce qu’il représente, et de donner à la construction géométrique la première place, ne
procédant que par allusions à la vie réelle. Le cubisme littéraire fait de même en littérature, se
servant seulement de la réalité comme d’un moyen et non comme une fin. Exemple : mon
Cornet à dés et l’œuvre de Reverdy. Les Futuristes ont mis l’art à la hauteur de la vie
moderne, remplaçant les phrases par de simples mots évocateurs. En peinture, ils ont figuré le
mouvement lui-même en représentant chaque figure plusieurs fois par exemple. En musique, ils
ont inventé l’utilisation des bruits : bruit de la machine à battre, de la locomotive, etc... Le
Dadaïsme au moment de la guerre est venu proclamer l’avènement du néant, du ridicule des
formules artistiques, de l’imbécillité des philosophies, etc... le néant seul roi. Le Surréalisme
est sorti du Dadaïsme.
© éditions Gallimard
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Lettre à Guillaume Apollinaire
Paris, 25 juin 1909
L'oignon, mon cher ami, sera un jour considéré comme un Dieu si
l'hypothèse des cercles est acceptée. Il y a plusieurs univers, cosmiquement parlant,
c'est-à-dire des ensembles inimaginables de forces interchangeables
minutieusement et intérieurement. Malgré tout ce que nous inventons, comme
disent ces messieurs, pour éviter notre misérable relativité... hum !... nous ne
pouvons donc qu'ignorer les influences que nous subissons. En supposant que ce
qui vient d'un autre univers s'insinue dans celui où nous vivons, il se produira une
de ces révolutions auxquelles on ne donne pas de nom, leurs plus grossières et
lointaines conséquences étant seules l'objet de soucis historiques.
Il est certain d'autre part qu'une idée plus lourde est plus difficile à retrouver
qu'une légère; même impossible à retrouver si on n'a pas pris un instantané même
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manqué de ce fragment de monde qui passait. Les idées ont un poids en rapport
avec leurs trajets, les trajets enrichissant ou appauvrissant toujours.
D'autre part encore ce que tu appelles un homme de valeur est proprement un
homme de valeurs, c'est-à-dire qu'il dispose d'assez de matériel intérieur pour
trouver en lui un poids exactement équivalent à ce qu'on pourrait mettre en face de
1ui.
En conclusion, mon cher ami, quand l'oignon sera l'objet d'un culte, quand
l'oignon sera le raccourci de l'univers, quand on considérera comme il faudrait, le
ciel aussi bien comme temps et comme espace, dans toutes dimensions possibles,
les hommes amateurs d'Évangile diront : «Il n'y a pas de points cardinaux ! la
traduction vient de la même pelure que l'inspiration et tombe dans la même» !
Je ne continuerai pas, fatigué des jeux innocents qui précèdent, près desquels, ô
doux oracle d'Auteuil (oracle et miracle) , j'ai l'honneur de t'assurer de mon
adhérente amitié. J'ai reçu ton billet : les pluies m'ont éloigné des bois; elles me
retiendront sans doute aujourd'hui encore sur la montagne. Tout ce que
je puis dire à mon sujet c'est que je suis mikadonalement toujours un peu le
«médecin du théâtre», mais à l'entrée des artistes... «Docteur, me disait une pauvre
femme, mon enfant a la langue blanche ! » Y compris le chapeau haut et les soucis.
Mes cordialités à Marie Laurencin et à toi mes délicats souvenirs.
Max
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La poésie ? Un rêve inventé... (1937)
Vers 19o3 ou 19o4, André Salmon, qui a tenu si merveilleusement ses promesses,
André Salmon était le benjamin de Jean Moréas et ne connaissait pas encore
Apollinaire.
C'était l'époque où je réfléchissais beaucoup aux questions de l'art. Je venais
seulement de lire les symbolistes.
Un jour, deux de mes nouveaux amis me rencontrèrent devant la Joconde et me
demandèrent ce que je faisais là. Je leur répondis : Je cherche ce que c'est que la
beauté. Mes deux amis sourirent. J'étais en train de découvrir que la beauté c'est
l'éloignement de l'oeuvre.
Éloignée de l'artiste, éloignée du public. Une œuvre, comme une femme, doit se
refuser pour se faire aimer davantage. Comment concilier cet éloignement de
l'œuvre avec la sincérité de l'émotion ?
L'émotion est pourtant l'essentiel de toute œuvre d'art. Nous devons créer très haut.
Comment nous rejoindre nous-mêmes ?
Ma deuxième découverte fut le lyrisme.
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Le lyrisme est une échappée. C'est un jet. Plus le jet est resserré, plus il monte. Le
lyrisme vient d'un confluent.
Pour me faire mieux comprendre, je vous citerai un exemple. Vous êtes avec des
amis. Vous parlez d'un tiers. Vous cherchez le mot caractéristique, qui puisse le
dépeindre d'un coup. Si vous êtes homme d'esprit, vous trouvez un mot spirituel,
comme on n'en entend qu'à Paris ou en France. Ce mot, c'est déjà du lyrisme.
Si vous êtes un poète, et si vous êtes animé d'un confluent de sentiments multiples,
vous les exprimez par un vers harmonieux.
Si vous êtes un grand poète, vous l'exprimez par une strophe. Si vous êtes un
homme exceptionnel, par un poème entier. Dirai-je par un livre? il faudrait en citer
un, et je ne veux pas me compromettre.
Et maintenant, je vous parlerai d'avant ma rencontre avec Apollinaire et Salmon.
Nous ne sommes plus à Paris. Imaginez, au fond d'une Bretagne, pas encore
mouillée par les touristes, une petite ville. Dans cette petite ville, une humble petite
famille, des petits frères et sœurs, et le plus petit de tous.
Nous avions un jeu. Le matin, en se réveillant, avant la tasse de café au lait,
avant le départ au collège, pendant qu'on nous habillait, nous nous racontions nos
rêves. Quand l'un de nous était soupçonné d'avoir inventé son rêve, tous les autres
se précipitaient sur lui, avec fureur, en hurlant « Rêve inventé, rêve inventé!»
Je dois avouer qu'on me cria souvent « Rêve inventé ! »
Plus tard, quand je vins à Paris, et que je commençai à réfléchir, vers la dixhuitième année, je me demandais pourquoi les gens prennent tant de plaisir à se
raconter leurs songes de la nuit. Et je me répondis que le rêve est ce qu'il y a de
plus intime dans l'homme. C'est dans le rêve que l'homme fait abstraction de toutes
les scories de la vie quotidienne. C'est dans le rêve que l'âme se révèle.
Avoir le désir de se raconter son rêve, c'est déjà avoir le tempérament d'effusion
poétique. Est-ce que la poésie ne serait pas l'expression des profondeurs les plus
intimes de l'homme ? Est-ce que cela seul peut intéresser l'homme, qui est
l'expression profonde d'un autre ? Quand j'eus compris ce qui me semblait une
vérité et qui en est une, je m'appliquai à me surprendre à toute minute dans les plus
profonds mouvements de moi-même.
Un peu plus tard, quand je m'avouai poète, encouragé par Picasso, il m'arriva dans
les écrits, à force de chercher le plus intime de moi, d'écrire de l'incompréhensible,
ce dont on m'a fait grief plus tard.
Et voilà comment j'ai compris que toute la poésie n'était qu'un rêve inventé.
Tout poète est un menteur, dit derrière moi l'éminent maître Valéry. Hélas
comment concilier le mensonge avec la sincérité qui est la force de toutes les
grandes œuvres ? C'est ce que je n'ai pas encore résolu.
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Esprit de Raymond Radiguet
à Jean Cocteau
Contemplez l'harmonie des choses.
Ô soleil de l'esprit réchauffez l'agonie...
Dans un nimbe arc-en-ciel géantes sont les roses !
Esprit ! ta boutonnière est une apothéose.
La musique a gelé dans l'air froid
comme une vérité céleste :
les bruits montent à toi et la fumée des rites
« Les magistrats, le peuple, malades et parents !
L'esprit tombe de moi comme des stalactites.
Siècles ! entre nuit et jour je tremble à l'Orient
et ce nimbe assaisonné par le salpêtre
de ma pure photographie où se résument les ancêtres.»
Le devoir réglait les passions humaines,
mais la honte retint le troupeau dans sa laine,
le fossoyeur au trou, l'aveugle au parapet.
Au loin, sous des portails ultra-violets,
chauves-souris se torturaient de leurs compas :
l'Enfer !! Les béquillards et leurs bras en écharpe,
les animaux qui n'ont que des faux pas,
enchaînés, déchaînés, faisant des sauts de carpe.
Contemplez l'harmonie des choses,
le monde était pour toi, Raymond, plein de valeur
et ton siège en plein ciel, à de telles hauteurs !
Tu transformais nos vies en vérités célestes
dans l'air doux et froid.
Tu veillais sans un mot ! sans un geste !
Que tes frères les anges ne s'éloignent pas de toi.
Tu montes jusqu'aux ciels où tu vécus toujours.
Tu vécus de l'Esprit et c'est lui qui t'accueille
sur de pâles buissons de fleurs vives et de feuilles.
Ô calme amour des lettres ! Amour !
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Réponse à un poète
Quatre heures du matin
À mes rêves je livre
Les strophes déroulées qui sautent de ton livre.
Non ! plus de silence ! on pavoise
En lettres lumineuses les fenêtres, les ardoises,
Par les rues et par les bois,
Le roi ment, il aime et boit.
Aux gares, je l'emporte avec moi
Moi dont tout le patrimoine
Tient dans la valise d'un moine.
Avec mon matériel de peintre et deux chemises,
Et puisqu'il faut bien qu'on lise
Vingt volumes dont le tien
(J'y tiens).
Il y a Sœur Emmerich,
Rainer Maria Rilke,
Féeries, Alcools, Cocteau,
L'astrologie d'Ely Star
(C'est mon fort et c'est mon fard)
Villon, la Bible et Rimbaud,
Tes vers ne sont pas moins beaux.
Viens me voir, poète et passant,
Pour qu'on pleure en s'embrassant.
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(Le poème qui suit est publié en tête de l'édition des Œuvres complètes de Max
Jacob chez Gallimard)
Portrait de Max en accordéon
par Guy Goffette
I
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La première image, c'est un petit homme frêle,
mais qui ne tient plus en place une fois qu'on l'appelle.
Timide, il est partout chez lui, à Paris comme à Quimper,
clinquant avec les riches et claquant dans la misère.
S'il folâtre avec tous, chante et danse et fait mille pirouettes
sans voir les grimaces, les poissons dans son dos, les gestes qu'on l'arrête,
c'est qu'il veut à tout prix qu'on le regarde et qu'on l'aime
maintenant qu'il a vu Dieu dans sa chambre et qu'il n'est plus le même.
Il a beau se mettre en frac, chapeau claque et monocle,
jamais il n'aura l'air d'une statue sur son socle.
Ah ! qu'il est beau ! qu'il est beau !
Ah ! qu'il est beau ! qu'il est beau !
Tiou !
II
C'est un petit homme gris, mais il a des yeux d'opéra,
des yeux de femme, des yeux de velours noirs avec comme une aura
de larmes et d'alarmes, des yeux qui prient matin, rient à midi et pleurent au soir,
car il connaît la couleur des drames passés, présents, futurs, et l'histoire
et le mouvement des astres et le chiffre des choses comme un mage.
Il n'a pas son pareil pour mettre sa vie et sa mort en images,
mais il ne peut rien faire contre sa propre chair qui tire
que demander pardon et que s'éloigne le martyre.
C'est un petit saltimbanque, rien dans les mains rien dans les poches,
mais le cœur a chez lui plus de tours que la montagne de roches.
Ah ! qu'il est beau ! qu'il est beau !
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Ah ! qu'il est beau ! qu'il est beau !
Tiou !
III
C'est un petit homme grave, mais qui pleut en courant comme une averse d'été
quand la terre a soif et que l'âme penche du mauvais côté.
On vient le voir de partout, il reçoit chacun comme un prince, mais demeure
ce pauvre sous l'escalier qui s'éclaire avec son sourire et qui pleure.
Les poèmes qu'il écrit sont si drôles qu'on le prend pour un bouffon,
mais la déchirure de sa vie est dedans cachée sous un double fond.
Ceux qui savent lire l'entendent comme un coup de fusil.
Il faut mourir à soi pour entrer vivant dans la poésie.
Et c'est ce qu'il a fait, Ma.x, de Montmartre à Saint-Benoît-sur-Loire,
Avant qu'on lui donne son étoile jaune et toute la mer à boire.
mai 2OI2,
GUY GOFFETTE
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Art poétique
(extraits)
Paul Verlaine est un des romantiques. Il a d'eux la grosse couleur, il barbouille des
couchers de soleil, des nuits et des vieux tableaux. Mais pour la précision des
termes il a dépassé ses devanciers et ses successeurs.
*
L'heureux ne sait s'il est aimé, dit un poète latin. Rousseau dit : l'heureux ne sait pas
aimer. L'art c'est l'amour.
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*
En matière d'esthétique on n'est jamais nouveau profondément. Les lois du beau
sont éternelles, les plus violents novateurs s'y soumettent sans s'en rendre compte :
ils s'y soumettent à leur manière, c'est là l'intérêt.
*
Le beau enferme du silence et il crée dans le silence. Ce que j'ai appelé ailleurs
œuvre située ou perchée, c'est une œuvre entourée de silence.
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