Greffer un visage

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Greffer un visage
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Sciences Sociales et Santé, Vol. 31, n° 1, mars 2013
Greffer un visage
Commentaire
Sophie Delaporte*
doi: 10.1684/sss.2013.0106
Rendre figure humaine à des milliers de visages atrocement mutilés :
telle est l’une des questions posées au monde médical pendant la Grande
Guerre et dans son immédiateté. En effet, le très grand nombre de blessés
au visage et la gravité, sinon la spectacularité, de l’atteinte ont contribué
à interroger les soignants. Parmi les réponses apportées pour réparer le
squelette facial et son enveloppe, différentes méthodes de greffes ont été
employées. À côté des techniques dites classiques, c’est-à-dire largement
pratiquées dans le domaine de la chirurgie dite « esthétique » ou « générale » ou parfois d’ORL et appliquées à la chirurgie maxillo-faciale, des
procédés novateurs ont été mis en œuvre pour tenter de reconstruire ces
visages détruits par la guerre. C’est le processus menant de l’expérimentation à l’appropriation par le champ médical tout entier d’une méthode
qu’il nous intéresse d’étudier ici. En ce sens, nous insisterons sur les étapes de présentation d’une méthode novatrice, ses premiers résultats, sa
reconnaissance ou non par les blessés, les autres chirurgiens et les institutions, jusqu’à son appropriation, voire sa banalisation, dans les pratiques de soins.
* Sophie Delaporte, maître de conférences à la Faculté de philosophie, Centre
d’Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits (CHSSC), Université de Picardie
Jules-Verne, chemin du Thil, 80025 Amiens, France ; [email protected]
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À travers ces différentes étapes, nous le verrons, ce qui domine les
discussions ne repose pas sur l’éthique mais sur le contenu des réponses
à apporter à la question de la défiguration. Il n’y a pas de « projet fou »
ou de passage de la « fiction à la réalité », pour reprendre les mots de
M. Le Clainche-Piel dans son article Éthiques et pratiques en innovation
chirurgicale : le cas de la greffe du visage. Même dans le cas des « zoogreffes » ou des « homogreffes » (1), les préoccupations des chirurgiens
apparaissent avant tout portées sur leur capacité à redonner un visage à
des milliers d’hommes mutilés en cet endroit.
La visibilité des techniques « novatrices » apparaît plus particulièrement à travers la presse médicale. En effet, cette dernière constitue le
prisme privilégié à partir duquel s’exposent les contributions nouvelles
apportées à cette question. Les principaux titres concernés se rapportent
le plus souvent à la chirurgie générale mais la chirurgie restauratrice y
occupe une place importante. C’est le cas spécialement des Bulletins et
Mémoires de la Société de Chirurgie (qui retrouvera son titre
d’Académie de chirurgie en 1935), qui s’érige entre 1914 et 1918 en tribune de choix pour les chirurgiens, rendant compte ainsi des communications et des discussions devant la haute assemblée et aussi des
Archives de Médecine et de Pharmacie Militaires, l’organe du service de
Santé des armées. Les deux institutions, l’une civile mobilisée, la Société
de chirurgie, l’autre militaire en guerre, le service de Santé, se partagent
le pouvoir décisionnel et éthique quant aux conduites à tenir en termes
de pratiques de soins.
À cela s’ajoutent des titres régionaux tels que Paris Chirurgical,
Lyon Chirurgical ou Marseille Chirurgical. On peut citer aussi la presse
médicale plus « générale » notamment La Presse Médicale et Le Progrès
Médical. En fait, il faut attendre avril 1917 pour qu’apparaisse un outil
propre de diffusion des pratiques en chirurgie reconstructrice. Signe visible de l’émancipation d’une spécialité chirurgicale, la revue La
Restauration Maxillo-Faciale offrait aux chirurgiens un moyen supplémentaire de rendre compte et de diffuser leurs pratiques. Son interruption
au lendemain de la guerre, en 1919, apparaît néanmoins comme un indice
(1) Il s’agit de greffons prélevés sur l’animal (le plus souvent des cartilages de moutons ou de porcs) et appliqués à l’homme. Dans le cas des homogreffes, les chirurgiens
effectuaient des prélèvements sur un autre sujet (mort) que le patient.
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de l’impact limité de la chirurgie maxillo-faciale dans le champ médical
de l’après-guerre et de la fragilité de sa construction identitaire (2).
Si les contributions apportées dans la presse médicale donnent à
voir les techniques innovantes ou même seulement les expérimentations
mises en œuvre dans le domaine de la chirurgie réparatrice du visage,
elles n’offrent cependant qu’une vue limitée des pratiques de soins exécutées dans les centres spécialisés. Il convient, en effet, d’exploiter une autre
forme du discours médical pour saisir au plus près les pratiques médicales : les rapports rédigés de manière mensuelle par les responsables des
centres de chirurgie maxillo-faciale. Ces derniers rendent compte de l’activité quasi-quotidienne, et donc moins exceptionnelle, des soins effectués
dans les centres spécialisés. Même si l’acte scriptural s’apparente davantage ici à un acte administratif bien plus que médical, l’effort rédactionnel qu’il impose offre une vue précieuse sur la place qu’occupent les
techniques de greffes, osseuses ou plastiques, auxquelles les chirurgiens
recourent pour reconstruire les visages dévastés par la guerre.
Nous verrons ici de quelle manière s’effectue le passage de l’expérimentation d’une technique nouvelle à sa vulgarisation et quels sont les
éléments qui alimentent les différentes étapes de ce processus. Nous porterons ainsi à l’analyse différentes trajectoires de greffes mises en œuvre
au cours de cette période, plus spécialement celles de la greffe dite ostéopériostique et la greffe à lambeaux bipédiculés.
(2) En effet, la disparition des lieux de soins après l’Armistice, ainsi que de l’ensemble des structures organisationnelles— la démobilisation du personnel médical, le
matériel prothétique — mis en place pendant le conflit, a signé la fin de la prise en
charge médicale des défigurés. Alors que la guerre a jeté les outils identitaires de la
chirurgie réparatrice maxillo-faciale en tant que discipline à part entière, le passage
au temps de paix les a anéantis. Ainsi, la chirurgie réparatrice n’a pas fait l’objet de
création d’une chaire d’enseignement ou d’un enseignement spécifique dans les facultés de médecine, d’une visibilité dans le milieu hospitalier, d’une formation d’opérateurs spécialisés ou d’une visibilité plus importante dans la presse professionnelle. En
ce sens, la Revue de Stomatologie et de Chirurgie Maxillo-Faciale ne voit le jour
qu’après la Seconde Guerre mondiale, en 1947, la même année que Les Actualités
Odonto-Stomatologiques. La création de la Revue Française d’Odonto-Stomatologie
intervient plus tard encore, en 1954. Ainsi, la chirurgie reconstructrice s’est s’érigée
en spécialité au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
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La greffe dite Delagenière : un processus abouti
Si la réparation des dégâts infligés aux visages ne repose pas tout
entière sur les techniques de greffes, osseuses ou plastiques, ces dernières
représentent une part importante des thérapeutiques appliquées aux défigurés. En ce sens, la question de la réparation du squelette facial (en particulier, les pseudarthroses) apparaît essentielle avant d’entreprendre les
interventions plastiques. Parmi les méthodes préconisées pour réparer le
squelette facial, les greffes osseuses, cartilagineuses et ostéopériostiques
se situent au premier plan des réponses apportées par les médecins.
Des procédés qu’il est permis de considérer comme « expérimentaux », et qui n’ont pas dépassé ce stade, ont été décrits. Il en va ainsi des
zoogreffes (prise d’un greffon sur l’espèce animale, cartilages prélevés
sur le veau ou le porc le plus souvent) et des homogreffes, c’est-à-dire des
greffons pris sur l’espèce humaine mais pas sur le sujet lui-même. Comme
l’avouait Henri Delagenière en 1916, lors d’une séance de la Société de
chirurgie : « Comme tous les chirurgiens, j’ai fait des tentatives de greffes osseuses prises soit aux animaux, soit à l’homme. Ces tentatives ont
toutes été suivies d’insuccès au point de vue de la greffe elle-même, en ce
sens que l’os greffé a toujours été éliminé. J’ai donc rapidement renoncé »
(Delagenière, 1916 : 1048).
Il paraît néanmoins assez difficile d’apprécier le nombre et le
contenu de ces « expérimentations » parce que, dans la plupart des cas,
elles n’ont pas été rapportées du fait de leur « insuccès » ou « échec » ;
la visibilité des expérimentations n’est donc pas forcément assurée par la
presse ou par les rapports mensuels rédigés par les chirurgiens. Il est
donc difficile d’en rendre compte, d’en évaluer le nombre et d’en apprécier le contenu. Il est tout aussi difficile d’évaluer le préjudice subi par les
blessés dont les réticences à accepter une méthode nouvelle de traitement
ne peuvent s’exprimer et se mesurer qu’à travers le refus de soins, euxmêmes pas toujours énoncés de manière explicite dans les rapports.
Le cas des greffes appelées ostéopériostiques offre un exemple
caractéristique par sa présentation, sa description, sa diffusion et son
appropriation par le champ médical du passage de l’expérimentation à
l’innovation. Entrons dans le détail de la description comme le fait le chirurgien lui-même.
Les modes de présentation et de diffusion
Le 3 mai 1916, l’auteur de la méthode, le médecin H. Delagenière,
« chirurgien-chef de reconstitution maxillo-faciale » du centre du Mans,
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expose devant la Société de chirurgie une communication consacrée aux
« greffes ostéopériostiques prises au tibia pour servir à la reconstitution
des os ou à la réparation des pertes de substance osseuse » (Delagenière,
1916), comme le précise son intitulé.
Le chirurgien fait le choix de présenter sa méthode de greffe devant
ses pairs. En effet, la Société de chirurgie se place, entre 1914 et 1918, au
cœur du processus décisionnel en termes d’attitude médicale à tenir et de
réponses à apporter aux questions posées par la guerre. En ce sens, les
Bulletins et Mémoires de la Société de Chirurgie constituent le prisme privilégié à partir duquel se diffuse l’actualité au sein de la communauté
médicale. Les bulletins de l’institution offrent ainsi une visibilité importante au chirurgien et, par-là, lui assurent une très large diffusion.
D’emblée dans son exposé, Delagenière rend compte de ses tâtonnements initiaux : il a réalisé des tentatives de greffes osseuses à partir
d’un greffon pris sur un autre sujet, c’est-à-dire d’homogreffes et aussi de
zoogreffes, prélevées sur l’animal. « Ces tentatives, avoue-t-il, ont toutes
été suivies d’insuccès au point de vue de la greffe elle-même »
(Delagenière, 1916 : 1049). Comme dans le cas des homogreffes,
l’élimination du greffon a été constatée. Le chirurgien est donc « arrivé
dans sa pratique, à n’avoir recours qu’aux greffes ostéopériostiques du
tibia prises sur le sujet lui-même », des autogreffes.
Le temps consacré à la description très précise des différentes étapes de la méthode et le ton adopté témoignent d’une volonté de convaincre l’assemblée à la fois de son intérêt, de sa simplicité et de sa valeur afin
d’en favoriser l’appropriation. La technique consiste à prélever sur le
tibia le matériel de greffe nécessaire, le tibia offrant une large étendue.
« Le lambeau se prélève comme le menuisier enlève au ciseau un copeau
de bois », écrit Delagenière. La prise du greffon se fait sur le tibia « un
os d’accès facile, sa face interne est large et étendue » qui permet au chirurgien de disposer d’un matériel de greffe considérable pour combler
des pertes de substances non moins considérables. Il s’empresse de préciser que la réparation de la plaie osseuse qui résulte de la prise de la
greffe sur le tibia s’effectue sans inconvénient.
Delagenière a retenu le périoste pour ses fonctions sécrétantes,
seule partie de l’os véritablement active qui permet le rétablissement complet et solide de la continuité osseuse. Les greffes ostéopériostiques peuvent ainsi être employées dans trois situations : pour combler une cavité
osseuse ou une perte de substance osseuse, pour guérir les pseudarthroses et pour reconstituer un os et une portion d’un os. À noter que les différentes phases de la greffe ostéopériostique se succèdent au cours de la
même intervention.
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L’instrumentation se veut également simple : un ciseau-burin et un
maillet de bois ou de métal, suggère Delagenière. La taille des greffons
prélevés varie suivant la perte de substance à combler mais apparaît plus
importante que dans le cas des greffes de cartilages, lesquelles employées
sur une large étendue tendaient à se rétracter. L’épaisseur du périoste
peut être simple ou doublée d’une petite couche osseuse de 1 et 2 mm.
Dès la prise du greffon sur le tibia, le chirurgien s’applique à le
« transporter dans la plaie opératoire sans aucun intermédiaire ». Il
ajoute : « Au moment où elle est détachée, la greffe a l’aspect d’un copeau
de bois épais ». Surtout, le chirurgien s’applique à maintenir le greffon
stérile en le manipulant avec précautions.
L’autre temps de la greffe ostéopériostique consiste à préparer le
« lit du greffon ». Pour cette étape, Delagenière estime utile de préciser
les règles auxquelles les chirurgies devront se conformer pour s’assurer
du bon résultat de la méthode : « Il est de toute nécessité », écrit-il, « que
les greffes soient en contact avec des tissus vivants ». En ce sens, l’opérateur doit s’appuyer sur les tissus encore vivants sur le visage du blessé
et ôter tout ce qui reste de scléreux ou de cicatriciel afin d’éliminer les
risques possibles d’infection du greffon.
Après avoir préparé le lit du greffon en découvrant les extrémités
des surfaces osseuses, le chirurgien procède à la mise en place du greffon
et à la fermeture de la plaie. En suite de quoi, le chirurgien doit recourir
à la prothèse, en ce cas, aux gouttières métalliques afin de maintenir les
maxillaires greffés et obtenir ainsi une meilleure consolidation.
La précision de la description de la technique de la greffe ostéopériostique témoigne de l’application de son auteur à favoriser son appropriation par ses confrères et, par là, vise à lui assurer une très large
diffusion auprès de l’ensemble des chirurgiens en charge de la réparation
des visages.
L’énoncé des résultats obtenus par la méthode apporte un outil supplémentaire à sa démonstration. Chez deux blessés « anciens », qui présentaient des pseudarthroses, c’est-à-dire la consolidation en mauvaise
position des fractures, la technique de la greffe ostéopériostique a été
employée, en février 1916. En dépit de suppurations présentées par les
deux opérés, les résultats ne sont pas tout à fait aboutis mais apparaissent
très favorables au chirurgien, suffisamment en tout cas pour justifier sa
démarche.
L’auteur se fait fort, devant les membres de la Société, de grossir le
nombre des blessés à bénéficier de ce type de greffe au cours de l’année
suivante. Au terme de l’année 1916, le chirurgien a effectué 39 greffes
ostéopériostiques. Le recours aux données chiffrées est là pour accroître
l’impact de sa méthode auprès de ses confrères. Delagenière effectue ici
un travail militant.
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Par l’accumulation du nombre de blessés opérés par la méthode de
greffe ostéopériostique et par les résultats obtenus, le chirurgien entend
aussi conforter sa technique. En ce sens, Delagenière y apporte quelques
améliorations, par l’abandon notamment de l’emploi de plaque métallique pour fixer le greffon préférant recourir à des appareils intrabuccaux. « Ma technique actuelle n’est sans doute pas définitive mais elle
constitue un nouveau perfectionnement et permet d’obtenir presque à
coup sûr des résultats satisfaisants » (Delagenière, 1917 : 2289). Il est
permis d’affirmer qu’il ne s’agit plus alors d’un simple procédé opératoire mais d’une méthode générale de reconstitution partielle ou totale
d’un os.
Il considère d’ailleurs celle-ci comme la « méthode de choix » pour
guérir les pseudarthroses ou les pertes de substances osseuses du massif
facial. Ainsi, il revient devant la Société de chirurgie, en décembre 1917,
et expose une nouvelle communication basée cette fois sur 118 autres
observations.
Pour accroître la force de conviction de sa méthode auprès de ses
confrères, Delagenière ponctue sa démonstration par la présentation aux
membres de l’assemblée de quelques-uns de ses blessés soignés par sa
méthode et qui l’ont accompagné jusque-là. « Vous pourrez ainsi en les
examinant », dit-il, « vous rendre compte des résultats qui peuvent être
couramment obtenus » (Delagenière, 1917 : 2288).
On mesure ici l’impact sur les membres de l’Assemblée de la présence physique de ces blessés et des résultats obtenus à partir de la technique de greffe : donner à voir pour impressionner et finalement emporter
l’adhésion. Le nombre toujours croissant de blessés à bénéficier de la
méthode de greffe prônée par Delagenière et sa diffusion toujours plus
large dans la presse médicale représentaient des facteurs essentiels pour
assurer le passage de la phase de d’accumulation à celle de l’appropriation.
La légitimité de sa méthode de greffe se trouva renforcée par les
résultats accumulés au cours de l’année 1917, au point que certains de
ses confrères s’accordaient pour la définir aussi comme « le procédé de
choix pour le traitement des reconstitutions osseuses et des pseudarthroses ».
L’appropriation de la technique
L’auteur tenta ainsi d’emporter l’adhésion de l’ensemble du monde
médical autour de sa technique. « Je vous apportais la technique que je
suivais dans l’espoir de voir la méthode appliquées par d’autres collè-
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gues », indiquait Delagenière (Delagenière, 1917 : 2288) lors de la séance
du 19 décembre 1917, soit un an et demi après ses premières greffes.
L’adoption par ses confrères, installés dans sa propre région militaire, et qui ont « bien voulu expérimenter sa méthode » et la visite d’autres confrères, qui se déplacent jusqu’au Mans, depuis Bordeaux, Vichy,
Marseille, Rouen, Tours ou encore Châlons-sur-Marne, pour « constater
les incomparables résultats obtenus par cette méthode, actuellement parfaitement réglée » et pour assister à des interventions de ce type faites
« sous leurs yeux », montre le processus d’appropriation de la technique.
Certains même enrichissent le nombre de publications déjà consacrées à
cette technique de greffe en rapportant leurs propres observations de cas
de greffes ostéopériostiques, la répétition de l’intervention suggère bien
sûr son appropriation. « Cette intervention nous paraît être la méthode de
choix dans le traitement des pseudarthroses du maxillaire inférieur ; elle
seule, en tout cas, permet d’obtenir la reconstitution de l’arc mandibulaire
ou du moins sa continuité intégrale qui donne aux blessés la possibilité de
recouvrer une mastication suffisante », écrivait Dufourmentel dans son
rapport d’avril 1918 (3).
La reconnaissance institutionnelle
L’intérêt et la reconnaissance de représentants du service de Santé,
qui se déplacent également au Mans pour assister à des interventions,
contribuent à asseoir la légitimité de la méthode de greffe ostéopériostique dans l’ensemble de la communauté scientifique.
Mais le ton se fait plus menaçant à l’attention de ceux qui se montrent réticent à employer sa méthode dans la lutte contre les pseudarthroses ou les pertes de substances osseuses. En ce sens, il écrit : « La
responsabilité des chirurgiens est fortement engagée à l’égard des mutilés
atteints de pseudarthroses des mâchoires qui suivant leur attitude seront
guéris ou infirmes, et de l’État qui pensionnera ou non ces mutilés et en
assurera à vie l’appareillage plus ou moins compliqué et coûteux » (4).
(3) Dufourmentel, Rapport mensuel du Centre de chirurgie maxillo-faciale et de stomatologie de la 6e région, Châlons-sur-Marne, Carton A122, Centre de documentation du service de Santé des armées, Val-de-Grâce, Paris.
(4) Delagenière, Rapport annuel 1917, 4e région, 2e secteur chirurgical, ASSA, Carton
121.
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Les blessés
La greffe ostéopériostique semble avoir été bien accueillie par les
blessés eux-mêmes, comme le soulignait Delagenière dans l’un de ses
rapports : « Fait remarquable, nous n’avons jamais rencontré un seul
blessé atteint de pseudarthrose des mâchoires refusant cette intervention à
la réflexion. Hostiles ou indécis à l’arrivée, ceux là même qui avaient
refusé précédemment la greffe proposée dans d’autres services, ont
accepté quelques jours après cette intervention. Il leur a suffi de regarder
les camarades pour être persuadés (…) Aucune aggravation de l’infirmité
n’est à prévoir, nous n’insistons pas sur l’importance des avantages obtenus, ni du bénéfice qui en résulte pour l’État, le mutilé, la société ». Pour
vaincre le scepticisme de certains blessés à l’égard de cette méthode de
traitement, il a donc fallu attendre que les résultats obtenus par cette technique deviennent manifestes.
Si le résultat obtenu sur les autres que soi-même importait, la situation de détresse plaçait le défiguré en position de demandeur qui n’avait
souvent d’autre alternative que celle d’accepter le traitement proposé, ne
mesurant pas toujours ses risques et ses conséquences. Refuser aurait
signifié l’anéantissant de toute chance de retrouver un visage humain. Il
apparaît néanmoins que les refus d’opération ont été, dans le domaine de
la chirurgie maxillo-faciale, assez nombreux, mais moins sans doute que
dans le cas de la chirurgie orthopédique, plus spécialement sur la question de l’amputation des membres. Le caractère presque magique que
recouvraient les interventions réparatrices dans l’imaginaire des blessés
explique en partie la relative docilité ou l’acceptation des blessés au
visage.
La greffe à lambeaux bipédiculés de Dufourmentel :
une trajectoire inachevée
Les traumatismes du visage s’accompagnent très souvent de vastes
délabrements des parties molles. À côté des méthodes dites classiques de
greffes et d’autoplasties employées avant la guerre pour réparer d’autres
types d’atteintes corporelles ou en chirurgie esthétique, telles que les
méthodes française et indienne, on relève le recours à des méthodes plus
archaïques (il faut entendre par archaïques les techniques tombées en
désuétude et remises au goût du jour du fait de la guerre — c’est tout particulièrement le cas de la greffe italienne), mais également la mise en
œuvre de procédés novateurs comme c’est le cas pour la méthode décrite
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par Léon Dufourmentel, en 1918. Nous insisterons plus spécialement sur
cette dernière.
Chirurgien au centre de Châlons-sur-Marne, Dufourmentel
annonce, dans son rapport d’avril 1917, avoir pratiqué « plusieurs fois de
vastes réfections tégumentaires des lambeaux à deux pédicules » (5).
Cependant, la visibilité de sa méthode n’intervient qu’au début de l’année
1918 dans la revue fondée avec l’un de ses collaborateurs, Léon Frey, et
intitulée La Restauration Maxillo-Faciale. Comme Delagenière, il accompagne sa présentation de photographies, prétendant « rapporter ici
quelques exemples frappants de ce procédé » (Dufourmentel, 1918 :
45-53). Il revient plus longuement sur sa technique de greffe, en janvier
1919, dans la même revue qui lui sert de tribune, avec la présentation
d’un autre blessé. Il propose cette fois une reconstruction totale (os et
téguments) du maxillaire inférieur (Dufourmentel, 1919). Dufourmentel
joint à sa démonstration photographies, schémas et planches d’aquarelles représentant son blessé aux différentes étapes de sa greffe. Il entend
ainsi asseoir définitivement sa méthode et convaincre ses collègues.
Sa technique consiste à découper un lambeau bi-pédiculé, c’est-àdire comportant deux épaisseurs de peau au sommet du crâne dans la
région fronto-pariétale puis de le rabattre comme une véritable sangle et
insérer la greffe sur la partie à recouvrir. La qualité du cuir chevelu apparaît supérieure à celle du bras, par exemple, par sa vitalité, par exemple,
et la méthode semble beaucoup moins contraignante que la méthode italienne. Le blessé pouvait aussi laisser pousser ses cheveux pour reconstituer une barbe et masquer les cicatrices apparentes et donner au visage
un aspect moins repoussant.
Mais sa méthode, si elle est novatrice intervient quelques mois seulement avant la fin de la guerre. Il est donc difficile de mesurer son impact
réel dans le traitement des pertes de substances des parties molles et du
squelette, et d’apprécier sa diffusion dans le monde médical, dans les derniers mois de la guerre mais aussi dans l’immédiat-après-guerre. Sa
méthode se situe en fait entre expérimentation et innovation. On ne trouve
d’ailleurs pas d’autres contributions reprenant cette technique de greffe.
Son impact sur la spécialité, plus spécialement sur les blessés, reste tout
aussi difficile à mesurer au sortir de la guerre.
(5) Dufourmentel, Rapport mensuel d’avril 1917, Centre de Châlons-sur-Marne,
6e région, Carton 122, Centre de documentation et d’archives du service de Santé des
armées, Val-de-Grâce, Paris.
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Conclusion
Les différentes méthodes de greffe mises en œuvre pour redonner
figure humaine à des milliers de défigurés de guerre offrent des trajectoires variées, allant de l’échec ou de l’inachevé, à l’aboutissement. En ce
sens, la greffe ostéopériostique de 1916 s’inscrit donc dans un long processus de « validation » d’une technique chirurgicale née de l’expérimentation, processus qui a franchi les différentes étapes qui jalonnent le
stade de l’innovation jusqu’à une certaine banalisation. Elle représente
l’exemple le plus abouti dans le domaine de la chirurgie réparatrice des
visages. Il n’en va pas tout à fait de même pour la greffe dite
Dufourmentel qui proposait une reconstruction complète du squelette
facial mais aussi de son enveloppe. En effet, sa méthode n’a pas franchi
toutes les étapes du processus menant à l’innovation et, en particulier,
celle de la diffusion dans le monde soignant et par-là, son appropriation
et sa vulgarisation.
Au total, on relève peu d’innovations techniques proprement dites au
cours de la Grande Guerre, davantage cependant que pour d’autres
domaines de la chirurgie (laparotomie, thoracotomie, craniectomie,
amputations).
Liens d’intérêt : aucun
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Delagenière H., 1916, Des greffes ostéopériostiques prises au tibia pour servir à la reconstitution des os ou à la réparation des pertes de substance
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Delagenière H., 1917, Méthode générale et techniques des greffes ostéopériostiques prises au tibia pour la reconstitution des os ou la présentation des
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Dufourmentel L., 1919, Essai de reconstitution totale du massif maxillaire
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