MAGAZINE
Transcription
MAGAZINE
32 UA 76 - 7 JUILLET 2016 MAGAZINE © PHOTOS VALÉRIE SORIEUL Alors que de nombreux élèves ont passé leurs examens, Jafar se prépare avec Antoine Magniez, son éducateur, à passer son certificat d’aptitude au guidage. Jafar prépare son CAG Maxime Bobet, Antoine Magniez et Jafar en situation d’évitement d’obstacle. E lbeuf, un après-midi comme un autre, un trio très concentré arpente les trottoirs du centre-ville. « Jafar en avant », ordonne Antoine Magniez au labrador noir dont il finalise la formation. Le jeune homme éducateur à l’école des chiens guides d’aveugles de la ferme du Pin à Honguemare-Guénouville (27), teste Jafar sur un des quatre parcours qu’il aura à accomplir lors de son examen final dans une quinzaine de jours. Pour que le test soit probant, Antoine porte un masque opaque sur les yeux afin d’être dans les mêmes conditions que la personne déficiente visuelle à laquelle le chien sera prochainement remis. A ses côtés, Maxime Bobet, le responsable de l’école, note le comportement du chien sur son parcours. Le chien doit assurer la sécurité de son maître lors de ses déplacements. Ainsi, le chien s’arrête à chaque carrefour avant la descente du trottoir, il doit être dans l’axe pour traverser le passage piéton et prévenir son maître par un arrêt à la montée de l’autre trottoir. Les instructions sont claires et parfaitement connues de Jafar « Jafar, bien tes lignes (ndlr : lignes du passage piéton), à gauche, à droite la porte, en avant, le siège.» Le chien est récompensé par une caresse ou une croquette à chaque fois qu’il exécute ce que son éducateur attend de lui. En ville, le chien doit signaliser à son maître, tous les obstacles en s’arrêtant suffisamment de temps avant, tels que les poubelles, les bites de stationnement à mi-jambe, les obstacles à hauteur de visage. C’est ensuite au maître d’analyser la situation et de décider de ce qui va suivre. Ce jour là Jafar a fait preuve d’une maîtrise parfaite lorqu’en croisant sur son parcours deux chiens en même temps, dont l’un était agressif, il a su rester imperturbable. Le chien au pied d’un escalier doit faire comprendre à son maître son approche en s’arrêtant et en mettant ses pattes sur la première marche puis diriger son maître vers la rampe. Enfin, détail non négligeable lorsque l’on est déficient visuel, le chien veille à éviter les déjections de ses consorts pour que son maître n’ait pas la fameuse chance de marcher dedans avec le pied gauche. Jafar a eu deux ans ce jeudi 30 juin. Les éducateurs se félicitent du travail mené avec lui et évoquent les réglages à peaufiner encore. Pour Antoine Magniez, le moment aussi est crucial car la remise de Jafar à son maître validera son cycle de formation de quatre années. Pour obtenir leur diplôme les éducateurs doivent avoir formé et remis six chiens, accompagnés de leurs maîtres de stage. Une mission Jafar est né au centre d’étude, de sélection et d’élevage pour chiens guides d’aveugles et autres handicaps (Cesecah) près de ClermontFerrand lequel produit trois-cents chiots par an pour répondre aux besoins des écoles. C’est là-bas que sont sélectionnés les chiens pour la future mission qui les attend. La plupart des chiens sont des labradors retrievers, des bergers allemands. Ainsi, deux mois après sa naissance, Jafar a d’abord rejoint l’école de formation des chiens d’aveugles de Lille, grande sœur de l’école de Honguemare-Guénouville fondée en 2013. « Une autre école a été fondée en Normandie pour avoir une meilleure proximité avec les besoins sur place LA FERME DU PIN ■■L’école Paul Corteville porte le nom de celui qui a été le premier éducateur de chiens guides pour les aveugles et ouvert la première école en France près de Lille », raconte Maxime Bobet, responsable de l’établissement. A ses débuts Paul Corteville récupérait des chiens, les formait gratuitement avant de les confier à une personne qui en avait besoin. Victime de son succès, et débordé par les demandes, c’est par la plume d’un rédacteur en chef du Parisien libéré que son action a été mise en lumière et a permis de recueillir des fonds afin d’ouvrir la première école de chiens guides, il y a soixante ans. et diminuer les coûts », se rappelle Maxime Bobet, qui avait commencé son métier quinze années plus tôt à l’école de Lille. Pendant 10 mois, Jafar a été accueilli dans une famille pour se sociabiliser. Encadré par un éducateur, sa nouvelle famille a dû lui apprendre les bonnes manières (ne pas réclamer à table, ne pas sauter, ne pas aboyer intempestivement, la propreté, rester à sa place), obéir aux ordres simples, ne pas monter sur les canapés, ne pas faire de trous dans le jardin…ni agresser les chats, un apprentissage assorti de beaucoup de caresses, indispensables au bon mental du chien. Passé cette étape, Jafar a rejoint la ferme du Pin où Antoine l’a pris en charge pour lui enseigner sa mission de guide. « Les chiens sont confiés gratuitement », insiste Maxime Bobet, ce que peu de gens savent. De même ce sont souvent des personnes déficientes visuellement non complètement aveugles qui en bénéficient. C’est le bouche à oreille qui nous fait connaître.» Les chiens appartiennent à l’association mais sont sous la responsabilité de leur maître. La formation et les frais d’un chien guide représentent un coût de 20 000 à 30 000 euros pour une durée d’activité de 8 années. Un coût qui nécessite beaucoup de discernement dans le choix des maîtres auxquels seront confiés les chiens. Les ressources de l’école proviennent de legs et de dons. « Il n’y a pas de démarchage téléphonique », prévient le responsable. Une bonne condition physique Depuis son ouverture, l’équipe éducative a déjà formé 27 chiens, et espère confier 15 chiens en 2016. L’école est apte à accueillir jusqu’à 24 chiens. Celle-ci est composée de cinq moniteurs et éducateurs, d’un soigneur animalier, d’une psychologue, d’une instructrice en locomotion, du responsable, lui-même éducateur, ainsi que des trente familles qui dorlotent les chiens le week-end. « Lorsque leur dossier est accepté, nous nous rendons dans un premier temps chez les personnes pour connaître leur cadre de vie et leurs besoins, le critère le plus important est d’avoir les conditions physiques nécessaire pour se déplacer avec un chien guide », précise le responsable de l’école. Quinze jours sont nécessaire pour apprendre à utiliser un chien guide d’aveugle. « Il n’y a pas de chien idéal, nous nous efforçons de faire coller les qualités, le tempérament, avec la personnalité et les besoins du maître. », explique Maxime Bobet. Cet été, Jafar rejoindra son nouveau maître dans le Nord, un homme de la corpulence d’Antoine âgé de 78 ans. Antoine, éducateur fraîchement diplômé prendra alors un nouvel élève. V.SORIEUL Journée Portes Ouvertes Le 25 septembre de 10 h à 17 h à l’école des chiens guides d’aveugles de Honguemare-Guénouville (27). Fin du test, c’est la détente. TÉMOIGNAGE « Avec Jingle, les déplacements sont plus fluides et moins fatiguants » «A vec un chien guide, les déplacements sont plus fluides et moins fatiguants », constate Dominique Lecanu, tout heureux de sa nouvelle vie avec Jingle. Dynamique, le pas alerte, l’homme âgé d’une cinquantaine d’années est déficient visuel depuis sa naissance avec pour toute acuité visuelle 1/20. Donnant volontiers aux autres personnes mal voyantes des renseignements sur les chiens guides d’aveugles, c’est en 2014, qu’il se décide à constituer un dossier pour lui, ayant dépassé le cap des contraintes que le chien pourrait être. Son dossier accepté, Maxime Bobet s’est rendu chez lui pour connaître l’environnement urbain dans lequel il vivait. Dominique vit quartier Saint Marc et est très investi dans de nombreuses associations, tels le conseil de quartier et les commissions d’accessibilité. Il est venu à l’école de Honguemare pour deux jours de formation, laquelle a commencé par un travail de locomotion avec la canne blanche assisté de l’éducatrice spécialisée. Puis Dominique a fait un test avec un berger allemand, tout en sachant que ce ne serait pas le chien qui lui serait attribué. En novembre 2015, coup de téléphone de l’école, « es-tu disponible la semaine prochaine ? » lui demande Antoine Magniez. L’éducateur lui annonce que Jingle allait lui être remis. « Au début c’était très fatiguant car contrairement aux personnes complètement aveugles, j’avais tendance à diriger le chien ». Pendant deux semaines, Antoine Magniez a accompagné Dominique et Jingle pour les aider à prendre leurs repères ensemble et à être à l’aise. Après cette période se sont succédées des visites de contrôle pour les petits réglages. « J’emmène Jingle pratiquement partout. Dans le bus, les gens m’interrogent parfois « Est-ce que le chien voit la couleur des feux de circulation ? ». Depuis qu’il a Jingle, Dominique constate que les relations avec les personnes se créent plus facilement. Et pour cause le chien attire l’empathie et Dominique Lecanu de rappeler avec humour « Jamais une personne ne viendra vous dire, vous avez une belle canne blanche ».VS OÙ SE RENSEIGNER ? ■■Chiens guides d’aveugles centre Paul Corteville, 295 rue de Lille, BP 60088, 59435 Roncq cedex, www.chienguide.org au 03.20.68.59.62. Pour faire un don ou un leg demander Carine Fournier. ■■Ecole de Normandie Ferme du Pin à HonguemareGuénouville (27), Pour constituer un dossier, contacter l’école au 02.32.20.74.00. ■■Fédération française des associations de chiens guides d’aveugles, 71, rue de Bagnolet, 75020 Paris, tél. 01.44.64.89.89, www.chiensguide.fr