Chaque minute, 23 hectares de terre transformes en desert

Transcription

Chaque minute, 23 hectares de terre transformes en desert
« Chaque minute, 23 hectares
de terre transformes en desert »
La fragilisation des sols est un enjeu majeur pour I'agriculture de demain. Les
solutions exigent un nouveau rapport de I'Homme a son environnement.
Architecte et
urbaniste
Homme politique
beninois, il a ete
nomme secretaire
executif de la
Convention des
Nations unies sur
la lutte contre la
desertification
(UNCCD).
LHomme est enfant de la
terre. II n'est rien sans
eJle. « Homme » et
« humus » ont la meme racine Iin­
guistique. Pourtant, a !'instar de
I'adolescentqui cherche as'emanci­
per de ses parents, I'Homme a
voulu la quitter. Aujourd'hui, plus
de la moitie de l'humanite vit dans
des villes. La terre est devenue
synonyme de pauvrete, de retard
economique, d'isolement. Mais Ie
retour de l'enfant prodigue est ine­
vitable . Nous prenons tous
conscience des crises environne­
mentales qui nous guettent. Nous
commen<;:ons a comprendre que si
ne nous protegeons pas les sols, ils
nous feront defaut quand il faudra
nounir, d'ici quatre decennies, neuf
milliards d'hommes.
La planete est mondialisee, pour Ie
pire et Ie meilleur. Les defis envi­
ronnementaux sont a cette echelle.
Les reponses doivent donc etre
ambitieuses et globales. A Rio de
Janeiro, il y a vingt ans, les 193 Etats
membres de l'ONU ont adopte trois
conventions sur la lutte contre Ie
rechauffement climatique, la pro­
tection de la biodiversite, la deser­
tification (ou la protection des sols
dans les zones seches), sujet bien
moins connu que la hausse de la
teneur en gaz a effet de serre dans
l'atmosphere ou la preservation
necessaire des forets tropicales.
Substrat sans lequel nous ne pour­
rions vivre, les sols abritent une
microfaune encore mysterieuse.
Pourtant, I'Homme est comme
frappe de cecite. Les terres degra­
dees par la surexploitation agricole,
salinisees par une irrigation mal
controlee, erodees a cause de la
perte de leur couvert vegetal ne ces­
sent d'augmenter. Chaque minute,
23 hectares de sols agricoles sont
transformes en desert du fait de
98 I HORS-StRIE SCIENCES ET AVENIR I JANVIER/FtVRIER 2012
'"
~
_ ... ~~ ~
~
~
~
=--,-"""",,~or::::..:=--..:;.......~ 511i~t&:':~~ if
A Komodinde, au Mali. t:Afrique a garde
un lien respectueux avec la nature.
I'activite humaine. Entre 1970
et 2000, la surface des terres affec­
tees par la secheresse a ete multi­
pliee par deux' Or, la fragilisation
des sols est generalement Ie point
de depart des grandes degradations
environnementales dans nombre de
pays en developpement, dont l'ac­
tivite economique et Ie fonctionne­
ment societal dependent tres for­
tement de leur capital nature!. Les
ecosystemes sont moins resilients
sur des sols fragiles, les capacites
de stockage de carbone diminuent,
les rendements agricoles sont insuf­
fisants, les populations rurales se
pauperisent. ..
II y a vingt ans, au sommet de Rio,
les chefs d'Etat et de gouvemement
n'avaient pas apporte de reponse
au defi, a l'imperatif d'une action
humaine et d 'une gestion globale de
lanature. Rio + 20, enjuin prochain,
doit etre I'occasion de nous poser
la question: pourquoi les choses
ne se sont-elles pas ameliorees?
Qu'est-ce qui n'a pas marche? II va
falloir promouvoir des politiques
integrees et, pour cela, les trois
conventions doivent converger.
Tout est lie. Les sols constituent Ie
puits de carbone Ie plus efficace et
Ie plus vertueux p\.t.isque ce carbone
lui-meme enrichit les sols, alors
qu'il provoque une acidification
des eaux marines. Et la terre reste
Ie premier support de la biodiver­
site, ce qui implique de chercher a
marier etroitement I'utilisation agri­
cole et Ie respect des milieux natu­
rels. Nous devons retrouver une
approche integree qui fasse emer­
ger des solutions favorables a la fois
a la nature, au climat, a la terre et,
injine, a I'Homme. Ces solutions
existent. C'est notre regard et notre
maniere de faire qu'il faut changer.
II faut que I'espece humaine cesse
d'etre un fabricant de deserts.
Je suis beninois. C'est sur mon
continent d'origine que va se jouer
en grande partie I'avenir de I'Hu­
manite. Sur les deux milliards
d'hommes supplementaires qui
vont naitre d'ici 2050, un milliard
seront africains. LAfrique va devoir
produire plus et mieux. Nous avons
les solutions. Nous connaissons par
exemple les consequences du sur­
paturage et les moyens d'y reme­
dier. Nous disposons des tech­
niques qui permettent d'optimiser
I'irrigation. Des solutions d'amen­
dement organique sans produits
chimiques emergent. Tout cela, la
FAO (Organisation des Nations
unies pour l'alimentation et I'agri­
culture) Ie dit et Ie montre chaque
jour. Malheureusement, nous pro­
mouvons des reponses sectorielles
qui aggravent les choses plutOt
qu'elles ne les resolvent. On fait
com me si les sols n'avaient aucun
lien avec Ie climat ou avec les res­
sources en eau. Or, ces trois enti­
tes ont au moins un ctenominateur
commun : I'Homme. S'il y a une
chose que l'Afrique peut apprendre
au reste du monde, c'est ce lien fort
et respectueux avec la nature ins­
crit dans les cultures africaines.
PROPOS RECUEILLIS PAR LO'iC CHAUVEAU