Extrait - Librinova
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David Messager Hotel Bogota © David Messager, 2014 ISBN numérique : 979-10-262-0003-1 Courriel : [email protected] Internet : www.librinova.com Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Hôtel Bogota Berlin, Hôtel Bogota, chambre 40. Il fait chaud, je viens de prendre une douche tiède. La chambre est grande. Deux fenêtres sur cour propre. Un grand lit. Une table, un bureau, trois chaises une télévision, un frigo, une salle de bain, des serviettes, divers produits de toilette. La télévision distille des vidéo-clips débiles. Le ventilateur réglé sur la position maximale déplace l’air de la pièce entre deux positions extrêmes dans une trajectoire circulaire, ce qui produit un courant puissant qui m’appuie sur la nuque pendant quatre secondes, toutes les quinze secondes. Les stores sont à moitié baissés. Les lampes de chevet diffusent une lumière dans les tons boisés répondant aux meubles. Cette lumière est absorbée en grande partie par une couette bordeaux passé. Tout ce qui va se dérouler dans cette chambre a déjà eu lieu. Dans le train, j’ai rencontré une femme d’une soixantaine d’année, blonde platine. Nous avons discuté littérature, musique et existence. Elle avait acheté pour le voyage des magazines sur la vie des gens connus. Elle m’a conseillé d’écouter le Kinder Töten Lieder de Malher interprété par Kathleen Ferier. Elle m’a laissé son numéro de téléphone pour lui dire ce que j’en penserai. Je ne la rappellerai jamais et pourtant j’y pense toujours. J’ai toujours ce disque, mais j’ai perdu le numéro. A côté d’elle, un jeune Turc, bermuda large, crâne rasé, écoute du rap. Nous avons discuté musique et échangions des sourires avec la vieille femme, qui de temps en temps allait dans le wagon réservé aux fumeurs. Il s’est intéressé à l’un des livres que j’avais pris, L’Éloge de la fuite d’Henri Laborit. Lui aussi m’a conseillé un disque, Ennemi d’État, du groupe Assassins. A ma gauche, une randonneuse. Je l’ai aidée avant le départ du train à fourrer son énorme sac à dos dans le porte- bagages. Pour déjeuner elle a sorti quatre tranches de pain, un couteau, une tomate et un demi-fromage de chèvre. Avec le couteau elle a coupé des rondelles de tomate et a étalé le fromage sur les tranches. Autarcique. On frappe à la porte. C’est elle. Je regarde le radio réveil d’ex-RDA. Il est dix-huit heures, le 17 août 1998 à Berlin. J’ouvre. Elle s’appelle Valentine. Je le sais, la fille de l’agence m’avait prévenu. - Bonjour. - Entrez, je vous en prie. 1m70, cheveux ondulés, des lèvres pulpeuses rose pâle sur une peau blanche d’albâtre. La négresse blanche, m’avait-on dit. Une fille saine de la campagne. Toutes sortes de rumeurs couraient. Elle aurait été secrétaire en Suisse, infirmière en Bolivie ou faisait ça pour une thèse d’ethnologie Longues jambes et chaussures compensées. J’hésitais un instant. La renvoyer, tout de suite ou commettre l’irréparable. - Laurent ROMIL, c’est bien ça ? demanda-t-elle, comme si elle percevait mon hésitation. Elle avait un léger accent. - Oui, c’est bien moi. Je lui souris. Elle déposa son sac à main sur le fauteuil à chevrons. Sur le sac était brodé un miroir dans lequel se reflétaient en abîme nos visages, comme dans un labyrinthe Ce qui se passa dans l’heure qui suivit entraîna son lot de conséquences. Non, pas ce à quoi vous pensez. Des conséquences profondes, sismiques, dont nous ne sortîmes indemnes, ni elle, ni moi. N’allez pas croire que j’abuse des superlatifs. Je vous le raconterai une autre fois, lorsque vous aurez gagné ma confiance, et après avoir bu avec vous un verre de ce vin étrange, dont je n’oublierai jamais le nom : Sève de lune. Fatales fractales Laurent STAERG fut interné à l’hôpital pénitentiaire de Dijon le 16 octobre 1976. Son transfert avait été motivé par des phénomènes troublants et répétitifs, rapportés par ses compagnons de détention. Le directeur de l’établissement pénitentiaire ne voulait pas s’embarrasser de gens border line. Lors son premier jour de détention, STAERG pulvérisa son bol en Arcopal contre le visage de son compagnon de cellule, pour une douloureuse question de confiture. Placé au mitard pour la durée maximale, il entreprit de décorer les murs grâce à ses déjections. Cela n’était qu’un début. Vingt ans plus tard, après avoir subi des traitements psychiatriques normaux, puis expérimentaux, STAERG quittait l’hôpital. Il fut rendu à la liberté sous l’identité de Laurent ROMIL avec un passeport de nationalité canadienne. Ce qu’il restait de sa mémoire, de sa vie d’avant, du crime qu’il avait commis, était parti dans les goulottes des lits à électrochocs. Pourquoi ce changement d’identité ? Lui même l’ignorait, puisqu’il était persuadé d’avoir toujours été Laurent ROMIL. Peut-être était-ce là un programme ingénieux de réinsertion sociale : pour redonner toutes ses chances à un ancien taulard, quoi de mieux que de lui offrir une nouvelle identité ? Mais officiellement, STAERG était mort lors de son incarcération. Le rapport du surveillant principal LEBRETON, dont ce n’était pas le quartier habituel, indiquait qu’à 3h30 le 15 octobre 1995, lors de son deuxième tour de ronde, il avait trouvé STAERG pendu dans sa cellule. Le substitut de permanence, pour qui c’était le premier pendu de nuit, se rappellerait toujours cette sortie nocturne à la maison centrale. Comme toutes les premières fois, on commet de petites erreurs. Personne n’avait eu l’idée de vérifier qui était réellement le pendu. Pas même le légiste. ROMIL devint un représentant en literie d’excellente réputation, son secteur couvrait le grand Nord, puis l’Europe du Nord. Il voyageait régulièrement jusqu’à Berlin et tirait une certaine fierté de son titre de VRP, vendeur représentant placier (il aimait se l’entendre prononcer à voix basse). Titre qui lui donnait, outre le sentiment d’appartenir à une vaste corporation, l’accès à des formules hôtelières avantageuses. Apprendre l’Allemand lui avait été d’une facilité déconcertante, au point qu’il se demanda s’il n’avait pas été germaniste dans une vie antérieure. A Berlin, il aimait résider à l’hôtel Bogota. Chambre 40. A 55 ans il envisageait de prendre sa retraite. Mis à part la vente de literie, il avait meublé ses longues soirées en hôtel à écrire. D’abord des tentatives de poèmes érotiques, inspirés par des clientes auprès desquelles il vantait les propriétés physiques des matelas à ressort, avec un art du second degré parfois partagé. Puis des nouvelles. Récits obscurs de changement de noms, de personnages multiples et récurrents. Depuis quelques mois il utilisait ses nombreux déplacements pour rédiger une œuvre plus complète. Cette activité devenait de plus en plus prenante, presque obsédante. Un soir de juin, après avoir bien arrosé un dîner entre représentants, il sorti pour une marche digestive. On ne le retrouva que le lendemain matin, assis sur un banc, un opinel enfoncé dans le ventre. Une semaine plus tard les gendarmes arrêtèrent un vagabond qui reconnut le meurtre de ROMIL. Le mobile n’était pourtant pas crapuleux : ROMIL portait toujours son portefeuille après sa mort. La prise des empreintes dactyloscopiques du vagabond ne permit pas de l’identifier immédiatement, pas plus que l’ADN. Aussi, on laissa tourner les données dans le système. L’affaire du meurtre du VRP étant quasi-résolue, le procureur de la République ouvrit, conformément aux prescriptions légales, une information judiciaire. Cette « ouverture d’information pour faits d’homicide commis sur la personne de Laurent ROMIL » avait en réalité pour but de « fermer des portes ». Le vagabond était en détention provisoire. Il posait de graves problèmes de discipline (il avait fait exploser un bol de soupe en Arcopal sur la face de son codétenu). Le juge d’instruction, Simon COSTA, avait eu un passé d’autodidacte dans la confection, et attachait une importance toute particulière à rendre aux victimes leur personnalité. Il n’était pas rare, en effet, qu’un dossier rende plus compte de la personnalité de l’auteur du crime que de celle de ses victimes. Cela pour une raison simple : les morts intéressent moins la justice que les vivants. Simon COSTA découvrit une victime sans famille et quasiment sans passé, à part son activité de vente de matelas et ses productions écrites. C’était la première fois qu’il était en présence d’une victime écrivain. Malheureusement pour lui, son destin maudit n’avait pas fait de Laurent ROMIL un auteur célèbre. Un vendeur de matelas s’est fait poignarder par un vagabond après une soirée professionnelle. Les localiers ne prirent même pas la peine de mentionner le passe-temps dévorant du VRP. Le juge entreprit la lecture exhaustive des œ u v r e s romiliennes. À part quelques friponneries qui témoignaient de certaines inclinations, son attention avait été captivée par un manuscrit inachevé. Il en conclut qu’il se trouvait en présence du dernier travail de ROMIL, comme devait le confirmer l’apprenti vendeur Roland RISON, auprès duquel Laurent ROMIL s’était confié. Ce document de quelques pages, lourdement raturé à certains endroits s’intitulait « Fatales fractales » et débutait de la manière suivante: « Laurent STAERG fût interné à l’hôpital pénitentiaire de Dijon le 16 octobre 1976. Son transfert avait été motivé par des phénomènes troublants et répétitifs, rapportés par ses compagnons de détention… »