Évaluation œnologique du bouchon de liège: réduction
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Évaluation œnologique du bouchon de liège: réduction
Transfert de Technologie et Amélioration de la Compétitivité du Secteur du Liège de l’Espace SUDOE Évaluation œnologique du bouchon de liège: réduction des organochlorés et apports de composés positifs dans le vin Évaluation œnologique du bouchon de liège: réduction des organochlorés et apports de composés positifs dans le vin Auteurs: ANTONIO PALACIOS GARCÍA JOSÉ IGNACIO SAN ROMÁN JORDI ROSELLÓ MIQUEL PUXEU JUAN-JOSÉ R. COQUE SERGIO MOUTINHO Coordination: JORDI ROSELLÓ Première édition: Juin 2015 © texte: les auteurs © edition: VITEC - Parc Tecnològic del Vi Réalisaton graphique: Gràficament ISBN: 978-84-606-9043-6 DL T 906-2015 Index Introduction................................................................................................................................. 5 Le problème de l’odeur de moisi du vin................................ 7 Antonio Palacios García et José Ignacio San Román Étude de l’origine du 2,4,6-trichloroanisole (TCA) dans le liège.................................................................................................. 19 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Symbios: un processus de bouillage du liège capable d’inhiber le développement de substances provoquant des déviations organolestiques.............................................................................................................. 33 Sergio Moutinho Étude du profil sensoriel des bouchons en liège naturel pour les vins tranquilles....................... 45 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Introduction Cette publication a été élaborée dans le cadre du projet SUBERVIN, dont l’objectif final est l’amélioration de la compétitivité, de la valeur ajoutée et du positionnement international du secteur du liège. La chaîne de production du liège a un client fondamental, l’industrie vitivinicole, principale destinataire de ses produits. La perte de parts de marché du bouchon de liège face aux bouchages alternatives implique la nécessité de valoriser l’industrie du liège, qui transmet par son produit des valeurs ajoutées allant du respect de l’environnement à la responsabilité sociale. Le projet prétend mettre à la portée des œnologues des données objectives et utiles sur les bienfaits de l’utilisation du bouchon de liège, recentrer les connaissances existantes sur la relation liège-vin, afin de mettre en valeur ses aspects positifs sans perdre de vue ces points faibles. Les composés organochlorés, présents occasionnellement dans le liège, constituent le principal enjeu d’amélioration pour les entreprises du secteur du liège L’odeur de moisi est une déviation aromatique provoquée par des composés présents ou non dans le liège et qui peuvent être transférés au vin après la mise en bouteille. Ils provoquent des arômes désagréables fréquemment décrits comme des 5 INTRODUCTION odeurs de champignons, d’humidité, et de terre humide. L’intérêt d’étudier l’odeur de moisi et ces causes est justifié par les incidences économiques que cela entraîne pour le secteur vitivinicole et pour le secteur du liège lui-même. Les trois premiers chapitres de cette publication abordent le problème complexe de la présence d’organochlorés dans le liège de trois points de vue différents. Dans le premier, nous présentons le problème en insistant particulièrement sur l’impact sensoriel du TCA sur le vin. Dans le second chapitre, nous étudions l’origine du TCA dans le liège à partir de l’analyse d’autres composés organochlorés qui apparaissent simultanément. Dans le troisième chapitre, nous présentons la méthode Symbios, une méthode préventive qui inhibe la formation d’organochlorés dans le liège. Dans le dernier chapitre, nous déterminons le profil aromatique des bouchons en liège naturel à partir de la détection des composés positifs présents dans le liège et qui peuvent contribuer à la qualité sensorielle des vins. L’analyse des composés volatils du liège fournit une longue liste de composés pouvant avoir un effet positif sur le vin. Nombre de ces composés sont des substances aromatiques d’origine naturelle et qui, dans de nombreux cas, proviennent de la dégradation des polymères composant le liège. L’origine géographique peut conditionner leur concentration dans le bouchon fini, mais les techniques utilisées pour la transformation et le bouillage du liège provoquent entre autre, une augmentation significative de la concentration en vanilline. Le liège contient également une grande quantité de composés phénoliques de faible masse moléculaire, principalement des aldéhydes phénoliques, des acides et des ellagitanins, présents aussi dans le bois de chêne-liège qui jouent un rôle important lors du vieillissement du vin. Cette publication apporte des données objectives sur la qualité du liège, dans le but de montrer à l’œnologue, au travers du liège, un outil à sa disposition dans le processus d’élaboration et d’amélioration organoleptique de ses vins. 6 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN et Antonio Palacios García José Ignacio San Román LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN Antonio Palacios García1 et José Ignacio San Román2 1 Laboratorios Excell Ibérica, C/ Planillo Nº 12, Pabellón B; 26006 Logroño, Espagne, www.labexcell.com. E-mail: [email protected] 2 Département de Physiologie et de Pharmacologie, Universidad de Salamanca. Bâtiment du Département, Campus Miguel de Unamuno. 37007 Salamanca, Espagne. Introduction Parmi les chloroanisoles identifiés comme source du défaut défini comme une «odeur de moisi», le 2, 4, 6-trichloroanisole (TCA) est l’un des contaminants majeurs. Dans le domaine du vin et des spiritueux, la présence de TCA a été associée la plupart du temps à des problèmes de contamination des bouchons de liège, connue sous le nom de «goût de bouchon» ou plutôt dénommée «odeur de moisi», comme l’indique le titre du chapitre. L’origine du TCA dans le liège a fait l’objet d’un grand nombre de recherches et il existe de nombreuses publications sur les différentes origines possibles du 2, 4, 6-trichlorophénol (TCP), le précurseur direct du TCA, dans les planches et les bouchons en liège. Les conditions de transformation du TCP en TCA sur la microflore du liège sont bien connues. Les conditions de formation de ces contaminants organohalogénés ont été aussi plus ou moins élucidées dans l’environnement forestier ou au cours du cycle de fabrication des bouchons. En plus, les conditions de migration du TCA dans le vin sont parfaitement connues et l’on a développé des techniques analytiques du TCA tels que des instruments routiniers de contrôle qualité lors de l’achat et de l’utilisation des bouchons dans la cave. D’autre part, les cas de contamination des vins et des spiritueux par TCA sans contact avec le liège contaminé sont moins fréquents, mais relativement faciles à trouver. Dans cet article, nous pourrions mettre en évidence des centaines de cas dans l’industrie vitivinicole mondiale avec l’existence de défauts olfactifs dans les différents vins présentant un aspect «moisi», transmis par le bois de chêne des fûts 8 Antonio Palacios García y José Ignacio San Román pendant le vieillissement du vin, ou par des matériaux intrinsèques ou extrinsèques de la cave agissant comme des vecteurs indirects via l’atmosphère ou directs quand ils agissent par contact. Nous pourrions aussi rapporter des cas où le véhicule du contaminant est l’eau utilisée pour le nettoyage de la cave, qu’elle provienne de puits ou de sources naturelles ou dans certains cas, de l’eau du réseau municipal contaminé par des halophénols et des haloanisoles. Les problèmes environnementaux se concentrent principalement dans les salles de vieillissement et de maturation du vin. Cela est dû au fait que celles-ci présentent généralement une ventilation moins importante et des structures-supports des fûts et des bouteilles en vin. Cette situation est particulièrement préoccupante, car dans ces salles, on conserve les vins qui requièrent un plus grand investissement, qui s’adressent à des marchés plus exigeants et grâce auxquels on espère obtenir de plus gros revenus d’un point de vue financier. Il existe une situation sérieuse de risque pour ces vins, car la contamination environnementale s’absorbe et se concentre dans les matériaux poreux et plastiques d’usage courant dans les caves, tels que les bois de construction, les murs, sols, bois de chêne (fûts, douelles, copeaux), bentonite, terres de filtration, bouchons en liège et en silicone, cartons, briques, tuyaux, etc., qui en étant en contact direct ou indirect avec le vin l’altèrent. Parfois, il ne s’agit pas seulement de TCA, mais de 2,4,6-tribromoanisole (TBA), plus caractéristique de la contamination environnementale. Est-ce un problème exclusif du vin et des caves ? Tout au long de l’histoire culinaire, les consommateurs ont vu s’altérer les propriétés positives de certains aliments en raison de la présence de substances entraînant un mauvais goût et qui peuvent réduire drastiquement la palatabilité des aliments et des boissons. Vu que certaines de ces substances chimiques contaminantes apparaissent dans des concentrations très faibles, l’identification des substances responsables est très limitée d’un point de vue scientifique. L’un des composés les plus puissants responsables du mauvais goût/odeur identifiée jusqu’à cette date est le TCA, connu en particulier comme élément provoquant ce défaut dit de «l’odeur de moisi» dans les vins. Mais le vin n’est incontestablement pas le seul dans ce cas. Curieusement, le TCA se retrouve aussi dans les pommes, les raisins secs, le poulet, les crevettes, les cacahuètes, les noix, le saké, le thé vert, la bière et le whisky, entre autres, ainsi que dans différents produits emballés: c’est pourquoi l’industrie alimentaire devra faire par9 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN Figure 1: cagette de bois classique pour les fruits avec des pommes avec une contamination potentielle par anisoles. ticulièrement attention pour éviter cette contamination. Cela ne s’est pas produit jusqu’à présent et l’on ne prend pas non plus en compte la détérioration organoleptique que subissent les aliments contaminés et qui sont par conséquent privés de leurs qualités sensorielles caractéristiques. De nombreux lieux publics tels que les hôtels, les restaurants, les hôpitaux, les hangars à vêtements et d’autres établissements ayant des activités commerciales diverses devraient aussi se demander si l’un des éléments pouvant déterminer l’échec de l’activité n’est pas cette odeur «d’humidité», de «sciure mouillée» qui envahit de façon permanente le local, et auquel on finit par s’habituer et qui «disparaît» même quand on subit des expositions continues; mais qui rompt le «charme sensoriel» de celui qui pénètre subitement dans l’établissement et qui remarque quelque chose d’étrange sans y faire très attention. Physiologie de l’impact sensoriel du TCA chez l’homme Récemment, des chercheurs japonais ont publié dans une revue scientifique spécialisée (PNAS) un travail très novateur par rapport à l’effet olfactif du TCA sur le plan physiologique, au sujet duquel nous formulerons certaines divergences d’opinions un peu plus loin. Il s’agit d’Hiroko Takeuchi, biophysicien de l’université d’Osaka, et qui est à la tête du groupe de chercheurs ayant étudié la sensibilité des cellules réceptrices olfactives individuelles au TCA. L’étude a été réalisée sur des cellules olfactives isolées de salamandres en raison de leur énorme taille, trois fois plus grande que celles des êtres humains, ce qui a rendu possible la mesure des courants électriques générés dans les membranes cellulaires, après avoir stimulé les récepteurs moléculaires correspondants, technique connue sous le nom d’élestroscopie avec fixation de membranes ou patch-clamp en anglais. Ces courants 10 Antonio Palacios García et José Ignacio San Román électriques sont générés par le flux d’ions de calcium qui traversent la membrane cellulaire des canaux non spécifiques qui laissent passer aussi bien le Na+, que le Ca2+ et le K+. Dans des conditions physiologiques, quand ces canaux s’ouvrent, le Na+ et le Ca2+ pénètrent dans la cellule, en même temps que ressort une petite quantité de K+. Comme l’entrée de charges positives prédomine, la cellule se dépolarise et, si cette dépolarisation est suffisante, des potentiels d’action se produisent. Secondairement, l’entrée de Ca2+ provoque l’activation des canaux de Cl−, de sorte que le Cl− sort de la cellule, ce qui contribue à la dépolarisation. Les arômes et les goûts indésirables causés par la présence de TCA sont connus depuis longtemps en œnologie, car ils annihilent les qualités positives des vins. Cependant, la nouveauté apportée par ce groupe de travail réside dans le fait qu’ils ont démontré que la molécule de TCA est capable d’atténuer les signaux olfactifs suite à la suppression des stimuli reçus sur les canaux régulés par les nucléotides cycliques (CNG), sans susciter alors aucune réponse olfactive au niveau du cerveau. Ce qui veut dire tout simplement que l’on subit une annihilation momentanée et réversible du sens de l’odorat. Selon ces données, le principal problème du TCA alors ne serait pas son odeur, mais le fait qu’il soit capable d’inhiber la réponse olfactive de beaucoup d’autres substances. Non seulement il sent luimême mauvais, mais il annule en plus les arômes positifs du vin. Nous sommes d’accord sur le fait que le TCA peut non seulement être détecté dans l’eau, même dans l’environnement, mais aussi que l’on peut l’identifier très facilement en raison de son odeur caractéristique de moisi et d’humidité. Si l’on peut le détecter et l’identifier dans l’eau et si celle-ci est incolore, insipide et inodore, cela veut dire qu’il est capable de stimuler certains récepteurs olfactifs. Cela est en désaccord avec le travail présenté ici, car le groupe japonais ne trouve pas de réponse au TCA dans ses cellules: pour peu que le sens de l’odorat fonctionne chez les salamandres de manière semblable à son fonctionnement chez l’homme, cela n’est pas surprenant, car seulement une partie des neurones olfactifs exprimeront le récepteur spécifique qui reconnaît le TCA et, peut-être, l’expérience repose-t-elle sur un neurone sans réponse. En général, on pense que les composés avec une mauvaise odeur/ un mauvais goût provoquent des odeurs exogènes désagréables en excitant des récepteurs olfactifs spécifiques, se traduisant dans des signaux qui s’interprètent comme de mauvaises odeurs au niveau cérébral. Cependant, ces chercheurs ont découvert que la molécule de TCA ne génère pas de réponses excitatrices sur les cellules réceptrices olfactives individuelles (ORC), mais elle exerce en revanche 11 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN Figure 2. Schéma du représente la membrane cellulaire des récepteurs sensoriels avec différents types de canaux cationiques. un puissant phénomène de suppression dans les canaux régulés par les nucléotides cycliques (CNG) de ces cellules réceptrices. Vu que les canaux CNG jouent un rôle clef dans la transduction olfactive, la suppression de ceux-ci suggère une réduction dans le signal des odeurs endogènes au lieu d’un effet d’addiction ou d’amplification du signal des odeurs exogènes. Ce qui signifie une «cécité» transitoire au niveau de la perception des arômes qui peuvent nous arriver de l’extérieur. Figure 2. De façon surprenante, le TCA a exercé un effet suppresseur beaucoup plus puissant sur les canaux des récepteurs CNG (100-1000 fois plus) que d’autres agents qui fonctionnent comme des masquants olfactifs très connus et amplement utilisés en parfumerie, comme le cisdiltiazem, qui agit comme un bloquant et le géraniol (arôme de géranium), un puissant agent masquant que est utilisé d’habitude dans les parfums. Cela peut expliquer l’arôme puissant et enivrant que dégagent certains vins de la variété des vins de Muscat, riches en géraniol. Ledit travail décrit également la grande puissance répressive en matière d’intégration des signaux olfactifs temporaires et de la lente récupération de l’effet suppresseur causé par le TCA. La puissance suppressive sur les canaux CNG au niveau de la détection humaine de molécules analogues au TCA, comme le TBA et ses précurseurs (halophénols) a été aussi identifiée. Le TCA équivaut au TBA dans son intensité, qui est beaucoup plus grande que le TCP; précurseur du TCA. Ces découvertes expliquent pourquoi le TCA et le TBA sont capables de fonctionner comme de puissants agents masquants et bloquants olfactifs, réduisant l’intensité de la perception des autres arômes propres à la matrice ou à l’environnement où ils sont situés, mais elles n’expliquent pas pourquoi dans les vins contaminés par ces molécules l’on identifie facilement des arômes de moisi et d’humidité. Cette étude explique partiellement pourquoi les vins contaminés avec des haloanisoles, en plus de paraître extrêmement neutres au niveau 12 Antonio Palacios García et José Ignacio San Román Inhibition relative des arômes, n’ont qu’une odeur d’humidité ou de moisi, alors que disparaît totalement tout autre arôme positif, comme les touches fruitées ou boisées, même quand on retrouve des concentrations en dessous des seuils olfactifs définis pour le TCA et le TBA selon la bibliographie. De façon surprenante, dans ce travail, la suppression du signal se produit même avec des concentrations extrêmement faibles en TCA (niveau attomolaires, c’est-à-dire de 1.10-18 moles, trois millions de fois plus petit qu’une mole). La forte sensibilité au TCA s’est associée à l’intégration temporaire de l’effet de la suppression. On a confirmé aussi le puissant effet suppresseur olfactif à cause du TCA et de composés similaires, cela est relié à son caractère lipophilique, quantifié par le coefficient de partage n-octanol /eau à un pH de 7,4, ce qui suggère que le canal de suppression est influencé par l’irruption du TCA sur la bicouche lipidique des membranes plasmatiques des cellules réceptrices. L’intensité de l’effet suppresseur du TCA dépend aussi de sa concentration. Vu que le TCA n’est pas un bloquant d’un simple canal, la dose de suppression olfactive ne peut pas s’ajuster à l’équation de Michaelis-Menten, elle s’ajuste à une régression linéaire sur l’échelle logarithmique, ce qui explique sa puissance de destruction sur un intervalle étendu de concentrations, depuis le niveau attomolaire jusqu’aux concentrations en nanogrammes/l. La concentration en TCA est capable de produire la suppression sur les cellules réceptrices ORC. Dans l’expérimentation décrite, elle a été de 10 aM, ce qui la même chose que 0,2 femtogramme/l (1·10-12 mg/l). [TCA] (M) Figure 3: Mesures d’intensité du courant électrique et effet suppresseur de la molécule de TCA sur les récepteurs olfactifs des salamandres. Le point rouge indique le seuille olfactif typique de détection dans dégistateurs entraînés, et le point brun celle la population générale. 13 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN De nouveau, à ce niveau, on peut formuler des doutes plus que raisonnables concernant ces résultats. D’une part, ils illustrent le fait que le TCA à des concentrations de 1·10-13 M n’a plus aucun effet statistiquement significatif. Alors, comment est-il possible qu’il en ait pourtant un, en utilisant une méthode différente de stimulation, à 1·1018 M? Il est évident que l’on ne connaît aucune substance possédant des actions biologiques à cette concentration; ce serait une première, c’est pourquoi il faut reconsidérer l’exactitude de certains résultats affichés dans la publication japonaise. Conséquences de l’impact du TCA sur les caves et pendant la consommation du vin De tous les organes des sens, l’odorat se distingue par la rapidité avec laquelle il s’adapte au stimulus. Cela est du fait que, quand les cellules olfactives se sont «habituées» (phénomène d’habituation) à une certaine odeur, elles cessent de la transmettre au cerveau. Cette facilité à cesser de percevoir une odeur ne constitue pas pourtant une limitation vraiment importante du quotidien des êtres humains, mais elle peut néanmoins constituer une limitation très importante pour la découverte d’une éventuelle contamination de la cave et, bien sûr, pour une bonne dégustation du vin au moment de sa consommation hédonique. D’autre part, on estime que parmi toutes les odeurs perçues, 75 % sont des odeurs désagréables, c’est pourquoi l’habituation du sens de l’odorat est un avantage dans la majorité des cas. • Contamination environnementale de la cave: Si jamais l’on est soumis en continu à l’impact d’une atmosphère contaminée par TCA, cette molécule va provoquer avec sa présence constante une habituation du sens de l’odorat, qui n’émettra pas de signaux indiquant sa présence, c’est pourquoi elle passera inaperçue sans éveiller de soupçons qui nous obligeraient à remédier au grave problème subi par l’atmosphère de la cave. Cela est dû au fait que la perception de certains agents chimiques peut être altérée par des contacts préalables à ceux-ci, en développant une tolérance quand l’exposition à un produit fait diminuer la réponse aux expositions postérieures. En résumé, le TCA arrive à ce que nous nous habituions à sa présence sans nous déranger, ce qui nous fait penser que le problème n’existe pas vraiment et que c’est juste le fruit de l’imagination des autres. Un problème ajouté à la contamination environnementale est le fait que le vin est produit 14 Antonio Palacios García et José Ignacio San Román depuis le départ avec une légère contamination en anisoles, c’est pourquoi toute source externe additionnelle, comme peut l’être un lot de liège avec un problème de contamination, va énormément augmenter la fréquence des bouteilles affectées par un contenu en TCA supérieur au seuil de détection, car l’on part d’une base avec une présence en arrière-plan, mais constante dans toutes les bouteilles. Voilà pourquoi il est important de réaliser des contrôles atmosphériques périodiques de possibles contaminants environnementaux par le biais de pièges constitués de fibres spécifiques pour les anisoles et leurs précurseurs. • Contrôle qualité des bouchons ou des fûts contaminés: c’est une pratique habituelle dans les caves pour diagnostiquer la présence de TCA dans le vin, dans les matériaux en liège et dans le bois par le biais de la dégustation et de l’analyse sensorielle. Dans le cas particulier des anisoles, nous avons un problème évident de suppression temporaire quand notre glande pituitaire olfactive entre en contact avec la molécule, en annihilant jusqu’à sa récupération, c’est pourquoi l’on a besoin d’un temps de repos après avoir reçu le stimulus. L’adaptation olfactive se produit quand le stimulus est constant ou quand il se répète rapidement, ce qui fait qu’il s’accompagne d’une réponse chaque fois plus réduite. Par exemple, une exposition brève aux dissolvants diminue de façon notable, mais passagère, la capacité de détection de ceux-ci. L’adaptation a lieu aussi quand s’est produite une exposition prolongée à des concentrations faibles ou alors rapidement, avec certains agents chimiques, en présence de concentrations très élevées. Ce dernier peut provoquer une «paralysie» olfactive rapide et réversible. Pour cette raison, il faut toujours accompagner l’évaluation sensorielle des vins et, le cas échéant, les contrôles sensoriels des bouchons par des analyses chimiques réalisées par chromatographie en phase gazeuse et spectrométrie de masse, avec des appareils technologiques qui ne subissent pas ces phénomènes d’habituation et de suppression sensorielles. • Vente et consommation du vin: le défaut appelé à tort «odeur de bouchon» que nous devrions appeler «odeur de moisi» est l’unique défaut négociable a priori pour refuser un vin à table au restaurant ou dans une boutique spécialisée. Il s’agit aussi d’un grave problème au niveau de la distribution, qui provoque des conflits entre les producteurs et les distributeurs du monde entier. Il existe d’autre part un consensus au niveau des concentrations en TCA portant atteinte aux propriétés sensorielles du vin, avec 15 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN des barèmes approximatifs de 3-4 nanogrammes/l de TCA pour les experts et les goûteurs entraînés et de 8-9 nanogrammes/l pour les consommateurs. Ces seuils sensoriels peuvent être définis par des dégustations triangulaires avec des panels composés d’un nombre important de goûteurs et de consommateurs. Le seuil de détection sensorielle indique la concentration à laquelle nous percevons quelque chose de différent par rapport à un échantillon témoin, mais aussi celle à laquelle nous sommes capables de définir à quoi est due la différence. Cependant, dans le cas du TCA et des molécules équivalentes, l’altération organoleptique se produit au niveau de leur concentration molaire, comme nous avons pu le vérifier, en raison de leur effet suppresseur sur les cellules réceptrices olfactives. Par conséquent, afin de profiter du vin dans toute son intensité, il ne s’agit pas seulement de dépasser ou non certaines concentrations, mais il faut qu’elles soient totalement absentes. Toutefois, les seuils définissent des concentrations avec un risque commercial et ils restent valables dans le cas des contrôles de qualité, aussi bien des bouchons que des vins. Il ne faut pas confondre le plaisir hédonique de la consommation du vin avec des concepts techniques qui définissent le problème d’un point de vue professionnel. Conclusions • La présence de contaminants dans la cave constitue un problème grave qui peut affecter la qualité des vins, car le vin, en raison de sa condition hydro-alcoolique, absorbe très facilement tout contaminant capable de se volatiliser à basse température et de se déplacer à cause de l’humidité relative. La contamination des matériaux stockés dans une atmosphère contaminée peut être concentrée dans le temps. Face au TCA, notre système sensoriel olfactif ne nous permet pas de détecter le problème de nous-mêmes, voilà pourquoi un contrôle strict de l’atmosphère des zones sensibles de la cave est nécessaire. Aujourd’hui, il existe des systèmes spécifiques d’échantillonnage de dernière génération basés sur des polymères absorbants (fibres), beaucoup plus sélectifs que les pièges à bentonite. • Le contrôle systématique des matériaux de construction utilisés dans les caves, et le contrôle des biens de production œnologiques est incontournable pour éliminer de potentielles sources de contamination et pour assurer l’absence d’haloanisoles dans le vin par 16 Antonio Palacios García et José Ignacio San Román la suite. Il existe des techniques pour mesurer le risque de contamination des fûts neufs et des bouchons en général et en TCA en particulier. Lors de l’exportation de matériaux sur de longues distances, en particulier lorsque des conteneurs maritimes sont utilisés, il est également indispensable de procéder à un contrôle environnemental avant leur chargement. • Les limites du consensus pour définir à partir de quelle concentration en TCA ou en TBA nous avons une atteinte à l’encontre des caractéristiques sensorielles du produit ne sont pas tout à fait claires, pour définir leur présence, les seuils de détection publiés dans la bibliographie sont effectivement valides. Cependant, au regard de résultats scientifiques montrés ici, le phénomène de la suppression et donc l’inhibition olfactive peuvent altérer la perception des arômes positifs d’un vin à partir de concentrations extrêmement faibles, mais assurément pas autant que l’indique le travail publié récemment par le groupe japonais. Bibliographie [1] Álvarez-Rodríguez, ML. 2003. Análisis de la producción de 2,4,6-tricloroanisol por hongos filamentosos aislados de corcho. Tesis Doctoral. Facultad de Ciencias. Universidad de Extremadura. [2] Amon, J.M., Vandeepeer, J.M., Simpson, R.F. 1989. Compounds responsable for cork taint. Australian and New Zealand Wine Industry Journal, 4, 62-69. [3] Buser, H.R., Zanier, C., Tanner, H. 1982. Identification of 2,4,6-trichloroanisole as a potent compound causing cork taint in wine. Journal of Agricultural and Food Chemistry, 30, 359-363. [4] Chatonnet, P., Guimberteau, G., Dubourdieu, D., Boidron, J.N. 1994. Nature et origen des odeurs de moisi dans les caves. Incidence sur la contamination des vins. Journal International des Sciences de la Vigne et du Vin, 28, 131-151. [5] Chatonnet, P. 2004. Índole, origen y consecuencia de la presencia de anisoles en el mundo vinícola. À: Informe técnico: anisoles y Brettanomyces. Causas, efectos y mecanismos de control. Pag.9-19. Fundación para la Cultura del Vino (ed.). Madrid. [6] Francis, L., Field, J., Gishen, M., Valente, P., Lattey, K., Hoj, P., Robinson, E., Godden, P. 2003. The AWRI closure trial: sensory evaluation data 36 months after bottling. Australian and New Zeland Grapegrower and Winemaker, 475, 59-64. 17 LE PROBLÈME DE L’ODEUR DE MOISI DU VIN [7] Hiroko, T., Hiroyuki, K., Takashi, K. 2013. 2,4,6-Trichloroanisole is a potent suppressor of olfactory signal transduction. www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/ pnas, 1-6. [8] Howland, P.R., Pollnitz, A.P., Liacopoulos, D., McLean, H.J., Sefton, M.A. 1997. The location of 2,4,6-trichloroanisole in a batch of contaminated wine corks. Australian Journal of Grape and Wine Research, 3, 141-145. [9] Takeuchia, H., Katoc, H., Kurahashia, T. 2013. 2,4,6-Trichloroanisole is a potent suppressor of olfactory signal transduction. Proceedings of the National Academy of Sciences, September 16, 2013, doi: 10.1073/ pnas.1300764110. 18 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Jordi Roselló1, Miquel Puxeu1 et Juan-José R. Coque2 1 VITEC - Parc Tecnològic del Vi, Route de Porrera, Km.1, 43730 Falset, Espagne, www.vitec.cat E-mail: [email protected] 2 Instituto de Investigación de la Viña y el Vino, Universidad de León, Avenue de Portugal, 41, 24071 León, Espagne Introduction Le liège, tiré de l’écorce du chêne-liège (Quercus suber L.), est reconnu comme la méthode la plus efficace pour fermer des bouteilles de vin pour permettre son bon développement et vieillissement. Cependant, parce que c’est un produit naturel, le bouchon en liège peut présenter quelques défauts parmi lesquels le problème connu sous le nom de goût de bouchon ou odeur de moisi. Il consiste dans l’apparition dans le vin de métabolites d’origine microbienne qui apparaissent sur le bouchon en liège, et que ce dernier donne au vin après la mise en bouteille, en entraînant la contamination du vin par des arômes indésirables, souvent définis comme des arômes d’humidité, de terre humide ou de champignons [1]. Ces arômes masquent les arômes naturels des vins, en modifiant négativement leurs propriétés organoleptiques naturelles et en empêchant leur commercialisation, face au rejet des consommateurs, ce qui génère évidemment des pertes économiques pour le secteur vitivinicole [2]. Bien que plusieurs métabolites microbiens provoquent l’odeur de moisi, tels que le gaïacol, la géosmine, le 2-méthylisobornéol, les pyrazines, etc., le principal agent responsable de ce défaut est le 2,4,6-trichloroanisole (TCA), car il a été identifié dans plus de 80 % des vins affectés par ce défaut [3]. Le TCA à des concentrations très faibles (1,5-3 ng /l) est capable de donner aux vins un arôme désagréable de champignons ou de moisi. Actuellement, il n’y a pas de traitement totalement efficace pour éliminer la contamination en haloanisoles du liège, bien que l’industrie du liège fasse de grands efforts en matière de recherche pour tenter 20 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque de minimiser le problème. Parmi les recommandations que réalisent les entreprises qui fabriquent le liège des bouchons, on peut mentionner celles-ci: • Application des standards de qualité qui minimisent les possibilités de contamination par chloroanisoles. • Éviter l’introduction dans les installations industrielles de matériaux contaminés, essentiellement du bois traité au pentachlorophénol (PCP) ou des peintures et vernis contenant du 2,4,6-tribromophénol (TBP). De même, les entreprises appliquent différentes stratégies technologiques (protégées par un brevet dans la plupart des cas) dont l’objectif est l’élimination partielle ou totale du composé TCA, les plus représentatives étant celles-ci: • Application de vapeur, d’eau sous pression ou de mélanges hydro-alcooliques pour extraire les composés présents dans le liège. • Extraction à base de CO2 à l’état supercritique, qui selon des études indépendantes a donné de bons résultats. L’inconvénient de cette technique est que l’on peut pour l’instant l’appliquer seulement au liège broyé. • Stérilisation complète du bouchon de liège à partir du développement d’un accélérateur d’électrons, éliminant les micro-organismes qui pourraient produire le TCA. Toutes ces stratégies de réduction du TCA ont deux inconvénients majeurs, tout d’abord, elles n’éliminent pas le problème, parce qu’elles parviennent seulement à le réduire dans une certaine proportion, et parce qu’elles sont principalement appliquées sur du liège broyé. Parallèlement au développement industriel de méthodes curatives, des progrès dans la compréhension de l’origine du TCA dans le liège permettront la conception et la mise en œuvre de stratégies de prévention pour éviter l’apparition du problème. L’origine du TCA dans le liège suscite une forte controverse et a fait l’objet de plusieurs publications [4, 5]. Les hypothèses actuellement acceptées sont les suivantes: • Synthèse chimique: Formation de 2,4,6-trichlorophénol (TCP) à partir des faibles niveaux de chlore et de phénols présents dans l’environnement. Biométhylation subséquente et accumulation du TCA qui en résulte dans le liège. 21 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE • Déshalogénation du PCP anthropique par l’action de microorganismes. • Utilisation de pesticides dans la forêt comportant du TCP. Biométhylation subséquente et accumulation dans le liège. • Utilisation du chlore dans le processus de fabrication. •Biosynthèse de novo des composés organochlorés. La synthèse chimique des chlorophénols Burttschel [5] a indiqué dans sa publication que 2,5 équivalents de chlore réagissent avec le phénol dans une solution aqueuse pour former des mélanges de 2-chlorophénol et de 4-chlorophénol (composants mineurs), du 2,4-dichlorophénol et du 2,6 -dichlorophénol et du TCP comme composant majoritaire. Ces réactions sont affectées par le pH, avec un pH optimum de 8. Aucun phénol méta-substitués ni tétrachlorophénol ni pentachlorophénol n’a été détecté. Le chlore est présent dans l’eau du réseau domestique, dans les produits de nettoyage et d’assainissement. Il est capable de pénétrer dans les systèmes de collecte des eaux usées où il peut réagir avec des phénols dérivés de matériaux végétaux, en offrant les conditions adéquates à la production de chlorophénols avec jusqu’à 3 atomes de chlore. Le TCP peut également se former à partir de l’incinération de matières organiques, ce qui contribue à la présence de chlorophénols dans l’environnement et ce qui lui offre la possibilité de s’accumuler dans les tissus de plantes vivaces. Dégradation des chlorophénols dans l’environnement Les chlorophénols avec le plus grand nombre d’atomes de chlore (TCP, TeCP et PCP) ont été fabriqués et utilisés avec de nombreux objectifs depuis les années 1970, depuis que les entreprises DOW et Monsanto ont introduit le PCP comme conservateur pour le bois en 1936. Le PCP a été utilisé en tant que biocide sous les noms commerciaux de Dowcide 2S, Omal et Phenaclor. Le PCP est le biocide le plus efficace parmi ces trois organochlorés, en raison de sa plus grande toxicité et persistance. Généralement, les préparations à base de PCP sont des mélanges avec 3-10 % de TeCP et des proportions mineures de TCP (comme des sous-produits), mais elles ne contiennent pas de dichlorophénols. Une quantité estimée à 200 000 tonnes de chlorophénol a été utilisée chaque année dans le monde à partir des années 1970, la moitié étant du PCP. Les chlorophénols ont été employés dans l’agriculture en tant que biocides (herbicides, fongicides et insec22 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque ticides), dans l’industrie comme conservateurs pour le bois, en particulier le PCP comme thermicide, comme agent antimicrobien dans les tours de refroidissements, dans les adhésifs, les peintures au latex, les revêtements des boîtes destinées aux aliments. Suite à la synthèse des composés chlorés et à leur utilisation comme biocides, les chlorophénols se sont accumulés dans les cours d’eau et dans la terre, même dans des zones à l’écart. L’utilisation de biocides chlorophénoliques a été interdite ou restreinte depuis les années 1980. La biodégradation des chlorophénols a été étudiée en tant que méthode de biorestauration des sols fortement contaminés par le PCP et les phénols connexes. Plusieurs micro-organismes se sont montrés capables de dégrader ces composés bien que les conditions nécessaires soient improbables dans la nature. Plusieurs articles expliquent comment fonctionnent les traitements de décontamination des sols en employant des micro-organismes capables de dégrader les chlorophénols. Les techniques utilisées pour activer ces micro-organismes sont l’exposition à des composés en rapport, mais avec une toxicité moindre, l’introduction d’oxygène et de nutriments dans l’environnement et, si possible, l’augmentation de la température. Plusieurs sortes de bactéries aérobies sont capables de dégrader les chlorophénols en introduisant un groupe hydroxyle en position para- par rapport au groupe hydroxyle présent afin de produire la chlorohydroquinone correspondante; ensuite, on élimine le chlore de la molécule et enfin l’on rompt l’anneau aromatique pour produire du méthane et du dioxyde de carbone. La susceptibilité de la dégradation des chlorophénols se réduit quand augmente le nombre d’atomes de chlore. La position des atomes de chlore dans la molécule, affecte également la susceptibilité, les composés présentant des chlores en position méta- par rapport au phénol présentent une plus grande résistance à la dégradation. Les bactéries anaérobies utilisent la déchloration pour dégrader les chlorophénols, les atomes de chlore étant remplacés par des atomes d’hydrogène. La vitesse de dégradation du PCP et du TCP sont similaires dans des conditions anaérobies. Mikesell et Boyd [7] démontrent la formation de TeCP et de TCP comme produits intermédiaires de la dégradation du PCP conjointement à d’autres chlorophénols et chloroanisoles. Puhakka et Melin [8] montrent que la déshalogénation du PCP dans des conditions anaérobies produit des dichlorophénols et monochlorophénols. Bryan et Schultz [9] énumèrent les 25 métabolites de la dégradation du TCP mais ni le TCP ni le TCA ne sont présents. En général, les composés produits à partir du PCP ont tendance à retenir les atomes de chlore en position méta- par rapport au groupe 23 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE hydroxyle et il n’y a production ni de TCA ni de TCP en tant que composés majoritaires. Les champignons basidiomycètes sont les principaux responsables du recyclage de la matière organique d’origine végétale en raison de leur capacité à dégrader l’hémicellulose, la lignine et la cellulose. Les champignons basidiomycètes sont capables de dégrader les chlorophénols anthropogéniques et, pour cette raison, ils ont été utilisés pour le traitement des sols contaminés par les biocides. Ce sont des organismes efficaces pour transformer une vaste gamme de composés chlorés par le biais de réactions d’oxydo-réduction. Les enzymes extracellulaires telles que les peroxydases et les laccases sont actives dans la dégradation des lignines et elles sont considérées comme responsables de la dégradation des organochlorés. Ces champignons sont capables de transformer le PCP et le TCP en p-benzoquinone qui en résulte, puis, par la suite, en p-benzohydroquinone. Sous certaines conditions, ces métabolites peuvent être minéralisés en dioxyde de carbone, mais dans d’autres cas, ils sont partiellement métabolisés et ils s’incorporent à ces produits intermédiaires à l’humus du sol. L’utilisation de biocides dans la forêt Des biocides élaborés à partir de PCP et de 2,3,5,6-tétrachlorophénol (TeCP) et des TCP ont été utilisés dans la forêt dans le passé (jusque dans les années 1980). Dans de nombreux cas, le liège appartient à un système mixte dans lequel sont produits des produits forestiers, agricoles et d’élevage dans un même espace, ce qui peut impliquer une exposition accrue du liège aux produits agrochimiques. La O-méthylation des chlorophénols est un mécanisme commun utilisé par les microorganismes pour réduire la toxicité de ces composés. Certains basidiomycètes sont capables de transformer les chlorophénols, y compris le PCP, en leurs esters méthyliques correspondants. Certaines bactéries peuvent produire la O-méthylation, mais pas aussi rapidement ni aussi efficacement que certains champignons. Beaucoup de micro-organismes présents dans le liège ont cette capacité. Formation de chlorophénols dans le processus de production du liège Il y a deux processus qui peuvent conduire à la formation de chlorophénols dans le liège: le bouillage du liège dans de l’eau contenant du chlore et le rinçage des bouchons avec de l’hypochlorite. Les planches de liège sont extraites de l’arbre et bouillies, sachant qu’actuellement l’utilisation des eaux chlorées est interdite par le Code international 24 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque des Pratiques Bouchonnières [6]. Avant 1990, de nombreux bouchons ont été traités avec une solution d’hypochlorite de calcium pour blanchir la surface des bouchons et améliorer leur aspect. Ce traitement a disparu en raison des niveaux élevés de TCP qui pouvaient se former dans le liège avec le risque dérivé de production de TCA en présence de la microflore associée au liège. Biosynthèse de novo des composés chlorés Différentes études montrent qu’il y a plus de 3700 composés organohalogénés, principalement chlorés et bromés, qui sont produits par des organismes vivants, depuis des composés très simples jusqu’à des structures très complexes. Les champignons basidiomycètes sont une source importante de ces composés organochlorés dans les atmosphères terrestres. Ils produisent une grande quantité de chlorométhane et de composés aliphatiques et aromatiques halogénés. Ils sont capables de synthétiser de novo des chlorophénols, des composés tels que le 4-chlorophénol et le 2,6-dichlorophénol qui ont été identifiés comme des métabolites minoritaires de certains champignons. L’ensemble des composés organochlorés produit par chacune de ces possibles voies de synthèse des TCA est différent et, par conséquent, la présence ou l’absence de certains chlorophénols et chloroanisoles conjointement au TCA peut fournir des preuves en faveur ou à l’encontre de certaines hypothèses. La tache jaune du liège est une altération qui se manifeste dans des taches grisâtres sur l’écorce et par une décoloration du tissu subéreux sous-jacent. C’est un défaut reconnu comme cause des arômes indésirables et le Code international des Pratiques Bouchonnières (CE Liège; 20006) oblige à retirer le liège affecté du processus de fabrication des bouchons en liège pour le vin. L’analyse chimique de la tache jaune indique une présence significative de TCA. Le but de cette étude était de déterminer l’origine du TCA du liège en partant de l’étude des composés organochlorés apparaissant simultanément avec ce composé. Pour cela, on a caractérisé chimiquement la tache jaune du liège en tant que modèle de dégradation du liège et de production de composés organochlorés. 25 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Matériels et méthodes Échantillonnage du liège Les échantillons de liège ont été recueillis au moment de son extraction du chêne-liège. On a obtenu des planches de liège affectées par la tache jaune et des planches de liège sain, non affectées par la tache jaune. Les planches affectées par la tache jaune ont été décrites olfactivement et classées en fonction de la présence du TCA comme arôme dominant. Ainsi, trois échantillons de liège ont été analysés avec la tache jaune et une odeur de TCA (TJA, TJB, TJC), trois échantillons de liège avec une tache jaune sans odeur de TCA (TJD, TJE, TJF) et trois échantillons de liège sans tache jaune (SA, SB, SC). Détermination des organochlorés volatils présents dans les échantillons de liège Les neuf échantillons de liège ont été broyés jusqu’à obtenir un diamètre de particule de 0,5 mm. Ensuite, six grammes de liège broyés ont été introduits dans un flacon de 20 ml avec un bouchon à vis et un joint en téflon pour l’analyse de l’espace de tête par micro-extraction en phase solide (SPME). L’extraction par SPME a été réalisée avec une fibre de 100 µm et 10 mm de PDMS fournie par Supelco (Bellefonte, PA, USA) exposée dans l’espace de tête dans des flacons de 20 ml contenant 6 g de liège broyé, incubés à 35 °C pendant une minute pour leur conditionnement et pendant 30 min pour leur extraction. Après le processus d’extraction par SPME, la fibre a été introduite dans l’injecteur split-splitless pour sa désorption thermique pendant 3 min à une température de 250°C. La séparation des composés a été réalisée par le biais d’un chromatographe en phase gazeuse GC 7890 (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA) raccordé à un détecteur de spectrométrie de masse MSD 5975C (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA). La colonne utilisée a été une HP5-MS (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA), de dimensions 30 m x 0,25 mm x 0,25 µm et l’hélium a été utilisé comme gaz porteur. Le programme des températures a été de 40°C (durant 1 min), 5°C/ min jusqu’à 225°C, 20°C/min jusqu’à 290°C avec un post run à 300°C durant 2 min. Les composés volatils ont été identifiés par la comparaison des spectres de masse avec la librairie NIST (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA) et par le biais des durées de rétention. Les températures de la source d’ionisation et du quadrupôle ont été de 250°C et 150°C respectivement. 26 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Détermination des phénols chlorés présents dans le liège Pour l’analyse des phénols dans le liège, on a fait macérer 3 g de liège broyé de chacun des échantillons de l’étude dans 15 ml d’une solution hydro-alcoolique à 12 %, pendant 48 h. Après macération, la solution a été filtrée et le pH a été ajusté à 3,6. On a introduit une barre magnétique d’agitation recouverte de PDMS de dimensions 0,5 mm x 10 mm (Twister Gerstel GmbH, Mulheim, Allemagne) dans la solution obtenue suite au processus de macération avec 200 µl d’étalonnage interne (octanoate de méthyle). L’échantillon a été agité pendant 1 h à 1000 rpm à température ambiante. Une fois ce délai écoulé, la barre magnétique a été séparée de l’échantillon liquide, on l’a lavée avec de l’eau distillée, on l’a séchée avec du papier absorbant et elle a été introduite dans les vials des passeurs, afin qu’elle soit désorbée dans l’unité de désorption thermique (TDU). Le programme de désorption thermique dans la TDU a été de 4 minutes à 20°C, en augmentant de 60°C /minute jusqu’à 300°C et de 10 °C/s jusqu’à 295°C dans l’injecteur CIS. Les conditions du chromatographe en phase gazeuse et du spectromètre de masse étaient les mêmes que celles utilisées pour les organochlorés volatils. Résultats L’analyse des six échantillons de liège touchés par la tache jaune a permis d’identifier 9 composés chlorés différents: trois d’entre eux sont des anisoles chlorés, cinq sont des diméthoxybenzènes et il y a un phénol chloré (tableau 1). Dans les échantillons de liège non affectés par la tache jaune, aucun composé chloré n’a été trouvé. Les trois anisoles contiennent un, deux et trois atomes de chlore respectivement et ce sont: 2-chloro-4-méthoxy benzaldéhyde (CMBA), 2,4-dichloroanisole (DCA) et le 2,4,6-trichloroanisole (TCA). Le TCA est le seul composé qui apparaît dans tous les échantillons analysés et affectés par la tache jaune, à la fois dans ceux dans lesquels ce composé est le descripteur principal de l’arôme et ceux dans lesquels les principaux arômes sont différents. Les deux anisoles restants apparaissent dans la bibliographie comme des produits de synthèse des champignons basidiomycètes. 27 28 - - - - - - - - - V - - V - - - TJB TJC TJD TJE TJF SA SB SC Cl V O OCH 3 - Cl OCH 3 TJA Éschatillons Composés Cl - - - - - - - V V Cl OH Cl Cl - - - V - - V - - OCH 3 OCH 3 Cl Cl - - - - V - - V V OCH 3 Cl OCH 3 Cl - - - V V V V V V Cl OCH 3 Cl Cl - - - - - - - - V Cl OCH 3 Cl Cl OCH 3 Cl - - - - - V V V V Cl OCH 3 Cl OCH 3 Cl Cl - - - - V V - - - OCH 3 OCH 3 Cl Cl ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Tableau 1. Composés organochlorés détectés dans les échantillons de liège analysés. √ indique la présence du composé. Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Parmi les composés de diméthoxybenzène, deux d’entre eux présentent deux atomes de chlore [1,4-diméthoxy-2,5-dichlorobenzène (pDMDCB) et 1,2-diméthoxy-3,4-dichlorobenzène (DMDCB)], l’un d’eux présentent trois atomes de chlore [1,2-diméthoxy-3,4,5-trichlorobenzène (DMTCB)], et deux d’entre eux présentent quatre atomes de chlore [1,2-diméthoxy-3,4,5,6-tétrachlorobenzène (DMTeCB) et 1,4-diméthoxy-2,3,5,6-tétrachlorobenzène (DAME)] On a seulement détecté un phénol chloré et l’on n’a pas détecté de chlorophénols d’origine anthropogénique à trois ou plus atomes de chlore dans aucun des échantillons analysés. La non-détection de 2,4,6-trichlorophénol (TCP) dans aucun des échantillons semble indiquer que les anisoles détectés dans les échantillons analysés avec une tache jaune ne proviennent pas directement de la méthylation du TCP anthropogénique. Les niveaux maximum de bioconversion détectés sont autour de 40 % et, par conséquent, nous nous attendions à la présence de TCP conjointement au TCA. Ils n’apparaissent pas non plus comme substrat sur le liège sans tache jaune. Discussion En comparant les phénols chlorés détectés sur la tache jaune avec les composés attendus dans chacune des voies de synthèse possible du TCA, on pourra rejeter ou accepter différentes hypothèses en fonction de la compatibilité des résultats obtenus. Hypothèse 1 Synthèse chimique: Formation de TCP à partir des faibles niveaux de chlore et des phénols présents dans l’environnement, suivie par la biométhylation et l’accumulation dans le bouchon. OH OH Cl Chlore OH Cl Cl + + Cl Cl Figure 1. Production de phénols chlorés par le biais d’une synthèse chimique. 29 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Résultats attendus: TCA et dichloroanisole comme composés minoritaires. Hypothèse incompatible avec l’apparition de composés métasubstitués et de composés avec plus de trois atomes de chlore. Dans les échantillons analysés, nous avons trouvé des composés méta-substitués et des composés avec plus de trois atomes de chlore qui ne peuvent être créés par synthèse chimique. OCH 3 OCH 3 Cl OCH 3 OCH 3 Cl OCH 3 Cl Cl Cl Cl Cl OCH 3 OCH 3 Cl Cl Cl O Figure 2. Composés détectés dans la tache jaune qui ne peuvent pas être créés par une synthèse chimique à partir du chlore et des phénols présents dans l’environnement. Hypothèse 2 La dégradation du PCP anthropogénique par des microorganismes. Les bactéries aérobies sont capables de dégrader les chlorophénols en introduisant un groupe hydroxyle au en position para par rapport au groupe hydroxyle existant pour produire la chlorohydroquinone correspondante. La déshalogénation du PCP dans des conditions anaérobies produit un ensemble complexe et connu de chlorophénols et de chloroanisoles. Ces champignons sont capables de convertir le PCP et le TCP correspondant en p-benzoquinone, puis en p-benzohydroquinone par la suite. OH Cl OCH 3 Cl Cl Bactéries anaérobies Cl OH Cl Cl Cl Bactéries aérobies Cl Ensemble complexe de chloroanisoles et chlorophénols O Basidiomycètes Cl Cl Cl Cl O Cl Cl Cl OH Cl OCH 3 OCH 3 Cl Nous n’avons pas trouvé ces composés dans la tache jaune OCH 3 OCH 3 Cl OCH 3 Cl Cl Cl Figure 3. Production de phénols chlorés par la dégradation microbienne du PCP anthropogénique. 30 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Dans les échantillons analysés, nous avons trouvé les composés avec des atomes de chlore en position para par rapport au groupe méthoxy qui ne peuvent pas être synthétisés par la dégradation du PCP par des bactéries aérobies ou des champignons basidiomycètes. Dans les échantillons analysés, nous n’avons pas trouvé les composés détectés dans la dégradation du PCP par des bactéries anaérobies. Hypothèse 3 Utilisation de pesticides dans la forêt comportant du TCP. Biométhylation subséquente et accumulation dans le liège. OCH 3 OH Cl Cl OH Cl OH Cl Cl Cl Cl Cl Cl Biométhylation Cl Cl Cl Cl Cl Cl Cl Cl OCH 3 Cl OCH 3 Cl Cl Cl Cl Cl Cl Figure 4. Production d’anisoles chlorés suite à l’usage de pesticides dans la forêt. Resultats attendus: PCA, TeCA, TCA. Dans les échantillons analysés, nous n’avons pas trouvé les produits attendus et ceux-ci ne peuvent pas être produits à partir de biocides à base de PCP. Hypothèse 4 Utilisation du chlore dans le processus de fabrication. Les échantillons analysés ont été prélevés dans l’arbre, avant tout traitement industriel, cette hypothèse ne peut donc pas expliquer la présence de composés organochlorés dans les échantillons analysés. Hypothèse 5 Biosynthèse de novo des composés organochlorés. Résultats attendus: Mélange complexe des composés chlorés. Trois des composés trouvés dans la tache jaune figurent dans les listes publiées (figure 5). OCH 3 OCH 3 Cl Cl OCH 3 OCH 3 Cl Cl OCH 3 Cl Cl Cl Cl Cl O Figure 5. Chloroanisoles présents dans les échantillons de tache jaune analysés qui figurent dans les listes publiées de composés produits par des champignons basidiomycètes. 31 ÉTUDE DE L’ORIGINE DU 2,4,6-TRICHLOROANISOLE (TCA) DANS LE LIÈGE Conclusions L’origine du TCA dans la tache jaune du liège ne peut être expliquée ni par la synthèse chimique TCP, ni par la biosynthèse à partir de composés chlorés anthropogéniques, ni par l’utilisation de composés chlorés dans le processus de fabrication du bouchon. L’hypothèse compatible avec les résultats obtenus est la biosynthèse de novo des composés organochlorés. Bibliographie [1] Amon, J.M., Simpson, R.F., Vandepper, J.M. 1989. Compounds responsable for cork taint in wine. Australian and New Zealand Wine Industry Journal, 4, 62-69. [2] Hall, C.W. 2007. Reviews on Drying: 1982-2006. 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Introduction La préparation industrielle de liège, pour pouvoir fabriquer des bouchons, implique de faire bouillir les planches de liège dans de l’eau bouillante et ensuite de les stabiliser dans le hangar. La stabilisation du liège, après bouillage, s’écoule pendant la durée nécessaire pour arriver à l’équilibre structurel du matériau et à la perte de l’excès d’eau accumulée pendant le bouillage. Pendant cette phase, divers facteurs biotiques et abiotiques contribuent à un développement microbiologique et fongique élevé sur la matrice de liège, qui se produit d’une manière incontrôlée aussi bien au niveau du type de micro-organismes (genre) que de la quantité. Dans des conditions spécifiques, l’activité de certains micro-organismes dans le liège, en particulier des champignons filamenteux, est guidée par des mécanismes biologiques de défense de biométhylation. En se rendant compte de la présence d’halophénols (composés potentiellement toxiques), les micro-organismes ont recours à la biométhylation, en provoquant la formation d’haloanisoles et la détoxification de l’environnement. L’incidence des anisoles, avec l’importance particulière de l’éther aromatique chloré 2,4,6-trichloroanisole (TCA), est caractérisée par le potentiel odorifique élevé du descripteur moisi. La contamination des aliments par le TCA est un facteur qui a fortement dévalué le profil organoleptique du produit. Dans le cas des bouchons en liège, et en raison du mécanisme décrit ci-dessus, le bouchon peut agir comme un véhicule de transmis34 Sergio Moutinho sion du TCA au vin. En fonction du degré d’affection, le vin peut subir une déviation dans son profil sensoriel, l’odeur de moisi. Plusieurs innovations technologiques sont mises en œuvre par le secteur pour éradiquer le problème. En agissant sur une phase postérieure à la formation du TCA dans le liège, ces innovations sont communément désignées comme des processus curatifs. Les caractéristiques de la molécule de TCA et son affinité pour le liège sont un obstacle important pour son éradication par le biais de ce type de processus. De cette façon, les outils actuellement à la disposition du secteur pour résoudre ce problème proviennent immanquablement d’un compromis entre la réduction des concentrations de TCA à des niveaux acceptables et la préservation des caractéristiques physico-mécaniques du liège. Description de l’innovation Le processus Symbios est présenté comme une technique innovante de préparation du liège. Cette innovation repose sur l’intervention directe sur le milieu où cuit le liège, par le biais de l’activation chimique de celui-ci. Certains composés chimiques sont ajoutés à l’eau bouillante dans des conditions préalablement établies (conformément au guide d’application du processus). Par des phénomènes de diffusion dans le milieu aqueux en ébullition, les additifs Symbios sont fixés sur les structures morphologiques riches en lignine du liège, comme les parois intérieures des canaux lenticulaires et l’écorce de liège. Les planches de liège traitées de cette façon présentent un fort contrôle de l’activité microbiologique et est inhibée la formation de chloroanisoles pendant les phases suivantes de transformation industrielle (stabilisation, fabrication, transformation des sous-produits, etc.). Conformité alimentaire Les additifs utilisés dans les processus Symbios sont une partie intégrante des systèmes biologiques vivants et de leur environnement inorganique. Ils sont présents partout dans la nature et ils sont classés comme «sans danger pour la consommation humaine» par la Food and Drug Administration (FDA). Le potentiel mycotoxicologique de Symbios a été évalué en testant l’ochratoxine-A. Les résultats montrent que l’activité mycotoxico35 SYMBIOS: UN PROCESSUS DE BOUILLAGE DU LIÈGE CAPABLE D’INHIBER LE DÉVELOPPEMENT DE SUBSTANCES PROVOQUANT DES DÉVIATIONS ORGANOLESTIQUES logique sur les planches de liège soumises au traitement Symbios ne présente aucun problème pour la santé. En fait, les mesures effectuées montrent que le potentiel de migration de l’ochratoxine A (des planches de liège au vin) est de l’ordre de 0,08 % du contenu maximum admissible des vins: 2 mg /l (Règlement (CE) n ° 123 / 2005). Expérimentation Effet barrière et effet symbiotique Le processus Symbios se caractérise par l’apparition simultanée de ces deux effets biochimiques, dont l’action est cruciale pour atteindre l’objectif souhaité. • Effet barrière du processus Symbios: petite profusion d’hyphes à l’intérieur des cellules du liège avec le maintien du mycélium sur la surface externe des structures de lignine (lamelle, paroi interne des pores, etc.). Ce comportement indique que les micro-organismes sont confrontés à un environnement interne peu attractif. • Effet symbiotique du processus de Symbios: La présence d’additifs (nutriments) sur la surface des structures de lignine implique que les micro-organismes se fixent sur l’interface, entre l’écorce et le tissu subéreux, où ils ont de meilleures conditions physiologiques. La figure 1 montre la dégradation enzymatique du tissu subéreux cuit selon la méthode traditionnelle. Des plissements et une densification de la membrane cellulaire apparaissent. La figure 2 montre la fixation du mycélium sur la surface externe des pores, sur du liège cuit selon la méthode Symbios. On observe l’absence d’hyphes sur le tissu subéreux et la conservation des caractéristiques morphologiques du tissu adjacent à l’interface. L’action simultanée de ces deux effets décrits empêche les réactions de méthylation des composés phénoliques halogénés et, par conséquent, elle inhibe la formation de chloroanisoles dans la matrice du liège. 36 Sergio Moutinho Figure 1. Image de la surface du liège cuit moyennant le système traditionnel. Figure 2. Image de la surface du liège cuit moyennant le système Symbios. Essais à l’échelle du laboratoire Pour consolider la base théorique inhérente au processus de Symbios, on a réalisé plusieurs expériences en laboratoire. L’une des expériences les plus éclairantes est décrite ci-dessous: trois plaques de liège ont été divisées en quatre sections de taille égale. Des douze morceaux résultants, six ont subi une bouillage dans de l’eau propre pour une période de 90 minutes, simulant les conditions traditionnelles. Les morceaux restants ont été soumis pendant la même durée à une bouillage dans l’eau où l’on a ajouté le produit Symbios. Après le bouillage, les échantillons de liège ont été placés séparément dans une chambre de stabilisation. Chaque semaine et pendant 6 semaines, on a effectué l’humectage forcé des échantillons avec de l’eau nébulisée. 37 SYMBIOS: UN PROCESSUS DE BOUILLAGE DU LIÈGE CAPABLE D’INHIBER LE DÉVELOPPEMENT DE SUBSTANCES PROVOQUANT DES DÉVIATIONS ORGANOLESTIQUES Après une période de stabilisation de six semaines, nous avons procédé au sectionnement des échantillons avec une coupe tangentielle pour obtenir d’un côté la partie de l’écorce (dos du liège) et d’autre part la partie intérieure (ventre du liège). Les échantillons soumis à un traitement traditionnel ont présenté une forte contamination en TCA dans la matrice du liège, renforcée par les conditions forcées de la stabilisation post-bouillage (tableau 1). L’inhibition du phénomène de biométhylation, due à l’action de la méthode Symbios, est vérifiée par les faibles teneurs en TCA, clairement inférieures à celles obtenues dans les conditions traditionnelles. Tableau 1. Concentration de TCA dans la matrice du liège. Chloroanisoles (ng/L) Référence TCA Min Max TeCA PCA Min Max Min Max Fraction du dos (Traitement traditionnel) 66,8 118,2 nd nd nd nd Fraction du ventre (Traitement traditionnel) 12,2 31,0 nd nd nd nd Fraction du dos (Traitement Symbios) nd 3,4 nd nd nd nd Fraction du ventre (Traitement Symbios) nd nd nd nd nd nd Notes: nd – non détecté Limites de détection Limites de détection: 2,4,6-TCA sur l’écorce: 0,7 ng/L 2,3,5,6-TeCA sur l’écorce: 1,8 ng/L PCA sur l’écorce: 3,8 ng/L Essais à l’échelle du pilote D’autres expériences ont été conçues pour évaluer la capacité d’extraction de le bouillage Symbios. Pour ce faire, nous avons procédé à le bouillage des planches de liège dans des conditions Symbios 38 Sergio Moutinho et dans des conditions traditionnelles. Les expérimentations ont eu lieu à l’usine pilote installée au CTCOR. Après le bouillage, on a procédé à la prise d’échantillons d’eau, puis on a ensuite caractérisé les paramètres suivants: total des solides en suspension et polyphénols. 250 Polyphénols (mg/L) 200 150 100 50 Conc. 4 Conc. 3 Conc. 2 Conc. 1 Ref. 1 0 Figure 3. Polyphénols dans l’eau de bouillage à des concentrations croissantes d’additifs Symbios de Conc 1 à Conc 4. La colonne Réf. indique la valeur obtenue lors de le bouillage traditionnelle. 70 SST (mg/L) 60 50 40 30 20 10 Conc. 4 Conc. 3 Conc. 2 Conc. 1 Ref. 1 0 Figure 4. Solides solubles dans l’eau de bouillages avec des concertations croissantes d’additifs Symbios de Conc 1 à Conc 4. La colonne Réf. indique la valeur obtenue lors de le bouillage traditionnelle. Les résultats montrent que les concentrations de polyphénols et de solides en suspension extraits du liège dans les conditions du processus Symbios sont plus élevées que celles obtenues dans les condi39 SYMBIOS: UN PROCESSUS DE BOUILLAGE DU LIÈGE CAPABLE D’INHIBER LE DÉVELOPPEMENT DE SUBSTANCES PROVOQUANT DES DÉVIATIONS ORGANOLESTIQUES tions de traitement traditionnelles. Cela augmente aussi la capacité d’extraction du milieu de bouillage au fur et à mesure qu’augmente la concentration d’additifs Symbios dans le milieu. Par rapport au procédé traditionnel, cela démontre une plus grande efficacité du processus de bouillage Symbios dans le nettoyage et l’élimination des composés hydrosolubles de la matrice du liège. On a étudié aussi la capacité d’extraction du milieu de bouillage Symbios dans les bouillages successives. 1000 Polyphénols (mg/L) 800 600 400 200 Conc. 4.4 Conc. 4.3 Conc. 4.2 Conc. 4 Conc. 3 Conc. 2 Conc. 1 Ref. 1 0 Figure 5. Capacités d’extraction des différentes concentrations d’additif Symbios (rouge) et extraction lors des bouillages successives (brun). La colonne Réf. indique la valeur obtenue lors de le bouillage traditionnelle. Essais à l’échelle industrielle On a effectué des expériences d’implantation du système Symbios dans cinq entreprises du secteur du liège de taille moyenne, avec une transformation industrielle verticalisée. En travaillant avec plusieurs sociétés, et donc avec différentes matières premières et différentes conditions de traitement, on a voulu d’être représentatif de la réalité industrielle. Un lot de liège a été choisi, il a été palettisé pour être cuit. La moitié des palettes a été cuite dans des conditions traditionnelles et la moitié dans des conditions Symbios. Dans chaque situation, on a commencé la première bouillage avec de l’eau propre (+ additifs dans le cas Symbios), et ensuite, l’on a réalisé des bouillages consécutivement effectuées au cours d’une journée de travail sans changer l’eau. Après le bouillage, les bouchons sont restés en stabilisation, dans le même espace (hangar de stabilisation) pendant 3 semaines. Après la période de stabilisation, on a fabriqué des bouchons en provenance des deux ensembles de liège et ils ont été lavés avec du peroxyde. Le lot ainsi obtenu a été désigné comme ceux des 40 Sergio Moutinho bouchons PT (bouchons provenant du liège préparé dans des conditions classiques) PS (bouchons provenant du liège préparé dans des conditions Symbios). Des bouchons ont été analysés individuellement pour chaque référence pour déterminer le profil sensoriel et les chloroanisoles extractibles. Des bouchons PT, 905 unités ont été analysées, dont douze ont montré des niveaux mesurables de TCA. Les résultats obtenus sont présentés dans le tableau 2. Des bouchons PS, 905 unités ont été analysées, dont douze ont montré des niveaux mesurables de TCA. Les résultats obtenus sont présentés dans le tableau 3. Tableau 2. Valeurs de TCA dans les bouchons PT (ng/L). ÉCHANTILLONS PT Détermination des chloroanisoles extractibles 12 bouchons avec des niveaux mesurables de TCA extractible Concentration 29,1 4,0 8,9 1,5 28,4 66,4 5,0 15,0 21,2 9,7 75,8 6,2 (ng/L) Tableau 3. Valeurs de TCA dans les bouchons PS (ng/L). ÉCHANTILLONS PS Détermination des chloroanisoles extractibles 3 bouchons avec des niveaux mesurables de TCA extractible Concentration (ng/L) 29,1 4,0 8,9 Étant donné que le seuil de perception olfactive du TCA dans le vin est de 4 ng/l et en admettant, dans le pire des cas, qu’un bouchon peut rendre tout le TCA extractible, nous voyons que parmi les douze bouchons PT, le bouchon présentant une valeur de 1,5 ng/L TCA extractible doit être exclu du calcul du taux d’incidence de l’odeur de moisi. De même, des trois bouchons PS dans lequel le 2,4,6-TCA a été détecté, seul le bouchon présentant un taux de 6,6 ng/L de TCA extractible doit être pris en compte pour calculer l’incidence de l’odeur de moisi dans le vin. 41 SYMBIOS: UN PROCESSUS DE BOUILLAGE DU LIÈGE CAPABLE D’INHIBER LE DÉVELOPPEMENT DE SUBSTANCES PROVOQUANT DES DÉVIATIONS ORGANOLESTIQUES Ainsi, l’incidence de l’odeur de moisi est de: • Dans l’ensemble PT: 11/109 bouchons = 1,2 % • Dans l’ensemble PS: 1/1184 bouchons = 0,08 % L’expérimentation décrite précédemment a permis de déterminer que: • L’incidence de l’odeur de moisi dans les bouchons Symbios est résiduelle (moins de 1/1000) et lorsque le niveau de concentration de TCA est détecté, il est bas. • Les échantillons des bouchons Symbios présentent une amélioration notable du profil sensoriel et une plus grande homogénéité. En plus de la sécurité des caractéristiques sensorielles, nous essayons d’évaluer les caractéristiques de la fonctionnalité des bouchons Symbios, en particulier en ce qui concerne leur comportement physique et mécanique. La figure 6 montre les résultats de l’analyse des paramètres suivants: densité, compression et relâchement. Ces paramètres ont été testés dans les bouchons Symbios traités et dans les bouchons traités avec la méthode traditionnelle, en provenance du même lot de liège. Force de relâchement (daN) 20 15 10 5 0 PT1 PT2 PS1 PS2 PT1 PT2 PS1 PS2 Force de compression (daN) 100 80 60 40 20 0 42 Sergio Moutinho Masse volumique (daN) 250 200 150 100 50 0 PT1 PT2 PS1 PS2 Figure 6. Résultats de l’analyse de la densité, compression et relâchement dans des bouchons bouillis avec le système traditionnel (PT1 et PT2) et par l’intermédiaire du système Symbios système (PS1 et PS2). La caractérisation physico-mécanique des bouchons étudiés indique la conformité vis-vis des spécifications et des valeurs indicatives proposées par le CTCOR: • Les résultats de la masse volumique montrent l’homogénéité et la régularité structurelle de la matière. • Les valeurs de la résistance à la compression sont dans l’intervalle de référence du CTCOR: F1 = 80 ± 15 daN. • Les valeurs de la force de relâchement sont dans l’intervalle de référence du CTCOR: F2 = 15 ± 5 daN. Conclusions Avec la réalisation de cette étude, nous avons pu contrôler et évaluer le processus Symbios dans des conditions d’application réelles. L’approche expérimentale a permis de vérifier et de consolider la base théorique qui sous-tend le processus. Les résultats obtenus montrent l’efficacité du processus Symbios dans l’inhibition de la biosynthèse des chloroanisoles dans le liège. Le processus Symbios apparaît comme un processus biologique préventif, qui favorise le développement de micro-organismes bénins dans le liège, au détriment des espèces avec un potentiel de formation de métabolites indésirables. En outre, le procédé de Symbios montre une augmentation marquée de la capacité d’extraction du liège cuit, assurant une plus grande efficacité dans le nettoyage et l’élimination des composés solubles dans l’eau du liège. 43 SYMBIOS: UN PROCESSUS DE BOUILLAGE DU LIÈGE CAPABLE D’INHIBER LE DÉVELOPPEMENT DE SUBSTANCES PROVOQUANT DES DÉVIATIONS ORGANOLESTIQUES Les bouchons Symbios présentent un profil sensoriel avec une limpidité et une homogénéité remarquables. Le processus Symbios est inoffensif et respecte la réglementation communautaire sur les matériaux destinés à entrer en contact avec les denrées alimentaires. Les sous-produits de la fabrication des bouchons en provenance du système Symbios sont plus propres d’un point de vue physique et organoleptique. Les avantages de Symbios s’étendent à la fabrication de bouchons agglomérés. Enfin, le processus Symbios n’introduit aucune déviation dans le comportement mécanique et physique du liège, en préservant la fonctionnalité du bouchon de liège. En conclusion, cette étude démontre l’efficacité du processus Symbios en respectant ainsi les termes et les conditions du Code International des Pratiques Bouchonnières. 44 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES Jordi Roselló1, Miquel Puxeu1 et Juan-José R. Coque2 1 VITEC - Parc Tecnològic del Vi, Route de Porrera, Km.1, 43730 Falset, Espagne, www.vitec.cat E-mail: [email protected] 2 Instituto de Investigación de la Viña y el Vino, Universidad de León, Avenue de Portugal, 41, 24071 León, Espagne Introduction Le vieillissement en bouteille est un processus très important dans l’élaboration des vins. Pendant sa durée de stockage en bouteille, le vin subit des changements chimiques complexes qui peuvent affecter la composition aromatique, les sensations en bouche, la couleur et dans l’ensemble la perception de la qualité du produit. Le bouchon de liège joue un rôle très important dans le vieillissement en bouteille en raison de ses caractéristiques particulières. La diffusion de l’oxygène au travers du bouchon en liège est la principale cause des changements chimiques qui se produisent dans le processus de vieillissement. Selon la quantité d’oxygène entrant dans la bouteille au travers du bouchon en liège, le vin peut voir ses caractéristiques s’améliorer ou il peut développer des arômes indésirables. Des expositions élevées à l’oxygène provoqueront la dégradation des arômes variétaux et apparaîtront les composés responsables de l’arôme d’oxydation comme peuvent l’être le sotolon et certains aldéhydes. Inversement, lorsque l’exposition à l’oxygène est excessivement faible, apparaîtront des arômes de réduction décrits comme une odeur d’œufs pourris ou d’eau stagnante. Le bouchon de liège approprié à chaque vin sera celui qui apporte au vin l’oxygène nécessaire pour optimiser son expression aromatique, sa sensation en bouche et sa couleur. Le bouchon de liège peut également affecter positivement la qualité du vin grâce à l’apport de composés positifs qui peuvent migrer 46 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque du bouchon au vin. Les composés présents dans le liège, comme les alcools, les acides, les aldéhydes et les cétones peuvent contribuer de manière positive à la qualité sensorielle du produit [1]. La structure physique et la composition chimique du liège lui confèrent des caractéristiques particulières: imperméabilité, compressibilité, résistance à la dégradation et une grande tendance à se comporter comme un matériau chimiquement inerte. Le liège est constitué essentiellement de subérine, de cellulose,de lignine et par une faible proportion de composés extractibles [2]. Parmi ces derniers, on retrouve certains composés qui peuvent être extraits par une solution hydro-alcoolique comme le vin. La composition chimique du liège et son profil sensoriel sont affectés par le processus de fabrication du bouchon. Le liège est extrait du chêne-liège (Quercus suber L.) tous les 9 et 14 ans, il est ensuite stocké à l’air libre avant le bouillage. Dans ce processus, le bouchon est plongé dans l’eau bouillante, ses cellules se dilatent de façon irréversible le panneau de liège augmente en épaisseur et perd en densité. Le liège est classé en fonction de son épaisseur et de sa qualité visuelle selon son utilisation: liège de rebut à triturer, liège destiné à produire des bouchons de liège cylindriques et liège mince destiné à produire des rondelles pour les bouchons de vins mousseux. Pour produire des bouchons pour le vin, les planches de liège sont découpées et perforées, donnant des cylindres de liège qui, une fois lavés, sont marqués et reçoivent le traitement de surface qui les transforme en bouchon fini. Les processus de repos et de bouillage du liège sont ceux ayant le plus grand impact sur la composition aromatique du bouchon fini, le bouillage implique par exemple une augmentation de la concentration en vanilline. L’origine géographique du liège peut aussi affecter sa composition chimique. Le liège est le tissu végétal constituant l’écorce du chêneliège qui présente la particularité de régénérer son écorce après chaque extraction. Les chênes-lièges sont présents dans la zone ouest de la Méditerranée, depuis les côtes atlantiques de l’Afrique du Nord et de la péninsule Ibérique jusqu’aux régions du sud-est de l’Italie, y compris les îles de l’ouest de la Méditerranée et de la frange côtière du Maghreb. Certains composants minoritaires peuvent être utilisés pour distinguer les populations d’origine du liège. L’analyse des populations des chênes-lièges par des marqueurs ADN des chloroplastes (microsatellites), identifie cinq haplotypes différents. Chacun est réparti dans les populations d’une zone géographique déterminée. Cette variabilité génétique peut également être une source de variabilité dans la composition chimique. 47 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES Le but de cette étude a été de déterminer les composés positifs présents dans le liège et pouvant contribuer à la qualité sensorielle des vins. Pour cela, nous avons déterminé le profil aromatique des bouchons en liège naturel de neuf zones distinctes. Matériels et méthodes Bouchons de liège Des bouchons produits à partir du liège avec neuf origines distinctes dans quatre pays différents ont été analysés (figure 1). • Portugal: Vale do Tejo, Alentejo, Algarve. • Espagne: Estrémadure, Catalogne, Valence. • Italie: Toscane, Sardaigne. • Maroc: Maâmora. Dans tous les cas, les dimensions des bouchons étaient de 44 x 24 mm, la classe visuelle extra et le traitement de surface était en silicone. Vallée du Tage Algarve Valence Catalogne Maâmora Sardaigne Alentejo Toscana Estrémadure Figure 1. Provenance du liège analysé sur la carte de la répartition mondiale du chêne-liège (en rouge). 48 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Macération Les bouchons ont été broyés (de 0,5 à 1 mm) de diamètre pour les particules et 25 g ont été mis à macérer dans un litre de solution hydroalcoolique (12 % en vol.) pendant 10 jours à température ambiante. Extraction en phase solide On a utilisé de la résine LiChrolut EN emballée dans des cartouches de 200 mg (Merck, Darmstadt, Allemagne). Les cartouches ont été lavées et conditionnés avec 5 ml de dichlorométhane, 4 ml d’éthanol et finalement avec 5 ml de solution hydro-alcoolique. Cent millilitres de liège macéré, auxquels on a ajouté 100 µl de solution de 2-octanol comme étalonnage interne, ont été filtrés au travers d’une cartouche d’extraction de phases solides (SPE) à 2 ml/min. Par la suite, l’agent absorbant a été séché et les analytes ont été récupérés avec 5 ml de dichlorométhane. Les échantillons ont été concentrés dans évaporateur rotatif à 300 µl. Analyse par GC-MS L’analyse par GC-MS a été réalisée par le biais d’un chromatographe en phase gazeuse GC 7890 (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA) raccordé à un détecteur de spectrométrie de masse MSD 5975C (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA). La colonne utilisée a été une HP5-MS (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA). Le programme des températures a été de 40°C (durant 1 min), 5°C/min jusqu’à 225°C, 20°C/min jusqu’à 290°C avec un post run à 300°C durant 2 min. Les composés volatils ont été identifiés par la comparaison des spectres de masse avec la librairie NIST (Agilent Tecnologíes, Wilmington, USA) et par le biais des durées de rétention. L’étalonnage a été effectué par le biais de l’analyse de solution à la concentration connue des étalons de différents composés de dichlorométhane. Résultats 29 composés aromatiques ont été détectés dans les échantillons de liège analysés et ils ont été regroupés dans les familles suivantes: vanilline et ses dérivés, phénols volatils, aldéhydes, cétones, cétones aromatiques, alcools, terpinéols, furannes, acides aromatiques, esters éthyliques et acides gras. La vanilline est le composé ayant un impact positif sur le vin, elle a été détectée dans le bouchon avec une plus grande concentration et elle est présente dans l’arôme des vins vieillis en fûts. D’autres compo49 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES sés détectés et apportant des arômes en rapport sont l’acétovanillone et le butanone. 4.000 3.500 3.000 mg / g liège 2.500 2.000 1.500 1.000 500 Vanillyl méthylcétone Acétovanillone -500 Vanilline 0 Vanilline et ses dérivés Figure 2. Moyenne et écart-type de la concentration en vanilline et dérivés dans les échantillons de liège analysés. D’autres composés ont été détectés: • Phénols volatils: eugénol, l’isoeugénol, gaïacol et dihydroeugénol (Figure 3). • Alcools: l’alcool phényléthylique et l’alcool benzylique (Figure 4). • Aldéhydes: benzaldéhyde, benzenéacétaldéhyde et nonanal (Figure 4). • Cétones: 2-octanone et acétophénone (Figure 4) • Terpinéols: β-terpinéol, 4-terpinéol, α-terpinéol, camphre, vératrole et bornéol (Figure 5) • Esters éthyliques: octanate d’éthyle et gamma-nonalactone (Figure 6) • Acide gras: l’acide nonanoïque et l’acide dodécanoïque (Figure 6) • Furannes: furfural et 2-pentylfurane (Figure 7) • Cétones aromatiques: la benzophénone (Figure 7) • Acides aromatiques: l’acide benzènacétique (Figure 7) 50 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque La plupart de ces composés sont fréquemment détectés dans le vin et ils contribuent à son arôme. Certains peuvent apparaître dans des aliments tels que le miel, le fromage, ou dans des huiles essentielles, ou ils proviennent de la dégradation du bois. Liste des symboles utilisés pour indiquer la contribution aromatique des composées positives détectées dans le liège: Fruits Vert Crème à la vanille Agrumes Pine Coco Rose Amandes Caramel Floral Épices Miel Œillet Clous de girofle Fumée Légumes Bois Cire Menthe Vanille Fromage 51 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES 800 700 600 mg / g liège 500 346,6 400 300 14,6 5,1 7,4 Isoeugénol 100 Eugénol 200 9,7 Cérulignol Vinyl Guaïacol -100 Guaïacol 0 Phénols volatils Figure 3. Moyenne et écart-type de la concentration en phénols volatils et dérivés dans les échantillons de liège analysés. 35 30 20 16,6 15 Aldéhydes Cétones Alcool benzylique Acétophénone 0,5 2-octanone -5 0,7 Benzaldéhyde 0 2,9 2-Phényléthanol 5 5,1 2,2 3,1 Benzèneacétaldéhyde 10 Nonanal mg / g liège 25 Alcools Figure 4. Moyenne et écart-type de la concentration en aldéhydes, cétones et les alcools dans les échantillons de liège analysés. 52 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque 15 9,4 11 9 7 3,8 4-Terpinéol Bornéol Vératrole 1 -1 0,7 0,3 Camphérol 3 2,8 1,3 a-Terpinéol 5 ß-terpinéol mg / g liège 13 Terpénols Figure 5. Moyenne et écart-type de la concentration en terpinéols dans les échantillons de liège analysés. 14 12 5,3 mg / g liège 10 8 3,3 6 4,7 4 2 0,1 Esters éthyliques Acide dodecanoïque Acide nonanoïque g-nonalactone -2 Éthyl octanoate 0 Acides gras Figure 6. Moyenne et écart-type de la concentration en d’esters éthyliques et acides gras dans les échantillons de liège analysés. 53 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES 600 500 193,4 mg / g liège 400 300 200 100 3,7 1,1 3,2 Acide phénylacétique 2-Phénylfurane Furfural -100 Benzophénone 0 Cétones Acides aromatiques aromatiques Furanes Figure 7. Moyenne et écart-type de la concentration en furannes, cétones aromatiques et acides aromatiques dans les échantillons de liège analysés. L’écart-type est très élevé dans la plupart des composés et indique des différences significatives entre les concentrations détectées dans les 9 bouchons analysés. Sur la figure 8, la figure 9 et la figure 10, on peut voir les différences de concentration en acide dodécanoïque, benzèneacétaldéhyde et vanilline. 20 mg / g liège 15 10 5 Espagne Italie Portugal Maâmora Algarve Alentejo Vallée du Tage Sardaigne Toscana Estrémadure Valence Catalogne 0 Marroc Figure 8. Concentration en acide dodécanoïque dans les 9 bouchons analysés. 54 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque 60 mg / g liège 50 40 30 20 10 Espagne Italie Portugal Maâmora Algarve Alentejo Vallée du Tage Sardaigne Toscana Estrémadure Valence Catalogne 0 Marroc Figure 9. Concentration en benzenéacétaldéhyde dans les 9 bouchons analysés. 8.000 7.000 mg / g liège 6.000 5.000 4.000 3.000 2.000 1.000 Espagne Italie Portugal Maâmora Algarve Alentejo Vallée du Tage Sardaigne Toscana Estrémadure Valence Catalogne 0 Marroc Figure 10. Concentration en vanilline dans les 9 bouchons analysés. D’après les données des concentrations des différents composés dans les bouchons provenant de différentes origines, nous avons mené une analyse des principaux composants (ACP). La première 55 ÉTUDE DU PROFIL SENSORIEL DES BOUCHONS EN LIÈGE NATUREL POUR LES VINS TRANQUILLES composante principale, qui comporte 40 % de la variabilité, classe les bouchons en fonction de leur origine. Les bouchons de la zone atlantique et les bouchons d’Espagne continentale apparaissent à gauche sur le graphique et les bouchons de la Méditerranée sur la droite. Compte tenu des deux premiers composants principaux, quatre groupes sont établis. Un premier groupe de bouchons d’Alentejo et de la vallée du Tage avec une contribution importante des aldéhydes et de la vanilline. Un groupe formé par les bouchons de l’Algarve, d’Estrémadure et du Levant espagnol, dont la contribution principale est celle des phénols volatils. Le liège du Maroc se différencie du reste par sa contribution en furannes, acides aromatiques et esters éthyliques. Finalement, les lièges italiens (Sardaigne et Toscane) se caractérisent par la contribution en cétones, alcools et acides gras (figure 11). Biplot (axe F1 et F2: 60,70%) 4 Acides aromatiques Acides gras 3 Esters éthyliques Sardaigne Alentejo F2 (20,36%) 1 0 Aldéhydes Vallée du Tage Furanes Alcools Marroc Terpenols 2 Cétones Toscana Cétones aromatiques Vanilline et dérivés Catalogne -1 Algarve -2 Estrémadure Valence -3 Phénols volatils -4 -5-4-3-2-10123456 F1 (40,34%) Figure 11. Analyse des principaux composants (ACP) des familles d’arômes dans les différents bouchons analysés (PC1 vs. PC2). 56 Jordi Roselló, Miquel Puxeu et Juan-José R. Coque Conclusions • Le liège présente des composés aromatiques qui peuvent être extraits par un milieu hydro-alcoolique, comme le vin, et qui sont capables d’avoir un impact positif sur la qualité sensorielle. Nombre de ces composés positifs sont situés aussi dans le vin, en apportant des arômes fruités, fleuris, boisés, toastés. • Le profil sensoriel des différents bouchons analysé et, par conséquent, l’effet positif potentiel sur le vin est très diversifié. Il existe une grande différence entre la composition aromatique des différents bouchons analysés. On observe des concentrations très différentes dans les composés avec un impact positif élevé sur le vin, comme peuvent l’être la vanilline, l’acide dodécanoïque ou le furfural. • Les échantillons analysés montrent une relation entre le profil sensoriel des bouchons et la région d’origine du liège. Il peut être intéressant d’approfondir la relation entre la région d’origine du liège et son profil sensoriel. Bibliographie [1] Culleré, L., Cacho, V., Ferreira, V. 2009. Comparative study of aromatic profile of different kind of wine cork stoppers. Food Chemistry, 112, 381 - 387. [2] Pereira, H. Cork chemical variability. 2013. BioResources, 8 (2), 2246 - 2256. [3] Mazzoleni, V., Caldentey, P., Silva, A. 1998. American Journal of Enology and Viticulture, 48 (1), 6 – 10 [4] Conde, E., Cadahía, E. Gracia-Vallejo, M.C., Fernanadez de Simón, B. 1998. Phenolic Composition of Quercus Suber Cork from Different Spanish Provenances. Journal ofAgricultural and Food Chemistry, 46, 3166 – 3171. 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