UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE
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UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE
Victor GNIS Université de Lyon Université Lumière Lyon II Institut d’Etudes Politiques de Lyon UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE De la proclamation de la République au traité de Trianon (Novembre 1918 – Juin 1920) Mémoire de quatrième année, soutenu le 3 septembre 2012 Séminaire : Histoire politique des XIXème et XXème siècles Mémoire soutenu le 3 septembre 2012 Sous la direction de M. Gilles VERGNON, maître de conférences en histoire contemporaine. Membres du jury : M. Gilles VERGNON et M. Bruno BENOIT, professeur d’histoire contemporaine. Table des matières 5 6 7 13 13 13 15 18 19 Remerciements . . Situation géographique . . Introduction . . PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française . . Chapitre 1 La presse française et la Hongrie . . 1. La place de la Hongrie dans les journaux français . . 2. Le traitement médiatique de la Hongrie d’après-guerre . . 3. Le suivi de l’actualité hongroise comme prétexte . . Chapitre 2 La Hongrie entre Socialisme et Communisme (1918-1919) . . 73 1. L’évolution du traitement de l’information : vers un « problème hongrois » 2. Journaux d’opinion versus journaux d’information . . Chapitre 3 L’avancée des troupes roumaines et la réaction (1919-1920) . . 1. La fin annoncée d’un régime . . 2. Une actualité liée à la France et à l’Entente . . PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse . . Chapitre 4 Quelle représentation de la Hongrie en France ? . . 1. Un pays vaincu . . 2. Une nouvelle république dangereuse ou responsable ? . . 3. Un pays de « barbares »? . . Chapitre 5 Les 14 points de Wilson s'appliquent-ils à la nation hongroise? . . 1. Wilson, les quatorze points et la presse . . 2. « La Hongrie paiera » . . Chapitre 6 La Hongrie à la lumière des positions politiques françaises . . 1. Clémenceau et la Hongrie . . 2. Un antisémitisme sous-jacent ? . . 3. Quel sort pour la Hongrie vaincue ? . . PARTIE III Entre opinions et négociations politiques . . Chapitre 7 La pluralité des opinions : de la presse à la diplomatie . . 1. La Hongrie : un dossier très surveillé au Quai d’Orsay . . 2. L’Europe centrale au centre de la nouvelle donne diplomatique . . 3. La presse : un relais du Quai d’Orsay ? . . Chapitre 8 Le traite de Trianon et la « nouvelle Hongrie » . . 1. Quelles frontières pour la nouvelle Hongrie ? . . 2. La signature du traité de Trianon . . 3. Trianon, et après ? . . Conclusion . . Bibliographie . . Ouvrages généraux . . Ouvrages spécifiques à l’histoire de la Hongrie et de l’Europe centrale . . Ouvrages relatifs à l’étude de la presse . . .. 21 23 25 26 28 31 31 31 33 35 36 38 40 42 42 45 46 48 48 48 51 52 53 54 57 58 60 63 63 63 64 Articles scientifiques . . Article de presse . . Pages internet . . Etat des sources . . Archives nationales . . Fonds du ministère des affaires étrangères, La Courneuve, cote 94CPCOM, « Correspondance Politique et Commerciale, Hongrie » . . Fonds du ministère des affaires étrangères, La Courneuve, Cote 170QO, « Conférence de la Paix » . . Presse . . Annexe : chronologie . . 64 65 65 66 66 66 66 66 68 Remerciements Remerciements En premier lieu, je tiens à remercier très chaleureusement Monsieur Gilles VERGNON pour son regard bienveillant sur mon travail et ses précieux conseils et indications qui m'ont permis de cerner et d'exploiter au mieux mon sujet. Merci également à Monsieur Bruno BENOIT, pour ses idées judicieuses et ses séances de séminaire animées. Merci à Monsieur Michel PRIGENT, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO, pour sa disponibilité et son aide bienvenue. Merci au personnel des archives du Ministère des Affaires Etrangères de La Courneuve et de la bibliothèque Municipale lyonnaise de la Part-Dieu pour leur accueil et leur dévouement. Un grand merci, ou plutôt köszönöm szépen, en version originale, à Ferenc pour son intérêt pour mon travail et nos discussions sur le passé, le présent et l'avenir de la Hongrie. Merci à Noélie, Patrick et mes parents pour leur très attentive relecture. Merci également à mon père pour ses bons conseils, son intérêt pour mon travail et sa maîtrise parfaite de la langue française. Cette liste de remerciements ne serait pas complète sans une pensée pour mes proches qui ont su m'encourager et me soutenir pendant l'accouchement, parfois difficile, de ce mémoire, et ce malgré un sujet qui, je l’admets, peut paraître « barbare » au premier abord. Merci à Noélie. VERGNON Gilles 5 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE Situation géographique Carte de la Hongrie et de ses pertes territoriales de 1920 1 : Note : Les noms de lieux retenus pour ce mémoire sont ceux communément utilisés dans la Hongrie d’aujourd’hui. Parfois orthographiée « Budapesth » ou « Buda-Pest » dans la presse, on préférera parler ici de « Budapest ». La ville qui fut le siège du gouvernement contrerévolutionnaire de 1919 sera, suivant cette règle, nommée « Szeged » et non « Szegedin ». 1 6 Extrait de Georges DUBY, Grand Atlas historique, Larousse, Paris, 2008, p. 200 VERGNON Gilles Introduction Introduction La Hongrie de 1918, c’est une nouvelle république, prenant son indépendance de l’Empire Austro-hongrois. Elle est proclamée le 16 novembre 1918 par le comte Mihály Károlyi et ses alliés politiques du parti social-démocrate, après la création, quelques jours plus tôt d’un Conseil National favorable à l’indépendance et à des réformes démocratiques. Le suffrage universel, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et une réforme agraire 2 novatrice sont alors à l’ordre du jour , ce qui marque la volonté de construire une société moderne sur le modèle des grandes puissances de l’Europe occidentale. L’indépendance elle-même est signe d’un renouveau du pays, même si elle est indéniablement le fruit de la défaite de la Première Guerre Mondiale. Elle marque en effet la fin de la domination autrichienne, vieille de presque trois siècles, et l’aboutissement de l’émancipation débutée lors du compromis de 1867 qui a vu naître l’Empire Austro-Hongrois, et donc la Hongrie 3 comme une « entité constitutionnelle distincte de l’Autriche » . La Hongrie reprend donc ses droits de pays indépendant aux mille ans d’histoire, le Millenium a été fêté en 1898, et rêve alors de renouer avec une histoire heureuse qui l’a vu être l’une des grandes puissances de l’Europe médiévale. Cette histoire hongroise est portée par un passé culturel important, marqué par de nombreux artistes et intellectuels à l’image de l’écrivain Széchenyi, du poète Petőfi ou du leader politique de la révolution de 1848 contre la dynastie des Habsbourg, 4 Lájos Kossuth . Cette jeune République hongroise est également portée par sa capitale au passé prestigieux, Budapest, et par son peuple, les magyars, se distinguant culturellement de ses voisins d’Europe centrale par sa langue et son histoire. La place de la Hongrie dans l’Europe de l’après-guerre ne doit donc pas être négligée. La Hongrie de 1918 est un enjeu majeur pour l’Europe centrale. On compte, en 1919, plus de 20 millions d’habitants dans le pays, dont seulement 10 millions sont Magyars. Le reste de la population est constitué de Roumains (près de 3 millions), de Slovaques (2 millions), d’Allemands (2 millions également) ou encore de Croates, de Serbes 5 ou de Ruthènes . La Hongrie d’avant-guerre est par conséquent un état multinational et multiculturel, dont l’avenir et les bouleversements peuvent entraîner un déséquilibre majeur en Europe centrale. Les frontières de la nouvelle République auront donc un rôle prépondérant dans la nouvelle stabilité de la région. Les revendications nationales hongroises, cristallisées lors de la révolution de Budapest de 1848, ont fait passer sous 6 silence d’autres agitations nationalistes, notamment tchèques ou serbes . Ces nations comptent alors profiter du contexte politique international post-Première Guerre Mondiale pour faire valoir leurs droits « à disposer d’eux-mêmes », pour reprendre l’expression du Président Woodrow Wilson. L’instabilité politique de la Hongrie dans l’immédiate après2 Michel PRIGENT, “Parcours historique : le XXe siècle hongrois, dans Thomas SZENDE (dir.), la Hongrie au XXe siècle : regards sur une civilisation, collection « Pays de l’Est », l’Harmattan, Paris, 2000, p. 13. 3 4 Ibid. Miklós MOLNAR, Histoire de la Hongrie, collection « Tempus », Perrin, Paris, 2004, p. 247 et sq. 5 6 Ibid., p.9. François FEJTÖ, Requiem pour un empire défunt, Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie, Collection « Points », Seuil, Paris, 1993, p. 118. VERGNON Gilles 7 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE guerre est donc observée de toutes parts. Cette instabilité politique est d’abord marquée par trois gouvernements successifs et de nombreuses périodes de flottement et de doutes dans la courte période retenue pour ce travail. Tout d’abord, le gouvernement de Mihály Karolyi, d’inspiration démocratique et réformiste, eut à affronter l’héritage de la défaite, avec 7 une situation sociale et économique interne catastrophique et une pression occidentale sur les frontières. Cette pression s’affirme notamment via la convention militaire de Belgrade de novembre 1918, faisant reculer le territoire hongrois au profit de la Roumanie ou de la Yougoslavie. La note Vix, du nom d’un lieutenant-colonel de l’armée française, imposant au gouvernement hongrois le 20 mars 1919, la perte d’une nouvelle part de son territoire, 8 a accentué cette pression aux frontières . Attaqué de toutes parts, le gouvernement laisse place en mars 1919 à une autre révolution, rouge celle-ci, et menée par Béla Kun et ses alliés. La nouvelle entité, appelée « République des Conseils » n’a pas eu les ressources nécessaires pour redresser la situation, tant elle était elle-même critiquée en interne et 9 au plan international. La situation militaire devient par ailleurs rapidement critique et les tentatives de réforme, comme la socialisation des usines, l’abolition des titres, la prohibition 10 de l’alcool ou encore la culture prolétarienne pour tous , furent bien dérisoires par rapport aux enjeux. Le troisième gouvernement, à partir de la fin 1919, est alors celui de la réaction, menée par l’amiral Miklós Horthy. Il s’agit donc, sur ces seuls vingt mois, de trois gouvernements avec trois pratiques du pouvoir opposées et trois idéologies radicalement différentes. Les observateurs internationaux jettent par conséquent un œil très attentif sur l’évolution de la situation politique et militaire en Hongrie, et plus généralement, en Europe centrale. La Hongrie de 1918, c’est enfin et surtout un pays vaincu. Comme rappelé précédemment, le pays est militairement attaqué de toutes parts. Les conventions militaires d’après guerre et la note Vix demandent des concessions territoriales très importantes à la jeune République. La Conférence de la Paix n’est d’ailleurs prête à faire aucune concession à la Hongrie. Par ailleurs, les troupes françaises occupent une grande partie du territoire 11 national avant le début de toute négociation de paix . De plus, sa situation économique 12 empire de jour en jour, le ravitaillement est très faible et la population affamée . On l’aura 13 compris, les frontières, qui marquent la fin de la « Hongrie historique » sont à la base des nouveaux enjeux qui se dessinent pour l’Europe centrale et orientale, notamment sur la question des nouveaux équilibres géopolitiques et des minorités ethniques. Ce thème des frontières de la Hongrie sera donc récurrent dans ce travail, tant celles-ci sont au cœur des préoccupations jusqu’à la signature du traité de paix du pays avec les Alliés, qui les scelleront définitivement, au palais de Trianon de Versailles, le 4 juin 1920. Il est à noter par ailleurs que les délimitations territoriales de la Hongrie restent, encore aujourd’hui, un sujet 7 Margaret MACMILLAN, Les Artisans de la paix, Comment Lloyd George, Clemenceau et Wilson ont redessiné la carte du monde, Le Livre de Poche, Paris, 2008, p.431. 8 Ateş USLU, « Aux origines de la « note Vix » : contribution à l’histoire politique et diplomatique de la République Hongroise sous la présidence de Mihály Károlyi (janvier-mars 1919)», dans Öt Kontinens,, numéro 2008, Etvös Loránd Tudományegyetem, Budapest, 2008, p. 355. 9 10 11 12 13 8 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 437 Ibid. Ibid., p 428 et sq. Ibid, p. 431. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 320. VERGNON Gilles Introduction éminent d’actualité, avec la montée des mouvements politiques, tels que le parti d’extrême droite « Jobbik » ayant pour idéologie la remise en question des frontières de 1920, ou 14 encore les embarras sur la question des minorités dans les zones frontalières . L’étude de cette période ayant menée au traité de Trianon permet donc d’éclairer les enjeux présents, au sein même de l’Union Européenne. La période étudiée sera donc encadrée par deux dates marquantes : 1918, pour le début, et plus précisément novembre 1918, à l’heure de la fin de la Première Guerre Mondiale, du premier bilan et des premières revendications des puissances victorieuses, ainsi que de la proclamation de la nouvelle république hongroise qui met fin à l’Autriche15 Hongrie et au règne du roi Charles IV . L’autre date, marquant la fin de la période étudiée sera 1920, et plus précisément juin 1920, date de la signature du traité de Trianon, qui va instaurer officiellement la paix entre la Hongrie et les puissances de l’Entente, qui va fixer aussi les nouvelles frontières de la Hongrie et apporter la stabilité dont le pays manquait durant les quelques mois précédents. Il sera donc question ici de voir comment sont perçus en France ces nombreux mouvements politiques, culturels, institutionnels et militaires. La naissance de ce nouveau pays, l’instabilité politique et les changements gouvernementaux, l’évolution de la situation militaire et la négociation du traité de paix sont autant d’événements qui ne manqueront pas d’être soumis au regard de l’opinion française, regard lié à de nombreux facteurs, d’ordre militaire, politique, et de représentation. Militaire, d’abord, car il s’agit de la fin de la Première Guerre Mondiale. Les troupes françaises ne sont en effet pas complètement retirées et l’armée pas entièrement 16 démobilisée. Les soldats occupent une grande partie du pays , et les mouvements des troupes roumaines, alliées de l’Entente, se font de plus en plus nombreux au cours de la période. Par ailleurs, il faut noter un certain intérêt de l’opinion pour les questions militaires, tant elles paraissent primordiales, et presque banales, à la fin d’un conflit qui a duré près de cinq ans. Le regard français sur la Hongrie sera également politique. Il est indéniable que la Troisième République est à un moment crucial de son histoire, et que les mouvements politiques en Europe centrale ne peuvent pas être ignorés. L’aide militaire apportée à la Roumanie en est un exemple. De plus, l’instabilité gouvernementale et idéologique inquiète les puissances occidentales. La courte expérience communiste du gouvernement de Béla Kun à partir de mars 1919 en est un bon exemple. On attache en effet à cet événement une importance majeure, tant elle pourrait avoir des conséquences non négligeables sur l’avenir du continent entier. Ces faits d’actualité pourront être étudiés à la lumières de la presse française de l’époque, mais aussi des archives du Ministère des Affaires Etrangères à ce propos. La question de la représentation de la Hongrie en France va enfin être primordiale, puisque c’est l’opinion, ou plutôt les opinions, qui seront au centre de notre travail. Il s’agira de voir et de comprendre comment elles sont formées, retransmises et utilisées par les médias et par les pouvoirs publics et politiques. Les opinions sont en effet multiples, issues 14 Les relations entre la Hongrie et la Slovaquie, anciennement nommée « Haute Hongrie » et historiquement partie prenante du royaume de Hongrie, sont tendues depuis 2006. 15 Depuis le compromis de 1867, l’Empereur d’Autriche est également couronné roi de Hongrie. Ainsi, l’Empereur Charles Ier d’Autriche était nommé Charles IV en Hongrie. 16 Miklós MOLNAR, op. cit., p. 329 et sq. VERGNON Gilles 9 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE de traditions politiques et culturelles différentes. Leur étude nous permettra par conséquent de comprendre et de découvrir les représentations et les clichés ancrés dans la société française de l’époque. L’étude d’un panel de presse comme méthode utilisée pour ce travail est donc un choix qui découle naturellement de cette préoccupation d’être au plus proche des différentes opinions présentes en France à cette période. L’éclairage apporté par la presse est alors intéressant à plusieurs titres : pour une connaissance des faits bruts, pour avoir un éventail de la société et des opinions de l’époque et enfin pour analyser le traitement médiatique des événements étudiés, en le confrontant 17 occasionnellement aux archives officielles . Bien que ce mémoire soit un travail d’histoire à partir d’archives, nous nous intéresserons en effet également au traitement médiatique d’un événement et à la mouvance des opinions. Même s’il est à noter que la presse française n’a pas la Hongrie comme préoccupation majeure entre 1918 et 1920, tant l’actualité est chargée, que ce soit en France ou au niveau international avec la démobilisation, la paix avec l’Allemagne ou les autres événements politiques majeurs post-Première Guerre Mondiale. Les événements du pays sont toutefois observés et inquiètent les autorités et l’opinion publique. Les brèves sont alors nombreuses aux pages internationales, et même si les articles d’opinions se font plus rares, ils ne sont pas pour autant inexistants. En ce qui concerne la composition du panel de presse, le respect de la pluralité du spectre politique et journalistique de l’époque était primordial. Le choix s’est tout d’abord porté sur le journal L’Humanité. Quotidien d’idéologie socialiste fondé par Jean Jaurès en 1904, et malgré quelques débuts difficiles, le tirage atteint 100 000 exemplaires quotidiens 18 quand la guerre éclate. Le journal est particulièrement intéressant à suivre pour son point de vue antimilitariste avant la guerre et la culture politique dont il se fait l’écho. On peut dire qu’à l’issue de la guerre, malgré la contrainte de la censure, omniprésente pendant le 19 20 conflit et malgré une baisse significative de son tirage , le titre a acquis un certain prestige, notamment parmi l’élite socialiste et une partie de la classe ouvrière. De plus, ce travail étant intimement lié à l’actualité socialiste, notamment à travers la prise du pouvoir par le communiste Béla Kun en Hongrie en 1919 et la chute de ce régime quelques mois plus tard, l’étude d’un tel journal d’opinion donnera un éclairage indispensable à ce travail. L’Action française a été choisie en opposition à l’Humanité. Journal d’extrême droite, à forte tendance nationaliste et adoptant des positions antidreyfusardes, il se définit lui-même 21 comme étant l’ « organe du nationalisme intégral » . Fondé en 1898, l’Action française n’est pas seulement un organe de presse, mais aussi un courant politique des plus influents à 22 l’extrême-droite du spectre politique français du début du siècle . Même si le journal se rallie en 1914 à l’Union Sacrée, les rédacteurs et journalistes se livrent à de violentes attaques 23 contre les « traitres » . Les positions « antibolchevistes », comme on écrit souvent alors, et antisémites du journal y sont courantes. A l’issue de la guerre, le journal acquiert un prestige important, ce qui conforte la sélection de ce titre pour ce travail. De plus, ce choix 17 18 19 Archives du Ministère français des Affaires Etrangères à La Courneuve (93). Jean TOUCHARD, La gauche en France depuis 1900, Seuil, Paris, 1977, p. 82. ème Pierre ALBERT, Histoire de la Presse, 11 édition, Collection « Que sais-je ? », Presses Universitaires de France, Paris, 2009, p. 77. 20 21 22 23 10 20 000 exemplaires quotidiens en 1918, Ibid., p. 80. Manchette, L’Action Française, tous numéros entre 1918 et 1920. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Histoire de la France au XXème siècle, 1900-1930, Complexe, Bruxelles, 1999, pp. 33 et 34. Pierre ALBERT, op. cit., p. 79. VERGNON Gilles Introduction permettra de se former une idée précise des positions politiques de ce courant idéologique, notamment en ce qui concerne l’évolution des frontières en Europe centrale et les fréquents changements de régime en Hongrie durant la période étudiée. Ce panel de presse, pour être complet, devait inclure un journal populaire à fort tirage. Les journaux d’opinion, à l’instar de l’Humanité et de l’Action française, ne s’adressent pas en effet à une large part de la société, mais à des lecteurs sociologiquement, culturellement et idéologiquement bien déterminés. Le Petit Parisien est un journal populaire, quise targue d’être le premier journal du monde en termes de tirage quotidien : plus d’un million et demi 24 d’exemplaires avant le déclenchement de la Grande Guerre . L’utilisation des archives de ce journal montera une relative neutralité, ou du moins rendra compte de positions conformes à l’opinion publique française de l’époque, prise dans sa globalité. Bien que proches des radicaux à ses débuts, le journal devient rapidement populaire et à grand tirage, s’éloignant des conventions politiques. Même si la neutralité journalistique ne reste qu’un vœu difficilement réalisable, le journal est révélateur d’une certaine orientation générale de la société. Par exemple, concernant la Hongrie, il est à noter que le journal offre une importante couverture des événements du pays, ce qui met notamment en valeur les positions antibolcheviques des journalistes. Enfin, le Progrès a été choisi pour son ancrage local et donc pour un point de vue sur l’actualité que l’on peut supposer particulier. Très influent à Lyon et diffusé dans ce qui 25 est aujourd’hui la région Rhône-Alpes, ainsi qu’en Haute-Loire , ses positions politiques modérées sont largement suivies. Son lectorat populaire et fortement rural, cherche plus dans les pages de son quotidien un continuum du lien social et des informations très locales. Les pages internationales ne sont en effet pas forcément les plus lues, même s’il est à noter que la couverture des événements européens est très complète. Outre les informations sur l’état de l’opinion française dans l’après-guerre que fournira l’étude des pages de ce journal, il s’agira de voir si un traitement local d’informations concernant l’Europe centrale est d’actualité de 1918 à 1920. C’est l’étude d’une progression dans le traitement de l’information et dans la perception de la Hongrie en France qui fonde ce travail. Le but recherché est de voir comment le traité de Trianon est la fin logique de cette période de vingt mois, de novembre 1918 à juin 1920, grâce à l’étude des mouvements d’opinion. Cette technique de travail nécessitera l’étude de la presse, et non pas seulement l’utilisation des seules sources diplomatiques, même si celles-ci ont également été consultées. Les divers changements de régime en Hongrie, l’avancée des troupes roumaines et la modification des frontières des pays de l’Europe centrale, les négociations du traité de paix ou encore le sort réservé à l’Allemagne vaincue seront autant d’occasions d’étudier les réactions et les éventuels retournements de l’opinion publique. Cette ambition et ces enjeux permettent par conséquent de se demander en quoi le traité de Trianon tel qu’il a été signé en 1920 reflète un certain état des opinions à l’égard de la Hongrie, suite à l’aboutissement d’un long processus politique. Cette question, pour être traitée, nécessitera une exposition en trois parties. Tout d’abord, il sera question de voir le contexte historique hongrois, à la lumière des quatre journaux du panel de presse. Après un chapitre sur l’intérêt de la presse française pour la Hongrie, que ce soit sur le terrain du traitement médiatique que sur celui de l’utilisation des sources, il s’agira de voir la manière dont sont traités dans la presse les 24 25 Pierre ALBERT, op. cit., p. 69. Le Progrès, pages « régions », tous numéros entre 1918 et 1920. VERGNON Gilles 11 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE événements politiques majeurs en Hongrie pendant la période étudiée : d’abord la période de socialisme et de communisme (en 1918 et 1919), puis la période de réaction et de prise de pouvoir par l’amiral Horthy (en 1919 et 1920). La deuxième partie de ce travail sera consacrée à la Hongrie dessinée par la presse française. Il sera alors question des représentations et clichés sous-jacents aux articles publiés. Une mise en perspective sera ensuite au centre des travaux : une mise en perspective internationale d’abord, avec une étude de l’application à la Hongrie des principes du président américain Wilson et notamment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ainsi qu’une mise en perspective nationale ensuite, avec l’évocation des prises de position françaises. Enfin, la troisième partie sera consacrée à une vision plus large des choses, avec une mise en relation entre négociations et opinions. Les archives diplomatiques du Ministères des Affaires Etrangères seront alors utilisées et confrontées aux articles de presse, avant un chapitre conclusif consacré aux frontières de la nouvelle république hongroise définitivement fixées par le Traité de Trianon. 12 VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française Chapitre 1 La presse française et la Hongrie La presse, et plus généralement tout média diffusé largement, joue un rôle prédominant dans la construction d’une opinion à un moment donné. Cela est d’autant plus vrai à l’issue de la Première Guerre Mondiale, à une époque où un journal populaire comme le Petit Parisien, présent dans les titres retenus pour ce travail, se vend à près de deux millions d’exemplaires par jour et se revendique comme bénéficiant du « plus fort tirage des journaux 26 du monde entier » . Les tirages des trois autres titres, l’Action Française, l’Humanité et le Progrès sont certes moins impressionnants mais jouent un rôle déterminant à leur échelle et auprès d’un public ciblé : les personnes sympathisantes des mouvements socialistes 27 pour l’Humanité, les lecteurs se revendiquant d’un « nationalisme intégral » pour l’Action Française et, dans un autre registre, un public très ancré localement pour le Progrès de Lyon. Ainsi, le panel de presse sélectionné tente d’être le plus représentatif possible de l’opinion française, ou plutôt des opinions françaises, tant elles sont diverses. Le lectorat peut alors être « à l’image d’une coupe sociologique de la population dans son 28 ensemble » , ce qui permet par conséquent d’envisager l’utilisation de cette méthode du panel de presse comme outil historique et sociologique. On obtient, à la lecture des journaux, une série d’informations qui découle des représentations générales de la société, formant 29 « une sorte de lien social coextensif à la population d’une nation donnée » . A la lecture de ce premier chapitre, il s’agira donc de comprendre quelles représentations de la Hongrie sont véhiculées par les journaux sélectionnés et quel traitement médiatique est réservé aux événements hongrois. 1. La place de la Hongrie dans les journaux français Dans une période à l’information riche comme celle de la fin de la Première Guerre Mondiale et de ses conséquences directes, les pays d’Europe centrale et orientale ne sont pas au centre des préoccupations des journalistes et de l’opinion publique en général. La signature 26 27 Manchette, Le Petit Parisien, tous numéros entre 1918 et 1920. Manchette, L’Action Française, tous numéros entre 1918 et 1920. 28 Stéphanie LAITHIER, Hélène GUILLON (dir.), L’histoire et la presse, Collection « Cahiers Alberto Benveniste », Le Manuscrit, Paris, 2007, 264 pages, p 12. 29 Ibid. VERGNON Gilles 13 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE de l’armistice, en novembre 1918, la position américaine sur la paix, la démobilisation des soldats français et la négociation du traité de Versailles avec l’Allemagne occupent la plupart des unes et des articles concernant les relations internationales, dans tous les journaux étudiés et sur toute la période concernée. C’est naturellement que l’on s’intéresse aux conséquences directes de la fin de la guerre pour la France et sur le quotidien des Français. Ce constat ne signifie pas pour autant un désintérêt total pour l’avenir des pays « de l’est ». L’Europe centrale est le théâtre de nombreux événements dont les journaux perçoivent les enjeux. Les frontières orientales de l’Allemagne, avec la Pologne, sont discutées, ainsi que la formation de nouveaux Etats tels que la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Même si les articles s’intéressent, en tout cas au début de la période étudiée, davantage aux amis « traditionnels » de la France, comme la Pologne, la Roumanie ou la Russie, tous les pays ont leur place dans les colonnes des journaux étudiés. De plus, les événements révolutionnaires, en Allemagne ou en Hongrie interpellent particulièrement les journalistes, que ce soit pour les approuver comme le fait l’Humanité, ou pour s’inquiéter de la situation, comme c’est le cas pour l’Action française ou le Petit Parisien. Il ne faut pas oublier que la Hongrie, comme l’Allemagne ou l’Autriche, étant dans le camp des vaincus, son devenir intéresse la France, non pas par humanisme, mais par souci politique et militaire, ou, pourquoi pas, par attitude vengeresse. Comme tout ennemi, le pays inquiète, et son devenir se doit d’être observé. Plusieurs exemples peuvent illustrer la place réservée à la Hongrie, aux autres pays d’Europe centrale et aux relations internationales dans la presse française. Prenons le 30 juin 1919, deux jours après la signature du traité de Versailles avec l’Allemagne, qui est assez représentatif de la couverture des événements internationaux de l’après-guerre. Les quatre journaux sélectionnés font leur une sur les conséquences de la signature du traité de Versailles, ils s’intéressent à des sujets nationaux en pages 1 et 2. L’actualité politique française prend une part très importante dans l’Humanité et l’Action française, abordant 30 notamment des sujets qui leur tiennent à cœur : une tribune féministe dans le premier , 31 un article « contre l’or bolchevik » dans le deuxième . Evoquant également la politique, le Progrès et le Petit Parisien s’ouvrent également sur d’autres sujets, notamment sportifs. Le reste de l’actualité internationale, qui n’a pas été traitée en une, est relégué à la page 3, très souvent dans la rubrique « dernière heure ». Tous les journaux, excepté l’Action française 32 , évoquent l’actualité hongroise et mettent sous leurs projecteurs Béla Kun, le leader de la révolution « bolchevique ». Des brèves nous renseignent sur la poussée « contre33 révolutionnaire » du régime à l’encontre des troupes roumaines. L’Humanité insiste sur la non-reconnaissance du gouvernement hongrois par les Roumains et sur l’ « application 34 35 douce de la dictature du prolétariat », tandis que le Petit Parisien et le Progrès adoptent un point de vue plus neutre sur la situation. Les événements spartakistes en Allemagne intéressent également les journalistes, tout comme l’actualité du gouvernement bolchevique russe, mais sont évoqués le départ d’Europe du président Wilson, les troupes Roumaines en Hongrie et l’actualité politique italienne. 30 31 32 33 34 35 14 « Tribune féministe, la paix à fonder », L’Humanité, 30 juin 1919, p. 2. « Contre l’or bolchevik, le million de la défense sociale », L’Action Française, 30 juin 1919, p. 1. Rubrique « Dernière Heure », L’Action Française, 30 juin 1919, p. 3. Succession de brèves relatives à l’actualité internationale, L’Humanité, 30 juin 1919, p. 3. Rubrique « Dernière Heure », Le Petit Parisien, 30 juin 1919, p. 3. Rubrique « Dernière Heure », Le Progrès, 30 juin 1919, p. 3. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française On peut donc remarquer que le suivi de l’actualité hongroise est présent et qu’il existe un intérêt pour ces événements. Cela peut être lié au gouvernement communiste et à l’actualité militaire mais aussi aux réformes politiques du premier gouvernement ou aux frontières du pays. L’intérêt pour les nouvelles venues de Hongrie est donc présent tant qu’un intérêt peut être perçu par la France, tant au niveau politique que militaire. Dans l’exemple exposé précédemment, on peut supposer que c’est la peur, ou l’attrait dans le cas de l’Humanité, que suscite une réussite du gouvernement des Soviets de Béla Kun qui nourrit l’intérêt pour le pays. On observe en quelque sorte pour mieux se prémunir contre une éventuelle contagion en Europe occidentale. Il est à noter que l’intérêt pour la Hongrie varie également en fonction de la richesse de l’actualité internationale. Si l’on prend le cas de novembre 1918, on observe que la densité des articles concernant la Hongrie varie pendant le mois. Ainsi, on peut dénombrer, dans les quatre journaux étudiés, 23 articles ou brèves traitant exclusivement de l’actualité du pays, entre le 1er et le 7 novembre, tandis que seuls 21 articles traiteront du même sujet le reste 36 du mois . Ce constat doit bien sûr, pour être expliqué, tenir compte d’une relation avec la signature de l’armistice avec l’Allemagne, ses conséquences directes, et plus généralement avec le « coup de tonnerre » que représentent l’arrêt des hostilités et la fin de la guerre. L’actualité hongroise, bien que riche durant cette période, passe alors au second plan. Entre novembre 1918 et juin 1920, l’actualité hongroise intéresse donc les journaux français, mais le traitement peut être qualifié de variable. Le traitement journalistique n’est pas le même s’il s’agit de longs articles d’opinion ou explicatifs, ou de brèves, le plus souvent issues directement des agences de presses ou des correspondants. La question du traitement médiatique, que ce soit au niveau de la forme des articles que de ces sources, mérite alors d’être posée. 2. Le traitement médiatique de la Hongrie d’après-guerre Si l’on parle très régulièrement de la Hongrie dans les journaux français, cela ne veut pas dire que cela concerne des articles longs ou que de nombreux rédacteurs soient se saisissent du sujet. Le plus souvent, le traitement médiatique de la Hongrie se résume dans la publication d’une, ou parfois de plusieurs, brèves, sans qu’un journaliste apporte son esprit critique aux faits relatés ou qu’une mise en perspective politique ou géopolitique soit apportée au lecteur. Ce qui est nommé ici « brèves » ne désigne que des courts textes, souvent issus de télégrammes venus de l’étrangers (de Bâle, de Genève, parfois de Budapest ou de Vienne), rédigés par des correspondants locaux ou par des agences de presses ne faisant de donner des faits, parfois avec des indices concernant les opinions politiques des rédacteurs dans la forme utilisée ou le vocabulaire employé. Lorsque le Petit Parisien, qui tient dans ses colonnes des positions anti-communistes, parle de révolution hongroise qui « ne fut pas 37 pacifique » lors de l’arrivée au pouvoir de Béla Kun en mars 1919, ce n’est pas une tournure de phrase anodine. L’article, quant à lui, est plus long et renferme généralement une prise de position du journaliste. Il ne s’arrête pas sur des faits précis, mais nous renseigne sur un état d’esprit plus général et faisant référence à divers événements de l’actualité récente. L’article est souvent signé, tandis que la brève ne l’est pas, bien que ceci ne constitue pas un signe distinctif. Pour mesurer un état de l’opinion, même si toutes les évocations du sujet sont 36 37 L’Action Française, L’Humanité, Le Petit Parisien, Le Progrès, tous numéros du 1 er au 30 novembre 1918. « La crise hongroise », Le Petit Parisien, 27 mars 1919, p. 3. VERGNON Gilles 15 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE instructives, les articles sont bien sûr plus révélateurs d’un mode de pensée à une époque donnée. Il est également à noter que les textes rédigés directement par des correspondants de presse sont à mi-chemin entre ces deux catégories. Bien que leur longueur et le fait qu’ils soient rédigés afin d’informer d’événements, et non pas d’un point de vue, les rattache à des brèves, les positions politiques du rédacteur sont parfois explicites. Par exemple, le 3 mai 1919, le correspondant de l’Action Française fait part aux lecteurs d’une « impression générale », celle que la république des Soviets de Hongrie « n’en a plus que pour quelques 38 jours » , tandis qu’à la même date, l’Humanité fait totalement l’impasse sur la chute du 39 régime hongrois à Budapest . De la même manière, l’Action française annonce le 28 mai que le gouvernement des Soviets libère ses otages afin de « se maintenir au pouvoir par des 40 concessions ou de se garantir en cas de chute contre des représailles possibles » , tandis que dans le même temps, l’Humanité se contente d’une courte brève expliquant les faits de 41 42 façon neutre et que le Petit Parisien ou le Progrès n’ont pas de mot sur cette actualité . En mai 1919, les événements relatifs à la chute du gouvernement communiste sont très suivis dans les journaux français, le plus souvent par le biais de brèves, ce qui a pour conséquence qu’un nouvel événement en balaie immédiatement un autre plus ancien. Ces courtes brèves sont néanmoins parfois rapidement commentées ou leur rédaction laisse entrevoir une position de l’auteur, comme dans le cas de l’Action Française explicité précédemment. Sur ces 31 jours, on compte environ une centaine de textes rédigés sur le 43 pays , parfois plusieurs fois pour un même numéro. Seuls deux textes relèvent davantage de l’article. Ils sont issus de l’Humanité et s’expliquent par une prise de position du journal en faveur du régime communiste hongrois. Le 6 mai, un journaliste signant « P. » s’insurge devant les agences de presses et journaux ayant annoncé un peu précipitamment la chute du gouvernement hongrois, ainsi que devant l’attitude d’ingérence de la France vis-à-vis de la Hongrie. « Il semble qu’on ait annoncé trop tôt la chute de Béla Kun. (…) Béla Kun sera évidemment forcé de céder devant la force car il n’a pas eu le temps, comme Trotsky, d’organiser une armée rouge capable de résister à l’invasion étrangère. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur le gouvernement des Soviets hongrois, le prolétariat français se souviendra que c’est un général français, agissant au nom de l’Entente, qui a étouffé la révolution hongroise, au moyen de mercenaires roumains et tchèques. Si le gouvernement de Béla Kun avait été renversé par les hongrois eux-mêmes, nous n’aurions rien à dire. Mais nous protestons ici le plus énergiquement contre cette politique brutale : l’intervention militaire dans les affaires intérieures d’un pays qui a le droit souverain de régler 44 lui-même sa propre destinée. » Le 10 mai, à nouveau, le même journaliste s’insurge sur le même thème et sur une supposée manipulation des organes de presse. 38 39 40 41 42 43 44 16 « Capitulation proche des Soviets, prise de Kief et de Munich », L’Action Française, 3 mai 1919, p. 3. L’Humanité, 3 mai 1919. Rubrique « Dernière Heure », L’Action Française, 28 mai 1919, p. 3. « Béla Kun libère les otages », L’Humanité, 28 mai 1919, p. 3. Le Progrès, Le Petit Parisien, 28 mai 1919. L’Humanité, le Progrès, L’Action Française, Le Petit Parisien, tous numéros du 1 « Budapest est pris mais Béla Kun résiste », L’Humanité, 6 mai 1919, p. 3. VERGNON Gilles er mai au 31 mai 1919. PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française « Les agences à la solde des gouvernements bourgeois ne cessent de nous annoncer depuis 8 jours que les roumains sont à Budapest, que Béla Kun a capitulé, que le communisme est écrasé, etc. Elles prennent évidemment leurs désirs pour des réalités et aux dernières nouvelles, Béla Kun tenait toujours. Mais quelle est l’origine de cette campagne de fausses nouvelles qui reprend avec la Hongrie comme naguère avec la Russie ? Nous protestons des plus énergiquement contre la mauvaise foi des informations qu’on repend à grand bruit dans la presse européenne et contre cette atmosphère de calomnies dont on entoure les républiques socialistes pour les discréditer. (…) Il est notoire que l’entente veut écraser par tous les moyens la république socialiste hongroise et que pour justifier son crime, elle dénonce les « provocations » des communistes. Nous connaissons le proverbe « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Oui, mais les peuples ne sont pas dupes, et ils demanderont compte à leurs 45 gouvernements de leurs scélératesses. » Durant ce mois de mai 1919, tandis que le Petit Parisien, le Progrès et l’Action française n’utilisent que des brèves pour informer des événements hongrois, l’Humanité utilise l’article comme outil pour servir son idéologie. Signe de la présence d’un journal d’opinion, l’Action Française utilise aussi cette méthode, notamment lors de l’installation au pouvoir de cette 46 contestée République des Soviets . En ce qui concerne le Petit Parisien et le Progrès, l’article est utilisé avec parcimonie et dans un but explicatif vis-à-vis du lecteur, comme par 47 exemple pour évoquer le futur de la Hongrie, après la signature du traité de Trianon . Cette grande utilisation des brèves dans le cas de la Hongrie est à mettre en relation avec le statut d’informations « secondaires » qu’ont ces événements par rapport à l’essentiel de l’actualité. Ainsi, il faut noter que dans le cas de l’Allemagne et du traité de Versailles, les articles rédigés par des journalistes se font bien plus nombreux. La question des sources est par ailleurs intimement liée à la hiérarchie de l’information. Lorsque, dans le cas de l’Allemagne, on fait souvent appel à des correspondants sur place, les informations concernant la Hongrie et les pays d’Europe centrale et orientale transitent généralement par des agences de presse. A l’issue de la Première Guerre Mondiale, les dépêches Havas occupent une grande place dans les journaux, grâce au « prestige de la 48 victoire » et à l’ « importance diplomatique de Paris » . Ainsi, de nombreuses brèves viennent souvent de journalistes étrangers ou de correspondants mutualisés pour plusieurs organes de presse. Les brèves sont régulièrement « mandées » ou « télégraphiées » de diverses villes européennes, de Suisse ou d’Europe centrale. Lorsque les combats ont lieu à Budapest, notamment en 1919, il est 49 à noter que très peu de journalistes sont sur place . Les sources utilisées par les journaux français sont donc pour la plupart indirectes. Il est à noter que Le Progrès et le Petit Parisien 45 46 47 « La révolution de Hongrie, Béla Kun tient toujours », L’Humanité, 10 mai 1919, p. 3. « Le bolchevisme en Hongrie : la révolution est-elle nationaliste ? Le restera-t-elle ? », L’Action Française, 31 mars 1919, p. 3. « Que va-t-il se passer en Hongrie ? », Le Progrès, 5 juin 1920, p. 1. 48 49 Pierre ALBERT, op. cit., p. 87. Observation des en-têtes des brèves, Le Progrès, L’Action Française, L’Humanité, Le Petit Parisien, tous numéros de novembre 1918 à juin 1920. VERGNON Gilles 17 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE 49 utilisent fréquemment la formule « par notre correspondant particulier » , ce qui montre qu’une source relativement directe est à leur disposition. Même si les brèves en elles-mêmes sont par conséquent très souvent proches dans ce qu’elles établissent et dans leur rédaction, le choix de la hiérarchie et de publication des textes relève à part entière de la rédaction en chef du journal. L’Action Française a 50 par exemple pour habitude de publier des brèves relatives au nationalisme , tandis que 51 l’Humanité insiste, en mars 1919 , sur les premières actions du gouvernement communiste. La signature des textes est, quant à elle, relativement rare, et ne concerne que certains articles d’opinion parus dans l’Humanité ou l’Action Française. Même signés, certains 52 articles préservent l’anonymat de l’auteur, comme « P », rédacteur de l’Humanité . Si la ville de provenance des brèves est souvent indiquée, les journaux restent silencieux sur le nom de l’auteur, ou même de l’agence de presse d’où provient l’information. Encore une fois, ces nombreux constats permettent de dire que l’actualité hongroise n’est pas passée sous silence. Elle est toutefois jugée intéressante par un journal uniquement pour servir une cause. Il ne s’agit pas d’un intérêt spécifique pour l’Europe centrale mais d’un moyen de rendre compte au mieux des engagements français à l’étranger et de l’évolution politique, économique ou sociétale qui pourrait s’engager en Europe occidentale. 3. Le suivi de l’actualité hongroise comme prétexte En 1918, la Hongrie est un pays lointain, dont la plupart des lecteurs ne connaissent que très peu de choses et dont les problématiques ne concernent pas, à première vue, les Français. De plus, la France et la Hongrie n’étant pas, économiquement ou politiquement, très liés, l’opinion s’intéresse de fait à la Hongrie de 1918 à 1920 seulement pour l’éclairage qu’elle peut donner sur les bouleversements de l’après-guerre. La Hongrie intéresse ainsi particulièrement l’Action Française à la fin de l’année 1918, lors de l’indépendance du pays et de l’éclatement de l’Empire Austro-hongrois, tant cette actualité révèle une poussée des nationalismes européens. L’avancée des troupes roumaines et l’arrivée au pouvoir de l’amiral Miklós Horthy en lieu et place du gouvernement des Soviets s’avère également être des événements suivis par le journal nationaliste français. L’Humanité dote ses pages de nombreux articles sur la Hongrie lors des trois mois du gouvernement communiste de Béla Kun, ainsi que de l’agitation communiste dans le pays de manière plus générale. Le Petit Parisien est également sensible aux nouvelles concernant le régime communiste, mais, à l’inverse de l’Humanité, de manière très méfiante vis-à-vis de ce régime politique. Le Progrès est également dans cet état d’esprit, et transmet à ses lecteurs essentiellement des informations liées à la fin de la guerre, tant politiquement 53 que militairement . Les problématiques liées à la fin de la guerre sont en effet ce qui intéresse le plus directement les lecteurs d’un journal local comme celui-ci. Ces différences, très perceptibles en ce qui concerne les deux journaux d’opinion du panel de presse sélectionné, montrent que les journaux s’adaptent à leurs lecteurs, même concernant un 50 51 52 53 18 Exemple : « la Hongrie reconnaît l’autonomie de la Slovaquie », L’Action Française, 11 mars 1919, p. 3. Exemple : « Hongrie : réforme sociale du gouvernement », L’Humanité, 22 mars 1919, p. 3. Exemple : « Budapest est pris mais Béla Kun résiste », L’Humanité, 6 mai 1919, p. 3. Observations de l’Humanité, du Petit Parisien, de l’Action Française et du Progrès, de novembre 1918 à juin 1920. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française sujet « secondaire » comme la Hongrie, et utilisent ce thème à des fins idéologiques ou dans le but d’établir un lien avec l’actualité française. L’actualité de l’Europe centrale sert les journaux à illustrer leurs prises de position. L’utilisation de l’exemple du régime de Béla Kun est le plus aisé à ce sujet. L’Humanité cherche délibérément à montrer les bienfaits du communisme, notamment par ses brèves, beaucoup plus nombreuses sur la Hongrie à partir de mars 1919. Le journal publie des articles visant à « établir » sa vérité à propos du « bolchevisme ». Il s’oppose par exemple aux accusations d’ « impérialisme » et d’ « opportunisme » destinées à Lénine 54 et d’ « imitations trop serviles » du régime hongrois vis-à-vis de la Russie. Le journal 55 tente également de protéger le régime lors de sa chute en mai 1919 . L’Action Française, le Petit Parisien et le Progrès s’opposent à ces positions, par le biais, par exemple de la 56 mise en lumière de la « propagande socialiste » , d’un article sur l’opposition du nouveau 57 gouvernement aux intérêts de l’Entente , ou de la description du nouveau régime hongrois 58 comme un « épouvantail » pour l’Europe . L’instabilité politique de la Hongrie inquiète manifestement les journalistes du Petit Parisien et de l’Action Française en mars 1919. Une telle divergence des propos permet d’affirmer que l’actualité hongroise est prise comme « prétexte » à des fins idéologiques et dans le but de faire naître une identification, chez le lecteur, à une situation qui pourrait, hypothétiquement, se produire en France. Il est en effet possible de dire que les événements hongrois offrent une certaine résonnance à l’actualité française. L’arrivée au pouvoir du régime d’Horthy en réaction au gouvernement communiste peut par exemple être mise en lien avec la montée de l’extrême droite en France dans l’immédiat après-guerre. La presse française n’ignore donc pas la Hongrie, ce qui nous permet d’envisager une mesure de l’opinion publique vis-à-vis des événements politiques hongrois de la période étudiée. Chapitre 2 La Hongrie entre Socialisme et Communisme (1918-1919) Si le compromis austro-hongrois de 1867 permit de donner des gages de bonne volonté à la nation hongroise, ce qui contribua à mettre à l’abri l’Empire de trop fortes dissensions en son 59 sein pendant une cinquantaine d’années , une agitation politique et intellectuelle visant à 60 faire naître un renouveau de la Hongrie commençait néanmoins à se faire sentir à la veille de la Première Guerre Mondiale. Politiquement, cette volonté de renouveau peut notamment 54 55 56 57 58 59 60 « Lénine et Béla Kun », L’Humanité, 31 mars 1919, p. 3. « Budapest est pris mais Béla Kun résiste », L’Humanité, 6 mai 1919, p. 3 « La propagande socialiste aux élections hongroises », Le Petit Parisien, 17 mars 1919, p. 3. « Révolution en Hongrie avec bolcheviks contre l’Entente », L’Action française, 25 mars 1919, p. 3. « Le bolchevisme en Hongrie, Le Petit Parisien, 25 mars 1919, p. 3. François FEJTÖ, op.cit., p. 39. Michel PRIGENT, op. cit., p. 12. VERGNON Gilles 19 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE 61 être observée à partir de la « refondation du Parti de l’Indépendance » , sous l’égide du comte Mihály Károlyi. Culturellement, une agitation intellectuelle budapestoise remettait une fois de plus en question la main mise autrichienne sur le pays et le régime autoritaire de l’Empire, avec notamment l’émergence de revues, comme Nyugat ou Huszadik Sz á dad 62 , et de travaux littéraires appelant à des réformes, avec des auteurs comme Széchenyi, 63 Vörösmarty, ou encore le romantique Petőfi . La Première Guerre Mondiale a donc servi de détonateur. A l’issue du conflit, même 64 si l’intégrité du territoire hongrois tel que revendiqué en 1914 était mise à mal et l’idée de « Grande Hongrie » dépassée, l’indépendance donna un nouveau souffle aux réformateurs, à l’instar de Mihály Károlyi qui prit la tête de la jeune République dès novembre 1918. L’indépendance hongroise portait également des volontés idéologiques fortes : au cœur des préoccupations des radicaux et sociaux-démocrates hongrois se trouvait la volonté d’une « paix séparée (…), [du] suffrage universel, [de la] réforme agraire et [du] droit des 65 nationalités à disposer d’elles-mêmes. » Les difficultés du gouvernement Károlyi étaient pourtant très nombreuses, et ce, 66 dès la révolution des Asters etla proclamation de la République le 16 novembre 1918 . Militairement, la jeune République dut faire face au désaveu des autorités françaises, et 67 notamment du ministre des Affaires Etrangères Stephen Pichon et par l’intermédiaire de la note Vix qui réclame un recul territorial très important. Cela s’ajoute aux nombreuses difficultés économiques d’après-guerre, comme la perte de valeur de la monnaie nationale, 68 et à une forte agitation sociale . Par ailleurs, la question des minorités était loin d’être réglée avec la simple indépendance de la Hongrie, les pressions territoriales se faisant très fortes, notamment militairement, avec l’entrée des troupes Serbes, Tchèques et Roumaines en 69 Hongrie . Le gouvernement des Soviets de Hongrie repris alors un pouvoir chancelant, affaibli par les difficultés internes et internationales. A sa tête, à partir du 21 mars 1919, Béla Kun 70 voulait voir vaincre la révolution du prolétariat, contre l’ « impérialisme de l’Entente » . Il est à noter que ce gouvernement communiste était le deuxième au monde, peu après la révolution russe de 1917. Ces événements majeurs de la jeune République de Hongrie étaient de bien mauvais augure pour le futur. La négociation même du traité de paix allait en être changée. Margaret MacMillan rapporte ce qu’un expert américain de la Conférence de la Paix écrivit dans son journal à propos de ces bouleversements politiques : « nous venions juste d’apprendre 61 62 63 Ibid. « Occident » et « Vingtième siècle ». Miklós MOLNAR, op. cit., p. 305 et sq. 64 Armistice de padoue le 3 novembre 1918 et convention militaire de Belgrade le 12 novembre 1918, Michel PRIGENT, op. cit., p13. 65 66 67 68 69 70 20 Ibid. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 327. Michel PRIGENT, op. cit., p. 13. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 427. Ibid., p. 428 et 429. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 331 et sq. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française (…) le début en Hongrie de désordres dont l’extension éventuelle risquait fort de nous 71 obliger à jeter à la corbeille les conventions déjà préparées. » De son côté, craignant une déstabilisation de l’Europe centrale par le régime de Béla Kun, le Président Wilson se 72 disait prêt « à entrer en communication avec n’importe quel coquin si cela est utile ». La perception de la Hongrie par les alliés va donc inévitablement connaitre une évolution durant cette courte période. Le traitement de l’information en France, à propos de ces sujets internes à la Hongrie, nous donne une idée de l’importance que revêtent ces changements politiques sur l’équilibre de l’Europe et sur les diverses idéologies politiques en présence. 1. L’évolution du traitement de l’information : vers un « problème 73 hongrois » En novembre 1918, la Hongrie est une nouvelle république et les journaux français semblent attendre de découvrir politiquement et institutionnellement le pays. Les troubles de la révolution des Asters n’inquiète pas outre mesure, tant elle se fond dans l’actualité de la fin de l’année 1918. Les restructurations et changements politique sont légion en cette période de signature d’armistices. Les événements sont donc retranscrits, encore une fois par le biais de brèves, de manière relativement neutre. La chute de l’Empire Austro-hongrois est bien sûr une préoccupation majeure des rédacteurs de presse au début du mois de novembre 1918, car elle annonce l’arrêt des hostilités, ainsi qu’une complète nouvelle donne en Europe centrale. L’accession à l’indépendance de nombreux pays se fait alors sentir, mais dans cette actualité tumultueuse, il s’agit d’un bouleversement parmi d’autres. On observe tout de même de nombreuses unes sur le sujet, ainsi que des successions de brèves, souvent placées en troisième page. Cette observation ne peut évidemment se faire qu’avant la signature de l’armistice par l’Allemagne, car c’est bien ceci qui intéresse le lecteur français pour son quotidien immédiat. er 74 Dès le 1 novembre, on parle de « dislocation » de l’Empire dans le Petit Parisien , 75 et de « débâcle » dans le Progrès , ainsi que d’ « effondrement politique et militaire » en 76 une de l’Humanité le 2 novembre. Le devenir des « nationalités » est déjà questionné, notamment avec des brèves de tous les journaux du panel étudié, donnant des informations sur la création de la diète croate. Un article de Victor Basch à la une du Progrès, va également en ce sens, avec l’évocation de la future indépendance de la Hongrie, malgré les tentatives de l’Empereur de garder la Hongrie dans son giron en faisant de nouvelles concessions aux « magyars ». On ne croit donc guère à une survie de l’Empire et les 71 72 73 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 424. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 337. Expression empruntée à Jean-Marie LE BRETON, L’Europe centrale et orientale, de 1917 à 1990, Collection « fac. histoire », Nathan, Paris, 1994, p. 22. 74 er « La République acclamée à Vienne par la foule et la troupe proclamée à Prague et Budapest », Le Petit Parisien, 1 novembre 1918, p. 1. 75 76 « En Autriche-Hongrie, la débâcle », Le Progrès, 1 er novembre 1918, p. 1. « L’effondrement politique et militaire de la monarchie Austro-hongroise », L’Humanité, 2 novembre 1918, p. 1. VERGNON Gilles 21 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE événements de Hongrie sont décrits comme un processus presque naturel dans un tel contexte. « La Hongrie ? Non seulement le roi Charles a lancé une proclamation au peuple hongrois donnant l’indépendance à la nation sous son sceptre et lui conférant le droit d’avoir sa propre armée, ses propres institutions autonomes et ses propres rouages diplomatiques, mais le lien si frêle maintenu entre le peuple magyar et le souverain menace de se déchirer puisque Budapest est en révolte, que le compte Károlyi se déclare le Président du Conseil de la paix et que le peuple entend le 77 proclamer comme tel ». La presse se fait donc également l’écho des « révoltes » en Autriche et en Hongrie. Même si le changement intéresse, on se rassure par la courte durée de ces événements, dès le 3 78 novembre dans le Petit Parisien , ainsi que de l’organisation dont semblent faire preuve les 79 nouvelles nations . L’indéniable attrait de la Hongrie pour la démocratie rassure également l’opinion française, grâce au choix du suffrage universel et de la création d’une Assemblée 80 Constituante pour décider de la forme que prendra le nouvel Etat . Du temps doit être laissé 81 aux hongrois, de l’aveu même d’un journaliste de l’Humanité . Si les balbutiements de la Hongrie indépendante ne soucient guère l’opinion, les premiers pas du gouvernement social-démocrate de Mihály Károlyi sont observés de près. La forme que prendra l’organisation institutionnelle de la Hongrie à l’issue de l’assemblée Constituante fait l’objet de brèves journalistiques en novembre 1918, notamment sur la 82 question du choix de la république ou de la monarchie . Toutefois, le choix ayant été rapidement fait et n’ayant pas fait l’objet d’oppositions majeures, c’est la conclusion de la paix et la stabilité de la région qui attirent les journalistes français. Après des brèves, dans les quatre journaux du panel, sur l’arrêt des combats au nom de l’Autriche-Hongrie, L’Action Française insiste, se voulant rassurant auprès de ses lecteurs, sur la volonté affichée 83 du nouveau « ministère » hongrois de signer la paix, sur tous les fronts . Le début des négociations, au niveau des frontières et de l’attitude du pays vis-à-vis des nouveaux Etats 84 voisins est par exemple observé. Les mouvements militaires sur le territoire hongrois, qui promettent un conflit ou, du moins, des tensions, sont également l’objet de brèves nombreuses. Les exemples de l’avancée des troupes Serbes ou de l’ultimatum roumain 85 à propos de la présence hongroise en Transylvanie peuvent l’illustrer . Toujours dans le registre militaire, il est à noter que l’occupation de Budapest par environ un millier de soldats 86 87 et une cinquantaine d’officiers français est fortement suivie, et ce, au jour le jour . Les 77 78 79 80 81 er « En Autriche-Hongrie, la débâcle », Le Progrès, 1 novembre 1918, p. 1. « La révolution est terminée à Pesth par le triomphe de l’Assemblée Nationale », Le Petit Parisien, 3 novembre 1918, p. 3. « Les nouveaux Etats s’organisent : à Vienne, à Budapest, à Prague », l’Humanité, 3 novembre 1918, p. 1. « Le suffrage universel en Hongrie », Le Petit Parisien, 7 novembre 1918, p. 3. « L’effondrement politique et militaire de la monarchie Austro-hongroise », L’Humanité, 2 novembre 1918, p. 1. 82 Exemples : « Une Constituante décidera si la Hongrie sera une République ou une Monarchie », Le Petit Parisien, 4 novembre 1918, p. 3 ; « Hongrie : Monarchie ou République », L’Humanité, 6 novembre 1918, p. 3. 83 84 85 86 22 « Autriche-Hongrie : vers la paix », L’Action Française, 3 novembre 1918, p. 3. « L’Etat serbe-croate-slovène est en voie de formation », le Petit Parisien, 7 novembre 1918, p. 3. « Un Ultimatum à la Hongrie par la Roumanie », et « L’avancée serbe en Hongrie », Le Progrès, 14 novembre 1918, p. 1. « Les Français et les Serbes à Budapest », Le Progrès, 19 novembre 1918, p. 2. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française intérêts de la France à l’étranger restent, logiquement, en ligne de mire des journalistes et des rédacteurs de presse sur les questions politiques d’ordre international. Mais, si la stabilité politique et militaire intéresse, le gouvernement Károlyi laisse relativement indifférent. Outre quelques chroniques sur la formation du nouveau gouvernement et le détail de sa composition, le choix politique fait par les Hongrois, ainsi 88 que par le chef de gouvernement , fin 1918, intéresse peu. De même, les réformes de rénovation engagées ne suscitent pas de réflexion, d’article ou même de courte brève sur le sujet. Les mentions concernant la Hongrie de début décembre 1918 à mi-mars 1919 sont par ailleurs en nombre relativement faible par rapport à la période précédent ou suivant 89 celle-ci . Cela peut être interprété comme le signe d’une certaine confiance accordée par l’opinion française au nouveau gouvernement. Contrairement à ce qui se passera avec l’arrivée au pouvoir de Béla Kun début 1919, ne pas publier de nouvelles précises à propos de l’action gouvernementale, ce n’est pas seulement du désintérêt mais aussi un sentiment positif à propos de ce que pourrait engager la nouvelle équipe. Toutefois, à partir de la transmission de la note Vix au gouvernement hongrois, le 20 90 mars 1919 , on observe une nette accélération du flux d’informations sur le sujet. Cette période d’incertitudes concernant les frontières se trouve doublée d’un changement de régime, ce qui se doit d’être surveillé par les Français, tant au niveau de la presse qu’au 91 Quai d’Orsay . Les titres dans la presse se font nombreux, surveillant les moindres faits et gestes du nouveau gouvernement et les premières réformes engagées, par exemple en ce 92 qui concerne la mise en place de tribunaux révolutionnaires ou encore la réforme agraire 93 visant à la collectivisation des terres et à la nationalisation des outils de production . On 94 craint alors l’abandon de la démocratie et un régime communiste qui pourrait durer . L’opinion française, au départ bienveillante en ce qui concerne la nouvelle République Hongroise et son gouvernement, regarde de près les événements lorsque les intérêts de la France sont en jeu ou quand le régime au pouvoir devient nettement moins sûr pour la stabilité politique de l’Europe entière. Un retournement en ce qui concerne la perception du pays est bien visible, en seulement quelques mois. Cette méfiance à propos du régime politique communiste de Béla Kun fait par ailleurs naître une scission entre les journaux du panel de presse étudié, l’Humanité étant bienveillant vis-à-vis du régime, à l’inverse des autres titres étudiés. La question de l’opposition entre journal « d’opinion » et « d’information » mérite alors d’être posée. 2. Journaux d’opinion versus journaux d’information 87 Autres exemples : « Une division française occupera Budapest », Le Petit Parisien, 19 novembre 1918, p. 2 ; « Les troupes françaises à Budapest », Le Progrès, 27 novembre1918, p. 2 88 89 90 91 92 93 94 « Le ministère Károlyi », Le Progrès, 3 novembre 1918, p. 2. Observations du Petit Parisien, de l’Action française, de l’Humanité et du Progrès, de novembre 1918 à mars 1919. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 300. Dossiers 94CPCOM/27 et 94CPCOM/28, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. « Un tribunal révolutionnaire », L’Humanité, 26 mars 1919, p. 3. « Les paysans hongrois se rallieraient à la révolution », Le Petit Parisien, 29 mars 1919, p. 3. « Une constitution soviétique en préparation en Hongrie », Le Petit Parisien, 30 mars 1919, p. 3. VERGNON Gilles 23 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE L’avènement du communisme en Hongrie met en évidence un traitement partisan de l’information. A la lecture de l’Humanité ou de l’Action française, les positions politiques des rédacteurs n’étaient guère cachées, mais sur les brèves concernant la Hongrie, les propos étaient mesurés, voire neutres. Cette relative neutralité pouvait également être mesurée à la lecture du Petit Parisien ou du Progrès. A partir de la mise en place du gouvernement des Soviets, la lecture des journaux français donne un sentiment différent, tant les prises de positions sont évidentes. Le communisme divise donc l’opinion française et cristallise les différences. Ces opinions se révèlent d’abord par des articles, lors de la mise en place et de la chute du régime. Les événements sont alors analysés quotidiennement par l’Humanité fin mars 1919, sous l’angle de « l’aboutissement d’un mouvement prolétarien » et critiquant 95 les dépêches mettant « en doute l’importance du mouvement communiste en Hongrie » . L’origine du mouvement est alors perçue comme étant résultant de la politique territoriale 96 de l’Entente vis-à-vis du pays . Le journal n’hésitera d’ailleurs pas à critiquer vivement la politique d’ingérence des Alliés en Hongrie, lors de la chute du régime des Soviets, 97 en mai 1919 . De son côté, l’Action française insiste sur le côté « nationaliste » de la révolution communiste hongroise, tout en s’inquiétant du danger que représente la 98 « Hongrie bolcheviste » . Le journal nationaliste insiste également sur une « complicité » de 99 la Russie et de l’Allemagne , s’approchant donc d’une accusation de complot communiste à l’échelle européenne. Le choix des brèves illustrant l’actualité du pays relève aussi d’une certaine opinion visà-vis du régime. Tandis que l’Humanité présente précisément la composition du nouveau 100 gouvernement , tout en publiant quotidiennement plusieurs brèves informant de toutes les réformes préparées par le régime, les autres titres, sans éluder cette actualité, semblent suivre le détail de la politique engagée de façon plus distante. Les brèves des autres 101 journaux préfèrent évoquer des « déportations arbitraires » ou d’attaque contre un 102 « poste » français près de Szeged . Enfin, le choix du vocabulaire employé laisse aussi visibles les opinions des rédacteurs, le Petit Parisien évoquant le régime hongrois comme 100 un « épouvantail » ainsi que son installation au pouvoir comme un « chantage » 103 avec un chef d’Etat hongrois qui aurait « cédé » . L’Action française parle également de 101 « manœuvres » . Les positions très orientées politiquement de l’Humanité et de l’Action française ne peuvent guère étonner dans un tel contexte. Mais les prises de position du Progrès, et surtout du Petit Parisien, permettent de s’interroger sur la neutralité de journaux populaires 95 96 97 98 99 « Un tribunal révolutionnaire, les commissaires du peuple », L’Humanité, 27 mars 1919, p. 3. « Les Soviets en Hongrie et la politique des Alliés », L’Humanité, 25 mars, 1919, p. 3. « Budapest est pris mais Béla Kun résiste », L’Humanité, 6 mai 1919, p. 3. « Le bolchevisme en Hongrie : la révolution est-elle nationaliste ? », L’Action Française, 31 mars 1919, p. 3. «La Hongrie en révolution fait appel aux bolcheviks de Russie avec complicité de l’Allemagne » L’Action Française, 24 mars 1919, p. 3. 100 101 102 103 24 « La République des Soviets installée en Hongrie », L’Humanité, 24 mars 1919, p. 3. « Le bolchevisme en Hongrie », Le Petit Parisien, 25 mars 1919, p. 3. « Le bolchevisme hongrois, manœuvre nationale », L’Action Française, 26 mars 1919, p. 3. « Un chantage : Károlyi a cédé la place à un gouvernement bolcheviste », Le Petit Parisien, 24 mars 1919, p. 1. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française et pourvoyeurs d’informations généralistes comme le veulent ces deux titres. Un parti clairement « antibolcheviste », pour reprendre l’expression couramment employée, a donc été choisi par les rédacteurs et journalistes, ce qui ne permet pas de placer une frontière entre journaux d’opinions et d’informations. Ce parti pris répond sans doute, pour le journal local comme pour le quotidien populaire à fort tirage, à une orientation générale de l’opinion française en 1919. Le communisme, représenté uniquement par les bolcheviques russes à l’époque, a mauvaise presse, et ce, dans une part très large de la société. Cette peur du communisme n’est pas une spécificité de la presse mais répond aussi à une préoccupation du gouvernement français vis-à-vis du nouveau régime hongrois. 104 Au Ministère des Affaires Etrangères, de longs rapports montrent le suivi minutieux de 105 l’actualité hongroise. On parle d’une situation d’une « extrême gravité » fin mars 1919 et on porte une grande attention aux décrets pris par le gouvernement révolutionnaire 106 hongrois . Une propagation du communisme est donc crainte par les instances officielles, mais aussi par une large part de la société française. Dans un tel contexte, la chute du régime de Béla Kun, l’avancée des troupes roumaines et la prise du pouvoir par l’amiral Miklós Horthy vont être particulièrement suivi par la presse française. Chapitre 3 L’avancée des troupes roumaines et la réaction (1919-1920) La prise de pouvoir par Béla Kun à Budapest, on l’aura compris, a sensiblement modifié la perception qu’avait l’Entente de la jeune république de Hongrie. Malgré tout, la chute de celui-ci dans un délai rapide était prévisible, Kun se montrant à la fois peu populaire, 107 en Hongrie comme à l’étranger et éloigné des réalités . Pour les Alliés, guère de doute : une aide ou intervention militaire pouvant permettre une accélération de ce processus était 108 possible, voire nécessaire . Le président du conseil Georges Clémenceau et le ministre français des affaires étrangères de l’époque Stephen Pichon y était par ailleurs fortement favorable. Signer la paix avec ce gouvernement communiste qui ne « représentait [pas] le 109 peuple hongrois » était d’ailleurs impensable pour la Conférence de la paix . er Les 133 jours de Béla Kun à la tête du gouvernement hongrois, du 21 mars au 1 août 1919, sont donc indispensables pour comprendre comment s’est nourri l’opinion à propos du pays pendant l’immédiate après-guerre. Les derniers jours de ce régime, marqués par l’avancée des troupes roumaines en Hongrie, doivent donc être particulièrement analysés 104 105 106 107 108 109 94CPCOM/28, pp. 47 à 55, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/27, p. 214, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/28, p. 1, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 435. Michel PRIGENT, op. cit., p. 14. Pál PRITZ, « Après Béla Kun – avant Miklós Horthy, la Hongrie et l’Entente en été 1919 », dans Öt Kontinens, numéro 2010, Etvös Loránd Tudományegyetem, Budapest, 2011, p. 94. VERGNON Gilles 25 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE et décryptés. Le traitement médiatique de ces événements livrera pour sûr des informations capitales sur la perception de la Hongrie en France en 1919. L’avancée des troupes militaires, principalement roumaines, mais aussi tchécoslovaques et serbes, et dont la tâche était diplomatiquement encouragée par 110 les Alliés et notamment par le ministre des Affaires Etrangères Stephen Pichon , est synonyme de pertes territoriales importantes pour la Hongrie, conformément à ce qu’annonçait la note Vix. Le 3 août 1919, Budapest, capitale d’un pays dont le pouvoir est 111 vacant depuis deux jours, est occupée par les troupes roumaines . Dans ce contexte, l’amiral Miklós Horthy parvient à se faire accepter par l’Entente comme le nouveau dirigeant 112 du pays et obtient le retrait de l’armée de la capitale . L’accession au pouvoir de l’amiral Miklós Horthy, de son idéologie conservatrice et de ses méthodes autoritaires rassure l’Entente en vue de la signature d’un traité de paix 113 et de la préservation de la stabilité de l’Europe centrale . Son accession au pouvoir, en remplacement du gouvernement des Conseils dirigé par Béla Kun, donne en effet des gages de bonne volonté aux Alliés. L’amiral, sans flotte en raison des nouvelles frontières privant la Hongrie d’un accès à la mer, devient en mars 1920 régent du royaume de Hongrie, sans 114 roi . Horthy rassurait d’autant plus que l’avancée des troupes roumaines en Hongrie n’était 115 pas de bon augure pour tous les membres de la conférence de la Paix . Les négociateurs étaient en effet très méfiants à l’égard des Roumains, « petits peuples de brigands » pour Lloyd George lui-même, qui ne pensent qu’à « voler des territoires ». Choisir entre Béla Kun 116 et les troupes roumaines s’apparentait alors à choisir entre la peste et le choléra . L’analyse de la presse française durant ces agitations en Hongrie, ainsi que des positions officielles du ministère des affaires étrangères et ces discussions au conseil des Quatre donnera une idée de l’état de l’opinion publique française sur ce sujet. 1. La fin annoncée d’un régime A partir de mai 1919, le régime des Soviets de Béla Kun est attaqué de toutes parts. Les brèves militaires sont alors permanentes dans les quatre journaux étudiés. Les médias français suivent en effet de près l’avancée des troupes roumaines, serbes et tchécoslovaques. Une surveillance est également faite de l’action des troupes italiennes et françaises dans le pays. Dès avril 1919, et surtout en mai, on suit quasi-quotidiennement la progression militaire des armées étrangères. Ainsi, on annonce des « sanglante[s] 117 rencontre[s] entre tchèques et magyars » , « une double avance » des troupes tchèques 110 111 112 113 114 115 116 117 26 Ibid., p. 89. Michel PRIGENT, op. cit., p. 14. Ibid. Ibid. Ibid, p. 15. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 438. Ibid., p. 437. « La Yougo-Slavie refuse à l’Entente d’intervenir à la Hongrie », Le Petit Parisien, 10 avril 1919, p. 3. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française 118 119 et roumaines , ou, dès le 3 mai, une « capitulation prochaine des Soviets » . On cherche également à montrer la déstabilisation du régime hongrois, avec des « appel[s] de Béla 118 120 Kun à Lénine » . En mai on parle de « débâcle » et le régime semble ne plus en avoir er que pour quelques jours. Il restera pourtant en place jusqu’au 1 août 1919. A l’opposé, l’Humanité ne se fait pas le relai de ces brèves militaires annonçant une rapide chute du régime communisme. A une même date, quand l’Action Française parle de « capitulation 119 prochaine » et que le Petit Parisien se fait l’écho de « l’avance en Hongrie des Serbes, 121 Roumains et Tchèques » , l’Humanité n’évoque que l’arrestation d’un agrarien allemand 122 par le régime des Soviets . A cette période trouble de début mai 1919, la cacophonie qui se fait sentir dans la presse française, à propos de la chute présumée du régime, est intéressante à analyser. En effet, le 5 mai, tous les journaux, même l’Humanité, rendent compte de la capitulation 123 du gouvernement communiste de Béla Kun . On parle même d’ « écroulement politique », d’ « occupation de Budapest par les troupes de l’Entente » et d’une « remise de toutes 120 les armes, munitions et matériel de guerre » . Toutefois, dès le lendemain, tandis que le Progrès avoue quelques « contradictions dans les informations » tout en continuant 124 à parler de « débâcle » , l’Humanité s’insurge contre cette annonce trop rapide de la chute du régime hongrois, évoquant quelques jours plus tard que les fausses informations proviennent d’ « agences à la solde des gouvernements bourgeois », allant même jusqu’à parler de « feinte » de l’Entente et des « gouvernements alliés » afin de déstabiliser le 125 gouvernement en place . Ces informations contradictoires montrent en tout cas que la rapidité à laquelle circulent les brèves ne permet pas de vérification de ce qui est avancé. Ces publications démontrent que, pour l’opinion française, l’annonce de la chute du régime est perçue comme une libération ou comme un soulagement. On insiste également, dans la presse, sur le rôle que joue l’Entente dans ces événements, souhaitant démontrer que la situation est sous contrôle et qu’aucun risque de contagion ou de déstabilisation politique de la région n’est à craindre. Dans un tel contexte et avec la circulation d’un tel flux de l’information, on peut se demander si les événements relayés par le Progrès relèvent d’un traitement réellement différent de l’information que dans un journal populaire comme le Petit Parisien. Existe-il alors une spécificité dans le suivi local d’événements d’ordre international ? Tandis qu’on pourrait s’attendre à une actualité internationale peu suivie, le journal ayant une vocation locale, il n’en est rien. L’actualité hongroise en mai 1919 est suivie quotidiennement, toujours avec des successions de brèves. Alors que les autres journaux du panel relèguent le plus souvent ces événements en seconde page (lors des éditions à deux pages) ou en troisième 118 119 120 121 122 « La Hongrie menacée par les tchèques et les roumains », Le Petit Parisien, 26 avril 1919, p. 3. « Capitulation prochaine des Soviets », L’Action française, 3 mai 1919, p. 3. « La débâcle hongroise : les Soviets se rendent à la mission française », Le Progrès, 5 mai 1919, p. 1. « L’avance en Hongrie des serbes, roumains et tchèques », Le Petit Parisien, 3 mai 1919, p. 3. « Hongrie », L’Humanité, 3 mai 1919, p. 3. 123 124 125 « Hongrie : Béla Kun a capitulé », L’Humanité, 5 mai 1919, p. 3. « La débâcle hongroise : les troupes roumaines à Budapest », Le Progrès, 6 mai 1919, p. 1. « La révolution en Hongrie : Béla Kun tient toujours », L’Humanité, 10 mai 1919, p. 3. VERGNON Gilles 27 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE 126 127 page (lors des éditions à quatre pages) , le Progrès n’hésite pas à les diffuser en une . Même si l’intérêt est bien présent, il est à noter que les brèves proviennent d’agences de presses et non des journalistes du Progrès, ce qui ne relève pas d’un traitement local de l’information. Aucun n’article n’est d’ailleurs rédigé sur la question. Bien que la hiérarchie et le choix des brèves relève d’une rédaction, celle-ci est similaire à ce qui est fait dans le Petit Parisien, journal populaire à vocation nationale, ayant pris également un parti anticommuniste. 2. Une actualité liée à la France et à l’Entente L’engagement des troupes françaises en Hongrie est une conséquence directe de la Première Guerre Mondiale. Si la mission première de ces soldats était de « veiller à la mise 128 en œuvre de l’armistice en Europe orientale » , leur présence devait surtout donner des gages de bonne volonté à la Roumanie, à qui l’Entente a promis la Transylvanie en échange 129 d’une entrée en guerre à ses côtés en août 1916 . Ces changements géopolitique et cette 130 position de « gendarme de l’Europe » occupée par la France est partagée par une grande partie de l’opinion publique. L’Humanité estimait par ailleurs en novembre 1918 que la France « a le droit strict de formuler elle-même les conditions de la paix qui doit sanctionner sa victoire afin que cette paix assure aux mieux les garanties d’un développement ultérieur 131 national et international » . Par conséquent, c’est naturellement et dans ce cadre que les journaux, ainsi que le Quai d’Orsay, suivent de près l’évolution de la situation à Budapest 132 et à Szeged . Militairement, ce sont les troupes roumaines et tchèques qui sont en première ligne et donc souvent évoqués par la presse. La France est présentée comme ayant une position 133 de commandement des troupes d’occupation . Par ailleurs, les actions diplomatiques de 134 la France sont également l’objet d’un suivi attentif . L’Humanité adopte un point de vue plus critique. Le journal s’interroge par exemple sur les motivations de l’armée française, dirigée à Budapest par le Général Fanchet d’Esperey, critiquant une ingérence dans la 135 politique du gouvernement hongrois . Encore une fois, l’actualité hongroise est en quelque sorte utilisée comme « prétexte » pour faire part d’événements concernant la France et ses intérêts à l’étranger. 126 Le rationnement étant toujours d’actualité dans les mois suivant l’armistice, les journaux devaient, certains jours, se contenter d’une page recto-verso. 127 « La débâcle hongroise : les Soviets se rendent à la mission française », Le Progrès, 5 mai 1919, p. 1 ; « En Hongrie, les Bolcheviks encore maîtres à Budapest », Le Progrès, 9 mai 1919, p. 1 ; « Les délégués d’Autriche et de Hongrie sont convoqués », Le Progrès, 10 mai 1919, p. 1. 128 129 130 131 132 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 438. Ibid., p. 439. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, op. cit., p. 312. « La paix et les peuples », L’Humanité, 4 novembre 1918, p. 1. Siège du gouvernement contre-révolutionnaire, mené par Miklós HORTHY. 133 134 135 28 « Le gouvernement de Szegedin contre Béla Kun », Le Petit Parisien, 21 juillet 1919, p. 3. « Les hostilités tchéco-magyars », Le Petit Parisien, 25 juin 1919, p. 3. « La révolution de Hongrie, Béla Kun tient toujours », L’Humanité, 10 mai 1919, p. 3. VERGNON Gilles PARTIE I Le contexte hongrois à la lumière de la presse française Si cette actualité militaire est suivie, c’est également qu’elle est liée à la France par le biais d’une « lutte d’Etat » organisée contre le communisme. Les journaux du panel étudié, excepté bien sûr L’Humanité, sont en adéquation avec les positions officielles du gouvernement français. Le journal de Jaurès est en effet le seul à remettre en question cette lutte contre le communisme très largement rependue dans la société française d’aprèsguerre. La lutte contre le communisme hongrois à la mi-1919, c’est, pour l’Entente, apposer son soutien au gouvernement contre-révolutionnaire hongrois. Cette nouvelle entité intéresse 136 la presse, et ce dès son déplacement d’Arad à Szeged. L’accueil est plutôt bon dans les journaux anti-communistes, notamment dans l’Action française où l’on parle de 137 « rétabli[ssement] de la domination des magnats hongrois » et dans le Petit Parisien, où l’on insiste sur les bonnes relations qui existent entre les forces de l’Entente et ce 138 gouvernement non-officiel, représenté par son ministre des affaires étrangères . La chute du gouvernement de Béla Kun a par ailleurs manifestement soulagé nombre de journalistes et de rédacteurs de presse, comme elle a très probablement soulagé une grande partie de l’opinion française de l’époque. Lors de l’arrestation de l’ancien chef de gouvernement des Soviets, le Progrès offre une large couverture à cet événement, insistant notamment sur la soumission du nouveau gouvernement à l’Entente. Le journal lyonnais retranscrit alors des articles de presse allemands qui parlent d’un « heureux présage pour l’avenir de la Russie » ou de « leçon particulièrement utile pour ceux qui espèrent encore 139 voir éclater la révolution mondiale » . Cette chute attire des moqueries de la part de l’Action Française qui se fait l’écho d’une anecdote : à la frontière autrichienne, la fouille des bagages de Béla Kun, tendant de fuir, a « donné des nouvelles intéressantes » : 5 millions 140 de couronnes hongrois et 50 000 cigares . Une fois le gouvernement communiste mis en difficulté et démissionnaire, la lutte contre le « bolchevisme » en Hongrie se transforme en un soutien appuyé de l’Entente au gouvernement provisoire, mené par l’amiral Miklós Horthy. La mise en place de ce nouveau régime est alors préférée à l’occupation du pays par armée roumaine, que Clémenceau lui141 même trouve d’un « appétit excessif » . Bien que Miklós Horthy soit inconnu des français en 1919, sa position de chef du gouvernement contre-révolutionnaire de Szeged lui offre a priori une bonne image aux yeux de l’opinion et de l’Entente. Sa présence, plus rassurante que celle d’un gouvernement communiste ou d’un gouvernement militaire d’occupation, assure une opportune stabilité 142 politique à l’Europe centrale, loin des « excès des communistes » . La « terreur blanche » 143 qui fait suite à la « terreur rouge » en Hongrie à la mise en place du pouvoir Horthy semble 136 137 138 139 140 141 142 143 Arad est une ville de Transylvanie, en actuelle Roumanie. « Le gouvernement dissident de Hongrie transporte son siège d’Arad à Szegedin », l’Action Française, 20 mai 1919, p. 3. « Le nouveau gouvernement de Szegedin », Le Petit Parisien, 20 mai 1919, p. 3. « La Révolution hongroise », Le Progrès, 5 août 1919, p. 1. « Comment s’est effectué le départ de Béla Kun », L’Action Française, 5 août 1919, p. 3. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 438. « Hongrie : Le nouveau gouvernement s’emploie à rétablir l’ordre », Le Progrès, 12 août 1919, p. 1. Michel PRIGENT, op. cit., p. 14 VERGNON Gilles 29 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE d’ailleurs émouvoir davantage les rédacteurs de l’Humanité panel. 144 que des autres journaux du Loin d’être ignorés par la presse française, les événements hongrois relayés apportent lors une série d’informations sur la façon dont l’opinion française se représente le pays. Ces représentations peuvent être d’ordre de l’imaginaire collectif, mais aussi liés à une actualité politique ou militaire. 144 30 Exemple : « La terreur blanche en Hongrie », L’Humanité, 2 juin 1920, p. 3. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse Chapitre 4 Quelle représentation de la Hongrie en France ? On dit que les Hongrois parlent de leur relation avec la France comme d’un « amour sans 145 espoir, non partagé » . Les Français, comme le rapporte Thomas Schreiber, n’ont en effet 146 que peu de connaissances sur la Hongrie . En 1918, les magyars ne sont donc pas la principale préoccupation de la presse, et plus généralement de l’opinion publique française. Les articles et brèves sur l’actualité du pays sont toutefois courants. Alors que le pays est inconnu de la plupart des lecteurs et des Français de l’époque, tout article qui paraît sur le sujet véhicule de fait toute une série de représentations, issues de l’imaginaire collectif ou de clichés profondément ancrés dans la société. La question que l’on peut se poser est de savoir si ces idées véhiculées sont issues des représentations dues à l’Empire austrohongrois, à des clichés antérieurs ou à une simple méconnaissance du pays donnant lieu à des idées reçues collectivement partagées. Il faut de plus remarquer que la Première Guerre Mondiale, en mettant l’Empire austro-hongrois dans le camp de l’ « ennemi » a pu participer à donner une certaine image du pays ou des peuples d’Europe centrale, en traitant de l’actualité de guerre sous un angle particulier. Les représentations de la Hongrie en France seront au centre de ce chapitre comme elles sont, en filigrane, au centre de ce travail tout entier. Même si elles ne sont pas explicites, on ne peut pas nier qu’elles sont bel et bien présentes. La question est en effet sous-jacente, tant ces représentations collectives jouent un rôle dans la présentation des choses, dans la négociation du traité et dans le futur de la Hongrie. C’est en effet à l’Ouest, chez les vainqueurs, que le futur du pays se joue, c’est donc là que les représentations doivent être étudiées. Il est par ailleurs à noter que la presse joue un rôle important dans la formation 147 des représentations et dans la « fabrication » de l’opinion publique . Au-delà de son rôle 148 d’information, elle porte un discours qui participera à la détermination des représentations du lecteur. 1. Un pays vaincu 145 Thomas SCHEIBER, « L’image de la Hongrie en France », dans Thomas SZENDE (dir.), La Hongrie au XXème siècle, regards sur une civilisation », Collection « Pays de l’Est », L’Harmattan, Paris, 2000, p. 331. 146 Ibid. 147 Jacques MAGEN, « Le rôle de la presse dans l’opinion : l’exemple de la remise en question de l’identité des Juifs de France dans Le Monde en 1967 », dans Stéphanie LAITHIER, Hélène GUILLON (dir.), L’histoire et la presse, Collection « Cahiers Alberto Benveniste », Le Manuscrit, Paris, 2007, p. 175 et sq. 148 Stéphanie LAITHIER, « Synthèse », dans Stéphanie LAITHIER, Hélène GUILLON (dir.), op. cit., p. 211. VERGNON Gilles 31 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE La Hongrie, en raison de son appartenance à l’Empire Austro-hongrois, est en 1918 un pays vaincu par les pays de l’Entente. La censure et le « bourrage de crâne », c’est-àdire l’instrumentalisation qu’a dû subir la presse pendant ces années de guerre en vue de « soutenir le moral des populations en leur présentant les horribles réalités de la guerre sous 149 un jour optimiste » , ont pu en effet modifier les représentations de l’opinion vis-à-vis de l’ennemi. Même si les événements de Hongrie sont nettement moins relayés par la presse que les nouvelles venues d’Allemagne, que ce soit pendant ou après la guerre, la défaite peut sensiblement modifier le traitement et l’intérêt que l’on porte à l’actualité politique du pays. Dans un article de l’Humanité daté du 4 novembre 1918 et déjà cité précédemment, le journaliste Louis Dubreuilh juge indispensable la « paix des peuples » sous peine de n’obtenir qu’un prolongement de la guerre sous la forme d’« une paix précaire et troublée ». Malgré tout, il rappelle que « la France est le vainqueur avec ses alliés » et qu’elle a donc « le 150 droit strict de formuler les conditions de la paix qui doivent sanctionner sa victoire » . Les pays vaincus semblent alors devoir accepter toute condition émanant des vainqueurs et sont sans cesse renvoyés à ce statut. Si une réconciliation est, pour le journaliste, indispensable, elle ne peut se faire qu’au gré des puissances de l’Entente. Sous couvert de ce principe, l’Europe du lendemain de la Première Guerre Mondiale semble alors duale, divisée entre les vainqueurs et les vaincus. Ce renvoi au statut de vaincu peut être remarqué dans plusieurs textes publiés dans les journaux français à propos de la Hongrie. Le Progrès publie par exemple un communiqué faisant part de l’avance de l’armée serbe en Hongrie, provenant de la Serbie elle-même. 151 Ces troupes seraient reçues avec « enthousiasme de la population » . Ceci peut être perçu comme une forme de propagande visant à promouvoir les actions d’une armée déclarée victorieuse à l’issue de la guerre sur le territoire d’un pays vaincu, et ce malgré la question de la légitimité de cette occupation qui peut être posée. De la même manière, lorsque sont évoquées les frontières des nouveaux pays issus de l’Empire austro-hongrois, on évoque les revendications territoriales et ce que prévoit la Conférence de la Paix à propos de la 152 Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie ou des « affaires roumaines » . L’avenir territorial de la Hongrie n’est en revanche que très rarement explicitement évoqué. Là encore, il s’agit d’une absence de reconnaissance des droits du pays, et notamment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes cher à Wilson, ce qui renvoie indéniablement à l’issue malheureuse de la guerre pour les magyars. Contrairement à l’Allemagne qui a indéniablement, en 1918, la position de l’ennemi héréditaire, la Hongrie est perçue comme plus lointaine et donc moins directement liée aux affaires intérieures et militaires de la France. Toutefois, on peut trouver de nombreuses similarités dans le traitement de l’information d’après guerre concernant les deux pays. L’Allemagne inquiète notamment à cause des agitations communistes qui secouent la partie orientale du pays. Les troubles révolutionnaires spartakistes sont suivis de très près, au jour le jour, par la presse française. Les journalistes adoptent, de plus, un ton assez méprisant lorsque ces événements sont traités, à la manière du Petit Parisien qui titre en décembre 149 Pierre ALBERT, op. cit., p. 77 et sq. 150 151 152 « La paix et les peoples », L’Humanité, 4 novembre 1919, p. 1. « L’avance serbe en Hongrie », Le Progrès, 14 novembre 1918, p. 1. « Le conseil de guerre interallié délibérera encore lundi sur le renouvellement de l’armistice », Le Petit Parisien, 9 février 1919, p. 1. 32 VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse 153 1918 : « les convulsions chez le vaincu » . En outre, la guerre est toujours évoquée comme 154 étant le « crime de l’Allemagne » . Les positions journalistiques contre les tentatives de prise de pouvoir par les communistes se trouvent donc doublées d’une certaine méfiance héritée de la guerre. On a également l’impression que les pays vaincus par les forces de l’Entente peuvent entreprendre des complots. On n’hésite par exemple pas à parler de 155 « complicité » allemande lors de la révolution bolchevique hongroise de la fin mars 1919. Lors de la signature des traités de paix, le 28 juin 1919 en ce qui concerne le traité de Versailles avec l’Allemagne et le 4 juin 1920 pour le traité de Trianon avec la Hongrie, le manque de confiance envers les vaincus apparait nettement. Il semble que les plénipotentiaires des deux Etats, chargés de représenter leur pays lors de la conclusion de ces traités de paix, soient conduits à Versailles à la manière de prisonniers de guerre, 156 sans qu’aucune sortie ne leur soit autorisée . Un important « service d’ordre » se tient 157 par ailleurs sur les lieux de la signature . Leur présence ne vise qu’à rendre légal le texte 158 en apposant leur signature. On parle alors de « glorieuse journée », de « justice » ou 159 de fin des « tergiversations magyares » . Même si les gouvernements signataires des traités de paix, dans le cas de l’Allemagne comme dans le cas de la Hongrie, ne sont pas les directs héritiers politiques des belligérants, les plénipotentiaires et officiels sont sans cesse renvoyés, que ce soit protocolairement ou dans les représentations véhiculées par la presse, à leur statut de vaincus. La Hongrie pourrait pourtant attirer la bienveillance des commentateurs grâce à son nouveau gouvernement aux ambitions pacifistes et démocratiques en novembre 1918, mais on n’oublie pas son ancienne appartenance à un Empire vaincu qui n’a pas résisté à la guerre. A la lumière de la presse française, cette thèse peut donc être sérieusement remise en question. 2. Une nouvelle république dangereuse ou responsable ? L’Empire Austro-hongrois vaincu, c’est une nouvelle république qui naît en 1918. Fait-on alors confiance à la nouvelle république ? Dans quelle mesure la Hongrie est-elle, pour la presse, un pays nouveau ? On l’a vu, notamment à la signature du traité de paix, la méfiance à l’égard du pays semble montrer que surpasser le sentiment de supériorité induite par la victoire est difficile pour les journalistes et les commentateurs français. Toutefois, lors des premiers jours de la nouvelle république en 1918, la Hongrie apparaît sous un jour favorable. L’Empire austro-hongrois dont on dit qu’il est, en novembre 160 1918, « depuis longtemps acculé par la reddition » , voit sa chute faire l’objet d’articles 153 154 155 « Convulsions chez le vaincu : nouveaux troubles en Allemagne », Le Petit Parisien, 26 décembre 1918, p. 1. « Ce qu’il ne faudra jamais oublier », Le Petit Parisien, 27 décembre 1918, p. 1. « La Hongrie en révolution fait appel aux bolcheviks de Russie avec complicité de l’Allemagne », L’Action Française, 24 mars 1919, p. 3. 156 « Une date à jamais mémorable », Le Petit Parisien, 29 juin 1919, p. 1 ; « La paix avec la Hongrie, Le Progrès, 4 juin 1920 », p. 1. 157 158 159 160 « La signature de la paix hongroise », L’Humanité, 4 juin 1920, p. 3. « Une date à jamais mémorable », Le Petit Parisien, 29 juin 1919, p. 1 « Le traité hongrois », Le Progrès, 3 juin 1920, p. 3. er « En Autriche-Hongrie, la débâcle », Le Progrès, 1 novembre 1918, p. 1. VERGNON Gilles 33 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE bienveillants. Les commentateurs sont bienveillants, au premier abord, envers la Hongrie indépendante, en tant qu’elle voit le jour en opposition avec l’ennemi. « La république en marche » et les « milliers de manifestants rassemblés devant le palais du conseil national 161 hongrois » semblent satisfaire les journalistes. A propos de l’accession à l’indépendance 162 et de la réussite de ce conseil national, on parle même de « victoire » dans la presse française. Mihály Károlyi est présenté sous un jour favorable, les journalistes insistant sur 163 ses « premiers efforts » qui seront consacrés « à la conclusion de la paix » . La peur d’une instabilité gouvernementale, institutionnelle et militaire de la Hongrie, qui pourrait fragiliser une paix encore balbutiante, change toutefois très rapidement la donne. 164 Si, le 3 novembre, les « troubles semblent avoir pris fin dans la ville de Budapest » , on s’inquiète très rapidement, dès la mi-novembre, d’une évolution de la situation qui pourrait éloigner le pays de la paix. L’ordre est alors « fort précaire », le « nouveau gouvernement » serait « peu maître de la situation », ce qui s’ajoute à la situation instable due aux « conflits 165 de nationalités ». On parle alors de « confusion » . L’interrogation sur la capacité du gouvernement hongrois à maintenir une situation pacifique est alors nette, ce qui semble retourner l’opinion construite sur celui-ci les jours précédents. L’accueil à Budapest d’une 166 « division française » pour stabiliser la situation semble alors être bien perçu par la presse . La situation militaire du pays n’est pas, fin 1918 et début 1919, sur le point de s’arranger, et la perception de la Hongrie par la presse française reste inchangée. Même si les brèves se font moins nombreuses, ce qui pourrait être perçu comme le signe d’une plus 167 grande confiance accordée au gouvernement de Budapest , le vocabulaire employé et les propos tenus par les rédacteurs montrent que la méfiance reste grande à l’égard de Mihály Károlyi. Ainsi, en décembre, l’Action Française publie dans ces pages les propos de Take 168 Ionescu, un homme politique roumain important , sur la situation économique et politique en Hongrie. « C’est la nation magyare toute entière qui a voulu la guerre. D’ailleurs, si les hommes politiques magyares (sic.) voulaient la guerre, c’est parce qu’ils croyaient que ce n’était que par une guerre victorieuse que le système d’oppression magyare sur les peuples non-magyares pouvaient ainsi se consolider et se maintenir. (…) Je dois mettre en garde le public français [au 169 sujet de la disette] . J’ai traversé la Hongrie à la fin de juin cette année et j’y ai vu une récolte extraordinairement belle et j’ai vu une récolte extraordinairement 161 162 163 164 165 166 167 “ La révolution à Vienne et à Budapest », L’Action Française, 1 er novembre 1918, p. 3. « L’effondrement politique et militaire de la monarchie austro-hongroise », L’Humanité, 2 novembre 1918, p. 1. « Autriche-Hongrie : vers la paix », L’Action Française, 3 novembre 1918, p. 3. « La révolution est terminée à Pesth par le triomphe de l’Assemblée Nationale », Le Petit Parisien, 3 novembre 1918, p. 3. « Les difficultés intérieures en Autriche-Hongrie », L’Humanité, 9 novembre 1918, p. 2. « Une division française occupera Budapest », Le Petit Parisien, 18 novembre 1918, p. 2. Observation du traitement de la Hongrie dans le Petit Parisien, l’Action Française, l’Humanité et le Progrès, de décembre 1918 à février 1919. 168 Take Ionescu ou Jonesco fut ministre des affaires étrangères de la Roumanie de 1920 à 1921, puis Premier Ministre pendant quelques jours entre 1921 et 1922. 169 Dans les lignes précédentes de l’article, l’Action Française a retranscrit les propos de Mihály Károlyi s’exprimant notamment la difficulté de la vie quotidienne en Hongrie. 34 VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse belle et une abondance de bétail qui contrastait avec la pénurie qui règne en Autriche. En revanche, les plaines de la Roumanie étaient brûlées comme un désert d’Afrique. Quand aux dernières complaintes du comte Károlyi, savoir, des conditions de paix plus douces, cela, en langage compréhensible, ne veut dire qu’une chose : que l’Entente renonce à la parole qu’elle a donnée aux Slovaques, aux Yougo-slaves (sic.) et aux Roumains et les oblige à rester sous la férule des 170 Magyars. » L’Action Française publie par conséquent dans ses pages une remise en cause de la véracité des communiqués du gouvernement hongrois, allant jusqu’à évoquer un mensonge. La Hongrie est, encore une fois, remise à sa place de vaincu. Toute tentative du Premier Ministre pour améliorer le sort promis au pays semble alors vaine, en raison de la défiance de l’Entente et des promesses faites par celle-ci aux pays voisins. De plus, 171 dans tous les journaux du panel, il est question de « troubles à Budapest » , de « coup de 172 173 main bolcheviste » ou encore de « nouvelles émeutes » . La question des frontières et des territoires perdus par la Hongrie au profit de la Roumanie ou de la Tchécoslovaquie est également omniprésente. De France, on observe donc la Hongrie avec un œil de plus en plus méfiant au cours des semaines au début de l’année 1919. Le changement de régime et la mise en place du gouvernement des Soviets de Béla Kun empirent cette mauvaise image de la Hongrie et les journaux rappellent à l’opinion son statut de pays vaincu. Cela se ressent principalement, pour des raisons idéologiques, dans les pages du Petit Parisien et de l’Action Française. Cette nouvelle situation politique fait ressortir au grand jour des représentations du pays et du peuple hongrois qui tenaient jusqu’alors du passé. Mis à part quelques jours de bienveillance en novembre 1918, dans l’euphorie suivant l’annonce de la victoire de l’Entente sur l’Empire Autro-hongrois, la Hongrie est certes un nouvel Etat, mais dont on se méfie beaucoup et dont la situation ne rassure guère. Peu de crédit est alors accordé au gouvernement, et ce, en partie en raison d’une mauvaise image du peuple hongrois dans l’opinion française. 3. Un pays de « barbares »? Les clichés et idées reçues sur le peuple hongrois n’apparaissent pas explicitement dans les articles étudiés. Il s’agit donc maintenant de voir quelle image est donnée de la Hongrie et de sa population, dans la presse française, à l’issue de la Première Guerre Mondiale, audelà des considérations politiques traditionnelles. A partir de la révolution communiste de mars 1919, on s’aperçoit indéniablement, à la lecture du Petit Parisien, de l’Action Française ou du Progrès, sur l’image de la Hongrie se détériore. On envisage par exemple l’existence d’un complot de la Hongrie toute entière, qui transcenderait les appartenances politiques, contre l’Entente. Le Petit Parisien publie en effet un communiqué de l’armée roumaine qui affirme que Mihály Károlyi aurait « transmis 170 171 172 173 « Le comte Károlyi plaide pour la Hongrie, M. Take Jonesco lui réplique », L’Action Française, 2 décembre 1918, p. 2. “Une journée de troubles à Budapest », Le Petit Parisien, 4 janvier 1919, p. 3. er « Un coup de main bolcheviste échoue à Budapest », Le Petit Parisien, 1 janvier 1919, p. 3. « La crise à Budapest », Le Petit Parisien, 13 janvier 1919, p. 3. VERGNON Gilles 35 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE 174 le pouvoir aux bolcheviks » pour « se venger » de l’attitude de l’Entente . L’image des Hongrois est alors celui d’un peuple malhonnête, revanchard et opportuniste. On parle aussi d’un pays peu sûr, en proie à une « terreur » et où les plus fortunés tentent désespérément 175 176 de se protéger des voleurs et des pilleurs . La violence de la « garde rouge » fait également l’objet de nombreuses brèves, ce qui contribue à un fort climat de méfiance envers les officiels hongrois. Il est à noter que ces descriptions relèvent autant de faits réels, d’une certaine peur de l’inconnu mais aussi d’une série de représentations que l’on se fait de la Hongrie et, plus généralement, des pays d’Europe centrale. Même si la mauvaise image de la nation, dans le Petit Parisien ou l’Action Française, peut relever d’une certaine haine du communisme, on peut noter qu’une constance peut être retrouvée à la lecture des articles consacrés à la Hongrie, et ce, sur l’ensemble de la période étudiée. Thomas Schreiber, journaliste et spécialiste de l’Europe centrale nous apprend en effet qu’au-delà de la presse, les rapports 177 entre la Hongrie et la France ont toujours été « marqués par une méfiance réciproque » , accentués par les événements de l’après-Première Guerre Mondiale, notamment en raison 178 des « initiatives françaises dans la région » . Par conséquent les constats qui ont pu être dressés à la lecture de la presse française ne se font que l’écho des relations entre les deux pays. La Hongrie que l’on construit avec la note Vix et le traité de Trianon est un pays vaincu, qui garde encore aujourd’hui les stigmates de la guerre. La question des minorités et des revendications territoriales des pays voisins ayant justifié les nouvelles frontières du pays, il faut se demander dans quelle mesure les Quatorze Points du Président des Etats-Unis et le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’applique à la Hongrie. Chapitre 5 Les 14 points de Wilson s'appliquent-ils à la nation hongroise? Héritier d’un certain « idéalisme », le président américain Woodrow Wilson exprime en janvier 1918, devant le Congrès des Etats-Unis, ses Quatorze Points, c’est-à-dire les idées majeures qui doivent être reprises pour aboutir à une paix stable en Europe à l’issue du 179 conflit . Ces conditions doivent, pour lui, mener à une Conférence de la Paix dès la fin 180 des hostilités . Wilson prévoit alors le respect des points suivants : 174 175 176 177 178 179 « Les explications roumaines de l’offensive en Hongrie », Le Petit Parisien, 2 mai 1919, p. 3. « La débâcle hongroise : les soviets se rendent à la mission française », Le Progrès, 5 mai 1919, p. 1. « Situation encore trouble en Hongrie », l’Action Française, 7 mai 1919, p. 3. Thomas SCHREIBER, op . cit., p. 331. Ibid. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Histoire du XXème siècle, la fin du monde européen (1900-1945), Collection « Initial », Hatier, Paris, 2007, p. 100. 180 36 François FEJTÖ, op. cit., p. 277. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse « 1. Fin de la diplomatie secrète. 2. Liberté de navigation sur les mers. 3. Suppression des barrières économiques et égalité commerciale pour toutes les nations. 4. Réduction des armements. 5. Arrangement sur les questions coloniales en tenant compte des intérêts des populations concernées. 6. Évacuation de la Russie et possibilité pour les Russes de choisir librement leur gouvernement. 7. Évacuation et restauration de la Belgique. 8. Libération du territoire français et retour de l'Alsace-Lorraine à la France. 9. Rectification des frontières italiennes selon le principe des nationalités. 10. Autonomie des peuples d'Autriche-Hongrie. 11. Évacuation de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro ; libre accès à la mer pour la Serbie. 12. Autonomie des peuples non turcs de l'Empire ottoman ; liberté de passage dans les détroits vers la mer Noire. 13. Création d'une Pologne indépendante avec accès à la mer. 14. Création d'une association des nations pour garantir l'indépendance et les frontières des 181 États. » Si le onzième point concerne « l’évacuation » de territoires occupés par l’Empire au nom de la guerre, deux articles concernent directement l’avenir de l’Empire Austro-hongrois. Le neuvième point, tout d’abord, qui annonce une modification des frontières à l’ouest, avec un partage des territoires de l’Empire avec l’Italie. L’article 10, ensuite, qui demande 182 « l’autonomie des peuples d’Autriche-Hongrie » . Ce dernier point était, à première vue, plutôt favorable au maintien de la monarchie, sous condition d’autonomie donnée à ses minorités et de gages de stabilité donnés aux Alliés. La déclaration de Lloyd George, le Premier Ministre britannique d’alors, a donné des gages de bonne volonté de la part de l’Entente vis-à-vis de l’Empire, « le démembrement de l’Autriche ne [faisant] pas partie des 183 buts de guerre alliés » . Ces Quatorze Points suivent donc le principe de droit des peuples à disposer d’euxmêmes. Ils annoncent également des changements significatifs en Hongrie en cas de défaite de l’Empire : en premier lieu, une renégociation de l’autonomie de certaines populations, voire même l’accession à l’indépendance de celles-ci. Même si les frontières du pays ne sont pas explicitement menacées, les revendications territoriales des minorités tchèques, roumaines ou serbes, par exemple, peuvent conduire très rapidement le pays à perdre des territoires. Le Royaume de Hongrie de 1914 est un Etat multinational. En 1910, on compte 184 seulement 54,5% de hongrois dans le pays. En ce qui concerne les minorités, on compte près de 3 millions de roumains (soit plus de 16% de la population du Royaume), deux millions de slovaques et deux millions d’allemands. S’ajoutent à cela des fortes minorités 185 croates, serbes et ruthènes . De plus, il est à noter que la présence de chaque minorité n’est pas liée à un territoire particulier. Si l’on prend l’exemple de la Transylvanie, la présence des magyars est géographiquement discontinue, entrecoupées de régions où les roumains sont majoritaires. Le problème est parfois encore plus complexe. Ainsi, dans la région 181 182 183 D’après Jean-Michel LAMBIN (dir.), Histoire-Géographie, initiation économique, Hachette, Paris, 1995, p. 31. François FEJTÖ, op. cit., p. 277. Ibid., p. 278. 184 185 Statistiques calculées « selon la lange maternelle déclarée » Michel PRIGENT, op. cit., p. 9. VERGNON Gilles 37 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE 186 de Temesvár , on compte une majorité de germanophones. De la même manière, de nombreux territoires voient cohabiter des villages hongrois et roumains dans des espaces très restreints. Les mêmes remarques peuvent être dressées au sujet des slovaques du 187 Royaume de Hongrie . Au regard de ces données, il apparait évident qu’un arbitrage entre 188 les peuples devra être fait , les frontières ne pouvant matériellement pas être tracées en respectant l’autodétermination des populations en présence. Les frontières de 1920 sont donc tracées au bénéfice des minorités de l’ancien Royaume de Hongrie. Le constat de la non-application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en ce qui concerne la Hongrie peut être fait, ce qui montre que les Quatorze Points du Président Wilson ont été vite dépassés, comme le montre l’historien franco189 hongrois François Fejtő . 1. Wilson, les quatorze points et la presse La paix que veut le président des Etats-Unis Woodrow Wilson, décrite par son discours du 8 janvier 1918 devant le Congrès américain, est fortement encouragée par la presse française. Il est toutefois à rappeler que les journalistes doivent se soumettre à la censure 190 en cette période de guerre . L’information arrive en une des journaux français le 10 janvier. Le Petit Parisien et l’Humanité font leur gros titre sur le sujet, insistant, du côté du journal populaire, sur l’acclamation et les applaudissements nourris adressés au Président Wilson 191 au Congrès après avoir prononcé son discours . Le journal de Jaurès titre, quant à lui, « la 192 paix du droit » . Par contraste, il est à noter que l’Action Française ne traite l’information que de manière très superficielle, dans la partie basse de la première page, consacrant 193 l’essentiel de ses articles à la situation intérieure française . Le Petit Parisien est, lui, très élogieux sur le principe des Quatorze Points. On parle alors d’un « exposé précis des buts de l’Entente », d’une « séance historique », d’un des « plus beaux morceaux de la littérature politique ». Le président Wilson, lui, apparaît 194 « irréductible » à la tribune du Congrès des Etats-Unis . L’Humanité insiste sur « les nombreux applaudissements » qui ont « ponctué » le discours, et dresse une liste précise 195 des points prévus par les propos de Wilson . Pierre Renaudel, directeur de l’Humanité va même jusqu’à signer un article intitulé « Wilson ! Jaurès ! », voyant dans le discours du président des Etats-Unis « le point de départ de la paix prochaine ou de la défaite prochaine 186 187 Aujourd’hui Timişoara, en Roumanie. Carte : « L’Autriche-Hongrie en 1911, la question des minorités » dans « L’Autriche-Hongrie : la question du pluri- nationalisme », BS Encyclopédie, en ligne. Références complètes disponibles dans la bibliographie. 188 189 190 191 192 193 François FETJTÖ, op. cit., p. 277 et sq. Pierre ALBERT, op. cit, p. 77. « La Paix que veut le président Wilson », Le Petit Parisien, 10 janvier 1918, p. 1. « Le nouveau message du président Wilson au congrès américain, la paix du droit », L’Humanité, 10 janvier 1918, p. 1. “M. Wilson expose les conditions des Etats-Unis », L’Action Française, 10 janvier 1918, p. 1. 194 195 38 Ibid. « La Paix que veut le président Wilson », Le Petit Parisien, 10 janvier 1918, p. 1. « Le nouveau message du président Wilson au congrès américain, la paix du droit », L’Humanité, 10 janvier 1918, p. 1. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse et définitive des Empires centraux » et regrettant uniquement que le texte n’ait pas été à l’initiative de la France : « Pour la paix victorieuse, il n’a pas été prononcé de paroles plus efficaces que celles de M. Wilson. Elles iront accroitre le trouble de conscience que nous sentons grandir chez nos adversaires, en même temps que s’aggravent, pour eux comme pour tous, les difficultés matérielles et les souffrances engendrées par la guerre. Mais pourquoi faut-il que ce ne soit pas la France, la France républicaine, 196 la France de la Révolution qui ait parlé à son tour ? (…) S’ils n’osent pas parler, par peur de faire apparaître la contradiction de leur passé néfaste et glacé avec la nécessité ardente du présent, que du moins ils préparent l’avenir. On attend la 197 déclaration commune des Alliés sur les principes définis par M. Wilson ». Les Quatorze Points de Wilson sont donc indiscutablement bien accueillis par la presse française qui y voit le signe d’une paix proche et, à première vue, durable. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes intéresse particulièrement les journaux car induit 194 le rattachement de l’Alsace-Lorraine à la France . Ce rattachement est par ailleurs explicitement prévu par le plan du Président américain. Pendant la période de la Conférence de la Paix du début 1919 à Paris, les journaux sélectionnés dans le panel sont, une fois encore, très élogieux envers le président des EtatsUnis d’Amérique, et scrutent les déplacements et déclarations du Président en Europe. Ses actions sont en effet fortement suivies et font l’objet de très régulières brèves et articles 198 dans la presse . Ce qu’induisent les Quatorze Points de Woodrow Wilson pour la Hongrie, c’est-à-dire son autonomie vis-à-vis de l’Autriche et la remise en cause de ses frontières de 1914, ouvre la question des minorités. Le traitement de ce problème dans la presse française doit alors être analysé. La plupart des brèves évoquant les frontières de la Hongrie et l’autodétermination des peuples d’Europe centrale sont en lien direct avec l’activité militaire de l’après-guerre. Les troupes tchécoslovaques, yougoslaves et roumaines ont en effet des prétentions territoriales importantes en Hongrie. La France jouera un rôle important d’allié, tant militaire que politique, vis-à-vis de ces Etats. Les brèves font donc état des pressions territoriales que doit subir la Hongrie, mais le plus souvent en adoptant un point de vue centré sur les pays limitrophes. Ainsi, la question de la Transylvanie est traitée en prenant davantage appui sur le ressenti et les revendications des Roumains. Ainsi, Le Progrès évoque, dès novembre 1918, un « ultimatum » envoyé par la Roumanie « exigeant l’évacuation immédiate de la 199 Transylvanie » . L’Humanité décide de consacrer un article rendant compte aux lecteurs de la situation politique et démographique de la région dans son édition du 17 novembre 1918. On parle alors des « roumains de Transylvanie », sans parler très explicitement des hongrois. Présentée comme une majorité dont les droits sont bafoués, en état de « servitude économique » et « persécutée », le journal prend partie pour de nouvelles 196 Le pronom « ils » désigne ici le gouvernement français. 197 « Wilson ! Jaurès ! », L’Humanité, 10 janvier 1918, p. 1. 198 199 Observations du Petit Parisien, de l’Humanité, de l’Action Française et du Progrès, de janvier à mars 1919. « Un ultimatum à la Hongrie par la Roumanie », Le Progrès, 14 novembre 1918, p. 1. VERGNON Gilles 39 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE frontières défavorables à la Hongrie. Aucun recul mettant en perspective la situation de la Transylvanie à un niveau régional ne peut être aperçu dans l’article, ni d’explication précise de la situation démographique des magyars ou des autres minorités, serbes ou 200 allemandes . Le journaliste semble alors apporter une justification à l’avancée militaire des troupes roumaines en Transylvanie. Peu de temps après la réussite des opérations, on 201 parle d’ailleurs d’ « union de la Transylvanie à la Roumanie » ou de la « libération des 202 Roumains de Hongrie » , là encore, sans faire preuve de recul sur la situation. L’idéologie des Quatorze Points de Wilson semble alors être d’actualité pour la presse, mais seulement à l’avantage des roumains de Transylvanie et plus généralement, des minorités de la région. Majoritaires dans certains territoires d’Europe centrale, les magyars ne semblent pas bénéficier des mêmes droits. La presse française s’intéresse donc davantage à la question des minorités au sein des nouveaux Etats qu’à la Hongrie elle-même. C’est le cas également en ce qui concerne les minorités serbes de Hongrie. Le Petit Parisien fait par exemple état des « revendications 203 serbes devant le Comité des Dix », carte à l’appui . L’Humanité consacre aussi un long article à la situation dans ce qui deviendra la Yougoslavie. La question des peuples est 204 abordée, mais en faisant l’impasse sur les minorités hongroises des Balkans . Les mêmes conclusions qu’en ce qui concerne la Transylvanie peuvent alors être dressées. Cette question des minorités à la lumière du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes cher au Président Wilson peut amener à envisager la question des frontières de la Hongrie et de la négociation du Traité de Trianon comme une manière pour les puissances de l’Entente de « punir » les Hongrois. 2. « La Hongrie paiera » Pour François Fejtő, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a rapidement laissé la place, du côté de l’Entente, à une volonté affichée de « démembrement de l’Autriche205 Hongrie » . Si le principe fondamental des Quatorze Points semble d’actualité lors du Congrès des peuples opprimés d’Autriche-Hongrie d’avril 1918, il s’agit en fait de promouvoir idéologiquement l’idée du démembrement de l’Empire en plusieurs nouveaux 206 Etats indépendants . L’autodétermination semble alors favorable aux vainqueurs et aux pays protégés par l’Entente et va par conséquent aller très rapidement à l’encontre des intérêts de l’Autriche et de la Hongrie. Les Quatorze Points sont par ailleurs, de l’aveu même du Président Wilson, « dépassés », dès l’indépendance de la Tchécoslovaquie le 9 novembre 1918 : les hommes d’Etat tchécoslovaques Masaryk et Beneš ont alors « gagné » 207 contre Budapest . 200 201 202 203 204 205 206 207 40 « Les Roumains de Transylvanie », L’Humanité, 17 novembre 1918, p. 1. « L’Union de la Transylvanie à la Roumanie », L’Action Française, 5 décembre 1918, p. 3. « La libération des Roumains de Hongrie », Le Petit Parisien, 8 décembre 1918, p. 3. « Les revendications serbes devant le Comité des Dix », Le Petit Parisien, 19 février 1919, p. 1. « La Vie internationale, les Etats balkaniques hors des Balkans », L’Humanité, 9 février 1919, p. 3. François FEJTÖ, op. cit., p. 279. Ibid., p. 279 et 280. Ibid., p. 365. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse Comme cela a été vu précédemment, les questions des nouvelles frontières de la Hongrie et des minorités sont évoquées par la presse française à partir des brèves militaires. La position de vaincu du pays est par ailleurs rappelée par la publication de communiqués provenant d’armées d’occupation. Le 14 novembre 1918, le Progrès publie par exemple une note provenant de Serbie qui affirme notamment que les troupes sont « reçues avec 208 enthousiasme par la population » hongroise . De la même manière, un officiel roumain est 209 invité à s’exprimer dans les pages de l’Action Française en décembre de la même année . La Hongrie serait alors en quelque sorte victime de son passé d’Etat multinational. Sa défaite a fait un naître un fort sentiment « anti-hongrois » à l’étranger, ce qui a pesé sur les négociations d’après-guerre. A l’image de la volonté de l’opinion française de voir l’Allemagne « payer » en novembre 1918, l’Autriche et la Hongrie doivent également « payer ». Les traités de paix signés en 1919 et 1920 peuvent en effet être comparés à 210 des « procès », avec des « condamnations prononcées en l’absence des accusés » . Les décisions prises lors de ces traités, ayant à l’origine pour but de se fonder sur « le principe des nationalités » a en fait créé de nouveaux problèmes, notamment celui des minorités hongroises vivant désormais en dehors des frontières du pays, ce qui souligne 211 une certaine « hypocrisie » de la part de l’Entente . Il est par ailleurs à noter que la question des hongrois de l’étranger est totalement passée sous silence par la presse française entre 212 1918 et 1920 . Par conséquent, « la Hongrie paiera » est un adage qui peut être perçu comme étant le leitmotiv de l’après-guerre, à propos de la paix en Europe centrale, bien que cette expression n’apparaisse pas explicitement dans la bouche des officiels de la Conférence de la Paix ou dans la presse française de l’époque. Les négociations en vue de la signature des traités, 213 que ce soit à Versailles, à Saint-Germain-en-Laye ou au palais du Trianon, ne concernent 214 que les membres de l’Entente ou de ses Alliés : il s’agit d’imposer une vision de la paix aux vaincus. Contrairement à l’Allemagne, la Hongrie ne doit pas, d’après traité de Trianon, payer des réparations aux Alliés. Le pays a finalement payé par ses frontières. L’historienne canadienne Margaret MacMillan rapporte d’ailleurs qu’un expert britannique, lors de la Conférence de la Paix, a déclaré que « La balance doit pencher naturellement en faveur de 215 notre alliée la Roumanie plutôt que notre ennemie la Hongrie » . Le rôle joué par la Conférence de la Paix est d’ailleurs intéressant à analyser du point de vue de « l’hégémonie française » dans le fonctionnement de celle-ci, en ce qui concerne 216 les questions relatives à l’Empire Austro-hongrois . Les positions politiques françaises, 208 209 210 211 212 213 214 215 216 « L’avance serbe en Hongrie », Le Progrès, 14 novembre 1918, p. 1. « Le comte Károlyi plaide pour la Hongrie, M. Take Jonesco lui réplique », L’Action Française, 2 décembre 1918, p. 2. François FEJTÖ, op. cit., p. 367. Ibid., p. 368. Observations du Petit Parisien, de l’Action Française, du Progrès et de l’Humanité, de novembre 1918 à juin 1920. Traité de paix avec l’Autriche, signé le 10 septembre 1919. François FEJTÖ, op. cit., p. 368 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 430. François FEJTÖ, op. cit., p. 305 et sq. VERGNON Gilles 41 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE et notamment celles du Président du Conseil Georges Clémenceau, méritent en effet un intérêt particulier. Chapitre 6 La Hongrie à la lumière des positions politiques françaises Conformément à ce qui a été vu précédemment, la France et la Hongrie sont fortement lié dans les mois qui ont suivi la fin de la Première Guerre Mondiale. La politique engagée par la France en Europe centrale est alors intéressante à étudier, notamment du fait du rôle important joué par le gouvernement français en ce qui concerne les nouvelles frontières de la Hongrie. La note du lieutenant-colonel Vix, au début de l’année 1919 va en effet influer 217 sur les nouvelles délimitations géographiques de l’Etat. « L’intransigeance de la France » , voulue par Clémenceau, va alors donner au pays une place prédominante au Conseil de la Paix en ce qui concerne les questions hongroises et la négociation du traité de Trianon signé en juin 1920. Les positions tenues par Georges Clémenceau, alors Président du Conseil, vis-à-vis de la Hongrie vont donc avoir un rôle primordial, en ce qui concerne la politique alliée 218 dans le pays , mais aussi vis-à-vis de l’opinion française. Ses actes, mais également son 219 « acrimonie » à l’égard de la Hongrie , vont en partie déterminer la façon dont la presse va s’approprier les actualités politique et militaire de l’Europe centrale. Le contexte politique français de l’époque est également un facteur à prendre en compte pour comprendre l’évolution de la politique à l’égard de la Hongrie. Dans cette France de l’après-guerre, un certain antisémitisme sous-jacent pourra être retrouvé et expliquer une méfiance nourrie à l’égard de la population magyare. Enfin, il ne faut pas négliger les engagements politiques et militaires français dans la région, sous l’égide de Georges Clémenceau et de son ministre 220 des Affaires Etrangères Stephen Pichon . L’aide apportée aux troupes roumaines ou serbes vont effectivement participer à l’évolution de la Hongrie, tant au niveau politique que des nouvelles frontières. 1. Clémenceau et la Hongrie 221 Après une première expérience en tant que Président du Conseil entre 1906 et 1909 , le radical Georges Clémenceau accède une nouvelle fois à ce poste lors des derniers mois de 222 la guerre, le 16 novembre 1917 . Il est alors âgé de 76 ans. Lors de la Conférence de la Paix, à l’issue de la Première Guerre Mondiale, celui qu’on surnomme le « Père-la-Victoire » ou le « Tigre » va représenter la France aux côtés des trois autres « grands » : le Président du 217 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 69. 218 219 220 221 222 42 Jean-Jacques BECKER, Clémenceau l’intraitable, Collection « Curriculum », Liana Levi, Paris, 1998, p. 96. Miklós MOLNAR, op. cit., p. 319. Ibid., p. 341. Jean-Jacques BECKER, op. cit., p. 41. Ibid., p. 79. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse Conseil italien Vittorio Orlando, le Premier Ministre britannique Lloyd George et le Président des Etats-Unis Woodrow Wilson. Ses relations avec Wilson, très méfiant à l’égard des européens, sont difficiles. L’idéalisme des Quatorze Points du président américain s’oppose en effet à la politique dure et quelque peu nationaliste de Clémenceau, qui peut alors être 223 comparé à un « Bismarck français » . Georges Clémenceau est en quête d’une vraie victoire pour la France. La paix doit, 224 pour lui, être basée sur de « solides garanties » plutôt que sur des principes plus abstraits comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un réel affaiblissement de l’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois est pour lui indispensable au nouvel équilibre de l’aprèsguerre. Wilson était en 1918 satisfait de la mise en place du régime démocratique de Mihály Károlyi en remplacement du Royaume de Hongrie. A ce titre, il demande une certaine clémence de la Conférence de la Paix à l’égard du pays, en affirmant : « les Hongrois sont nos amis », ce qui a fait répondre Clémenceau : « les Hongrois ne sont pas nos amis mais 225 nos ennemis » . Le Président du Conseil français souhaite donc profiter de la victoire pour affirmer une certaine domination des forces de l’Entente sur le reste de l’Europe. Les pays issus de l’Empire austro-hongrois doivent alors, à l’instar de l’Allemagne, « payer » la guerre, et aucune clémence ne doit leur être accordée. En décembre 1917, Clémenceau envisageait déjà le sort qui devait être réservé aux forces de l’Empire pour gagner la guerre : « je pense qu’il faut écraser, d’abord, les alliés de l’Allemagne, en réservant les opérations 226 définitives contre le principal adversaire pour plus tard » . Clémenceau avait par ailleurs une très bonne connaissance de l’Autriche. Son frère avait épousé une autrichienne et 227 il s’était lié d’amitié avec une famille d’intellectuels du pays . Il connaissait les rouages politiques de l’Empire et avait donc construit sa politique à l’égard de l’Europe centrale en connaissance de cause. Pour François Fejtő, on est passé, à l’occasion du premier conflit mondial, d’une guerre « classique » à une guerre « idéologique », notamment marquée par une « hégémonie française ». La volonté des hommes politiques français de diffuser, notamment lors de la Conférence de la paix, le modèle républicain l’illustre. C’est ce que Fejtő appelle la 228 « républicanisation de l’Europe » . Cette idéologie a donc été très largement défendue par Clémenceau, et par son ministre des affaires étrangères, Stephen Pichon. Ces positions politiques ont par ailleurs nourri la méfiance des officiels américains et anglais à l’égard des Français. De plus, la France était très impliquée en Europe centrale, davantage que les autres forces de l’Entente, notamment avec de forts intérêts en Roumanie et dans ce qui sera la Yougoslavie, ce qui permet également d’expliquer l’importance du « problème hongrois » pour Clémenceau et les officiels français. L’influence de la France dans le texte final du Traité de Trianon est importante. La frontière entre la Roumanie et la Hongrie a d’ailleurs été tracée en suivant des recommandations françaises et italiennes, en offrant « à 229 la Roumanie une tranche généreuse du territoire hongrois » . 223 Ibid., p. 95. 224 225 226 227 228 229 Ibid., p. 97. Ibid., p. 96. François FEJTÖ, op. cit., p. 267 Ibid., p. 268 et sq. Ibid., p. 305 et sq. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 430. VERGNON Gilles 43 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE Les positions fermes de Clémenceau et de Pichon sur le sujet ont donc grandement influé sur le destin hongrois de l’après-guerre. La méfiance des anglo-saxons, notamment 230 à cause d’un risque de propagation du régime communiste à l’Ouest, l’ont ensuite scellé . Il est cependant à noter qu’on ne peut pas parler de réelle inimitié de Clémenceau à l’égard des Hongrois, comme on l’entend parfois. Il s’agit davantage d’une succession d’intérêts français dans la région et d’une idée précise du Président du Conseil français sur ce que doit être, selon lui, la paix, qui ont abouti au traité de Trianon. Du côté de la presse française, Clémenceau n’est pas réellement mis en avant en ce qui concerne les questions de politique étrangère. Son nom apparaît bien moins souvent que celui de Wilson, par exemple, comme si son influence était moindre ou que cela intéressait moins les lecteurs. Lorsqu’il est question du « Tigre » aux pages internationales, c’est davantage dans des brèves que dans de longs articles argumentés, mettant par exemple en perspective la politique française avec celle des autres pays. Il est par ailleurs à noter que les Alliés sont souvent, à la lecture de la presse, vus comme un bloc uni. Les dissensions, divulguées par exemple par les historiens Margaret MacMillan ou François 231 Fejtő, n’apparaissent pas nettement au grand jour . Cependant, à l’occasion d’un « désaccord franco-anglais » sur l’ « intervention 232 en Russie » , L’Humanité parle, le 11 janvier 1919, de l’ « omnipotence de M. 233 Clémenceau » . Un premier article, se voulant davantage objectif que le suivant, fait état des faits : « L’Angleterre propose une entente avec le Gouvernement des Soviets. Au nom de M. Georges Clémenceau, M. Stephen Pichon refuse brutalement ». Ce premier constat, dressé par l’Humanité, de fermeté des officiels français à propos des relations internationales post-Première Guerre Mondiale, est à mettre en relation avec la discrétion dont font preuve les autres journaux du panel sur cette affaire. Un second article, titré « La conférence de la paix : l’omnipotence de M. Clémenceau » affirme clairement la position de journal d’opposition de l’Humanité. Les mots du journaliste sont d’ailleurs très durs à l’égard du Président du Conseil : « Nous n’avons pas été les seuls à souligner l’extraordinaire sans-gêne de M. Clémenceau, composant une délégation dans laquelle aucune personnalité indépendante n’a trouvé place, accaparant ainsi toute l’autorité, comme dans son ministère et partout. M. Babilly, dans l’Intransigeant, disait que Napoléon lui-même n’avait jamais concentré ainsi en sa personne tous les pouvoirs et toutes les responsabilités. La Victoire même se demandait comment M. Clémenceau trouverait encore le temps de gouverner la France, puisque les différents ministres ne marchent que par ses ordres. Il y a de l’inconscience dans l’autoritarisme sans fin de ce vieillard qui croit, dur comme fer, qu’il tout 234 seul sauvé la France et qu’il va, à sa fantaisie refaire la carte du monde. » Cette claire prise de position de l’Humanité contre la politique de Clémenceau montre d’abord que les autres journaux de notre panel ne s’opposent pas directement à la politique 230 231 Ibid., p. 433. Observations du Petit Parisien, de l’Action Française, du Progrès et de l’Humanité, sur les questions liées à l’Europe centrale, de novembre 1918 à juin 1920. 232 233 234 44 « L’intervention en Russie, le désaccord franco-anglais », L’Humanité, 11 janvier 1919, p. 1. « La Conférence de la paix : l’omnipotence de M. Clémenceau », L’Humanité, 11 janvier 1919, p. 1. « La Conférence de la paix : l’omnipotence de M. Clémenceau », L’Humanité, 11 janvier 1919, p. 1. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse française. Les journaux cités dans cet article sont connus pour être idéologiquement de gauche, et donc, dans l’opposition. Clémenceau est alors dépeint comme un homme qui détiendrait, de sa volonté, un grand nombre de pouvoirs, et qui désirerait les accroitre en ayant une place prédominante lors de la Conférence de la Paix. Les nouvelles frontières de l’Europe sont donc présentées comme une « fantaisie » de Clémenceau. Le journal semble donc donner plus de crédit aux positions de Wilson ou de Lloyd George lors de cette préparation de la paix européenne. Mais, même si la position défendue par l’Humanité peut paraître excessive, Clémenceau avait réellement une image d’ « omnipotent », se traduisant pour Fejtő et 235 comme cela a été vu précédemment, par une « hégémonie française » . Ses difficiles relations avec les officiels américains ou britanniques étaient, pour Margaret MacMillan, à l’origine de cette image, notamment en raison de « son mépris des conventions et de son 236 profond cynisme » . Etudier les positions françaises d’après-guerre, c’est tenter de comprendre le fonctionnement politique, idéologique et culturel de la France d’alors. Politiquement, le pays est toujours marqué par la division résultant de l’Affaire Dreyfus, ce qui peut amener à se pencher sur la question de l’antisémitisme et des conséquences que cela a pu avoir sur les relations internationales d’après-guerre, et notamment sur l’engagement français en Europe centrale. 2. Un antisémitisme sous-jacent ? En 1912, Charles Maurras publie dans l’Action Française une chronique utilisant sa théorie de l’ « Anti-France », définie par les « quatre Etats confédérés des Protestants, Juifs, Francs237 maçons et métèques » . « Que le juif de crottes de chien auquel Léon Daudet a dit des vérités si pures soit un ancien homme de génie, aujourd’hui dévoré par le cafard et par l’araignée, ou qu’il faille réduire son histoire au charlatanisme de la science, de la réclame et de la juiverie, c’est une question de petit intérêt. La vraie question, celle qui se pose vraiment, c’est la vie ou la mort d’une quarantaine de millions de français. Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus ; si notre sol nous appartient ou si nous allons perdre avec lui notre fer, notre houille 238 et notre pain. » Ce court extrait montre que l’antisémitisme est bien présent en France dans les années 1910 et que l’extrême droite française en fait un étendard. Les ligues antiparlementaires du début des années trente montrent d’ailleurs que cette idéologie antisémite se retrouve sur toute la période de l’entre-deux-guerres. On suspecte alors les ennemis du pays, qu’ils soient « intérieurs » ou « extérieurs », d’être juifs, et à ce titre, de menacer la nation. La menace que représente la Hongrie pour la France, en tant que partie d’un Empire ou de régime socialiste ou communiste, en fait un « suspect ». 235 236 237 238 François FEJTÖ, op. cit., p. 305 et sq. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 73. « L’hospitalité », L’Action Française, 6 juillet 1912, p. 1. Ibid. VERGNON Gilles 45 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE En Hongrie, les juifs représentent environ 5% de la population lors du recensement de 239 1910, soit environ un million de personnes . En France, on ne compte alors qu’environ 240 120 000 juifs à la même période, pour une population plus importante . Mais, une forte émigration juive d’Europe centrale vers la France peut être remarquée à partir de la fin du XIXème siècle. Cette population fuit les discriminations auxquelles elle doit faire face dans 241 sa région d’origine . Ces constats permettent donc d’affirmer que l’antisémitisme d’aprèsguerre engendre de nombreux clichés et encourage à afficher une certaine méfiance à l’égard des populations d’Europe centrale, et donc de Hongrie. Malgré tout, les articles de presse ne font pas état d’un antisémitisme avéré à l’égard de la Hongrie. Il peut néanmoins expliquer en partie la méfiance dont fait preuve l’ensemble de la presse française à propos de la République hongroise, que ce soit sous le régime de Károlyi ou de Béla Kun. On peut ainsi remarquer que l’Action Française fait part, à 242 plusieurs reprises, d’un intérêt du régime communiste pour l’argent , image que l’on attribue généralement à la population juive dans la littérature antisémite. De plus, L’Humanité évoque, dans une brève de janvier 1919, la « question juive » en Roumanie. Le journal prend alors la défense d’une population soumise à une discrimination dans son Etat, en publiant un communiqué de la Société des Juifs roumains établis en Suisse, et visant à démentir la propagande roumaine au sujet des droits accordés à la 243 population juive . Cette publication montre que l’Humanité défend les populations juives, probablement en opposition à d’autres journaux, à l’instar de l’Action Française. La question est alors d’actualité en 1919. Cette méfiance à l’égard des juifs est notamment visible dans le rapport que fait Harold Nicolson, un diplomate britannique en déplacement dans la Hongrie de Béla Kun. Après avoir fait une terrible description physique de Béla Kun, il déclare que le ministre des affaires 244 étrangères des Soviets qui l’accompagnait était un « petit juif à la peau grasse » . Les idées reçues sur les juifs sont donc légion dans l’Europe occidentale de l’après-guerre. L’antisémitisme est, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, très implantée dans l’extrême droite française, et a pu, dans une certaine mesure, nourrir les idées reçues de l’opinion française sur la Hongrie. Toutefois, les brèves de l’Action Française, contrairement aux propos tenus dans les pages nationales et politiques du journal, ne montrent pas une animosité particulière à propos de cette question. Il est néanmoins possible de dire que le format des brèves ne permet pas la diffusion de propos ouvertement antisémites et que les pages internationales ne sont pas forcément propices à de telles publications. 3. Quel sort pour la Hongrie vaincue ? Les intérêts politiques, économiques et militaires de la France en Europe centrale sont nombreux dans l’immédiat après-guerre. La presse française se fait par ailleurs l’écho de cette situation par la publication de nombreuses brèves militaires faisant état de l’avancée 239 240 241 242 243 244 46 Miklos MOLNAR, op. cit., p. 287. Bernhard BLUMENKRANZ (dir.), Histoire des Juifs en France, Privat, Toulouse, 1972, p. 366. Ibid., p. 370 et sq. Exemple : « Comment s’est effectué le départ de Béla Kun », L’Action Française, 5 août 1919, p. 3. « Roumanie, la question juive », L’Humanité, 29 janvier 1919, p. 2. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 434. VERGNON Gilles PARTIE II Des yeux français tournés vers l’est : la Hongrie que dessine la presse des troupes alliées dans la région. La Hongrie vaincue se retrouve alors rapidement assaillie de toute part. Ce constat est directement lié avec la politique française d’après guerre. Fondée en opposition à la Hongrie et en raison de leurs politiques territoriales respectives, une « Petite 245 Entente » est rapidement née entre la Roumanie, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie . Bien que les traités officialisant cette alliance ne soient signés en 1921, un rapprochement se fait sentir dès 1919 avec l’occupation de Budapest et l’avance sur les troupes hongroises. En raison des liens unissant la France à ces pays, ces questions deviennent rapidement, et dès 246 l’envoi d’officiers français à Budapest , des questions de politique étrangère de la France. Les liens entre la France et la Roumanie sont notamment liés à une promesse territoriale faite aux roumains lors de leur entrée en guerre en 1916, concernant la Transylvanie. Le principal but recherché par la « Petite Entente » est ouvertement, selon Jean-Marie Le 247 248 Breton, une « alliance française » . « L’influence française en Europe orientale » et les moyens militaires de la France donnaient aux armées d’occupation une légitimité et une protection non-négligeables. La France, du fait de cette politique menée par Clémenceau et Pichon, renforçait alors sa présence dans la région, en ayant pour « double objectif de contrer le bolchevisme russe et de contrebalancer la puissance allemande grâce aux voisins 249 de la Hongrie » . Ainsi, « à cause des Français », la Hongrie « avait perdu le contrôle 250 d’une bonne partie de son territoire avant même le début de la Conférence de la Paix » . A partir de la prise du pouvoir par les communistes de Béla Kun en mars 1919, la présence française en Hongrie obtient le soutien de l’opinion et des autres puissances de 251 l’Entente . La légitimité de l’action militaire est alors obtenue sous couvert du maintien 252 d’une certaine « stabilité en Europe centrale » . Le sort de la Hongrie d’après-guerre, scellé en grande partie par les politiques françaises en Europe centrale, mérite alors d’être analysé à partir d’archives officielles, provenant du Ministère des Affaires Etrangères. 245 246 247 248 249 250 251 252 Jean-Marie LE BRETON, op. cit., p. 23. « Les Français et les Serbes à Budapest », Le Progrès, 19 novembre 1918, p. 2. Jean-Marie LE BRETON, op. cit., p. 23. Ibid., p. 22. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 428. Ibid. Ibid., p. 438 et sq. François FEJTÖ, op. cit., p. 368. VERGNON Gilles 47 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE PARTIE III Entre opinions et négociations politiques Chapitre 7 La pluralité des opinions : de la presse à la diplomatie La lecture de la presse française de la période étudiée donne un aperçu de la perception de la Hongrie par l’opinion. Ce ne peut pas, pas définition, être le cas des archives diplomatiques, ne s’agissant pas de documents dont la consultation était libre au moment de leur création. Ce qui a été consulté auprès du Ministère des Affaires était d’ailleurs initialement marqué « secret défense ». Malgré tout, les archives donnent un aperçu d’un état général de la situation et des relations franco-hongroises et ont pu influencer des décisions politiques, qui ont pu jouer un rôle dans la formation de l’opinion. De plus, les publications de presse étant liées, par nature, à des sources primaires, les actes entrepris par la diplomatie française ont pu être publiés, et ont à ce titre, participé à l’information des citoyens sur la situation politique, économique et militaire en Europe centrale. Les objectifs recherchés par ces deux types de documents étant de nature différente, il est intéressant de les confronter, et ainsi, de voir les liens entre diplomatie et opinion. En plus de cette confrontation, il s’agira ici de voir l’importance donnée à la Hongrie par le Ministère des Affaires Etrangères de l’époque et de se rendre compte de la « nouvelle donne » esteuropéenne, avec de nouveaux enjeux, de nouvelles frontières et de nouveaux rapports de forces. Enfin, les liens entretenus entre le Quai d’Orsay et les organes de presse seront particulièrement intéressants à analyser. 1. La Hongrie : un dossier très surveillé au Quai d’Orsay Les archives du Ministère des Affaires Etrangères recensent à la Courneuve la « Correspondance Politique et Commerciale ». Il s’agit du courrier, des télégrammes et des rapports qui ont transité, à l’envoi ou à la réception, par le ministère. La formation des nouveaux gouvernements, la personnalité des hommes politiques, l’état des troupes françaises dans le pays ou encore l’activisme des groupes révolutionnaires ou contrerévolutionnaires sont commentés. La lecture de ces archives est donc d’une grande utilité pour comprendre l’engagement de la France en Hongrie entre 1918 et 1920. De plus, et pour compléter ces documents, les discussions de la Conférence de la Paix du début de l’année 1918 sont également consultables à La Courneuve. A la fin de l’année 1918, la question territoriale intéresse le Ministère des Affaires Etrangères. On apprend par exemple que les « pourparlers engagés par le Comte Károlyi, en vue de la constitution d’une autonomie hongroise composée de Magyars, de Roumains 253 et de Slaves, avec comme Buda-Pest (sic.) comme capitale, auraient abouti à un échec » . Un projet d’ « union douanière » entre l’Autriche, la Tchécoslovaquie et la Hongrie est 253 48 94CPCOM/27, p. 50, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques 254 également suivi de près par les autorités françaises . Au-delà de cette question territoriale, le gouvernement de Mihály Károlyi est surveillé par les diplomates français, mais ne fait pas 255 l’objet d’une inquiétude particulière . Un suivi plus important de la situation en Hongrie se fait remarquer avec l’apparition des troubles révolutionnaires liés aux mouvements communistes. Le général Franchet d’Esperey fait notamment savoir au ministre de la Guerre que le « bolchevisme fait de grands 256 pas en Hongrie » , dès le 8 janvier 1919, c’est-à-dire plus de deux mois avant la prise de pouvoir par Béla Kun et ses alliés politiques. Ces observations sont en cela conforme à ce qui peut être lu dans la presse française de l’époque, qui évoque les questions territoriales et militaires sans porter un intérêt majeur à la politique menée par le gouvernement socialdémocrate lui-même, puis à la situation liée aux « troubles » bolcheviques. Fait intéressant, mi-janvier 1919, un officiel français présent à Belgrade informe le ministère d’une « situation de plus en plus grave » en Hongrie, observée non pas par des diplomates mais par « M. 257 Richard, correspondant du Petit Parisien » . Les correspondants de presse sont donc utilisés par la diplomatie française pour avoir des informations. De plus, cela nous apprend que la situation était suffisamment préoccupante pour les intérêts français, et notamment 258 pour la « mission militaire française » pour que de telles sources soient utilisées et considérées comme fiables. A partir de mars 1919, le flot de nouvelles concernant la Hongrie arrivant au Ministère des Affaires Etrangères s’intensifie. Alors qu’un seul carton suffit à contenir les archives de juillet 1918 à mars 1919, on peut remarquer que le suivant couvre seulement la période allant d’avril à juin 1919. Dans les semaines qui ont précédé la prise de pouvoir de Béla Kun 259 à Budapest, on met régulièrement en garde contre le « danger bolcheviste en Hongrie » . La démission du comte Károlyi de la Présidence de la République, l’arrivée au pouvoir des militants communistes ainsi que la transition de ces pouvoirs est suivie de très près avec la réception de rapports quotidiens détaillant la situation. On parle alors, à l’instar du 260 Petit Parisien ou de l’Action Française, de l’ « extrême gravité de la situation » et d’une 261 « trahison du comte Károlyi » . Les rapports diplomatiques étant naturellement plus fournis que les brèves de presse, les détails se font donc bien plus nombreux dans les archives diplomatiques. Les perspectives d’évolution sont par exemple souvent prises en compte. Par exemple, on estime en avril 1919, que « la chute des bolchevistes sera accueilli dans 262 toute la Hongrie avec satisfaction, même dans les milieux ouvriers » . 263 De plus, on observe de près les « agissements des bolchevistes à Budapest » , 264 en parlant même de « fusion entre la Hongrie bolcheviste et la Russie bolcheviste » . 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 Ibid. Observation du carton 94CPCOM/27, pour les pages concernant novembre à mars 1919, Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/27, p. 62, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/27, p. 67, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Ibid. 94CPCOM/27, p. 171, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/27, p. 214, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Ibid. 94CPCOM/28, p. 45, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/28, p. 46, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. VERGNON Gilles 49 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE La formation du nouveau gouvernement est également au centre des préoccupations des diplomates français. On répertorie alors des informations sur chaque ministre, détaillant non 265 seulement leurs fonctions mais aussi leurs attitudes antérieures . La situation nécessite par ailleurs que M. Allize, « ministre de France en Mission Extraordinaire », fasse part, depuis Vienne, de son interprétation de la situation, le 25 avril 1919 au ministre des Affaires Etrangères Stephen Pichon : « Pour saisir toute l’ampleur du problème qui se pose devant l’Entente à Budapest, il est nécessaire d’envisager la question bolcheviste en fonction de la situation politique générale. Le bolchevisme existe par lui-même ; il est un mouvement de nivellement social de même nature que ceux qui toujours, dans l’histoire, ont accompagné ou suivi les grandes souffrances de l’humanité ; mais il existe aussi par l’appui plus ou moins avéré de l’Allemagne. Même quand elle combat le bolchevisme chez elle, l’Allemagne le favorise au dehors et s’en sert comme d’un moyen de pression pour obtenir de l’Entente des conditions plus 266 favorables. » Les analyses faites en avril 1919 montrent donc que la situation s’avère très préoccupante pour les diplomates français, et notamment en ce qui concerne l’implication de l’Allemagne dans le sort politique de la Hongrie. La négociation de la paix est alors évoquée et semble être un objectif pour la France. 267 A la veille de la chute du régime, les mouvements de l’armée roumaine ainsi 268 que le l’activité des mouvements « contre révolutionnaires » , pouvant causer des bouleversements politiques en Hongrie sont décryptés et analysés par les diplomates français. Une fois le gouvernement des Soviets démissionnaire, le devenir du pays inquiète particulièrement les officiels français, mais aussi le Conseil Suprême des Alliés, avec en ligne de mire, les questions militaires et territoriales. « Les seules bases reconnues des relations des puissances alliées et associées et de la Hongrie sont : 1°/ L’armistice du 13 novembre 1918 dont les conditions doivent être respectées par les nouveaux gouvernements hongrois, tout particulièrement en ce qui concerne la démobilisation de l’armée. 2°/ La notification de la Conférence de la Paix en date du 13 juin pour la fixation de la ligne sur laquelle doivent être maintenues les troupes hongroises du côté des 269 frontières tchéco-slovaques (sic.) et roumaines. » Il n’est pas question, pour les Alliés, de voir une quelconque remise en question de l’armistice et des frontières. On s’inquiète d’ailleurs, en juillet 1919, de voir une paix achevée 270 avec l’Allemagne, proche avec l’Autriche, mais « moins avancée » concernant la Hongrie. C’est d’ailleurs cette paix, selon l’avis d’un diplomate, qui permettra de « rétablir l’ordre et réparer par le travail les ruines de la guerre », ainsi que « libér[er] » le pays de l’ « influence 264 265 266 268 270 50 94CPCOM/27, p. 225, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/28, p. 44, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 267 269 94CPCOM/27, p. 214, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/29, p. 119 et sq., Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/29, p. 121, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/29, p. 137, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/29, p. 6, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques politique et commerciale allemande » Europe centrale qui sont évoqués ici. 271 . Ce sont donc les intérêts même de la France en Ces intérêts ne semblent pas, conformément à ce qui ressort de la presse française, mis à mal par l’arrivée au pouvoir de l’amiral Miklós Horthy. Politiquement parlant, on le présente comme un homme « droit », « loyal » et « très énergique » même si on juge son 272 273 « envergure » « moyenne » . Toutefois, on redoute ici la mise en place d’une « dictature » 274 en craignant que se « renouvelle l’histoire » . Horthy s’est par ailleurs défendu auprès d’un diplomate français de ces accusations, en insistant sur le fait que, pour lui, « les faits 275 signalés étaient faux » . Horthy est alors une nouvelle fois dépeint élogieusement, faisant 276 277 de lui un homme « sincère » . Bien que des faits liés à la terreur blanche continuent , par la suite, de circuler, le gouvernement contre-révolutionnaire hongrois semble être bien accepté par les officiels français. Contrairement à la presse, qui ne s’attache qu’à des faits brefs, on découvre par ces archives le suivi minutieux de l’actualité hongroise. On remarque par ailleurs que les opinions généralement admises par le Progrès ou le Petit Parisien, notamment concernant l’amiral Horthy et le gouvernement des Soviets de Béla Kun, sont sensiblement identiques aux positions du Ministère des Affaires Etrangères. L’opinion française que l’on devine à travers la lecture de ces journaux ne semble donc pas éloignée des positions officielles du gouvernement français. 2. L’Europe centrale au centre de la nouvelle donne diplomatique Comme cela a été vu précédemment concernant les conditions pouvant mener à la paix, on voit que le Ministère des Affaires Etrangères tient à préserver certains intérêts en Europe Centrale. On se rend rapidement compte, à la lecture de ces archives, qu’il se joue ici d’importants enjeux, notamment concernant l’influence française à l’étranger et la stabilité de la région. Ainsi, les alliés roumains ou tchécoslovaques semble être particulièrement écoutés par le Quai d’Orsay. A plusieurs reprises sont annotées des lettres provenant de ces 278 gouvernements à destination des diplomates français . De plus, on tient à ce que l’armée roumaine obéisse aux ordres de l’Entente, notamment concernant l’évacuation de 279 la Hongrie après l’installation au pouvoir de l’amiral Horthy . De nouveaux rapports de force se mettent donc en place, et la France semble être au centre du nouveau dispositif géopolitique d’Europe centrale. S’inquiétant de la stabilité de la région, les diplomates 271 Ibid. 272 273 274 275 276 277 278 279 94CPCOM/31, p. 33, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/31, p. 23, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/31, p. 24, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/31, p. 64, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Ibid. Exemple : 94CPCOM/31, p. 148, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Exemple : 94CPCOM/29, p. 203 et sq. 94CPCOM/31, p. 34, Archives du Ministères des Affaires Etrangères. VERGNON Gilles 51 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE français observent notamment très attentivement les cas de violence répertoriés en Hongrie, 280 que ce soit de la part du gouvernement des Soviets ou du régime contre-révolutionnaire . Contrairement aux pouvoirs tchécoslovaques ou roumains, à qui l’on fait manifestement confiance, le peuple hongrois semble continuellement être l’ennemi de la France, duquel il faut se méfier. Ce constat est par ailleurs similaire a ce qui a pu être fait après lecture de la presse française de 1919 et 1920. La France a en effet une grande influence, durant cette période, sur l’Europe centrale et n’aime pas voir une situation qui échappe à son contrôle à l’intérieur de cette zone. Ainsi, un projet de rétablissement de la monarchie en Hongrie, sous l’égide des Habsbourg, inquiète 281 vivement les autorités diplomatiques françaises, début 1920 . La domination française de la région pourrait alors être sévèrement mise à mal si un nouveau régime aux visées expansionnistes se mettait en place. Par ailleurs, on observe que la diplomatie française accorde une grande importance à l’opinion hongroise concernant sa politique. On s’inquiète 282 par exemple de trouver « l’opinion publique assez montée contre la France » . Il est à noter que l’on entend alors par « stabilité » une situation favorable aux intérêts français, ce qui semble conformer l’ « hypocrisie » des traités d’après-guerre et de la politique de 283 l’Entente que dénote François Fejtő . Ces remarques sur l’influence française en Europe centrale peuvent donc permettre de s’interroger sur l’attitude de la presse concernant les intérêts français dans la zone. Peuton alors remarquer des divergences de présentation ou de point de vue entre la presse et les archives diplomatiques ? 3. La presse : un relais du Quai d’Orsay ? Même si, comme il a été vu précédemment, les moindres événements en Hongrie font l’objet d’une note et sont répertoriés par le Ministère des Affaires Etrangères, le traitement de cette actualité par la presse française et de la diplomatie n’est pas marqué de profondes différences. Il est toutefois à noter que cette remarque n’est pas valable pour l’Humanité de mars à juillet 1919, pendant la période de pouvoir communiste. Les positions du journal sont alors radicalement opposées à la ligne officielle des pouvoirs Alliées et du ministère des Affaires Etrangères. Par exemple, le journal de Jaurès dénonce dans ses pages, en mars 1919, l’attitude de l’Entente qui « veut écraser par tous les moyens la république socialiste 284 hongroise » . Ce même journal se démarque également des autres titres de presse par sa 285 vive critique de la politique gouvernementale et de « l’omnipotence de M. Clémenceau » . Même si le Petit Parisien, le Progrès et l’Action Française accordent moins d’importance aux actualités internationales qu’un journal comme Le Temps, proche du ministère des Affaires Etrangères, ils semblent néanmoins, dans leurs pages, plus conformes à ce que préconise la diplomatie française. Cette remarque peut être dressée que ce soit en ce qui concerne le gouvernement social-démocrate de Mihály Károlyi, le gouvernement 280 281 282 283 284 285 52 Exemples : 94CPCOM/31, p. 105 et 94CPCOM/31, p. 148, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/31, p. 132 et sq., Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/58, p.59, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. François FEJTÖ, op. cit., p. 368. « La révolution de Hongrie, Béla Kun tient toujours », L’Humanité, 10 mai 1919, p. 3. « La Conférence de la paix : l’omnipotence de M. Clémenceau », L’Humanité, 11 janvier 1919, p. 1. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques des Soviets de Béla Kun ou l’opinion générale sur les avancées militaires roumaines ou tchécoslovaques ainsi que sur le gouvernement contre-révolutionnaire de l’amiral Miklós Horthy. Ainsi, lorsque le Quai d’Orsay parle de « fusion entre la Hongrie bolcheviste et 286 la Russie bolcheviste » , le Petit Parisien insiste sur les liens forts entre les régimes de Budapest et de Moscou, avec une « constitution soviétique » qui serait en « préparation 287 en Hongrie » . Les intérêts français semblent également être en ligne de mire de Victor Basch, journaliste du Progrès, qui s’inquiète que le sort de la Hongrie ne soit pas encore 288 réglé par un traité de paix, en août 1919 . Par ailleurs, une remarque identique a été 289 formulée par un diplomate français quelques jours auparavant . De même, l’utilisation par 290 le Ministère d’Affaires Etrangères d’un journaliste du Petit Parisien comme informateur laisse supposer des liens étroits entre la diplomatie et la presse. Néanmoins, on peut également supposer que ce ton similaire adopté sur les questions de politique hongroise au Quai d’Orsay et dans la presse correspond simplement à une orientation générale de l’opinion française sur le sujet. En effet, la préservation des intérêts français semble alors vitale dans cette France d’après-guerre, tout comme la confiance accordée aux puissances de l’Entente. De plus, la méfiance à l’égard des gouvernements communistes et la peur d’une contagion de ceux-ci en Europe, paraît largement partagée dans l’opinion. Le traité de Trianon sera donc, le 4 juin 1920, l’aboutissement de ce long processus de construction de cette « stabilité » en Europe centrale et orientale. La nécessité de ce texte, tout comme la pertinence de son contenu, semble alors être partagée par une grande partie de l’opinion française. Chapitre 8 Le traite de Trianon et la « nouvelle Hongrie » Autour de la question de l’avenir de la Hongrie à l’issue de la Première Guerre Mondiale se pose en premier lieu la problématique des frontières. Evoquée rapidement, mais très régulièrement, dans les chapitres précédents, cette thématique mérite désormais une analyse toute particulière. Il sera également question ici du traité de Trianon tel qu’il a été signé et de son accueil dans la presse française. A l’issue de la guerre, les premières pressions territoriales sur la Hongrie dont dues à la convention militaire de Belgrade, signée le 13 octobre par Mihály Károlyi, pour la nouvelle République, et par le général de l’armée française d’Orient Louis Franchet d’Esperey pour l’Entente. Ce texte impose à la Hongrie d’accepter sur son sol les armées 291 de Tchécoslovaquie, de Serbie et de Yougoslavie . Même si le comte Károlyi tente de 286 287 288 289 290 291 94CPCOM/27, p. 214, Ministère des Affaires Etrangères. « Une constitution soviétique en préparation en Hongrie », Le Petit Parisien, 30 mars 1919, p. 3. « La débâcle de Béla Kun », Le Progrès, 18 août 1919, p. 1. 94CPCOM/29, p. 6, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 94CPCOM/27, p. 67, Archives du Ministère des Affaires Etrangères. Michel PRIGENT, op. cit., p. 13. VERGNON Gilles 53 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE préserver « l’intégrité territoriale du royaume », les traités antérieurs signés par l’Entente, 292 et notamment le traité de Bucarest de 1916 , vont ne lui laisser « aucune marge de 293 manœuvre » . L’homme fort de la nouvelle Hongrie indépendante doit donc céder face à l’Entente, afin de garantir l’arrêt des hostilités. La Hongrie se retire alors de la Transylvanie à l’est, de l’actuelle Slovaquie au nord et d’une partie de ce qui deviendra la Yougoslavie au sud. En mars 1919, le Général de l’armée française d’Orient Paul de Lobit chargea le colonel Ferdinand Vix de transmettre au chef de l’Etat hongrois un ultimatum concernant les frontières du pays. Avec cette note Vix, l’armée française impose un nouveau recul hongrois. Il s’agissait alors de l’évacuation d’une bande de terres d’environ cent kilomètres de large, au profit de la Roumanie. La nouvelle zone d’influence de la Hongrie, encore 294 une fois restreinte, se limiterait, pour sa frontière orientale, au fleuve Tisza , à seulement une centaine de kilomètres à l’est de Budapest. L’objectif de l’Entente était la création d’un « cordon sanitaire » entre la Hongrie et la Roumanie, notamment afin que la voie 295 ferrée menant à la Russie soviétique soit sous contrôle allié . C’est cette note Vix, qui va entrer la chute de la jeune République hongroise, le chef de l’Etat Mihály Károlyi et son Premier Ministre Dénes Berinkey préférant démissionner, ne jugeant pas l’acceptation de 296 cet ultimatum envisageable . Pour Károlyi, accepter la note Vix revenait à laisser « occuper 297 toute la Hongrie et à en faire une colonie française, roumaine ou tchèque » . C’est seulement à l’arrivée de Miklós Horthy à Budapest en novembre 1919 que les 298 Roumains ont évacué les territoires hongrois ne faisant pas partie de Transylvanie . Le traité de Trianon a été signé peu de temps après, le 4 juin 1920, à Versailles. Seuls 32% du territoire du Royaume de Hongrie sont conservés, représentant 41% de la population totale. De plus, on compte plus de trois millions de hongrois vivant, avec ces nouvelles frontières, 299 dans des Etats voisins . Les frontières étant le point de conflit le plus important entre la nouvelle République et les puissances de l’Entente, il est essentiel de voir, pour achever ce travail, comment cette question territoriale est perçue par l’opinion, de la fin de la guerre jusqu’à la signature du traité de Trianon. 1. Quelles frontières pour la nouvelle Hongrie ? Bien avant la note Vix, une forte pression territoriale se fait sentir sur la Hongrie dès les derniers jours de la guerre. Malgré les signes de bonne volonté du comte Károlyi, le territoire hongrois est d’emblée fortement réduit, avec notamment la perte de la Transylvanie dès la 292 Dans ce traité, signé le 17 août 1916, l’Entente s’engageait à aider la Roumanie à prendre possession de la Transylvanie et de « vastes territoires adjacents », d’après Miklós MOLNAR, op. cit., p. 329. 293 294 295 296 297 298 299 54 Ibid. Ibid., p. 330. Michel PRIGENT, op. cit., p. 13. Ibid. Propos rapportés par Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 431 et 432. Michel PRIGENT, op. cit., p. 14 et 15. Ibid., p. 15. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques signature de la Convention Militaire de Belgrade. Le général français Franchet d’Esperey a d’ailleurs, a cette occasion, déclaré au nouveau chef d’Etat hongrois : « Je connais votre histoire. Dans votre pays, vous avez opprimé tous les peuples qui ne sont pas magyars. Aujourd’hui, les Tchèques, les Slovaques, les Roumains, les Yougoslaves sont vos ennemis. Ces peuples, je les tiens dans le 300 creux de ma main. Je n’ai qu’à faire un signe et ils vous détruiront. » Il est vrai que le passé du Royaume de Hongrie ne rendait guère l’Entente encline à faire des compromis concernant les frontières du nouvel Etat. François Fejtő fait d’ailleurs état de ce « traitement inadmissible que la classe dirigeante hongroise avait si obstinément infligé 301 […] aux minorités nationales » , ce qui explique que le nouveau découpage territorial soit 302 « inspiré plus par des appétits que par les réalités ethniques ou linguistiques » . Le manque de reconnaissance de ces minorités par le passé, voire même une discrimination d’Etat, a donc créé un certain appétit de revanche de la part des gouvernements tchécoslovaque, roumain ou yougoslave. Outre ces considérations historiques, et comme il a été évoqué précédemment, la méfiance qui entoure la Hongrie dans l’après-guerre, des anecdotes purement pratiques peuvent également expliquer le sort territorial réservé au pays. Margaret MacMillan rapporte en effet que « les frontières de la Hongrie étaient débattues dans deux commissions 303 différentes, celle sur la Tchécoslovaquie, et celle sur la Roumanie et la Yougoslavie » . De l’aveu même d’un officiel britannique présent à la Conférence de la Paix, on avait, de ce fait « imposé à la Hongrie des pertes en population et en territoire qui, combinées étaient 304 en vérité impressionnantes » . A peine débattues de façon globale, les frontières ont donc été rapidement imposées à la Hongrie, sans qu’aucun appel ne soit possible. Enfin, un dernier facteur peut expliquer la dureté de la sanction territoriale subie par la Hongrie. Bien que la plupart des frontières aient été provisoirement fixées avant 305 la Conférence de la Paix , l’arrivée au pouvoir de Béla Kun, en mars 1919, a pu modifier certaines dispositions précédemment établies. Pour deux « experts » américains, ces « désordres » pourraient les obliger « à jeter à la corbeille les conventions déjà 306 préparées » . La méfiance à l’égard de la Hongrie s’accentue en effet parmi les puissances de l’Entente avec le gouvernement des Soviets. Ayant peur de l’agitation communiste en Europe centrale, d’une possible propagation à des pays limitrophes et plus généralement, n’étant pas sûr de la stabilité de la région, cet événement historique a certainement poussé les officiels Alliées à ne pas favoriser territorialement la Hongrie lorsque d’autres revendications territoriales étaient formulées. Les frontières définitives instaurées par le traité de Trianon ont été très douloureusement acceptées par le peuple hongrois. Le jour de la signature du traité à Versailles, le 4 juin 1920, les drapeaux du pays « furent mis en berne », montrant 300 301 302 Propos rapportés par Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 429. François FEJTÖ, op. cit., p. 367. Pierre MIQUEL, La Grande Guerre, Fayard, 1983, p. 602, cité par François FEJTÖ, op. cit., p. 367. 303 304 305 306 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 428. Propos rapportés par Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 428. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 428 Propos rapportés par Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 424. VERGNON Gilles 55 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE symboliquement que le texte était ressenti comme étant né de la « cruauté des 307 gouvernement alliés » . Dans la presse française, la question des frontières de la Hongrie est souvent évoquée du point de vue des pays limitrophes. Ainsi, l’Action Française parle des nouvelles « frontières tchécoslovaques » et de l’engagement français à propos de celles-ci, 308 notamment avec l’action du colonel Ferdinand Vix . Le Petit Parisien fait de même, avec un article en février 1919 sur la Conférence de la Paix et la délimitation des frontières de 309 la Tchécoslovaquie et de la Roumanie . On ne parle alors pas à proprement parler de la Hongrie, même si c’est bien des anciens territoires du royaume dont il s’agit. L’Humanité évoque également la question du Banat dans le sud de la Transylvanie, un point qui restait litigieux après la convention militaire de Belgrade fin 1918. Il s’agit alors, dans cette brève 310 datée du 19 mars 1919, de l’ « évacuation » de cette zone . La question de la Transylvanie est en effet régulièrement évoquée dans la presse. Il s’agit d’un territoire d’environ 100 000 km², dont l’étude de l’implantation géographique des minorités rend difficile le partage de la zone entre les deux Etats. La population magyare 311 de Transylvanie n’a en effet pas de terres limitrophes avec l’Etat hongrois actuel . Il s’agit donc d’une région revendiquée pour deux Etats. Dès le 14 novembre 1918, on rend compte dans le Progrèsd’un ultimatum lancé par la Roumanie à la Hongrie, « exigeant l’évacuation 312 immédiate » du territoire , tandis que l’Humanité accorde un long article à la question des 313 « Roumains de Transylvanie » . Enfin, dans un long article d’opinion, l’Action Française prend ouvertement la défense de la Roumanie sur la question du Banat. Même si, « la population y est mêlée et chaque statistique donne […] la majorité à chaque race », le journaliste affirme que la Roumanie mérite « une attention particulière » de la France, 314 faisant notamment référence à l’entrée en guerre du pays aux côtés des Alliées en 1916 . Le traitement médiatique est donc clair : la Transylvanie doit revenir intégralement à la Roumanie. Il n’est en effet jamais question, dans les articles et brèves concernés, de retour possible de ce territoire à la Hongrie. La création, en Europe centrale, de nouveaux Etats tels que la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie suscite des opinions plutôt positives de la part de la presse française. Sur les questions territoriales ou concernant les minorités, les articles penchent toujours en défaveur de la Hongrie. De plus, la confiance qui leur est accordée par l’Entente leur donne 315 un certain crédit dans la presse . Les journaux français se font donc naturellement le relais des actions de la « Petite Entente », c’est-à-dire des armées tchécoslovaques, roumaines et yougoslaves, aidées par 307 308 309 310 311 Ibid., p. 444. « Les frontières tchécoslovaques », L’Action Française, 28 décembre 1918, p. 3. « La conférence de la paix », Le Petit Parisien, 9 février 1919, p. 1. « Hongrie », L’Humanité, 19 mars 1919, p. 3. Carte : « L’Autriche-Hongrie en 1911, la question des minorités » dans « L’Autriche-Hongrie : la question du pluri- nationalisme », BS Encyclopédie, en ligne. Références complètes disponibles dans la bibliographie. 312 313 314 315 56 « Un ultimatum à la Hongrie par la Roumanie », Le Progrès, 14 novembre 1918, p. 1. « Les Roumains de Transylvanie », L’Humanité, 17 novembre 1918, p. 1. « Veut-on brimer la Roumanie ? », L’Action Française, 14 janvier 1919, p. 1. Observations de l’Action Française, du Progrès, du Petit Parisien et de l’Humanité, de novembre 1918 à juin 1919. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques les forces françaises. En effet, outre les brèves très régulières concernant les opérations militaires dans la région, la question des frontières de ces pays et de leur légitimité à accéder 316 à l’indépendance est évoquée . La multiplication des frontières dans cette région peut laisser penser à un affaiblissement volontaire des puissances de la région, au profit de l’Entente, et plus spécifiquement de la France. Tout d’abord, l’Empire austro-hongrois était la force géopolitique dominante de la région jusqu’au déclanchement de la Première Guerre Mondiale. Son éclatement laisse donc, pour la diplomatie française, la possibilité d’une extension de son influence. De plus, la « poudrière des Balkans » était une région jugée peu stable, à raison, puisque c’est l’attentat de l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 qui a servi de détonateur au déclanchement de la Guerre. Cet affaiblissement des forces politiques de la région, et donc de la Hongrie, peut se remarquer notamment par la position politique très dure de la France à l’égard du pays vaincu. Les propos de Georges Clémenceau lors de la Conférence de la paix, « les Hongrois 317 ne sont pas nos amis mais nos ennemis » , illustre bien cette position. S’agit-il alors, pour la France, mais aussi pour l’Entente, de diviser pour mieux régner ? Pour l’historien François Fejtő, la « destruction de la double monarchie » austro-hongroise est, sans aucun doute, 318 une décision politique volontaire de l’Entente . On créé alors sept nouveaux Etats, tous multinationaux, sans aucun respect du principe des Quatorze Points ou du droit des peuples à disposer d’eux même. L’empire d’Autriche-Hongrie se trouve alors partagé, lors de la signature du traité de Trianon, en de multiples entités, sans que soit réellement réglé le 319 problème des minorités . 2. La signature du traité de Trianon Le traité est signé le 4 juin 1920 au palais du Grand Trianon, à Versailles. Sans que l’événement soit considéré comme majeur pour la presse française, il s’agit d’une actualité suivie et commentée. Cette signature est alors perçue comme l’aboutissement d’un long processus de paix, dont on connaissait pourtant l’issue depuis de nombreux mois. En amont de la signature, on doute, notamment dans les pages du Progrès du 3 juin 1920, de la présence d’un représentant du gouvernement hongrois à Paris. « Le Times croit savoir qu’une déclaration sera vraisemblablement faite à Paris sous peu de temps par les représentants de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, à Paris. Cette déclaration stipulera qu’à moins que le gouvernement magyar n’envoie un homme politique responsable pour signer le traité de paix, et qu’on soit ainsi assuré que la ratification du traité sera adoptée par le parlement, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie prendront 320 immédiatement des mesures pour mettre fin aux tergiversations magyares. » La « Petite Entente » est donc prête, en 1920, à faire respecter le traité même en cas d’absence de représentation de la Hongrie à Versailles. L’évocation de cette possibilité 316 317 318 319 320 Exemple : « La Vie internationale, les Etats balkaniques hors des Balkans », L’Humanité, 9 février 1919, p. 3 Jean-Jacques BECKER, op. cit., p. 96. François FEJTÖ, op. cit., p. 371. Ibid., p. 368 et sq. « Le traité hongrois », Le Progrès, 3 juin 1920, p. 3. VERGNON Gilles 57 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE laisse transparaitre une vraie méfiance à l’égard du pays et de ses officiels. De plus, on fait savoir, toujours dans le Progrès du 3 juin, que des protestations se font entendre à Budapest à propos de la signature de ce traité. On parle notamment d’un « grand meeting » organisé par « la ligue pour l’intégrité du territoire hongrois », ainsi que de violences contre 321 des « officiers roumains » résidant à l’ « hôtel Astoria » de Budapest . La cérémonie se passe néanmoins dans le calme. Tous les journaux évoquent la signature, parlant notamment d’un « acte diplomatique dont le prologue remonte au mois 322 323 de mai 1918 » et d’un « jour de deuil en Hongrie » . On commente également l’arrivée des représentants hongrois, en décrivant notamment leur fonction. Le Petit Parisien publie par ailleurs une photographie des « délégués hongrois à leur table de travail », comme le 324 rapporte la légende . Enfin, le Progrès évoque, encore une fois, la perception hongroise de ce traité en décrivant des « manifestions hongroises contre la paix », où « des pierres 325 furent lancées » et des slogans comme « à bas la paix ! » scandés . L’Humanité va plus loin en rédigeant le compte rendu complet de la cérémonie du 4 juin. On apprend alors que le « souvenir » de cet événement ne serait pas « bien émotionnant », s’agissant d’une cérémonie « brève » et « sans caractère ». Les délégués hongrois, dont l’arrivée est « presque passée inaperçue » sont décrits comme « forts calmes » et n’ayant aucune « pointe de mélancolie dans leurs regards ». Le journaliste, Raymond Figeac, termine son récit en nous transmettant l’ambiance qui régnait au palais du Grand Trianon : « Dans le parc, les jets d’eau s’élancent, retombent en goutelettes irisées et font comme une pluie de perles fines que le vent disperse sur le sable des allées et les fleurs des parterres ». 326 On oublie alors la « mélancolie de l’heure et la monotonie du spectacle terminé » . Toutefois, c’est l’article mettant en perspective la signature du traité qui est le plus intéressant à analyser. Le Progrès s’interroge en effet le 6 juin sur ce qui « va se passer en Hongrie ». Pour le journaliste, le pays est « très opposé aux stipulations que l’Entente lui a dictées » et « anim[é] d’un désir de vengeance mal dissimulé ». Le parlement sera toutefois obligé de ratifier le traité « la mort dans l’âme ». On évoque alors également le « désir de féodalité » des Hongrois, en parlant d’un possible retour des Habsbourg à la tête de l’Etat, même si la « Petite Entente » s’oppose à ce choix. On suppose alors que « la 327 Hongrie conservera quelques temps encore son régime transitoire » . Même si cette cérémonie intéresse, le moment n’a pas laissé un souvenir impérissable aux témoins. Concernant la peinture que l’on fait alors de la Hongrie, on remarque que la tension semble s’estomper entre le pays et les forces de l’Entente. On comprend alors que le véritable enjeu de cette signature est les suites qui seront données à cela, notamment au niveau politique. 3. Trianon, et après ? 321 Ibid. 322 323 324 325 326 327 58 « Aujourd’hui, à Versailles, on va signer la paix avec la Hongrie », L’Humanité, 4 juin 1920, p. 1. « La signature du traité hongrois », L’Action Française, 5 juin 1920, p. 3. « Le traité avec la Hongrie sera signé aujourd’hui », Le Petit Parisien, 4 juin 1920, p. 1. « Manifestations hongroises contre la paix », Le Progrès, 5 juin 1920, p. 3. « La paix avec la Hongrie est signée », L’Humanité, 6 juin 1920, p. 1. « Que va-t-il se passer en Hongrie ? », Le Progrès, 6 juin 1920, p. 1. VERGNON Gilles PARTIE III Entre opinions et négociations politiques La signature du traité de Trianon a marqué, pour la Hongrie, l’entrée dans une nouvelle ère. Même si le traité s’accompagne également de sévères conditions économiques et 328 militaires , c’est la question des frontières qui mobilise l’attention. En 1920, le pays est « profondément affaibl[i] par la désorganisation économique », en raison notamment de la « dislo[cation] [d]es complémentarités antérieurement existantes 329 entre les régions » . Politiquement, alors que le régime de l’amiral Miklós Horthy se mettait en place, on remarque que la Hongrie était également isolée géopolitiquement 330 et diplomatiquement . Ces nouvelles frontières, c’est pour le pays, une « catastrophe nationale », qui, comme le rappelle Pierre Kende, « n’a presque pas d’équivalent dans 331 l’histoire européenne du XXème siècle » . Avec cette signature, il s’agit toutefois, pour les Alliés, de marquer la fin de deux années de grandes incertitudes politiques. Une fois la Hongrie territorialement et économique affaiblie, ainsi que les mouvements communistes réduits au néant, l’Entente espère trouver une bienvenue stabilité dans la région. Celle-ci se construit, come cela a été rappelé précédemment, à son avantage, car, hormis la Hongrie et l’Autriche, les nouveaux Etats d’Europe centrale lui sont très favorables. Le soutien de l’Entente au « putsch contre332 révolutionnaire » de l’amiral Horthy a non seulement pour but de nuire au gouvernement des Soviets de Béla, mais également d’étendre cette influence. Si la stabilité de la région semble garantie à court-terme, les frontières de Trianon vont 333 toutefois faire naître de « nouvelles tensions » . On créé en effet, à l’issue de la Première Guerre Mondiale, des états multinationaux pour résoudre le problème des minorités de l’Empire austro-hongrois. Ainsi, la création de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie ne règle en rien ces questions. De plus, on compte plus de trois millions de Hongrois vivant 334 en dehors des frontières hongroises . Enfin, concernant l’opinion occidentale à propos de la Hongrie, on alors facilement comprendre que les événements politiques qui ont résulté de la Première Guerre Mondiale, ainsi que les choix qui ont été faits par les puissances de l’Entente, ont durablement affecté l’image de la Hongrie. Consciente de ce fait, une majorité de Hongrois a ressenti le traité 335 de Trianon comme une « humiliation nationale » et a, par conséquent, « exacerb[é] le caractère ultranationaliste de la politique gouvernementale », rendant le régime de Miklos 336 Horthy perméable au « chauvinisme » ou à « l’antisémitisme » . On peut alors imaginer que les ambitions de stabilité de l’Europe centrale affichées par l’Entente ne sont pas pleinement satisfaites. 328 Michel PRIGENT, op. cit., p. 15. 329 330 331 332 333 334 335 336 Ibid. Ibid. Pierre KENDE, Le défi hongrois de Trianon à Bruxelles, Buchel-Chastel, Paris, 2004, p. 53. François FEJTÖ, op. cit, p. 369. Ibid., p. 370. Michel PRIGENT, op. cit., p. 15. Ibid., p. 16. Ibid. VERGNON Gilles 59 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE Conclusion Entre novembre 1918 et juin 1920, la Hongrie a connu des bouleversements majeurs qui ont durablement influencé son Histoire. Si, en 1918, la proclamation de la République par le comte Károlyi s’accompagne d’une indépendance très attendue par les magyars et 337 de réformes qui s’avèrent indispensable pour l’avenir du pays , elle marque néanmoins le début des « ennuis » pour la nation hongroise. Les pressions territoriales étaient trop fortes et les difficultés économiques trop importantes pour la jeune République. Il n’est pas non plus à douter que l’arrivée au pouvoir de Béla Kun, instaurant une dictature communiste, a été une épreuve à surmonter pour le peuple hongrois. Attaqué de toutes parts 338 et doté d’un programme politique peu réaliste , le gouvernement des Soviets participe 339 à l’installation d’un certain « chaos politique » . Enfin, l’occupation de Budapest par les troupes roumaines a très certainement été difficilement vécue par les magyars, tout comme 340 la « terreur blanche » qui a marqué le début du « règne » sur le trône de Hongrie du régent Miklos Horthy. Territorialement, les pertes sont considérables, ce qui n’arrange pas la situation économique déjà déplorable au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Sans cesse renvoyée à son statut de vaincu, la Hongrie ne parvient alors pas à trouver sa place dans le nouvel ordre européen. Bien qu’idéalisée à partir de la moitié du XIXème siècle, l’indépendance retrouvée signe le commencement une période trouble. Dans cette actualité hongroise riche, la presse française parvient à nous donner une image que l’on imagine assez juste de la situation hongroise et des mouvements d’opinion la concernant. Pour de nombreux français, la victoire est sacrée et ne doit pas leur être retirée. La confiance dans la politique de l’Entente est alors assez largement partagée en France. En touchant à des considérations politiques directement liées à un après-guerre douloureux, on a généralement une prise de position de l’opinion qui suit les intérêts de l’Entente. Ainsi, la presse ne remettant généralement pas en cause les décisions politiques occidentales touchant à la situation politique de l’Europe centrale, on peut dire qu’elle est un relais conforme d’une large part de l’opinion publique française de l’époque. Les représentations véhiculées rendent alors compte d’un état général des opinions à propos de la Hongrie. Si le traité de Trianon est indéniablement un traité unilatéral imposé à la Hongrie par les 341 puissances de l’Entente, parfois même décrit comme « contraire au bon sens » , il résulte toutefois d’une série de causes. On peut en effet expliquer le sort de la Hongrie par des explications politiques. Tout d’abord, la jeune République hongroise n’apporte pas des gages de stabilité suffisants aux yeux de l’Entente. L’agitation « bolchevique » de l’année 1919 fait en effet craindre une contagion aux autres pays d’Europe centrale. On se méfie alors beaucoup des hommes 337 338 339 340 Michel PRIGENT, op. cit., p. 13. Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 437. Ibid., p. 432. Michel PRIGENT, op. cit., p. 14. 341 60 Pierre KENDE, op. cit., p. 60. VERGNON Gilles Conclusion politiques hongrois et de leurs objectifs. Toutefois, il est à noter que la prise du pouvoir par Béla Kun résulte elle-même d’un ensemble de choses, et notamment d’une volonté 342 de se révolter contre les dispositions territoriales imposées au pays . En évoquant les bouleversements politiques hongrois, on entre donc en quelque sorte dans un cercle vicieux dont on parvient difficilement à extraire les tenants et les aboutissants. Ensuite, les volontés politiques de l’Entente entraient en contradictions avec celles de la jeune République. Disloquer l’Empire austro-hongrois et affirmer la domination Alliée sur la région étaient en effet des buts non négociables pour les officiels américains, français et britanniques de la Conférence de la Paix. On peut également expliquer ce sort, conformément a ce qui a été évoqué dans ce travail, par une série de représentations que l’on se fait, dans le monde occidental de la Hongrie, et notamment par la grande méfiance que l’on nourrit à l’égard du peuple magyar. Ainsi, si l’opinion française n’est bien sûr pas directement à l’origine du traité de Trianon, un état général de la société et des opinions à propos de l’Europe centrale, a en effet pu influencer le sort réservé à la Hongrie et à ses pays voisins. On remarque aussi que le traité est également né d’une volonté, que l’on a pu apercevoir en étudiant les opinions françaises, de modifier l’équilibre des pouvoirs européens. C’est l’éclatement de cet équilibre qui a engendré la Première Guerre Mondiale, et à ce titre, l’état d’esprit des vainqueurs est de modeler une Europe fidèle à leurs intérêts. Le traité de Trianon est donc à l’origine de bouleversements durables pour la Hongrie, tant au niveau politique, territorial, démographique que militaire. La remise en question des frontières de 1920 sera un objectif du régime Horthy. Le « processus de révision des frontières en Europe central » initié par Hitler à la fin des années 1930 faisait en effet espérer 343 un grand profit territorial à l’amiral Horthy . Cette volonté a par conséquent entraîné une alliance de la Hongrie avec le Reich allemand, ce qui a entraîné, au moins jusqu’à la 344 mi-1944, la participation du pays à l’extermination des juifs d’Europe . En 1945, la Hongrie fut donc renvoyée à son statut d’allié du Reich. Les modifications politiques de l’Europe l’ont fait rapidement basculer, en 1947, sous domination soviétique, du côté oriental du « rideau de fer ». Dans la Hongrie actuelle, on peut encore voir que les plaies de Trianon n’ont pas toutes été refermées. Par exemple, les prises de position nationalistes du parti d’extrême droite « Jobbik » sont en effet basées sur la remise en question du traité de Trianon et la 345 demande de révision de celui-ci . Le parti fait ouvertement référence, notamment dans ses symboles, à la Grande Hongrie. Son organisation de jeunesse est par exemple nommée « mouvement des soixante-quatre comitats », en référence au nombre de départements que comptait le Royaume de Hongrie avant 1914. Ces organisations, se targuant de protéger les minorités hongroises vivant à l’étranger, sont notamment à l’origine de troubles, en Roumanie, en Slovaquie ou en Serbie. Des cérémonies que l’on peut considérer comme 346 néo-nazies sont également organisées . 342 343 344 345 Margaret MACMILLAN, op. cit., p. 432. Michel PRIGENT, op. cit., p. 19. Ibid., p. 20. « Jobbik : l’extrême-droite hongroise en pleine forme », Café Babel, http://www.cafebabel.fr/article/29715/jobbik-extreme- droite-hongrie.html , consulté le 20 août 2012. 346 « A Budapest, des néo-nazis célèbrent l’amitié germano-hongroise », Hu-Lala, http://www.hu-lala.org/2012/02/12/a- budapest-des-neo-nazis-celebrent-lamitie-germano-hongroise/ , consulté le 20 août 2012. VERGNON Gilles 61 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE Au delà de l’extrême-droite, le traité de Trianon peut expliquer certaines actions du gouvernement nationaliste de Viktor Orbán. Le gouvernement joue en effet sur le « mythe de la Grande Hongrie », comme l’expliquait il y a peu un journaliste de Libération : « Le gouvernement hongrois utilise ce qu'il présente comme une catastrophe nationale, le naufrage de la Grande Hongrie, passant sous silence tout ce sur quoi cette vision fait l'impasse, c'est-à-dire une série de faits historiques incontestables. (…) A quoi sert ce mythe de la Grande Hongrie ? Sans doute à vouloir rassembler autour de son gouvernement un peuple très éprouvé économiquement et socialement. Le pays est le moins dynamique sur le plan économique parmi les anciens pays de l'Est devenus membres de l'Union européenne, l'inflation y est plus forte qu'ailleurs, et la démographie y est en déclin avec une fécondité parmi les plus basses et une mortalité des adultes 347 parmi les plus élevées d'Europe » . Ainsi, on s’aperçoit que le traité de Trianon reste un moment douloureux dans l’histoire hongroise et qu’il n’est pas encore totalement accepté par la population et par les hommes er politiques. La récente modification de la Constitution hongroise, entrée en vigueur le 1 janvier 2012, ajoute par exemple que « la Hongrie assume la responsabilité du sort des Hongrois vivant en dehors de ses frontières » et qu’elle « elle soutient [les] efforts [des 348 minorités] pour préserver leur identité hongroise » . Ces tentatives hongroises pour obtenir un rôle de « protecteur » vis-à-vis de ces minorités créent par ailleurs de fortes tentions 349 avec les Etats voisins, tels que la Slovaquie ou la Serbie . Même si l’Union Européenne permet un apaisement des tensions transfrontalières en Europe centrale, la région reste marquée, presque un siècle après la fin de la Première Guerre Mondiale, par les frontières issues des traités de paix. Cette mise en perspective nous apprend donc que le partage de l’Empire austrohongrois par les puissances de l’Entente a laissé des traces indélébiles dans l’histoire du peuple hongrois, qui font encore aujourd’hui l’actualité du pays. L’opinion française construit ainsi sa représentation de la Hongrie d’aujourd’hui à partir de cette riche actualité, de la manière dont cela transparait dans la presse ainsi que dans les discours politiques. En cela, ce sujet permet de se rendre compte au mieux de l’importance que revêt l’Histoire dans la compréhension du monde d’aujourd’hui. 347 348 349 « De l’usage de l’antisémitisme en Hongrie », Libération, 19 juillet 2012. Article D, loi fondamentale hongroise du 25 avril 2011. « Hongrie-Slovaquie, aux origines de la discorde », Agora Vox, http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/hongrie- slovaquie-aux-origines-de-75993 , consulté le 20 août 2012. 62 VERGNON Gilles Bibliographie Bibliographie Ouvrages généraux Fabrice ABBAD, La France des années 20, collection « Cursus », Armand Colin, Paris, 1993, 194 pages. Jean-Jacques BECKER, Clémenceau, L’intraitable, collection « Curriculum », Liana Levi, Paris, 1998, 158 pages. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Histoire de la France du XXème siècle, 1900-1930, Complexe, Bruxelles, 1999, 578 pages. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Histoire de l’Europe, du XIXème au début du XXIème siècle, collection « Initial », Hatier, Paris, 2010, 482 pages. Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Histoire du XXème Siècle tome 1, la fin du monde européen 1900-1945, collection « Initial », Hatier, Paris, 2007, 510 pages. 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Fonds du ministère des affaires étrangères, La Courneuve, Cote 170QO, « Conférence de la Paix » Carton 4, « Conférence de la Paix : Conseil des Dix » Carton 5, « Conférence de la Paix : Conseil des Dix» Traité de Trianon, texte intégral en version française, disponible en ligne, http:// www.roi-president.com/telechargement/traite/traite-de-trianon-1920.pdf , consulté le 13 août 2012. Loi fondamentale hongroise du 25 avril 2011, texte intégral en version française, disponible en ligne, http://www.kormany.hu/download/3/ab/30000/Alapt%C3%B6rv %C3%A9ny_franciaja.pdf , consulté le 20 août 2012. Presse L’Humanité, du 8 au 20 janvier 1918, puis du 1 66 er octobre 1918 au 30 juin 1920. VERGNON Gilles Etat des sources L’Action Française, du 6 juillet 1912, du 8 au 20 janvier 1918, puis du 1 au 30 juin 1920. Le Petit Parisien, du 8 au 20 janvier 1918, puis du 1 Le Progrès, du 1 er er er octobre 1918 octobre 1918 au 30 juin 1920. octobre 1918 au 30 juin 1920, en microfilm. VERGNON Gilles 67 UN REGARD FRANÇAIS SUR LA HONGRIE Annexe : chronologie ∙ 28 juin 1914 : Attentat de Sarajevo ∙ Début août 1914 : Déclanchement de la Première Guerre Mondiale, à l’échelle européenne. ∙ 17 août 1916 : Signature du traité de Bucarest, la Transylvanie est promise à la Roumanie en cas de victoire Alliée. ∙ 21 novembre 1916 : Mort de l’Empereur François-Joseph. Charles Ier d’Autriche (Charles IV de Hongrie), lui succède. ∙ De fin 1917 à mi-1918 : De nombreuses manifestations contre la guerre ont lieu dans l’Empire austro-hongrois. ∙ 8 janvier 1918 : Discours du Président Wilson au Congrès des Etats-Unis, détaillant ses Quatorze Points. ∙ 16 octobre 1918 : Le roi Charles IV annonce la création d’une « fédération » en remplacement de l’Empire. ∙ 25 octobre 1918 : Création du Conseil National Hongrois par le comte Károlyi. ∙ Fin octobre 1918 : Révolution des Asters à Budapest, qui porte au pouvoir Mihály Károlyi. ∙ 3 novembre 1918 : Armistice signé par l’Empire austro-hongrois. ∙ 7 novembre 1918 : Le général français Franchet d’Esperey reçoit une délégation hongroise menée par le comte Károlyi à Belgrade. ∙ 10 novembre 1918 : Début de l’offensive roumaine en Transyvlanie. ∙ 11 novembre 1918 : Armistice signé par l’Allemagne ; abdication de Charles IV. ∙ 13 novembre 1918 : Signature de la convention militaire de Belgrade. ∙ 16 novembre 1918 : Proclamation de la « République démocratique hongroise » par le comte Károlyi. ∙ 11 janvier 1919 : Károlyi est élu président de la jeune République hongroise. ∙ 20 mars 1919 : La note Vix impose à la Hongrie un nouveau recul territorial d’une centaine de kilomètres. ∙ 21 mars 1919 : Proclamation de la République des Conseils de Hongrie; démission de Mihály Károlyi et de son Premier Ministre. ∙ 25 mars 1919 : Création de l’Armée Rouge hongroise. ∙ 13 avril 1919 : Création d’un « comité contre-révolutionnaire », à Vienne. ∙ 6 mai 1919 : Une armée franco-roumaine dirigée par le français Henri Berthelot entre à Budapest. ∙ Juin 1919 : Constitution d’un gouvernement contre-révolutionnaire à Szeged, mené par l’amiral Horthy. ∙ 28 juin 1919 : Signature de traité de Versailles avec l’Allemagne. ∙ 68 1 er août 1919 : Démission de Béla Kun et du gouvernement des Soviets. VERGNON Gilles Annexe : chronologie ∙ 6 août 1919 : Formation, à Budapest, d’un gouvernement d’occupation. ∙ 10 septembre 1919 : Signature du traité de Saint-Germain-en-Laye avec l’Autriche. ∙ Début novembre 1919 : Les Alliés demandent le retrait des troupes roumaines de Hongrie. ∙ 16 novembre 1919 : Entrée d’Horthy à Budapest. ∙ ∙ 1 er mars 1920 : Horthy est élu régent du Royaume de Hongrie. 4 juin 1920 : Signature du traité de Trianon avec la Hongrie. VERGNON Gilles 69