Untitled - Emoticourt

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Untitled - Emoticourt
Éditions Émoticourt
24, rue de la Pépinière
75008 Paris
www.emoticourt.fr
n° ISBN : 978-2-8239-0103-0 Collection Fiction dirigée par Félicie Dubois
Qu’est-ce qu’une femme ?
Anne Serre
Qu’est-ce qu’un arbre ?
Un arbre est le pommier sous lequel s’endort le père d’Hamlet
tandis que son frère verse dans son oreille un poison brûlant.
Un arbre est le poirier de notre jardin aux poires toujours
blettes. Un arbre est le noisetier du jardin de madame Mary
dont les noisettes sont toujours trop fraîches. Un arbre est ces
petits arbres plats et minces de formes différentes qu’on voit à
l’arrière-plan des peintures du Quattrocento. Un arbre est
celui d’Amarcord dans lequel grimpe l’oncle fou qui crie : « Je
veux une femme ! Je veux une femme ! » Un arbre est l’un de
ces fûts roux dressés dans les Landes. Un arbre est celui dont
la branche énorme et transversale m’assomme alors que je
monte au grand galop un cheval que je ne sais arrêter. Un
arbre est cet énorme éléphant végétal de chez Janine Pannelier
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à la branche duquel est accrochée une balançoire qui grince.
Un arbre est le tilleul dont la grosse tête fleurie secoue sur la
terrasse ses feuilles jaunes où circulent peut-être des scorpions. Un arbre est le souple prunier qui donne sur une autre
terrasse, et nous volons des prunes, dures comme des cailloux.
Un arbre est le catalpa aux haricots géants sur lequel donne
la fenêtre de notre haute chambre à Bordeaux. Un arbre est
le marronnier du fond du jardin et, surtout, celui qui fut
abattu, ce dont Maman pleura parce qu’elle l’avait toujours
vu. Un arbre est celui qui se dresse, rond, palpitant de soleil
sur le pré du lac de Montbélier, c’est aussi ce bonzaï que
m’offrit Catherine et d’où sortit un livre parce que tout à
coup, en lui, s’étaient réunis tous les arbres que je connaissais
(et ceux dont j’ignorais qu’ils fussent dans ma mémoire, mais
qui y étaient aussi).
Et ainsi de suite pour les arbres, comme ce serait le cas aussi
pour les femmes si on devait définir ce qu’est une femme,
pour les rues si on devait définir ce qu’est une rue, et ainsi de
suite. Si je dis le mot « rue », en effet, s’accumulent en un
même point de ma conscience toutes les rues que j’ai vues
– et j’en ai vu – mais aussi toutes celles qu’on m’a racontées,
quand on disait : « Je suis passé par la rue untel et alors j’ai
fait ci », et toutes celles que j’ai lues dans les romans, et toutes
celles que j’ai vues en peinture et au cinéma, ajoutons encore
toutes celles dont j’ai rêvé la nuit. De toutes ces rues accumulées
sort une rue imaginaire qui tient, allez, un exemple, de celle
de Proust quand il allait « du côté de Guermantes », de celle
que j’ai vue et parcourue à Illiers-Combray, de celle que j’ai
prise à Rome avec Pierre ce jour-là, de celle qui allait de chez
mes grands-parents paternels à chez mes grands-parents
maternels quand on « passait par derrière », de celle qu’on
prenait à Bordeaux pour aller de la maison au Lys bleu, de
celle qu’on prenait pour aller de la rue des Pins à l’école
Sainte-Marie, à Fontainebleau, et qui passait, à un moment,
sous des lilas, de celle bien plus récente que j’empruntais avec
Photini quand nous allions à la piscine d’Arles, et ainsi de suite.
D’où vient que travailler à se souvenir de toutes les rues où on
est passé cause de la joie ? Est-ce parce qu’alors toute votre vie
semble réunie là ? Que vous la tenez dans votre main ? Et pourquoi cela causerait-il de la joie d’avoir toute sa vie dans la
main ? Parce que cela la sauverait de l’oubli ? du néant ? de la
mort ? On ne fait rien d’autre quand on écrit (je ne fais rien
d’autre) que rassembler ainsi toutes les rues parcourues
lorsqu’on écrit le mot « rue », tous les visages qu’on a vus
lorsqu’on écrit le mot « visage », toutes les sensations de chaleur
qu’on a eues lorsqu’on écrit le mot « chaleur » et ainsi de suite.
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© Photo couverture : Dmitriy Melnikov/Fotolia
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2016