Geneviève Vidal Internautes citoyens et consommateurs
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Geneviève Vidal Internautes citoyens et consommateurs
Geneviève Vidal Labsic et Université Paris X III FRANCE Internautes citoyens et consommateurs NOTA BENE _________________________________________________________ L'accès aux textes des colloques panaméricain et 2001 Bogues est exclusivement réservé aux participants. Vous pouvez les consulter et les citer, en respectant les règles usuelles, mais non les reproduire. Le contenu des textes n'engage que la responsabilité de leur auteur, auteure. Access to the Panamerican and 2001 Bugs' conferences' papers is strictly reserved to the participants. You can read and quote them, according to standard rules, but not reproduce them. The content of the texts engages the responsability of their authors only. El acceso a los textos de los encuentros panamericano y 2001 Efectos es exclusivamente reservado a los participantes. Pueden consultar y citarlos, respetando las pautas usuales, pero no reproducirlos. El contenido de los textos es unicamente responsabilidad del (de la) autor(a). O acesso aos textos dos encontros panamericano e 2001 Bugs é exclusivamente reservado aos participantes. Podem consultar e cita-los, respeitando as regras usuais, mais não reproduzí-los. O conteudo dos textos e soamente a responsabilidade do (da) autor(a). Vidal Geneviève [email protected] Internautes citoyens et consommateurs Les discours sur une inéluctable société de l’information scandent les louanges des technologies interactives et multimédias en réseau. Davantage de démocratie, de personnalisation et un meilleur accès aux savoirs, telles sont quelques unes des promesses des politiques mises en œuvre tant par les Etats que par les entreprises. En effet, les Etats se retrouvent de plus en plus souvent autour de la même table de réflexion et de décision que les entreprises. A une différence majeure près, ces dernières visent un but lucratif et défendent en premier lieu les intérêts de leurs actionnaires. Ainsi, avec la bénédiction et le soutien des Etats et de l'Union Européenne, les entreprises multiplient leurs offres de services en ligne, avec un engouement certain pour l'abonnement gratuit à l'accès en ligne 1, tout en constituant des bases de clients avec leurs données personnelles. Or, une tradition française « Informatique et Libertés » 2 permet la prise de conscience du besoin d’une vigilance et d’une position critique, encore trop timide. Une partie d'Internet garde une logique de partage des contenus et les internautes, confirmés et néophytes, s'inscrivent dans une démarche d'accès aux contenus gratuits. En 2001, à l’heure de la crise du modèle économique fondé sur les recettes publicitaires, de plus en plus de contenus en ligne deviennent payants sur abonnement. Sans doute, seuls les secteurs public, associatif et les internautes-émetteurs bénévoles offriront un accès gratuit à leurs contenus. Pourtant pour inventer un commerce électronique, les entreprises s'appuient sur les valeurs de partage, sur cette logique de la prétendue gratuité et tous les internautes sont considérés comme consommateurs potentiels 3. Les pouvoirs publics quant à eux se positionnent en faveur de la société de l'information afin de redynamiser l'économie et l'emploi. Ils y voient une occasion de re-légitimer leur rôle, pour ainsi faire face à ce qui est considéré comme une crise des systèmes politiques fondés sur la démocratie représentative. Ils tentent alors de se rapprocher des citoyens grâce à Internet, en 1 Le modèle économique s’appuie alors sur la publicité en ligne et le reversement d’une partie des revenus générés par les télécommunications et les services. 2 http://www.cnil.fr 3 Même les populations des pays « pauvres » et peu industrialisés sont invitées, par les sept pays les plus industrialisés et la Russie (G8) qui ont adopté au Japon en 2000 une charte (du groupe d'experts sur l'accès aux nouvelles technologies : Geant pour "Digital Opportunity Taskforce") dans laquelle les technologies d'information et de communication (TIC) sont annoncées comme le moteur de la croissance économique mondiale, à consommer des TIC. Dans une logique libérale, et sous couvert de combler le fossé numérique entre le Nord et le Sud, la charte semble en effet considérer chaque individu organisant des consultations publiques en ligne 4, même s'il est nécessaire de retenir que ce projet de société n'a fait aucunement l'objet d'un vote de la part des citoyens concernés ; celuici s'infiltre dans la société civile grâce aux actions privées et publiques 5. Ainsi, les établissements scolaires désirent une acculturation des jeunes à Internet, futurs travailleurs dans la société de l'ère informationnelle. Au plan local, Internet est considéré comme un levier dans le renouvellement d'une citoyenneté de proximité 6. Internet est par ailleurs le théâtre de deux types de mouvements sociaux : l’un visant de grandes mobilisations internationales 7, l’autre des mobilisations ciblées et intéressées 8. Un cadre législatif multiforme est actuellement en cours d'élaboration en France, sous le nom « loi sur la société de l'information ». Malgré la dénonciation d’un climat de censure potentielle par les partisans d'une auto-régulation d’Internet, une volonté de co-régulation 9 conduit vers la mise en place d'un « forum des droits sur l'Internet », composé de représentants des pouvoirs publics, d’acteurs professionnels de l'économie d'Internet, d’associations et d’internautes 10. Le secteur culturel et le secteur muséal dans la société en réseau Les avancées technologiques tant du point de vue des applications que des infrastructures 11, en adéquation avec ce contexte politico-économique, forment une course folle, dans laquelle le secteur culturel s’engage 12 . Toutefois, la France défend une « exception culturelle », de façon à ne pas considérer la culture comme une simple gamme de produits et services marchands. Et malgré son caractère composite, l’ensemble du secteur de la culture est 4 Ou en créant systématiquement des boites de dialogue sur les sites Web des ministères. Mais ce type de proposition de dialogue, entre les citoyens et le gouvernement, est pour le moins flou, étant donnée la restriction causée par la rubrique concernée et par les termes «remarques et suggestions», qui peuvent accueillir tant d'interprétations. 5 Notamment le programme d'action gouvernemental « préparer l'entrée de la France dans la société de l'information », lancé en 1998 par le gouvernement français http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/cisi190199/accueil.htm#2 et http://www.premier-ministre.gouv.fr/DOSSIERS/CISI2000/4.pdf 6 De nouvelles formes démocratiques soutenues par les technologies en réseau sont expérimentées dans plusieurs villes françaises (Parthenay, Issy-les-Moulineaux par exemple) Voir notamment : http://www.multimediaville.tm.fr/ http://www.mire.net/multimediaville/pages/multi2000/etudemultiville.html. 7 La mobilisation sur Internet contre l’Accord multilatéral pour l’investissement (AMI) ou la mobilisation dite « antimondialisation » par exemple. 8 Par exemple des protestations en ligne contre des entreprises Internet comme America On Line (AOL), OneTelNet, Cybercâble en France, qui n’ont pas respecté les clauses du contrat avec les clients/internautes. Voir notamment les actions de l'association des internautes médiateurs, l’ADIM : http://www.adim.asso.fr/ 9 Textes de référence : http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/cisi100700.htm http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/pagsi2/lsi/rapportcpaul/sommaire.htm 10 Le nombre d'internautes selon la source et la date, en France : entre 6 et 12 millions. Dans le monde: entre 360 et 400 millions, environ : http://www.journaldunet.com/chiffres-cles.shtml Selon le baromètre multimédia 2ème trimestre 2001 de Médiamétrie : 14 394 000 "internautes français âgés de 11 ans et plus au cours du dernier mois", avril-juin 2001 : http://www.mediametrie.fr/fr/chiffre/plurimedia/2001/baromulti_2tri_2001.html 11 Voir Abramatic Jean-François, 1999 , “ Développement technique de l’Internet ”, INRIA, rapport en ligne : http://missiondti.inria.fr et le consortium W3C : http://www.w3.org/ 12 Trautmann Catherine, 1998, « Une politique culturelle ambitieuse pour les nouveaux réseaux » : concerné par le développement d’Internet et adhère au paradigme de la société en réseau. Depuis quelques décennies maintenant, il investit dans de grands plans de numérisation du patrimoine 13, des réalisations de bases de données et d'images et des expériences de systèmes informatisés d'inventaire d’objets conservés, de visualisation et de recherche sur les fonds. Au sein du gouvernement français, le ministère de la Culture a été le premier à concevoir et mettre en ligne son site Web 14 et développe actuellement des accès à Internet grâce à un réseau d’ « Espaces culture multimédia » 15 , lieux de médiation au sein de structures culturelles et socioculturelles préexistantes, pour sensibiliser, initier et former le plus grand nombre de citoyens au multimédia à partir de contenus culturels, éducatifs et artistiques 16 . Ainsi le secteur culturel s’assure une place dans la société de l'information, tout en craignant toutefois les problèmes de droits d’auteurs 17 et les technologies dites pirates 18. Pleinement impliqué, le secteur muséal permet de comprendre les enjeux du développement et de l’appropriation d’un Internet culturel. Le musée peut être considéré comme « matrice conceptuelle de la République » [Regourd, 2001] et lieu de reproduction sociale. Si l’on considère le musée comme institution, il est nécessaire de garder à l’esprit ce processus d’institutionnalisation en corrélation avec l’avènement en 1789 de l’Etat-Nation. De fait, l’institution muséale dépasse la conception d’un espace de conservation, d’exposition et de visites. Toutefois, elle constitue un espace public, ouvert au public et à la critique, englobant l’histoire de la création des musées, à partir des collections royales. Cette dimension historique et symbolique du musée est encore présente dans les esprits contemporains et c’est pourquoi il n’est pas étonnant d’observer un cadre d’usage des multimédias de musée s'y référant. Voilà, toute la complexité de l’usage du multimédia de musée ; l’usager se réfère à l’histoire et la symbolique du musée d’une part et aux logiques informatique et télécommunicationnelle d’autre part. Ainsi, il est possible de recueillir les indices de l'attente Le discours de Tasca Catherine, 2000, «Internet et libertés publiques» : http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/libertes-net.htm 13 http://www.culture.gouv.fr/mrt/numerisation/index.htm 14 Il a reçu des prix pour ses sites archéologiques en ligne : http://www.webbys.com/event/win/science.html et http://www.prix-mobius.org 15 http://www.culture.gouv.fr/culture/actualite/dossiers/ecm/ecm.htm 16 Le ministère ne s'arrête pas là puisqu'il cherche aussi à développer la culture visuelle et l'esprit critique face aux images, dans le cadre d’un programme dans les établissements scolaires (in Lettre d'information du ministère de la Culture n° 69 du 10 juillet 2000). De fait si ce programme est réellement mis en oeuvre, il pourra concerner les images sur Internet. 17 Les problèmes de droits d'auteurs face au numérique dans le secteur musical ; l'exemple actuellement le plus populaire concerne les fichiers musicaux MP3 téléchargés sur l’ancien service Napster par des millions d'internautes. Face à ce type de pratiques sur Internet, tout début 2001, la ministre de la Culture, Catherine Tasca, a décidé de soumettre les CD inscriptibles, mini disques et DVD enregistrables à une taxe reversée aux auteurs dont les oeuvres sont susceptibles d'être copiées (http://tif.journal-officiel.gouv.fr/2001/00336ALL.pdf ). L'éditeur allemand Bertelsmann a racheté le service d'échanges gratuits de fichiers musicaux Napster. 18 La copie de DVD grâce à un utilitaire du nom de DeCSS en circulation sur Internet permet de « casser » les « Content d’une technologie permettant la critique 19 des logiques dominantes du fait d’utiliser une interface multimédia sur Internet mise en œuvre par un musée. Mais en même temps, l’utilisateur exige une sophistication technologique capable de prendre en compte ses desiderata, issus d’une attitude de consommateur. Or, ce double cadre de référence aux missions sociales du musée et à la logique économique n’émerge pas avec l’arrivée d’Internet. Le secteur muséal a, durant la seconde moitié du XXème siècle, développé une logique de services et instauré une politique de communication, notamment en visant la démocratisation culturelle, accompagnée par le déploiement de la consommation culturelle. En effet, les musées ont dû inventer des modes de ressources propres, afin de faire face au désengagement progressif de l’Etat. L’analyse du « paysage » des études de publics de musée permet de constater cette évolution [Le Marec, 1996 ; Octobre, 2001]. Une augmentation des crédits de recherche alloués à la culture indique l’intérêt de l’Etat. Le public, au singulier, a le droit à la culture et les années 1960 ouvrent la voie vers les loisirs et la consommation de masse. Puis dans les années 1970, au moment où une démocratisation de l’accès aux études supérieures intervient, on passe du singulier au pluriel pour considérer les publics de la culture, perdant par là même un objectif d’universalisme. La prise en compte sociale et politique d’une diversification des publics coïncide avec le développement des services éducatifs et culturels dans les musées, destinés à des visiteurs ciblés. Mais, les inégalités d’accès (sociales, géographiques, économiques et culturelles) sont mis en évidence, interpellent les pouvoirs publics, qui repensent la démocratisation culturelle en termes d’efficacité. A l’évidence, la démocratisation culturelle échoue et les résultats d’enquêtes démontrent le lien fort entre pratique culturelle et position sociale. De grands chantiers d’agrandissement, de rénovation et de création de musées sont lancés dans les années 1980, dans un contexte politique de déconcentration culturelle. C’est aussi une époque où les cultures locales et minoritaires sont légitimées via la création d’écomusées. L’œuvre n’est dès lors plus sacralisée comme elle l’a été jusqu’ici. La culture est un tremplin vers la créativité personnelle et l’action dans la société. Les musées évoluent pour intégrer des pratiques participatives, grâce notamment aux services culturels. Les années 1990 confirment cette tendance à la valorisation des individualités et de l’expression des besoins. Ce sont également les années du multimédia et de l’appropriation d’Internet par les 19 Si l’on se réfère aux travaux de Joëlle Le Marec, nous pouvons retenir que l'amateur de musée – le visiteur expert peut soit adopter une posture de critique, et ainsi intervient du côté de la production, soit recevoir et interpréter et ainsi exprime ses professionnels de musée ; Internet étant considéré comme un outil de personnalisation et de participation potentielle. Les discours du ministère de la Culture, visant à promouvoir la construction de la société de l’information, mettent en avant la nouvelle ancienne idée de démocratisation de la culture grâce à Internet, qui constitue une opportunité pour relancer un universalisme à l’heure où il convient de prendre en compte la multiplicité des formes et des significations des pratiques culturelles. Le secteur muséal se trouve à la croisée des valeurs républicaines et celles du marché. L’institution suit les évolutions économiques et politiques, comme la décentralisation, ayant pour conséquence une instrumentalisation du musée pour la construction d’une image, identité locale ou pour la valorisation d’une ville, d’une région. Le réseau des musées a longtemps correspondu à une volonté d’aménager le territoire national de sorte qu’une répartition territoriale permet à tous citoyens d’accéder aux biens culturels et à une volonté de favoriser la circulation du savoir. Or, l’accent est mis sur le rôle fonctionnel et économique du musée, au détriment d’une protection des collections publiques sans condition. Les fonds des musées locaux, permettant certes de valoriser des patrimoines locaux créateurs de lien social au sein des écomusées, sont vulnérables, puisque dépendant des décisions locales, sujettes aux aléas du tourisme, des modes et des budgets [Regourd, 2001]. Les postulats mercantiles peuvent alors prévaloir aux missions de conservation des collections inaliénables, de diffusion des œuvres et des savoirs mis à la disposition dans un espace ouvert au public. Après un long cheminement politique et économique, le musée se trouve dès lors plus que jamais dans une situation où il risque de perdre sa légitimité, en tant que service public pour tous les citoyens, sous le poids et l’influence des logiques de marché de plus en plus légitimées dans la société civile. Le déploiement des produits et services multimédias sur Internet ne constitue pas uniquement une mode, mais il semble rejoindre une tendance lourde, qui consiste à placer les musées, quelle que soit leur forme administrative, juridique ou scientifique, au centre de cette tension entre service public et logique de marché. La question de la banalisation de la logique de marché avec l’accès aux sites Web de musée se pose. Ou bien assistons-nous à une appropriation d’Internet conduisant les internautes à adopter une position critique vis-à-vis des logiques dominantes, dans les musées en ligne ? Sur Internet, les musées, engagés dans la production multimédia depuis les années 1980 20 , disposent des fonds et s'approprient les technologies multimédias interactives pour concevoir leurs projets éducatifs et culturels. Mais celles-ci ne déterminent pas les usages et il convient pour les musées de choisir les orientations culturelles, pour proposer des services en ligne. La Direction des Musées de France (DMF) veut montrer l'exemple avec ses expositions virtuelles 21 et son annuaire en ligne des musées 22. Ces productions constituent des accès à la culture, semble-t-il en concurrence avec une offre de contenus et de services culturels multimédiatisés en ligne, comme des rubriques "musées" sur les sites touristiques 23, des sites d'actualités sur les expositions 24, des sites d'informations scientifiques 25 de la part d'éditeurs en ligne privés et publics. Mais cette concurrence n'est pas directe, les musées multimédiatisés gardent leur position sociale, en tant que garants des savoirs diffusés. De plus, leur mission publique n'interfère pas avec les projets commerciaux ou les projets d'autres institutions à caractère scientifique. Mais, la multimédiatisation et la diffusion des contenus muséaux via les réseaux informatiques les structurent et une médiation technicisée s’élabore pour permettre l'accès à la culture scientifique et technique et à l'art. Ainsi, le secteur muséal participe au développement des usages d'Internet. Les usages des sites Web de musée L’analyse qualitative des usages des sites Web de musée 26 [Vidal, 1999] fournit de bons indicateurs de la tension entre les logiques de service culturel public et de marché, et de la 20 Avec l’audiovisuel interactif dans un premier temps, puis les bornes interactives, suivies des CD et DVD-Roms et sites Web dans la seconde moitié des années 1990. 21 http://www.culture.gouv.fr/culture/exp/exp.htm 22 989 musées recensés en France en juillet 2001 sur Muséofile http://mistral.culture.fr:8004/cgibin/multione/MUSEOFILE/MFsommaire?MID=127mEzVjz4R6 23 Par exemple : http://www.smartweb.fr 24 Par exemple : Musexpo/Le Monde, la partie Expositions du guide sorties et spectacles du Monde Interactif : http://www.musexpo.com/, Chronicart http://www.chronicart.com/scenes/sortir_expos.asp?pass=52&Article=1 25 Par exemple dans sa rubrique «e-doc», le site du Service du film de recherche scientifique (SFRS) www.sfrs.fr/edoc/forces/, Circé, InfoScience : http://www.circe.fr/, Biomag, un magazine d’information et de vulgarisation scientifique en biologie : http://www.cybercable.tm.fr/~biomag/ 26 Cette enquête qualitative par observations et entretiens a duré un an et demi, d'automne 1996 à début printemps 1998, s’est déroulée auprès de seize participants, abonnés de musée (2 abonnés de la Cité des Sciences et de l’Industrie (CSI), 9 abonnés du Louvre, 5 de la Vidéothèque de Paris (VDP) abonnés à l'un de ces deux musées) et usagers d'un ordinateur multimédia connecté à Internet à domicile ou à la VDP qui offre un accès à un cyberport (postes multimédia en contexte public). Ce temps de l'enquête correspond à la volonté d'observer au moins deux fois chaque participant sur CDRom (du musée du Louvre « Peintures et Palais », RMN/Montparnasse Multimédia, 1995) et sur sites Web du Louvre et de la Cité des sciences et de l'industrie, ainsi que dans le musée (Louvre et CSI). En suivant le rythme de visite muséale et de consultation multimédia, il a été possible de constater la relation établie par l'usager avec le musée d'une part et avec l'ordinateur multimédia d'autre part. Cette étude des usages de multimédia de musée a pu être réalisée grâce à une méthodologie interdisciplinaire, croisant les champs de recherches sur les publics de musée, les technologies interactives et leurs usages. Celle-ci a également permis de saisir les interactions entre les pratiques informatiques et muséales, ainsi que l'appropriation position de l’internaute à la fois client et citoyen. Cette tension est concomitante de l’élaboration de technologies dites personnalisantes, accompagnant des démarches marketing qui placent l’usager, dans un contexte de croyance en la démassification de la consommation culturelle, au centre du service culturel ; position lui conférant un pouvoir. Et ce pouvoir est conçu en termes économiques, mais également en termes de capacité à critiquer et sélectionner. Voilà sans doute la raison pour laquelle, les sondages soulignent l’exigence des internautes, usagers et clients. Cette exigence est en liaison avec le thème de la transparence, mis en avant par les entreprises et les Etats engagés dans la société de l’information. Les citoyens et consommateurs veulent alors obtenir des comptes de leur part, et notamment grâce à Internet. Performance et rapidité Les usagers de multimédia de musée rencontrés intériorisent la mission publique des musées et en même temps se réfèrent à leurs habitudes consuméristes. Hommes ou femmes, ils savent tous utiliser les fonctionnalités des logiciels de navigation Web et élaborent des tactiques, afin de faire face aux incontournables pannes. Ces pratiques Internet, s’insérant dans un environnement déjà structuré par de nombreuses technologies d’information et de communication (TIC) et des pratiques culturelles au quotidien, révèlent tout un jeu d’interactions avec les pratiques muséales. En effet, les usagers de site Web de musée effectuent des parcours hypermédiatiques fondés sur leur culture technique et sur leur connaissance du musée émetteur. L’écran devient un critère pour évaluer les consultations à mener, les téléchargements fournissent des indications pour sélectionner les rubriques. Un imaginaire technique place les usagers en attente de technologies sophistiquées pour mener des visites virtuelles. Mais ils se réfèrent sans cesse à la muséographie réelle ou à l'expérience muséale pour se diriger dans les contenus multimédiatisés, dans la limite de ce qui est donné à voir. Toutefois, la posture interactive ne fait parfois aucunement référence à ce qui existe dans le musée et participe d’une nouvelle relation médiatisée entre les usagers et le musée. Les valeurs de performance et d’efficacité s’appliquent pour tous les usagers rencontrés. Persuadés d’aller plus vite, directement, librement et facilement vers les contenus muséaux que dans le musée, ils se revendiquent hyperacteurs. A distance et en relation avec une interface informatique, les sujets se servent dans des stocks de données culturelles 27 , les manipulent de façon moins solennelle que dans le musée réel. Fréquemment déçus par le développement multimédia proposé, ils s’improvisent évaluateurs du site Web et critiquent ce qu’ils estiment être des erreurs de conception ou d’édition ou de ne pas pouvoir accéder aux réserves, aux expertises des scientifiques, à de nouveaux lieux de débat. Néanmoins, ces usages sont singuliers selon l’expérience personnelle, la formation et la profession. Chaque internaute invente son accès multimédia dans un espace public ou domestique, à des moments correspondant à sa représentation du réseau des réseaux et dans sa vie quotidienne. Le fait de pouvoir critiquer le musée, en tant que citoyens et consommateurs de services en ligne, constitue une façon inédite de développer des pratiques muséales. Or leurs critiques peuvent provenir également du sentiment d'égalité dans la maîtrise des outils multimédia. En effet, les usagers s'approprient Internet en même temps que les professionnels de musée. De fait, les internautes, usagers avertis, cherchent à s’investir dans cet espace public, voire y intervenir. Or, la posture interactive semble plutôt placer l’internaute, certes comme citoyen, mais aussi comme client d’un ordinateur, dont l’usage est valorisé, d’une ligne de télécommunications (ou du câble), qui plus est maître de ses navigations hypermédiatiques. Et c’est justement ce sentiment de puissance, grâce aux hyperliens et aux manipulations des données numérisées, réduites en informations, voire d’inventer une citoyenneté active, qui amène l’usager à intervenir dans le processus de médiation. L’usage de l’Internet culturel puise sa légitimité dans la logique de marché, remède pour une démocratisation de l’accès aux musées, aux savoirs, arts, sciences et patrimoine. Ainsi, le citoyen/client revendique son pouvoir d’action dans la société 28 , via son comportement de consommateur. Consommer c’est participer ! Du point de vue du musée, la volonté de diffuser grâce au marché informationnel la culture et les connaissances, pour briser les barrières sociologiques, dans le cadre d'une démocratisation culturelle, s'inscrit dans un environnement socio-économique, où l'existence des barrières est indispensable pour transformer la valeur d'usage en valeur d'échange [Garnham, 2000]. Vers une médiation culturelle technique ? 27 Les travaux de Welger Corinne sont éclairants à ce titre : « Le Devenir documentaire du patrimoine artistique – perméabilités du musée aux technologies numériques », thèse de doctorat, Université de Bourgogne, 1998. 28 Cette confusion dépasse le secteur muséal : l’usager de bureaux de poste, des services d’électricité, de télécommunications, des chemins de fer nationaux devient un client d’institutions publiques adoptant les logiques de marché, afin de se La médiation technique, mise en oeuvre par le musée, peut accompagner une de ses missions en faveur de la circulation des savoirs, pour renforcer la conception d’une société où chacun peut exercer sa citoyenneté. Dès lors, le réseau des musées et le réseau technique s’inscrivent dans une évolution critique, tout en maintenant le lien social, tel que le secteur muséal y a toujours contribué. Mais les musées, sont-ils prêts à traiter de sujets non ou peu traités par les médias classiques pour donner la parole aux citoyens ? Développer un tel type d'espace de diffusion, de médiation et d'échanges nécessite de dépasser l’objectif d’établir une audience de musées en ligne. Or, l’institution muséale a, depuis quelques décennies, fait en sorte de suivre les évolutions politico-économiques, déplaçant les logiques publiques vers des logiques fonctionnelles façonnées par l’économie [Regourd, 2001]. Des expériences de forums en ligne par la Grande Galerie de l’Evolution du Museum National d’Histoire Naturelle et la Cité des Sciences et de l’Industrie suggèrent un potentiel de médiation technique en faveur d’une contribution citoyenne, tout en permettant la réflexion sur le rôle du scientifique dans la société 29 et en fournissant les sources du discours du musée. Toutefois, il est permis de douter qu'un espace critique puisse exister uniquement parce que les musées sont sur Internet. Quand on observe certaines de ces expériences, force est de constater une réduction de la prise de parole en ligne en un espace de cumul d’avis d’acteurs investis dans les relations médiatisées par ordinateur se sentant, pour la plupart, affranchis du devoir d’argumentation pour soutenir leur parole 30. Les interfaces Web de sites de musée offrent une nouvelle configuration de la médiation culturelle. Or, cette dernière n’est pas seulement le résultat des rapports entre professionnels de musée et internautes, inscrits dans des rapports courts, tel que le contexte de consommation le préfigure, avec des besoins à satisfaire fondés sur la valeur de l’échange marchand, mais bien sur des rapports qui engagent la collectivité, inscrits dans des rapports longs [Caune, 1999]. 29 Entretien le 17 avril 2001 avec le directeur de la Grande Galerie de l’Evolution du Museum National d’Histoire Naturelle (Paris), Patrick Blandin, à propos de l’exposition Nature Vive http://www.mnhn.fr/expo/naturevive/ (Vidal Geneviève et Parent Agnès, "Musée des sciences en ligne : votes et messages électroniques", Colloque « La communication de l’information scientifique », Université de Montpellier I, 4-5 mai 2001) 30 Analyse du forum électronique de l’exposition « Nature Vive », in Vidal Geneviève et Parent Agnès, 2001. L’appel à idées de la Cité des Sciences et de l’Industrie (Paris) 2001 : http://www.citesciences.fr/francais/web_cite/contribu/idees/droit_fs.htm Le forum de la Cité des Sciences et de l’Industrie (Paris) sur les biotechnologies végétales, qui a été expérimenté en 1998, présentait une autre ambition. Mais aucune archive n’a été conservée (http://www.sciencesmuseo.tm.fr/biotechnologies/index.htm), voir : Natali Jean-Paul et Rasse Paul, « Nouvelles technologies, nouvelles formes de la médiation dans les musées de sciences », in « Médiation sociales, systèmes d’information et réseaux de communication », Actes du 11ème Congrès national des Sciences de l’Information et de la Communication SFSIC, 3-5 décembre 1998, Metz, Il s’agit de déterminer si les technologies interactives participent à l'évolution des relations publics/musées ou bien à une simple diversification des moyens de diffusion culturelle, par des cheminements hypermédiatiques, conduisant vers le renforcement de l'individualisme exprimé via des technologies dites intelligentes parce que potentiellement personnalisantes et valorisé par les comportements consuméristes. Le double engagement citoyen et consumériste des internautes L'observation inscrite dans une diachronie d’usages de multimédias de musée permet de saisir les complexes interactions entre les pratiques muséales et multimédiatiques, ainsi qu'entre les comportements citoyens et consuméristes, dans un contexte où les actions de l'individu sont considérées comme structurantes et structurées par le système social [Giddens, 1987]. A l’heure d’un processus d'appropriation du multimédia et des réseaux, en perpétuelle et rapide évolution (logiciels, infrastructures et langages), cette analyse tente de renouveler la compréhension des liens complexes entre la logique marchande et l'accès à la culture. N'ayant pas attendu l’avènement du multimédia en ligne pour démocratiser son accès puis pour le marchandiser, le secteur muséal a développé une logique de services et le multimédia vient renforcer une démarche de fond, visant à prouver sa capacité à générer des ressources propres vis-à-vis des tutelles et à faire face à la baisse des subventions, tout en poursuivant ses missions sociales. Et le marché est accepté comme réponse à la difficile démocratisation de l’accès à la culture. Dans le cadre de l'insertion des TIC dans la sphère muséale, la confusion entre la dimension économique de ses activités et sa mission sociale rejoint par ailleurs la confusion d'ores et déjà visible entre communication et médiation et entre information et culture. De plus, nous assistons au développement du paradigme de l'offre objective et facilitatrice des informations. Mais qu'avons-nous vraiment à gagner au déploiement du modèle de présentation rapide de l'information, facile à lire, qui est une des caractéristiques du contenu muséal multimédiatisé sur Internet ? Les musées semblent s'introduire dans un “ capitalisme informationnel ” [Castells, 1998], dans le cadre lent, mais néanmoins certain, d'une marchandisation, notamment par l'entremise de leur multimédiatisation. Le secteur muséal revendique, il est vrai, le besoin de partenaires privés, en termes financiers, mais également en termes de compétences professionnelles, pour produire des biens et des services culturels multimédias susceptibles d'être mis sur le marché et pour ainsi atteindre un plus grand nombre de publics. Les musées entrent donc petit à petit dans une sphère économique, prônant l'augmentation de la productivité, surtout au moment où la diffusion des connaissances fournit une source d'avantages pour entrer dans une compétition. Or, voilà toute l'ambiguïté pour le secteur muséal, qui n'a pas de but lucratif, mais qui cherche à multiplier ses ressources propres tout en maintenant un service public destiné au plus grand nombre sans distinction. L'interactivité informatique accompagne ces changements et il s’agit de vérifier si les usagers acceptent socialement, de façon très discrète, le recul de la notion de service public, même si les valeurs s'y attachant restent vivaces. Dans ce contexte d'usages des multimédias de musée, il semble convenu, pour les musées et les usagers, de participer à l'invention d'une nouvelle manière de se cultiver efficacement, d'accéder aux connaissances et à la culture. Le fait d'accéder à de nouvelles informations et connaissances ou de renforcer des savoirs préalables constituent des indicateurs de cette efficacité. Considéré ou se considérant hyperacteur, l'internaute se sent investi d'un pouvoir, étant donnée sa place prise au sein des politiques de publics des musées. Or, ce pouvoir potentiel d'intervention médiatisée par ordinateur au sein du musée en ligne semble ne pas prendre en compte le capital culturel ou économique de chaque internaute. L’individu n'est pas « doté en soi et par lui-même des capacités d’assurer son indépendance et d’affronter le risque du changement » 31 . Sa réévaluation tend à faire opter les musées pour certaines caractéristiques issues de la logique de marché apparemment efficace pour poursuivre leur politique d'éducation et de diffusion. En outre, la facilitation de l'accès à la culture est paradoxalement reliée à une sophistication technologique des interfaces multimédia, creusant la distance entre émetteurs et internautes et entre internautes ayant la culture technique nécessaire et ceux qui ne l'ont pas 32. Les réseaux techniques mettent en scène des usages citoyens et commerciaux, alternatifs et marchands, savants et ludiques. Et les sites Web de musée, en tant que médiation technique, se créent à certaines conditions. Les contenus sont adaptés et le plus souvent réduits. La sélection des oeuvres ou dossiers présentés se fait sur la base des chefs d'œuvre et des thèmes d'actualité et rejoint la notion d'audience sur Internet, sans pour autant viser des ressources 31 Castel Robert, « "Risquophiles", "risquophobes" : l’individu selon le Medef », in Le Monde du 7/6/2001, p.16 Il en est de même avec le haut débit ; un consensus est établi pour penser une meilleure connexion Internet et l'accès aux données. Mais ce sont sans doute encore une fois toujours les mêmes usagers qui prennent de l'avance par rapport aux autres usagers, qui bénéficient d'un accès à l'école et dans les espaces socio-culturels, qui visent à combler le "fossé numérique", 32 financières. Mais cette logique d'audience, avec ses critères de comptage, de trafic, de popularité s'infiltre dans le secteur muséal. De fait, si l’on retient l’hypothèse que l'interactivité informatique est susceptible de permettre aux usagers d'exprimer leur capacité critique, force est de constater un secteur culturel revendiquant la place d'un émetteur garant du patrimoine et des contenus scientifiques, ce qui est tout à fait considérable sur Internet. Il est nécessaire de s'interroger sur la diversification des moyens pour s'exprimer par des cheminements hypermédiatiques, conduisant vers le renforcement de la critique individuelle. Dès lors, nous nous dirigeons vers un double engagement citoyen et consumériste, issu des représentations sociales des produits et services en ligne et des expériences de la vie quotidienne, à l’heure d’un pouvoir finalement très relatif des internautes-consommateurs, des inégalités face à la culture et de la formation des inégalités face à la culture technique. Références bibliographiques Castells Manuel, 1998, La société en réseaux, Paris, éditions Fayard Caune Jean, 1999, « La médiation culturelle : une construction du lien social », en ligne : http://www.u-grenoble3.fr/les_enjeux/n1/Caune/home.html Garnham Nicholas, 2000, "La théorie de la société de l’information en tant qu’idéologie. Une critique", Réseaux n°101, France Télécom R&D/Hermès Science Publications, Paris, p.55-91 Giddens Anthony, 1987, La constitution de la société, PUF, Paris Le Marec Joëlle, 1996, « Le visiteur en représentations. L’enjeu des évaluations préalables en muséologie », Thèse de doctorat, Université Jean Monnet, Saint-Etienne Octobre Sylvie, 2001, « Publics, pratiques et usages des musées. Entre études des publics et politique des publics. Quelques jalons depuis les années 50 », ouvrage collectif Musée et politique, en cours Regourd Martine, 2001, « Les musées, un espace de communication, symbolique des mutations politiques », ouvrage collectif Musée et politique, en cours Vidal Geneviève, 1999, « L'appropriation sociale du multimédia de musée. Les interactions entre pratiques de musée et de multimédia de musée », Thèse de doctorat, Université Paris VIII, Saint-Denis