À la conquête des sommets

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À la conquête des sommets
À la conquête
des sommets
Quels sont les résultats de la
recherche sur le cerveau de
ces dernières années? Alain Kaelin,
membre du comité de la Ligue
suisse pour le cerveau, s’est prêté
au jeu des questions et des
réponses.
Il est important de faire connaître
la recherche sur le cerveau à
un large public, dit Alain Kaelin. C’est
ce que fait la Semaine du cerveau.
Source: iStockphoto
«le Cerveau»: Quelle a été pour
vous la découverte la plus stupéfiante de la recherche sur le
cerveau de ces dernières années?
Vous utilisez pour le traitement
du parkinson la stimulation
cérébrale profonde. Que faut-il
entendre par là?
Prof. Alain Kaelin: Beaucoup de domaines ont connu une véritable explosion de nouvelles connaissances. Pour
ma part, je retiens surtout les progrès
accomplis dans celui des maladies
neurodégénératives*. Nous disposons
pour la première fois pour des maladies telles que l’alzheimer ou le parkinson d’un concept expliquant les
raisons pour lesquelles leur évolution
est si différente. Nous en savons davantage sur les protéines qui semblent
jouer dans celles-ci le rôle principal
ainsi que sur la façon dont elles se
disséminent dans le cerveau.
Cela consiste à activer ou inhiber à
l’aide d’une électrode certains centres
situés dans les profondeurs du cerveau. La modulation de la fonction de
ces centres exerce un effet bénéfique
sur l’ensemble du système moteur.
Même s’il peut entraîner des effets
secondaires, c’est un traitement qui
marche très bien pour soulager le
patient, mais qui est purement symptomatique. La stimulation profonde
n’empêche malheureusement pas la
maladie d’évoluer, mais elle nous
donne une possibilité de plus d’aider
les patients.
L’une de vos spécialités sont les
troubles de la motricité, également présents dans la maladie de
Parkinson. Avons-nous fait
un pas en avant vers la guérison
de cette maladie?
Vous employez aussi la toxine
botulinique, autrement dit
le botox, dont la réputation n’est
pas fameuse.
Un pas, oui. Je compare cela avec l’ascension d’une montagne: la moitié du
chemin est faite, mais le sommet est
encore très éloigné. Il y a 30 ou 40
ans, nous étions encore tout au fond
de la vallée. Aujourd’hui, au moins,
l’ennemi est identifié. Or un ennemi
connu est un ennemi à moitié vaincu.
C’est le cas pour la maladie d’Alzheimer. On a vu pour la première fois,
cet été, une immunothérapie agir sur
l’évolution de cette maladie. Même si
la période d’observation était courte,
un pas important a été franchi. Mais
pour le parkinson comme pour l’alzheimer, le chemin menant à la guérison est encore long est pentu.
Cela fait près de 30 ans que nous utilisons cette toxine avec succès pour
combattre les troubles moteurs. Elle
permet d’atténuer les troubles spastiques consécutifs à un AVC ainsi que
les dystonies (contractures musculaires se manifestant par des crampes).
Restant peu connues, les dystonies
obligeaient souvent, dans le temps,
à sectionner les muscles, alors que
la toxine botulinique permet de les
détendre, ce qui représente un grand
soulagement pour les patients. Son
utilisation à des fins cosmétiques est
beaucoup plus récente, et en annonçant que la toxine botulinique fait
soudain son apparition dans la médecine la presse se trompe.
Vous êtes entré l’an dernier
au comité de la Ligue suisse pour
le cerveau. Pourquoi?
La Ligue suisse pour le cerveau a
pour fonction d’informer le public.
Le cerveau est l’organe le plus complexe qui soit. Il faut essayer de faire
comprendre cette complexité, et c’est
à quoi j’aimerais contribuer.
Quel est pour le membre
du comité que vous êtes le but
à atteindre?
De profiter de mon expérience de médecin et de chercheur pour faire avancer la recherche sur le cerveau pratiquée en Suisse et, surtout, de faire
comprendre combien la recherche sur
l’être humain est importante. Nous
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le Cerveau 4/2016
Le Professeur Dr. Dr. Alain Kaelin a fondé et dirigé de 2004 à 2013 le Centre
des troubles de la motricité de l’Hôpital de l’Île à Berne. Il a pris en 2014 la
direction du Neurocentre de la Suisse italienne à Lugano. Il s’intéresse surtout
au diagnostic et au traitement de la maladie de Parkinson et des troubles de
la motricité. Alain Kaelin appartient depuis 2015 au comité de la Ligue suisse
pour le cerveau.
«Ennemi connu, ennemi à moitié
vaincu», dit le professeur Alain Kaelin
parlant de la maladie de
Parkinson et de celle d’Alzheimer.
Source: Martin Bichsel
avons maintenant la possibilité d’observer l’activité du cerveau humain
sans prendre de risque. Des procédés
neurophysiologiques complexes permettent de le voir fonctionner «en
direct», ce dont résultent des possibilités que l’on n’aurait osé imaginer
il y a 10 ans.
Il y a quelques années, la NZZ am
Sonntag reprochait à la recherche
sur le cerveau de promettre
depuis 50 ans des avancées
révolutionnaires et des guérisons
qui sont restées lettre morte. Que
répondez-vous à cela?
Que régnait autrefois une certaine
naïveté. Prenons l’exemple de l’acteur Christopher Reeve, Superman à
l’écran. Resté tétraplégique à la suite
d’un accident, il créa une fondation
censée rendre la marche d’ici quelques
années à tous ceux qui avaient subi
le même sort que lui. C’est triste à
dire, mais cela tenait évidemment de
l’utopie. En 1990, les États-Unis proclamaient la «Décennie du cerveau»,
promettant sous dix ans, comme
pour les vols sur la lune, des résultats
spectaculaires. C’était éveiller de faux
espoirs. Mais il y a également eu des
choses positives, comme la «Semaine
du cerveau», qui n’a jamais cessé d’informer le public sur ce qui concerne cet
organe. Sans tout ce remue-ménage,
la recherche elle-même n’aurait sans
doute pas avancé comme elle l’a fait.
La recherche sur le cerveau
travaille souvent sur des processus
se déroulant au niveau moléculaire.
Quel profit peut-on en espérer
pour le traitement des maladies et
des traumatismes du cerveau?
On doit à la recherche en biologie
cellulaire une connaissance beaucoup
plus profonde des facteurs biologiques
de la neurodégénérescense. Mais c’est
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le Cerveau 4/2016
une recherche qui, selon moi, ne suffit
pas. Il est aussi besoin de comprendre
l’ensemble du système. Comparons
cela à une cathédrale: aujourd’hui, la
recherche étudie et connaît fort bien
les différentes pierres, mais sans que
cela suffise pour comprendre l’architecture d’une cathédrale en tant que
tout. Le sujet est d’une complexité
telle que l’on a souvent l’impression
que la recherche n’avance pas. C’est
que beaucoup de choses se passent
en coulisses. Et voilà que surgissent
soudainement des découvertes surprenantes, d’un intérêt certain pour
le traitement des maladies du cerveau. Par exemple pour le parkinson,
au sujet duquel on s’est aperçu que
l’acide urique – une substance endogène – pourrait avoir des propriétés
neuroprotectrices. Selon les données
cliniques les plus récentes, une substance réputée nocive pour l’organisme
pourrait donc avoir un effet de protection sur le cerveau! La médecine a
besoin de la recherche fondamentale
pour expliquer les mécanismes de
base. Mais de là à comprendre l’utilité
de chacune des pierres de l’édifice, le
chemin est long et le besoin de temps
très grand.
*Maladies neurodégénératives:
maladies du système nerveux à évolution généralement lente, incurables à
ce jour, caractérisées par une destruction progressive des cellules nerveuses
(neurodégénérescense). En font partie,
la maladie d’Alzheimer et la maladie
de Parkinson.