Etre victime - Université Rennes 2

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Etre victime - Université Rennes 2
Etre victime
L'accompagnement psycho-judiciaire du "travail de victime"
P. Pignol, D. Gouénard 1
Victimes et justice : une rencontre aussi nécessaire que problématique
C'est un des apports fondamentaux de la réflexion victimologique contemporaine de soutenir que la
restauration des victimes en tant que personnes doit la plupart du temps passer par une
reconnaissance sociale et judiciaire. La clinique offre en effet au quotidien de multiples exemples
où, la judiciarisation n'ayant pu s'opérer pour des raisons diverses, des victimes restent des années
durant sous l'emprise d'événements dramatiques 2 alors que tout laisse à penser qu'une intervention
judiciaire aurait en son temps eu des effets très bénéfiques sur leurs souffrances.
Cependant, la judiciarisation, en même temps qu'elle paraît indispensable, ne semble pas toujours
être suffisante, loin de là, au rétablissement psychologique des victimes. Bien plus, le constat est
banal de l'importance et de la multiplicité des difficultés que vont présenter nombre d'entre elles à
pouvoir s'inscrire de façon adaptée dans le dispositif judiciaire et à emprunter le parcours qu'il
propose. L'on pourra ainsi se trouver face à différents vécus problématiques à l'égard de la justice :
vécu persécutif, débordements émotionnels, culpabilité empêchant par exemple un dépôt de plainte,
sur-adaptation au discours juridique, abandonnisme… L’expérience montre ainsi que le parcours
proposé aux victimes, loin d’être toujours “salvateur”, peut être fait d’obstacles et, même dûment
explicité, engendrer des effets paradoxaux car il contient des éléments potentiels de survictimisation tels que certaines d'entre elles en viendront à affirmer qu'elles n'auraient jamais dû s'y
engager.
L'exemple du temps
Une dimension ne cesse notamment de faire problème, celle de la temporalité, dans un décalage
voire une incompatibilité quasi totale entre le temps, ou plutôt les différents temps des diverses
procédures judiciaires, et celui que vit la victime.
Par exemple il est fréquent que pendant que la procédure judiciaire se déroule, la victime, pourtant
à son origine, s’en absente, la précède, la complique ou l’oublie :
- s’en absente : elle déménage et ne transmet pas ses nouvelles coordonnées ;
- la précède : elle se pose la question de la somme qu’elle va demander en indemnisation alors
qu’elle vient de porter plainte ;
- la complique : elle va solliciter un second avocat alors qu'un premier s’occupe de son affaire ;
- l’oublie : elle s’étonne de recevoir un avis à victimes car elle ne se rappelle plus avoir été
victime de cette infraction ou du moins il y a si longtemps.
Etre victime ne se réduit pas à cheminer de la plainte à l’indemnisation en se donnant les moyens
de passer les étapes au bon moment. Les difficultés par rapport au temps de la procédure pour la
victime sont multiples et nous permettent d’accéder au travail psychique qu’elle effectue
parallèlement à la procédure judiciaire.
Les faits vont chez la victime créer une effraction qui va désorganiser son monde et lui demander
d’en élaborer un autre. Elle va engager un travail qui s’appuiera sur des processus qui vont se
1
P. Pignol, psychologue, C.H. Guillaume Régnier, Rennes, Service du Dr Jago
D Gouénard, psychologue, Association SOS Victimes, Rennes.
2
Voir par exemple : P. Pignol , Les aléas de la demande de soin dans les psycho-traumatismes, à
paraître in Les cahiers de cliniques psychologique, CERECC, Rennes, 2002
1
mettre en place dans un temps tout à fait aléatoire. Ce travail ayant pour but de refermer ce cycle
d’être victime.
Le travail psychique est hors du temps de la procédure, commençant certes avec les faits mais non
avec le dépôt de plainte et aboutissant certaines fois bien après la fin de celle-ci.
En voici quelques exemples.
Anne dirige une entreprise avec son mari depuis de nombreuses années et dernièrement elle a aidé
un de ses employés à déposer une plainte contre l’autre responsable de l’entreprise … c’est à dire
son mari. " Je ne pouvais supporter cela, j’étais responsable pour cet employé ". Elle décrit les
violences physiques dont elle a été témoin. Elle parle ensuite de la violence conjugale qu’elle subit
depuis de très nombreuses années. La violence est verbale et physique. J’ai supporté dit-elle. Dans
la mesure où il lui semblait évident qu’il lui fallait porter plainte avec son employé je lui demande
si elle a déposé plainte pour cette violence conjugale. Non, dit-elle. Anne finira par porter plainte
contre son mari, une plainte adressée directement au Procureur de la République ; elle quittera
presque simultanément et définitivement le domicile conjugal en formulant une demande de
divorce mais gardera son rôle dans l’entreprise. La plainte sera classée sans suite. Anne explique
alors que pour elle son but est atteint car, lors de l’enquête, son conjoint a été convoqué par les
gendarmes et cela suffit à ses yeux pour reconnaître qu’il se passait quelque chose de grave. Son
divorce s’est poursuivi. Le temps psychique d’être victime pour Anne s’est établi dans le travail
d’élaboration qu’elle a mis en place en s’interrogeant sur la place d’auteur et de victime à travers la
situation de son employé. Tout cela se jouait bien avant le dépôt de plainte effectif.
Pierre a été agressé dans le cadre de son travail par un automobiliste qui l’a renversé
volontairement alors qu’il régulait la circulation. Il a été blessé et est en arrêt de travail. Son
entreprise qui a réfléchi aux situations d’agression met en place un accompagnement à l’intérieur
de l’entreprise, propose une aide psychologique et l'assistance d'un avocat. Pierre se soigne,
sollicite son entreprise qui lui répond à chaque fois en lui disant de bien prendre soin de lui et que
la plainte suit son cours. De son côté Pierre transmet les arrêts de travail au fur et à mesure des
reconductions. Tout va bien. Pierre est tout à fait la victime-modèle. Le temps de la procédure
correspond à son organisation psychique. Et puis Pierre se rétablit physiquement et là il se fâche et,
alors qu’il dispose de l’assistance d’un avocat qu’il pourrait solliciter, il rencontre un second avocat
à qui il expose son affaire. Il est très en colère, accuse son entreprise de ne plus prendre soin de lui
et de ne pas l’informer (dans la réalité, dans la mesure où il s’agit d’un accident de travail, c’est
l’entreprise qui dispose de tous les documents). Il soupçonne un arrangement entre son employeur
et l’avocat et se pose la question si cela lui est bien arrivé dans la mesure où il ne dispose que des
certificats médicaux. Pierre en est dans son travail psychique à élaborer ce qui est des faits et de
l’infraction et bute sur l’absence de réalité de la procédure. Il n’a aucun courrier de l’avocat ni de la
Justice. Il trouve comme solution de dire son mécontentement à l’entreprise et d’essayer d’obtenir
de celle-ci de changer d’avocat. D’une manière concomitante il reçoit un courrier du premier
avocat qui l’informe des démarches qu’il a effectuées. Pierre retrouve son calme et informe le
second avocat qu'il continue son dossier avec le premier.
En réponse, tout un courant de pensée va défendre l'urgence d'une réforme de la justice dans le sens
d'une plus grande prise en compte des victimes. Les travaux de Robert Cario3 prônant le
développement d'une justice restaurative en sont le meilleur exemple.
Un travail de réflexion sur ce plan est certes absolument nécessaire ne serait-ce que pour anticiper
et prévenir les principaux facteurs de victimisation secondaire 4 dont notre système judiciaire peut
être responsable. Mais ce serait une illusion de croire que les difficultés constatées tiennent
uniquement à des effets iatrogènes qui lui seraient propres et qu'il suffirait d'en conduire la réforme
pour que toutes les victimes ou presque parviennent enfin à s'y inscrire. La clinique montre en effet,
de façon apparemment paradoxale, que quelque chose dans le fait même d'avoir été victime,
semble faire obstacle à l'assomption par la personne à cette position ; qu’avoir été l’objet d’un acte
délictueux ou criminel rend les personnes plus ou moins totalement incapables d’assimiler les
3
R. Cario : Victimologie. De l'effraction du lien intersubjectif à la restauration sociale,
L'Harmattan, 2000
4
C. Barrois : Le traumatisme second, Ann. Méd.-Psychol., 1998, 156, no 7, p.487-492.
2
informations nécessaires à la défense de leurs droits, d’intégrer le dispositif judiciaire, de suivre le
parcours qu’il implique, d’y assumer pleinement la place qui leur est octroyée, d’effectuer en leur
temps les démarches et actes que l’on y attend d’elles. Cette incapacité plus ou moins importante à
s'inscrire dans le judiciaire participe en retour à la pérennisation d'un état victimaire problématique
qui n'a alors d'autre issue que de devenir chronique.
Le travail de l'être-victime
Ne plus se vivre comme victime exige donc un travail psychique beaucoup plus complexe et
difficile qu'il n'y paraît, que l'inscription dans un parcours judiciaire ne suffit bien souvent pas à lui
seul à soutenir.
Tout comme l'on a pu penser que le deuil représentait un travail psychique spécifique, tout comme
est en train de se formaliser le travail de la peine et son accompagnement, il faut imaginer
l'existence d'un véritable travail de victime. Si le travail de deuil est rendu nécessaire par la perte
d'un objet d'attachement, le travail de victime est lui rendu obligé par le fait d'avoir été l'objet
d'événements injustes et/ou inacceptables. Pour qu'une victime ne se vive plus comme victime, sans
pour autant être dans la dénégation ou le déni de ce qui est survenu, un processus intérieur doit
s'opérer, plus ou moins long et difficile. Il consiste en le fait de devoir intégrer à sa propre histoire
la possibilité qu'à tout moment, de façon imprévisible et inéluctable, le chaos et le non sens
puissent surgir, nous confrontant à l'effondrement brutal de l'une au moins des trois convictions
qui, selon Crocq, font que nous pouvons nous projeter dans une existence et un devenir : notre
sentiment d'invulnérabilité, la fiabilité que nous accordons à notre environnement physique, la
croyance en un autrui bon et secourable 5.
Ce travail de victime, tout comme le travail de deuil, peut malheureusement plus ou moins
gravement échouer, le trauma psychique représentant l'exact équivalent du deuil pathologique.
C'est à ce travail que le processus judiciaire va servir d'étayage souvent incontournable. Mais il n'y
suffira pas la plupart du temps car il faudra que la victime fasse siennes les réponses qu'il va
élaborer. Et les faire siennes suppose d'être à même de disposer des outils mentaux ou processus
psychiques correspondants ; ce qui, nous ne verrons plus loin, exige qu'un accompagnement
spécifique soit proposé et mis en œuvre.
Qu'en est-il pour les victimes du parcours judiciaire, de ses exigences et ses obstacles, qui le rende
à la fois si problématique et si nécessaire à leur rétablissement ? Avec son analyse, ce sont les
objets psychiques internes au travail de victime dont l'on va voir s'esquisser la nature.
Les objets psychiques du travail de victime
Nous nous somme efforcés, dans un précédent travail 6, de montrer que le parcours judiciaire
pouvait, dans une perspective psycho-victimologique, s'analyser comme un ensemble circonscrit
d'enjeux critiques à soutenir pour la victime : qu'en deçà de la chronologie ordonnant de façon
inamovible une suite d'étapes (dépôt de plainte, enquête, renvoi éventuel devant la juridiction
compétente, jugement…) il consistait à soutenir différents enjeux que le fait même d'avoir été
victime rendait problématiques.
Ce sont les victimes qui nous ont enseigné la nature et l'importance de ces enjeux, mais par la
négative, lorsque précisément elles s'avéraient incapables de les tenir, de les assumer. Ce sont les
rapports Auteur/victime, Faits/Infraction, Infraction/Peine, Préjudice/Dédommagement, en réponse
aux quatre questions essentielles que soulève tout événement critique : qui a fait quoi ?, quoi est
quoi ? quoi côute quoi ?, qui mérite quoi ?
De plus, nous avons pu montrer qu'à travers ces couples d'opposés auxquels le parcours judiciaire
avait pour tâche d'apporter des réponses positives, se trouvaient sollicités des processus psychiques
particuliers, processus dont la défaillance était responsable des difficultés des victimes à parvenir
5
L Crocq : Les traumatismes psychiques de guerre, Editions Odile Jacob, 1999.
P. Pignol, D. Gouénard : L'accompagnement psycho-judiciaire des victimes, Cahiers de Clinique
Psychologique, 2002, CERECC, U. de Rennes 2.
6
3
à s'y inscrire. Ainsi, pour délimiter conjointement de l'auteur et de la victime, encore faut-il être à
même de différencier des positions et d'imputer des intentions propres à chacune d'elles…
Qui a fait quoi ?
Quoi est quoi ?
Auteur/Victime
Faits/Qualification
Différencier/imputer
Témoigner/qualifier
Qui mérite quoi ?
Quoi côute quoi ?
Préjudice/Indemnisation
Infraction/Peine
Renoncer/substituer
Etalonner/convertir
Les enjeux de la procédure judiciaire
C'est l'échec à pouvoir soutenir au moins l'une d'entre ces questions que l'on doit penser à l'origine
de l'incapacité d'une personne à mener à bien le travail de victime ; c'est-à-dire non pas tant y
apporter des réponses positives et définitives que de pouvoir exercer les processus permettant d'en
élaborer ou d'accéder à celles proposées.
Le rapport Auteur / Victime
Rien, pour un regard extérieur, ne semble plus évident que la personne ayant commis les actes soit
l'auteur et celle les ayant subi, la victime. Or il en va ici de la détermination de la responsabilité
respective des protagonistes dans le déroulement des événements, ce qui suppose :
- de pouvoir rapporter les actes aux différents participants de l'événement, de déterminer ce qui
leur revient à chacun en propre dans son déroulement ;
- de juger des intentions sous-tendant les actions de chacun.
Or, avoir participé, même à son corps défendant, aux événements va être pour bien des victimes
synonyme de complicité car l'intention de l'auteur est tellement impensable (la penser serait y
trouver une logique ou un motif, et dès lors la rendre compréhensible) qu'il ne lui reste plus pour
donner un quelconque sens à l'événement qu'à reparcourrir ses propres actions et à se les reprocher
dans la mesure où sans elles rien ne serait survenu : être sorti à telle heure, par exemple, va être mis
sur le même plan que les actes d'agression eux-mêmes et ainsi de suite…
Le rapport Faits / Qualification
Des faits subis à leur qualification juridique il y tout un monde qui peut être insurmontable, celui
des normes sociétales, celui de la valeur que nos différents codes accordent à certains faits. Il en va
ici de nos normes et de la valeur que nous accordons à nos normes.
Ce passage des faits à une qualification suppose une double opération :
- d'une part de recueil des faits objectivables, c'est-à-dire de leur qualification comme
comportements hors normes ou répréhensibles,
- d'autre part que les faits retenus soient juridiquement rapportables à une infraction particulière.
Accéder pour la victime à ce rapport suppose donc qu'elle soit à même d'opérer cette double
transformation dont l'on voit bien à quelles difficultés elle peut se heurter puisque cela exige d'elle
de mettre son vécu de l'événement de côté pour se faire le témoin des infractions dont elle a fait
l'objet.
Le rapport Infraction / Peine
Si l'infraction, dans sa qualification, relève d'un travail sur la valeur que le code accorde à l'écart à
la norme, le passage de l'infraction à la peine relève d'une autre logique. S'il s'agit là encore d'une
question de valeur, ce n'est pas sur le même objet qu'elle va porter car il en va ici de la valeur
accordée au prix à payer et l'estimation portera sur la gravité de l'atteinte aux valeurs en termes de
4
peine de prison, d'amende, d'obligations et interdits divers. Et l'on sait non seulement toute la
marge que laissent les codes à cette appréciation dans laquelle les circonstances atténuantes et
aggravantes vont notamment jouer, mais aussi combien la présence/absence de preuves concernant
certaines allégations peut jouer sur la nature de l'infraction condamnée.
Cela suppose là encore une double opération pour la victime :
- d'une part d'opérer une estimation du délit, donc de le relativiser en l'étalonnant ;
- d'autre part celle de souscrire à une commutation puisque le prix à payer par l'auteur ne le sera pas
dans la monnaie de ce qu'il a commis.
Bien des victimes vont achopper à intégrer le fait de la relativité et du délit et de la peine car cela
suppose qu'elles soient à même de relativiser ce qu'elles ont subi, de mesurer la gravité du délit.
avec d'autres critères que clui des traces que cela a laissé en elles.
Le rapport Préjudice / Indemnisation
Rien ne semblera longtemps plus choquant (voire totalement inintégrable) pour la victime de
penser qu'une quelconque réparation puisse compenser de quelque façon le préjudice qu'elle a pu
subir et encore plus choquant que cette réparation qui lui sera personnellement accordée (en dehors
de toute peine infligée à l'auteur) puisse faire l'objet d'une quantification financière .( C'est pourtant
là et uniquement là, dans la dimension civile du procès, qu'elle est reconnue comme personne lésée,
spoliée, objet de préjudice, au sens strict du terme comme victime.)
Cela tient à ce que l'argent n'a rien à voir pour elle en la matière, qu'imaginer en outre s'accorder du
plaisir avec quelque chose qui viendrait de l'auteur aurait quelque chose de totalement scandaleux,
et qu'enfin, plus fondamentalement, parce qu'elle se trouve littéralement contrainte à une double
conversion :
- d'une part opérer une estimation du préjudice, ce qui suppose de lui donner littéralement une
limite (il n'a pas tout détruit) ;
- d'autre part de convertir son estimation du dommage subi en une autre valeur que celle par
laquelle elle vivait ce dommage (le passage d'un quantum de souffrance à une somme d'argent).
Or, entendu ainsi, accéder le principe même d'une indemnisation (en dehors de toute question quant
à son montant) c'est être à même de renoncer à tout espoir de retour à un état antérieur : c'est être à
même d'assumer un gain au nom d'une perte et de se réinscrire dans une "économie désirante", ou
encore pour certains auteurs de "réaccéder à la castration" 7.
Synthétiquement l'on peut ordonner en un schéma les processus psychiques constitutifs de ce
travail de victime. Là où l'événement a été générateur de confusions, là où se sont trouvées abolies
frontières interpersonnelles, valeurs individuelles et collectives, il s'agira pour elle de réinstaurer de
la différenciation et de l'évaluation sur deux questions fondamentales : celle de la responsabilité et
celle de la sanction :
7
Voir à ce propos les travaux de F. Lebigot, notamment : La demande de soin dans les névroses
traumatiques de guerre, Annales Médico-Psychologiques, 149, 2, 1991,132-149.
5
Définir un rapport
Auteur/victime en
terme de
Responsabilité
Définir un rapport
auteur/victime en
terme de sanction
Processus
de DIFFERENCIATION
Processus
d'EVALUATION
Qui a fait quoi ?
Quoi est quoi ?
Auteur/victime
Faits/qualification
Différencier/imputer
Témoigner/qualifier
Qui mérite quoi ?
Quoi coûte quoi ?
Préjudice/indemnisation
Infraction/peine
Renoncer/substituer
Etalonner/convertir
Les objets psychiques du travail de victime
C'est à ce prix que la victime va pouvoir se restaurer comme personne.
Là où par contre l'on constatera l'impossibilité plus ou moins totale à mener ce travail de victime
cela engendrera la fixation à une position victimaire problématique sans issue ; l'on devra alors
supposer de façon sous-jacente un échec à pouvoir soutenir l'une au moins d'entre ces quatre
questions.
L'accompagnement psycho-judiciaire
Dans cette perspective, le parcours judiciaire ne vise plus (seulement) la résolution satisfaisante de
l’affaire pour la société, l'auteur et la victime ; il devient l'occasion d'un travail psychique rendu
nécessaire par l'incapacité plus ou moins totale de la victime à s'y inscrire, travail dont on espère
bien qu'il lui permettra en retour de sortir de sa position victimaire problématique.
C'est ce que l'on peut dénommer "le processus de victimisation" qui obéit à la logique suivante :
pour sortir d'une position encore faut-il avoir pu l'occuper, pour ne plus être victime encore faut-il
avoir pu soutenir les exigences tenant à cette place.
Se placer en position d'accompagnateur de ce processus suppose de concevoir que les contraintes
du parcours judiciaire vont alors, à certaines conditions, permettre aux victimes de ré accéder à la
capacité d'assumer une position de victime, et partant de pouvoir en sortir.
Ces conditions nécessaires sont les suivantes : penser et mettre en œuvre un véritable
accompagnement dont l’espace clinique est déterminé par les différentes étapes obligées du
parcours judiciaire dans la mesure où celui-ci va permettre de (re)travailler, en les rejouant dans
son cadre, certains des aspects restés les plus problématiques de l'événement. Et c'est bien d'un
véritable accompagnement psychologique dans sa nature qu'il s'agit puisque sa visée va être
d’engendrer des changements dans le rapport de la victime à la procédure par les seuls moyens
offerts par la relation victime/accompagnant. A travers ce travail c'est tout une restauration des
processus sous-jacents qui est recherchée et qui seule va durablement permettre à la personne de se
dégager de l'état de victime.
Analogiquement à l'entretien clinique, l’on peut dire que ce parcours devient alors pour
l'accompagnant un véritable espace projectif au sens où il va permettre :
- un repérage et une analyse de ce à quoi en lui la victime achoppe,
- un cadre clinique d'intervention dans la mesure où il aura une fonction « contenante » par
rapport aux débordements observés,
6
-
mais aussi et surtout une fonction restructurante à l’origine de réaménagements psychiques à
l'intérieur du processus qu’il rend possible 8.
Pour l'accompagnant, la procédure va permettre une lisibilité de ce sur quoi achoppe la victime
ainsi que de ce sur quoi il va être possible de s'appuyer en elle à des fins de dépassement car une
géographie des positions victimaires en devient possible, géographie des modes d'échec à pouvoir
s'inscrire dans le parcours et à en soutenir les contraintes, contraintes référables aux quatre
questions essentielles détaillées plus haut.
Les différentes étapes de la procédure judiciaire vont susciter de façon plus spécifique et critique
certains de ces rapports : par exemple le moment du dépôt de plainte fait souvent surgir de façon
particulièrement sensibles deux questions : celle de l'imputation (n'est-ce pas ma faute ?) ainsi que
celle du rapport infraction /peine (ai-je le droit de risquer de le faire condamner à tant de prison ?).
En même temps ils vont sans cesse jouer les uns sur les autres par réaménagements successifs. Par
exemple, le fait de pouvoir prétendre à une indemnisation au titre de victime peut participer à un
nouveau travail sur la différenciation auteur/victime.
Si bien que ce parcours, plus qu'une chronologie où les problèmes vont surgir les uns après les
autres, représente une succession de cycles ou de séquences, à l'occasion desquels tous les rapports
vont se trouver ré interrogés par les exigences successives de la procédure. Lorsque tous les
rapports auront fait l'objet d'une suffisante élaboration, l'on peut espérer que la victime pourra sortir
de cette position : c'est la fin du processus de victimisation.
Une question reste en suspens : qu'en est-il lorsqu'il n'y a pas d'auteur, lorsqu'aucune infraction ne
peut être enregistrée faute de preuve ou faute d'une qualification possible, lorsque les faits sont
prescrits, ou lorsque l'on se trouve dans le cas de catastrophes imputables à la seule nature, ou
encore lorsque, pour de multiples raisons, la victime se refuse à faire appel à la justice…?
L'on imagine bien que ce seront des circonstances qui rendront encore plus problématique le
dépassement de l'état victimaire. Mais si l'on admet que le parcours judiciaire n'est qu'une occasion
favorable possible, un ensemble d'étayages offerts à son dépassement, et que ce qui va compter
pour la victime c'est qu'il va faciliter le ré accès à ces oppositions, celle-ci ne peut pas, d'une façon
ou d'une autre, ne pas instruire pour elle-même et en elle-même ce parcours ou son équivalent : il
en va de son dépassement de l'état de souffrance dans lequel elle a été plongée. Il y a là une sorte
d'exigence structurale pour sortir de l'état victimaire à construire sous une forme ou sous une autre
de l'auteur, du délit, de la peine, de l'indemnisation. Cela contraindra le victimologue à inventer
d'autres surfaces afin que ce travail puisse s'effectuer.
Conclusion
Il est bien un travail particulier exigé par le fait d'avoir été victime, travail de restauration
psychique de ce que l'événement a, ne serait-ce qu'un instant, aboli de l'ordre du monde naturel et
humain. Qu'il réussisse et il ouvre un ensemble d'alternatives à l'enfermement victimaire. Qu'il
échoue et la victime restera durablement fixée sur un mode traumatique à l'événement dans une
recherche sans fin, soit de responsabilité, soit de sanction.
Quant au pardon évoqué par certains comme seule véritable issue à l'enfermement victimaire, il ne
peut à notre sens venir, s'il doit venir, que de surcroît, et à certaines conditions pouvant assurer qu'il
n'est pas qu'une fuite en avant, une échappatoire à un authentique et douloureux travail de victime :
pas avant que la victime puisse percevoir l'autre comme demandant un pardon, pas avant qu'elle se
sente libre de l'accorder ou de le refuser, dans tous les cas pas avant qu'elle ne soit parvenue à
restaurer le juste et le droit en elle.
8
Pour une telle conception de l'espace projectif voir, LM Villerbu : Psychologues et thérapeutes.
Sciences et techniques cliniques en psychologie, L'Harmattan, Paris, 1993.
7