A Marseille, un ancien cimetière mis au jour dans les quartiers Nord
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A Marseille, un ancien cimetière mis au jour dans les quartiers Nord
A Marseille, un ancien cimetière mis au jour dans les quartiers Nord (Thierry Maziers, Inrap) Cette mise au jour d’un cimetière du XVIIIe siècle, d’un intérêt exceptionnel, est due aux chercheurs de l’archéologie préventive. Une spécialité actuellement en crise. En prolongeant la ligne 2 du métro, la ville de Marseille ne s’attendait pas à une telle trouvaille. Une partie d’un cimetière du XVIIIe siècle, composé de 800 tombes, a été mise à jour pendant les travaux de terrassement. Situé dans les quartiers Nord, le cimetière des Petites-Crottes, comme il fut baptisé à l’époque, a été utilisé entre 1784 et 1905 avant de devenir, dans les années 1930, un dépotoir pour déchets industriels. “Grâce aux archives, on savait qu’il y avait un cimetière dans le coin mais on ne savait pas où”, explique Anne Richier, archéologue-anthropologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), organisme public en charge des fouilles. Les sépultures dont la première partie fut découverte en 2013 sont en bon état. La majorité des cercueils sont en bois, quelques-uns en plomb et les squelettes souvent très bien conservés. Certains ont toujours leur parure, comme du tissu, des boutons d’uniforme, des chaussures et même des chapelets. Parmi les découvertes les plus étonnantes, une petite carabine retrouvée le long de la jambe d’un enfant. “Sa famille a voulu l’enterrer avec son jouet préféré”, s’émeut l’un des archéologues du site. Autres trouvailles surprenantes, un homme corpulent enterré avec son litron de rouge et un bocal refermant un fœtus. “On sait qu’à l’époque c’était courant de mettre des fœtus dans du formol, les pharmacies le faisaient, la mère de Verlaine aussi, elle avait exposé ses cinq fausses couches sur sa cheminée ! Là, on image que quelqu’un a voulu enterrer une femme avec son enfant perdu”, pense Anne Richier. Un baron finlandais Grâce à leurs découvertes, les archéologues en apprennent aussi davantage sur les pratiques funéraires du XVIIIe siècle et sur la population. “On va déterminer le sexe, l’âge, les carences alimentaires, les maladies des individus. Toutes ces vies, mises les unes à côté des autres, racontent l’histoire de la société de l’époque”, indique Anne Richier qui travaille avec plusieurs archéologues parmi lesquels un spécialiste en paléopathologie (l’étude des maladies anciennes) et un chercheur en xylologie (l’étude du bois). Une fois les examens terminés, la législation n’indiquant aucune obligation, les ossements seront entreposés dans l’ostéothèque de l’hôpital Nord. La découverte de ce cimetière témoigne également de l’évolution des quartiers Nor. Aujourd’hui composés de grands ensembles et de noyaux villageois, il y a deux siècles, ce secteur, encore péri-urbain, hébergeait une partie des nombreuses huileries et savonneries de la ville. La population était composée de Marseillais aux conditions de vie plutôt modestes, rejoints au XIXe siècle par des Italiens, venus en masse à Marseille pour trouver du travail dans les usines du secteur. Cette campagne était également appréciée des riches propriétaires qui y construisirent de nombreuses bastides. Le caveau de l’une de ses familles a d’ailleurs été découvert. “Nous savons que la fille enterrée avec son père était veuve d’un baron finlandais. Nous allons donc lancer des recherches pour retrouver sa descendance”, indique Anne Richier. L’archéologie préventive en crise Selon l’archéologue, ce cimetière est une “découverte exceptionnelle”. “C’est l’un des tout premiers chantiers de ce genre en France. Jusqu’à présent, on considérait que pour cette époque, il y avait suffisamment de sources disponibles comme les archives et la littérature. Résultat, l’archéologie préventive a beaucoup délaissé cette période.” Apparue en France au début des années 1970, l’archéologie préventive doit, en partie, son émergence à un scandale, celui de la construction du centre commercial Bourse à Marseille. En 1967, “les pelleteuses débarquent, creusent et détruisent des vestiges millénaires (le port antique de la ville) jusqu’à ce qu’une association de riverains tire la sonnette d’alarme”, raconte Anne Richier. Le ministre de la culture de l’époque André Malraux s’empare du sujet et six ans plus tard, l’Association pour la fouille archéologique nationale (Afan) voit le jour, remplacée en 2002 par l’Inrap. Son rôle, la détection et l’étude du patrimoine archéologique touché par les travaux d’aménagement du territoire. En 2003, le gouvernement Raffarin décide de mettre fin au monopole de l’Inrap et d’ouvrir aux opérateurs privés la réalisation des fouilles de sauvetage avec comme risque que les opérations soient confiées aux plus offrants et non au plus qualifiés. “Ces boîtes privées se font de l’argent sur le dos du patrimoine et tirent les prix vers le bas au détriment de l’archéologie et de l’aspect social. Résultat, on se retrouve avec des équipes de quatre personnes qui ont un mois pour sortir une villa romaine qui a fonctionné pendant deux siècles”, dénonce un archéologue. La gauche de retour au pouvoir, les travailleurs de l’Inrap avaient bon espoir de voir le gouvernement légiférer. En juin 2012, la ministre Aurélie Filippetti promettait une réforme de l’archéologie préventive. Quelques mois plus tard, elle commandait un livre blanc, resté depuis sans réponse. par Fériel Alouti, le 29 avril 2014 à 13h11, article publié dans Les Inrockuptibles.