le mouvement des idees economiques a la fin de l`ancien regime

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le mouvement des idees economiques a la fin de l`ancien regime
18UQO %
LES DYNAMIQUES LIBERALES
DE L'HISTOIRE ECONOMIQUE DE LA FRANCE
LE MOUVEMENT DES IDEES
ECONOMIQUES A LA FIN
DE L'ANCIEN REGIME
par Jacques GARELLO
Professeur à l'Université d' Aix-Marseille III
Deux grands courants intellectuels ont particulièrmnt marqué la
période précédant
la
Révolution fiançaise : le rationalisme français et k jwnatu~alismeanglais. Entre Descattes
et Locke, entre positivisme et individualisme, se développe un mouvement de réfkaon qui va
donner naissance au libéralisme modeme, prônant à la fois le rejet & la société ancienne
mercantiliste et étatiste et la croyance dans l'ordre spontané fondé sur la capacité naturelle
de l'homme à s'auto-organiser.
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Institut Euro 92
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11, Boulevard de La Tour-Maubourg 75007 ParisaTéI (1) 45 51 34 80 Fax (1) 45 51 06 98
L'Institut EURO 92 et l'Association Histoire de
l'Entreprise ont pris I'initiatiue d'organiser un cycle de
conférences-débatsmensuelles d la Sorbonne sur le thème
" k s dynamiques Libémles de l'histoire économique de la
France".
L'objectif de ces conférences est de mettre en
Iumiére les continuités Libémles de notre histoire et de
montrer que l'histoire économique de la France ne se
résume pas à une mont& continue et progressive uers le
dirigisme.
La seconde conférence a eu lieu le 4 mai 1994
autour de Jmques GARELLO, Professeur a L'Université
d'Aix-Marseille III. La réunion fut animbe par Henri
LEPAGE, Délégué Général d 'EU R 0 92. L'exposé du
Professeur GARELLO fut suivi d'un débat.
Jacques Gare110 :
Bien que je ne sois pas historien, j'ai finalement accepté l'invitation
d'Henri Lepage de traiter ce sujet, car Hayek a pu dire que " l'économiste qui
n'est qu'un économiste est un mauvais économiste ". Je ne sais si cela va faire de
moi un bon économiste, mais j'échapperai au moins au reproche de n'êbe qu'un
kconomistc, puisque de tcmps en temps je m'essaie dans l'histoire de la pensée
kconomique. J'enseigne en effet ce que je crois 2tre I'hstoire des idées $
l'université d'Aix-Marseille avec des présentations qui, parfois, surprennent mes
étudiants. L'armée dernière, par exemple, j'ai donné comme sujet a la session de
juin : l' 1776 ". Tous les étudiants savent que c'est Ia date de parution de La
richesse des nations, qui est un peu le bulletin de naissance de la science
économique, puisque mon grand maître, qui lui était un véritable historien,
Georges-Henri Bousquet, spécialiste de la pensée d'Adam Smith, a qualifié
Adam Smith de " véritable pkre de I'kconomie politique ". 1776, c'est donc l'acte
de naissance de la science économique contemporaine.
Les étudiants savent aussi que 1776 est la date de l'édit de Turgot sur les
corporations. On supprime les corjmrations ; pas pour très longtemps, ainsi
qu'on le verra.
Ce que l'on sait moins, c'est que 1776 est aussi la date de publication
d'un ouvrage de Condillac, qui s'intitule Le commerce et les gouvernements
cnruidkré.~relativement l'un à l'autre. Condillac est un auteur que l'on a oublié
souvent, du moins chez les économistes ;cependant, il y a un assez grand intérêt
à s'interroger sur ce qu'il a pu dire.
Quelques étudiants savent également qu'en 1776, David Hume &bit en
train de rendre son dernier soupir ; David Hume, c'est important, c'est Turgot,
c'est Adam Smith surtout. Et puis accessoirement, quelques esprits plus ouverts
savaient qu'en 1776, le 4 juillet, il y a eut une déclaration d'indkpendance
américaine.
C'est dire qu'autour de cette année 1776, il va y avoir des 6v2nements,
des idées, des courants d'opinion assez multiples. Est-ce que tout cela donne un
mouvement des idées économiques Y Je me contenterai ici de parler
des " idées ".
II aurait été tout aussi intéressant peut-ètre de parler des institutions.
C'est Douglass No& dont je ne sais pas s'il est un historien économiste ou un
économiste historien ( mais dont j'ai la certitude qu'il est le prix Nobel
d'économie le plus récent ), qui nous dit que l'on s'intéresse beaucoup trop a
I'évolution des faits et des idées, pas assez a celle des institutions. Et iI est vrai
qu'il est intéressant de noter, comme cela a été esquissé la dernière fois par
Monsieur Meyer, les changements profonds de structures de la société
européenne avec notamment trois évolutions institutionnelles majeures :
un changement dans l'organisation du droit de propriété ( en Angleterre les
enclosures en particulier ) ;
l'avènement du parlementarisme ;
et enfin, et non le moindre, l'apparition d'une nouvelle organisation de
l'entreprise qui rompt avec le schéma productif artisanal pour entrer dans la
logique de la manufacture ou de l'usine telles qu'on les conçoit aujourd'hui,
avec pour base un contrat de travail tel que nous le pratiquons
quotidiennement.
Je laisserai de calé ce mouvement des institutions, bien qu'il mérite sans
doute davantage notre attention, pour me concentrer sur le mouvement des
idées, et des idées " économiques ". Car on vient juste de commencer d'driger la
science économique en une science autonome. C'est une autonomie toute
relative d'ailleurs, et les premiers économistes - Adam Smith, Hume, Condillac,
les Physiocrates, Turgot sont en même temps des philosophes, des juristes, des
historiens, des littérateurs, et ainsi de suite. C'est une science kconomique qui
vient d'émerger, mais qui, pour remplir son office, doit déjà être
pluridisciplinaire. Voici dkjà ce que disait David Hume concernant les
pliénoménes économiques : " Il faut les envisager dans toute leur complexité,
les examiner successivement par tous les points de vue ; la simplicité n'est pas
dans la nature de la société humaine. On ne peut pénétrer les causes des
-
La deuxikme tradition est celle des philosophes et des juristes anglais :
ce sont essentielleinent les gens qui ont insisté sur les droits individuels, sur le
droit de propriété, sur les droits naturels. On vient juste de traduire en France
deux grands prêtres du droit naturel que sont Grotius et Pufendorf, et on connaît
les travaux de Locke, de Hobbes, on va connaître David Hume, qui va passer en
France trois ans. t'influence des Ecossais ou des Anglais est telle qu'en 1734
Voltaire donne le sous-titre Lettres Anglaises a l'une des ses oeuvres. On parle
aussi des anglomaniaques, ces gens qui regardent de l'autre cbte de la Manche
pour y prendre de nouvelies id6es. Tout cela arrive en France et se combine
dans une alchimie qui n'est pas toujours bien connue, et les gens ne sont pas
toujours trks faciles a classer. Par exemple Montesquieu est plus Français
qu'Anglais, d'un côte il subit l'influence de Locke, de l'autre côt& il est un bon
juriste français traditionnel, très attaché aux droits des parlements.
11 est en fait beaucoup plus absolutiste qu'on ne le dit en général, c'est au fond
un haut fonctionnaire, et si l'ENA avait existd a l'kpoque il en serait sûrement
sorti. Il a les réflexes du grand serviteur de 1'Etat beaucoup plus que du libéral
qu'onprksente assez souvent.
A partir de ces influences majeures nous verrons des branches très
diverses se multiplier, et tout cela cela donne un " mouvement ". Car ces idées
s'échangent, ces idées bougent, ces idées progressent. 21 faut d'abord se rendre
compte que ce mouvement est européen ; il n'y a pas de nationalisme de la
pensée - il n'y avait pas eu à cette &poqueune Ioi interdisant de se référer à des
cultures étrangères. La culture était universelle, il y a un genre de
cosmopolitisme intellectuel, et les gens circulent dans cette Europe. II est bien
connu que Voltaire a prêché sa philosophie du despotisme éclairé un peu
partout, et aussi bien chez Frddkric II de Pwse que chez Catherine ou en
Autriche encore. 11 y a aussi des Anglais qui viennent en France - David Hume
passe trois ans en France, Adam Smith fait un voyage de quatre ans avec le duc
de Buccley ; c'est a ce moment 18 qu'il rencontre Turgot, en particulier, et la
plupart des Physiocrates, et Ilinfluence de Turgot sur Adam Smith est
absolument incontestable. Ces gens la sont aussi en relation avec I'Arnérique,
les Etats-Unis qui sont en train de se forger, de se former, de se proclamer, et
des gens comme Jefferson ont des liens avec les Physiocrates ; Jefferson est
admiratif de "I'urgotet dit " Pourquoi ne fait-on pas traduire Turgot en anglais
pour que l'on puisse avoir sa pensée féconde sur le nouveau continent " ?
Au niveau interne aussi le mouvement est tres puissant parce qu'il y a
des cercles de pensée très nombreux ; i l ne faut pas oublier que le XVIIIème
siècle est dominé par la maçonnerie, qui a cette époque a un style très
particulier. Ce sont des clubs de pensée essentiellement, la dimension religieuse
est peut-être moins présente qu'elle ne l'est aujourd'hui et surtout iI y a les esprit
éclair&, qui veulent connaThe les idées du jour. Alors on débat, et il est sûr que
cela va entraher beaucoup de discussions dans les clubs, et comme nous le
savons les clubs vont jouer un r81e déterminant dans la Révolution, dans son
inspiration, et puis même dans son déroulement ( mais, de cela, il appartiendra
a François Crouzet de parler la prochaine fois ).
El est certain que le mouvement des idees fait que les idées ont été en
mouvement et que ces idées ont été transformées en Révolution Française.
Voila un mouvement qui intervient dans cette Europe des Lumières au moment
où se forme la science economique. Dans cet environnement intellectuel, et
aussi dans ce cloisonriement, comment essayer de voir quelques traits
dominants, comment la dynamique libérale va-t-elle se manifester ?
Elle se manifeste sous la forme d'un slogan, extrêmement puissant, c'est
le fameux " hissez faire, laissez passer ". La liberté, c'est d'abord cette
conclusion. lie mot est-il dû a un commerçant drapier en visite chez Colbert au
XVIlerne siècle, ou bien est-il de Vincent de Gournay ? En tous les cas on le
trouve chez Vincent de Gournay, un homme tres important. Turgot écrira
d'ailieurs un " éloge a Vincent de Gournay ". C'est un super-intendant des
finances, et il a déjà des idées tres précises concernant la liberté du commerce
et la liberté d'entreprise. Car " Laissez faire, laissez passer : laissez faire, cela
veut dire en finir avec les règlementations qui pèsent sur Ia production ; laissez
passer, cela veut dire en finir avec le protectionnisme interne ou international.
C'est un bon slogan' c'est d'ailleurs, encore aujourd'hui, je crois, le slogan des
libéraux. Seulement ce n'est qu'un slogan, derriere cela, il y a une analyse, une
conclusion. Quelle est l'analyse ? Elle est moins brillante que le slogan ; elIe est
"
assez contrastée, il y a souvcnt des erreurs sur la réalité economique et sociale
du moment, les gens sont en train de vivre des mutations importantes certes,
mais avec un certain manque de lucidité lié au fait qu'il faut un recul pour
prendre conscience de ces périodes d'accélération et de changement.
Les analyses 1iberaIes de l'époque sont un peu boiteuses, elles ont un
aspect négatif qui me paraît trks contestable, I'aspect positif me parait plus
assuré. L'aspect négatif c'est la réaction contre le changement organisé ; le
premier point de la pensde libérale de l'époque, c'est un rejet de la société telIe
que les gens l'observaient et la comprenaient. L'aspect positif qui me parayt plus
afinne, c'est la confiance dans l'ordre spontané progressif. Regardons un peu
plus en détail ces aspects, le nkgatif et le positif.
1. Rbction contre le changement organisé.
Nous sommes incontestablement dans une +riode où le monde change.
Sous la forme du capitalisme que Marx analysera tres imparfaitement, il est
certain que les choses commencent à bouger tres sérieusement dans cette
deuxième moitié du XVlllérne siècle. Le problême c'est que le changement se
fait dans un climat politique très particulier qui est celui du mercantilisme. On a
parlé du mercantilisme au XVilIeme siècle, et nous savons que pour l'instant on
pense que le progrks économique passe par l'intervention de ltEtat, passe par
l'économie dirigée. Pour certains c'est absolument sans réserves, pour d'autres,
si IEtat n'intervient pas cela pourrait être pire encore. Donc qu'il s'agisse d'un
mercantilisme délibdré ou d'un mercantilisme subi, on a pas encore imaginé à
l'époque qu'on puisse faire d6coller une économie nationale sans appel a 1'Etat.
Lorsque je parle de réaction contre le changement organisé, au fond
cette réaction est double : c'est d'abord une réaction contre le changement, puis
une rtaction contre le dirigisme. Et c'est de là que va venir l'arnbiguitk, parce
que nous allons voir des économistes et des penseurs qui sont bien sûr contre
llEtat, contre le mercantilisme, mais ne sont-ils pas en même temps contre Ie
progrès '1 II faut savoir si la réaction n'est pas d'abord contre le changement et
ensuite contre le dirigisme.
Réaction contre le changement :
C'est la position des physiocrates. Ils sont avant tout des réactionnaires.
Ce sont des gens qui ont sous les yeux les diffdrentes techniques industrieHes,
les nouvelles techniques financikes, et ils n'en sont pas très heureux. Ils sont
contre cette nouvelle mode de tout sacrifier a l'industrie, de tout sacrifier i la
finance, et prônent donc le retour à la terre. Les physiocrates se font connaître
par le fameux article de l'Encyclopédie, écrit par le non moins fameux docteur
Quesnay, dont on sait qu'il est le m6decin du Roi et le protégé de Mme de
Pompadour ; c'est aux deux rubriques " fermier " et " grain ",qu'on va trouver
l'acte constitutif de ce qu'on va appeler la secte des Physiocrates. Ils croient au
pouvoir de la nature, à i'existence d'un ordre naturel mais au delA de la naturesystème ils visent la terre en tant que mère nourricière et productrice. La terre
seule source de richesse : alors que les contemporains sont en train de
poursuivre des chimères et de rechercher le succès et la réussite a travers ta
monnaie, à travers les manipulations financières, voire A travers l'industrie. Pour
les Physiocrates, l'industrie est purement stérike, elle ne fait que transformer les
richesses, elle ne les crée pas ; seule l'agriculture est source de produits nets. Et
voici la position de celui qui, après Quesnay, sera sans doute le plus en vue des
Physiocrates de la première gknération, il s'agit du Marquis de Mirabeau, le pére
du célèbre: constituant : " nétournez-vous donc la vue des lieux ou l'on cherche
Tes mines et la poudre d'or ; laissez aux aveugles le soin de s'ensevelir dans les
entrailles de la terre, c'est sa surface qu'il faut couvrir et vivifier. Les richesses
se trouvent partout oii il y a des hommes ". Car ils sont aussi populationnistes,
ce qui signifie pour eux qu'ils ont une conception trés productiviste do la
valeur ; la valeur intrimeque, c'est la valeur des facteurs de production, de la
terre qu'on a utilisée, et des hommes qui ont fécondd cette terre. Voila ou naît Ia
vraie richesse, n'allez pas la chercher du côté de l'argent, des manipulations
financières, tout cela est une hérksie.
Waction aussi contre tout ce qui est perturbation.
Leur refüs du changement et leur désir de retourner a la terre est aussi un
refus du déséquilibre. On a beaucoup présenté les Physiocrates comme les
ancêtres de la macro-économie et en fait Keynes Ieur a beaucoup ernpmntt ;
aujourd'hui nos agrégats de comptabilité nationale se trouvent déji dans les
tableaux en zigzag de Quesnay dans I'Encyclo*die et tout ceIa est parfaitement
équilibré. La valeur suprême des Physiocrates c'est l'équilibre : regardez comme
ce circuit est parfaitement équilibré. 11 est parfaitement équilibré mais il est
parfaitement statique ! 11 se reproduit à l'infini ! C'est cinq milliards de produit
net toutes les armées ! 11 n'y a rien qui permette par exemple la création ou
I'accumulation de capital ! Et voila qui va expliquer les combats incessants
entre Turgot et les Physiocrates, car Turgot n'est pas un Physiocrate, il a
compris qu'il n'y a pas que la richesse foncière, il y a aussi la richesse du
commerce, de l'industrie, de la finance. II n'admet pas non plus cette id6e d'un
équilibre g6néral statique ;c'est un homme de progrès. Ce que l'on a ici, c'est un
équilibre macro-économique a I'état parfaitement stationnaire et qui exclut
l'idée de changement. Les Physiocrates veulent un retour a la terre. Pourquoi pas
aussi un retour à l'état de nature ? II y a toute une pensée à la veille de la
Révolution, qui est de retourner vers l'âge d'or. Dans un premier temps l'homme
primitif est bon, et grâce a la raison et a la société nouvelle, il va retrouver ce
qu'il avait au début, cet état naturel, cet état d'abondance.
Ce mythe de l'âge dior, du bon sauvage, on lc trouve chez tous les
utopistes du XVITreme siècle et évidemment chez le plus connu d'entre eux,
Jean-Jacques Rousseau. Lorsqu'il @parait la constitution corse ( car il avait été
sollicité par Pascal Paoli pour rédiger la constitution corse indépendante ), il
dit : " le but de la Constitution sera de rendre les Corses B leur état primitif ".
C'est 18 un objectif d'une haute teneur éthique. Morelly va décrire quand à lui
une société d'harmonie parfaite, où tous les gens sont parfaitement égaux - le
mythe de i'égdité, très présent dans ce XVILIérne siècle, jusqu'a prendre le
dessus sur celui de Ia liberté - et MoreIIy nous explique que dans une société
bien constituée, iI faut que tout germe de différence soit éradiqué, que Ies
costumes soient les mêmes ; il est même contre les bijoux, mais il comprend
qu'on n'arrivera pas a décider Ies femmes 1 les abandonner. Au moins faut-il
arriver à persuader les hommes de ne portcr aucun signe distinctif. C'est une
réaction qui n'est pas du tout dans la dynamique libérale ; on est compIètement
à côte de la voie royale du libéralisme.
L'autre réactio~ic'est ceIle contre le dirigisme.
Celle-ci est beaucoup mieux connue et beaucoup plus conforme aux
voeux des Iibéraux. Ici incontestab1ement les Physiocrates font du bon travail et
se trouvent k nouveau aux cbtés de Turgot. Réaction contre le dirigisme : c'est
d'abord la liberté des grains, la liberté de circulation des produits, car les
moeurs sont curieuses. Cela est rappelé notamment dans le livre dWlton Rmt :
il est certain que tout concourt à isoler les provinces Ies unes des autres, les
grains ne peuvent pas circuler, car on a peur que s'ils circulent cela crée de la
disette. 11 est donc interdit d'exporter les grains d'une province vers une autre ;il
est interdit de stocker et on va faire des contrôles. Turgot, dès 2774, à la suite de
M i t sur les grains, va devoir se fâcher contre ces controles, qui peuvent se
traduire par des descentes de police dans les boulangeries, d n de voir si le
boulanger a des sacs en réserve et quelle est l'ancienneté des grains.
Evidemment, dans ces conditions, il n'y a pas de possibilite d'amortir les
différentes fluctuations de la production ;par malheur en plus les années 177576 sont des années de mauvaises récoltes, et la liberté des grains est refusée par
tout le monde. Dans le fond on préfère que les grains soient à un niveau trks
élevé et garantissent aux propriétaires fonciers des rentes importantes, plutôt
que d'abaisser le prix de la nounitue de la population.
Liberté des entreprises.
A la fin de l'Ancien Régime on ne peut exercer pratiquement aucune
activitk sans une autorisation. Ou bien on crée des manufactures, et ces
manufactures sont souvent assorties de monoples très intéressants, monopoles
vendus par le pouvoir royal, ou bien on appartient a des corporations. Mais ces
corporations elles-mêmes paient un très lourd tribut et ont des dettes très
lourdes, notamment vis-&vis du Trésor PubIic, a tel point qu'on essaie de venir
à bout de ce système. D'abord, il y a un marché noir qui s'est développé
parallklernent, un marché spontané, et qui est bien utile pour rétablir l'équilibre
kconomique. Ensuite, en 1776, Turgot essaie de mettre définitivement a bas les
corporations, il n'y réussit pas : c'est une levée de bouclier genkralisée, tant est
forte la pression de ces différents groupes, et Turgot sera remplacé tout de suite
par Necker.
Est-ce que cette réaction contre le dirigisme va plus loin ? Est-ce qu'elle
va être une réaction contre 1'Etat ? Non, il ne semble pas qu'on aille aussi loin,
ni chez les Physiocrates ni chez Turgot. On est libbral certes, mais on est
toujours préoccupé de la chose publique, de l'intérêt supérieur, on reste tres
Français. Et d'ailleurs cela est visible chez les philosophes. Même des gens
comme Voltaire ne sont pas contre le despotisme, ce qu'ils demandent
simplement c'est que ce despotisme soit kclairb.
Donc, on est quand même assez loin de Ia pensée de Locke, on est tout
de même dans une logique de pouvoir politique incontesté. Il n'y a pas de lutte
véritable contre le despotisme, du moins chez les économistes que j e viens
d'évoquer.
Voilà donc ce qu'est cette réaction : c'est une réaction certes contre
l1Etat,mais elle est melée, swtout chez les Physiocrates à une rkaction contre le
changement et le progrhs.
2. La dynamique libérale.
De cette réaction contre Etat vont malgrè tout sortir quelques idées
positives et c'est là que nous allons trouver, j e crois, la véritable dynamique
libhalc. C'est qu'au fond chez ces penseurs il y a ddjà le credo de base du
libéralisme. Le premier article du credo, c'est que les hommes sont capables de
forger leur propre progrès, autrement dit il y a un ordre spontané, et cet ordre
spontané nous conduit au progrès. Et, deuxième article du credo, ce progrés est
acceléri encore par la liberté des échanges.
L'idée que I'ordre spontané existe n'est pas toujours très claire, ni dans
ses racines ni dans sa formulation. Par exemple, il y a de plus en plus de
références a l'ordre: naturel. Mais quel ordre naturel ? Est-ce le droit naturel qui
est celui du droit des gens, du droit individuel, qui serait en quelque sorte un
genre de " Iai'cisation du droit canon traditionnel " ? Au fond on a remplacé la
référence à Dieu par Ia référence a l'homme créé a l'image de Dieu, nature
digne, nature consciencieuse, nature aimante, et cette référence à l'ordre naturel
est évidemment dans la grande tradition libérale. On la trouve chez tocke, mais
aussi chez certains théoriciens de l'ordre naturel au XVIIeme siècle aussi bien
qu'au XVILIème.
Mais il y a aussi l'ordre naturel tel qu'il est inscrit dans la nature des
choses. Ce n'est plus la nature des hommes, c'est la nature des choses. Une
espèce d'ordre immanent qui gouvernerait les lois de la société dans la même
mesure qu'en physique, les lois de Newton régnent sur I'organisation des astres
et du monde inerte. II y a donc deux catégories d'ordres naturels, l'ordre naturel
de la nature et l'ordre naturel des hommes. C'est déja un point trés important.
Lorsqu'il s'agit de la vraie pensée libérale, a cette époque, il vaut mieux se
référer a des gens comme Adam Smith ou comme Turgot. Lequel a influencé
l'autre ? C'est difficile A dire : ils ont discuté ensemble, mais Adam Smith
apportait tout de même quelque chose dans le couple, a savoir les leçons de
David Hume. II ne faut pas oublier qu'entre La théorie des sentiments moraux et
L1ee~sai
sur lu richesse des nufions, des années s'écoulent, pcndant lesquelles
Adam Smith hésite a présenter sa véritable théorie économique, à créer la
science kconomique, et tout cela donne lieu a un dialogue avec David Hume.
Au fond c'est un triangle Turgot-Adam Smith-Hume, qui va poser les véritables
bases de ce que nous appelons aujourd'hui l'ordre spontané.
Qu'est-ce que I'ordre spontané ? Il découle de la capacitt des hommes a
s'auto-organiser. A partir de deux postulats. Premier postulat, c'est qu'il y a
convergence entre les intérêts individuels et l'intérêt général. C'est une idée que
l'on trouve dejB chez 1mcke aussi bien que chez Hume, Adam Smith, et Turgot :
les intkrêts individuels se confondent dans un intérêt général, par une alcliimie
qui est d'ailleurs assez bizarre. Au départ de cette confusion, il y a l'action
humaine. Ecoutez cette phrase de Turgot : " L'ordre économique est beaucoup
moins à rechercher dans un systeme ou dans la nature que dans un fait de
psychologie individuelle, le sentiment de I1intéretpersonnel, la facuité exclusive
qu'a chaque individu de connaître ses intkrsts mieux que tout autre ". Les
intérets individuels sont les intérêts que chacun mesure h son propre étalon (
nous parlons aujourd'hui de subjectivité des choix ). Nul ne peut se substituer
aux individus pour agir, et chacun agit dans son intérêt, c'est la base de l'ordre
spontané. Puis cet ordre spntané vient se mélanger dans un processus social,
dans une alchimie qu'Adam Smith va appeler la main invisible, et qu'à la suite
Turgot va appeler le marché. Idée d'ailieurs qu'Adam Smith a semble-t-il
empruntée aux derniers scolastiques. Lorsqu'on a fêté le bicentenaire de La
richesse des nations en 1976, Hayek en a surpris plus d'un en révélant qu'au
fond la filiation d'Adam Smith, c'était les derniers scolastiques, ce qui le fait
remonter au thomisme, et a travers le thomisme a l'aristotélicisme. En
particulier on trouve chez certains scolastiques I'idée que le processus de
marché est un processus tellement compliqué, requérant tellement
d'informations et d'informations dynamiques, qu'aucun esprit humain ne saurait
le comprendre. Donc le marché est d'essence supranaturelle ; le marché est
d'essence divine. Et nous devons respecter les volontés du marché parcequ'au
fond c'est la volonté dc Dieu. Autrement dit la main invisible d'Adam Smith,
c'est une volonté providentielle.
Un autre point important de l'ordre spontané, c'est la subjectivité des
choix. C'est aussi le fait que dans leur action en vue de l'intérêt personnel,
chaque individu va faire valoir ses droits, mais rencontrer aussi les droits de
l'autre. Autrement dit, les droits de chacun ne peuvent être établis que sur un
march6. Au fond le marché est un processus d'échange des droits. Locke l'avait
déjà dkcouvert. Ce qui veut dire que ia valeur des activités de chacun ne peut
pas être une valeur intrinsèque. Cela ne peut être qu'une valeur marchande. Seul
le marche donne la valeur au produit. La subjectivité des choix, des valeurs
subjectives se confrontent d m un marché qui n'est pas nécessairement
seuiemcnt queique chose de technique : la spécialisation des tâches, qui
deviendra plus tard une spécialisation internationale des taches. Les
écononi istes contemporains n'en sont pas persuadés ; Hume dit quelque part que
l'&change ne conduit pas a la spkcialisation mais au contraire A la
diversiIication. Nous sommes amenés a faire beaucoup de choses diffërentes. Et
pour lui c'est cela qui est la richesse des nations. Ce n'est pas lorsque l'un se
spécialise dans le drap, l'autre dans le vin, comme le dira Ricardo au siècle
suivant, suivi par Mam ( puisque chaque fois que Ricardo commetait une
erreur, Marx ne pouvait manquer de la répéter et de l'amplifier ). Quelqu'un
aussi a bien étudié cette philosophie de l'échange, c'est Condillac, avec un
argument : c'est que l'échange est un facteur de compréhension pour les hommes
et que la paix est meilleure. Elle est meilleure pour les finances publiques :
regardez dans quel état se trouve Ie Trésor Royal après Louis XIV, après les
grandes guerres. Pour Condillac, s'il y a des échanges il y aura moins de guerre,
el c'est déja une économie. Et surtout, les échanges amènent les gens a
reconstituer cette grande famille humaine, et la on retrouve le thème
cosmopolite de la pensée Iibkrale de cette époque.
En conclusion, voili les grands thèmes de la pensée libérale : la
croyance dans l'ordre spontané a partir des choix individuels, et des processus
de coordination sociale, ensuite le progrès, né de la volonté de i'homme et
accéléré par les échanges. C.es grands thèmes de la liberté sont tout à fait
présents des Ia fin de l'Ancien Rkgime, dès ce milieu du XVIIIème sikle, et à la
veille de Ia Révolution. Qu'est-ce que la Révolution va faire de tout cela ? Je
laisse à Monsieur Crouzet le soin de nous le dire dans la prochaine séance. Mais
il est certain que les germes de Ia société de liberté sont la, et la preuve en est
que de l'autre côté de l'Atlantique, cette société de libertd va quand même se
construire. Peut-être I'enfanternent se fera-t-il dans la douleur, peut-être tout
n'est-il pas excellent dans la croissance de la société américaine, il y aura des
crises, mais on peut dire que les fondements de la pensée libérale sont tellement
présents dans ces années 1770-1780, qu'ils inspirent dkja une soci6té concrète
qui est la socikté américaine.
,
Christian Stoffaes :
Qu'est-ce qui dif'ferencie le mouvernerit des idées &conorniques en
France et en Angleterre. Plus précisément est-ce que Adam Smith aurait pu être
Français, et comme tel aurait-il été entendu ? Est-ce qu'un des facteurs de
différenciation est que l'Angleterre a fait sa rkvolution politique alors que la
France ne l'a pas encore faite " ?
++
" Un certain nombre de thèmes d'Adam Smith se trouvent déja
entièrement chez Turgot, et d'ailleurs Adam Smith a reconnu sa dette
intellectuelle à I'egard de Turgot. D'autre part, les échanges entre Turgot, Adam
Smith et David Hume ont été permanents jusqu'en 1776, date du d e d s de David
Hume. Je ne crois pas qu'au niveau de la p e n d e purement économique et
philosophique, il y ait une différence. Ce que je trouve trés français en
revanche, c'est la physiocratie. Il faut distinguer Turgot et les Physiocrates :
?'ir_rgoi est le témoin que la France pouvait porter les mêmes idées que
l'Angleterre. Turgot est la preuve qu'il y a des gens en France qui sont am'vés au
même degré de maturité intellectuelie et parfois qui marchent au même pas et
mème sont en avance. Je ne veux pas relever le fait que Turgot ait été un haut
fonctionnaire et qu'Adam Smith ait été un universitaire - je vous indique
d'ailleurs qu'Adam Smith a terminé dans la peau d'un haut fonctionnaire, il était
contrôleur général des douanes, ce qui pour un partisan du libre-échange est
tout de même surprenant - .. Je dis, par contraste, que les Physiocrates sont
typiquement des franco-français, qui sont encore dans la France traditionnelle,
et rurale, et qui n'aiment pas que la cour donne la préférence aux financiers. Ils
n'aimeront pas Necker. Le malheur de la France c'est qu'elle est trop riche, et
qu'étant trop riche, elle est auto-sufisante, notamment en matière de céréales ;
donc elIe n'éprouve pas Ie besoin de faire du commerce. A l'inverse, les Anglais,
les Hollandais, sont un peu les Japonais de i'époquc. Ils ont des terres peu
fertiles, une population extraordinaire, et le commerce international est une
nécessité vitale pour eux. Or, peut être par tempérament, peut être par religion (
je ne crois guère à la thkse de Max Weber ) en tous cas par nécessité
kconomique, ils se sont tournes vers lc commerce et la finance. Ils ont trouvé la
protection de IEtat avec les actes de navigation de Cromwell, tandis que les
Français étaient toumes vers la production foncière et l'aristocratie foncière. A
la différence de l'Angleterre, il n'y a pas eu de brassage entre les marchands et la
classe nobiliaire. Cela est un phenornene politique. Les physiocrates disent :
retournez a la terre, il y a des famines en France uniquement parce que des
terres ne sont pas productives ; alors qu'en Angleterre oh il y a eu les enclosures,
souvent les nobles sont d'anciens marchands et des amateurs de productivité
agricole qui vont déclencher le processus.
Christian Stoffaes :
" ( théorie sur le mercantilisme nia1 enregistrée )
Vous dites bien retour à la terre, est-ce que l'agriculture est puissante encore
en France au point de ****
..
Jacques Garello :
" Au XVIIlème siècle, je crois que c'est incontestable. Au sujet du
commerce, le commerce français est ridiculement faible par rapport au
commerce anglais ou hollandais. El a comme caractéristique d'etre presque
exclusivemçnt un commerce d'Etat. Ixs moeurs commerciales, le commerce
international, sont beaucoup plus ancrés dans la vie quotidienne des Anglais et
des Hollandais que dans celle des Français. Tout était a faire ; il ne faut pas
oublier que Colbert s'aperçoit qu'il n'y a pas de marine : il faut créer des marins,
donc il invente l'inscription maritime ; il faut faire fabriquer des bateaux, on n'a
pas de constructions navales : on fait monter de Marseille des gens qui vont
construire des bateaux en 24 heures pour émerveiller la Cour ; on n'a pas de
bois pour construire, on plante des chênes pour avoir du bois. Tout est a faire.
Colbert est en face d'une nation qui ne sait rien du commerce, qui ne sait rien de
l'industrie, qui ne sait pas grand chose de la finance. L'Angleterre, c'est tout de
même différent " .
Henri Lepage :
" La définition du mercantilisme qut cherche à encourager les
entreprises, c'est un aIibi ; en réalité, le mercantilisme c'est cc que l'on appelle
l'économie de recherche de rentes. C'est une conséquence mécanique des
problemes iinanciers qui caractérisaient I'Etat français et la monarchie
française. L'explication que donne Hilton Root dans son livre est extrêmement
simple : iious avons affaire à une inonarcliie de droit divin ; le inonarque &nt
de droit divin, ct par définition au dessus des hommes, on nc peut pas lui fairc
confiance. II est au dessus des Iois. Conséquence : il a besoin d'argent, i l
emprunte ; vous lui prêtez votre argent. Mais il peut a tout moment refuser de
rembourser. La monarchie française se trouve devant un problème financier
chronique, qu'elle a résolu ainsi : dans un premier temps le Roi emprunte à des
personnes qui elles, ont la capacité d'emprunter ; c'est le systemc des financiers.
La finahte du systéme corporatif, telle que l'explique Hilton Root, c'est que les
corporations servent de pompe à finance. Elles lèvent des capitaux, par un
système d'assurance mutuelle, qui prêtent ensuite l'argent au Roi, qui leur
ristourne un certain nombre d'avantages, des avantages fiscaux notamment, en
ce sens qu'elles prêtent au Roi de l'argent dont on va leur faire faire l'économie
dans les années qui viennent. Il s'en suit que vous avez une relation double :
d'une part les corporations dépendent du bon vouloir de 1a Monarchie, mais
d'auire part Ia Monarchie dépend fondamentalement de la capacitk des autres à
lever un maximum de fonds. Ils sont ainsi coincés dans une rcIation
extrêmement complexe, qui explique l'échec de Turgot : en effet, pour faire
disparaître les corporations, il faIlait d'abord qu'elles puissent rembourser leurs
dettes. Or Turgot avait sous-évalué I'ensemblc des dettes des corporations. Si on
supprimait Les dettes il y aurait un grand nombre de crcanciers qui se seraient
manifestés. I l y avait impossibilité de rembourser l'ensemble des dettes des
corporations. Il y avait tout un système de privilèges qui est fondamental. pour
expliquer le mécanisme de la pompe a finances de l'Ancien Régime. iiilton
Root fait remarquer qu'en Angleterre il y a le Parlement : i chaque fois que
quelqu'un recherche une rente, un bénéfice, il doit demander à la fois au
monarque et au Parlement, ou étaient représentes Ies autres corporations, les
autres intérêts prives ; il y avait donc beaucoup plus dc difficuItés d'obtenir un
au système corporatiste et lc Roi leur donne ce droit d'enfreindre le monopole
corporatiste, moyennant paicinent . Les corporations sont cndettces, du fait de
lciir système d'assurance, et elles son1 également endettkes vis à vis du Trisor
Public, de telle sorte qu'on veut bien liquider la Sécuritc Sociale de l'époque,
mais on se demande qui va payer les dettes. Pour revenir a votre question, je
crois que ~nalheureusement il n'y a pas de grand marché français ; les
physiocrates aimeraient bien, les marchands aimeraient bien, hélas on est
encore dans une économie très cloisonnée.
Henri Lcpage :
" En revanche il y a déjà un marché anglais à ce moment là "