La psychanalyse en question
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La psychanalyse en question
La psychanalyse en question « J’ai souvent eu l’occasion, au cours de ces dernières années, d’apprendre, en lisant […] certaines publications, que la psychanalyse était morte, définitivement terrassée et réfutée. Je pourrais, en réponse à cette déclaration, suivre l’exemple de Mark Twain qui, ayant lu dans un journal l’annonce de sa mort, adresse au directeur un télégramme pour lui faire savoir : " La nouvelle de ma mort est fort exagérée." » Sigmund Freud, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (1914) Visible ou invisible, la lutte est partout : entre individus, hommes et femmes, jeunes et vieux, confessions religieuses, etc. La psychanalyse nous révèle l’une des racines des conflits : la lutte est partout car elle est d’abord au cœur de l’individu, elle le structure et l’accable. Les tensions externes renvoient souvent à des conflits internes et, dans certains cas, les différentes variantes de la guerre ne sont que l’externalisation dramatique de conflits personnels non résolus. En effet, afin de prévenir un malaise, nombreux sont ceux qui ont besoin d’un ennemi, d’un adversaire lesté de leurs projections agressives. L’ennemi agit comme un repoussoir, il peut souder une communauté et, au niveau individuel, peut même servir de protection contre le suicide. « Les suicides, écrit Pavese, sont des homicides timides. Masochisme au lieu de sadisme. »1 Mais la pacification totale est-elle souhaitable ? Certes, quand les belligérants recourent aux armes pour régler leurs différends, mais dans la plupart des cas, le conflit entraîne une dynamique féconde, polemos est au service de la vie. Cité par Freud, Héraclite complète : « De la lutte des contraires naît la plus belle harmonie.»2 De tout temps, la psychanalyse a été l’objet de critiques, d’attaques, de remises en question radicales. Faire l’histoire du mouvement analytique revient à faire l’histoire d’une longue succession de querelles. La psychanalyse a ferraillé contre les institutions médicales, religieuses, philosophiques. Elle a été menacée d’implosion par des dissidences (par exemple, d’Adler, Jung, Rank) et par l’éclosion d’une multitude d’écoles. Des passions incendiaires Avant de parler du présent et des attaques dont elle est aujourd’hui l’objet, revenons sur un épisode intéressant des luttes qui déchirèrent la British Psycho-Analytical Society. Dans la biographie3 qu’il a consacrée à Mélanie Klein, Phyllis Grosskurth retrace ce qu’il est convenu d’appeler « les grandes controverses ». Nous sommes en 1941, les avions de la Wehrmacht 1 Cesare Pavese, Le métier de vivre, Paris, Gallimard (1958). Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance 1923-1936, Paris, PUF (1993). 3 Phillis Grosskurth, Mélanie Klein : son monde et son oeuvre, Paris, PUF (1990). 2 1 bombardent Londres. Dans une clinique psychiatrique, un débat fait rage entre les freudiens (réunis autour de la personne d’Anna Freud) et les partisants de Mélanie Klein. L’enjeu de ces controverses ? Le poids qu’il faut accorder à la « réalité psychique ». Mélanie Klein insiste sur la prégnance du fantasme : un enfant qui bouillonne de violence peut percevoir par projection sa mère comme une méchante sorcière, même s’il s’agit de la plus douce des mamans. Des angoisses paranoïdes en découlent. Anna Freud, plus classique, insiste quant à elle sur la réalité de la situation : les carences de l’environnement, la toxicité de certains parents. Après l’exposé « kleinien » de Susan Isaacs, une violente polémique éclate. Au même moment, une pluie de bombes s’abat sur le quartier. Des sirènes sonnent, personne ne les entend. Après quelques minutes, alors que tout le monde court de graves dangers, Winnicott, en champion du compromis, réagit : « Je désire faire remarquer qu’il y a un raid aérien ! » Tous descendent enfin au sous-sols du bâtiment, pour se mettre à l’abri. Poids des passions, prééminence du fantasme… A notre époque, le temps des controverses entre analystes semble révolu, le paysage intellectuel a changé. Centrons donc nos propos sur les luttes actuelles qui déchirent le milieu psy. Aujourd’hui, en France, le conflit oppose les psychanalystes à un groupe de chercheurs réuni autour de quelques thérapeutes cognitivo-comportementalistes (TCC). Une déclaration de guerre a été publiée, Le livre noir de la psychanalyse4, une compilation d’articles inégaux, plutôt grise. Historiens, philosophes des sciences, psychologues, se relaient au barreau et présentent l’analyse comme une vaste escroquerie, une théorie fumeuse doublée d’une pratique dangereuse. La psychanalyse ne se contenterait pas de piéger des patients crédules, elle boucherait l’accès aux « vrais » soins. Elle aurait ainsi des morts sur la conscience (par exemple, des toxicomanes). La pensée psychanalytique serait coupable d’homicides par négligence, beaucoup de patients auraient été offerts en holocauste, sacrifiés sur l’autel de sa charlatanerie. Des historiens reviennent sur l’exemple de patients célèbres, des cas princeps dont les cures se seraient soldées par des échecs. Faute d’être prouvée, l’efficacité de la méthode est radicalement remise en question. Mesurer la souffrance ? L’évaluation des différentes thérapies pose des problèmes épineux. Comment établir l’efficacité des TCC ? Pour la démontrer, les tenants de cette approche misent sur des questionnaires et le traitement statistique des réponses. Commençons par dire que les questionnaires sont un outil d’évaluation parmi d’autres. Une méthode différente aurait pu être utilisée. Par exemple, une méthode qualitative, basée sur des entretiens approfondis avec d’anciens patients. Les questionnaires, quant à eux, posent une série de problèmes méthodologiques. Réducteur par essence, le questionnaire empêche le surgissement d’un élément incongru, inouï, intéressant. Les réponses sont souvent dans les questions... En outre, cette méthode nie a priori l’existence de l’inconscient, à savoir : l'individu est souvent possédé par un discours qui lui vient d'un Autre (Lacan), chacun vit un peu à côté de sa parole, le malentendu domine le rapport à soi et aux autres. Quant aux mots des questionnaires, « ces trompeuses passerelles »5 (Nietzsche), ne recouvrent-ils pas des réalités différentes selon les individus ? Ces méthodes d’évaluation introduisent par ailleurs des biais en amont : le choix des patients. Les critères de sélection sont si restrictifs que la thérapie marche presque à coup sûr 4 Catherine Meyer (dir), Le livre noir de la psychanalyse : vivre, penser et aller mieux sans Freud, Paris, Ed. des Arènes (2005). 5 Friedrich Nietzsche, Œuvres, p.455, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins (1993). 2 avec les quelques patients retenus pour la recherche. Alors que je travaillais dans un hôpital psychiatrique, je me rappelle du refus d’un collègue TCC : il ne voulait pas traiter une patiente phobique. Madame était trop ceci, pas assez cela. On l’aura compris, cette procédure biaise les résultats et produit à bon compte des conclusions flatteuses. En soi, je n’ai rien contre les méthodes quantitatives. Au contraire. Par exemple, en France, au 18e siècle, c’est grâce à une enquête de ce type que l’on put prouver l’inanité de la « saignée » comme méthode curative. Mais, n’en déplaise aux tenants des nouvelles psychothérapies, assimiler la psychanalyse à une forme de saignée est une illusion produite par la récolte des données et les conflits d’intérêts. La valeur de la cure n’est pas en cause. Pour l’évaluer, il faudrait un instrument adapté à son objet, lequel, précisément, n’en est pas un... Les questionnaires ne conviennent guère lorsqu’il s’agit de rendre compte de l’être parlant, a fortiori quand ils sont administrés par des concurrents. Cela dit, notons que la question de l’efficacité de la méthode n’est pas nouvelle. Posant des problèmes méthodologiques complexes, cette préoccupation agite le mouvement analytique depuis ses débuts. Jung, le fait est peu connu, s’était déjà intéressé à la question. Dans son autobiographie6, il parle d’un aspect de la thérapie souvent négligé : l’effet différé du traitement (qui, bien sûr, échappe aux statistiques). « Il y a des années, écrit-il, j’ai fait une statistique des résultats de mes traitements. […] il y avait un tiers de guérisons véritables, un tiers dont l’amélioration était appréciable et un tiers que je n’avais pas sensiblement influencé. Mais, précisément, il est difficile de porter un jugement sur ces cas non améliorés, car certaines choses ne se réalisent et ne sont comprises qu’après plusieurs années et ne sont efficaces qu’à ce moment là. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé que d’anciens malades m’écrivent : « Je ne me suis rendu compte que dix ans après avoir été chez vous de ce qui s’est vraiment passé ! » J’ai eu très peu de malades qui m’ont abandonné et rares sont ceux que j’ai dû renvoyer. Et même parmi ceux-là, quelque-uns m’envoyèrent plus tard des bilans positifs. C’est pourquoi il est souvent très difficile de porter un jugement sur le succès d’un traitement. » Quoi qu’il en soit, et cette critique est beaucoup plus radicale, je ne crois pas qu’il soit légitime de comparer un traitement TCC visant la réduction d’un symptôme avec une cure analytique, méthode plus ambitieuse, civilisatrice, qui ne guérit que par surprise, en plus. Chaque approche a sa valeur, mais sur le fond, elles demeurent incommensurables. Les mettre en balance est une entreprise absurde. Comme le note avec humour Philippe Val, comparer les deux approches, « cela revient à découvrir que les casernes forment de meilleurs soldats que les universités, ou que l’on marque plus de buts avec un ballon qu’avec un livre. » 7 On peut comparer un traitement TCC avec une psychothérapie analytique brève centrée sur le symptôme (une variante de la cure type). Pour comprendre cela, il faut clarifier ce qui distingue la psychanalyse de toutes les psychothérapies (y compris analytique). Sans prétendre épuiser le sujet, nous allons mettre en relief l’une des spécificités du processus analytique. 6 7 Carl Gustav Jung, Ma vie, p.169, Paris, Gallimard, coll. Folio (1973). Philippe Val, Fin de siècle en solde, Paris, Le cherche midi éditeur (1999). 3 Différences « Il y a des cas que l’analyste comprend et guérit, d’autres qui sont guéris sans être compris, d’autres encore qui sont compris mais non guéris, et finalement ceux qui ne sont ni compris ni guéris. » Theodor Reik, Le masochisme (1953). Le petit enfant évolue longtemps dans un bain de mots incompréhensibles et c’est chez ses parents qu’il en trouvera le sens. Un mauvais pli est désormais irrémédiablement pris : l’être parlant est toujours tenté d’élire un maître, un dieu, un avatar des parents à qui il prêtera un savoir, un sens, la clef de la vie réussie. L’analyse débute sur cette base. Le patient fait confiance, prête au praticien le fétiche d’une science. Le psychanalyste est d’abord aimé, voire idolâtré. Dans la cure, le patient pourra expérimenter la manière dont s’est noué le rapport à luimême et à autrui. Il comprendra ce rapport en faisant l’épreuve de la demande formulée à l’endroit de l’analyste, cette figure vide, ce réceptacle à projections susceptible d’incarner tous les « autres » potentiels. Au fil des séances, le patient comprend les règles qui régissent ses relations, il réalise ce que signifie demander. Dans la vie normale (y compris dans les psychothérapies), les différents interlocuteurs répondent, c’est-à-dire empêchent d’expérimenter le fonctionnement de ce dispositif. Dans une cure analytique, le psychanalyste ne répond pas directement et offre un espace où les ressorts de ce jeu peuvent être dévoilés. Voilà un des aspects du processus. La psychanalyse est une pratique régie par quelques règles. Le temps d’une séance, le patient s’engage à dire tout ce qui lui passe par la tête. Il ne tait pas l’absurde, ne censure pas l’obscène, n’écarte pas le détail. De son côté, l’analyste reste neutre, il suspend son jugement, il accueille ces propos avec une attention équanime, flottante, sans les hiérarchiser. Il demeure circonspect à l’endroit des tentatives d’explications causales données par son patient (« Si je fais cela, c’est parce que… »). Cette réserve s’exerce même à l’endroit de sa propre théorie de référence. Les meilleurs analystes, j’en suis convaincu, doutent. Ils ne considèrent leur doctrine que comme de brillantes et profondes mythologies8. En revanche, ils sont attachés à leur méthode. Par un effet associé à ce dispositif simple, au fil des séances, le patient fait une expérience unique : il décolle ses mots de leur prétendue signification, il déconstruit sa croyance aux « croyances ». Le patient se découvre producteur de significations relatives, il cesse d’être l’otage d’un « sens » planté en lui par d’autres. Par exemple, que le chômage est horrible, qu’il faut faire des enfants pour être une « vraie » femme, etc. Derrière le brouhaha des désirs étrangers, il commence à entendre la musique singulière de sa subjectivité. En détachant les mots de leur sens, c’est-à-dire du pouvoir qu’autrui prend sur lui, le patient se rebranche sur une pure immanence, le jaillissement du noyau vivant de sa personnalité. En deçà de « l’arrière-monde » créé par la langue, de « l’arrière-monde » prototypique (Nietzsche disait que l’on croira à Dieu tant que l’on croira à la grammaire9), le patient fait l’expérience de lui8 Cf. Serge Viderman, La construction de l'espace analytique, Paris, Denoël (1970) ; James Hillman, La fiction qui soigne, Paris, Payot (2005). 9 Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « La « raison » dans la philosophie », § 5, Paris, Gallimard, coll. Folio (1974). 4 même en train de vivre, ici, au présent. Il ressent la beauté fragile de l’existence : un fil d’or tendu sur un abîme de changements et de hasards. Cette expérience simple est tellement forte que beaucoup cherchent à tempérer cette douce violence en se perdant dans un monde de représentations, en se névrotisant. Plus généralement, la pensée pourrait même être comprise comme une protection érigée contre les affres de l’incarnation. La névrose, c’est l’adoration de l’immuable, la soumission à un ordre de sens que l’on a soimême produit ou repris à son compte, c’est la passion du sens au détriment des sens, une inattention à sa subjectivité vivante, à sa corporéité concrète, qui va de pair avec une obnubilation pour des images, des projets, des devoirs, des discours. Prenons un exemple. Au cours de ses associations, entre l'évocation d'un parapluie et d'une liste de commissions, une patiente décrit à son analyste l’impression d’avoir été moins aimée que sa soeur. Ces propos s’énoncent en présence d’un témoin qui ne prend pas parti. Dans un premier temps, cette neutralité est vécue comme une inattention. La situation infantile est répétée, ainsi que l’exigence d’une réparation. Pourtant, à la longue, la patiente lâche ces images du passé. Alors, malgré la charge affective associée aux propos, la patiente constate que « le monde continue à tourner ». Elle met entre parenthèses ces souvenirs censés gâcher sa vie et renonce au besoin inhibant de dépasser sa sœur pour être reconnue. Elle se donne l’occasion inouïe d’éprouver son centre vivant : un grand désir qui aspire à se déployer. La mauvaise graisse de l’extériorité intériorisée fond, la subjectivité gagne en puissance : la patiente réalise que la porte de sa prison névrotique est ouverte. Elle peut dès lors s’inventer une vie sur mesure, cesser de vivre par procuration. Ainsi, selon cette conception, le patient s’ouvre à un scepticisme libérateur. Pyrrhon, Sextus Empiricus entrent en scène, suspendent le primat de la représentation, relativisent les clichés sur soi et desserrent la chaîne des faux devoirs. "Se déprendre, précise Pontalis. L'analyse ne vise à rien d'autre : se déprendre de l'image de soi, de la théorie que l'on a de soi et, en fin de parcours, du transfert."10 Au lieu de s’éprouver comme une corporéité vivante, le névrosé a la passion des mots et des images, il s’identifie à une représentation de lui. En passant du : « je me sens bien, je jouis de mon être » au : « je suis enfin l’Ecrivain dont ma mère, je suppose, rêvait», il y a une perte, une déperdition. Le sujet se dégrade, passe d’une expérience éprouvée à trois dimensions à une réalité représentée à deux dimensions. Le sujet, parce qu’il parle, a tendance à se détourner de l’expérience directe de lui-même. En passant de l’éprouvé au représenté, il perd une dimension et, conséquemment, ressent un manque et prête à un objet (un titre, une personne, etc.) le pouvoir imaginaire de combler ce manque. Ainsi, la déception est quasi programmée : l’objet n’est que ce qu’il est. La demande fait le lit de la déception. On vient en psychanalyse pour être « réparé », débarrassé de son manque à être et on découvre que l’on est le siège d’une plénitude, une fois dépouillé du fantasme que quelqu’un possède ce qui nous manque. Comme l’écrit Pierre Marie, auquel ces considérations doivent beaucoup : « Ce n’est pas parce que l’hystérique souffre d’un manque ontologique qu’elle appelle le regard de l’Autre, c’est parce qu’elle suppose un Autre réparateur qu’elle en vient à s’imaginer privé d’être […] »11. La joie est la vie qui s’éprouve elle-même sans détour, libérée des fantômes produits par la demande. Les premiers pas de la sagesse consisteraient à réaliser que tout est là. Il s’agirait de ne plus s’enfermer dans les cercles infernaux d’une quête sans fin (observable, par exemple, dans le « tourisme » thérapeutique, si fréquent de nos jours). La satisfaction de la demande n’engendre aucune plénitude, elle ne propose que sa répétition. Pour Dom Juan, il y aura toujours une femme qui ne sera pas séduite… Se profile alors une éthique de « célibataire » où, à la façon de Montaigne, « l’on ne fait rien sans gaieté ». Dès lors, la rencontre avec autrui ne se bâtit plus sur le trou sans fond du 10 11 Jean-Bertrand Pontalis, "Limbes et passages", in Magazine littéraire, n°389. Pierre Marie, Qu’est-ce que la psychanalyse ?, Paris, Aubier (1988). 5 manque, mais depuis une surabondance. La « réussite » amoureuse, professionnelle ne vient plus combler un vide, remplir une béance, mais couronne un plaisir préalable, survient en plus. 12 La psychanalyse, si elle ne s’intéressait qu’aux représentations « profondes », aux représentations refoulées, resterait très superficielle. Non, elle nous désenvoûte en nous initiant aux mécanismes qui agissent au cœur même de la communication. En dévoilant le jeu qui opère à la racine du langage (et qui organise notre rapport aux autres par la demande), la cure nous libère un peu de la structure d’aliénation qui nous enserre. Voilà une des différences qui la distingue des autres psychothérapies. Contrairement à la psychanalyse, dans une psychothérapie, le patient reçoit une explication de ce qu’il vit. Son expérience est traduite dans le code d’un système de référence théorique. Dans ce cas, le patient échange une croyance étriquée, source de souffrance, contre une croyance plus vaste, source d’apaisement. Il échange une idole contraignante, contre une idole entraînante. Les différents modes d’emploi pour l’existence proposés par ces méthodes sont parfois très valables mais diffèrent de ce qui opère en analyse. L’analyste oppose à la demande de sens une fin de non recevoir. Certes, après une analyse, le patient n’a pas besoin de vivre sans croyance, sans fantasme, mais il sent que ce ne sont là que des fables. Par exemple, se penser comme une victime, imaginer que la vie ne commence qu’avec le premier million ou, au contraire, qu’il faut imiter le Christ. Ces possibilités deviennent des options facultatives, une écume irréelle. Le sujet peut dès lors faire l’expérience risquée de ressentir sa réalité. Cette mise entre parenthèse d'une pensée désincarnée, ce scepticisme libérateur présenté comme l'un des bénéfices de la cure, auraient aussi pu être vus comme une variante du détachement, attitude psychologique visée par des nombreuses sagesses, mais obtenue en analyse - ce point est capital - par de tout autres voies, par des moyens adaptés à notre culture. 12 Pour approfondir ce thème, je renvoie le lecteur à la critique deleuzienne du « dogmatisme du manque » propre à la psychanalyse. Un ouvrage récent de Monique David-Ménard (Deleuze et la psychanalyse, Paris, PUF 2005) fait le point sur cette question. 6 Bibliogaphie Conche Marcel, Pyrrhon ou l’apparence, Paris, PUF (1994). Cottraux Jean, Les thérapies comportementales et cognitives, Paris, Masson (1990). Dechaud-Ferbus Monique et Roux Marie-Lise (dir.), Le corps dans la psyché. La psychothérapie de relaxation, Paris, L'Harmattan (1993). Freud Sigmund, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot (1981). Freud Sigmund, « Constructions dans l’analyse » (1937), in Résultats, idées, problèmes, vol.2, Paris, PUF (1984). Freud Sigmund, La technique psychanalytique, Paris, PUF (1953). Glover Edward, Technique de la psychanalyse, Paris, PUF (1958). Greenson Ralph R., Technique et pratique de la psychanalyse, Paris, PUF (1977). Hadot Pierre, Qu’est-ce que la philosophie antique, Paris, Gallimard (1995). Lacan Jacques, Ecrits, Paris, Seuil (1966). Marie Pierre, Qu’est-ce que la psychanalyse, Paris, Aubier (1988). Marie Pierre, L’expérience psychanalytique, Paris, Aubier (1989). Marie Pierre, Psychanalyse, psychothérapies : quelles différences ?, Paris, Aubier (2004). Nacht Sacha, Guérir avec Freud, Paris, Payot (1971). Neyraut Michel, Les raisons de l’irrationnel, Paris, PUF (1997). Popkin Richard H., Histoire du scepticisme d’Erasme à Spinoza, PUF (1979). Rosset Clément, Le réel et son double, Paris, Gallimard (1984). Rosset Clément, La force majeure, Paris, Les Editions de Minuit (1983). Roudinesco Elisabeth [avec la collab. Pierre Delion…et al.], Pourquoi tant de haine ? : anatomie du « Livre noir de la psychanalyse », Paris, Navarin (2005). Viderman Serge, La construction de l'espace analytique, Paris, Denoël (1970). Widlöcher Daniel, Freud et le problème du changement, Paris, PUF (1970). Eric Vartzbed Docteur en psychologie Rue de Bourg 19 1003 Lausanne 021) 311.10.01 [email protected] 7