L`asthme du sujet âgé
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L`asthme du sujet âgé
Série « Pneumologie de la personne âgée » Coordonnée par Vincent Niname L’asthme du sujet âgé F. Radenne, C. Verkindre, A.-B. Tonnel Résumé Introduction L’asthme du sujet âgé constitue une préoccupation grandissante. Il touche de 6 à 7 % des patients de cette tranche d’âge mais la distinction entre asthme vrai et bronchopneumopathie chronique obstructive est d’autant plus difficile que les patients vieillissent. Etat des connaissances Plusieurs facteurs expliquent ces difficultés : le rôle confondant du tabagisme, mais aussi le vieillissement naturel des voies aériennes. Cliniquement on peut opposer schématiquement deux groupes : les asthmes « vieillis » qui représentent l’évolution naturelle d’un asthme de l’enfance ou de l’adolescence et l’asthme tardif apparaissant de novo souvent à la suite d’un épisode infectieux mal contrôlé ; parmi les singularités propres à l’asthme du sujet âgé, méritent d’être envisagées : la mauvaise perception de la dyspnée, les difficultés de réalisation d’explorations fonctionnelles respiratoires de qualité et l’importance des signes indirects extrarespiratoires (qualité de vie). Perspectives Le schéma thérapeutique chez le sujet âgé est à optimiser : quoique globalement superposable à celui du sujet jeune, quelques nuances doivent être prises en compte chez le sujet âgé : crainte de l’ostéoporose en cas de corticothérapie au long cours, y compris pour les corticoïdes inhalés, risque arythmogène potentiel des bêta-2-adrénergiques, effets redoutés de la théophylline ce qui justifie dans les formes difficiles le recours aux anticholinergiques et/ou aux antileucotriènes. Service de Pneumologie et Immunoallergologie, CHRU, Lille, France et Unité INSERM n° 416, Lille. Tirés à part : A.-B. Tonnel, Service de Pneumologie et Immunoallergologie, Hôpital A. Calmette, CHRU, 59037 Lille Cedex, France. Réception version princeps à la Revue : 11.12.2001. Retour aux auteurs pour révision : 18.03.2002. Réception 1ère version révisée : 10.06.2002 Acceptation définitive : 14.06.2002. Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 Conclusion L’impératif premier dans l’asthme du sujet âgé est la simplification du schéma thérapeutique, la rédaction d’un plan d’action écrit qui seules permettent d’espérer l’amélioration de l’observance. Mots-clés : Asthme v Sujet âgé v Asthme intrinsèque v Corticoïdes inhalés v Bêta-2-adrénergiques v Eviction allergénique. Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 © 2003 SPLF, tous droits réservés 95 F. Radenne et coll. Epidémiologie de l’asthme du sujet âgé Asthma in the elderly F. Radenne, C. Verkindre, A.-B. Tonnel Summary Introduction Asthma in the elderly is a growing clinical problem. It affects 6 to 7% of this age-group, but making the distinction between asthma and chronic obstructive pulmonary disease is more difficult as patients get older. State of the art This difficulty is due to a number of factors: the confounding role of smoking, and also the physiological effects of ageing on the airways which renders airway obstruction more resistant to bronchodilation. Elderly asthmatics can be divided on clinical grounds into two arbitrary groups: “ageing asthmatics” who have had asthma since childhood or adolescence and “lateonset asthmatics” who may present following an infective episode. Certain features of asthma in the elderly include: poor perception of breathlessness, technical difficulties in making reliable pulmonary function measurements and the extrapulmonary manifestations (impact on quality of life). Perspectives The therapeutic strategy is much the same as for younger asthmatics but certain aspects take on greater importance: concerns about osteoporosis with long-term corticosteroid therapy (both oral and inhaled), the risk of arrhythmias with beta-2 adrenergic drugs and the significant side-effects of theophylline justifies, in difficult cases, consideration of anticholinergic and/or anti-leukotriene therapy. Conclusion Most importantly, for elderly asthmatics it is a treatment regimen that is as simple as possible and is backed up by a written self-management plan that will improve outcomes. Key-words: Asthma v Elderly v Intrinsic Asthma v Inhaled Corticosteroids v Beta-2-Adrenergics v Allergen Avoidance. Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 96 Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 Préciser les caractéristiques épidémiologiques de l’asthme dans la population générale est déjà une tâche difficile en raison de la variabilité des critères retenus d’une étude à l’autre. Le problème est plus malaisé encore chez le sujet âgé, dans la mesure où les symptômes et les modifications physiopathologiques en rapport avec la maladie ne permettent pas toujours de distinguer clairement l’asthme des autres bronchopathies chroniques. Cependant plusieurs études épidémiologiques conduites à des périodes et sur des sites assez éloignés, l’une dans le Michigan [1], l’autre dans le Minnesota [2] aboutissent à des résultats convergents : la prévalence de l’asthme dans ces deux travaux était estimée à 6-10 % de la population générale. Burr [3] prenant en considération une population de sujets de 70 ans non-fumeurs retrouvait une prévalence de 6,5 % : dans ce travail publié en 1979 le diagnostic de l’asthme était posé sur l’association de sibilants, non liés à une atteinte cardiaque, l’existence d’une réversibilité égale ou supérieure à 15 % du VEMS après bêta-2- mimétiques et une réponse au traitement par les corticoïdes ou les bronchodilatateurs. Pour Dodge [4] la prévalence de l’asthme tous âges confondus est de 6,6 %, mais il insistait sur le fait qu’après 50 ans, il existait bien souvent un diagnostic associé de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) ou d’emphysème. Plus récemment en 1997 Bauer [5] évaluait l’incidence annuelle de l’asthme à 95 pour 100 000 habitants chez les sujets de plus de 65 ans. Broder [1] observe que 85 % des asthmatiques ont eu leur premier symptôme avant 40 ans. La mortalité par asthme est également difficile à évaluer chez le sujet âgé. La plupart des études se basent sur les comptes rendus des certificats de décès, ces données étant fréquemment biaisées par des facteurs confondants comme le tabagisme. Silverstein [6] dans une cohorte de 2 492 asthmatiques comptabilise 140 décès dont 6 seulement (soit 4 %) apparaissent a posteriori directement liés à l’asthme. Cet auteur estime que la survie de l’asthmatique est identique à celle attendue dans la population générale. Barger [7] étudie la mortalité rapportée à l’asthme chez des patients hospitalisés pour exacerbation de la maladie : 85 % des décès surviennent chez des sujets de plus de 55 ans mais dont les ¾ étaient connus pour être fumeurs ou anciens fumeurs. Le suivi à long terme des patients atteints d’un asthme grave ayant justifié l’hospitalisation en milieu de réanimation et une ventilation assistée confirme aussi un taux de mortalité élevé chez les patients les plus âgés [8, 9]. Au total, il apparaît que de nombreux facteurs confondants dont le principal demeure le tabac gênent l’évaluation et la reconnaissance de la maladie asthmatique chez les sujets âgés. L’asthme du sujet âgé Définition de l’asthme du sujet âgé : difficultés et limites La maladie asthmatique est classiquement définie selon les critères de GINA par trois composantes : un trouble ventilatoire obstructif réversible spontanément ou sous l’effet du traitement, une hyperréactivité bronchique non spécifique et une inflammation chronique des voies aériennes [10]. Cette définition s’applique aussi au sujet âgé, mais le diagnostic à cet âge pose de fréquents problèmes de frontières avec les bronchopneumopathies chroniques obstructives (BPCO). Après plusieurs dizaines d’années d’évolution, l’asthme « vieillit » : il est alors marqué par une perte du caractère réversible de l’obstruction bronchique : il devient plus sévère, plus difficile à traiter ; il existe souvent une corticodépendance. En conséquence chez les patients âgés le critère de réversibilité, classique dans l’asthme du sujet jeune, ne permet plus d’affirmer la maladie asthmatique avec le même degré de certitude. En cas d’asthme d’apparition tardive (« asthme de novo ») d’autres explications ont été données : certains évoquent des phénomènes de vieillissement naturel de l’appareil respiratoire mais des co-facteurs existent encore mal identifiés, notamment la survenue de l’asthme tardif au décours d’une infection bronchique mal soignée et/ou mal contrôlée [11]. En ce qui concerne le critère d’hyperréactivité bronchique certains le considèrent comme un paramètres quasiphysiologique apparaissant avec l’âge et rattaché lui aussi au processus de vieillissement des voies aériennes. Plusieurs explications en ont été données notamment une modification de l’équilibre des systèmes nerveux sympathique et parasympathique [12, 13]. Plusieurs travaux démontrent que le réflexe bronchoconstricteur d’origine cholinergique ainsi que la sensibilité bronchique à la métacholine sont préservés avec l’âge, voire augmentés, alors qu’à l’inverse, il existe une diminution de l’expression des récepteurs bêta-adrénergiques au niveau des voies aériennes chez le sujet âgé [14-16]. Le troisième point de la définition classique de l’asthme selon les critères de GINA est celui d’une inflammation chronique des voies aériennes. Cette fois les caractères histopathologiques ou les données fournies par le lavage bronchoalvéolaire ne diffèrent pas sensiblement de ceux qui ont été rapportés dans l’asthme du sujet jeune. Physiopathologie de l’asthme : particularités de l’asthme du sujet âgé Principes généraux Trois phénomènes s’intriquent : le bronchospasme, la réaction inflammatoire de la muqueuse bronchique avec recrutement in situ de cellules inflammatoires (éosinophiles activés, monocytes-macrophages) et de cellules régulatrices représentées par le pool des lymphocytes T CD4+ de profil Th2 et un troisième élément moins étudié qui est l’hypersécrétion des glandes à mucus. Ces trois facteurs concourent à l’obstruction des voies aériennes et sont similaires aussi bien dans l’asthme du sujet jeune que celui du sujet âgé. Woodruff démontre l’existence d’une éosinophilie accrue dans l’expectoration du sujet asthmatique indépendamment de l’âge mais plus le sujet est âgé, plus le taux de polynucléaires neutrophiles également présents est élevé [17]. Par contre des variations indiscutables existent qui ont trait à l’importance de la composante allergique. Place de l’allergie dans la physiopathologie de l’asthme du sujet âgé Si l’on retient la classique distinction asthme extrinsèque (à médiation IgE) et asthme intrinsèque (non IgE-dépendant) il existe une indiscutable modification de la répartition de ces deux sous-groupes en fonction de l’âge. Quatre ving-dix pour cent des enfants asthmatiques présentent une sensibilisation à un ou plusieurs allergènes, bien évaluée par l’exploration allergologique cutanée. Le pic de prévalence de la réactivité cutanée survient au cours de la troisième décennie puis chute rapidement après 50 ans [18]. Cependant, même si sa fréquence va décroissante, la composante atopique chez les asthmatiques âgés ne doit pas être méconnue. Plusieurs travaux confirment cette notion. Pour Ford [19] 71 % des asthmes diagnostiqués dans la tranche d’âge 30-46 ans sont de nature allergique contre seulement 12 % quand l’asthme débute après 60 ans. Si la fréquence de la composante allergique va en diminuant chez les asthmatiques âgés elle ne doit donc pas être ignorée : c’est le fait des asthmes « vieillis » évoluant depuis le jeune âge ou l’adolescence qui conservent même à un âge tardif une participation allergique. La seule opinion divergente résulte du travail de Cassino [20] : il ne met en évidence aucune différence significative en terme de positivité des tests cutanés et des taux d’IgE spécifiques quand il compare les asthmatiques connus de longue date et ceux dont l’asthme est apparu tardivement. Une étude récente montre que chez 80 sujets de plus de 65 ans (âge moyen de 73,5 ans), 65 % présentent un asthme modéré ou persistant sévère ; sur 75 d’entre eux, 74,7 % ont des tests cutanés positifs à au moins un allergène. Il s’agit surtout d’allergènes environnementaux domestiques (poussières de maison, blatte, squames de chat et chiens, moisissures). Il est difficile chez ces patients de déterminer s’il s’agit de sensibilisation relativement récente liée à l’environnement où les taux d’allergènes domestiques retrouvés sont importants et seraient responsables de la constitution d’asthme de novo allergique ou s’il existe une histoire ancienne d’atopie, évolutive [21, 22]. Quoiqu’il en soit, cette étude laisse supposer que l’allergie pourrait jouer un rôle plus grand que supposé dans l’asthme du sujet âgé. Cette opposition asthme extrinsèque — asthme intrinsèque repose en fait, sur ce que Rackeman [23] appelle une « classification de travail ». Les patients atteints d’asthme intrinsèque n’ont pas d’histoire clinique ou familiale d’atopie ; © 2003 SPLF, tous droits réservés 97 F. Radenne et coll. die [27]. En fait, de nombreuses inconnues persistent et expliquent la diversité des hypothèses envisagées : affection autoimmune initiée par une agression virale ou bactérienne, mise en cause d’allergènes encore inconnus ou encore implication de facteurs hormonaux qui expliqueraient la survenue de certains asthmes tardifs post-ménopausiques. L’absence de preuve biologique irréfutable témoigne bien des incertitudes persistantes quant à la physiopathologie de l’asthme intrinsèque (tableau I). ils sont en général plus âgés avec une nette prédominance féminine. L’exploration allergologique cutanée est négative et les taux d’IgE totales dans les limites des valeurs normales. Plusieurs éléments d’orientation viennent conforter ce concept de l’asthme intrinsèque. Il apparaît souvent à la cinquantaine à la suite d’une infection respiratoire difficilement contrôlée par le traitement et d’emblée évolue vers un asthme à dyspnée continue. Nombre de ces patients se plaignent également d’une polypose nasale et d’une intolérance à l’aspirine. Enfin, l’éosinophilie paradoxalement est souvent plus importante dans l’asthme intrinsèque que dans l’asthme allergique. Les mécanismes physiopathologiques de l’asthme dit intrinsèque demeurent controversés. Pour certains [24-26] il n’existe pas de différence entre asthme allergique et asthme intrinsèque : le profil immunopathologique est le même avec présence dans la muqueuse bronchique d’un nombre élevé de lymphocytes T CD4(+) et d’éosinophiles activés. Il existe également une expression accrue des cytokines de profil TH2 (IL-4, IL-5 et IL-13] et des C-C chimiokines (RANTES, MCP-3, MCP-4 et éotaxine). Cependant, d’autres travaux plus récents, réalisés dans le même groupe retrouvent dans l’expectoration induite, une réduction de cytokines antiinflammatoires (IL-10) et de cytokines anti-Th2 (IL-12) qui pourrait rendre compte d’une évolution plus sévère de la mala- Particularités cliniques de l’asthme du sujet âgé Forme clinique classique L’asthme dans son expression habituelle se manifeste par la survenue d’épisodes de dyspnée sifflante paroxystique évoluant par crises se résolvant spontanément ou sous l’effet d’un traitement. La fréquence des crises, la gêne nocturne, la consommation médicamenteuse ainsi que le retentissement fonctionnel respiratoire définissent la sévérité et l’activité de la maladie. Bien que ceci reste vrai chez le sujet âgé, cette forme classique est en définitive relativement rare : l’asthme « vieilli » et l’asthme « de novo » tardif se présentent fréquemment Tableau I. Similitudes et différences entre asthme intrinsèque et asthme extrinsèque. Asthme extrinsèque Asthme intrinsèque Données cliniques — Age sujet jeune sujet > 50 ans — Sexe H et F prédominance féminine oui non — Atopie (familiale, personnelle) — Clinique asthme paroxystique Asthme à dyspnée continue — Tests cutanés (pneumallergènes) + — — IgE totales et spécifiques + — — Eosinophilie sanguine ± ++ Données physiopathologiques Similitudes — Immunopathologie de la muqueuse bronchique et ou LBA ↑ lymphocytes CD4+/Eosinophiles activés ↑ cytokines de profil Th2 (Il-4, Il-5, Il-13) ↑ éotaxine Différences ↓ cytokines régulatrices (Il-10, Il-12) Mécanisme IgE dépendant Mécanisme auto-immun (?) Allergène méconnu (?) Facteurs hormonaux (?) Mécanisme infectieux (?) 98 Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 L’asthme du sujet âgé comme un asthme à dyspnée continue, difficile à équilibrer et parfois corticodépendant. Alors que dans « l’asthme vieilli », la dyspnée permanente est souvent l’aboutissant d’une longue histoire, dans l’asthme « de novo », le malade rentre d’emblée dans la maladie, le plus souvent à l’issue d’un épisode infectieux traînant sous la forme d’une dyspnée chronique et d’emblée invalidante. Particularités cliniques chez le sujet âgé Cette dyspnée continue est souvent considérée par le sujet âgé lui-même comme normale pour l’âge, ce qui le conduit à la négliger et la banaliser. L’asthmatique âgé ne se reconnaît pas comme tel, et présente par ailleurs une mauvaise perception de la dyspnée : pour Petheram [28], 65 % des sujets asthmatiques âgés admis en milieu d’urgence pour exacerbation de leur maladie présentent une aggravation de leurs symptômes pendant plus de 14 jours avant l’admission (contre 29 % des sujets jeunes) en raison d’une mauvaise perception de la dyspnée et de sa sévérité. Connolly [29] montre que les sujets âgés ont des scores de dyspnée ressentie moins élevés que les sujets jeunes au même niveau de bronchoconstriction induit par la métacholine. En dehors des formes cliniques à dyspnée continue, la toux chronique ou la toux d’effort sont une expression clinique de l’asthme très fréquentes chez le sujet âgé. Rattacher une toux chronique à un asthme dans cette catégorie d’âge est particulièrement difficile compte tenu des facteurs multiples qui peuvent coexister pour expliquer cette symptomatologie. Cette toux chronique apparaît par ailleurs volontiers productive chez le sujet âgé. La maladie asthmatique chez le sujet âgé peut aussi se traduire par des symptômes indirects extra-respiratoires. Ces symptômes indirects ont été particulièrement mis en évidence grâce aux études de qualité de vie du sujet asthmatique âgé [30, 31]. On note une nette limitation de l’activité quotidienne (physique, sociale) de ces patients avec perception négative de l’existence associée à des stigmates de dépression et de troubles du sommeil. Ceux-ci peuvent d’ailleurs être au premier plan des plaintes exprimées par le sujet âgé asthmatique avant même les symptômes directs de la maladie qu’il perçoit mal ou banalise. Il convient donc d’être vigilant quant à l’expression de ces symptômes indirects à prendre en considération dans la prise en charge globale de la maladie asthmatique du sujet âgé [31]. Une étude très récente portant sur plus de 4 500 personnes âgées dont 4 % d’asthmatiques fait état de constatations similaires : sensation de mal-être, état dépressif, limitation des activités quotidiennes [32]. Explorations fonctionnelles respiratoires : particularités chez le sujet âgé Il existe physiologiquement un déclin des paramètres fonctionnels respiratoires avec l’âge, mais ce déclin s’accélère chez l’asthmatique. Peat [33] a étudié un groupe de patients non fumeurs âgés de 22 à 69 ans, et constate une détérioration plus rapide du VEMS chez les sujets asthmatiques. Brown met par ailleurs en évidence que l’importance du trouble ventilatoire obstructif est fonction non seulement de la sévérité de la maladie asthmatique mais de son ancienneté [34]. Cassino [20] confirme le lien entre déclin accéléré du VEMS et durée de la maladie asthmatique : parmi les patients tous âgés de plus de 60 ans et non fumeurs, le VEMS est significativement plus altéré chez les 38 asthmatiques de longue date (durée d’évolution supérieure à 26 ans) comparativement aux données de 37 asthmatiques âgés dont la durée d’évolution de la maladie est plus courte. Parallèlement, la réversibilité aux bêta-2mimétiques est plus grande chez les asthmatiques de courte durée d’évolution dont 50 % normalisent le VEMS. Le degré de limitation des débits des voies aériennes et le degré d’hyperinflation sont aussi liés à la durée d’évolution de l’asthme. L’étude la plus intéressante est celle de Lange [35] : elle analyse l’évolution à long terme des paramètres ventilatoires sur une population de 17 500 personnes dont 1 095 étaient asthmatiques. Au cours de cette étude longitudinale étalée sur une période de 15 années (entre 1976 et 1994) les participants ont bénéficié d’explorations fonctionnelles itératives (3 mesures en moyenne). Le déclin du VEMS était de 38 ml par an chez l’asthmatique contre 22 ml par an chez les non asthmatiques (p < 0,0001). Cette différence en défaveur du patient asthmatique est similaire dans les deux sexes. Elle se majore avec l’âge : schématiquement à l’âge de 60 ans, un patient de sexe masculin de taille moyenne (1,75 m) a un VEMS moyen de 3,050 l, contre 1,99 litre chez un sujet d’âge et de taille analogue et asthmatique. Enfin, pour Van Schayck [36], les deux facteurs d’accélération du déclin du VEMS et de survenue d’une obstruction fixée chez les asthmatiques sont l’atopie et le niveau d’hyperréactivité bronchique non spécifique. Rappelons que cette hyperréactivité bronchique non spécifique apparaît physiologiquement plus marquée avec l’âge probablement en rapport avec les phénomènes de vieillissement de l’arbre respiratoire ; le degré d’hyperréactivité bronchique chez le sujet âgé asthmatique n’en sera que plus sévère comparativement à celui du sujet jeune [14-16, 29]. En réalité, le problème majeur rencontré en pratique quotidienne chez le sujet âgé est autre : il est lié principalement à la difficulté de réalisation des tests fonctionnels respiratoires en raison de troubles de la compréhension ou d’une atteinte motrice gênant la réalisation des examens. Mais, cet obstacle peut être compensé par le recours à un discours adapté, avec l’aide d’un personnel motivé, entraîné à la réalisation d’EFR chez le sujet âgé, permettant d’obtenir des tests fonctionnels satisfaisants techniquement et interprétables. La répétition de ces examens dans le suivi du patient apporte un bénéfice supplémentaire en terme de faisabilité [37]. Tout est question d’apprentissage, d’éducation et d’adaptation des moyens à cette catégorie d’âge de la population. © 2003 SPLF, tous droits réservés 99 F. Radenne et coll. Asthme du sujet âgé : les diagnostics différentiels Les particularité cliniques et fonctionnelles de l’asthme du sujet âgé, les difficultés d’identification de la maladie asthmatique dans cette population rendent de fait le diagnostic difficile [38]. Les symptômes directs (dyspnée, toux, sibilants...) sont non spécifiques de l’asthme ; de nombreuses pathologies présentent les mêmes manifestations cliniques et peuvent faire méconnaître un asthme et vice-versa. Doivent être considérés chez le sujet âgé devant l’existence d’une gêne respiratoire avec sibilances les diagnostics suivants : – le pseudo-asthme cardiaque qui s’accompagne souvent d’une authentique hyperréactivité bronchique à la métacholine [39, 40] ; – le reflux gastro-oesophagien [41] ; – les phénomènes d’inhalation ou de microinhalation de particules alimentaires sur troubles de déglutition chez le grand vieillard ou en cas de pathologie neurologique sous-jacente ; – la toux chronique en rapport avec une atteinte des voies respiratoires supérieures (sinusite chronique, rhinorrhée postérieure...) ; – le problème des limites nosologiques entre asthme et BPCO a été largement discuté ci-dessus. Il demeure difficile à résoudre chez les patients qui ont eu un passé tabagique et justifie la prise de position pragmatique des auteurs néerlandais qui considèrent qu’au-delà de 50 ans les deux maladies peuvent être cliniquement et fonctionnellement impossibles à différencier clairement [42]. Traitement de l’asthme du sujet âgé Les objectifs thérapeutiques dans l’asthme du sujet âgé diffèrent sensiblement, à degré de sévérité égal, de ceux de l’asthmatique jeune. Un traitement efficace doit viser à la suppression des symptômes diurnes et nocturnes, à un recours minimal aux soins d’urgence, à la disparition des épisodes d’exacerbation et à une qualité de vie satisfaisante. Il diffère en particulier sur trois points : – le retour à une fonction respiratoire normale est souvent illusoire à cet âge ; – un soin tout particulier doit être apporté à la prévention d’effets secondaires du traitement, dont le plus redoutable est l’ostéoporose ; – un traitement efficace va de pair avec une bonne compliance, ce qui suppose la mise en œuvre, plus encore à cet âge qu’à tout autre, d’un programme éducatif. Chez certains patients le schéma thérapeutique doit également tenir compte des possibilités d’accès aux soins parfois rendus difficiles en raison d’une mobilité réduite du patient ou encore des coûts de traitement chez une population dont les revenus ont diminué par rapport à la période d’activité professionnelle. 100 Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 Traitement médicamenteux Si le schéma d’ensemble reste celui du Consensus International [43], quelques particularités méritent d’être mises en exergue : Corticothérapie inhalée et systémique Les corticoïdes inhalés sont le traitement de fond de première intention dans l’asthme persistant modéré ou sévère du sujet âgé, alors que plusieurs études ont mis en évidence une sous-utilisation nette de ces traitements dans cette catégorie d’âge : Enright note que chez 190 asthmatiques étudiés seulement 30 % utilisaient des corticoïdes par voie d’inhalation alors que paradoxalement 19 % prenaient des corticoïdes oraux. La cause en est d’une part l’existence d’un retard diagnostique ou d’un sous-diagnostic de l’asthme chez le sujet âgé, et d’autre part la crainte d’effets secondaires liés à la corticothérapie chez ces sujets [32, 44]. En réalité, les effets secondaires de la corticothérapie inhalée sont pour la plupart bénins aux doses thérapeutiques recommandées : raucité de la voix, candidose buccale, altérations cutanées (amincissement de la peau et ecchymoses spontanées) fréquemment observées chez le sujet âgé. Les cataractes sont rares mais bien évidemment accentuées par l’âge. Chez le sujet âgé la complication la plus redoutable est l’ostéoporose : un traitement même aux posologies usuelles expose sur le long terme à un risque d’ostéoporose. De nombreuses études portant sur différents corticoïdes locaux, utilisés pendant des durées variables mais souvent brèves permettaient de considérer l’absence de risque osseux pour des doses ne dépassant pas 1 000 µg d’équivalent béclométhasone. Une étude récente [45] apporte un éclairage différent et plus préoccupant : 109 femmes jeunes asthmatiques (18 à 45 ans) ont été incluses dans une étude prospective sur 3 ans. Soumises à des posologies variables d’acétonide de triamcinolone (allant de 0 à 1 600 µg par jour) elles furent l’objet d’une surveillance de la densité osseuse (absorptiométrie photonique) à 6 mois, 1, 2 et 3 ans. Quand la posologie dépassait 1 000 µg par jour, elles bénéficiaient d’une prévention systémique de l’ostéoporose par vit D et calcium. Les résultats montrent une relation significative dose-dépendante entre le déclin de la densité osseuse et la dose de corticoïdes administrés (mais sans lien avec les marqueurs biologiques usuels sanguins ou urinaires). Par extrapolation des résultats observés à 3 ans, les auteurs soulignent qu’à la dose de 1 200 µg par jour, administrés pendant une période de 30 ans, le niveau de la perte osseuse enregistrée serait susceptible de multiplier par 2, le risque de fracture de hanche à 65 ans. Il est certain que cette étude concerne un seul corticoïde (d’ailleurs non commercialisé en France) mais il est logique de penser que ce qui est vrai chez la femme jeune avant 45 ans risque de l’être plus encore chez le sujet âgé même s’il faut induire un facteur correctif propre à la nature de la molécule utilisée. Ceci a deux conséquences : l’absolue nécessité de toujours limiter la corticothérapie à la dose minimale nécessaire et de mettre en place, systématique- L’asthme du sujet âgé ment chez le sujet âgé des mesures de détection de l’ostéoporose et son éventuelle correction thérapeutique [45-47]. Les risques liés à la corticothérapie par voie inhalée ou par nébulisation sont cependant sans commune mesure avec ceux engendrés par la corticothérapie orale. Le recours à une corticothérapie orale continue, même de niveau faible expose à la longue liste des complications usuelles de la corticothérapie systémique. Elle est parfois indispensable dans certains asthmes à dyspnée continue du patient âgé mais son emploi n’est concevable que dans la mesure où le thérapeute a utilisé toutes les autres possibilités : corticoïdes inhalés à posologie maximale, autres thérapeutiques à visée antiinflammatoire comme les antileucotriènes ou même les dérivés xanthiques. inciter à limiter, sinon exclure la théophylline du schéma thérapeutique de l’asthmatique âgé. Antileucotriènes L’indication usuelle des antileucotriènes est l’asthme léger à modéré en association avec les corticoïdes inhalés. Mais chez le sujet âgé son utilisation apparaît intéressante en cas d’intolérance à l’aspirine [51], ou comme médication additionnelle visant à réduire le niveau des corticoïdes locaux ou éventuellement les remplacer en cas d’effets secondaires marqués [52, 53]. L’administration orale, en prise unique quotidienne peut aussi concourir à l’amélioration de l’observance chez le sujet âgé. Bêta-2-mimétiques Anticholinergiques Au cours des années 80, l’accent avait été porté sur la cardiotoxicité potentielle des bêta-2-mimétiques. Les pics de mortalité dans l’asthme, observés en Grande-Bretagne et plus encore en Nouvelle-Zélande ont été rapportés à une consommation excessive de bêta-2-mimétiques, en particulier chez le sujet âgé [48]. La cardiotoxicité s’exprimait sous la forme d’accidents coronariens ou de troubles du rythme favorisé par une hypoxémie et/ou une hypokaliémie. Les mécanismes de toxicité cardiaque semblent impliquer la chute dosedépendante de la kaliémie et un allongement de l’espace QT responsable d’un certain nombre de morts subites par tachycardie ventriculaire [49]. S’il est vrai que les risques sont majorés chez l’asthmatique âgé, ils demeurent très limités par voie d’inhalation ou de nébulisation. Par contre, la voie d’administration intraveineuse est peu souhaitable. Il faut également souligner que certaines études ont montré une efficacité moindre des bêta-2 mimétiques chez le sujet âgé en raison d’une diminution du nombre ou de sensibilité des récepteurs bêta-2 adrénergiques dans la paroi bronchique en rapport avec l’âge et le vieillissement [16]. Leur utilisation par voie inhalée ou nébulisée reste néanmoins une règle. En ce qui concerne les bêta-2mimétiques de longue durée d’action (salmétérol, formotérol) le risque cardiaque est le même mais ils demeurent un élément incontournable du traitement de l’asthme persistant modéré à sévère. La prudence n’est requise que chez les sujets aux antécédents cardiovasculaires avérés. Les anticholinergiques, notamment l’ipratropium n’ont qu’une place réduite dans la prise en charge de l’asthme chronique du sujet jeune. Cependant, du fait de leur parfaite tolérance chez le sujet âgé, leur prescription est justifiée notamment en association aux bêta-2-mimétiques, ce d’autant qu’existe entre eux une synergie d’action. De plus, contrairement aux bêta-2-mimétiques, les anticholinergiques gardent leur acticité et leur efficacité avec l’âge. Ils ont donc leur place dans le traitement de l’asthme du sujet âgé et particulièrement dans certains cas difficiles où la distinction asthme vieilli/ BPCO reste aléatoire. Théophylline et dérivés En déclin croissant depuis 20 ans, la théophylline s’avère d’un maniement difficile du fait de sa toxicité neurologique et cardiovasculaire. Le risque est accru chez le patient âgé : à théophyllinémie égale, les patients de plus de 75 ans ont un risque cardiovasculaire multiplié par 16 par rapport à un asthmatique de moins de 25 ans [50]. De plus le catabolisme de la drogue est modifié sous l’effet de traitements concomitants ou du fait d’affections associées, fréquentes chez le sujet âgé (insuffisance cardiaque congestive, insuffisance hépatique...). Ces données joint à un index thérapeutique étroit doivent Traitement de fond Chez le patient âgé, la composante allergique est plus réduite. Cependant l’identification d’un ou de plusieurs allergènes doit inciter à mettre en œuvre les mesures d’éviction adéquate, en prenant garde notamment aux allergènes domestiques (acariens, squames d’animaux, moisissures). Réduire la charge allergénique reste à tous âges un préalable indispensable dans l’asthme allergique. Par contre l’âge est une contreindication formelle à l’immunothérapie spécifique ; elle est inefficace et exposerait en cas d’accidents anaphylactiques à un risque sans commune mesure avec le bénéfice supposé. Les difficultés de mise en œuvre du traitement chez l’asthmatique âgé Si le schéma thérapeutique général diffère peu de celui de l’asthmatique jeune, toute une série d’événements complique la prise en charge de l’asthme du sujet âgé : – la coexistence de tares viscérales associées. Elles rendent plus difficiles l’identification de l’asthme (insuffisance cardiaque congestive, BPCO, insuffisance hépatique, maladies autoimmunes...) expliquant le retard au diagnostic. Certains traitements comme les bêta-bloqueurs administrés par voie générale mais aussi par collyre sont capables de déséquilibrer l’asthme et peuvent constituer l’un des facteurs de décompensation de l’asthme du sujet âgé parmi tant d’autres (tableau II) ; © 2003 SPLF, tous droits réservés 101 F. Radenne et coll. Tableau II. Facteurs de décompensation de l’asthme du sujet âgé. Références 1 1. Infection des voies respiratoires supérieures et inférieures (++++) virus pneumotropes, Chlamydia pneumoniae (?), autres... 2. Allergènes domestiques (++++) souvent sous estimés à cet âge 2 3. Reflux gastro-œsophagien 4. Aspirine et AINS 5. Irritants (fumées, peintures, aérosols domestiques...) 6. Additifs alimentaires (conservateurs, antioxydants) 7. Bêta-bloqueurs (+) à usage systémique ou usage local (collyres) 8. Comorbidité (++++) 3 4 Insuffisance cardiaque congestive, BPCO 5 – la mal-observance du traitement. Elle tient à 2 faits indissociables : la mauvaise perception de la dyspnée ou sa négation pure et simple (la gêne respiratoire étant considérée comme un simple stigmate du vieillissement) et une compréhension ou une mémorisation incomplète du schéma de traitement. Ceci devrait conduire à une simplification des propositions de traitement : plus qu’à tout autre période de la vie, il semble logique de préconiser le recours aux associations fixes (salmétérol/ fluticasone ou formotérol/budésonide) qui devraient sur ce terrain particulier aider à la bonne observance ; – la nécessité d’un programme éducatif avec, au premier chef, la rédaction d’un plan d’action écrit. Conclusions L’asthme chez le sujet âgé pose de difficiles problèmes à la fois diagnostiques et thérapeutiques. La première difficulté est l’identification de la maladie asthmatique : la fréquence d’antécédents respiratoires, le tabagisme, l’exposition au cours de la vie professionnelle à différents polluants expliquent les difficultés à bien distinguer asthme et bronchopneumopathies chroniques obstructives. La difficulté est encore renforcée par le fait que la composante allergique fait souvent défaut dans l’asthme à début tardif. La deuxième difficulté concerne le suivi de ces patients. L’exploration fonctionnelle respiratoire est plus délicate à réaliser du fait des altérations naturelles du système bronchique mais aussi d’une relative irréversibilité du trouble obstructif. Un autre écueil tient aux difficultés de compréhension du schéma thérapeutique mis en œuvre. Il est essentiel de proposer à l’asthmatique âgé un schéma thérapeutique simple dépourvu autant qu’il est possible d’effets secondaires en accordant une particulière attention au maintien d’une qualité de vie convenable laquelle apparaît dans de très nombreuses études comme étant « la plainte majeure » de l’asthmatique âgé. 102 Rev Mal Respir 2003 ; 20 : 95-103 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 Broder I, Barlow PP, Horton RJM : The epidemiology of asthma and hay fever in a total community, Tecumseh, Michigan. II. The relationship between asthma and hay fever. J Allergy 1962 ; 33 : 524-31. Yunginger JW, Reed CE, O’Connell EJ, Melton LJ, O’Fallon WM, Silverstein MD : A community-based study of the epidemiology of asthma. Incidence rates, 1964-1983. Am Rev Respir Dis 1992 ; 146 : 888-94. Burr ML, Charles TJ, Roy K, SeatonA : Asthma in the elderly: an epidemiological survey. Br Med J 1979 ; 1 : 1041-4. 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