De MAI 68 à nos jours séance 2

Transcription

De MAI 68 à nos jours séance 2
De 1968 à aujourd’hui
portée et limites du
mouvement social
séance n° 2
Avec la participation de :
•
•
•
•
Bénédicte Goussault
Roger Martelli
Gustave Massiah
Stéphane Rozès
• Pierre Zarka
• Francis Sitel
• Serge Guichard
• Alain Vermeersch
Sociologue Alter Citoyenne
Historien ; co-directeur de la revue «Regards»
Mouvement Altermondialiste
Sondeur-politologue et enseignant à Science-po
Animateur de l’Observatoire
Critique communiste
Militant communiste
Militant communiste
1
Bénédicte Goussault ; sociologue ; Alternative Citoyenne.
1968-2008
1968 s’inscrit dans une période longue 1962/1974 que l’on peut penser de la
décolonisation à l’élection de Giscard 2 hauts faits historiques et politiques
?les limites et les manques qui peuvent expliquer l’avènement du libéralisme ensuite…
D’où je parle : 20 ans en 2008
Etudiante en droit ! !à Assas ce qui était peu confortable !
Au PSU un peu plus tard
Aujourd’hui alternative citoyenne, différentes associations et militante pour la
participation politique des non partitaires
Soutien aux sans papiers, Palestine..
Mon hypothèse est que, parallèlement à la période contemporaine 2001-2008 ( cf. thèse
de D.Eribon) la société, -ou peut être faut il dire la gauche ?-n’a pas su passer « de la rue aux
urnes » ; c’est à dire des mouvements sociaux à la politique institutionnalisée. Ceci à quelques
nuances près que je tacherai d’analyser. Le terme : « société » désignant ici les acteurs, aussi
bien sociaux que politiques.
Ceci ne signifie pas que « la rue » n’ait pas été politique, au contraire, elle l’a été très
fortement mais le passage à la politique institutionnelle ne s’est pas fait. Pourquoi ?
En effet « 68 » (pour le dire vite), se caractérise par la place centrale de la rue et de la
parole libérée , et par l’efflorescence et la dynamique de mouvements sociaux de tous ordres,
mouvements sociaux qui partent de groupes de base (étudiants, femmes, immigrés ou
ouvriers…) plus souvent que des organisations qu’ils débordent d’ailleurs largement ;
mouvements sociaux qui rassemblent et mobilisent très largement ; mouvements sociaux qui
s’emparent de la rue qui devient le théâtre de la vie sociale et politique ; pour preuve les
comités d’action (cf. la liste des 29 comités… in 68 une histoire collective sous la direction
de M.Zancarini- Fournel et P.Artières) on voit même des comités de défense de la Région
Parisienne ! ! Le terme de comité d’action est révélateur : ni parti, ni organisation syndicale.
Travailleurs, femmes, immigrés, étudiants (UEC), écologistes…même les gaullistes
défilent dans la rue ! (cf. les mouvements sociaux A.Touraine )
-les jeunes et principalement les étudiants sont un des fers de lance de la contestation et
représentatifs de ces mouvements politisés mais qui ne débouchent pas ensuite sur l’action
politique.
Ils sont une génération nombreuse d’après guerre et dans un conflit de générations dont l’une
revendique et l’autre est au pouvoir, détient le pouvoir politique, mais sera dépassée par les
évènements
La face politique du mouvement est liée à la guerre d’Algérie, au Vietnam, à l’Amérique
latine et à la révolution chinoise. Comme des combattants « vietcongs » ou des guérilleros
d’Amérique latine !(B.Brillant à propos des gauchistes in 68 une histoire collective cité).
La contestation étudiante a pour première cible la réforme Fouchet, et les conditions de vie et
de travail à l’Université, la liberté sexuelle…etc. Collectifs et comités d’action fleurissent et
les organisations syndicales l’UNEF, le SNESUP, et l’UEC principalement sont présentes dès
le début du mouvement. Le mouvement est politisé et se politise notamment en lien avec les
2
travailleurs ; par exemple la manifestation du 13 mai qui a notamment comme slogan : »10
ans c’est trop » contre De Gaulle.
L’incompréhension et/ou la rupture avec le pouvoir s’interprète, entre autres, dans les
discours de Pompidou qui parle le 14 mai « de minorités agissantes » quel mépris ! puis le 25
mai de « guerre civile »
Les leaders de ce mouvement étudiant n’auront cependant aucune part dans les partis et
organisations politiques après 68 ! !
Le plus paradoxal est que l’UEC même qui a été très active ne pourra pas faire le lien avec le
PC qui lui-même n’a pas pris la mesure du phénomène et n’a pas su le relayer politiquement.
-le mouvement anti nucléaire et le mouvement des femmes subissent à peu près le même
traitement si ce n’est que R. Dumont se présente à l’élection présidentielle où il fera 1 ,3% ! !
et que le MLF obtiendra les votes de lois contre l’autorité paternelle, pour la contraception et
l’avortement . SimoneVeil courageuse défenseuse de la loi en 75 n’avait cependant pas fait
partie des mouvements féministes de 68.
-Même constat à propos des mouvements d’immigrés, les partis politiques n’ont pas repris
les revendications de la FASTI et de l’extrême gauche contre les circulaires MarcellinFontanet contre la libre circulation, qui exigent carte de séjour, logement et travail pour la
régularisation des immigrés ; (On en est encore là d’ailleurs aujourd’hui même si quelques
uns au PS ou au PC défendent les sans papiers à titre personnel.
-les grèves :(on assiste à la grève générale la plus longue et la plus importante de l’histoire du
mouvement ouvrier) et les occupations d’usine sont légions, les comités d’action se déploient
chez Lip, (l’autogestion avec un Piaget exemplaire) ; Renault et Peugeot, SNCF, Sud
aviation ; le Larzac un peu plus tard (en 73) chez les paysans.
Les occupations d’usine sont (me semble –t- il) significatives car peu habituelles dans les
pratiques syndicales : la base, comme on dit, c’est à dire la masse des ouvriers non qualifiés
peu reconnus par les organisations syndicales, les déborde.
Les interventions policières et leur violence (ex. le 3 mai à la Sorbonne, G. Marchais parle
de « groupuscules extrémistes, et le 10 mai à paris nuit des barricades)) mettent en cause le
sens et la place de l’Etat dans une société qui se dit démocratique. Il y a rupture, mais il y a
aussi affaiblissement des institutions et crise des pouvoirs.
Les partis politiques / « les gauchistes »
Les rapports entre eux révèlent bien le problème des rapports de 68 au politique, et
notamment aux institutions politiques. Le relations entre gauchistes et partis politiques signent
autant l’impossibilité (ou l’incapacité) des mouvements « gauchistes » à passer à la politique
institutionnalisée, que des politiques notamment les partis (P .C. en particulier à gauche, la
SFIO puis le PS ensuite) à prendre en compte ces revendications.
La rupture et l’incompréhension apparaissent y compris dans l’échec de la gauche aux
législatives suivantes et on peut se poser la question : et si les partis de gauche avaient repris
les revendications des soixante-huitards? ? ?
C’est peut être la caractéristique des révolutions ? ou de ce moment révolutionnaire très
particulier que fut 68 comme l’écrit O. Mongin dans la revue Esprit « mise en suspens de la
révolution et moment de suspension historique »
3
Les « Gauchistes »
Terme péjoratif chez Lénine en 1920 contre les courants de gauche de l’internationale
communiste, repris en 68 d’abord par le PC puis par la presse et l’opinion ; il désigne une ou
des gauches altermondialiste, anti capitaliste, antiparlementaire et anti électoraliste .
Une nébuleuse (comme aujourd’hui , c’est intrinsèque) les libertaires ; léninistes, maoïstes,
trotskistes se réclament du marxisme révolutionnaire donc malgré tout d’une culture
communiste plutôt bolcheviste mais ils ont le sentiment d’une trahison du PC …
Leur objectif : la révolution « une mystique de la révolution » ce qui n’a pas de commune
mesure avec l’élaboration du programme commun dans lequel s’investissent les partis
Les gauchistes ont investi le mouvement des masses et la démocratie directe (les comités
d’action) : on peut parler de « gauchisme culturel » !prison , armée , église, rapports H.F.
écologie, sexualité , éducation : « tout est politique »
Les rapports entre gauchistes et partis politiques et le pouvoir s’illustrent par la dissolution
des groupes « gauchistes » et interdiction de la GP et LCR en Juin 68 plus les loi anticasseurs
(Marcellin) : ils signent la rupture encore une rupture entre les mouvements de 68 et le
politique !
les organisations syndicales, elles mêmes, peinent à accompagner les mouvements sauf
des personnalités comme Piaget ; la CFDT est plus attentive que la CGT aux revendications
des jeunes, des femmes, des immigrés mais un hiatus se creuse aussi entre les bases des
grévistes ou étudiants, et les leaders syndicaux.
La CGT fut surprise, elle fut très hostile aux « gauchistes », aux comités d’action, étudiants
/travailleurs, ce n’était pas sa culture, elle ne pas participe à la manifestation de Charlety de
UNEF, PSU,CFDT , SNESUP tout ce qu’elle conteste le 27 mai. C’est « un compromis
manqué » (M.Zancarini-Fournel in 68 une histoire collective cité) elle est par contre très
active dans les négociations de Grenelle : elle sera huée par les ouvriers qui refusent les
accords de Grenelle. Elle prend l’initiative de la manifestation du13 mai qui prit une
dimension politique contre le pouvoir gaulliste. La rupture et la lettre de Barjonet à Séguy
« démission motivée par la façon dont le bureau confédéral et toi plus personnellement avez
freiné le plus considérable mouvement populaire que la France ait connu… sauvant ainsi le
pouvoir gaulliste aux abois »… Elle accompagne les grèves mais ne peut les contrôler ni les
transformer
Que font les politiques et notamment les partis de gauche ? le PC, la FGDS ? ?
On a l’impression que pendant que les « enfants » jouent dans la rue, les politiques eux
s’occupent de choses sérieuses : grenelle, le programme commun, les élections !
Significatif : Aux élections législatives de juin 68 le PSU n’aura aucun élu !
EN mai 1974, Giscard s’engagera à tenir compte des changements de la société : de la
place des femmes (F.Giroud à la condition féminine ! !) aux mesures en faveur des jeunes
(majorité à 18 ans).
Les partis de gauche ont été surpris et irrités par l’irruption des mouvements de 68 sur la
scène politique, ils n’ont pas compris, n’ont pas réellement ni concrètement pris en compte les
mouvements, les luttes et les revendications de la rue ; la politique reste l’apanage des partis,
pas de participation des autres acteurs, la démocratie participative n’est pas encore entrée
dans les mœurs (mentalités) des politiques, toujours tenants de la démocratie représentative, la
leur.
4
Union de la gauche et programme commun restent dans l’ignorance des mouvements
sociaux et sont plutôt marqués par les enjeux électoraux et les rapports de force entre les deux
composantes PC/PS: l’union de la gauche ne dit pratiquement rien sur les luttes de 68.
Le PC avait déjà fait une sorte d’aggiornamento en 65 en soutenant F. Mitterand à
l’élection présidentielle ; très hostile à la nébuleuse PSU, gauchistes , étudiants, CFDT ;
contre Cohn Bendit, les « pseudo révolutionnaires », et les « groupuscules ».
Les rapports avec les universitaires sont difficiles ; la lutte pour le droit des femmes est
considérée comme une lutte secondaire par rapport aux luttes de classes. Le printemps de
Prague déstabilise le parti communiste ; l’UEC est en difficile position d’équilibre instable,
non relayée par le PC
Le PS avec des slogans comme « changer la vie » ou « faire de la politique autrement » se
renouvellera en 74 avec l’arrivée du PSU, de la CFDT, et des associatifs; et plus tard, 1977, il
tentera de récupérer des militants autour des droits des femmes, et/ou du nucléaire par
exemple.
Il y a rupture avec ce que l’on appellera une « deuxième gauche » plus autogestionnaire
(Rocard en 79). Le PSU pourrait être le symbole de cette dichotomie entre la rue et les urnes,
il est, en effet, probablement le plus en phase avec les mouvements de 68 ( conflits du travail
et à l’université en lien avec l’UNEF et la CFDT, LIP , les manifestations du 13 mai et de
Charlety le 27, mais aussi le silence de Mendès France, puis son départ pour une
reconstruction de la gauche! ! ! Cette deuxième gauche aurait pu être une alternative
politique, mais elle signe l’échec du politique, elle ne capitalisera pas cet atout et ne percera
pas politiquement, ni au gouvernement, ni au parlement « faute d’avoir pu réussir à
transformer la politique elle même, ses pratiques, ses institutions, sa morale, questions qui
travaillaient pourtant en profondeur le parti. » 3,66% aux présidentielles pour Rocard, 1,98
aux législatives de 73 qui iront vers le PS entre 71 (Epinay) et 74 (Rocard).
Né en 1960 le PSU est un parti jeune ; Rocard et Mendès (élu à Grenoble) M.Heurgon.
H.Bouchardeau écrit: « si je suis secrétaire générale c’est parce que ce parti n’a aucune
chance d’arriver au pouvoir » ! ! !
Des fortes ressemblances avec aujourd’hui : nombreuses luttes dispersées, non prise en
compte par les partis de gauche ; des gauchistes ou gauches anti libérales attentives mais
divisées et en difficulté d’accès au pouvoir et aux politiques institutionnelles
5
Roger Martelli
Depuis très longtemps, ce qui m’intéresse dans le mouvement de mai 68, est l’existence
d’un double paradoxe.
Le premier paradoxe est qu’il s’agit d’un mouvement social d’une ampleur sans
précédent dans l’histoire sociale française et qui se produit, non pas dans un contexte de crise
comme cela avait été le cas en 1936, mais à l’intérieur d’une longue phase de croissance
exceptionnelle, celle des « trente glorieuses ». Comme la révolution française qui se produit,
non pas à l’issue d’un siècle détestable comme l’avait été le 17ème siècle, mais dans un siècle
plutôt dynamique, plutôt progressif du point de vue générale des conditions de la production
et de la vie économique.
Le deuxième paradoxe est que ce mouvement exceptionnel (entre 6 et 8 millions de
grèvistes sur une population active à l’époque de 22 millions), sans équivalent dans l’histoire
sociale de notre pays, débouche sur une victoire de la droite et sur l’amorce d’un déséquilibre
à gauche. Dans le siècle qui avait précédé, tous les mouvements de radicalisation, social et
politique, s’étaient accompagné dans le champ politique par un renforcement de la
composante la plus à gauche. Cela a été le cas pour le radicalisme du dernier tiers du XIXe
siècle, quand le radicalisme incarnait la gauche du parti républicain, puis pour le socialisme
du début du XXe siècle. Cela a été le cas, autour de 1936, du PCF. De 1945 à 1978,
l’hégémonie à gauche est du côté de sa composante présumée la plus à gauche. Or, à l’issue
de 1968, ce qui se met en place dans la décennie qui suit, c’est en sens inverse une
restructuration du champ politique qui se fait au bénéfice du parti socialiste. Certes d’un parti
socialiste qui, lui, a compris la charge de radicalité et de renouvellement que portait ; en tout
cas, d’un Parti socialiste qui recueille les fruits de la radicalisation de toute la période 19621974. Au fond, la véritable traduction politique de 1968 c’est 1981, avec le triomphe du parti
socialiste. Deux ans après c’est le tournant de la rigueur, sur lequel l’ « utopie » de 1968 vient
échouer…
Voilà le double paradoxe qui me paraît être la question des questions de mai 68 et je
pense qu’entre les deux il y a une relation. 1968 c’est une vraie rupture de légitimité qui se
fait en l’espace de quelques jours, de quelques semaines, à partir de l’impulsion du
mouvement étudiant. Rupture de légitimité. Ce qui paraissait alors aller de soi, l’ordre
dominant, les idées reçues… d’un coup se trouvent remis massivement en question par ce
mouvement social exceptionnel. Cette rupture de légitimité se fait à l’issue d’un
bouleversement ramassé sur un laps de temps très court. On dit parfois que la société
française a plus bougé entre 19’5 et 1976, pendant trois décennies que dans le siècle et demi
qui a séparé la Révolution française de la Libération de la France en 1945. Et c’est vrai, en
l’espace de trois décennies, massivement la France bascule du côté de l’urbanisation, du côté
de l’industrie et des services dominants, voit le phénomène de la féminisation de l’activité, de
la salarisation et la modification des formes non seulement sociales mais même de sociabilité
anthropologiques, une évolution, un bouleversement sans précédent. Ce bouleversement
appelle la recherche du neuf. Ce qui caractérise les années 60, c’est la recherche de cadres
nouveaux pour penser une réalité sociale révolutionnée. Pendant toute la période des sixties,
on cherche des modes de pensée qui s’écartent des logiques installées, des grandes théories,
des grands systèmes anciens. On observe cette recherche passionnée du côté des disciplines
scientifiques avec l’émergence de la nouvelle histoire, de la linguistique, de la psychanalyse,
de la sociologie etc. On retrouve la même chose dans à peu près toutes les sphères culturelles,
où explosent les tentatives d’élaboration de formes neuves, à partir de médias anciens ou
6
nouveaux qui marquent massivement les représentations, notamment dans les nouvelles
générations numériquement expansives.
En bref, la passion du nouveau éclate partout et, sur cette base de remise en cause
généralisée, on voit se développer deux types de demandes. Il y a pour une part des
demandes sociales que l’on peut dire de répartition classique, c’est à dire l’exigence à un
moment donné d’une meilleure répartition des fruits de la croissance, éventuellement à
l’intérieur du système, en utilisant les mécanismes existants. Mais on voit aussi dans les
années 60 pousser des demandes au-delà de la simple demande de répartition, des demandes
de sens des activités sociales ; c’est à dire des demandes qui portent non seulement sur la
répartition des fruits de la croissance, mais sur les mécanismes mêmes de cette croissance.
Une croissance de quoi ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Décidée par qui ? Ces questions de sens
peuvent aller jusqu’à la remise en cause du système. Dans cette période des années 60, les
demandes sociales se font à la fois dans le système et dans sa remise en cause. Et s’il y a
culturellement une dominante, elle est plutôt à la radicalisation des comportements politiques.
Ces années sont de politisation accentuée, avec une hausse de la participation électorale. Et
dans ce contexte, une certaine translation s’opère vers la gauche, sous la forme de la gauche
traditionnelle comme sous celle du « gauchisme ». Dans les mouvements de jeunesse, comme
dans le premier tiers-mondisme, s’incruste l’idée que de nouveaux modèles de développement
pouvaient se substituer à celui du capitalisme dominant.
Bouleversement social, anthropologique même, et radicalisation politique : les bases sont
installées d’une rupture de légitimité qui stimule la révolte étudiante et débouche sur un
mouvement social exceptionnel. Le problème est que, à la différence de 1936, ce mouvement
social est devant des besoins inédits d’unification. Le mouvement de 36 était –j ’allais dire :
naturellement – unifié parce que c’est d’abord un mouvement ouvrier appuyé avant tout sur
l’expérience de la grande industrie mécanicienne qui colore la totalité du mouvement. 1936
n’est pas qu’un mouvement ouvrier, mais il est d’abord un mouvement ouvrier. Dans le cas de
68, on a un mouvement où il y a certes des éléments d’unification, les développements de
culture de masse des années 60, les phénomènes générationnels qui traversent aussi bien la
jeunesse scolarisée que la jeunesse ouvrière.
Mais il y a aussi une hétérogénéité constitutive du mouvement de 68. Il faut la regarde
d’un peu plus près au risque de simplifier (mais ensuite il est toujours possible de
complexifier). Le mouvement de 68 commence par une impulsion de la jeunesse scolarisée,
qui joue le rôle de déclencheur et qui donne sa coloration culturelle au mouvement ; il se
poursuit avec un mouvement social qui n’est plus simplement un mouvement ouvrier mais est
profondément salarial, très au-delà du monde ouvrier. Mais on peut aller encore plus loin, car
il n’y a pas que la dualité du mouvement scolarisé et du mouvement social. Il y a une autre
dualité.
D’une part, Mai 68 continue le « vieux mouvement ouvrier », qui culmine dans la
revendication salariale et qui est à la fois une demande de répartition et de responsabilisation,
sous la forme notamment d’une exigence d’intervention qui va nourrir la thématique
autogestionnaire notamment des années 70.
D’autre art, il y a dans 68 quelque chose qui déborde le mouvement ouvrier classique et qui
va se développer dans les années suivantes, au travers de ce que l’on a appelé les nouveaux
mouvements sociaux. Féminisme, écologie politique, autogestion etc. qui ne sont pas
nécessairement dominants à l’intérieur de 68, mais qui sont en train de germer. Disons-le
d’une autre manière : dans le mouvement social de mai 68, on trouve à la fois la demande
« sociale » classique et la demande que l’on dira plutôt « sociétale », qui porte sur les rapports
sociaux eux-mêmes, sur les rapports individuels et qui amène à d’autres définitions du rapport
entre collectif et individu, c’est à dire quelque chose qui oblige en même temps à penser le
7
« nous » classique du mouvement ouvrier et l’aspiration au « je » qu’à nourri toute la
croissance y compris la croissance culturelle des années 50-60. On a donc un mouvement qui
est un mouvement de potentialités, qui est un mouvement qui porte des éléments d’unification
mais cette unification n’est pas une donnée en soi. Elle nécessitait d’être travaillée et
notamment sur le terrain politique. Et c’est là que se situe le problème crucial qui a été évoqué
par B. Goussault. Alors que le mouvement de 68 appelait à un formidable d’unification de
toutes ces demandes qui d’une manière ou d’une autre interrogeaient le mode de
développement capitaliste de la croissance, alors que ce mouvement demandait un travail
politique d’unification, les institutions politiques se sont trouvés à un moment donné en
décalage par rapport à cette exigence d’unification. Le socialisme classique n’est pas en état
d’exprimer cette demande politique. Le parti communiste commence à peine à essayer de
surmonter son retard à « l’allumage » de la déstalinisation de 1956. Il cherche à se
moderniser, mais il le fait à l’intérieur d’un mode de conception de la transformation sociale
qui est structurée autour d’une thématique « radicale-keynésienne » qui est celle du
programme commun de gouvernement. À la demande d’actes concrets et de sens que porte
68, le PC répond par la logique du programme commun, et donc d’une réorientation des
mécanismes de la croissance pilotée par l’État. Au fond, en disposant de cet outil politique et
intellectuel, le PCF est plutôt à l’aise avec la dimension sociale classique de 68 mais
totalement pris à contre pied par les formes nouvelles d’exigences qui se sont trouvées
culturellement accolées au « gauchisme » que le PC récuse en bloc et avec violence. Quand à
l’extrême gauche, elle est à l’aise avec le côté perturbant, révolutionnaire, radical qu’exprime
le mouvement de 68, mais répond à cette exigence de radicalité avec les souvenirs classiques
des révolutions des 19ème et du 20ème siècle. Eventuellement modernisé par les formes les plus
récentes, le modèle de la Chine qui se veut un substitut du soviétisme en crise, le modèle
castriste qui nourrit pour une part certain enthousiasme etc.
Au total toutes ces réponses s’avèrent à un moment donné incapables au fond de répondre
à la question des questions : comment, de ce mouvement qui est à la fois potentiellement uni
et fondamentalement divers et hétérogène, comment à partir de cette diversité construire du
commun sur le terrain du projet transformateur ? Comment unifier ce qui ne l’est pas
spontanément, ce qui obligeait à un travail remettant en question les habitudes les plus
ancrées, y compris celle qui sépare de façon absolue le champ du social et celui du politique.
Tout cela ne se fait pas en 1968. Le décalage produit cette sorte de divergence entre 36 et 68.
En 1936, il y a une traduction politique de l’impulsion sociale dans l’anti fascisme, la
résistance et la restructuration de la gauche française. En 1968, cette « traduction » politique
ne s’opère pas. Et pour une part nous ne sommes pas sortis de cette absence de réponse. Au
fond depuis quelques années, qu’est-ce que nous avons sur la base de la crise profonde du
sens de la vie sociale et des mécanismes du système ? On voit une des formes de retour de la
combativité sociale et de la radicalisation politique qui s’observent à partir du milieu des
années 90. Sur cette base là, on voit se développer des attentes et des demandes qui
s’expriment sur le terrain social et qui sont à la charnière du social et du politique, avec par
exemple l’émergence du mouvement altermondialiste. Mais cette demande nouvelle n’est pas
traitée explicitement dans le champ proprement politique.
De ce décalage, naît à un moment donné quelque chose qui nous conduit dans une
impasse, éclatante en 2007 et dans laquelle nous sommes encore enfermés. Pour n’avoir pas
véritablement compris ce qui se passait en 1968, ce qui était en quelque sorte l’exigence
politique que portait 1968, pour ne pas l’avoir suffisamment réfléchie, pour une part nous
nous trouvons aujourd’hui devant une même situation de carence avec des risques peut-être
encore plus grands. Car ce qui est en jeu, c’est le dynamisme du mouvement social lui-même
et le devenir même de la gauche française dans le moment contemporain.…
8
Gustave Massiah : mouvement altermondialiste.
Du social au politique.
Le rapport entre le social et le politique est une des insatisfactions par rapport à Mai 68.
Mais peut-être aussi faut-il réinventer ce rapport entre social et politique. Ce que Mai 68
démontre, c’est qu’il est beaucoup plus complexe que ce que nous avions imaginé et que
nous imaginons encore. On vit un peu sur une hypothèse : le social progresse, il passe le
ballon au politique qui marque. On dit que cela a marché comme ça en 36. Oui si on s’arrête
en 36. Si on inclût 39 on ne peut pas dire que ça ait complètement marché, du moins comme
modèle achevé d’une révolution. Il faut partir du principe que, à la limite, toutes les
révolutions sont inachevées. Il n’y a pas de révolution achevée. Aucune révolution n’arrive à
résoudre tous les problèmes de la société et aucune ne peut créer une situation irréversible.
Toute révolution met en avant un certain nombre de propositions de dépassement. Et puis, elle
s’arrête parce que, comme disait Berlinguer, sa force propulsive s’épuise. A ce moment, tout
ce qu’il y a de réactionnaire, de conservateur, et toutes les forces de reproduction de la société
entrent en action. Et on affecte à l’échec de la révolution la reprise de la réaction. Alors que ce
qui marque l’apport d’une période révolutionnaire, c’est ce qui reste malgré la période de
réaction qui suit. Comme par exemple en 36, avec les avancées sociales qui deviennent
pérennes. De plus, l’analyse des révolutions ne peut pas être appréciée dans les périodes de
restauration qui suivent toute période révolutionnaire. Imaginez-vous, après la révolution
française, et pendant la restauration en 1815, quelqu’un qui affirmerait : « vous savez cette
idée de république, ce n’est peut-être pas idiot ». Ainsi, après 1989, de l’idée du socialisme.
De la même manière après 68, en 69 ou aujourd’hui, quelqu’un qui affirmerait que l’on peut
révolutionner la vie quotidienne et la société. …Rappelons nous le proverbe africain : « si les
lions avaient leurs historiens et bien les histoires de chasse ne seraient pas toujours à la gloire
du chasseur ». Une des chances de la commémoration du quarantième anniversaire, c’est
l’offensive de Sarkozy contre l’esprit de 68 !
J’ai travaillé sur 68 pour le Dictionnaire Larousse sur Mai 68, et je me suis rendu compte
que tous les dix ans les commémorations de 68 diffèrent largement ; elles dépendent de la
situation au moment de la commémoration. Parce qu’elles répondent toujours aux questions
qu’on se pose à ce moment là. Et la commémoration actuelle, elle est marquée brutalement
par une réaction assez inattendue, c’est le retour de la peur de la bourgeoisie alors même
qu’elle paraît installée sans crainte au pouvoir. Une partie de la bourgeoisie se dit qu’on
n’avait pas prévu 68. Et maintenant avec toutes les politiques brutales qui sont imposées, ne
risque-t-on pas une surprise, un imprévu brutal comme en 68 ?
Qu’est-ce qu’il y avait de vraiment fondamentalement nouveau en 68 qui reste encore
nouveau aujourd’hui ? Non pas le changement complet de la société, mais l’affirmation d’une
volonté de le faire et l’ouverture de voies nouvelles de changement social. J’insisterai sur
deux questions : comment une partie des propositions apparues en 68 se retrouvent dans le
mouvement alter mondialiste aujourd’hui ? et qu’est-ce que 68 nous apprend sur les périodes
de ruptures dans le changement social ? Mai 68 a été un événement au sens fort du terme, une
irruption qu’on n’attendait pas et qui ouvre des nouveaux avenirs qui n’étaient pas non plus
attendus. Mais la période révolutionnaire ne se limite pas à mai 68. Bénédicte proposait la
période 62-74 ; elle a raison si on part en France de la question des représentations des forces
politiques et des institutions. 62, avec la fin de la guerre d’Algérie, le gaullisme, et 74 avec la
succession de de Gaulle par Giscard. Si on part des mouvements sociaux et citoyens, je
9
proposerai la période 65-73. Cette période se termine après 73, en France avec Lip et le
Larzac qui sont les deux mouvements de masse qui concrétisent l’idée de l’autogestion, et
l’idée des travailleurs paysans et puis 65 parce que c’est le moment dans lequel apparaît dans
le monde toute une série de phénomènes, d’éléments nouveaux qui marquent une rupture avec
l’évolution de la société telle qu’elle fonctionne.
A partir de 73 aussi, l’échec d’un mouvement social capable de transformer la société en
profondeur se traduit notamment, dans beaucoup de pays, par l’émergence de luttes armées.
C’est, d’une certaine manière, un retour à une démarche plus classique celle des luttes armées
qui paraissaient une des conditions des grandes révolutions. C’est cette période 65-73 qui est
passionnante. Elle est mondiale. Et toutes les révolutions, les périodes de grandes ruptures
sont des périodes qui se développent dans le temps et dans l’espace. Et en général, toute
période révolutionnaire commence par une révolution des idées, par le changement des idées.
Et les idées n’ont pas de frontières. Elles se développent dans le monde. Ce qui est
passionnant, et là cela commence plutôt en 60 quand on regarde la circulation des idées, tout
ce qui va être le changement profond va commencer dès 1960. Il y a plein d’idées nouvelles
qui vont surgir dans la pensée mondiale. Les idées nouvelles partent des analyses critiques
des changements profonds qui sont issus du fordisme et du keynésianisme dans la
recomposition des classes sociales. Il y a une floraison de travaux et de réflexions sur les
nouvelles formes de luttes ouvrières, de réponses ouvrières ; sur la remise en cause de la
hiérarchie, de la non démocratie dans l’entreprise etc. Un autre courant, celui de Socialisme
ou Barbarie propose de penser de la même manière le totalitarisme soviétique et le
totalitarisme capitaliste. Il y a aussi la redécouverte du rapport entre l’individuel et le collectif
qui va prendre la forme notamment du rapport entre deux continents de la pensée qui
s’observaient avec une grande méfiance : le marxisme et la psychanalyse. Un des auteurs qui
va le plus marquer 68 c’est Marcuse. En 63 les étudiants allemands décident de créer une
nouvelle université. Ils occupent une université et ils font le programme d’une nouvelle
université ; c’est bien avant le 22 mars 68 à Nanterre. Marcuse est là pour discuter avec eux
de ce que doit être le programme d’une nouvelle université qui renouvelle la pensée de ce
point de vue et on le retrouve dans beaucoup d’autres endroits.
Beaucoup de ceux qui vont ensuite développer après 68 un renouvellement de la pensée
comme Foucault, Deleuze, Bourdieu vont partir de là pour explorer de nouvelles voies parce
qu’il y a eu une libération dans la pensée. Il y a eu un mouvement social qui est la
conjonction, la convergence entre un mouvement sociétal et le mouvement ouvrier. Il s’agit
d’une représentation ouvrière adoptée par un mouvement salarié et syndical. La conjonction
avec la révolution de la pensée irrigue ce nouveau mouvement social. Et cette pensée ne
s’exprime pas que dans la philosophie et dans les sciences sociales. Elle s’exprime à travers
un bouillonnement extraordinaire, artistique, culturel qui explore ces nouvelles voies. A la
suite du surréalisme, à travers ce qui se passe au niveau du théâtre (Vilar …), du cinéma, de la
littérature. Une révolution ne peut se limiter à un bouleversement institutionnel au sens des
changements des institutions. Henri Lefebvre écrit son livre sur la vie quotidienne sous la
révolution française ; la vie quotidienne est un élément de connaissance et de savoir. La
contestation de la consommation, c’est en fait la question de l’aliénation, donc la question de
la liberté. Ce qui est tout à fait passionnant dans 68 c’est cette explosion de liberté et d’égalité.
Kristin Ross, historienne de 68, face au déluge de ceux qui voient dans 68 la montée de
l’individualisme, a une très belle formule ; elle dit : en fait 68 c’était la passion de l’égalité.
Reprenez tous les slogans de 68, c’était l’égalité tout de suite. Alors maintenant on nous dit,
Mai 68 c’était en réalité le libéralisme et l’individualisme. Non, c’est l’échec de 68, c’est la
réaction après 68 qui construit l’individualisme et le libéralisme. Ce n’est pas 68.
10
Dans toutes les périodes nouvelles, le mouvement de contestation reprend les questions qui
n’avaient pas été résolues ou traitées dans les révolutions précédentes. Il ne les reprend pas
dans les mêmes termes parce que la société a changé. Le mouvement altermondialiste
aujourd’hui, reprend les trois grands mouvements révolutionnaires. Il reprend la révolution
sociale et populaire, pas seulement ouvrière d’ailleurs, parce que ce qu’apporte par rapport au
stalinisme, au soviétisme, la révolution chinoise, c’est l’idée de la paysannerie
révolutionnaire. Donc il y a élargissement de la question sociale et puis aussi la question des
nouveaux techniciens, des cadres… Sur cette question de la révolution sociale, la grande
question qui est posée en 68 va déterminer beaucoup ce que nous vivons actuellement. C’est
en 68 aussi qu’apparaît le premier mouvement écologiste avec les provos à Amsterdam dès
1960. Et puis la question de l’occupation des quartiers. Le mouvement féministe qui va se
renouveler et réaffirmer que les questions de la domination et de l’oppression ne peuvent pas
être séparés de celle de l’exploitation, mais qu’elles ne peuvent pas leur être subordonnées. La
domination et l’oppression ne sont pas des contradictions secondaires par rapport à
l’exploitation qui seront résolues d’elles-mêmes après la révolution prolétarienne. C’est cette
idée de la révolution avec une avant-garde et un quartier général qui définit les principales
étapes et qui organise les masses pour aller prendre le pouvoir qui explose en 68. Ce n’est pas
comme çà qu’on change la société. Comme cela on peut peut-être conquérir l’Etat, mais
prendre l’Etat ne suffit pas pour changer la société. On retrouve le grand débat stratégique de
la 1ère internationale sur la question de la nature de l’état, du dépérissement de l’état.
La question de l’oppression et de l’aliénation s’impose en 68 comme une question centrale.
Cette idée est présente dans les forums sociaux mondiaux qui sont un espace de convergence
des mouvements. Ce n’est pas la remise en cause de l’importance stratégique du mouvement
ouvrier qui reste un mouvement stratégique majeur, c’est l’idée que la centralité ouvrière,
c’est à dire la subordination au mouvement ouvrier de tous les autres mouvements n’a pas
permis de modifier fondamentalement les sociétés. La deuxième proposition qui s’impose en
68, c’est l’importance de la conjonction entre le mouvement social et un mouvement sociétal..
En France la convergence est réalisée entre le mouvement étudiant et le mouvement
ouvrier et aux U.S.A. la convergence entre le mouvement noir et le mouvement ouvrier. On
voit comment la question des oppressions, de la domination, du racisme etc. sont des
questions tout à fait centrales qui s’inscrivent dans la lutte de classes. On le voit aussi dans
d’autres situations sur la question des libertés, des luttes antifascistes en Espagne. Les
premières grandes luttes anti-franquistes sont portées par le mouvement étudiant dans les
années 70-76. Et puis on le voit aussi à Belgrade. En 68 à Belgrade les étudiants occupent la
fac et inscrivent sur leur grande banderole : A bas la bourgeoisie rouge. C’est en France et en
Italie que se fait la jonction la plus claire entre mouvement ouvrier et mouvement étudiant. La
deuxième grande révolution qui est reprise par 68, c’est la décolonisation. C’est sur le
Vietnam que se fait l’unification du mouvement étudiant mondial. Comme c’est sur l’Algérie
que s’est construit la radicalisation en France et que se construisent de nouvelles formes de
discussion, d’ouverture, de ce que l’on appellera après le gauchisme. Le mouvement
altermondialiste prolonge et renouvelle la décolonisation, le mouvement social et le
mouvement qui est né en 68 : la question des libertés, la question du rapport entre liberté et
égalité. A la fin des années soixante le passage de l’existentialisme au structuralisme marque
le débat d’idées. La pensée de Sartre a rebondi après 68. Il a apporté quelque chose qui est
tout à fait fondamental, c’est que la liberté est situationnelle. Le mouvement de 68 en était
profondément nourri.
Revenons sur les grandes ruptures. Toutes les révolutions commencent sur une base
mondiale, en tout cas au delà des frontières nationales sur de grandes régions dans lesquelles
11
circulent le courants d’idées. C’est quand elle est battue au niveau des idées, quand la réaction
monte que la révolution se retranche au niveau des frontières nationales pour se défendre. On
l’a bien vu avec la révolution de 1789, voire même avec la révolution soviétique. Donc, dans
un premier temps, il y a une explosion, dans un deuxième temps on reconstruit sur des bases
nationales. Aujourd’hui, qu’est-ce qui se passe dans l’évolution des idées ? Le mouvement
altermondialiste est de ce point de vue à l’offensive. Un deuxième élément que le mouvement
altermondialiste a repris de 68, c’est celui de la culture politique. Vous savez comment on
organise les forums sociaux, mondiaux ? Sur la base des activités autogérées. Tous ceux qui le
veulent donnent leurs propositions. Les brésiliens ont inventés un mot « l’agglutination ».
Chaque année, il y a un débat, parce qu’il y a une partie des gens qui dit « Et c’est idiot, il
faut dire quelles sont les grandes idées, celles qui sont importantes et on hiérarchise la
discussion et on organise les débats pour avoir les vraies actions ». Et d’autres disent « mais
pas du tout, chacun dit ce qu’il veut et après on agglutine pour essayer de voir s’il n’y a pas
des choses qui apparaissent et auxquelles on n’avait pas pensé. Ca c’est directement issu de la
manière de penser en 68. On apprend ainsi beaucoup de choses : il y a toujours des
mouvements antisystémiques qui progressent de manière souterraine. Et puis il y a toujours
des restaurations. Et, il n’y a pas de quartier général. Il faut faire avec ça. Finalement, les
accords de Grenelle en 68 ont été conclus après une défaite politique. Une écrasante majorité
de droite, mais le mouvement social était tellement fort, que la droite a dû négocier parce
qu’ils en avaient peur. La bourgeoisie a peur de ce qu’elle ne peut pas comprendre et qui
peut lui échapper. Elle n’a toujours pas compris ce qui s’est passé en 68 et n’arrive pas à se
rassurer complètement en se racontant à nouveau la victoire de l’ordre sur la chienlit, de la
réaction sur la rupture.
12
Stéphane Rozès, sondeur-politologue et enseignant à Sciences-po.
1968 envers de 2008
Je voudrais dans le prolongement des interventions de Roger Martelli et de Gus Massiah
m’interroger sur ce que nous apprend finalement mai 68 et sa postérité.
Je défendrai la thèse que ce qui perdure c’est son illustration du rapport au politique et de ce
qui rend possible le surgissement d’un événement aussi massif.
Ce qui a changé ce sont justement les conditions d’émergence d’un mouvement de cette
nature. Ainsi la relecture de cet événement renseigne de ce dernier nonobstant le jugement à
son égard. En 2008,si les Français jugent 68 positif, l’événement est perçu possible mais ils le
croient pas souhaitable alors qu’avant la présidentielle ils le jugeait possible et souhaitable.
La singularité du moment en 68 renseigne du rapport de la société au politique…au sens
où il englobe tout ce qui fait le commun et le conflit de la Société et qui alors la tient .
On pourrait définir Mai 68 comme la conjonction d’un mouvement de la jeunesse étudiante
qui en est le détonateur, d’un mouvement social qui instaure le rapport de force au travers de
la grève générale ouvrière et enfin la propagation comme une traînée de poudre d’un
mouvement culturel anti- autoritaire dans les différentes sphères de la société : la famille
(contre le pater familias) ,le couple (le macho),l’université (le mandarin) , l’armée (le gradé),
l’usine (le petit chef) ou la vie économique (le patronat paternaliste) et finalement au sein de
la nation dont l’incarnation fut le général de Gaulle. La rapidité avec laquelle le mouvement
rentre dans le lit de la politique avec les élections législatives renseigne en creux de sa nature
politique.
Pour rendre raison de 68 il faut l’inscrire dans le rapport au politique. Les individus et les
groupes sociaux se mettent en mouvement en dépassant les cadres politiques initiaux quand le
virtuel peut peser sur le cours des choses et qu’individus et groupes sociaux s’y projettent
collectivement.
Tel est le passage de l’opinion à la l’action. L’opinion construit un rapport d’appropriation
du monde à partir d’images et de jugements au travers d’un constant compromis entre le
souhaitable et le possible.
Le souhaitable dépend de la vision que l’on a de ses intérêts et de leurs insertions dans une
représentation du rapport aux autres.
La perception du possible est un double mouvement de l’extérieur vers l’intérieur et de
l’intérieur vers l’extérieur. C’est une intériorisation des contraintes collectives et dans le
même temps elle dépend de la capacité à se projeter dans l’avenir.
Chez nous la centralité du politique, son caractère sans cesse reconstruit et l’importance du
fait d’opiner vient de ce que ce compromis entre le souhaitable et le possible est sans cesse
poussé au paroxysme. L’Etat s’étant fait avant la nation, la définition de l’identité individuelle
s’insère dans ce moteur à deux temps qu’est la constitution permanente de valeurs communes
comme dépassement d’une dispute. L’égalité des conditions, en amont de l’égalité dont
parlait Gus, qui fonde cette nécessaire dispute commune à la fois la fonde et l’exacerbe. Cela
explique la soudaineté dans notre histoire politique de la tranquillité à la jacquerie, de
l’apparente léthargie à la révolte ou la révolution.
En 68,quelques mois séparent l’éditorial du Monde : « La France s’ennuie » de VianssonPonté au mouvement du 22 mars, de la grève générale et à la vague bleu des législatives qui
marqueront le brutal reflux politique.
13
La mise en mouvement social et culturel de la Société, qui débordent leurs expressions et
déclenchements manifestes de la part des groupes révolutionnaires ou auto- gestionnaires,
rencontre un latent de la société qui fait converger un souhaitable commun, l’espace de
quelques semaines, anti- capitalisme et anti- autoritarisme .
Les motivations en seront fort diverses mais s’agrègeront dans une remise en cause de
toutes les formes d’autorités verticales pour instaurer un rapport horizontal d’équivalence et
d’échanges au travers d’une prise de parole et d’actes protéiformes.
Le souhaitable du droit individuel au bonheur pour le plus grand nombre semble freiné par
des autorités verticales et des divisions du travail qui semblent devoir céder la place à des
formes d’ auto-organisation de la société pouvant faire l’économie de l’autonomie du
politique au travers de formes de démocratie directe.
Mais pour que le souhaitable soit possible, pour passer des opinions individuelles latentes
aux actions collectives, il y fallait des conditions historiques objectives et l’idée d’un
dépassement commun permettant aux individus et groupes sociaux de se projeter dans
l’avenir.
L’extraordinaire revendication de droits créances des individus et groupes sociaux au plan,
social et culturel était non seulement rendues envisageables objectivement au plan
économique à l’issue du cycle économique long d’expansion des « trente glorieuses » avec
l’extension de la consommation à de larges secteurs et de la massification du système scolaire
et universitaire mais perçues elle était perçue comme possible par un dépassement commun.
Ce dépassement commun n’est plus de l’ordre du gouvernement des hommes : les tutelles
antérieures qui pèsent devenues des obstacles au libre déploiement des énergies
émancipatrices, ni de l’ordre d’une voie ou direction révolutionnaire, mais de l’ordre du
gouvernement des choses qui est l’idée progressiste que demain étant forcément meilleur
qu’aujourd’hui, tout ce qui bouge , le mouvement permet à chacun de regarder devant, et à
tous dans la même direction et de seulement se disputer sur son contenu mais en commun
dans la même direction. Parmi les révolutionnaires prévalaient à cette époque la promesse que
« tout ce qui bouge est rouge… ».
Un temps la société pouvait se départir des tutelles d’autorités en surplomb portée par un
dépassement commun celui de l’appropriation possible de l’avenir dont le souhaitable : le
droit au bonheur pour le plus grand nombre et le contrôle de sa vie étaient l’objectif et le
moyen.
Une fois passée le mois de mai si le pays ne donne pas immédiatement une traduction en
terme politique au mouvement cela ne tient pas seulement ou tant à ce qu’exprimait le mot
du général De Gaulle à André Malraux à la publication des « Anti-mémoires » après 68 : «
la révolution ? mais il n’y a plus de révolution , il n’y a plus que le niveau de vie ».Ce n’est
pas seulement que l’idée de révolution est mobilisée pour faire avancer la question sociale
dans le système et non pour le renverser, c’est que le pays décrypte le fait que le souhaitable
au plan non pas politique mais de la politique n’est pas possible faute d’interlocuteur dans la
gauche de gouvernement et la volonté de maintenir le statut-quo de la part du PC et de la Cgt.
Ce deuil de la virtualité révolutionnaire de 68 est d’autant plus rapide que le pays engrange,
non seulement les accords de Grenelle, mais l’affaiblissement des tutelles verticales à tous les
étages de la société comme une créance sur l’avenir.
Le pays aura mobilisé le moment 68 non pour construire une radicalité extérieure à la
Société , mais pour améliorer la prise d’un plus grand nombre sur elle au travers de la
destitution de ses autorités symboliques : le général de Gaulle ,le mandarin, le pater- familias,
le macho, le gradé, le patron paternaliste, le petit chef….La radicalité esquive dans son
14
expression la question de l’exercice du pouvoir mais est instrumentalisé par l’opinion pour
agir dessus.
Chaque période se remémore 68 en fonction du problème du moment où il est interrogé.
Dans les sondages faits juste après les évènements , les français y voient d’abord la grève
générale ouvrière. Dix ans, on en retient d’abord un mouvement étudiant, et par la suite
essentiellement un mouvement de libération des mœurs.
Ces relectures renseignent des acquis jugés les plus tangibles et possibles. La dimension
sociale de 68 s’éloigne et la dimension culturelle progresse au fur et à mesure que l’idée de
progrès devient un oxymore quand la dynamique économique du cours des choses remet en
cause ses avancées sociales et que cela gèle la capacité de voir l’anti- libéralisme idéologique
se transformer en anticapitalisme politique. Le salariat en vient alors à vouloir préserver les
rapports sociaux alors que la globalisation libérale déploie an plan inter- nationale les force
productives.
En 2008, pourquoi 68 est-il jugé positivement et dorénavant redouté ? Il faut partir de ce
que notre histoire politique est une dialectique entre communion et dispute sociale, la prise de
la société sur la première déployant la seconde. Et la virulence potentielle de la dispute sociale
nécessitant la communion pour faire Société.
Avant la présidentielle de 2007, le pouvoir politique avait été dénaturalisé par les
politiques. L’idée de 68 fut alors mobilisée par l’Opinion comme une jacquerie pour que les
politiques perçus comme des privilégiées redeviennent des puissants au service, non des
marchés financiers, mais des citoyens. Mai 68 est perçue comme possible et souhaitable.
Faute d’un dépassement commun de l’ordre du gouvernement des choses (le progrès, les
marchés ou l’Europe comme « la France en grand » ), le pays est allé chercher lors de la
présidentielle un dépassement de l’ordre du gouvernement des hommes. Il a remis à l’Elysée
une incarnation politique au sein de la Nation qui porte notre dépassement , le déploiement de
la dispute serait d’autant plus forte que son objet est une tutelle verticale : la présidence de
Nicolas Sarkozy, qui tient la société ensemble mais qui est sous le contrôle de la nation. Le
déploiement de 68 est redouté comme portant une possible révolution dont on ne maîtriserait
pas l’issue. Le pays, faute d’une représentation, de l’avenir aurait trop à y perdre.
68 est alors jugé possible mais non souhaitable. Le pays ne peut renoncer au caractère
positif en soi de 68 comme expression du fait que le souhaitable doit pouvoir être possible ;
car tel est le cœur de notre rapport au politique. Mais faute d’alternative politique, 2008 est
l’envers de 1968.
15
Pierre Zarka ; animateur de l’OMOS.
Il n’y a pas que la nature qui a horreur du vide
Je retiendrai rapidement quelques caractéristiques du mouvement : mouvement
générationnel que l’on retrouve aussi bien en Italie, en Allemagne dès 1963, aux USA à partir
du mouvement anti-guerre mais au-delà avec le phénomène hippie qui s’interroge sur le sens
de la société ; en Tchécoslovaquie dès février en posant la question d’un « socialisme à visage
humain ». Mouvement anti oppression ; jeunes exigeant une place active et reconnue dans la
société, rejetant les symboles forts de l’aliénation ; monde du travail affirmant non seulement
des exigences sociales mais celles-ci traduisant une volonté de dignité, de liberté et de
reconnaissance de son rôle ; production intellectuelle qui donne un élan nouveau aux sciences
humaines et aux recherches artistiques; volonté d’auto-affirmation et aspiration à des rapports
sociaux égalitaires aussi bien dans la sphère privée que publique qui se traduisent aussi par
des tentatives d’auto-organisation, l’Assemblée Générale en étant à mon sens la pointe
émergée. 1968 inaugure une période nouvelle : depuis toutes les échéances politiques posent
dans chaque pays à sa manière, la question de transformations démocratiques de la société et
ce, à l’ouest mais aussi de fait, à l’Est.
Tout cela se heurte à des normes et pratiques fortement institutionnalisée porteuses d’un
ordre qui met les individus sous une cascade de subordinations. Ce qui est souvent abordé
aujourd’hui avec une pointe de condescendance est en fait un phénomène profond. La place
que prennent alors les désirs de libération sexuelle dit à quel point rarement atteint, les
aspirations les plus individualisées s’expriment socialement. Rien à voir donc avec les
raccourcis faits parfois entre émergence de l’individu et individualisme ou avec la confusion
faîte avec sentiments libertaires et libéralisme. Même s’il est vrai que par la suite, la pensée
anti-état sans substitut démocratique va prêter le flanc aux discours en faveur des
privatisations ; cela commencera par la télévision.
Par contre, 68 témoigne d’un profond hiatus entre aspirations, mouvement et institutions.
Or, aucune des forces de gauche instituées ne l’analysent comme tel. Au contraire, enfermée
dans la logique institutionnelles et dans une conception qui leur fait penser qu’elles ont le
monopole de la production de politique, elles commencent par ne pas comprendre, voire par
refuser ce qui pour elle, est du désordre. En ce qui concerne le PC, depuis 1932 sa volonté de
s’inscrire dans la culture politique nationale le fait s’inspirer du jacobinisme et s’inscrire dans
les logiques institutionnelles. Il intègre comme allant de soi, que le social et le politique
seraient deux champs qui ne peuvent se mêler. Cette dissociation est de rigueur depuis la
seconde Internationale, on la retrouve dans la troisième et dans la quatrième. Le temps mis à
s’engager résolument du côté des mouvements anticoloniaux qui surgissent souvent de
manière « désordonnée » en est un symptôme. Une fois la première hésitation passée cet
engagement est réel. Même réticence première devant la contraception ou l’IVG. Le PC sera
en 68 sous la pression du respect de « l’ordre républicain ». Le contexte pour le PC est aussi
celui où il est à la recherche de ce qu’il appellera plus tard « une voie démocratique au
socialisme » et qu’il appelle encore en 68, « une voie pacifique » circonstance qui le tire vers
la recherche d’une « honorabilité » qui peut le créditer d’aller au gouvernement. Ceci dit sans
aucune connotation péjorative pour cette intention.
Là où les choses se corsent, -et cela va me conduire à évoquer ce soir surtout les limites du
mouvement-, c’est que cette dissociation - et le PC est loin d’être le seul à y participer-,
repose sur des ressorts profondément délégataires. Etre une force d’avant-garde qui répond
aux demandes en se substituant aux demandeurs est le critère du parfait révolutionnaire : point
commun au PC, aux différents trotskistes, aux maos…culture délégataire partagée bien sûr
16
par la social-démocratie. Etre une force politique implique d’être une force qui sait interpréter
les attentes des masses voire les penser mieux qu’elles, se substituer à elles et se faire soutenir
par elles. Or une des dimensions de 68 est la recherche chaotique de mouvement autonome.
Ainsi c’est souvent en marge des structures que des questions comme le rejet de l’aliénation
au travail, le féminisme qui éclora d’ailleurs davantage après 68 et en dehors de ses
principaux leaders, émergeront. Le sociétal comme on dit aujourd’hui est encore plus
profondément sous-estimé par les partis politiques.
Une autre dimension n’est pas prise en compte à sa juste mesure : la cohérence de la crise
des systèmes « installés » depuis des décennies : la France vient de perdre son empire
colonial et ce souvenir est dans les têtes des « 20 » ans; le Vietnam symbolise que David peut
être plus fort que Goliath; et le Printemps de Prague incarne l’espoir d’un « socialisme à
visage humain ». La poussée démocratique traverse le monde et prend de court ce qui
semblait être des fondements sinon immuables qui ne pouvaient être changés qu’après la
victoire des forces instituées qui considéraient que c’était leur mission.
Mais c’est aussi bien du côté mouvement que du côté partis que le champ institutionnel est
vécu comme terrain réservé : et alors que le parti communiste est enfermé dans une logique
qui lui interdit de penser une issue autre que l’alliance avec une SFIO qui est de ce point de
vue aux abonnés absents, cela laisse l’espace à la tentative de Charléty où les partis
traditionnels sont remplacés par les notables du moment -qu’ils soient issus de la vie
institutionnelle ou pas- et le mouvement n’a d’autre moyen d’expression à la fois lui aussi de
s’en, remettre à des « représentants » charismatiques comme Cohn-Bendit ou Geismar ou déjà
Mitterrand qui commence à se mettre sur orbite depuis 1965 et considère l’espace
institutionnel hors de portée. S’il était lucide de voir dans l’ouverture du processus électoral
de Juin la volonté de substituer l’élection à la rue et de donner un coup d’arrêt au mouvement,
il n’empêche que le mot d’ordre « Elections piège à cons » traduit un aveu de faiblesse devant
le blocage institutionnel.
Et dès les mois qui suivent cette élections, si le désir de changement s’est aiguisé, c’est au
final, les méthodes institutionnelles de dépossession qui vont capter cette envie et
recommencer à se substituer au mouvement social; avec la présidentielle de 69 et l’impact
d’un jacques Duclos faute de mieux puis le Congrès d’Epinay fondateur du PS et dévoreur
d’abord du PSU, puis de l’influence du PC. Si la question de l’autogestion demeure et va
avoir de grands moments comme à Lipp quelques années après, c’est toujours dans le cadre
de la dissociation du social et du, politique ; dissociation qui suppose comme allant de soi une
hiérarchisation au profit des espaces institutionnels. Il faut d’ailleurs attendre 1995 pour vois
resurgir une mise en cause de cette hiérarchie et l’échec d’une tentative de candidature
emblématique du dépassement de cette dissociation, fait oublié jusqu’à l’embellie de 2005.
En fait il y a dans le mouvement de 68 au moins deux impensés : « qui est sujet en
politique ». Malgré de très fortes brèches dans la culture délégataire, notamment sous la forme
assemblée générale et contestation de la suprématie des partis, la culture délégataire donc,
demeure suffisamment fortement partagée pour entériner la dissociation du sociale t du
politique. De ce point de vue, nombre de forces d’extrême-gauche reproduisent et donc
renouvellent des aspects pourtant constituant une part importante de leurs critiques à
l’encontre des partis ou syndicats. Seul, quelques années après, le mouvement féministe mêle
dans un même temps le « pour soi », une conception de la lutte qui soit émancipatrice dès son
déroulement et la mise en cause de toute conception de la politique fondée sur des rapports de
subordination. Malheureusement, fondamentalement, le mouvement d’émancipation féminine
a été vécu comme catégoriel. Au-delà, le rapport si complexe entre individu et collectif, n’a
pas été abordé et la notion de « révolution » ou de changement de société a occulté la question
de l’émancipation en se concentrant sur la seule notion « d’exploitation ». Et ceux qui se
revendiquent du marxisme ont fait l’impasse sur la notion de « dépérissement de l’Etat »
17
attribuant à un caractère encore immature, la critique que fait Marx dans la « Question Juive »
quant au déchirement de l’individu que provoque la dissociation « société civile » et Etat.
Cela offre une brèche à la bourgeoisie: la remise en question de la société n’est pas
seulement perçue à gauche. Dans un mouvement d’ensemble, le capitalisme change : le
patronat adapte ses méthodes de directions et de dominations : c’est l’ouverture de l’ère du
management, Chaban Delmas devenu premier ministre prône « la nouvelle société » et
Giscard reprendra à sa manière ce thème, pendant que les USA cherchent à dépasser les
contradictions qui les rendent le plus impopulaires. C’est dire que les forces du capital n’en
sont plus à la « conservation » de l’existant mais à leur manière à sa transformation. Et il faut
compter aussi avec l’absence d’analyse du capitalisme. On pensait le connaître au moment où
il est en pleine mutation. Ses supports industriels traditionnels s’essoufflent et commencent à
émerger à la fois une place nouvelle accordée aux services, à l’intellect et à une circulation
rapide des capitaux avec un élan nouveau attribué à la spéculation. Cette extension des
pratiques du capital conduit à une accélération d’une extension géographique et à une
extension de ce que l’on appelle les « couches moyennes ». L’ensemble de ces mouvements
prend de court la culture politique construite depuis la Révolution industrielle. Pour aller vite
je dirai, que d’une part, la notion de prolétariat était devenue synonyme de travailleurs
manuels, et que la notion de « cadres » importée des Etats-Unis à la fin des années quarante
annonce la division d’un monde du travail que l’extension du salariat tend par ailleurs à
unifier ; et d’autre part, autant le mouvement ouvrier avait appris que pour exploiter le capital
faisait travailler, autant il fallait comprendre que pour exploiter il allait commencer à
empêcher des salariés de travailler. La crise pétrolière vient à point nommé pour construire
une idéologie qui mêle tout à la fois, l’idée de l’obsolescence de l’industrie, une
« naturalisation progressive des orientations économiques, la globalisation assimilée à la
mondialisation. La ringardisation à la fois du système soviétique et de la classe ouvrière, la fin
de tout attrait de la part de la Chine ou de Cuba ouvrent la voie aux années Mitterrand, mais
aussi Reagan ou Thatcher…
En fait, le rapport existant entre aspiration aigüe à des transformations et le flou que je
viens d’évoquer forment le meilleur terreau pour la social-démocratie. Elle émerge d’ailleurs
dans la plupart des pays qui ont fait 68. Le blocage du PC dû à une culture qui ne lui permet
pas de comprendre ce qui se passe dans le « hors institutionnel » conduit une part
considérable de la génération des soixante-huitards à se précipiter dans les bras du PS.
Il reste alors à la fois une demande permanente de transformation mais qui la plupart du
temps ne rencontre du point de vue de la culture alternative que des thèmes pour ne pas dire
des mythes, dépassés par les réalités. J’en prendrai un encore vivace : « La juste répartition
des richesses ». On pense ainsi caractériser la politique démocratique nécessaire. Mais faute
d’investir le champ de la décision de la nature de la production et du mode de développement,
dès qu’il y a crise pétrolière et que le discours officiel est de dire qu’il n’y a pas d’argent,
alors s’installe l’idée qu’il y aurait moins de richesses à répartir. Et le mot d’ordre devient
incantation.
Au fond, le grand mérite de 68 est d’avoir soulevé des questions dont la profondeur est
telle qu’elles demeurent actuelles d’où cette volonté plus ou moins revendiquée, pas
seulement à droite d’en finir avec le souvenir de 68. En même temps, l’analyse de 68 conduit
à cerner des questions que le mouvement a ignorées et en cela et en absence d’un minimum de
vision cohérente d’un autre type de société, si 68 était un mouvement d’une extrême
profondeur quant aux questions soulevées, et même si la question du pouvoir était
effectivement posée, ce n’était pas pour autant une révolution. Au compte des questions
ignorées par les forces politiques et syndicales, il y a la place des symboliques et des
représentations. C’était vrai de la rencontre entre des demandes de natures nouvelles et
l’obsolescence des modèles les plus en vue : l’URSS, la Chine, Cuba…c’est vrai aujourd’hui
18
de l’absence de recherche d’un minimum de vision cohérente du monde, non pour trouver un
nouveau dogme, mais pour se situer socialement, parmi les autres.
Or, un glissement des représentations de soi ou de l’ensemble des dominés s’est effectué
entre 1968 et aujourd’hui. Dans les années soixante, malgré une dure réalité de l’exploitation,
celles et ceux qui font 68 ou leurs parents font partie de générations qui se sentent fortes : en
gros, même si c’est parfois au prix de sacrifices terribles comme lors de l’occupation nazie, de
quelque point de vue l’on se situe, quelle qu’ait été ou non la part prise dans ces combats,
l’imaginaire collectif se vit comme une génération qui gagne. Peut-être est-ce de leur part une
illusion, mais c’est le cas. On ne peut franchement pas en dire autant aujourd’hui. La notion
de vulnérabilité ou de victime a pris la place de ce sentiment de force, on la retrouve dans tous
les discours à gauche, y compris à gauche de la gauche. Et cela ne fait pas qu’affaiblir le
niveau des prétentions. Cela pousse à des recherches de solutions de divisions : on ne peut pas
dire que la recherche de solutions d’évitement des pauvres n’existe pas chez certains
enseignants confrontés à une réelle dégradation de leur situation. Le lien entre le « pour soi »
et une conception de la société qui permette de trouver sa place avec les autre si je puis dire
« soi -mêmes », ce type de lien est à construire.
Mais ces questions sont encore non seulement non résolues mais pour la plupart d’entre
elles, encore non abordées. Et ici réside une grande part de l’intérêt que l’on peut trouver à
évoquer 68.
19
Francis Sitel : Critique Communiste
Les particularités de cet anniversaire.
Il semble que ce quarantième anniversaire soit assez différent des précédents. Si on met à
part celui de 1978, dans un contexte particulier, il est vrai que ces derniers étaient pour le
moins ennuyeux, voire pénibles, parce que dominés par les réécritures, les dénégations, sinon
les « renégations »….
Celui-ci est animé d’un autre état d’esprit. Evidemment il y a eu la provocation de
Sarkozy, qui fut déterminante pour le climat ainsi créé, parce qu’il a montré ce qu’on pouvait
sous-estimer, voire oublier : la haine, présente dans la conscience de la bourgeoisie, à l’égard
de cet évènement de 68, qu’il a exprimé de façon brutale, crue… Cela a eu un effet
d’électrochoc.
Mais il semble qu’existe un élément plus profond, qui se manifeste par l’ampleur des
publications qui étaient préparées antérieurement à cette provocation. Se pose un problème,
relativisé précédemment, qui est le suivant : « qu’est-ce qu’a été Mai 68 ? ». Il y a une réelle
interrogation quant à ce que René Mouriaux appelle « l’énigme de Mai 68 ». A travers les
débats qui ont eu lieu, à travers les interrogations, à travers les réflexions, cette idée, qu’au
demeurant on retrouve ce soir, qu’il existe un lien assez fort entre Mai 68, les problèmes
soulevés à ce moment là, et ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, même s’ils
se posent dans des termes extrêmement différents.
D’où sans doute, lié à cette réalité, le sentiment qu’est aujourd’hui posé le problème de la
transmission. Celles et ceux qui ont vécu Mai 68 sont confrontés à la question : quelle est la
mémoire qu’il faut transmettre ? Et quel est le capital qui est accumulé en fonction de cette
expérience qu’il convient de transmettre ?
Il est impressionnant de constater dans bon nombre de débats combien, quand on réouvre
le dossier de 68, on se trouve confronté à des comptes qui ne sont pas réglés, et que les
échanges les plus ouverts ne sont pas dénués d’arrières pensées. Si on évoque Charléty, ou la
manifestation de la CGT le 29 Mai, on constate combien le débat est brûlant, montrant que les
questionnements sont à reprendre. Si l’on parle des élections, si l’on parle de savoir si la grève
de 68 a été une grève revendicative ou si elle était porteuse de plus que cela, les débats sont à
vif. Cela semble indiquer que, depuis quarante ans, ils n’ont pas été menés réellement et que
le travail d’analyse sur Mai 68 reste en grande partie à mener. On peut douter, compte tenu de
l’écho des multiples débats qui ont lieu, que ce soit à l’occasion de ce quarantième
anniversaire qu’on épuisera la question, mais au moins peut-être aura-t-on pris la mesure de
l’ampleur du travail à effectuer. Et compris combien le bilan de 68 est un bilan difficile, voire
impossible, du moins improbable, et pris conscience des vraies difficultés de ce bilan.
Il me semble que ces difficultés sont liées au fait que Mai 68, compte tenu de la force de
l’évènement, de la puissance de la grève générale, a effectivement provoqué, comme cela a
été évoqué dans les interventions précédentes, une onde de choc qui fait que dans les
entreprises toutes les années suivantes ont été marquées par cette « insubordination ouvrière »
dont Xavier Vigna fait le titre de son livre. Sur tous les problèmes qui étaient posés dans les
entreprises - les questions de salaires, de l’autorité, des conditions de travail, du temps de
travail…-, l’élan de 68 a continué à agir de façon forte. Ainsi, pendant des années, la
mobilisation, le soulèvement se sont poursuivis. Et, au-delà de l’insubordination ouvrière,
l’onde de choc c’est évidemment aussi le féminisme, qui a constitué le grand bouleversement
social de cette période. Aussi dans la continuité de la mobilisation de Mai 68, et sur tous les
problèmes, la mobilisation des immigrés, les questions de l’école et de l’éducation, les
20
prisons, la question de l’homosexualité… Cette onde de choc s’est donc poursuivie et a
soulevé dans les années qui ont suivi tous ces problèmes. D’où ce constat qu’il a fallu du
temps pour que l’évènement de Mai 68 agisse. Et quand on se retourne sur Mai 68, on prend
acte de cette dimension positive.
Au meeting du 13 mai dernier, à la Bourse du Travail, Charles Piaget insistait de façon
extrêmement forte sur cette question du temps : comment il avait fallu du temps pour
qu’avant 68 un certain nombre d’expériences se fassent, que la progression du syndicalisme
s’opère, comment il a également fallu du temps pour que l’expérience de la grève de 68
continue à agir et fasse que, plusieurs années après, s’engage cette expérience extraordinaire
de la mise en autogestion de l’entreprise. Il insistait, martelait cette idée : il faut du temps,
cela ne se fait pas du jour au lendemain… On est bien dans des processus qui sont des
processus longs.
Mais, ce qui ne prend pas du temps, c’est la confrontation sur les questions décisives qui
sont celles du pouvoir, ces quelques jours de fin Mai 68 où – sans s’engager dans un débat sur
« situation révolutionnaire » ou « pré révolutionnaire »…-, où le problème a effectivement été
posé. On ne peut nier que ce mouvement de Mai 68 a posé la question du pouvoir. Il l’a
amené d’emblée avec l’exigence par rapport à de Gaulle : « dix ans ça suffit ! ». Et ensuite
dans les entreprises avec cette transformation des rapports sociaux dans le cadre de la grève.
Enfin, de façon forte différente, avec le débat ouvert à propos de Charléty et la manifestation
de la CGT mettant en avant la question du gouvernement populaire… Donc ce problème s’est
bien trouvé posé, et c’est sur lui que nous avons échoué… Echoué à passer ce cran qui aurait
permis de le poser de façon consciente, d’avancer des solutions.
Du coup, nous avons été confrontés à l’autre dynamique de Mai 68, non pas celle de Mai
68 en tant que mouvement ascendant, du mouvement de grève générale, mais celle résultant
de l’échec de Mai 68 sur cette question du pouvoir, avec les involutions provoquées du fait de
cet échec.
Et, sur ce point, il me semble que ce qui mériterait travail, réflexions et débat collectif,
c’est ce fait que les forces les plus actives sur le plan social et politique en Mai 68 se sont
enfermées dans une confrontation entre le courant communiste organisé par le Parti
communiste, et l’extrême gauche, dans ses multiples composantes, à partir d’une vision
souvent simplificatrice de part et d’autre, consistant à penser, pour les uns, que du côté du PC
et de la CGT, c’était la trahison, pour les autres, que l’extrême gauche, prise comme un tout,
c’était l’aventurisme et la volonté d’entraîner les travailleurs dans une dangereuse aventure.
Or, cette confrontation, assez manichéenne, et, menée longtemps, comme on le voit mieux
aujourd’hui, sans réel débat, s’est inscrite dans un contexte en plein bouleversement, sans
qu’on prenne en compte les changements fondamentaux en cours. Ne s’est-on pas longtemps
revendiqué, de part et d’autre, d’éléments qui paraissaient être des éléments passifs ? En
particulier le fait que le développement économique est en tant que tel porteur de progrès
social. Même si pour certains cela s’accompagnait d’une critique de la « société de
consommation », était largement partagée cette idée que c’est le progrès économique qui par
lui-même peut permettre de provoquer des avancées politiques et sociales. Quant à la réalité
d’un monde opposant un camp socialiste et un camp capitaliste, quelles que soient les
critiques exercées de part et d’autre, elle constituait une réalité massive qui donnait un
sentiment de force, et simplifiait les affrontements politiques.
Il faut aussi souligner qu’existait l’idée que se confrontaient des stratégies politiques
cohérentes, autour de données dont on peut constater à posteriori qu’elles étaient largement
partagées. Il s’agit de cette articulation entre l’économique, le politique et le social, de cette
idée que la question clé est celle du gouvernement, même si on y répondait, de façons
opposées, en termes de victoire électorale ou en termes de dynamique révolutionnaire…
21
Il y avait donc tous ces éléments qui, parce que communs, permettaient des batailles
frontales pour savoir quelle version s’imposerait. Tout au long des années qui ont suivi Mai
68, pour l’ensemble de ces forces l’enjeu était de savoir qui aurait l’hégémonie, qu’est-ce qui
l’emporterait entre la stratégie portée par le Parti Communiste et la contestation de celle-ci et
l’opposition à la domination du Parti Communiste sur la classe ouvrière (qu’on se souvienne
du « une seule solution, la révolution !» répondant au « une seule solution, le Programme
commun ! » ).
Cette confrontation, cette polarisation, au prix de beaucoup de simplifications et
d’illusions, n’a-t-elle pas empêché de percevoir, pour le moins de prendre la mesure des
phénomènes de fond qui étaient en train de se produire, à sous-estimer les évolutions qui
étaient à l’œuvre ?
Première sous-estimation, semble-t-il, concernant les capacités politiques de la
bourgeoisie. Quand on discute du thème « révolution ou pas en Mai 68 », il y a souvent un
escamotage de la réflexion sur ce qu’était alors le pouvoir de la bourgeoisie. La vision selon
laquelle le gouvernement et De Gaulle étaient complètement déboussolés, qu’on désertait
dans les ministères, ou, à l’inverse, qu’il ne restait que l’intervention militaire, conduit à
masquer le fait que si la confrontation s’est finalement dénouée de cette manière c’est qu’à
l’inverse de la dispersion qui régnait dans le mouvement ouvrier, s’est manifestée du côté de
la bourgeoisie une capacité à concentrer les enjeux, les défis, les décisions au plus haut
niveau. Et, de façon absolument extrême, en la personne même de De Gaulle, qui a fait jouer
d’une part la menace d’une intervention militaire dans la montée de la violence, et surtout,
d’autre part, l’ouverture de la perspective des élections dans lesquelles tout le monde s’est
précipité. Certes l’«élections, piège à cons » c’était stupide, et surtout marginal. Mais ce qui
n’était pas marginal dans le mouvement ouvrier, c’est ce leurre qu’on pouvait résoudre les
problèmes par la voie des élections. Il y a eu une habileté machiavélique de De Gaulle dans la
manière de se confronter au mouvement de masse qui lui a permis de reprendre la main,
témoignant des capacités politiques de la bourgeoisie. Et celles-ci ne se sont pas limitées à ce
point, puisque ensuite il y eut la capacité de se débarrasser de ce même De Gaulle une fois
qu’on jugea que son affaiblissement exigeait de le remplacer, par Pompidou d’abord, et
ensuite par Giscard, qui a porté la modernisation de la vie politique et qui y compris recycla
un certain nombre de thèmes portés par Mai 68 au profit de ce qui allait être le libéralisme.
A la sous-estimation des capacités politiques de la bourgeoisie de réagir à une telle crise
s’est ajoutée, mais sans doute est-ce étroitement lié, la sous-estimation de ce que représentait
la social-démocratie : côté de l’extrême gauche, la social-démocratie était souvent considérée
comme morte, ne représentant plus rien, et du côté du Parti Communiste ce fut le thème
obsessionnel de la nécessaire unité de la gauche et la recherche à tout prix d’une alliance
indispensable avec le Parti socialiste pour offrir une perspective politique… Ni les uns ni les
autres ne virent vraiment que c’était la social-démocratie, avec Mitterrand et la FGDS, qui
allait rafler la mise à gauche. C’est elle qui, dans le nouveau contexte, allait apporter des
« réponses », réponses dont on a vu ensuite ce qu’elles étaient : à la fois en termes de
récupération d’un certain nombre d’aspirations de Mai 68 (« changer la vie », « rupture avec
le capitalisme » etc.), mais pour les inscrire dans une logique qui était au contraire
d’intégration dans un système dominé par une bourgeoisie renforcée, avec des rapports de
force dégradés, et une situation de crise économique croissante… Au cours de toute cette
période qui, à partir de 1981, fut ponctuée précisément par l’idée, récurrente et formulée
sous diverses formes, que « Mai 68, c’est fini ! »…
Tous ces éléments sont à prendre en compte quand on fait ce retour en arrière à partir de la
situation actuelle, parce que c’est cela qui est obsédant et qui explique un paradoxe : cette
chose étonnante que Mai 68 interroge encore, interpelle tout le monde…Et qui fait qu’on peut
22
réaliser des sondages qui sont extrêmement significatifs quant à ce qui se passe aujourd’hui
dans les têtes des Français par rapport à cet évènement vieux de quarante ans, et dont depuis
quarante ans on nous explique qu’il n’a plus d’intérêt. C’est lui qui revient en force
maintenant : il semble que ce qui nous trouble, ce qui nous dérange aujourd’hui, c’est que
comme jamais auparavant on est devant cette situation où tout ce qui est de l’ordre de la
radicalité sociale, de l’aspiration au changement résiste, persiste, se maintient. La résistance
au néolibéralisme, cette aspiration forte dans la société qu’on a vue tout au long des
mobilisations de ces dernières années, et qui se maintient malgré la victoire de Sarkozy, reste
forte. Mais, face à elle, une situation de crise du mouvement ouvrier comme jamais, qui fait
qu’on ne dispose plus des relais politiques, des répondants politiques à cette aspiration à un
changement fondamental. Contradiction qui conduit à cette situation qui est, je vais reprendre
les termes de Stéphane Rozès, qu’on a toujours cette poussée, qui est la poussée du
souhaitable, mais se confrontant au vertige du possible.
Mai 68, ce fut précisément l’irruption de l’impossible. Une raison sans doute pour
continuer à penser que Mai 68 est porteur d’un principe toujours actif.
23
Stéphane Rozès dans le débat.
Question d’un participant à Stéphane Rozès :
La radicalité esquive le pouvoir qu’est-ce que tu entends par là ?
Stéphane Rozes
En 1968 ultimement l’expression de la radicalité révolutionnaire aura été utilisée pour faire
bouger de l’intérieur l’organisation des pouvoirs au sein de la société.
Aujourd’hui ceux qui votent à gauche de la gauche ne le font pas tant pour construire une
alternative anti- capitaliste ou pour changer l’organisation de la société que pour faire
pression sur la gauche de gouvernement pour préserver , ou améliorer, le compromis
capital/travail face à la précarisation professionnelle et au manque de maîtrise de son devenir
social.
Questionnement d’une autre participante à Stéphane Rozes
Je n’ai pas compris, tout à l’heure vous avez dit : les revendications explosent partout dans
le couple, la famille, l’usine, l’université, l’entreprise, et dans l’état, dans le gouvernement ça
n’a pas explosé j’ai l’impression ?
Stéphane Rozes
Oui la propagation de l’esprit de 68 venait de la remise en cause de la légitimité des
pouvoirs pour que se déploie au sein de la société la prise des individus et groupes sociaux sur
leur droit au bonheur et au contrôle de leurs vies. C’était un mouvement politique car ces
détutélisation sur le registre du gouvernement des hommes était possible car le dépassement
de la Société et de ses conflits était surplombée par un « surmoi » de l’ordre du gouvernement
des choses : l’idée de progrès.
Mais dans le registre de la politique instituée qui se déploie de façon autonome de la
Société , comme nulle alternative partidaire et programmatique n’était disponible, le pays a
reconduit lors des législatives la majorité sortante qui ensuite se débarrassera de de Gaulle et
de sa symbolique pour entamer une « modernisation » de la vie politique.
En 68 la confiance dans l’avenir et la prise en main de la société sur elle même était
suffisamment forte pour un changement par le bas de la Société ;Le souhaitable était possible
et l’événement pouvait advenir et se propager en mouvement. Mais sur le registre de la
politique le souhaitable n’était pas possible immédiatement car pour que ce fut le cas, il eusse
fallu qu’on se représente l’après. « Moi ou la chienlit » de de Gaulle était plus l’expression
que la cause de cet « arrêt » et de ce retour apparent à la normalité politique.
Une autre participante
Moi j’étais suiviste en 68, je suivais toutes les manifs j’étais juste à côté, j’étais avec mais
à côté, j’ai un seul soir où je me suis dit ça y est ça bascule, c’est extraordinaire, c’est la
révolution c’est quand il y a eu un soir, je sais plus comment cela s’est passé, alors je me dit
on va à, l’Assemblée Nationale ou à l’Elysée, il y a eu un truc comme ça un soir, on va
prendre l’Etat, on va prendre le gouvernement, je sais plus les mots c’était ça, là tout d’un
coup je me suis dit ça y est , sinon je suivais mes trucs, j’allais à la Sorbonne, j’allais partout
24
et je voyais ça et je me sentais un peu extérieure en étant étudiante, je suivais, je rentrais, je
sortais, je frôlais les flics, je traînais un peu partout, mais ce soir là, ce moment là ça été
extraordinaire j’ai eu l’impression que là oui ça allait exploser et puis ils ont eu peur. Les
gens ont eu peur et rien s’est passé, ça dit ce que vous dites.
25
Serge Guichard militant communiste
La nécessité d’un travail sur nous-mêmes.
Je ne vais surtout pas conclure, j’ai trouvé le débat très intéressant, en particulier, l'analyse
de la volonté, à droite et du côté du PS, de se débarrasser de la « génération de 68 ».
Cela dit je ne partage pas la réponse faite à la question sur la manière dont une génération
« soixante-huitarde » a accaparé le pouvoir et bloqué les choses. Oui je crois aussi que pour
une part, même du côté de ceux qui ne renient pas les idéaux de 68, la génération qui a fait 68
constitue trop souvent une sorte de verrou politique.
Le constater ne veut pas dire se débarrasser de 68. Au contraire. Posons nous la question
de la manière dont « l'héritage » est transmis ?.
Je crois que trop souvent la manière de faire abouti à transmettre des verrous, car cette
génération s'interroge très peu sur le fait qu'elle n’a pas su poursuivre sa révolution ou qu’elle
à sombré dans la répétition, dans le quant-à soit, dans la social-démocratie.
Pour moi c’est vrai que c’est un travail de mémoire, mais de mémoire vivante, actuelle, à
rapporter à nos société réelles, celles d'aujourd'hui.
Pourquoi Mai 68 a-t-il pu produire à partir de ce grand mouvement une génération de
personnes issues de 68 qui ont théorisé la fin de l'histoire et l'impossibilité de dépassement
du libéralisme ,
C'est aussi un travail sur soi même. Quand j'adhère en 1968 au PCF, je le fait avec l'espoir
de poursuivre le mouvement y compris en faisant évoluer le PCF.
Cette ne va jamais me quitter mais il est réel que comme la plupart de mes amis de
l'époque je me suis petit à petit « moulé », « autocensuré » sur ce que nous-mêmes avions
espéré, produit Non seulement ce formatage abouti à cette autocensure mais en corollaire née
l'idée, la persuasion d’être des porteurs de ce que doit être le mouvement révolutionnaire et,
en conséquence, on empêche un tas de gens d’avancer , d’avoir des idées.
Par exemple le lien entre ce qui est traité de social et de sociétal. Moi aussi je l'ai découvert
en cours de route, alors qu'en fait j'étais plongé dedans depuis le début, de mon engagement,
depuis, 68.
Je continue de le découvrir, je veux comprendre pourquoi...
Actuellement, je plonge dans Frantz Fanon , c'est un auteur extraordinaire de ce point de
vue sur l'intime, sur l'individu et la société , sur le sociétal, sur la société. Frantz Fanon a des
passages où il se pose la question de la forme d'organisation qui ont été assez fortement
ignorées
Alors deux aspects m'apparaissent importants...Il y a le débat sur le mouvement des idéaux
et il y a la question des partis.
J’ai le sentiment que lors de chaque grand mouvement révolutionnaire, à chaque période
de grand mouvements sociaux, s’est posé, à chaque fois, la question du type d’organisation
qui correspondait à ce qui était en train de se faire.
En 68 ça c’est posé mais nous n'avons pas approfondi la question, nous avons pris, investi,
l'existant...Et il se passa ce qui devait arriver, cet existant a pris le dessus.
Il me semble qu'il faut vraiment travailler cet aspect...des « verrous »...
En deuxième point j'ajoute que la question est pratique, qu'il y a encore, et peut-être à
nouveau, des lieux d'expérimentation. Je participe à un collectif antilibéral où justement toutes
ces questions se posent...différement :
26
Ce que je trouve de bien avec les groupes de jeunes avec lesquels nous militons dans ces
collectifs, c'est que, justement il y a pas , d'évidence, d'acquis qui ne puisse être débattu, mis
en cause le cas échéant,
Ils sont en train de se poser la question du type de mouvement, du type d'organisation qui
peut essayer de répondre à leurs besoins. Dans un collectif comme le notre je peux vous
assurer qu'aujourd'hui, c'est impossible de continuer à diriger tel que j'avais pu diriger pendant
des années avec la forme d'organisation. La notion même est obsolète.
Par exemple le collectif a décidé d'avoir une liste aux élections municipales et d'avoir des
candidats , c'était pas un petit débat dans le collectif , comment et pourquoi investir le
politique institutionnel. Tout venait y compris le Vieux « élections piège à cons » ,
Cela revenait, et le débat était intense. On y va ou pas ? Et si on y va pourquoi?
Très vite il est apparu que la réponse impliquait de s'inventer un système d'organisation ,
par exemple la rotation des élus , dans six mois deux élus vont démissionner pour faire place à
deux autres derrière ainsi de suite six mois plus tard .....je ne sais pas ce que ça va donner ça ,
mais nous verrons
D'après ce que nous en savons, d'après ce que l'on voit dans les réseaux internet au moins
une cinquantaine de collectifs antilibéraux, qui ont échappé à la crise d'après les
présidentielles, en France, font ce type de travail. On y retrouve les même thèmes, les mêmes
formes et contenus.
Sachez d'ailleurs que tous nous avons une trouille terrible de se mettre en réseau parce
qu'on a peur que tout d'un coup ça nous échappe, que l'habituel légitimé par l'évidence de la
vie politique nationale ne l'emporte et ne nous fasse à nouveau nous écarter de nos recherches.
Il y a l'échec des présidentielles qui nous a tous traumatisé , mais ça va beaucoup plus loin
que ça,.
Est-ce que l'ouverture d'un sujet comme ce soir sera suivit d'autres ateliers ?
Permettez que j'en profite pour vous dire que le réseau Frantz Fanon , organise une soirée
où on va confronter les parcours d'Aimé Césaire et de Frantz Fanon. Qu'est-ce qui fait que
deux personnes qui subissent les mêmes problématiques du racisme, du colonialisme et autres
vont se trouver sur des parcours différents et en quoi ces parcours différents peuvent encore
nous parler dans la société d'aujourd'hui pour l'aborder telle qu'elle est.; voilà
27
Alain Vermeersch ; militant PC
Les efforts d’innovation du libéralisme.
Comment prétendre que les événements de 68 sont, et cela a été vérifié, le plus grand
mouvement de contestation et de grèves du 20e siècle, et dans le même temps le
commencement, pas seulement en France, d’une vaste offensive du capitalisme pour faire
perdurer sa domination. La question peut être posée au regard de l’histoire du néo-libéralisme
et des instruments de réflexion, d’action qu’il a créé.
Cette période a permis le renversement dialectique du mouvement d’une partie de la
société qui aspire à sa libéralisation, à l’avènement d’une société libérale-libertaire. Le
« containment » pour éviter l’épidémie de l’émancipation du peuple. L’individuation au
compte-goutte en somme.
Durant les 20 glorieuses 1960-1980, peu de gens remettait en question l'Etat-providence
keynésien qui administrait les pays capitalistes en occident. peu de gens aussi ne remettait en
cause la gestion tayloriste dans les entreprises.
On associe souvent le néo-libéralisme au gouvernement Thatcher ou à Reagan. Les
origines de cette idéologie politique sont plus ancienne. Il constitue une réponse à la crise
économique des années 1930 et une réfutation aux doctrines que sont le socialisme et le
corporatisme.
L'histoire du néo-capitalisme débute avec la tenue à Paris du Colloque Walter Lippmann
en 1938. Des économistes. des hauts fonctionnaires, des patrons et des intellectuels participent
à cette réunion. Les plus célèbres sont Raymond Aron, Jacques Rueff ou Friedrich Hayek.
Leur objectif était double, mettre sur pied un mouvement international contre l'économie
planifiée et promouvoir un libéralisme nouveau qui puisse servir de programme de
gouvernement.
A sa suite, après la seconde guerre mondiale, fut créé la Société du Mont Pélerin sur la
base d'une même logique et c'est la souche-mère des clubs et think tanks qui sont nés depuis.
Le néo-libéralisme a ainsi été conçu pour préserver l'ordre libéral tout en admettant qu'un
certains nombre d'interventions de l'Etat sont légitimes. Il s'agit de faire sauter les verrous qui
entravent la libre concurrence.
Le néo-libéralisme entend créer un cadre légal favorable au marché, suppléer l'initiative
privée défaillante, inciter à la concentration industrielle, Et en parallèle, il confie à l'Etat le
droit aux évolutions économiques et malgré tout, de venir en aide aux plus démunis. Sans ce
filet social, les progrès du néo-libéralisme auraient été impensable en France.
Après la seconde guerre mondiale, ses partisans étaient divisés entre ceux qui avaient
collaboré avec Pétain et les résistants. La libération exerce deux effets contradictoires sur
l'histoire de cette doctrine. Elle scelle sa défaite institutionnelle mais par les reclassements
qu'elle provoque lui permet de trouver un nouvel essor.
28
Pourtant dès 1947 les rapports de force se modifient. Alors que la France a opté pour des
structures dirigistes, les libéraux reviennent au pouvoir au nom de la recherche de l'expansion
et de la lutte contre l'Union soviétique. Les pouvoirs publics se heurtent à la difficulté de
réformer l'Etat-providence, une conquête de la Libération et un aboutissement d'années de
revendications.
Une forme de néo-libéralisme inspire néanmoins Henri Queuille, Edgar Faure ou Antoine
Pinay qui par l'intervention de l'Etat cherchent à recréer les conditions de la concurrence.
Même la politique de Mendès-France est entachée de cette doctrine.
La France des années 1940-1950 est ainsi marquée par une disjonction entre des
gouvernements qui tentent de rétablir le libre jeu du marché, mais sont victimes d'une
instabilité politique chronique, et des structures économiques dirigistes qui elles perdurent,
cette contradiction sera levée par l'avènement de la Ve République et surtout par l'inscription
de la France dans le Marché commun. A partir de 1957, la construction européenne a servi de
justification et de moteur à la libéralisation de l'économie française.
En 1960, débute une bataille idéologique visant à rallier les partis révolutionnaires
occidentaux à un système d'économie mixte favorisant la redistribution sociale (voir Serge
Halimi) : accroissement général du niveau de vie, essor de la consommation, mobilité sociale
qui amoindrirait les clivages de classe, gonflement des couches moyennes cadres et
techniciennes, peur des utopies et de leurs conséquence, rapprochement entre droite et gauche,
Autant de manière de dire: « fin des idéologies ». Ce sera le titre du livre de Daniel Bell.
Selon François Denord, le gaullisme fut un néo-libéralisme gestionnaire. La politique
monétaire est entre les mains de Jacques Rueff. La politique gaullienne cherche à concilier
libre entreprise et dirigisme. L’orientation libérale s’affermit avec l’accession au pouvoir de
Pompidou. Les directions des grandes entreprises nationalisées avaient été conquises par des
libéraux dès la fin des années 1950.
Alors que le patronat français s’est reconstruit après guerre, une partie d’entre lui n’en peut
plus. Sous la direction de Pierre de Calan, fondateur de l’UIMM, l’assemblée générale du
CNPF adopte cette charte où l’on peut lire : « La libre création et le développement des
entreprises dans le respect de lois économiques naturelles sont des sources irremplaçables
d’amélioration de la condition humaine ».
La succession de De Gaulle s’engage dès 1967 entre un parti gaulliste rénové et une
mouvance libérale avec Giscard d’Estaing. L’ALEPS (*) est créé. L’organisation de la
semaine de la pensée libérale voit le jour et se veut en concurrence avec la Semaine de la
pensée marxiste. Les évènements de mai 68 contribuent à la radicalisation des dirigeants
patronaux et de leurs alliés universitaires de l’ALEPS.
En 1974, Valérie Giscard d’Estaing, candidat du « libéralisme avancé » et comme rempart
au Programme commun de gouvernement, remporte les élections présidentielles. En 1975,
Jacques Rueff pronostique « la fin de l’ère keynésienne ». Raymond Barre peut déclarer « Si
vous entendez par libéralisme économique, la gestion décentralisée... qui combine à la fois la
liberté.. et l’intervention régulatrice de l’Etat, alors vous pouvez me tenir pour libéral ».
La période 1968-1978 est celle d'une crise profonde du capitalisme, marquée par
l'incapacité du patronat à contrôler les forces de travail et en butte à un fort mouvement social.
29
Luc Boltanski et Eve Chiapello montre dans leur ouvrage « Le nouvel esprit du
capitalisme » que la caractéristique de cette crise est l'association de deux types de critiques,
la critique sociale et la critique artistique, caractérisé en mai 68 par la double révolte ouvrière
et étudiante.
Selon eux, la critique sociale trouve son origine en 1830 dans le socialisme, puis le
marxisme. En 1968, cette critique sociale a été l’ensemble des négociations menées après mai
entre les syndicats et le patronat sous l’égide de l’Etat et débouchant sur les accords de
Grenelle. L’échec de ces accords (refus de travailler, grèves, violences sur les lieux de travail)
viendrait de la deuxième critique de la contestation : la critique artistique.
Cette critique est né aussi en1830 face aux valeurs de la bourgeoisie triomphante qui
s’opposent aux valeurs artistiques. Il se centre sur l’artiste et non plus sur l’œuvre. Il s’oppose
alors à une société dans laquelle le travail est valorisé, mais marchandisé. La critique de mai
68 marque une résurgence de la critique artistique, pour laquelle le capitalisme est créateur
d’oppressions. Cette critique est anticapitaliste, mais elle est également anticommuniste.
A partir de cette analyse de la crise en 1968, les auteurs démontent le long processus de
modification du capitalisme, aboutissant à un troisième esprit, idéologie d’une nouvelle forme
de capitalisme, dont l’organisation et le fonctionnement sont à l’opposé de l’esprit précédent.
Les transformations du capitalisme s’appuient sur deux axes : les changements dans
l’organisation du travail et dans le tissu productif.
Les changements dans l’organisation du travail sont variables selon les industries. Ils sont
caractérisés par des modifications allant dans le sens d’une plus grande autonomie. A ces
changements s’associent des bouleversements de structure et de fonctionnement de la
production.
Les changements dans le tissu productif se traduisent par une montée en force des services
de l’entreprise car cette modification associe une augmentation importante de la sous-traitance
et une externalisation de nombreuses fonctions Mais surtout les groupes modifient leur type
d’organisations, se déconcentrent en filiales. En parallèle, on assiste à la fin des grandes
industries comme le charbon, la métallurgie, etc…
Pour conclure, je citerais Claude Calame qui, dans un récent ouvrage écrit : « Le sujet libre
et maître de sa volonté au siècle des Lumières a pu être récupéré par la pensée néolibérale et
enfin néoconservatrice ». Il ajoute « Après avoir conquis des droits égaux qui l’ont
transformé en sujet social à la faveur de l’industrialisation, l’individu libéral a été dévoyé pour
devenir un sujet attaché à la propriété privée et au profit personnel, dans un système de
concurrence qui le prive peu à peu de toute solidarité sociale ».
C’est selon moi l’aboutissement de cette histoire et non sa fin.
30
* ALEPS : L'Association pour la liberté économique et le progrès social (ALEPS) est
une association française consacrée à la promotion du libéralisme économique.
Fondée en 1968 par Jacques Rueff et d'autres membres de la Société du Mont
Pèlerin. Elle compte parmi ses membres des personnalités comme Henri Lepage,
Pascal Salin, Jacques Garello ou Florin Aftalion.
Bibliographie
François Denord. Le Néo-libéralisme version française. Démopolis ; Luc Boltanski,
Eve Chiapello : Le nouvel esprit du capitalisme. Fayard ; Serge Halimi. Le grand
bond en avant. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde. Fayard, 2004.
31
Dans le cadre de l’Appel : «Mai 68, ce n’est toujours qu’un
début… »,
Les dynamiques politiques de 68.
La séance de l’OMOS du 15 Décembre dernier avait abordé les différentes
caractéristiques qui ont contribué à faire de 68 le grand mouvement qu’il a été. Ce
mouvement a été traversé par de multiples dynamiques politiques et idéologiques.
C’est depuis 68 que la question de la transformation de la société est devenu
l’enjeu revendiqué des débats et confrontations politiques. Du Programme commun
de la gauche signé en 1972 à la dernière élection présidentielle, cet enjeu n’a cessé
de caractériser les différentes échéances électorales. En même temps on peut
s’interroger sur ce qui a permis au néo-libéralisme de reprendre l’offensive : est-ce
seulement lors de la décennie suivante qu’il trouve les moyens de se déployer ?
Quels sont les limites ou les manques du mouvement de 68 qui ont laissé vacant un
espace politique et idéologique dans lequel se sont engouffrées les forces du
libéralisme ?
32