Livre blanc - Le Blog de l`économie criminelle
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Livre blanc - Le Blog de l`économie criminelle
L’ECONOMIE CRIMINELLE POISON DE LA REPUBLIQUE Livre blanc Sous la direction d’Hervé Pierre Novembre 2015 1 2 L’ECONOMIE CRIMINELLE POISON DE LA REPUBLIQUE 3 4 Remerciements Le présent livre blanc n'aurait aucune teneur, ni valeur sans la participation des personnalités qui ont bien voulu me suivre dans cette aventure. Je tiens à les en remercier vivement et chaleureusement. Sans eux, ce travail n'aurait pas été possible. Au premier rang de mes contributeurs, que les autres me pardonnent ma fidélité, je tiens à placer Alain Juillet. Son amitié fidèle et sa clarté de vue m'ont toujours accompagné dans ma réflexion. C'est avec lui que depuis de nombreuses années nous évoquons la possibilité que le monde de la petite délinquance rejoigne un jour le terrorisme et que celui-ci ne finisse par sortir de la seule composante islamique pour rejoindre d'autres fous de l'hyper-individualisme assoiffés de reconnaissance. Nous ne sommes pas au bout du chemin et la démocratie serait mal avisée de croire que d'avoir abattu quelques têtes sanguinaires nous permet de voir le futur avec espoir. Le chemin sera long et nous devons prévoir les mesures qui, au quotidien, nous permettront de surpasser les difficultés et les prises de position politiciennes intéressées. Eric Chalumeau est, contrairement à ce qu'il dit, un acteur de terrain et un fin analyste des problèmes qu'on y rencontre. Il était avec moi lors de l'expérimentation nationale de la police de proximité en 2000 et nous avons toujours aimé confronter depuis nos points de vue. Sa venue dans ce livre blanc est contraire à son sens de la discrétion et je suis très sensible à son témoignage. Sébastian Roché du CNRS est un auteur incontournable des questions de stratégie policière. Il a participé à de nombreuses revues universitaires sur le sujet, assisté de nombreux gouvernements en France et à l’étranger, en particulier au Québec, et se montre encore une fois indispensable dans ce travail. Il en va de même pour Marc Alain qui offre une vue extérieure sur ces questions. Une difficulté de mon entreprise a été d'obtenir des témoignages de gens du terrain. J'ai été très surpris de rencontrer beaucoup de frilosité auprès de personnalités reconnues pour leur expertise. C'est pourquoi je tiens à remercier tout particulièrement Pierre-Marie Bourniquel, Directeur Départemental de la 5 Police des Bouches du Rhône. Il a accepté de prendre des risques et d'apporter son avis sur des questions sensibles. D'autres le suivront sans doute comme ce membre très ouvert que j'ai rencontré au Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance. J'attends avec beaucoup d'intérêt de nouveaux témoignages car l'hydre à laquelle nous sommes confrontés ne sera tuée que si, tous ensemble, nous lui coupons les têtes au même moment, d'un seul élan. 6 L’auteur S’il fut d’abord professeur d'anglais, Hervé Pierre devint commissaire de police sur concours externe, en 1978. Il a fait l'essentiel de sa carrière en police urbaine, au contact du terrain : à Roubaix, Saint-Quentin, Cholet, Amiens, Paris. C'est ainsi qu'il a découvert les difficultés des banlieues et les réalités de la petite délinquance sur laquelle se bâtit le crime et les dérives extrêmes qui ont un lien entre elles. En 1995, il a ainsi fait face à de violentes émeutes urbaines à Amiens. Sa carrière précédente lui a permis de bénéficier de stages avec la police britannique d'abord, puis de collaborer durant trois mois avec le FBI, aux ÉtatsUnis. Ces expériences lui ont permis de confronter les modèles de police et d'approfondir sa connaissance comparative des stratégies possibles. Appelé à Paris à l'Inspection générale de la Préfecture de police en 1998, il a travaillé sur les questions de police de proximité et a contribué à la réforme qui a abouti à donner aux Parisiens une réelle police urbaine, entre la police judiciaire, trop centrée sur les grosses affaires, et la police de maintien de l'ordre, prise par le terrain des manifestations. Il a participé en 1999, avec l'Inspection générale de la Police Nationale, à l'élaboration de la doctrine de police de proximité expérimentée sur cinq sites pilotes, dont Marseille. L'évaluation des résultats de cette pratique menée en 2000 a hélas montré l'insuffisance des moyens mis en œuvre, tant sur le plan des effectifs que sur celui de l’accompagnement judiciaire de cette stratégie. Le virage, pris en 2002, d'abandon de la police de proximité pour en venir à un bilan statistique qui n'avait que l'apparence de ce qui se passait à New York à l'époque l'a conduit à retourner sur le terrain (commissaire du 16e arrondissement, puis chef de secteur) avant de quitter la police pour le secteur privé. Responsable de la sécurité du groupe Danone, il a pu découvrir l'étendue des problématiques de sécurité dans la société civile, de plus en plus touchée par ces questions. Il s'est alors engagé résolument dans l'action pour relier le secteur public au privé et a été à l'origine de la dynamique de lancement du Club des 7 Directeurs de Sécurité d'Entreprise (CDSE) dont il est devenu le vice-président et qui représente aujourd'hui l'interlocuteur incontournable de ces questions. A l'étranger, son passé au FBI lui a permis de rejoindre l'International Security Management Association (ISMA) dont il est devenu membre du comité exécutif de 2007 à 2010. Son expérience de terrain l'a conduit à s'interroger sur les questions de sécurité et les façons dont la société française, avec ses blocages innombrables, les abordait. Il a écrit deux livres sur ce sujet: La république, quelle pagaille Editions Baudelaire en 2012 et Tous prisonniers ? à l'Harmattan en 2014. Constatant lors de ses voyages d'affaires l'étendue de l'économie criminelle et la mesurant à travers les témoignages de ses collègues, il a décidé en 2015 de créer un blog sur le sujet de l’économie criminelle et de lancer l'alerte. 8 Avant-propos Les événements survenus le 13 novembre à Paris ne sont pas le fruit du hasard. Depuis trente ans, les policiers et quelques magistrats ou maires sonnaient l’alarme. « Nous le paierons un jour » disaient-ils. C’est fait. Nous « le » payons. Très cher même. Mais que payons-nous plus précisément ? Ce livre blanc propose des réponses à cette question et avance des solutions pour y remédier. Nous recueillons avant tout le fruit de notre incapacité collective à assurer partout et au quotidien le respect des lois les plus essentielles : celles du savoirvivre ensemble. C’est dans cette absence de visibilité de l’ordre public au niveau élémentaire que se nichent les dérives et le retrait de la citoyenneté. Dans ces dérives, nulle n’est plus visible que celle de l’économie criminelle qui sert de terreau fertile au terrorisme, comme on l’a vu avec Mohamed Merah, les frères Kouachi et la famille Abdeslam. Tous se livraient à de multiples trafics, cumulaient les condamnations avec sursis avec les allocations, tout en profitant de la bienveillance générale pour la drogue. Ne dit-on pas qu’on va interdire les cigarettes mais autoriser le cannabis ? Nous sommes aveugles et incohérents. Nous avons voulu croire que l’économie des banlieues était un moindre mal qui les empêchait d’exploser. Nous avons fermé naïvement les yeux. Acheté la paix sociale à coups de subventions et de petites lâchetés sans rien exiger en retour. Cela ne peut plus durer. Parce que nous la regardons presqu’avec indifférence, l’économie criminelle est passée sous le radar. On en ignore quasiment tout : l’importance, la réalité, les conséquences sociales. Elle est pourtant le stigmate le plus évident des maux de nos institutions. Si l’économie grise se situe à environ 200 milliards annuels, la part noire de celle-ci monte au moins à 20 milliards. C’est-à-dire qu’elle manie plus d’argent que le budget du ministère de l’Intérieur lui-même… Les conséquences sociales de ces trafics sont catastrophiques. Appel d’air à la mise à l’écart de la société globale, création de zones de non-droit, encouragement à la non assimilation, démonstration de l’incapacité de l’État à faire respecter ses lois, preuve de l’impunité des petits voyous, terreau du 9 terrorisme, on n’en finit pas d’égrener les aspects négatifs de cette tolérance coupable qui s’affiche maintenant en centre- ville comme à Saint Denis, Marseille, Lyon, Roubaix ou encore Saint Etienne. Face à cette dégradation des mœurs, la seule réponse possible est celle de la proximité policière revalorisée. Certes des unités de police spéciales, des coopérations de divers ministères, ont leur efficacité. Mais ce sont des unités qui agissent en réaction et non préventivement au plus près du terrain, par une présence dissuasive. L’effort doit porter sur la reconquête des territoires par une police locale. Reprise en mains qui passera par la lutte sans merci contre l’économie criminelle. La réforme territoriale en cours doit alors être évoquée dans ce sens. Il est d’ailleurs aberrant que les problèmes de sécurité n’aient pas été envisagés lors de l’élaboration du nouveau schéma. Il ne fait aucun doute en effet que les présidents des grandes régions ne manqueront pas d’en venir vite à la revendication d’une forme de compétence dans ce domaine, face à la carence de l’État et aux demandes pressantes des populations elles-mêmes. Pour peu que le Front National emporte une région, ce sera sans doute une de ses premières exigences. Le risque est de voir des populations, apeurées pour la sécurité de leurs familles, prendre ce sujet en mains avec les débordements que l’on imagine. Ce livre blanc envisage donc sans détour l’idée de décentraliser, sous une forme contrôlée par l’État, une partie des missions de police de proximité aux collectivités territoriales pour en renforcer immédiatement le nombre et le contact avec les populations. D’où les sept propositions portées dans ce livre blanc. La France doit réformer avec audace l’idée qu’elle se fait de la sécurité au quotidien et le faire maintenant. 10 Sommaire L’auteur ...................................................................................................................... 6 Avant-propos .............................................................................................................. 8 Sommaire ................................................................................................................. 10 Synthèse ................................................................................................................... 11 L’économie criminelle : poison de la République .......................................................... 14 1 / La réalité de l’économie criminelle. .................................................................... 16 1.1 Un phénomène plus important qu’on ne pense .............................................. 16 1.2 La rupture du pacte républicain et de l’économie criminelle qui en découle ...... 19 2 / La réponse inadaptée de l’État à ces défis. .......................................................... 24 2.1 La faillite permanente de la police de proximité, trop centralisée pour les petits trafics ............................................................................................................... 24 2.2 Des maires pas assez responsabilisés, des régions sans rôle. ............................ 27 3 / Décentraliser la sécurité aux niveaux locaux : villes, départements, régions. ......... 30 3.1 La sécurité urbaine aux villes. ........................................................................ 32 3.2 Un rôle contre l’économie criminelle pour la région ? ..................................... 34 Après-propos............................................................................................................. 36 Annexes - Contributions ............................................................................................. 38 Alain Juillet – Constats et réflexions sur l’économie criminelle .................................. 40 Eric Chalumeau – Quelle place pour l’échelon local dans les politiques de sécurité ? ... 43 Pierre-Marie Bourniquel – Marseille, les trafics et « l’Approche globale » : la possibilité d’un espoir ? ......................................................................................................... 49 CIPD – Rencontre d’un acteur central de la prévention de la délinquance .................. 61 Sébastian Roché – Trafics et chiffres, un vrai besoin de connaissance : l’exemple du tabac .................................................................................................................... 64 11 12 Synthèse L’économie criminelle est un phénomène méconnu qui ne suscite pas beaucoup d’études, si ce n’est au niveau international. Les chiffres de l’économie grise sont en général évalués à 10% du PIB des pays occidentaux. En France on peut estimer qu’elle représente au moins 20 milliards annuels, ce qui la situe au-dessus du budget du ministère de l’Intérieur (1.1). Ces sommes considérables contribuent à déstabiliser le pacte républicain. L’économie criminelle est surtout la conséquence de mauvaises politiques de la ville qui ont laissé se constituer des ghettos urbains dans lesquels le communautarisme a eu tout le loisir de s’épanouir. Au lieu de lutter contre ces dérives, on a tenté d’acheter la paix sociale. Se sont ainsi crées des zones de nondroit où les trafics de toutes sortes sont devenus la règle. Drogue, revente de produits de vols, tabac de contrebande, tout est bon. Les centres villes sont aujourd’hui concernés. C’est sur ce terreau de la délinquance que le terrorisme a pu fleurir. (1.2) L’État n’a pas vu venir les conséquences de ses erreurs répétées d’analyse et de sa lâcheté à traiter le mal. Les services publics partis, seule la police de proximité est restée en charge avec l’école. Mais on a cédé sur ces terrains là aussi. Les petits trafics ont pu continuer. La police urbaine est nationalisée depuis une loi de 1941. L’État se trompe sans doute sur ce point : la police de terrain dans les quartiers doit relever des autorités locales, mieux armées pour connaître les populations et agir sur elles. La vue centralisée sous le contrôle des préfets ne répond pas à la demande. L’échec des politiques de police de proximité depuis trente ans s’explique par cette approche verticale depuis le haut. (2.1) Les régions, les départements et les maires ne peuvent agir pour l’instant sur les trafics et la délinquance car ils manquent de moyens juridiques institutionnels pour ce faire. Cela participe à une déresponsabilisation des autorités locales qui s’investissent peu dans les contrats locaux de sécurité. Les polices urbaines quant à elles manquent cruellement d’effectifs comme on le voit à Marseille qui sert de révélateur dans ce livre blanc. La seule possibilité pour répondre rapidement aux besoins immenses de sécurité du pays est de décentraliser la police de proximité 13 en veillant à la faire contrôler indirectement par l’État. C’est la seule façon de reprendre un terrain abandonné depuis trop longtemps. (2.2) Les propositions du livre blanc 1) Autoriser, sous le contrôle de l’État, les collectivités territoriales à s’investir dans la sécurité. 2) Décentraliser la police de proximité aux villes. 3) Etendre les pouvoirs de police judiciaire des polices municipales et les doter d’OPJ. 4) Etendre la qualité d’Officier du Ministère Public des commissaires de police urbaine d’État aux délits les plus couramment rencontrés, contraires à la tranquillité publique. 5) Favoriser les recrutements locaux des polices de proximité, en veillant à la représentativité des quartiers pour lutter contre les trafics. 6) Donner à la région un rôle de coordination des polices de proximité. 7) Impliquer davantage les régions et les départements dans le suivi pénal. 14 L’ECONOMIE CRIMINELLE POISON DE LA REPUBLIQUE L’économie criminelle est la partie noire de l’économie grise qui ne cesse de croître dans la globalisation1en général. Les frontières se brouillent. La moralité n’a plus de repères précis2. L’économie criminelle se banalise par-dessus les frontières et s’investit dans l’économie légale qu’elle vient pourrir peu à peu par le blanchiment de l’argent sale. Face à ces flux commerciaux, financiers et démographiques sans précédent, les rigidités du vieux monde se fissurent. Non seulement la France ne peut se tenir à l’écart de cette évolution mais elle est tout particulièrement visée par ces phénomènes, souvent à son corps défendant. Son centralisme excessif, son manque de souplesse, ses utopies moralisantes, son politiquement correct qui empêche l’analyse objective des faits sociaux : tout concourt à y voiler les réalités quotidiennes dont souffrent une grande partie de la population légaliste, celle qui travaille, évite les combines et les embrouilles, paie ses impôts et ses contraventions au code de la route. Tout converge pour laisser prospérer en marge une économie criminelle du quotidien qui aurait le mérite, entend-on dire parfois cyniquement, de faire vivre les moins aptes aux nouvelles formes de travail. C’est dans ce cadre de déliquescence des anciens modèles sociaux que l’économie criminelle a pris ses marques. S’infiltrant dans les failles du bien-pensant et de la sclérose qui refuse le changement, elle a profité des faiblesses de la réaction sociale, a conquis des territoires abandonnés à des mafias locales qui s’étendent naturellement par osmose à d’autres couches sociales, à d’autres territoires. Les chiffres de la part obscure de l’économie se sont envolés. Des cultures en marge de notre Etat de droit ont gagné leur indépendance et la revendiquent. Justice et police, pour des raisons différentes, ne parviennent plus à suivre et contrôler des individus qui s’opposent aux lois du pays pour imposer les leurs au nom d’on ne 1 Pour une définition de l’économie criminelle plus précise, voir le blog.economiecriminelle.fr 2 Même au plus haut niveau, comme on l’a vu récemment avec les dirigeants de Volkswagen, Cf Huffington Post, mon article du 6/10/2015 15 sait quelles utopies. De curieux rapprochements entre chômeurs, étudiants, altermondialistes, petits artisans désœuvrés par la crise, banlieusards, immigrés, trafiquants, voyous convertis au salafisme, djihadistes d’occasion ou manipulés de l’extérieur, terroristes fous enfin, s’opèrent sous nos yeux impuissants. Qu’il y ait des liens réels, trop longtemps ignorés, entre criminalité violente et économie criminelle impose des réformes audacieuses. C’est essentiellement pour les susciter par une prise de conscience collective que j’ai lancé le blog « economie-criminelle.fr ». Or il faut aller plus loin et plus fort quand on voit ce qui s’est passé à Paris le 13 novembre au Bataclan. Déjà victimes de l’économie criminelle, les Français ne peuvent l’être du terrorisme qu’elle soutient. Les élections régionales qui viennent sont une occasion privilégiée de lancer ce débat sur la place publique. Il est tout à fait singulier de constater qu’on a regroupé des territoires sans revoir fondamentalement les compétences des collectivités qui les gèrent. L’État a peut-être d’ailleurs lancé là imprudemment un projet dont la logique risque de s’imposer à lui. Les nouvelles régions ont en effet atteint une taille critique qui va les amener à réclamer de nouveaux pouvoirs, au sein desquels se glisseront des missions considérées comme régaliennes, trop mal assurées par des administrations arcboutées sur des crédos dépassés et bloquées par des politiques qui les utilisent depuis des décades à leur profit électoral au lieu de les mettre à celui des Français. Il faut donc montrer (première partie) toute l’importance de l’économie criminelle parce qu’elle est au fond le stigmate évident de notre incapacité à évoluer. Une société saine n’aurait pas permis cette dégradation des mœurs publiques. Il faut ensuite comprendre pourquoi notre modèle social et institutionnel ne marche pas et ne permet pas de combattre ce fléau (deuxième partie). Il faut enfin faire des propositions concrètes (troisième partie) car si l’économie criminelle est le poison de la République, hélas c’est cette dernière qui l’a secrétée et qui continue de l’entretenir. Ne nous voilons plus les yeux : l’économie criminelle n’est pas une maladie que nous pourrons soigner sans repenser notre mode de fonctionnement organique. 16 1 / La réalité de l’économie criminelle. Rappelons que l’économie criminelle désigne le commerce illicite, comprenant notamment les trafics de produits illégaux, volés ou surtaxés qui génèrent une demande élevée de la part de populations dépendantes ou dans la nécessité. Elle génère à la fois un marché de clients de plus en plus grand avec la crise, et une offre socialement structurée autour de l’illégalité. Les chiffres de cette économie restent flous et les études sur le sujet exceptionnellement rares. On peut cependant l’estimer avec assez de précision grâce à quelques articles d’investigation et aux approches de l’ONU et de l’OCDE. On est alors stupéfait des sommes en jeu, capables de déstabiliser un État. Il y a pire : comme l’économie criminelle s’enracine dans l’illégalité, elle convertit à la marginalisation des couches de plus en plus larges de la population. Le pacte républicain en est rompu gravement avec des conséquences désastreuses pour la Nation puisque tout le monde s’habitue à l’impunité du système et en vient à considérer que soit l’État est encore plus faible qu’on ne le pense, soit qu’il y trouve un intérêt. 1.1 Un phénomène plus important qu’on ne pense L’économie criminelle est noyée dans une économie grise considérable qui suscite pourtant peu d’études. Or l’ignorance dans laquelle on tient cette dernière contribue à la rendre invisible voire acceptable. Au sein de celle-ci les phénomènes ouvertement mafieux se nichent pourtant naturellement. A peine trouve-t-on ici et là de rares articles de presse pour tenter d’évaluer le phénomène global. L’ONU et l’OCDE en parlent, mais globalement, et focalisent principalement sur la drogue. Quant à l’État, il s’intéresse surtout à la fraude fiscale et au non paiement des charges sociales pour des raisons plus budgétaires que morales. Comme le souligne Sébastian Roché, les chiffres portant sur l’ampleur de ce secteur sont donc pour l’essentiel des estimations par définition. Ce qui vaut également pour les statistiques criminelles, singulièrement muettes pour apprécier les trafics quotidiens. Les techniques de mesure sont discutables et discutées. Le juge de paix pourrait être l’OCDE, même si elle se montre 17 extrêmement prudente dans ses approches. Selon elle, l’économie souterraine serait supérieure à 15% en Italie. Elle est sans doute nettement au-dessus. Chez nous, l’OCDE évoque le chiffre de 7%. Une enquête du Point la plaçait à au moins 10% du PIB en 2013. Tout porte en fait à penser que l’économie qui échappe à la connaissance des pouvoirs publics se situerait dans notre pays dans une fourchette aux alentours de 200 milliards, soit 10% du PIB. Le double du déficit annuel ! Ceci englobe aussi bien la fraude fiscale que le travail au noir ou encore les petits arrangements entre amis, auxquels bien sûr s’ajoute l’économie criminelle proprement dite, notamment le commerce illicite, celui qui se situe dans des champs punis sévèrement par la loi : trafics de drogue, d’armes, de personnes, rackets divers, contrebande d’alcool et de tabac, contrefaçons multiples et dangereuses. Chiffrer le côté noir proprement dit de l’économie grise est un exercice encore plus difficile que le précédent. La partie drogue, armes et trafics de personnes3 dépend des procédures de police, gendarmerie et douanes, par nature parcellaires et insuffisantes pour apprécier la totalité du phénomène. De plus, les statistiques de police et gendarmerie nourrissant l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale, ONDRP, ne sont pas entièrement à la disposition du public mais de l’État qui les exploite depuis longtemps à sa guise. De multiples raisons techniques (manque de fiabilité, changement de méthodes..), nous sont opposées régulièrement et bizarrement. Par ailleurs on n’y trouve pas les chiffres des petits trafics et des incivilités qui font l’essentiel de la criminalité économique de basse intensité qui pourrit les circuits officiels. Quelques articles contribuent à éclairer le sujet un peu plus en profondeur. La drogue, selon une enquête de l’ONUDOC de 2012, rapporterait au minimum 400 milliards d’euros annuels dans le monde. Le même rapport précise que le haschisch contribue pour 2 milliards à l’économie marocaine ; idem pour la France. Une enquête récente nous indique que la seule contrefaçon de produits sportifs coûte 500 millions d’euros à notre pays tous les ans. La contrefaçon quant à elle a fait l’objet d’un rapport commandé par l’État en 2010 et a été estimée à 6 milliards annuels à l’époque. Le trafic de cigarettes rapporte presque 1 milliard de profits annuels, apprend-on de plus. Trafic plus rémunérateur que la drogue, pour 3 Ce sont dans l’ordre les trois premiers trafics les plus sensibles au regard de la sécurité publique car c’est à eux que le citoyen peut être le plus directement confronté avec les conséquences les plus graves 18 beaucoup moins de risques, d’où son expansion vertigineuse : on estime qu’environ un quart des cigarettes fumées en France provient du réseau parallèle, dont la plus grande partie (deux tiers) est issue des trafics. Les saisies des douanes explosent. Le produit des vols (dans les ports, les camions, les cambriolages) revendus par des circuits occultes de receleurs parfaitement organisés, comme les pièces détachées d’automobiles volées ou démontées, ou sur internet, approche le même montant. Ce qui frappe dans ces chiffres, c’est leur approximation et le caractère épisodique de leur publication. Quoi qu’il en soit, on perçoit bien que l’économie criminelle en France se situe au bas mot dans une marge comprise entre 10 et 20 milliards d’euros4 qui échappent aux finances publiques. C’est considérable rapporté au budget de la France prévu pour 20165. 20 milliards, c’est plus que le budget de la police et de la gendarmerie additionnés (17 milliards). Seules l’Education nationale (47 milliards), la Défense (30 milliards) et l’Education supérieure et la Recherche (27 milliards) dépassent ce seuil. C'est dire que le crime économique en France a une puissance de frappe considérable qui le place souvent en rival direct de l’État dans les rapports sociaux quotidiens de multiples familles. Derrière les rares données dont nous disposons, il faut en effet envisager les organisations sociales qui se sont mises en place autour de ces flux, comparables en bien des points à une mafia d’un nouveau genre, avec ses chefs, ses commandants, ses relais d’approvisionnement, sa protection, ses conflits entre rivaux comme à Marseille. La République est lointaine. On peut la rencontrer quand on sort du territoire, c’est pourquoi on évite de le faire. Ce qui renforce le ghetto des banlieues dans lesquelles l’économie criminelle s’est retranchée comme on va le voir. Toute une économie, souvent familiale se met en place. Elle est encore plus inégalitaire et plus brutale que la société française dénoncée. Derrière cette production se cachent des corruptions, toutes les dérives de l’extrémisme. Personne n’est capable de chiffrer ces phénomènes. On les nie. On les ignore. On ferme les yeux, comme à Saint Etienne où le trafic de cartouches de cigarettes se passe en centre-ville sous les fenêtres du palais de Justice. Comment 4 Voir l’article de Sébastian Roche sur Huffington Cf. le site proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr qui donne le projet de budget pour 2016 5 19 peut-on rencontrer tant de voitures et voir tant de jeunes habillés à la dernière tendance dans une banlieue, où souvent plus de 40% de la population en âge de travailler est au chômage, si ce n’est parce que toute une économie criminelle est en place ? Certes des colis de Versace tombent des camions, mais encore faut-il les acheter quand même aux petits caïds qui les vendent ou que l’on sert. Cela valide tout à fait la réalité d’une économie parallèle devenu presqu’exclusivement criminelle dans certains quartiers de nos villes, petites et grandes, et campagnes maintenant. Une économie criminelle dont les montants sont impressionnants. 1.2 La rupture du pacte républicain et ses liens avec l’économie criminelle Les sommes en cause sont trop importantes pour être neutres. Elles entraînent des conséquences considérables dans tous les domaines : économique, social et politique. Le pacte républicain en est directement menacé. Or cette remise en cause se concentre dans des banlieues et des classes sociales qui entretiennent avec l’État un rapport de force visible sur le plan local et national. Comment en est-on arrivé là ? La question est importante car elle contient peut-être la réponse à ce qu’il faudrait faire pour combattre la dérive actuelle. Pour rattraper ses erreurs encore faut-il les connaître, ce que le politiquement correct nous voile depuis des dizaines d’années. Il aura fallu ce 13 novembre 2015 tragique pour qu’enfin on commence à regarder la réalité. Sur le plan local, nous avons créé des zones de quasi non droit où la loi de la République a reculé de façon incompréhensible. Les banlieues ont été abandonnées de presque tous les services publics sociaux. Les commerces se sont éteints sous la pression des grandes surfaces. Peu à peu les trafics en tout genre se sont installés au plein jour. Les caves sont devenues autant de lieux de recels multiples où armes, cigarettes et drogue s’accumulent. Les loyers n’ont plus été payés. Les offices HLM se sont tournés vers l’État pour rembourser les sommes dues parce qu’on n’expulse pratiquement plus. Dès les années 1980 les signaux d’alarme se multipliaient, alors que peu à peu l’illicite et l’informel se substituaient au licite économiquement et socialement intégré. Les premières 20 émeutes urbaines eurent lieu dans les banlieues lyonnaises en 19796. Elles ont gagné la France entière. Or contrairement à une idée reçue, la rébellion des banlieues a été sociale avant d’être mafieuse et organisée économiquement sur des circuits parallèles. Une ville comme Cholet, exemple typique de la France profonde, a connu ses premiers incidents au début des années 1990. Les attaques contre la police n’y étaient pas justifiées par la défense d’un territoire économique : la vente de drogue était inexistante à l’époque dans les quartiers en cause. Ce qui était rejeté, c’était en partie le modèle républicain français, fait de prélèvements, de stricte laïcité et de redistribution trop parcimonieuse aux yeux de populations qui exigeaient davantage. Pour calmer les choses, on a « assisté » de plus en plus sans contrepartie. On a répondu par des plans de réhabilitation de l’habitat qui ont couté cher mais qui furent sans résultat parce que ne répondant pas à la demande exprimée, fondée sur une exigence, incomprise par l’État, de traitement en profondeur des problèmes des banlieues. Comme le dit parfaitement Malek Boutih : « on pense que le bâti va remplacer les problèmes sociaux. La politique de la ville s’est réduite à l’accumulation de sigles et de zonages qui cachent mal l’échec des ghettos ». La rupture du pacte républicain a d’abord été de céder à un communautarisme supposé, prêché par très peu au début pourtant, sans exiger en retour le respect des lois de la République et sans forcer à la recherche d’emplois. Oui, il faut un peu forcer les choses parfois. Encore aurait-il fallu cesser de rêver et créer un cadre propice à l’emploi, en repensant le monde du travail comme on commence seulement de le faire, bien tardivement. En fait, par manque d’attention et électoralisme facile, on a maintenu la jeunesse dans l’assistanat comme le dit très bien Samir Mihi7. On a maintenu des populations dans des quartiers par manque d’audace : « Personne, écrit Samir Mihi, ne milite pour un développement séparé des communautés. Lorsqu’une même communauté est regroupée dans des barres HLM, ce ne sont pas ses membres qui choisissent d’habiter ensemble. Ce sont les commissions d’attribution des logements sociaux des logements sociaux et les promoteurs immobiliers les premiers responsables. » Il a raison. 6 7 Vaux en Velin 15 septembre 1979 au quartier de la Grappinière Interviewes de M.Boutih et S.Mihi dans le dossier du Point N°2253 du 12 novembre 21 La fixation de populations captives sur des territoires a créé des zones communautaires et le communautarisme agressif y est né. On ne l’a pas vu venir. Le résultat était pourtant inévitable. La police est peu à peu devenue la seule à encore pénétrer dans les quartiers, le moins possible cependant. Ces entités urbaines ont commencé à dériver, à vivre différemment, en marge de la République qui n’imposait pas de règles en contrepartie de son aide et de son accueil. La drogue est arrivée naturellement ensuite dans ces no man’s lands vidés de l’application des règles républicaines. Saint-Ouen, Montreuil, Saint-Denis, Lyon, Roubaix et combien d’autres lieux sont ainsi devenus des territoires pour tous les trafics finalement liés au terrorisme ? Les aides de l’État se sont additionnées aux revenus provenant de l’économie criminelle. Des organisations familiales se sont mises en place. Des filières, favorisant souvent l’immigration illégale pour fournir une main d’œuvre bon marché aux trafics, sont nées. Dès lors La réussite scolaire n’était plus une priorité comme elle l’était pour les jeunes Français de la troisième République qui restait le modèle identitaire des administrations. L’échec scolaire s’est ajouté aux difficultés d’intégration, a interdit de seulement penser à l’assimilation, sauf pour les plus volontaires qui réussissent parfois brillamment contre tous les obstacles. La drogue et les innombrables trafics de l’économie criminelle sont donc d’abord une conséquence d’un recul républicain non réfléchi et non la cause de celui-ci. On ne le dit pas assez. Ce qui induit que les trafics ne cesseront que si la République réoccupe le terrain délaissé, sans même avoir à particulièrement accentuer la répression et si on se décide enfin à revoir les politiques encours. C’est ainsi en tout cas que la jeunesse des quartiers a commencé à mépriser des institutions dont elle ne voyait que la faiblesse. Elle s’est constituée des territoires privés, renforçant d’autant son communautarisme et ses économies parallèles. Très vite les policiers et les pompiers ont essuyé des insultes et des coups. Or, face à ces exactions, la réaction sociale a été pour le moins insuffisante. Était-ce l’aveu inavoué d’une forme de responsabilité de la chose publique ? Fallait-il pour autant en arriver à dire que c’était la police, facile bouc-émissaire, qui provoquait ces incidents elle-même par sa seule présence ? Toujours est-il que dans les préfectures, où se jouent des carrières de hauts fonctionnaires, on a incité régulièrement la police, et on continue de le faire, de ne pas trop se montrer dans les quartiers de peur d’incidents. Dans les palais de Justice on condamnait 22 rarement les fauteurs de troubles par crainte d’en provoquer de nouveaux ou par idéologie. Quelles que soient les raisons, la polémique est un peu vaine, nous avons laissé prospérer sur notre territoire la haine de nos institutions en niant trop longtemps les phénomènes en cause ou en les dissimulant sous une vision largement utopique teintée d’idéologie. C’est ainsi. Le pire est que l’esprit de rébellion né dans les banlieues se soit étendu en dehors d’elles à d’autres classes sociales mal intégrées ou en difficulté. Le lien avec le terrorisme qu’Alain Juillet souligne dans l’entretien qu’il m’a accordé, si clair et si précieux à ce Livre blanc, se trouve là. Tout est donc à craindre si on ne met un terme à la quasi impunité dont bénéficient la plupart des petits délinquants qui sont les grands criminels de demain. Le lien ne peut être nié depuis Charlie Hebdo : on devrait réfléchir davantage au parcours des frères Kouachi et aux massacres du 13 novembre. Une autre source d’inquiétude est que l’impunité des petits trafics en a inspiré de plus grands, de la part de gens que l’on pense parfaitement intégrés. Beaucoup dans les affaires se demandent pourquoi respecter un État qui n’est pas capable de se faire craindre si ce n’est que par ceux qui jouent le jeu. La tricherie en découle. L’économie devient une affaire de qui sera le plus à même de faire reculer l’État, ce qui renforce l’analyse des banlieues qui se révoltent chaque fois que l’on s’y intéresse un peu trop. La gangrène gagne les esprits. Si le phénomène est largement urbain, l’anonymat et la concentration assurant à l’économie criminelle et à ses trafics un terrain propice, le reste du territoire n’est cependant pas à l’abri. Des petites villes comme Saint Florentin, Les Andelys connaissent aussi leurs poches marginalisées, véritable ghettos séquelles d’une industrialisation aujourd’hui perdue. Des régions entières comme le littoral méditerranéen ou le Nord abritent aussi des territoires entiers abandonnés comme Lunel dans l’Hérault, ville emblématique pour le nombre de candidats au jihad syrien qui a même retenu l’attention du ministre de l’Intérieur. Au plan national de la réaction des milieux politiques et de la haute administration, beaucoup de phénomènes ont convergé pour qu’on ne prenne pas conscience de l’étendue du mal. Je n’en retiendrai que deux, essentiels à mes yeux. Le premier est le centralisme du pouvoir parisien. L’élite de la nation vit dans des bureaux privilégiés, éloignés de certaines réalités de terrain. Trop 23 longtemps on a pu croire que l’économie criminelle n’était qu’un épiphénomène circonscrit à de sombres quartiers de province où on ne s’aventurait pas mais qu’on saurait « tenir » au besoin. L’État tout puissant connaît mal son territoire depuis Paris. Le deuxième facteur est sans doute le plus grave : c’est le syndrome de Robin des Bois. Les petits trafiquants ne sont pas perçus comme des criminels mais comme des victimes d’un système qui les exclut. L’économie criminelle en devient sympathique, un moyen de débrouille face à un État monstrueux, incapable d’assurer un meilleur espoir. Ajoutez que certains « clients » viennent d’horizons sociaux favorisés et vous avez un tableau où les intérêts des uns et des autres convergent au détriment de ceux qui paient des impôts sans avoir un retour sur leur investissement ! Voilà pour la situation. Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour lutter contre ces dérives ? 24 2 / La réponse inadaptée de l’État à ces défis. Le premier échec de l’État repose d’abord dans son incapacité, depuis une quarantaine d’années, à déceler ce qui se passait sur le terrain. Son arrogance facile à croire que les problèmes se résoudraient par l’ « excellence » de nos institutions égalitaires centralisatrices, le mythe de l’exception française qui nous aveugle. Il fallait reconnaître les différences, et non les nier, et travailler ensuite à leur assimilation par une stratégie globale. On a abordé le sujet en silos, comme toujours. On n’a pas écouté les lanceurs d’alarme, et le résultat est effarant. Tout le monde est coupable. Il ne sert à rien de se rejeter la faute. Le communautarisme a trouvé son expression dans l’économie criminelle qui se répand un peu partout. Le repli sur soi est venu ensuite, comme les émeutes et les trafics, sorte de conséquence de nos échecs. Alain Juillet et moi-même convergeons particulièrement sur ce point : c’est sur ce terreau que l’extrémisme se développe et que des terroristes fous veulent imposer leur vision insensée. Face à cette dérive, on a tenté, aujourd’hui encore c’est le cas, de répondre par la police, éternelle pompier des insuffisances de la politique. Mais sans moyens, sans pouvoirs et sans soutien, que pouvait-elle faire ? La police a donc reculé aussi parce qu’elle reflète à la fois l’organisation et les erreurs de l’État. Et en matière d’organisation, beaucoup serait à revoir, à commencer par approfondir nos réflexions législatives et administratives sur les doublons Police/Gendarmerie en matière judiciaire. La seule solution pour s’attaquer aux trafics et au mal vivre des quartiers aurait été en fait de créer une réelle police de proximité. Cela n’a pas marché tout simplement parce que la proximité ne se décrète pas. Pas plus que la croissance économique. La proximité est le résultat d’une organisation globale et d’une orientation de la société. Pas un « deus ex machina » artificiel. C’est pourquoi il faut y impliquer les pouvoirs locaux avant que ceux-ci, sous la pression, ne le fassent d’eux-mêmes en ordre dispersé. 2.1 La faillite permanente de la police de proximité, trop centralisée pour les petits traficsL’explosion de l’économie criminelle, arrivée grâce à la ghettoïsation, est passée en grande partie inaperçue parce qu’elle se faisait à base de petites infractions, de petits trafics qui lui ont permis de passer sous le radar ou d’être 25 qualifiées de syndrome de Robin des Bois comme on l’a vu. Le tout aggravé par une idéologie utopique largement partagée, nettement anti répressive. Les trafiquants, non sanctionnés, sont toujours dans la rue, disent les habitants des quartiers devenus fatalistes. L’économie criminelle relève en grande partie de la compétence police de proximité, aussi appelée police de sécurité publique, les commissariats de police pour parler simplement, dont l’organisation est restée nationale, peu en prise avec les réalités de terrain à cause aussi d’un partenariat mal construit avec les pouvoirs locaux. Détaillons ce point. La police urbaine telle que nous la connaissons date de la dernière guerre mondiale, du vichysme pour être encore plus précis. C’est une loi de 1941 qui a organisé la police urbaine. Avant la guerre, les polices étaient municipales8 : le personnel relevait du maire et était payé par lui. En revanche, dans ses activités judiciaires, elles étaient dirigées par un fonctionnaire de l’État, Officier de police judiciaire, qui appréciait la validité des procédures et assurait le contact avec le parquet. En 1941 il fut décidé que la police quotidienne des villes de plus de 20 000 habitants relèverait de l’État. La gendarmerie gardant sa compétence rurale9. Or ni la justice, ni le pénitentiaire, ni la police n’ont réellement été revues dans leurs missions et leurs nombres pour faire face à l’accroissement démographique, au défi de l’urbanisation et de la criminalité bien plus importante qu’elle entraînait. C’est ainsi que le nombre de places de prison a à peine été doublé depuis 1945. Que le nombre des policiers n’a même pas été multiplié par deux depuis la libération. Les polices urbaines sont mal équipées. Elles sont pourtant les bonnes à tout faire de la police dont elles constituent plus des deux tiers des effectifs. Elles recueillent environ 70% des plaintes déposées chaque année, font les premières constatations et enquêtent sur les faits tant qu’elles ne sont pas dessaisies par le parquet. Placées en première ligne pour répondre aux besoins et attentes des citoyens et assurer l’harmonie de la vie locale dans le respect de la loi, elles assurent en plus tous les services d’ordre locaux, patrouillent préventivement 8 A l’exception de Paris, Lyon et Marseille en raison évidente de leur trille et de leur spécificité de 9 Il faut en effet prendre en compte qu’une faible densité de population sur un territoire étendu ne se « police » pas comme une ville. Les logiques d’occupation du terrain sont différentes et la gendarmerie est mieux organisée et structurée pour couvrir les campagnes que la ville, où elle vient inutilement concurrencer la police judiciaire. 26 quand elles peuvent, extraient les détenus pour les présenter aux magistrats ou les gardent quand ils sont à l’hôpital. Elles sont mobilisées sur des missions devant être assurées par l’Etat et non pour répondre aux besoins et attentes de la communauté locale. On comprend dans ces conditions qu’elles ne puissent pas régler les problèmes de cages d’escalier, pourtant au cœur même de l’économie criminelle. C’est pourquoi les polices municipales, d’abord timidement10, puis de plus en plus ouvertement, ont tenté de reprendre la situation en main quand les maires sentaient que l’insécurité devenait un enjeu politique dans leur ville. Mais rien ne les oblige à créer une police municipale qui est de plus une source de dépenses importante dans des budgets qui se tendent à cause de la crise et du désengagement de l’État. Tous les plans qui ont tenté de corriger cet état de fait pour mieux lutter contre la petite délinquance, les trafics de l’économie criminelle et l’isolement de la loi républicaine des banlieues ont échoué à cause de cette organisation centralisée et de cette accaparation étatique. Les effectifs de police urbaine sont insuffisants pour faire face à toutes leurs missions surtout lorsqu’elles sortent du cadre de la collectivité locale à laquelle elle est attachée. Ils redoutent en plus des incidents lors de leurs interventions, susceptibles de mettre en cause leur carrière. Il ne faut pas oublier en effet que la police à elle seule concentre plus de 50% des sanctions de révocation de toute la fonction publique qui se montre très sévère avec les fonctionnaires les plus exposés ! Afin de mieux coordonner les réalités de terrain, le ministère de l’Intérieur a parfois tenté depuis 1980 de relancer l’idée d’une police de proximité. C'est-à-dire demander à la police d’État de s’intéresser davantage au détail de la vie locale. Les plans se sont succédé sans succès comme je le montre dans mon blog « economie-criminelle.fr » et comme le constate sans le dire vraiment le Comité Interministériel à la Prévention de la délinquance et de la radicalisation qui se retrouve dans ce livre blanc. Les dernières mesures, comme la création en 2002 au sein de la PJ de Groupes d’Intervention Régionaux (GIR) contre les trafics, regroupant plusieurs services d’État, ou encore les ZSP, zones de sécurité prioritaires, vont certes dans le bon sens. Elles se heurtent néanmoins aux mêmes contraintes : manque d’effectifs, peu de suivi des magistrats, volonté antirépressive de la société, manque de moyens juridiques, lourdeur des procédures, 10 4000 policiers municipaux en 1980, 20 000 aujourd’hui 27 vues centralisées des problèmes, peu de souci de concertation et de collaboration de la part d’administrations qui ne se sentent pas entièrement impliquées dans cette lutte. Pendant ce temps la délinquance et les trafics galopent. Et les politiques publiques continuent de se contredire ou se refusent à regarder en face la réalité. Que faut-il penser de la lutte anti-tabac quand on parle en même temps de légaliser le cannabis et que l’on voit se développer le commerce illicite de cigarettes? En fait, on perçoit que l’État, dans une sempiternelle approche du haut vers le bas, se soucie essentiellement de ses unités prestigieuses comme la police judiciaire, le RAID, le GIGN, du renseignement, du maintien de l’ordre et qu’il ne donne pas vraiment aux acteurs du terrain au quotidien et au plus près des citoyens et des collectivités locales, les moyens de leur mission, sacrifiant ainsi la police de proximité. N’est-il pas symptomatique que pour rassurer les habitants du 93 contre les trafics, il faille que le ministre se déplace en personne ! Mais dès son départ, les policiers, surchargés de travail, affectés à des missions Vigipirate ou encore détachés pour la préparation de la COP21, quittent les carrefours et les abandonnent aux dealers qui, d’ailleurs, n’étaient pas partis, le jour même de la visite ministérielle. 2.2 Des maires pas assez responsabilisés, des régions sans rôle. On voit bien que la question réelle est dans une responsabilisation accrue des niveaux locaux dans les affaires de sécurité si l’on ne veut pas que les citoyens finissent par prendre leur destin sécuritaire en mains. C’est sans doute ce que la loi du 5 mars 2007, relative à la prévention de la délinquance a tenté de faire. Eric Chalumeau nous en parle bien. La loi institue le maire « responsable de l’animation, sur le territoire de sa commune, de la politique de prévention de la délinquance et de la coordination de sa mise en œuvre »11. En fait la responsabilité du maire est limitée. Elle ne porte pas sur des objectifs précis et ne lui donne pas de poids vis-à-vis de la politique pénale des magistrats même si, dans un souci louable, des instruments de concertation municipalités services publics ont été mis en place. On le voit bien à travers les trois priorités retenues : 11 Le maire et la prévention de la délinquance, Comité interministériel de prévention de la délinquance, Le documentation française. 28 s’intéresser aux jeunes exposés à la délinquance, ce qui suppose qu’on les repère et des échanges d’information pas toujours au point ; améliorer la lutte contre les violences faites aux femmes ; prévoir des programmes d’action pour améliorer la tranquillité publique. On comprend à cette lecture que ce n’est pas ce qui permettra de lutter contre les trafics de l’économie criminelle. L’expérience montre d’ailleurs que les maires ont spontanément fait cette analyse. Ils se manifestent relativement peu dans les Contrats locaux de prévention de la délinquance, confiés à des coordonateurs qui font certes de leur mieux pour leur donner une réalité. Mais, comme le dit le CIPD, les CLSPD tardent toujours à être réactivés et souvent, quand ils arrivent, ils sont une copie plus ou moins actualisée de ce qui s’était fait une dizaine d’années auparavant et qui dormait dans les tiroirs. Sans moyens juridiques, les maires considèrent souvent que la sécurité de leur ville relève d’abord de la police nationale. Et les quelques magistrats municipaux qui se sont lancés dans une police municipale étoffée et active, comme à Nice, ne cessent de réclamer qu’on révise le statut de leurs employés et qu’on les arme. Entre inexistence ou exigence de moyens considérablement renforcés, les polices municipales sont sous-employées ou inefficaces pour l’essentiel. Quant aux régions, elles sont actuellement sans compétence aucune en matière de sécurité publique, si ce n’est par le biais de financement de projets de prévention éventuellement. La réforme territoriale qui vient d’avoir lieu et pour laquelle des élections sont organisées est donc intéressante à observer. Car comment des régions aussi grandes pourront-elles longtemps ignorer des questions aussi importantes que la sécurité ? On ne dirige pas des millions de personnes sans pourvoir intervenir d’une façon ou d’une autre sur des questions régaliennes comme la justice et la police. Il y a donc fort à parier que ces sujets seront vite au cœur des délibérations des assemblées régionales. On a d’ailleurs vu un candidat, Dominique Reynié, évoquer directement la possibilité de se doter d’une structure de réflexion sur ce thème s’il était élu, même si ses propositions manquent pour l’instant de clarté. Quoi qu’il en soit, le vrai problème de la lutte contre l’économie criminelle est donc bien celui des effectifs et de leur présence effective sur le terrain. Sans parler de la coordination avec d’autres administrations concernées par les trafics comme la douane ou les services fiscaux qui devront en faire une de leur priorité. 29 Un exemple précis nous en est fourni par Marseille dans ce livre blanc. L’Approche globale qui enthousiasme le ministre de l’Intérieur n’est pas autre chose qu’un embryon de réponse plus proche du terrain aux trafics de la capitale phocéenne qui engendrent règlements de compte sur règlements de compte, ce qui dit assez les intérêts en jeu. Or, selon le directeur départemental de la police, la politique menée se heurte principalement à deux obstacles : le peu de suivi des procédures pénales (les écrous ont baissé de plus de 30% en 2015 par rapport à la même période sur 2014) ; le manque d’effectifs pour continuer à occuper le terrain une fois qu’il est pacifié. Et à Marseille aussi on voit bien à la fois le syndrome de Robin des Bois (à travers les écrits de Laurent Muchielli12 par exemple) et le faible engagement des collectivités territoriales. 12 Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux 30 3 / Que faire ? Décentraliser la sécurité publique aux niveaux locaux La France ne peut plus laisser l’économie criminelle gagner des territoires. A Saint Etienne, les cigarettes de contrebande sont vendues en plein jour autour du palais de Justice, avec des guetteurs sur le trottoir pour prévenir de l’arrivée de la police. A Marseille les dealers règlent leurs comptes en pleine ville, les passants et touristes autour du port risquant leur vie sans le savoir. A saint Ouen, en région parisienne, les sorties de métro sont occupées par des vendeurs de cigarettes qui ne prennent même pas la peine de s’éloigner de plus de cent mètres quand le ministre de l’Intérieur vient faire une démonstration de force. A Paris, les vendeurs à la sauvette ont gagné le métro après avoir pris possession de plusieurs ponts. Dans presque toutes les villes, des circuits occultes proposent des produits et des services moitié prix. On peut multiplier les exemples sans fin : il suffit de lire les blogs, les réseaux sociaux pour voir l’exaspération des Français, incrédules devant l’évolution de la situation. Ce qui est en cause, comme on l’a dit ci-dessus, c’est avant tout la faillite de la police de proximité, oubliée, remplacée par le culte du chiffre pour valider des actions ministérielle au détriment d’un travail en profondeur et détournée au profit des missions de maintien de l’ordre, de lutte contre l’immigration, contre le terrorisme. Mais peu à peu on laisse les institutions du pays devenir des camps retranchés d’une normalité réservée à quelques élites quand le reste des habitants est livré dans des rues sans policiers aux trafiquants qui deviennent presqu’incontournables. Est-ce admissible ? Que faire contre ? Ne peut-on pas profiter de la réforme territoriale et de la campagne des régionales pour ouvrir le débat ? C’est bien l’intention de ce livre blanc. La dégradation de la sécurité publique justifie l’interpellation des décideurs. Et quand mieux le faire que pendant une campagne électorale? Quelles sont les données ? André Vallini, le secrétaire d’État chargé de la réforme territoriale votée en 2015, a défini les nouveaux rôles des collectivités par cette phrase : "aux régions l’économie, aux départements la solidarité, au bloc communal les services de 31 proximité". Ce à quoi il ajoute que les doublons avaient été supprimés grâce à la suppression de la clause de compétence générale pour les régions et les départements. Si cette formulation est claire, elle est aussi très sibylline. Car elle ferme apparemment la porte à la coordination entre ces trois entités en particulier en matière de sécurité locale, sans doute toujours réservée au seul État. Or la sécurité de proximité est une production collective où d’autres leviers que l’action répressive existent et qui exigent la présence et l’aide des niveaux locaux. Prenez la région : chargée de l’économie, n’est-il pas souhaitable qu’elle puisse s’intéresser à l’économie criminelle qui la mine sur son territoire et alors orienter la lutte contre elle ? Au département, nous dit-on, la solidarité : or ne faut-il pas se montrer moins solidaire parfois avec des délinquants qui détruisent le tissu social ? L’action économique contre l’économie criminelle n’est pas directement du ressort de ce livre blanc mais il semble clair que le niveau d’impôt prélevé pour assurer le bien-être de gens qui ne participent à la santé morale du pays a atteint un niveau inacceptable. L’expérience de la police, c’est cela : savoir qu’un délinquant ira toujours dans cette voie tant qu’il n’est pas arrêté et puni. Imaginer le contraire relève de l’utopie ou de la manipulation. On ne peut pas avoir, comme c’est trop souvent le cas, des aides de l’État et un casier judiciaire de trente pages à vingt ans. Or l’État est incapable, dans son organisation actuelle, d’assurer une reprise en mains des défis locaux et de juger des situations précises individuelles. Il y faudrait un État totalitaire ! L’économie, la solidarité et la sécurité ont un lien évident. Nous en tirerons donc notre première proposition d’ordre général avant de regarder plus en détail le rôle possible des villes et des régions dans la lutte contre les trafics. Première proposition : Autoriser et renforcer la coordination et la collaboration entre les collectivités territoriales sur les sujets de criminalité et de trafics, en lien avec les services de l’État, pour mieux assurer la tranquillité publique au quotidien. 32 3.1 La sécurité locale aux municipalités ? Deuxième proposition : Décentraliser la police de proximité aux villes et leur donner les moyens budgétaires afférents. Les municipalités sont les mieux à même de contrôler leur territoire et leurs habitants, qu’elles connaissent et gèrent. Et il est à tout prendre anormal que le premier magistrat de la ville n’ait pas de compte à rendre en matière de sécurité publique à sa population qui, au fond, est la première propriétaire de « sa » police. Faut-il pour autant que les polices municipales remplacent les polices urbaines de l’État ? Cela ne peut être envisagé effectivement que si des transferts de budgets ont lieu. Posons au moins le débat. Le budget est la première condition. Il y en a d’autres, en particulier celle de la formation des policiers locaux et celle encore plus épineuse de leurs pouvoirs en matière de police judiciaire, conformément au Code de procédure pénale qui prévoit que seul le maire a la qualité d’officier de police judiciaire. Troisième et quatrième propositions : Donner des pouvoirs de police judiciaire aux policiers municipaux, y compris la qualité d’OPJ, ce qui nécessite le changement de l’article 16 du Code de Procédure Pénale. Etendre la qualité d’Officier du ministère public des commissaires de police nationale aux délits concernant l’essentiel de l’économie criminelle et des troubles à l’ordre public. Sur ce point uniquement, il faudra faire évoluer la législation et envisager une hiérarchie de la police municipale en matière d’enquête. Une autre difficulté, celle du contrôle de l’action judiciaire de cette police locale, peut trouver une solution très efficace par la simple extension de la qualité d’Officier du ministère public des commissaires de police nationale aux délits les plus souvent commis contre la paix publique dans une ville : trafics et autres incivilités qui pour l’instant vont au parquet où les procédures s’entassent sans grande efficacité. Cette simple mesure aurait des conséquences incalculables en termes de police de proximité et de 33 désengorgement des parquets et TGI. Reconvertissons les polices urbaines nationales dans ce sens. Faisons preuve d’audace. Ce qui est proposé ici existe déjà au Québec, en Angleterre et dans de nombreux pays où les polices locales ont en chage les enjeux locaux de sécurité publique. La Belgique a ainsi reconstruit son système policier autour d’une police intégrée à deux niveaux, un niveau local, celui des municipalités et un niveau fédéral au service de l’Etat. Pourquoi ne pas s’en inspirer ? Puisque notre organisation actuelle est enlisée et ne répond pas aux défis, le risque est nul de tenter de telles réformes qui sont absolument démocratiques. Dotées de ces pouvoirs et de ces possibilités d’action, nul doute que les polices municipales s’investiront beaucoup plus dans la sécurité de leurs administrés et procéderont à des recrutements. Et ceux-ci, locaux, deviendront naturellement beaucoup plus représentatifs des populations locales, sans même avoir à parler de discrimination positive à l’emploi des policiers locaux. Cette conséquence est très hautement souhaitable pour travailler à l’assimilation des habitants des quartiers et les inclure dans la lutte contre les trafics. Cinquième proposition Tout faire pour favoriser naturellement le recrutement local de policiers municipaux issus des quartiers pour les responsabiliser et les inclure dans la lutte contre les trafics. Ces propositions peuvent se discuter et être modifiées dans leur économie. Elles sont pourtant inévitables quand on constate l’évolution actuelle qui tend à un lent rattrapage des municipalités en matière de police et qui monte de plus en plus les limites de la centralisation dans une société où les valeurs collectives sont en berne au profit d’une volonté exacerbée de la reconnaissance des particularismes individuels. La gestion des spécificités ne peut se faire depuis la capitale. La justice est incapable à apporter une réponse aux défis en cours : changeons les règles et impliquons les collectivités. 34 3.2 Un rôle contre l’économie criminelle pour la région ? C’est pourquoi les grandes régions que la réforme de 2015 a créées peuvent jouer un rôle dans une coordination de la police de proximité et la lutte contre les trafics de certaines grandes métropoles. Il faudra cependant revenir sur les compétences des collectivités territoriales pour ce faire. Sixième proposition : Donner un rôle de coordination en matière de sécurité de proximité à la région en visant la tranquillité publique et l’économie criminelle. La décentralisation de la police de proximité aux villes doit être facilitée en donnant aux régions un rôle de coordination dans ce secteur. Il ne s’agit pas d’exercer en direct la police par une force régionale qui n’aurait pas de sens puisque les de grosses affaires doivent être traitées par la police nationale. Il s’agit de fournir aux collectivités municipales un schéma directeur pour le développement de leur police de proximité. Parce qu’elle est chargée de l’économie sur son territoire, la région est à même d’observer les dérives, les circuits parallèles et les phénomènes mafieux qui s’y déroulent. La région peut donc émettre des orientations et proposer des aides budgétaires ou intervenir dans la répartition des crédits pour aider telle ou telle ville à renforcer ses rangs. Ce qui peut se faire par un financement croisé des personnels. Les centres de formation pourraient en conséquence aussi être régionalisés. De même que les achats de certains matériels. Septième proposition Impliquer la région et les départements dans le suivi pénal des délinquants. Régions comme départements doivent contribuer à l’exercice d’une économie saine et d’une solidarité repensée autour des devoirs. Leur implication dans le suivi de la prévention des peines de substitution doit être totale et serait facilitée par leur collaboration à la quatrième mesure. Pourquoi pas par exemple des convocations à la mairie, puis devant le commissaire ministère public en cas de 35 récidive ? Créer des TIG ou des mesures de suivi pénal pour que la politique de vitre brisée, pas d’infraction sans sanction, puisse s’appliquer ? Si ces orientations vont à l’encontre de la loi de 2015, il faut d’ores et déjà penser à la modifier, mais il n’est même pas certain que ce soit le cas. Osons poser le problème, fixons-nous un but, voyons ensuite ce qui doit être changé pour l’atteindre. Encore une fois, de telles réformes peuvent être critiquées ou jugées déraisonnables par certains. Mais les pistes offertes doivent être envisagées néanmoins. Or le débat politique sur les régionales ne peut qu’inquiéter les vrais démocrates tant il est vide de telles réflexions. La campagne est restée nationale sur des enjeux nationaux, principalement centrés autour de la problématique du seul parti Front national. Cela augure mal du rôle des futures régions et de leur capacité à se prendre en main pour enrayer les maux dont souffrent la majorité des Français, au sein desquels l’insécurité de proximité occupe une place de tout premier ordre. De plus, cela risque de laisser à un parti qui en ferait son cheval de bataille l’initiative en cette matière. Il fait peu de doutes en effet qu’une fois parvenu à la tête d’une région, ce qui peut arriver, un tel parti ne veuille montrer sa détermination à agir sur ce terrain qui est le sien depuis toujours. Est-ce illégitime quand l’État est incapable de se réformer et d’assurer la tranquillité ? 36 Après-propos Au total, l’économie criminelle est bien un poison qui reflète l’inefficience de nos institutions en général. Elle détruit des emplois, prive l’État de ressources, mine le lien social, étend le crime dans des couches de population encore intactes, rompt le pacte républicain, prépare le terrain d’apprentis terroristes, met en cause l’unité nationale autour d’un projet commun, celui de la démocratie apaisée. Pour lutter contre l’économie criminelle, il ne faut peut-être pas plus d’État, comme on l’entend après les tueries du 13 novembre, mais surtout un État différent. Qui accepte l’idée qu’il ne peut pas tout faire et que certaines missions gagneraient à être organisées plus près du terrain. C’est le cas de la police de proximité, arme de choix pour repérer et combattre les petits et grands trafics de nos cités qui finissent par servir de terreau au terrorisme. La réforme régionale et les élections qui vont avoir lieu sont une occasion unique de lancer le débat sur ce thème. On a l’exemple de Marseille dans ce livre blanc : on voit bien que des solutions existent mais qu’elles se heurtent aux obstacles des effectifs, de la politique pénale, du manque de moyens des villes en ce domaine. Donnons aux polices municipales les moyens financiers, humains et juridiques d’occuper le terrain. Responsabilisons la police nationale dans la poursuite. Confions aux régions une forme d’encadrement et d’incitation pour mieux lutter contre l’économie criminelle. Travaillons sur cette réforme pour que la police nationale ne perde rien de sa capacité de renseignement et de direction des enquêtes sensibles ou difficiles. Lancers ce débat est d’autant plus urgent que, sinon, il sera peut-être confisqué par des partis sans doute moins démocrates et ouverts dans leur approche mais qui tentent néanmoins de plus en plus les électeurs, lassés de l’inefficacité centralisatrice. 37 38 Annexes - Contributions Ce livre est issu d’un travail de fond avec mes interlocuteurs. Leurs expériences et leurs connaissances du terrain ont nourri les analyses et les réflexions portées dans ce livre blanc. Leurs contributions, au-delà de l’émulation intellectuelle qui est née de nos échanges, sont compilées ici. Je tiens une nouvelle fois à les remercier pour leurs apports. 39 40 Alain Juillet – Constats et réflexions sur l’économie criminelle Alain Juillet a dirigé de nombreuses entreprises françaises et étrangères avant d’être nommé Directeur du renseignement à la DGSE de 2002 à 2003. Il a ensuite occupé jusqu’en 2009 les fonctions de Haut responsable à l’intelligence économique, rattaché au Premier Ministre. Depuis le 1er mai 2011, Alain Juillet est Président du Club des Directeurs de Sécurité des entreprises. L’économie souterraine en général est-elle un problème important en Europe en général et en France en particulier ? L’économie souterraine constitue une part significative de l’économie réelle dans tous les pays d’Europe. En France elle s’appuie essentiellement sur le niveau de taxation le plus élevé d’Europe, qui encourage la fraude et la non déclaration d’opérations commerciales, et le nombre d’étrangers en situation irrégulière qui trouvent dans le travail au noir le seul moyen d’assurer leur subsistance. De surcroit par suite de la faiblesse des moyens de lutte mis en œuvre, de la volonté de l’État d’éviter des troubles dans certaines zones périphériques des grandes villes, et de la difficulté de la justice à sanctionner efficacement, les délinquants ont peu de chances d’être pris et condamnés à des peines dissuasives. Au sein de celle-ci les trafics de banlieue sur drogue, tabac, vêtements fournissent elles un financement à des organisations criminelles ? Les trafics de drogue, de cigarettes, de médicaments et de vêtements offrent des possibilités de marge très importantes et un risque pénal réduit en dehors du trafic de drogue. Tous créent dans les banlieues une économie parallèle qui fait vivre des filières d’individus et des groupes, selon des règles définies par eux qui priment sur le respect de la loi. À un certain stade, les zones d’activités illicites se transforment en zones de non droit où la police ne rentre pratiquement plus par peur de se faire agresser. L’argent gagné par les trafiquants est utilisé pour se donner un niveau de vie satisfaisant mais aussi pour financer l’augmentation des 41 stocks de produits à vendre, l’achat d’armes et se doter des moyens d’actions requis pour des opérations criminelles en tous genres. Le lien avec le terrorisme est-il possible ? Le lien avec le terrorisme est indiscutable sous deux formes. Les petits délinquants se laissent convaincre en prison par des détenus ou des imams d’adhérer à l’islam salafiste et deviennent des soldats d’Allah qui vont utiliser une partie de l’argent gagné dans les trafics pour aider leurs collègues djihadistes ou pour acheter du matériel pour eux-mêmes ou pour d’autres. Ceux qui viennent d’autres milieux et ont été convaincus dans les mosquées ou plus souvent par internet ont besoin de matériel s’ils basculent dans le terrorisme. Ils sont alors obligés de trouver de l’argent pour acheter le matériel nécessaire ce qui les ramènent vers les organisations criminelles et les zones de non droit. Les frères Kouachi et Coulibaly en sont un bon exemple puisque le matériel utilisé leur a été fourni par d’autres qui ont servi de relais pour brouiller les pistes et que Coulibaly s’auto finançait par des trafics en tous genres. La France est-elle armée pour faire face aux petits trafics ou les laissons-nous prospérer par la politique pénale ? La France se révèle incapable de faire face aux petits trafics d’autant que chez beaucoup de nos concitoyens ceci est assimilé à de la débrouillardise permettant de compléter ou d’améliorer le revenu mensuel. Sur le plan répressif notre code pénal est inefficace car les délinquants se répartissent en deux catégories : ceux qui sont pris de manière répétitive par la police puis condamnés légèrement par la justice sans incarcération effective ce qui les encouragent à continuer, et ceux qui sanctionnés plus sévèrement vont en prison où ils se radicalisent et apprennent des techniques plus performantes pour trafiquer à leur sortie. Nous sommes face à un problème qui s’accompagne de la montée en puissance des incivilités. Confronté au laxisme parental et à la désintégration de l’éducation nationale dans une société dont les valeurs sont issues de mai 68, l’Etat est incapable d’anticiper les dérives par une action de formation des futurs citoyens à l’école, d’autant que 42 la disparition du service militaire ne permet plus de faire une piqure de rappel. N’ayant appris ni les règles de droit ni la morale de vie en société, confronté aux difficultés de trouver un emploi satisfaisant, il est normal que de nombreux citoyens basculent dans les trafics en tous genres. Une réforme de la police de proximité est-elle souhaitable ? En attendant que l’école reprenne toute sa place dans la formation et que la justice avec le législateur trouve des solutions pénales efficaces pour lutter contre la petite délinquance, la police reste le seul rempart contre les dérives. Mais ceci implique des actions de surveillance répétitives, une capacité de contact régulier dans la durée, et une permanence de la couverture du terrain que la police nationale avec ses effectifs et ses moyens est dorénavant incapable d’assurer dans les zones urbaines. C’est pourquoi il faut repenser le rôle et l’utilisation des polices municipales auxquelles l’Etat doit déléguer une partie des tâches de la police nationale. Ceci pose le problème du niveau de délégation, de la formation des agents, et de la répartition des missions. L’expérience américaine de séparation entre la police fédérale et la police locale me paraît une piste à approfondir. 43 Eric Chalumeau – Quelle place pour l’échelon local dans les politiques de sécurité ? Éric Chalumeau est Directeur du Cabinet Icade Suretis (société conseil en management des risques). Commissaire divisionnaire honoraire, il est également Président du Syndicat du Conseil en Sûreté. Vous avez beaucoup participé à la mise au point de nombreux travaux de contrats de sécurité dans les villes de la région parisienne et en France, quel est votre sentiment aujourd’hui ? Ces contrats ont-ils eu des résultats ? Les contrats locaux de sécurité, mis en place à partir de la fin de l’année 1997 se voulaient être le 3e sommet d’un triangle : police de proximité – Justice de proximité – territorialisation du partenariat local de prévention – sécurité (CLS). Plus de 800 CLS ont été mis en œuvre, dont une trentaine à l’échelle des réseaux de transports urbains. Des évaluations institutionnelles ont été menées par les corps d’inspection des agences gouvernementales mais aucune évaluation scientifique n’a été conduite qui permettrait de se prononcer sur la pertinence et l’efficacité du dispositif. Localement, l’impact des CLS aura été bénéfique pour mieux outiller les Maires et les collectivités (coordinateurs CLS, observatoires locaux, etc.) mais sans conséquence notable sur les modes d’organisation et de fonctionnement PoliceGendarmerie Nationales – Justice. 44 La loi du 5 mars 2007 a consacré la responsabilité centrale des maires dans la politique de prévention de la délinquance: pensez-vous que c’est le cas ? Qu’estce qui manque ? La loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance est un édifice qui parachève les évolutions précédentes (rapport Bonnemaison et CCPD 1983 – CLS 1997 – CLSPD 2002). Elle met à disposition des acteurs locaux une « boîte à outils » très complète (notamment procédure de rappel à l’ordre, conseil des droits et des devoirs des familles) en matière de prévention de la délinquance. Le Maire, président du CLSPD, est en effet consacré en tant que pilote en chef de la politique locale de sécurité et de prévention. Cependant, ne nous trompons pas, le Maire est le pilote d’un avion dont il ne tient pas le manche. Il ne fixe ni les stratégies locales de la police nationale et encore moins celles de la Justice et il n’a aucune autorité directe ou indirecte sur ces institutions. Il a, néanmoins, et s’il se saisit de l’instance CLSPD, un bon outil pour tenter de coordonner, avec l’Etat, les plans d’action locaux, baptisés désormais, en remplacement des CLS « stratégies territoriales de sécurité et de prévention de la délinquance». La véritable force de frappe du Maire réside dans la mise en œuvre ou non de deux outils, aussi puissants que coûteux, pour « tranquilliser » l’espace public que sont la police municipale et la vidéoprotection. Depuis la loi dite Chevènement de 1999, les « PM » (et les services adjacents d’agents de surveillance de la voie publique) ont connu un essor sans précédent (pour les seules PM, en 15 années, les effectifs sont passés de 12 à 20 000). Des conventions de coordination renforcée avec la Police et la Gendarmerie sont venues étayer le partenariat opérationnel Ville-Etat sur le terrain. Quant à la vidéoprotection, devenue, après les attentats de Londres du 7 juillet 2005, « une évidence politique », elle a rallié autour de son « panache technologique » une très grande majorité d’élus. Malgré un déficit d’évaluations, deux choses sont sûres à son sujet. Premièrement, elle facilite le travail de la police en matière d’enquête et d’élucidation ; 45 Deuxièmement, elle « booste » la coopération Ville-Etat sur le terrain, d’une part, dans le montage technique et financier des projets portés par un fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) et d’autre part, dans l’échange quotidien d’informations qu’entraînent systématiquement les modalités d’exploitation des images via des centres de supervision urbains (CSU). En tant qu’acteur de terrain, que constatez-vous ? La criminalité de voie publique, les trafics de toutes sortes sont-ils en baisse ou en expansion ? Je ne suis pas un acteur de terrain mais un consultant en sûreté qui a conduit, depuis la création de SUR&TIS en 2001, plus de 300 missions d’ingénierie et de conseil en sécurité urbaine auprès du secteur public local (mairies et agglos, réseaux de transports, bailleurs sociaux). Je suis, par ailleurs, membre du Conseil d’Orientation de l’ONDRP et je vous invite à vous reporter aux publications et aux sages rappels de méthode scientifique que met systématiquement en avant l’observatoire national. Le chiffre unique de la criminalité n’existe pas. Il n’est donc pas possible, raisonnablement, de répondre à une question binaire : est-ce que la criminalité urbaine monte ou baisse ? Je ferai deux remarques complémentaires : 1° Concernant les violences interpersonnelles, la France a, grâce à l’enquête nationale de victimation, dite « CVS » (cadre de vie et sécurité) ONDRP – INSEE, l’un des meilleurs outils de mesure d’Europe. Selon l’enquête CVS, les taux des personnes victimes de violences physiques sont restés globalement stables et ont même légèrement diminué au cours des dernières années (1,4 % des personnes de 14 ans et plus ont déclaré avoir été victimes de violences physiques en 2012 contre 1,7 % en 2008). 2° Concernant les « trafics » (stupéfiants, armes, cigarettes, recels), nous ne pouvons pas utiliser comme outil de mesure l’enquête CVS car il s’agit « d’infractions sans victime » (ou en tout cas sans victime directe). 46 Les seules sources disponibles sont les « statistiques administratives » (police, gendarmerie, douanes). Elles vont comptabiliser soit des infractions enregistrées par les services de police soit des saisies effectuées par ceux-ci et par les services des douanes. Ces statistiques ne mesurent ainsi que l’activité des services répressifs, elles sont un indicateur de moyens et de résultats de ceux-ci mais en aucun cas un indicateur des phénomènes de trafic eux-mêmes. Peut-on aller jusque parler de zones de non droit dans certains cas ? Le terme de « zone de non droit » est essentiellement une expression du langage courant, largement utilisée par les élus et hommes politiques. Elle mériterait d’être précisée : distinguer des espaces privés (par exemple des halls d’immeubles HLM occupés régulièrement par des groupes qui entravent et contrôlent l’accès aux logements) ; des espaces publics où la liberté d’aller et venir est, de fait restreinte : par exemple, un étranger au quartier, dans certaines villes de banlieue, sera rapidement identifié et apostrophé. Autre exemple, la présence devenue exceptionnelle sur certains quartiers de jeunes femmes dans l’espace public hors les trajets domicile-école. La zone de non droit est ainsi un lieu où le contrôle social « bienveillant » et protecteur a fait place à un contrôle social d’exclusion et où il n’y a plus de présence préventive de forces publiques de sécurité. Ce sont des territoires où le « maître des lieux » (bailleur social, commerçant, municipalité) n’a plus la maîtrise du fonctionnement social. Il n’existe pas de cartographie officielle de ces zones de non-droit (ou de moindre droit). Elles sont pourtant une réalité importante, à la fois dans les quartiers de grande précarité où le lien social est affaibli mais aussi dans des espaces complexes de centralité urbaine appropriés par des groupes d’individus. 47 Le tissu social en général est-il affecté par la dérive mafieuse des banlieues ? Les gangs (au sens de « street gangs » qui tiennent des milliers de points géographiques de trafics affectent considérablement le « vivre ensemble » : leur visibilité est forte dans l’espace public et leur présence plus continue et plus prégnante que celle des agences publiques ; ils renvoient à un sentiment d’impunité et d’impuissance de la sphère publique. Avez-vous des solutions à proposer pour améliorer la situation ? Des réformes à faire ? Les solutions à apporter se situent sur des registres très différents : 1. Renforcer la prévention sociale de la délinquance, seule à même d’agir sur les causes premières du phénomène. Il s’agit d’actions de long terme sur le soutien à la parentalité, la réussite éducative, la restauration des relations d’autorité. 2. Reconsidérer les moyens et l’organisation du système français d’administration de la sanction… également connu sous le nom de Justice : transfert à des administrateurs la gestion du ministère et des tribunaux pour libérer des effectifs de magistrats « poursuivant, instruisant, jugeant ». Un travail sérieux de benchmark avec l’Allemagne et l’Angleterre montrerait la voie à suivre en ce domaine. Il est également nécessaire de restaurer et d’étendre « le parc pénitentiaire » par le faire passer de 52 000 places réelles à 80 000 places (actuellement, 66 000 places occupées, soit une surpopulation égale à 25 % du total des places disponibles). 3. En réformant la durée de temps de travail qui serait portée à 39 heures dans la fonction publique et en payant les heures supplémentaires des policiers sur les bases du code du travail, on projetterait sur le terrain environ 30 % d’ETP policiers en plus. Ceci devrait permettre, dans la 48 centaine de zones prioritaires, de mettre en place un « policing » de haute densité capable de renverser les situations en dérive. Il faudra, en même temps se préoccuper des alternatives à l’économie parallèle. Le seul trafic de stupéfiants sur l’agglomération lilloise mobilise un « entreprenariat » employant de 3000 à 5000 personnes. Si l’éradication de ces trafics (par une sur-répression… ou par la légalisation) devenait réalité, ce serait un chantier considérable (et vertigineux) de réinsertion de ces emplois et individus qui s’ouvrirait alors… 49 Pierre-Marie Bourniquel – Marseille, les trafics et « l’Approche globale » : la possibilité d’un espoir ? Pierre-Marie Bourniquel a notamment été DDSP de la Nouvelle-Calédonie à Nouméa (1991-1994), chef du district d’Évry (1995-1997), DDSP des PyrénéesOrientales à Perpignan (1997-2001), DDSP du Var à Toulon (2001-2005) et DDSP des Alpes-Maritimes à Nice (2005-2010). Il est diplômé de l’Académie nationale du FBI et de l’université de Virginie aux USA. Les trafics, nuages sur la ville Cité portuaire avec des flux considérables de marchandises, Marseille a toujours connu les trafics de l’économie souterraine. Vols sur le port et revente sauvage, contrebande de cigarettes, tous les produits se retrouvent à la sauvette. Récemment ils ont atteint des proportions considérables avec le deal de drogue dans les cités. Celui-ci a engendré des organisations mafieuses composées de plus en plus de jeunes, voire de mineurs, réglant leurs comptes à coups d’armes automatiques jusqu’en plein centre-ville. Chaque année on compte une dizaine de morts suite à ces affrontements facilités par le trafic d’armes qui a suggéré au ministre de l’Intérieur un plan spécifique sur ce sujet dont on attend beaucoup. Autre source d’économie criminelle : la ville ayant pris du retard dans ses équipements, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) vient d’y investir un milliard, tandis qu’une nouvelle rocade, passant par les cités, est en cours de construction. Un article du Monde du 25 octobre dernier montre comment ces chantiers ont généré une nouvelle forme de racket à l’emploi et à la demande de « protection » dans le plus pur style napolitain. Ces méthodes ne datent pas d’hier. En 1995, à Amiens, je les ai combattues: les magasins de la nouvelle zone franche se faisaient cambrioler la nuit par des jeunes du quartier, recevaient une offre de « protection » le lendemain, émise par des grands frères soit disant directeurs de sociétés de gardiennage jamais contrôlées, lesquelles se faisaient payer leur « service » et la restitution d’une partie de la marchandise, celle qui ne leur plaisait pas ou n’avait pas assez de valeur marchande. L’économie 50 souterraine, on le voit, est implantée depuis très longtemps : on fait mine de la découvrir aujourd’hui : en fait elle gangrène la société depuis plus de trente ans ! Dans cette morosité, l’Approche globale est-elle un espoir de normalisation? Récemment, le préfet de police de Marseille a communiqué des chiffres en baisse sur la délinquance. En revanche rien sur les trafics qui sont pourtant le terreau de la plus grande criminalité. Voulant en avoir le cœur net, j’ai profité d’un voyage sur place pour procéder à une enquête de terrain et rencontrer les professionnels de la sécurité. Les politiques et les journalistes phocéens contactés n’ont hélas pas donné suite à ma demande. Il en ressort que la délinquance a effectivement baissé dans la ville grâce à une action très volontariste de la police urbaine en particulier. A mettre au crédit de ces bons résultats, on trouve une méthode et une stratégie, composant ce qu’on appelle l’Approche globale, initiée en 2013 par la Préfecture de Police. La méthode repose sur la convergence du renseignement et de l’action par tous les acteurs de terrain autour de thèmes ciblés. Au lieu de s’opposer stérilement en silos, on essaie de travailler ensemble de façon pragmatique, même si les outils ne sont pas parfaits. C’est la philosophie du dispositif. Prenez par exemple les vols de chantiers : on recueille le renseignement de la police urbaine, de la police judiciaire, des gendarmes, de la vidéosurveillance de la ville et on constitue une petite équipe dédiée sur ce qu’on récolte. Celle-ci va utiliser les outils à sa disposition : le CLSPD est insuffisant et trop large ? Qu’à cela ne tienne, faisons un Groupe Local de traitement de la Délinquance, GLTD, impliquons les magistrats sur ce thème et concentrons-nous sur l’obtention de résultats grâce à des procédures parfaitement « bouclées ». La stratégie policière se construit sur cette approche de terrain, en cinq phases de reconquête de territoires abandonnés à l’économie souterraine, conçues comme un préalable au lancement d’autres initiatives de service public. La première campagne est répressive : elle consiste à interpeler, avec l’accord des magistrats qui ont suivi les travaux de repérage, le maximum de trafiquants. La réponse pénale est donc essentielle. La deuxième est dissuasive : on déploie quelques semaines des CRS dans la cité pour finir de déstabiliser les trafics. S’ensuivent les phases trois et quatre où, avec l’aide de services d’État et de services sociaux, on 51 va rétablir la normalité de la vie économique et sociale du quartier. Des Groupes de pilotage et de suivi, GPS, sont alors mis en place ou réanimés pour s’assurer de la réalité des progrès. Enfin la cinquième phase, désignée « service après-vente », consiste à redéployer de temps en temps des Unités de Police Mobile comme les CRS pour empêcher les trafiquants de réoccuper les lieux. L’Approche globale, une mise en œuvre difficile mais prometteuse Dotés de cette méthodologie, les services de police de Marseille ont regardé en 2012 le terrain et les forces en présence. Et là commencent les problèmes. Marseille a une superficie deux fois supérieure à celle de Paris pour un ratio policiers/habitants trois fois inférieur à celui de la capitale. Ce n’est pas tout : l’urbanisme de Marseille, c’est un gros centre-ville historique, certes, d’ailleurs contaminé à cette date par de multiples trafics dont celui de cigarettes de contrebande, mais c’est surtout une Zone de Sécurité Prioritaire Nord, ZSP, regroupant environ 30 cités, et une ZSP Sud en contenant une dizaine. 6% de la population parisienne se trouve en ZUS contre 26% à Marseille. Les étrangers sont aussi beaucoup plus nombreux à Marseille où ils représentent presque un quart des mis en cause dans les affaires judicaires. Des choix s’imposaient vu l’ampleur de la tâche. En traitant une cité par mois il fallait plus de trois ans pour intervenir sur les 40 cités. Il a été donc décidé de réadapter la stratégie de l’Approche globale en traitant simultanément de façon lourde une cité majeure et de façon plus légère et réactive les petites cités satellites de la cité mère vers lesquelles se déporte immédiatement le trafic. Cette stratégie réadaptée permet de traiter tout à la fois la cité mère et les cités avoisinantes, l’ensemble constituant une zone de rayonnement de délinquance. Cette adaptation de la stratégie a été inaugurée au début de l’année 2015. Plus souple, plus réactive, elle permet de traiter 4 à 5 cités simultanément et donc l’ensemble d’entre elles (une quarantaine) sur 12 mois. Trois facteurs représentent cependant un obstacle. Le premier est que l’on ne peut faire qu’une ou deux cités à la fois. Or quand vous arrivez à la dernière, la première en est au stade après-vente, peu consolidé. Il faudrait plus d’effectifs et d’engagement des autres partenaires, comme par exemple la police municipale, trop peu nombreuse et pas assez impliquée pour des raisons juridiques (les policiers municipaux ne sont pas dotés de pouvoirs 52 judiciaires). Le deuxième facteur est que tous les territoires n’ont pas été visés. La délinquance s’est déplacée en conséquence, atteignant aussi le centre-ville. Le troisième est le manque global d’effectifs, Marseille, pourtant mieux lotie que d’autres villes, n’ayant reçu qu’une centaine d’effectifs supplémentaires pour le département et mener à bien cette politique. Face à ces défis, la Direction Départementale de la Sécurité Publique, sous l’impulsion de son Directeur M. Bourniquel, a pris des paris payants. On a d’abord repensé l’organisation des services pour remettre sur la voie publique et dans les enquêtes le plus possible de fonctionnaires opérationnels. Puis on a opté pour la stratégie souple de la désignation des territoires en créant les zones de rayonnement. Enfin la DDSP s’est montrée réactive sur les sujets d’actualité. Le centre-ville par exemple n’est ni une ZSP ni un territoire ciblé au départ. Or des trafics en tout genre y prospéraient, pourrissant la perception de la ville. On a donc créé des Groupes de Voie Publique pour attaquer des infractions spécifiques comme les ventes à la sauvette de cigarettes ou le deal de rue. Un autre exemple est le « groupe chantier », fort d’une dizaine de policiers, chargé de mettre un terme aux chantages relatifs aux Travaux Publics. Les résultats sont globalement au rendez-vous malgré ce qui a pu être dit ici ou là : trafics endigués, violences en diminution, satisfaction de la population des sites concernés. Au centre-ville, l’avis est unanime : le visage des quartiers, y compris du fameux Panier derrière le port, a changé. Moins de trafic et d’attroupements de dealers, sécurité en forte hausse avec les patrouilles VTT : même les chauffeurs de taxi se félicitent des progrès obtenus. La police a gagné une manche. Sans entrer dans le détail, un simple regard aux statistiques sur les huit premiers mois glissants entre 2014 et 2015 le confirme : – 15% de la délinquance de voie publique, – 6% des violences aux personnes, +12% de garde à vue, + 2 points du taux d’élucidation qui passe de28% à 30%, ce qui est remarquable. La vente à la sauvette dans le centre-ville contribue largement à ce succès puisque, depuis sa création en janvier 2015, le groupe dédié a procédé à plus de 500 interpellations et saisi huit mille paquets de cigarettes. Quand on veut, on peut, et tous les habitants de Marseille et de France s’en réjouissent. Mais pourquoi se limiter à Marseille ? Parce que la situation y était encore plus dégradée qu’ailleurs ? Est-ce à dire qu’on attend qu’une ville touche le fond pour l’aider ? Cela n’a guère de sens en démocratie. 53 Des résultats toujours précaires en l’absence d’une véritable police de proximité décentralisée L’Approche globale a en tout cas séduit le gouvernement, le ministre de l’Intérieur en particulier qui veut en faire l’alpha et l’oméga de l’emploi de la police nationale si l’on en croit la presse phocéenne qui cite cependant dans le même temps les grandes réserves de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux. Dirigé par le sociologue Laurent Muchielli, cet organisme pointe du doigt l’effet coup de plumeau de la stratégie qui ne ferait que déplacer le trafic rendu nécessaire par le fort taux de chômage des cités. La remarque est pertinente mais elle inverse le problème de façon troublante car elle valide indirectement les trafics à cause de l’économie en berne des cités. Or la situation matérielle des jeunes des cités semble très loin du seuil de nécessité. Les témoignages abondent pour montrer le contraire. La seule question qui vaille est dès lors de se demander si l’Approche globale permet de lutter contre la délinquance et si elle représente une révolution de la doctrine d’emploi capable de s’appliquer en tout lieu. Sur le premier point, soyons clair : l’Approche globale n’obtient pour l’instant que des résultats temporaires à cause de la faiblesse des effectifs. Ce qui est néanmoins beaucoup mieux qu’aucun résultat du tout. En fait son succès dépend essentiellement de la qualité des première et deuxième phases pour que la normalité puisse se réinstaller ensuite avec durabilité. Ce qui induit que beaucoup repose sur la qualité des poursuites pénales exercées dès l’abord. Or, sur ce point, les chiffres montrent que le compte n’y est pas tout à fait, comme le montre d’ailleurs le rapport de l’équipe Muchielli sur deux cités. De plus les incarcérations suite aux procédures ont baissé de 30% entre 2014 et 2015, ce qui est inquiétant. Dès lors tout tient par la seule présence de terrain. Et c’est là que tout se brouille car les CRS ne peuvent pas être une solution pérenne. Il faut donc réfléchir de façon urgente à comment réinvestir des moyens humains dans les cités et on voit difficilement comment le faire si ce n’est en développant les polices municipales et en leur donnant les moyens juridiques de leur action. Ce qui revient à dire que la France se trompe sans doute lorsqu’elle croit que la police de proximité doit être exercée par l’État. La police nationale est faite pour le maintien de l’ordre et le judicaire, pas pour occuper le terrain préventif dans les cités. Assurer l’ordre et la cohésion sociale au plus près et au quotidien est une compétence de la communauté locale assurée par son exécutif municipal ou 54 intercommunal, quitte à faire jouer à la région un rôle de coordination. Les solutions techniques existent de plus pour que cette police décentralisée soit contrôlée dans son exercice judiciaire par la police nationale, j’en reparlerai. Seule cette police de proximité municipale est à même de soutenir les phases trois et quatre de l’Approche globale en restant sur place. Quant au deuxième point, savoir si l’Approche globale est une innovation marquante, on peut être tout aussi clair : l’Approche globale n’est pas plus une révolution que ne l’était la police de proximité des années 2000. Il s’agit simplement d’une tentative (trop ?) tardive de rétablissement du pacte républicain rompu. On n’a que trop tardé, on en voit les résultats aujourd’hui. En revanche, la méthode ne se trompe pas sur un point : c’est l’ensemble des trafics qu’il faut éradiquer. La concentration sur la seule drogue est un leurre, l’arbre qui cache la forêt de tous les rackets et expédients. En cela Marseille, du fait de son histoire, fait figure de précurseur. Critiquer la méthode est donc peut-être utile si c’est pour l’améliorer. Mais vouloir la remettre en cause au nom de principes sociologiques compassionnels sans vision d’avenir relève de l’utopie totale. La seule chose à revoir est la question des effectifs, le contrôle de ceux-ci et les objectifs de tranquillité publique. J’y reviendrai encore et toujours. Hervé Pierre Interview de M. le Directeur Départemental de la Sécurité Publique des Bouches du Rhône, M. l’Inspecteur général Pierre-Marie Bourniquel. L’Approche globale est-elle une méthode payante ? Oui. Elle est logique dans son déroulement et vise à rétablir un tissu social fait de normalité et de responsabilité. Elle nécessite cependant la mise en convergence 55 de nombreux facteurs. La chaîne pénale se doit d’être sans faille. La police en amont sans la justice en aval ne peut pas à elle toute seule rétablir une situation très dégradée. Il faut que tous y participent : police, justice, mairie, bailleurs, éducation nationale, chambre de commerce, pôle emploi… Nos groupes de suivi ont fait beaucoup de progrès dans la collégialité et le partage d’informations mais il faut accentuer cela et que d’autres services de l’État fassent également preuve du même engagement que la police, ce qui n’est pas toujours le cas. Les effectifs sont un problème ? Tout ne dépend pas que de cela. La qualité des procédures, les groupes de travail thématiques ont aussi une forte productivité. Il faut du transversal pour progresser. Ceci dit, Marseille compte 3 500 policiers courageux mais c’est insuffisant quand on voit les problèmes de terrain, bien plus graves qu’à Paris qui a pourtant un ratio de policiers par habitants triple du nôtre. Je ne demande pas neuf mille policiers en plus. Mais dans le meilleur des mondes, si l’on rêvait et que si par un coup de baguette magique on nous en donnait un millier en plus, cela crédibiliserait plus encore l’Approche globale s’appliquant simultanément dans les 40 cités Marseillaises et nous aiderait plus sûrement encore à éradiquer une grande partie de l’économie souterraine qui gangrène la ville. Il est vrai pourtant que si notre action actuelle a dans les cités des effets spectaculaires (découvertes d’armes et stupéfiants exponentiels, saisies des avoirs criminels en augmentation constantes (225 000 euros en 2012 – 1 000 000 en 2013 – 2 000 000 en 2014 – objectif 3 000 000 en 2015)), on constate dans le même trait de temps un déplacement de la délinquance lié aux trafics de stupéfiant vers le pourtour de Marseille (Port de Bouc, Aubagne voire Toulon). Mais sur Marseille, même si nous sommes très présents dans les cités, une chose est certaine : je ne lâcherai pas le centre-ville qui est une vitrine de la ville et qui ne saurait être livré aux petits trafics et à la peur. Comment appréciez-vous l’efficacité des structures multiples mises en place ? Elles ont toutes une forme d’utilité. Les ZSP ne doivent pas être multipliées car à mon sens leur effet positif serait immédiatement dilué, à l’instar de ce qui s’est 56 passé avec la Police de proximité quand, sans moyen supplémentaire, on a subitement voulu pour des raisons politiques l’étendre à marche forcée sur l’ensemble du territoire. Pour obtenir des résultats, il faudrait y investir beaucoup d’hommes et être capable de suivre toutes les procédures. Or nous nous heurtons à une situation bien implantée et à des questionnements superflus sur l’opportunité de la répression. Mais dans l’ensemble les ZSP ont ranimé les anciens CLSPD et remis les acteurs autour d’une table et c’est un bien. Les CLSPD souffrent du manque de moyens des maires. Il faut s’employer, non à s’opposer sur les grands principes de prévention ou de répression mais les mettre en action dans une convergence intelligente. L’objectif est d’avoir une union sacrée de tous contre l’économie économique et souterraine. Une structure qui m’aide beaucoup est le GLTD où les magistrats du parquet sont investis. Normalement on fait des GLTD sur des zones précises. Je pense qu’en faire non sur des territoires mais sur des thématiques, comme les chantiers, est une excellente chose. Plus vous impliquez les substituts tôt dans une enquête, plus vous avez des chances qu’elle aboutisse. Le lien entre la police et la justice est primordial, quels que soient les problèmes. Seriez-vous en faveur de renforcer les pouvoirs de police et les habilitations judicaires de la police municipale si cela s’accompagnait d’une augmentation des effectifs pour vous aider sur le terrain? Oui et non. L’État doit garder la main sur la police judiciaire et son exercice. C’est un premier point important. Un deuxième point est que l’unité de commandement ne peut être remise en cause. Je ne vois pas comment on pourrait, dans l’état actuel des choses, placer une partie de la police municipale à disposition de la police nationale. Ce serait une vraie révolution. Mais comme toute proposition mérite réflexion, j’y penserai quand je serai en retraite, ce qui arrive, hélas, car j’adore mon métier et cette ville. 57 Marc Alain – La police de proximité et son apport à la sûreté publique Marc Alain, docteur canadien en criminologie, est professeur titulaire au Département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) depuis 2005 et chercheur régulier à l’Institut universitaire du Centre jeunesse de Québec. Il est également un collaborateur du Centre international de criminologie comparée, regroupement UQTR (CICC-UQTR). On parle souvent de police communautaire, de police de proximité ou bien encore d’ilotage. Pouvez-vous nous éclairer sur cette vision de la sûreté publique ? Hé bien, pourrait-on dire sur le ton du renard au Petit Prince, c’est une chose trop oubliée…La question, en fait, pourrait en partie être abordée en établissant tout d’abord la différence entre le soldat et le policier. Pendant longtemps, ces deux rôles n’en faisaient pratiquement qu’un; encore aujourd’hui, dans le cas des gendarmes, cette fusion des rôles demeure, bien qu’elle soit plutôt symbolique. Le premier devoir du soldat consiste à défendre son pays et sa souveraineté, à l’intérieur et aux pourtours du territoire national et parfois aussi, faut-il le reconnaître, bien à l’extérieur de ce même territoire. Le policier, au contraire est tout d’abord complètement astreint à un territoire donné, qu’il s’agisse d’un pays, voire même d’une municipalité. Ensuite, autre différence notoire, son premier devoir et d’assurer la paix publique, sous-entendu bien sûr, dans l’espace citoyen et non, comme c’est le cas du soldat, la défense de la souveraineté d’un pays, c’est-à-dire l’espace national. Malheureusement, si l’on se fie à ce qui se passe un peu partout en Amérique du Nord notamment, la confusion du citoyen pour reconnaître les particularités de ces deux rôles est non seulement encore très présente, mais on peut affirmer qu’elle a même tendance à s’accroitre… Pour preuve, des indices extérieurs 58 comme le recours à des uniformes paramilitaires, l’utilisation d’une panoplie d’armes de plus en plus puissantes et meurtrières, un matériel technique qui n’a que de moins en moins à envier à ce que les militaires utilisent, et j’en passe.. Et ce ne sont là que des signes plus extérieurs ! Car ce sont peut-être les signes beaucoup moins tangibles qui sont les plus inquiétants de cette tendance qui, elle, n’a rien d’exclusif à l’Amérique : le citoyen n’est plus, dans ce contexte, le dépositaire du devoir policier. Il est devenu, ce même citoyen, peu à peu et dans des circonstances de plus en plus nombreuses, l’ennemi potentiel… La police de proximité, ou communautaire, ou encore, la police d’ilotage, peu importe sa déclinaison, ne constitue en réalité qu’un retour vers les fondements mêmes de l’institution policière : avenante, préventive dans ses efforts à atténuer les inégalités, proche et toute entière au service des citoyens les plus démunis de nos sociétés et, surtout, axée sur les devoirs et soucieuses non de ses propres droits, mais de ceux de la population qu’elle sert. Mais quels seraient alors les principes généraux nécessaires pour qu’une telle police puisse exister réellement ? Voilà déjà posée la seconde question générale… Sur quels principes généraux le modèle prend-il appui ? Pour y répondre, il nous faut cette fois, retourner un peu dans l’histoire… On pourra penser en fait que l’éventuelle « dérive » du sens de ce qu’est la police s’est amorcée en Europe continentale au moment même où les Anglais envisageaient, au tournant de la Révolution industrielle, de se doter d’une police moderne et susceptible de remplacer le système vieillot des milices populaires volontaires. Plus prosaïquement, le fait est aussi qu’en cette période de rapide industrialisation, les villes voyaient les propriétaires d’usines se constituer des milices armées privées afin de « protéger » leurs avoirs, une situation qui risquerait sans doute de mener à l’instauration d’un système policier à deux vitesses : une police de protection pour les riches, et le recours aux militaires pour mater les éventuels mouvements de protestation des masses populaires pauvres. 59 Mais par quel genre de police fallait-il alors remplacer le système des milices volontaires en Angleterre ? C’est à cette question que le politicien Robert Peel (1788 – 1850) a du s’attaquer. Fort de son expérience en Irlande à titre de responsable de la sécurité intérieure et très conscient des limites de l’armée à tenter de régler des problèmes de paix publique dans l’espace civil, Peel craignait aussi d’éventuelles dérives d’une police toute entière au service du gouvernement. Les Britanniques, en fait, voulaient éviter la constitution d’une police du type de celle qui employait François Vidocq dans le France napoléonienne, où, à tout le moins, l’image de ce type de police telle que les romanciers Balzac et Hugo l’avait dépeinte. Comme l’explique très bien Marc Alain, pour ce faire, Peel commence par réinterpréter la grande condition de base des milices populaires, celle voulant que tous les citoyens ont le devoir d’assurer une part de la sécurité de l’espace public. C’est une partie de ce devoir que les citoyens acceptent volontairement de remettre à des professionnels que seraient les policiers, en échange d’une sécurité accrue, plus efficace et, surtout, complètement neutre par rapport à quelque entité autre que l’ensemble des citoyens. Évidemment, en retour, l’établissement de cette relation s’appuie sur le principe que le policier aura toujours beaucoup plus de devoirs que de droits, et que ces devoirs sont dus aux citoyens qu’il sert. Pour Peel, la police telle qu’il l’envisageait constitue une extension officielle de la responsabilité de tous et de chacun de veiller à sa propre sécurité et à celle de ces concitoyens les moins fortunés. Cette police, toujours pour Peel, « reste en principe politiquement neutre puisqu’elle sert le droit et non le gouvernement ». Ce grand principe, Peel va l’articuler autour des quatre grands mandats qu’il entend confier à la police ; en y regardant de plus près, nous serons à même de commencer à comprendre jusqu’à quel point beaucoup de nos organisations policières ont un peu perdu de vue ces notions de base… Premier mandat : c’est celui de la prévention, ou encore, comme le disait Peel, « prévenir le crime sans utiliser de sanctions légales répressives de manière à éviter des interventions de style militaire dans les affaires domestiques ». 60 Deuxième mandat : faire respecter l’ordre public, mais de façon non violente, ou avec l’application de la violence uniquement en dernier recours et toujours de manière absolument proportionnelle à la menace. Troisième mandat : minimiser et, si possible, annuler la frontière entre le public et la police. Quatrième mandat : démontrer l’efficacité de la police en faisant chuter le crime, et non en exposant les activités de la police contre le crime. Difficile, à la lecture de ce quatrième mandat, de comprendre comment nos polices contemporaines justifient la tenue de ces conférences de presse où l’on expose, sur de grandes tables décorées des blasons policiers, les fruits de leurs opérations contre le crime : paquets de drogues, liasses de billets de banques, armes de tous ordres… Mais que s’est-il donc passé pour que nos organisations policières occidentales aient à peu près toutes perdu de vue ces principes fondamentaux ? Il nous faudra, pour répondre à cette question, passer en revue certaines des principales difficultés à passer des principes d’une police au service des citoyens à leur mise en application réelle. 61 CIPD – Rencontre d’un acteur central de la prévention de la délinquance Le Comité interministériel de prévention de la délinquance est une structure interministérielle chargée du pilotage et du suivi de la politique de prévention de la délinquance, il veille à l’application de la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance. La France, sans le dire, a fait le choix en 2007 de la répression verticale13 pour traiter la délinquance. La loi de 2007 positionne le maire comme le pilier de la prévention de la délinquance. Tout vient d’en haut. Le Gouvernement actuel n’a pas radicalement modifié cette vue. A sa décharge, il faut reconnaître que l’autre approche, celle de la prévention décentralisée sur le terrain, exige beaucoup d’effectifs et de coordination entre tous les acteurs. En avons-nous les moyens ? On hésite encore sur la réponse. Le problème est qu’en attendant nous laissons prospérer tous les trafics dont se nourrit la petite délinquance de rue. A force, elle finit par se hiérarchiser et devient le véritable terreau de la grande criminalité, voire du terrorisme dans le pire des cas. Premier obstacle auquel doit faire face la prévention, c’est sa difficulté technique à sensibiliser. En effet, à la suite des attentats de Charlie Hebdo, des attaques informatiques ont obligé le CIPD, comme beaucoup d’autres structures gouvernementales, à revoir leur site internet. Or celui-ci n’a pas retrouvé, loin de là, son pouvoir d’information en direction du grand public. Le second obstacle réside dans la capacité de coopération des différents acteurs de la sécurité publique. La mission de prévention de la radicalisation entre plus ou moins en concurrence avec de multiples structures jalouses de leurs prérogatives : la communication entre elles est loin d’être naturelle. 13 http://blog.economie-criminelle.fr/2015/08/police-de-proximite-et-si-nous-nous-inspirions-a-nouveau-dumodele-anglais/ 62 Le plus grand sujet d’inquiétude est cependant les CLSPD, quasiment au point mort. Relancés en 2013 mettant en avant les nouvelles stratégies territoriales, ils ont peu avancé. Sur 900 CLSPD attendus, le CIPD n’a eu à ce jour que 150 retours. Soyons clairs, les élus ne s’impliquent pas malgré la loi de 2007. Pour eux la police de terrain reste une prérogative nationale et cela arrange tout le monde de se retourner vers l’Etat qui, c’est vrai, ne fait rien pour lâcher prise. La Justice, par le biais des procureurs, pourtant responsables de la politique pénale, se mobilise peu dans le processus. Chacun est dans sa logique de silo et communique difficilement sur un exercice auquel personne ne croit et qui manque de puissance opérationnelle : pas de fiches d’objectifs précis, l’échange des noms dans les groupes thématiques vient seulement d’être autorisé par la CNIL sur simple déclaration. Autant d’exemples de la lourdeur et de la lenteur du dispositif qui aboutit à ce que nombre de CLSPD soient des coquilles vides, alors qu’ils pourraient constituer la clé de la tranquillité publique. Comment revitaliser les CLSPD ? Je propose deux choses. Il faut d’abord en faire des outils puissants, sachant remettre en cause tous les tabous. Posons la question d’une plus forte coopération entre les polices municipale et nationale dans un cadre nouveau. Lançons une réflexion sur l’encadrement régional des objectifs et l’évaluation des résultats, absente pour le moment. Pensons l’action depuis le terrain et non depuis Paris. Obligeons les procureurs à s’en mêler plus activement. Mon deuxième axe est plus audacieux. Puisque le CIPD a dans ses missions la prévention de la radicalisation, il faut en profiter pour que cette mission soit au cœur de chacun des CLSPD. Pour cela des échanges devront avoir lieu avec les cellules préfectorales mise en place dans ce sens sur le territoire et qui, pour l’instant, ont trop tendance à travailler directement avec la Justice en vertical. Sans profonde évolution, sans saisir les acteurs de terrain, le risque est d’encore plus isoler les CLSPD, c’est-à-dire diminuer la responsabilisation des gens de terrain. 63 Rappelons que la prévention en France est fondée sur la détection des jeunes exposés à la délinquance (70% de son budget) et la violence faite aux femmes (30%). L’actualité a poussé à ajouter à ces compétences celle de la prévention de la radicalisation, pour laquelle 20 millions d’euros ont été débloqués, ce qui ajoute une structure de plus ciblant cette question fort éclatée entre les services administratifs et judicaires. La tranquillité publique, essentiellement laissée aux soins des Conseils Locaux de Sécurité et de Prévention de la Délinquance, CLSPD, où les maires jouent un rôle primordial depuis la loi du 5 mars 2007. Enfin, trois questions au CIPD Comment pensez-vous que nous pourrions relancer la dynamique des CLSPD ? Bien que la prévention de la délinquance soit la compétence des élus locaux, l’impulsion de cette politique se fait par l’Etat. Les outils sont présents (stratégie nationale, plans départementaux,…), les préfectures et les élus doivent s’en saisir pour faire bouger les lignes dans ce domaine. Pensez-vous que la police de proximité est assez privilégiée en France ? Cette question relève plus de la doctrine d’emploi de la police et de la gendarmerie nationale. Aucun élément ne pourra être apporté sur ce point par le CIPD. Pourquoi les municipalités ne se mobilisent pas plus ? La prévention de la délinquance est une matière protéiforme et certains maires n’ont pas connaissance de l’ensemble des prérogatives qui sont les leurs en la matière. C’est une des missions principales du CIPD : donner des outils aux élus afin de leur permettre d’exercer pleinement leurs prérogatives. 64 Sébastian Roché – Trafics et chiffres, un vrai besoin de connaissance : l’exemple du tabac Sebastian Roché est docteur des Universités en Science Politique. Il est directeur de recherche au CNRS (Pacte-Institut d'Etudes Politiques de Grenoble), enseigne à l'Ecole Nationale Supérieure de la Police, à l'université de Grenoble et de Bahcesehir (Istanbul). Ses travaux portent sur la sociologie du sentiment d’insécurité et des incivilités, la mesure de la délinquance, de l’économie souterraine et l’analyse des politiques publiques de sécurité et la gouvernance de la police. Il est également consultant pour les Nations Unies, des instances Européennes et des gouvernements étrangers. L’économie grise se monterait à plusieurs points de PIB suivant différentes évaluations. Pourtant, on connaît un déficit dans la production de données fiables relatives au volume des trafics et de leur détail par types de produits. Des méga chiffres circulent au plan international, mais au plan des États, et plus encore au plan local, les choses sont plus confuses. L’importation parallèle (ou la contrebande) se mêle à la contrefaçon (l’imitation des produits en portant le sigle original), et au recel pour dessiner les contours de cette économie grise. Le domaine est, d’une manière générale, l’objet de peu d’investigations. Mais, dans certains cas, on voit émerger des éléments de connaissance mieux documentés. C’est le cas du tabac, car il focalise sur lui l’intérêt de différents groupes ou organisations. D’une part, les défenseurs de la santé publique qui cherchent à mieux en chiffrer le coût social., lequel se décompose principalement en coûts de santé pour les fumeurs et pertes de ressources pour l’Etat, (i.e. les taxes qui ne sont pas perçues par définition dans l’économie grise). D’autre part, les fabricants sur un marché national donné qui sont finalement concurrencés par leurs vrais produits mais en provenance d’autres pays et aussi par les faux produits qui n’existent que sur le marché parallèle. Ces différents acteurs se confrontent, indirectement : les premiers veulent limiter la consommation, les seconds veulent augmenter leurs profits et donc la consommation légale. 65 Logiquement, parce qu’ils sont juge et partie, les industriels sont suspectés de ne pas produire des chiffres suffisamment transparents et indépendants. Dans un article publié par deux journalistes pour Slate.fr, Mathieu Martinière et Robert Schmidt, le 13 juillet 2015, on peut lire que « La contrefaçon et les « illicit whites » —des cigarettes produites exclusivement pour la contrebande, comme dans l’enclave russe de Kaliningrad— constituerait le gros du marché noir. Mais difficile d’avoir des chiffres précis, fiables et indépendants sur le trafic de cigarettes ». Les chiffrages repris par les autres médias, poursuivent les auteurs, « comme l’étude annuelle du cabinet d’audit KPMG, qui explique qu’un paquet de cigarettes sur quatre vendu en France est issu du marché noir (…) sont commandés et financés par le groupe Philip Morris International ». KPMG trouve que dans les sites couverts en France, 22,6% des paquets en 2012 et 25,2% en 2014 sont réalisés hors des bureaux de tabac. Cette estimation de la perte de taxes pour l’Etat et de chiffre d’affaire pour les fabricants est-elle crédible ? Une manière de le savoir serait de confronter ces données avec celles issues d’autres travaux. Or, il se trouve qu’il en existe, produites par des auteurs a priori peu susceptibles de connivence avec l’industrie en question, comme celles de Christian Ben Lakdhar (à l’époque économiste à l’OFDT) et de Pierre Kopp (économiste, spécialiste du chiffrage du coût social des drogues en France, aussi bien le tabac que l’alcool et les drogues illégales), ce dernier étant aussi avocat engagé contre l’industrie en question. Ces deux universitaires ont conduit une analyse de terrain originale et rigoureuse publiée en 2006 qu’on peut consulter en ligne, intitulée « Taxes et contrebande : le cas de la France ». Selon elle, et à partir d’un dépouillement des paquets dans un centre de tris des déchets urbains collectés sur une partie de l’Ile-de-France, on a pu conclure que parmi les 570 paquets de cigarettes collectés, près de 15%, provenaient illégalement de l’étranger ou du « duty-free ». Il ne semble pas erroné en conséquence de dire que ces travaux confirment que les trafics sont une réalité et sont volumineux. Evidemment, 15% n’est pas 24%. Au moins, ces pourcentages haut et bas forment une fourchette. Les chiffres KMPG ou universitaires semblent cohérents les uns avec les autres : le marché a tendance à se développer entre ces deux dates, (2005 et 2014), même s’il faudrait répéter l’étude Lakdhar-Kopp une seconde fois pour en avoir le cœur le net. 66 On aurait maintenant besoin d’établir une méthodologie incontestable et multi sources pour évaluer plus précisément la taille de ce marché des trafics et pas seulement pour le tabac. On pourrait également mobiliser d’autres méthodes et en particulier les études « auto déclarées » où les personnes déclarent anonymement leur comportement autrement peu avouable. Produire des données sincères et de qualité est, faut-il le rappeler, un préalable à tout travail sérieux. 67 68 69