L`anthologie Vagues et Vents
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L`anthologie Vagues et Vents
Ressources :Anthologie poétique Vagues… Hokusai, La grande vague de Kanagawa, 1830 Les sentiments à la dérive Et l’effort le plus quotidien Le vague souvenir des songes L’avenir en butte à demain Paul Eluard, Le phénix A l’horizon J’ai encore souvenance de ces navires, Voilures chahutées par de fiers aquilons, Éthers qui enjôlaient l’ivresse de ces sbires ; Ces marins râblés, l’épiderme macaron. – J’ai encore souvenance de ces navires… Aux tempêtes injurieuses, les nefs subirent Tant de véhémence – Tephillim tympanon Qu’en finalité létale elles se fendirent Et délivrèrent aux océans leurs cargaisons. – Aux tempêtes injurieuses, les nefs subirent… Les terribles aventures des longs gréements, Aujourd’hui résonnent fort et comme un airain ; Fabuleux voyages aux propos captivants En mon esprit agité – un sang de mutin. – Les terribles aventures des longs gréements… Vois ! A l’horizon se profilent les chalands, Vierges sacrifiées à de pénibles destins. Aussi on devine dans les nuages blancs Quelques équipages le mouchoir à la main. – Lors, à l’horizon se profilent les chalands… J’ai encore souvenance de ces navires : Aux tempêtes injurieuses, les nefs subirent Les terribles aventures des longs gréements ; Vois ! A l’horizon se profilent les chalands. Didier Sicchia A mon ami Alfred T. Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m’es resté fidèle où tant d’autres m’ont fui. Le bonheur m’a prêté plus d’un lien fragile ; Mais c’est l’adversité qui m’a fait un ami. C’est ainsi que les fleurs sur les coteaux fertiles Etalent au soleil leur vulgaire trésor ; Mais c’est au sein des nuits, sous des rochers stériles, Que fouille le mineur qui cherche un rayon d’or. C’est ainsi que les mers calmes et sans orages Peuvent d’un flot d’azur bercer le voyageur ; Mais c’est le vent du nord, c’est le vent des naufrages Qui jette sur la rive une perle au pêcheur. Maintenant Dieu me garde ! Où vais-je ? Eh ! que m’importe ? Quels que soient mes destins, je dis comme Byron : “L’Océan peut gronder, il faudra qu’il me porte.” Si mon coursier s’abat, j’y mettrai l’éperon. Mais du moins j’aurai pu, frère, quoi qu’il m’arrive, De mon cachet de deuil sceller notre amitié, Et, que demain je meure ou que demain je vive, Pendant que mon cœur bat, t’en donner la moitié. Alfred de Musset A Ulric G. Ulric, nul œil des mers n’a mesuré l’abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots. Ainsi, nul oeil, Ulric, n’a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tête et dans ton coeur deux mondes, Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé. Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ; Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux. Alfred de Musset Adieux à la mer Murmure autour de ma nacelle, Douce mer dont les flots chéris, Ainsi qu’une amante fidèle, Jettent une plainte éternelle Sur ces poétiques débris. Que j’aime à flotter sur ton onde. A l’heure où du haut du rocher L’oranger, la vigne féconde, Versent sur ta vague profonde Une ombre propice au nocher ! Souvent, dans ma barque sans rame, Me confiant à ton amour, Comme pour assoupir mon âme, Je ferme au branle de ta lame Mes regards fatigués du jour. Comme un coursier souple et docile Dont on laisse flotter le mors, Toujours, vers quelque frais asile, Tu pousses ma barque fragile Avec l’écume de tes bords. Ah! berce, berce, berce encore, Berce pour la dernière fois, Berce cet enfant qui t’adore, Et qui depuis sa tendre aurore N’a rêvé que l’onde et les bois! Le Dieu qui décora le monde De ton élément gracieux, Afin qu’ici tout se réponde, Fit les cieux pour briller sur l’onde, L’onde pour réfléchir les cieux. Aussi pur que dans ma paupière, Le jour pénètre ton flot pur, Et dans ta brillante carrière Tu sembles rouler la lumière Avec tes flots d’or et d’azur. Aussi libre que la pensée, Tu brises le vaisseau des rois, Et dans ta colère insensée, Fidèle au Dieu qui t’a lancée, Tu ne t’arrêtes qu’à sa voix. De l’infini sublime image, De flots en flots l’œil emporté Te suit en vain de plage en plage, L’esprit cherche en vain ton rivage, Comme ceux de l’éternité. Ta voix majestueuse et douce Fait trembler l’écho de tes bords, Ou sur l’herbe qui te repousse, Comme le zéphyr dans la mousse, Murmure de mourants accords. Que je t’aime, ô vague assouplie, Quand, sous mon timide vaisseau, Comme un géant qui s’humilie, Sous ce vain poids l’onde qui plie Me creuse un liquide berceau. Que je t’aime quand, le zéphire Endormi dans tes antres frais, Ton rivage semble sourire De voir dans ton sein qu’il admire Flotter l’ombre de ses forêts! Que je t’aime quand sur ma poupe Des festons de mille couleurs, Pendant au vent qui les découpe, Te couronnent comme une coupe Dont les bords sont voilés de fleurs! Qu’il est doux, quand le vent caresse Ton sein mollement agité, De voir, sous ma main qui la presse, Ta vague, qui s’enfle et s’abaisse Comme le sein de la beauté! Viens, à ma barque fugitive Viens donner le baiser d’adieux; Roule autour une voix plaintive, Et de l’écume de ta rive Mouille encor mon front et mes yeux. Laisse sur ta plaine mobile Flotter ma nacelle à son gré, Ou sous l’antre de la sibylle, Ou sur le tombeau de Virgile : Chacun de tes flots m’est sacré. Partout, sur ta rive chérie, Où l’amour éveilla mon coeur, Mon âme, à sa vue attendrie, Trouve un asile, une patrie, Et des débris de son bonheur, Flotte au hasard : sur quelque plage Que tu me fasses dériver, Chaque flot m’apporte une image; Chaque rocher de ton rivage Me fait souvenir ou rêver.. Alphonse de Lamartine Henri Matisse, Le Lagon, 1944 Au bord de la mer Près de la mer, sur un de ces rivages Où chaque année, avec les doux zéphyrs, On voit passer les abeilles volages Qui, bien souvent, n’apportent que soupirs, Nul ne pouvait résister à leurs charmes, Nul ne pouvait braver ces yeux vainqueurs Qui font couler partout beaucoup de larmes Et qui partout prennent beaucoup de coeurs. Quelqu’un pourtant se riait de leurs chaînes, Son seul amour, c’était la liberté, Il méprisait l’Amour et la Beauté. Tantôt, debout sur un roc solitaire, Il se penchait sur les flots écumeux Et sa pensée, abandonnant la terre Semblait percer les mystères des cieux. Tantôt, courant sur l’arène marine, Il poursuivait les grands oiseaux de mer, Imaginant sentir dans sa poitrine La Liberté pénétrer avec l’air. Et puis le soir, au moment où la lune Traînait sur l’eau l’ombre des grands rochers, Il voyait à travers la nuit brune Deux yeux amis sur sa face attachés. Quand il passait près des salles de danse, Qu’il entendait l’orchestre résonner, Et, sous les pieds qui frappaient en cadence Quand il sentait la terre frissonner Il se disait: Que le monde est frivole!” Qu’avez-vous fait de votre liberté! Ce n’est pour vous qu’une vaine parole, Hommes sans cœur, vous êtes sans fierté! Pourtant un jour, il y porta ses pas Ce qu’il y vit, je ne le saurais dire Mais sur les monts il ne retourna pas. Étretat, 1867 Guy de Maupassant Au Nord Deux vieux marins des mers du Nord S’en revenaient, un soir d’automne, De la Sicile et de ses îles souveraines, Avec un peuple de Sirènes, A bord. Joyeux d’orgueil, ils regagnaient leur fiord, Parmi les brumes mensongères, Joyeux d’orgueil, ils regagnaient le Nord Sous un vent morne et monotone, Un soir de tristesse et d’automne. De la rive, les gens du port Les regardaient, sans faire un signe : Aux cordages le long des mâts, Les Sirènes, couvertes d’or, Tordaient, comme des vignes, Les lignes Sinueuses de leurs corps. Et les gens se taisaient, ne sachant pas Ce qui venait de l’océan, là-bas, A travers brumes ; Le navire voguait comme un panier d’argent Rempli de chair, de fruits et d’or bougeant Qui s’avançait, porté sur des ailes d’écume. Les Sirènes chantaient Dans les cordages du navire, Les bras tendus en lyres, Les seins levés comme des feux ; Les Sirènes chantaient Devant le soir houleux, Qui fauchait sur la mer les lumières diurnes ; Les Sirènes chantaient, Le corps serré autour des mâts, Mais les hommes du port, frustes et taciturnes, Ne les entendaient pas. Ils ne reconnurent ni leurs amis - Les deux marins - ni le navire de leur pays, Ni les focs, ni les voiles Dont ils avaient cousu la toile ; Ils ne comprirent rien à ce grand songe Qui enchantait la mer de ses voyages, Puisqu’il n’était pas le même mensonge Qu’on enseignait dans leur village ; Et le navire auprès du bord Passa, les alléchant vers sa merveille, Sans que personne, entre les treilles, Ne recueillît les fruits de chair et l’or. Emile Verhaeren Aurore sur la Mer Je te méprise enfin, souffrance passagère ! J’ai relevé le front. J’ai fini de pleurer. Mon âme est affranchie, et ta forme légère Dans les nuits sans repos ne vient plus l’effleurer. Aujourd’hui je souris à l’Amour qui me blesse. O vent des vastes mers, qui, sans parfum de fleurs, D’une âcre odeur de sel ranimes ma faiblesse, O vent du large ! emporte à jamais les douleurs ! Emporte les douleurs au loin, d’un grand coup d’aile, Afin que le bonheur éclate, triomphal, Dans nos cœurs où l’orgueil divin se renouvelle, Tournés vers le soleil, les chants et l’idéal ! Renée Vivien, Etudes et préludes Aux bains de mer Sur la plage élégante au sable de velours Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds, Tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches, Les enfants des baigneurs oisifs, les enfants riches, Qui viennent des hôtels voisins et des chalets, La jaquette troussée au-dessus des mollets, Courent, les pieds dans l’eau, jouant avec la lame. Le rire dans les yeux et le bonheur dans l’âme, Sains et superbes sous leurs habits étoffés Et d’un mignon chapeau de matelot coiffés, Ces beaux enfants gâtés, ainsi qu’on les appelle, Creusent gaîment, avec une petite pelle, Dans le fin sable d’or des canaux et des trous; Et ce même Océan, qui peut dans son courroux Broyer sur les récifs les grands steamers de cuivre, Laisse, indulgent aïeul, son flot docile suivre Le chemin que lui trace un caprice d’enfant. Ils sont là, l’œil ravi, les cheveux blonds au vent, Non loin d’une maman brodant sous son ombrelle, Et trouvent, à coup sûr, chose bien naturelle, Que la mer soit si bonne et les amuse ainsi. - Soudain, d’autres enfants, pieds nus comme ceux-ci, Et laissant monter l’eau sur leurs jambes bien faites, Des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes, Passent, le cou tendu sous le poids des paniers. Ce sont les fils des gens du peuple, les derniers Des pauvres, et le sort leur fit rude la vie. Mais ils vont, sérieux, sans un regard d’envie Pour ces jolis babys et les plaisirs qu’ils ont. Comme de courageux petits marins qu’ils sont, Ils aiment leur métier pénible et salutaire Et ne jalousent point les heureux de la terre; Car ils savent combien maternelle est la mer Et que pour eux aussi souffle le vent amer Qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue, L’enfance qui travaille et l’enfance qui joue. François Coppée Bel astre voyageur À La Comète de 1861 Bel astre voyageur, hôte qui nous arrives Des profondeurs du ciel et qu’on n’attendait pas, Où vas-tu ? Quel dessein pousse vers nous tes pas ? Toi qui vogues au large en cette mer sans rives, Sur ta route, aussi loin que ton regard atteint, N’as-tu vu comme ici que douleurs et misères ? Dans ces mondes épars, dis ! Avons-nous des frères ? T’ont-ils chargé pour nous de leur salut lointain ? Ah ! Quand tu reviendras, peut-être de la terre L’homme aura disparu. Du fond de ce séjour Si son œil ne doit pas contempler ton retour, Si ce globe épuisé s’est éteint solitaire, Dans l’espace infini poursuivant ton chemin, Du moins jette au passage, astre errant et rapide, Un regard de pitié sur le théâtre vide De tant de maux soufferts et du labeur humain. Louise Ackermann Bleus La mer est comme un ciel bleu bleubleu Par au-dessus le ciel est comme le Lac Léman Bleu-tendre Blaise Cendrars Brise marine La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. Fuir ! Là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe Ô nuits ! Ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l’ancre pour une exotique nature ! Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots … Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! Stéphane Mallarmé Chrysé Pourquoi, belle Chrysé, t’abandonnant aux voiles, T’éloigner de nos bords sur la foi des étoiles ? Dieux ! je t’ai vue en songe ; et, de terreur glacé, J’ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé, Ton corps flottant sur l’onde, et tes bras avec peine Cherchant à repousser la vague ionienne. Les filles de Nérée ont volé près de toi. Leur sein fut moins troublé de douleur et d’effroi, Quand, du bélier doré qui traversait leurs ondes, La jeune Hellé tomba dans leurs grottes profondes. Oh ! que j’ai craint de voir à cette mer, un jour, Tiphys donner ton nom et plaindre mon amour ! Que j’adressai de voeux aux dieux de l’onde amère ! Que de voeux à Neptune, à Castor, à son frère ! Glaucus ne te vit point ; car sans doute avec lui Déesse au sein des mers tu vivrais aujourd’hui. Déjà tu n’élevais que des mains défaillantes ; Tu me nommais déjà de tes lèvres mourantes, Quand, pour te secourir, j’ai vu fendre les flots Au dauphin qui sauva le chanteur de Lesbos. André Chénier, Poésies Antiques Clair de Lune On tangue on tangue sur le bateau La lune la lune fait des cercles dans l’eau Dans le ciel c’est le mât qui fait des cercles Et désigne toutes les étoiles du doigt Une jeune Argentine accoudée au bastingage Rêve à Paris en contemplant les phares qui dessinent la côte de France Rêve à Paris qu’elle ne connaît qu’à peine et qu’elle regrette déjà Ces feux tournants fixes doubles colorés à éclipses lui rappellent ceux qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôtel sur les Boulevards et lui promettent un prompt retour Elle rêve de revenir bientôt en France et d’habiter Paris Le bruit de ma machine à écrire l’empêche de mener son rêve jusqu’au bout. Ma belle machine à écrire qui sonne au bout de chaque ligne et qui est aussi rapide qu’un jazz Ma belle machine à écrire qui m’empêche de rêver à bâbord comme à tribord Et qui me fait suivre jusqu’au bout une idée Mon idée Blaise Cendrars Des branchies je voudrais avoir pour me marier, oui, me marier. Ma fiancée vit dans la mer et jamais je ne peux la voir. Plante, plante, ma fiancée dès l’aube, les vallées saines. Cultive aussi, ma fiancée toutes les plaines sous-marines ! Jamais je ne pourrai te voir, jardinière, dans tes jardins dans tes blancs jardins du matin ! Rafael Alberti En bateau L’étoile du berger tremblote Dans l’eau plus noire et le pilote Cherche un briquet dans sa culotte. C’est l’instant, Messieurs, ou jamais, D’être audacieux, et je mets Mes deux mains partout désormais ! Le chevalier Atys, qui gratte Sa guitare, à Chloris l’ingrate Lance une oeillade scélérate. L’abbé confesse bas Eglé, Et ce vicomte déréglé Des champs donne à son coeur la clé. Cependant la lune se lève Et l’esquif en sa course brève File gaîment sur l’eau qui rêve. Paul Verlaine Equilibre fuyant J’avance lentement Sous un soleil écrasant Mes pieds, plus lourds à chaque pas, S’enfoncent inlassablement Dans le sable liquide. Et je ne vois que des champs couverts de neige Que des dimanches matins heureux Dans mes montagnes fraiches et splendides. La vielle dame m’avait dit un jour Que le bonheur est dans le mouvement Dans la fluidité entre deux étapes, deux états Et nulle part ailleurs. Devant moi, toujours, mon enfance L’air chargé de sel, porté par le vent Ces milliers d’étincelles dans l’eau Ces milliers de pensées insaisissables Et le son des galets brassés par les vagues Qui me bercera jusqu’à l’infini. Jules Delavigne René Magritte, Les merveilles de la nature, 1953 Étoile de la mer Et de vaisseaux, et de vaisseaux, Et de voiles, et tant de voiles, Mes pauvres yeux allez en eaux, Il en est plus qu’il n’est d’étoiles ; Et cependant je sais, j’en sais Tant d’étoiles et que j’ai vues Au-dessus des toits de mes rues, Et que j’ai sues et que je sais ; Mais des vaisseaux il en est plus, - Et j’en sais tant qui sont partis Mais c’est mon testament ici, Que de vaisseaux il en est plus ; Et des vaisseaux voici les beaux Sur la mer, en robes de femmes, Allés suivant les oriflammes Au bout du ciel sombré dans l’eau, Et de vaisseaux tant sur les eaux La mer semble un pays en toile, Mes pauvres yeux allez en eaux, Il en est plus qu’il n’est d’étoiles. Max Elskamp Évasion Et je serai face à la mer qui viendra baigner les galets. Caresses d’eau, de vent et d’air. Et de lumière. D’immensité. Et en moi sera le désert. N’y entrera que ciel léger. Et je serai face à la mer qui viendra battre les rochers. Giflant. Cinglant. Usant la pierre. Frappant. S’infiltrant. Déchaînée. Et en moi sera le désert. N’y entrera ciel tourmenté. Et je serai face à la mer, statue de chair et cœur de bois. Et me ferai désert en moi. Qu’importera l’heure. Sombre ou claire… Esther Granek Hiéroglyphe J’ai trois fenêtres à ma chambre : L’amour, la mer, la mort, Sang vif, vert calme, violet. Ô femme, doux et lourd trésor ! Froids vitraux, odeurs d’ambre. La mer, la mort, l’amour, Ne sentir que ce qui me plaît… Femme, plus claire que le jour ! Par ce soir doré de septembre, La mort, l’amour, la mer, Me noyer dans l’oubli complet. Femme! Femme! Cercueil de chair ! Charles Cros Iles Iles Iles lles où l’on ne prendra jamais terre Iles où l’on ne descendra jamais Iles couvertes de végétations Iles tapies comme des jaguars Iles muettes Iles immobiles Iles inoubliables et sans nom Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller jusqu’à vous Blaise Cendrars Ischia Le soleil va porter le jour à d’autres mondes; Dans l’horizon désert Phébé monte sans bruit, Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes, Un voile transparent sur le front de la nuit. Voyez du haut des monts ses clartés ondoyantes Comme un fleuve de flamme inonder les coteaux, Dormir dans les vallons, ou glisser sur les pentes, Ou rejaillir au loin du sein brillant des eaux. La douteuse lueur, dans l’ombre répandue, Teint d’un jour azuré la pâle obscurité, Et fait nager au loin dans la vague étendue Les horizons baignés par sa molle clarté! L’Océan amoureux de ces rives tranquilles Calme, en baisant leurs pieds, ses orageux transports, Et pressant dans ses bras ces golfes et ces îles, De son humide haleine en rafraîchit les bords. Du flot qui tour à tour s’avance et se retire L’oeil aime à suivre au loin le flexible contour : On dirait un amant qui presse en son délire La vierge qui résiste, et cède tour à tour! Doux comme le soupir de l’enfant qui sommeille, Un son vague et plaintif se répand dans les airs : Est-ce un écho du ciel qui charme notre oreille? Est-ce un soupir d’amour de la terre et des mers? Il s’élève, il retombe, il renaît, il expire, Comme un cœur oppressé d’un poids de volupté, Il semble qu’en ces nuits la nature respire, Et se plaint comme nous de sa félicité! Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie! Reçois par tous les sens les charmes de la nuit, A t’enivrer d’amour son ombre te convie; Son astre dans le ciel se lève, et te conduit. Vois-tu ce feu lointain trembler sur la colline? Par la main de l’Amour c’est un phare allumé; Là, comme un lis penché, l’amante qui s’incline Prête une oreille avide aux pas du bien-aimé! La vierge, dans le songe où son âme s’égare, Soulève un œil d’azur qui réfléchit les cieux, Et ses doigts au hasard errant sur sa guitare Jettent aux vents du soir des sons mystérieux! ” Viens ! L’amoureux silence occupe au loin l’espace; Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur! C’est l’heure; à peine au loin la voile qui s’efface Blanchit en ramenant le paisible pêcheur! ” Depuis l’heure où ta barque a fui loin de la rive, J’ai suivi tout le jour ta voile sur les mers, Ainsi que de son nid la colombe craintive Suit l’aile du ramier qui blanchit dans les airs! ” Tandis qu’elle glissait sous l’ombre du rivage, J’ai reconnu ta voix dans la voix des échos; Et la brise du soir, en mourant sur la plage, Me rapportait tes chants prolongés sur les flots. ” Quand la vague a grondé sur la côte écumante, À l’étoile des mers j’ai murmuré ton nom, J’ai rallumé sa lampe, et de ta seule amante L’amoureuse prière a fait fuir l’aquilon ” Maintenant sous le ciel tout repose, ou tout aime : La vague en ondulant vient dormir sur le bord; La fleur dort sur sa tige, et la nature même Sous le dais de la nuit se recueille et s’endort. ” Vois la mousse a pour nous tapissé la vallée, Le pampre s’y recourbe en replis tortueux, Et l’haleine de l’onde, à l’oranger mêlée, De ses fleurs qu’elle effeuille embaume mes cheveux. ” A la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu’à l’heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin. “ Elle chante; et sa voix par intervalle expire, Et, des accords du luth plus faiblement frappés, Les échos assoupis ne livrent au zéphire Que des soupirs mourants, de silence coupés ! Celui qui, le cœur plein de délire et de flamme, A cette heure d’amour, sous cet astre enchanté, Sentirait tout à coup le rêve de son âme S’animer sous les traits d’une chaste beauté; Celui qui, sur la mousse, au pied du sycomore, Au murmure des eaux, sous un dais de saphirs, Assis à ses genoux, de l’une à l’autre aurore, N’aurait pour lui parler que l’accent des soupirs; Celui qui, respirant son haleine adorée, Sentirait ses cheveux, soulevés par les vents, Caresser en passant sa paupière effleurée, Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants; Celui qui, suspendant les heures fugitives, Fixant avec l’amour son âme en ce beau lieu, Oublierait que le temps coule encor sur ces rives, Serait-il un mortel, ou serait-il un dieu?… Et nous, aux doux penchants de ces verts Elysées, Sur ces bords où l’amour eût caché son Eden, Au murmure plaintif des vagues apaisées, Aux rayons endormis de l’astre élysien, Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Sur ces rives que l’œil se plaît à parcourir, Nous avons respiré cet air d’un autre monde, Elyse!,.. Et cependant on dit qu’il faut mourir ! Alphonse de Lamartine La vague Pour se faufiler Dans l’étroit canal Oui menait au port avant les bassins, Elles se pressaient, tes vagues, Lors de la marée, Elles se bousculaient. Elles avaient besoin Que l’interminable Soit fini pour elles. Guillevic Je regarde la merqui toujours nous étonne Parce que, si méchante, elle rampe si court, Et nous lèche les pieds comme prise d’amour, Et d’une moire en lait sa bordure festonne. Lorsque j’y veux plonger, son champagne m’étouffe, Mes membres sont tenus par un vivant métal ; Tu sembles retourner à ton pays natal, Car Vénus en sortit sa fabuleuse touffe. Ce poison qui me glace est un vin qui t’enivre. Quand je te vois baigner je suis sûr que tu mens ; Le sommeil et la mer sont tes vrais éléments… Hélas ! Tu le sais trop, je ne peux pas t’y suivre. Jean Cocteau L’appel du large Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, Le cœur gros de rancune et de désirs amers, Et nous allons, suivant le rythme de la lame, Berçant notre infini sur le fini des mers. Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! Charles Baudelaire L’Eternité Elle est retrouvée. Quoi ? - L’Eternité. C’est la mer allée Avec le soleil. Ame sentinelle, Murmurons l’aveu De la nuit si nulle Et du jour en feu. Des humains suffrages, Des communs élans Là tu te dégages Et voles selon. Puisque de vous seules, Braises de satin, Le Devoir s’exhale Sans qu’on dise : enfin. Là pas d’espérance, Nul orietur. Science avec patience, Le supplice est sûr. Elle est retrouvée. Quoi ? - L’Eternité. C’est la mer allée Avec le soleil. Arthur Rimbaud Pablo Picasso, Ulysse et les sirènes, 1947 L’Homme Jeté par le hasard sur un vieux globe infime, A l’abandon, perdu comme en un océan, Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme, Épave du néant. Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive Un naufrage éternel semblait me menacer, Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive ! Je t’attends pour penser. » L’Inconscience encor sur la nature entière Étendait tristement son voile épais et lourd. J’apparus ; aussitôt à travers la matière L’Esprit se faisait jour. Secouant ma torpeur et tout étonné d’être, J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi. Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ; Je m’affirme et dis : « Moi ! » Bien que la chair impure encor m’assujettisse, Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ; J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice : Mon cœur fut leur berceau. Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes. A mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain. Dussé-je m’abuser, au mirage des choses Je prête un sens divin. Je défie à mon gré la mort et la souffrance. Nautre impitoyable, en vain tu me démens, Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance Même avec mes tourments. Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne, S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà ! Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ; Il me faut l’au-delà ! Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère. Quand le réel me presse, impérieux, brutal, Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère Qui s’appelle Idéal ? Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes, De l’éther étoilé contempler la splendeur. Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes. J’ai le mien dans mon cœur ! Louise Ackermann L’homme et la mer Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. Tu te plais à plonger au sein de ton image ; Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur Se distrait quelquefois de sa propre rumeur Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets : Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ; Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remord, Tellement vous aimez le carnage et la mort, Ô lutteurs éternels, ô frères implacables ! Charles Baudelaire La Frégate La Sérieuse ou La Plainte du capitaine I Qu’elle était belle, ma Frégate, Lorsqu’elle voguait dans le vent ! Elle avait, au soleil levant, Toutes les couleurs de l’agate ; Ses voiles luisaient le matin Comme des ballons de satin ; Sa quille mince, longue et plate, Portait deux bandes d’écarlate Sur vingt-quatre canons cachés ; Ses mâts, en arrière penchés, Paraissaient à demi couchés. Dix fois plus vive qu’un pirate, En cent jours du Havre à Surate Elle nous emporta souvent. — Qu’elle était belle, ma Frégate, Lorsqu’elle voguait dans le vent ! II Brest vante son beau port et cette rade insigne Où peuvent manœuvrer trois cents vaisseaux de ligne ; Boulogne, sa cité haute et double, et Calais, Sa citadelle assise en mer comme un palais ; Dieppe a son vieux château soutenu par la dune, Ses baigneuses cherchant la vague au clair de lune, Et ses deux monts en vain par la mer insultés ; Cherbourg a ses fanaux de bien loin consultés, Et gronde en menaçant Guernsey la sentinelle Debout près de Jersey, presque en France ainsi qu’elle. Lorient, dans sa rade au mouillage inégal, Reçoit la poudre d’or des noirs du Sénégal ; Saint-Malo dans son port tranquillement regarde Mille rochers debout qui lui servent de garde ; Le Havre a pour parure ensemble et pour appui Notre-Dame-de-Grâce et Honfleur devant lui ; Bordeaux, de ses longs quais parés de maisons neuves, Porte jusqu’à la mer ses vins sur deux grands fleuves ; Toute ville à Marseille aurait droit d’envier Sa ceinture de fruits, d’orange et d’olivier ; D’or et de fer Bayonne en tout temps fut prodigue ; Du grand Cardinal-Duc La Rochelle a la digue ; Tous nos ports ont leur gloire ou leur luxe à nommer : Mais Toulon a lancé La Sérieuse en mer. LA TRAVERSÉE III Quand la belle Sérieuse Pour l’Egypte appareilla, Sa figure gracieuse Avant le jour s’éveilla ; A la lueur des étoiles Elle déploya ses voiles, Leurs cordages et leurs toiles, Comme de larges réseaux, Avec ce long bruit qui tremble, Qui se prolonge et ressemble Aux bruits des ailes qu’ensemble Ouvre une troupe d’oiseaux. IV Dès que l’ancre dégagée Revient par son câble à bord, La proue alors est changée, Selon l’aiguille et le Nord. La Sérieuse l’observe, Elle passe la réserve, Et puis marche de conserve Avec le grand Orient : Sa voilure toute blanche Comme un sein gonflé se penche ; Chaque mât, comme une branche, Touche la vague en pliant. V Avec sa démarche leste, Elle glisse et prend le vent, Laisse à l’arrière L’Alceste Et marche seule à l’avant. Par son pavillon conduite, L’escadre n’est à sa suite Que lorsque, arrêtant sa fuite, Elle veut l’attendre enfin : Mais, de bons marins pourvue, Aussitôt qu’elle est en vue, Par sa manœuvre imprévue, Elle part comme un dauphin. VI Comme un dauphin elle saute, Elle plonge comme lui Dans la mer profonde et haute, Où le feu Saint-Elme a lui. Le feu serpente avec grâce ; Du gouvernail qu’il embrasse Il marque longtemps la trace, Et l’on dirait un éclair Qui, n’ayant pu nous atteindre, Dans les vagues va s’éteindre, Mais ne cesse de les teindre Du prisme enflammé de l’air. VII Ainsi qu’une forêt sombre La flotte venait après, Et de loin s’étendait l’ombre De ses immenses agrès. En voyant Le Spartiate, Le Franklin et sa frégate, Le bleu, le blanc, l’écarlate De cent mâts nationaux, L’armée, en convoi, remise Comme en garde à L’Artémise, Nous nous dîmes: « C’est Venise Qui s’avance sur les eaux. » VIII Quel plaisir d’aller si vite Et de voir son pavillon, Loin des terres qu’il évite, Tracer un noble sillon ! Au large on voit mieux le monde, Et sa tête énorme et ronde Qui se balance et qui gronde Comme éprouvant un affront, Parce que l’homme se joue De sa force, et que la proue, Ainsi qu’une lourde roue, Fend sa route sur son front. IX Quel plaisir ! et quel spectacle Que l’élément triste et froid Ouvert ainsi sans obstacle Par un bois de chêne étroit ! Sur la plaine humide et sombre, La nuit, reluisaient dans l’ombre Des insectes en grand nombre, De merveilleux vermisseaux, Troupe brillante et frivole, Comme un feu follet qui vole, Ornant chaque banderole Et chaque mât des vaisseaux. X Et surtout La Sérieuse Etait belle nuit et jour; La mer, douce et curieuse, La portait avec amour, Comme un vieux lion abaisse Sa longue crinière épaisse, Et, sans l’agiter, y laisse Se jouer le lionceau ; Comme sur sa tête agile Une femme tient l’argile, Ou le jonc souple et fragile D’un mystérieux berceau. XI Moi, de sa poupe hautaine Je ne m’absentais jamais, Car, étant son capitaine, Comme un enfant je l’aimais ; J’aurais moins aimé peut-être L’enfant que j’aurais vu naître. De son cœur on n’est pas maître. Moi, je suis un vrai marin; Ma naissance est un mystère ; Sans famille, et solitaire, Je ne connais pas la terre, Et la vois avec chagrin. XII Mon banc de quart est mon trône, J’y règne plus que les Rois ; Sainte Barbe est ma patronne ; Mon sceptre est mon porte-voix ; Ma couronne est ma cocarde ; Mes officiers sont ma garde ; A tous les vents je hasarde Mon peuple de matelots, Sans que personne demande A quel bord je veux qu’il tende, Et pourquoi je lui commande D’être plus fort que les flots. XIII Voilà toute la famille Qu’en mon temps il me fallait ; Ma Frégate était ma fille. Va, lui disais-je. — Elle allait, S’élançait dans la carrière, Laissant l’écueil en arrière, Comme un cheval sa barrière ; Et l’on m’a dit qu’une fois (Quand je pris terre en Sicile) Sa marche fut moins facile, Elle parut indocile Aux ordres d’une autre voix. XIV On l’aurait crue animée ! Toute l’Egypte la prit, Si blanche et si bien formée, Pour un gracieux Esprit Des Français compatriote, Lorsqu’en avant de la flotte, Dont elle était le pilote, Doublant une vieille Tour, Elle entra, sans avarie, Aux cris : Vive la patrie ! Dans le port d’Alexandrie, Qu’on appelle Abou-Mandour. LE REPOS XV Une fois, par malheur, si vous avez pris terre, Peut-être qu’un de vous, sur un lac solitaire, Aura vu, comme moi, quelque cygne endormi, Qui se laissait au vent balancer à demi. Sa tête nonchalante, en arrière appuyée, Se cache dans la plume au soleil essuyée : Son poitrail est lavé par le flot transparent, Comme un écueil où l’eau se joue en expirant ; Le duvet qu’en passant l’air dérobe à sa plume Autour de lui s’envole et se mêle à l’écume ; Une aile est son coussin, l’autre est son éventail ; Il dort, et de son pied le large gouvernail Trouble encore, en ramant, l’eau tournoyante et douce, Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse, De feuilles et de joncs, et d’herbages errants Qu’apportent près de lui d’invisibles courants. LE COMBAT XVI Ainsi près d’Aboukir reposait ma Frégate ; A l’ancre dans la rade, en avant des vaisseaux, On voyait de bien loin son corset d’écarlate Se mirer dans les eaux. Ses canots l’entouraient, à leur place assignée. Pas une voile ouverte, on était sans dangers. Ses cordages semblaient des filets d’araignée, Tant ils étaient légers. Nous étions tous marins. Plus de soldats timides Qui chancellent à bord ainsi que des enfants ; Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides, Montant des éléphants. Il faisait beau. — La mer, de sable environnée, Brillait comme un bassin d’argent entouré d’or ; Un vaste soleil rouge annonça la journée Du quinze Thermidor. La Sérieuse alors s’ébranla sur sa quille : Quand venait un combat, c’était toujours ainsi ; Je le reconnus bien, et je lui dis : Ma fille, Je te comprends, merci. J’avais une lunette exercée aux étoiles ; Je la pris, et la tins ferme sur l’horizon. — Une, deux, trois — je vis treize et quatorze voiles : Enfin, c’était Nelson. Il courait contre nous en avant de la brise ; LA Sérieuse à l’ancre, immobile s’offrant, Reçut le rude abord sans en être surprise, Comme un roc un torrent. Tous passèrent près d’elle en lâchant leur bordée ; Fière, elle répondit aussi quatorze fois, Et par tous les vaisseaux elle fut débordée, Mais il en resta trois. Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate ! Est-ce l’art d’un marin ? le trait d’un amiral ? Un écumeur de mer, un forban, un pirate, N’eût pas agi si mal ! N’importe ! elle bondit, dans son repos troublée, Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs, Et rendit tous les coups dont elle était criblée, Feux pour feux, fers pour fers. Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes, Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron, S’enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands ormes Le coin du bûcheron. Un brouillard de fumée où la flamme étincelle L’entourait ; mais le corps brûlé, noir, écharpé, Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle, Comme un serpent coupé. Le soleil s’éclipsa dans l’air plein de bitume. Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ; Et lorsque la nuit vint sous cette ardente brume On ne vit pas la nuit. Nous étions enfermé comme dans un orage : Des deux flottes au loin le canon s’y mêlait ; On tirait en aveugle à travers le nuage : Toute la mer brûlait. Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre. Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las Qu’ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre ; Mais ma Frégate, hélas ! Elle ne voulait plus obéir à son maître ; Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ; Sans gouvernail, sans mât, on n’eût pu reconnaître La merveille de l’art ! Engloutie à demi, son large pont à peine, S’affaissant par degrés, se montrait sur les flots ; Et là ne restaient plus, avec moi capitaine, Que douze matelots. Je les fis mettre en mer à bord d’une chaloupe, Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ; Et je revins tout seul me coucher sur la poupe Au pied du pavillon. J’aperçus des Anglais les figures livides, Faisant pour s’approcher un inutile effort Sur leurs vaisseaux flottants comme des tonneaux vides, Vaincus par notre mort. La Sérieuse alors semblait à l’agonie : L’eau dans ses cavités bouillonnait sourdement ; Elle, comme voyant sa carrière finie, Gémit profondément. Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige, Un mouvement honteux ; mais bientôt l’étouffant : Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ; Adieu donc, mon enfant. Elle plongea d’abord sa poupe et puis sa proue ; Mon pavillon noyé se montrait en dessous ; Puis elle s’enfonça tournant comme une roue, Et la mer vint sur nous. XVII Hélas ! deux mousses d’Angleterre Me sauvèrent alors, dit-on, Et me voici sur un ponton ; — J’aimerais presque autant la terre ! Cependant je respire ici L’odeur de la vague et des brises. Vous êtes marins, Dieu merci ! Nous causons de combats, de prises, Nous fumons, et nous prenons l’air Qui vient aux sabords de la mer. Votre voix m’anime et me flatte, Aussi je vous dirai souvent : — Qu’elle était belle, ma Frégate, Lorsqu’elle voguait dans le vent ! À Dieppe, 1828. Alfred de Vigny La lampe d’Héro De son bonheur furtif lorsque malgré l’orage L’amant d’Héro courait s’enivrer loin du jour, Et dans la nuit tentait de gagner à la nage Le bord où l’attendait l’Amour, Une lampe envoyait, vigilante et fidèle, En ce péril vers lui son rayon vacillant; On eût dit dans les deux quelque étoile immortelle Qui dévoilait son front tremblant. La mer a beau mugir et heurter ses rivages. Les vents au sein des airs déchaîner leur effort, Les oiseaux effrayés pousser des cris sauvages . En voyant approcher la Mort, Tant que du haut sommet de la tour solitaire Brille le signe aimé sur l’abîme en fureur, Il ne sentira point, le nageur téméraire, Défaillir son bras ni son cœur. Comme à l’heure sinistre où la mer en sa rage Menaçait d’engloutir cet enfant d’Abydos, Autour de nous dans l’ombre un éternel orage Fait gronder et bondir les flots. Remplissant l’air au loin de ses clameurs funèbres, Chaque vague en passant nous entr’ouvre un tombeau ; Dans les mêmes dangers et les mêmes ténèbres Nous avons le même flambeau. Le pâle et doux rayon tremble encor dans la brume. Le vent l’assaille en vain, vainement les flots sourds La dérobent parfois sous un voile d’écume, La clarté reparaît toujours. Et nous, les yeux levés vers la lueur lointaine. Nous fendons pleins d’espoir les vagues en courroux ; Au bord du gouffre ouvert la lumière incertaine Semble d’en haut veiller sur nous. O phare de l’Amour ! qui dans la nuit profonde Nous guides à travers les écueils d’ici-bas, Toi que nous voyons luire entre le ciel et l’onde. Lampe d’Héro, ne t’éteins pas ! Louise Ackermann La mer Loin des grands rochers noirs que baise la marée, La mer calme, la mer au murmure endormeur, Au large, tout là-bas, lente s’est retirée, Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt. La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage, Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé. La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire, À l’écart, en secret, son immense tourment, Que la fauve amoureuse, au large se retire, Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant. Et la brise n’apporte à la terre jalouse, Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux : L’âme des océans frémit comme une épouse Sous le chaste baiser des impassibles cieux. Nérée Beauchemin Magritte, Le château des Pyrénées, 1959 La mer Des vastes mers tableau philosophique, Tu plais au cœur de chagrins agité : Quand de ton sein par les vents tourmenté, Quand des écueils et des grèves antiques Sortent des bruits, des voix mélancoliques, L’âme attendrie en ses rêves se perd, Et, s’égarant de penser en penser, Comme les flots de murmure en murmure, Elle se mêle à toute la nature : Avec les vents, dans le fond des déserts, Elle gémit le long des bois sauvages, Sur l’Océan vole avec les orages, Gronde en la foudre, et tonne dans les mers. Mais quand le jour sur les vagues tremblantes S’en va mourir ; quand, souriant encor, Le vieux soleil glace de pourpre et d’or Le vert changeant des mers étincelantes, Dans des lointains fuyants et veloutés, En enfonçant ma pensée et ma vue, J’aime à créer des mondes enchantés Baignés des eaux d’une mer inconnue. L’ardent désir, des obstacles vainqueur, Trouve, embellit des rives bocagères, Des lieux de paix, des îles de bonheur, Où, transporté par les douces chimères, Je m’abandonne aux songes de mon cœur. François-René de Chateaubriand La mer La mer pousse une vaste plainte, Se tord et se roule avec bruit, Ainsi qu’une géante enceinte Qui des grandes douleurs atteinte, Ne pourrait pas donner son fruit ; Et sa pleine rondeur se lève Et s’abaisse avec désespoir. Mais elle a des heures de trêve : Alors sous l’azur elle rêve, Calme et lisse comme un miroir. Ses pieds caressent les empires, Ses mains soutiennent les vaisseaux, Elle rit aux moindres zéphires, Et les cordages sont des lyres, Et les hunes sont des berceaux. Elle dit au marin : “Pardonne Si mon tourment te fait mourir ; Hélas ! Je sens que je suis bonne, Mais je souffre et ne vois personne D’assez fort pour me secourir !” Puis elle s’enfle encor, se creuse Et gémit dans sa profondeur ; Telle, en sa force douloureuse, Une grande âme malheureuse Qu’isole sa propre grandeur ! René-François Sully Prudhomme Le bateau ivre Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. J’étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres, L’eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin. Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs ! J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux ! J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant ! Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums ! J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux… Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons ! Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ; Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d’azur ; Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ; Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l’Europe aux anciens parapets ! J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai. Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons. Arthur Rimbaud Le Berger et la Mer Du rapport d’un troupeau dont il vivait sans soins, Se contenta longtemps un voisin d’Amphitrite: Si sa fortune était petite, Elle était sûre tout au moins. A la fin, les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau, Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau. Cet argent périt par naufrage. Son maître fut réduit à garder les brebis, Non plus berger en chef comme il était jadis, Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage: Celui qui s’était vu Coridon ou Tircis Fut Pierrot et rien davantage. Au bout de quelque temps, il fit quelques profits, Racheta des bêtes à laine; Et comme un jour les vents, retenant leur haleine, Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux: “Vous voulez de l’argent, ô Mesdames les Eaux, Dit-il, adressez-vous, je vous prie, à quelque autre: Ma foi! vous n’aurez pas le nôtre.” Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé. Je me sers de la vérité Pour montrer par expérience, Qu’un sou, quand il est assuré, Vaut mieux que cinq en espérance; Qu’il se faut contenter de sa condition; Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition Nous devons fermer les oreilles. Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront. La mer promet monts et merveilles: Fiez-vous y; les vents et les voleurs viendront. Jean de La Fontaine Le Cri Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, Entend autour de lui les vagues retentir, Qu’a perte de regard la mer immense et sombre Se soulève pour l’engloutir, Sans espoir de salut et quand le pont s’entr’ouvre, Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri, Il redresse son front hors du flot qui le couvre, Et pousse au large un dernier cri. Cri vain ! Cri déchirant ! L’oiseau qui plane ou passe Au-delà du nuage a frissonné d’horreur, Et les vents déchaînés hésitent dans l’espace A l’étouffer sous leur clameur. Comme ce voyager, en des mers inconnues, J’erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S’amoncellent, la foudre aux flancs. Les ondes et les cieux autour de leur victime Luttent d’acharnement, de bruit, d’obscurité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l’abîme Court sans boussole et démâté. Mais ce sont d’autres flots, c’est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ; La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux. Jouet de l’ouragan qui l’emporte et le mène, Encombré de trésors et d’agrès submergés, Ce navire perdu, mais c’est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés. L’équipage affolé manœuvre en vain dans l’ombre ; L’Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ; Assise au gouvernail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil. Moi, que sans mon aveu l’aveugle Destinée Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement. Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, Mes pâles compagnons restent silencieux, A ma voix d’enlever ces monceaux d’anathèmes Qui s’amassent contre les cieux. Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique, J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs, De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique, Rassemblé tous les désespoirs. Qu’ils vibrant donc si fort, mes accents intrépides, Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ; Les airs n’ont pas besoin, ni les vagues stupides, Pour frissonner d’avoir compris. Ah ! c’est un cri sacré que tout cri d’agonie ; Il proteste, il accuse au moment d’expirer. Eh bien ! ce cri d’angoisse et d’horreur infinie, Je l’ai jeté ; je puis sombrer ! Louise Ackermann, Le Déluge À Victor Hugo LE VIEUX MONDE Dieu t’a dit : « Ne va pas plus loin, ô flot amer ! » Mais quoi ! tu m’engloutis ! Au secours, Dieu ! La mer Désobéit ! la mer envahit mon refuge ! LE FLOT Tu me crois la marée, et je suis le déluge. Épilogue de l’Année Terrible. Tu l’as dit : C’en est fait ; ni fuite ni refuge Devant l’assaut prochain et furibond des flots. Ils avancent toujours. C’est sur ce mot, Déluge, Poète de malheur, que ton livre s’est clos. Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ? Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment, Il fallait ton audace et ton ardeur farouche, Tant il est plein d’horreur et d’épouvantement. Vous êtes avertis : c’est une fin de monde Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations. Nous n’en sommes encor qu’aux menaces de l’onde, A demain les fureurs et les destructions. Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues, Nous regardions la mer qui soulevait son sein, Et nous nous demandions : « Que veulent donc ces vagues ? On dirait qu’elles ont quelque horrible dessein. » Tu viens de le trahir ce secret lamentable ; Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir. Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ; Ce n’est pas l’appeler que de le voir venir. Pourtant, nous l’avouerons, si toutes les colères De ce vaste océan qui s’agite et qui bout, N’allaient qu’à renverser quelques tours séculaires Que nous nous étonnions de voir encor debout, Monuments que le temps désagrège ou corrode, Et qui nous inspiraient une secrète horreur : Obstacles au progrès, missel usé, vieux code, Où se réfugiaient l’injustice et l’erreur, Des autels délabrés, des trônes en décembre Qui nous rétrécissaient à dessein l’horizon, Et dont les débris seuls projetaient assez d’ombre Pour retarder longtemps l’humaine floraison, Nous aurions à la mer déjà crié : « Courage ! Courage ! L’œuvre est bon que ton onde accomplit. » Mais quoi ! Ne renverser qu’un môle ou qu’un barrage ? Ce n’est pas pour si peu qu’elle sort de son lit. Ses flots, en s’élançant par-dessus toute cime, N’obéissent, hélas ! qu’à d’aveugles instincts. D’ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l’abîme, Pour venir de plus bas, n’en sont que plus hautains. Rien ne satisfera leur convoitise immense. Dire : « Abattez ceci, mais respectez cela, » N’amènerait en eux qu’un surcroît de démence ; On ne fait point sa part à cet Océan-là. Ce qu’il lui faut, c’est tout. Le même coup de houle Balaiera sous les yeux de l’homme épouvanté Le phare qui s’élève et le temple qui croule, Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté, L’obscure sacristie et le laboratoire, Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets, Le souterrain profond et le haut promontoire D’où nous avions déjà salué le Progrès. Tout cela ne fera qu’une ruine unique. Avenir et passé s’y vont amonceler. Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique : Il ne renversera qu’afin de niveler. Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire, Le voir s’avancer, fier de tant d’écroulements, Du moins nous n’aurons pas applaudi de la lyre Au triomphe futur d’ignobles éléments. Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres, Depuis que nous savons l’affreux secret des flots. Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ; Nous rêvions l’harmonie, et voici le chaos. Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène Où jusqu’au bout l’Idée envoya ses lutteurs, Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine, Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs. Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme, Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté ! D’où pour faire jaillir des sources d’héroïsme, Il suffisait d’un mot, Patrie ou Liberté ! Un océan fangeux va couvrir de ses lames Tes sillons où germaient de sublimes amours, Terrain cher et sacré, fait d’alluvions d’âmes, Et qui ne demandais qu’a t’exhausser toujours. Que penseront les cieux et que diront les astres, Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets, Et qu’ils assisteront d’en haut à tes désastres, Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ? De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne, A la place où jadis s’étalaient tes splendeurs, Émerger brusquement dans leur nudité morne, Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ? Ah ! si l’attraction à la céleste voûte Par de fermes liens ne las attachait pas, Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route, Plutôt que d’éclairer un pareil ici-bas. Nous que rien ne retient, nous, artistes qu’enivre L’Idéal qu’ardemment poursuit notre désir, Du moins nous n’aurons point la douleur de survivre Au monde où nous avions espéré le saisir. Nous serons les premiers que les vents et que l’onde Emporteront brisés en balayant nos bords. Dans les gouffres ouverts d’une mer furibonde, N’ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors. Après tout, quand viendra l’heure horrible et fatale. En plein déchaînement d’aveugles appétits, Sous ces flots gros de haine et de rage brutale, Les moins à plaindre encor seront les engloutis. Louise Ackermann Alexander Calder, La mer, 1947 Le Départ A bord de la Madone. Que la brise des mers te porte mes adieux, O France, je te quitte; adieu, France chérie! Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux! Adieu, patrie! adieu, patrie ! Il tombe, ce mistral, dont le souffle glacé M’enchaînait dans le port de l’antique Marseille; Mon brick napolitain, qui sommeillait la veille Sur cette onde captive où les vents l’ont bercé, Aux cris qui frappent mon oreille Sous ses agrès tremblants s’émeut, frémit, s’éveille, Et loin du port s’est élancé. O toi, des Phocéens brillante colonie, Adieu, Marseille, adieu! Je vois blanchir tes forts. Puisses-tu féconder, par de constants efforts, Les germes de vertu, de valeur, de génie, Dont les Grecs tes aïeux vinrent semer tes bords. Que la mer te soit douce, et que le ciel prospère Regarde avec amour tes opulents remparts! O fille de la Grèce, encore adieu, je pars; Sois plus heureuse que ta mère! Je les brave, tes flots, je ris de leur courroux; J’aime à sentir dans l’air leur mordante amertume; Ils viennent, et de loin soulevant leur écume, A la proue élancés, ils bondissent vers nous. Mais, tels que des lions dont la fureur avide Sous une main connue expire en rugissant, Je les vois caresser le voile blanchissant De la Madone qui nous guide, Lorsque son bras doré, sur leur dos s’abaissant, Joue avec leur crinière humide. Courage, mon vaisseau! double ce cap lointain; Penche-toi sur les mers; que le beaupré s’incline Sous le foc déployé qui s’enfle et le domine. Mais ce cap, c’est la France; elle aura fui demain… Je l’entends demander d’une voix douce et fière, Sur quels bords, dans quels champs en lauriers plus féconds, Ma muse va chercher des débris et des noms, Et des siècles passés évoquer la poussière? Elle étale au midi ses monuments romains, Les colonnades de ses bains, De ses cirques déserts la ruine éloquente, Ce temple sans rival, dont la main d’Apollon, Sur des appuis de marbre et des feuilles d’acanthe, Suspendit l’élégant fronton; Ses palais, ses tombeaux, ses théâtres antiques, Et les deux monts unis où gronde le Gardon Sous un triple rang de portiques. Elle me montre au nord ses murs irréguliers Et leurs clochers pieux sortant d’un noir feuillage, Où j’entendis gémir durant les nuits d’orage Et la muse des chevaliers, Et les spectres du moyen âge; Ses vieux donjons normands, bâtis par nos aïeux, Et les créneaux brisés du château solitaire, ‘ Qui raconte leur gloire, en parlant à nos yeux De ce bâtard victorieux Dont le bras conquis l’Angleterre. Je la vois, cette France, agiter les rameaux Du chêne prophétique adoré des druides; Elle couronne encor leurs ombres intrépides, De la verveine des tombeaux, Et chante les exploits prédits par leurs oracles, Que, sous les trois couleurs, sous l’aigle ou sous les lis, Vingt siècles rivaux de miracles Par la victoire ont accomplis. Puis, voilant sous des pleurs l’éclat dont son oeil brille, Elle m’invite avec douceur A reprendre ma place au foyer de famille, Et murmure les noms d’un père et d’une soeur… Arrête, mon vaisseau, tu m’emportes trop vite. Pour mes derniers regards que la France a d’attraits! Quel parfum de patrie apporte ce vent frais! Que la patrie est belle au moment qu’on la quitte! Famille, et vous, amis, recevez mes adieux! Et toi, France, pardonne! Adieu, France chérie, Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux! Adieu, patrie! adieu, patrie!… Deux fois dans les flots purs, où tremblait sa clarté. J’ai vu briller du ciel l’éblouissante image, Et dans l’ombre deux fois la proue à son passage Creuser en l’enflammant un sillon argenté. Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues? Leur pied se perd sous l’onde et leur front dans les nues. C’est la Corse!… O destin! Faible enfant sur ce bord, Sujet à sa naissance et captif à sa mort, Il part du sein des mers, où plus tard il retombe, Celui dont la grandeur eut, par un jeu du sort, Une île pour berceau, pour asile et pour tombe. Tel, du vaste Océan chaque jour nous voyons Le globe du soleil s’élever sans rayons; Il monte, il brille, il monte encore; Sur le trône vacant de l’empire des cieux, Il s’élance, et, monarque, il découvre à nos yeux Sa couronne de feu dont l’éclat nous dévore; Puis il descend, se décolore, Et dans l’Océan, étonné De le voir au déclin ce qu’il fut à l’aurore, Rentrer pâle et découronné. Où va-t-il, cet enfant qui s’ignore lui-même? La main des vieux nochers passe sur ses cheveux Qui porteront un diadème. Ils lui montrent la France en riant de ses jeux… Ses jeux seront un jour la conquête et la guerre; Les bras de cet enfant ébranleront la terre. O toi, rivage hospitalier, Qui le reçois sans le connaître, Et le rejetteras sans pouvoir l’oublier, France, France, voilà ton maître; Louis, voilà ton héritier. Où va-t-il, ce vainqueur que l’Italie admire? Il va du bruit de ses exploits Réveiller les échos de Thèbe et de Palmire. Il revient; tout tremble à sa voix; Républicains trompés, courbez-vous sous l’empire! Le midi de sa gloire alors le couronna Des rayons d’Austerlitz, de Wagram, d’Iéna. Esclaves et tyrans, sa gloire était la nôtre, Et d’un de ses deux bras, qui nous donna des fers, Appuyé sur la France, il enchaînait de l’autre Ce qui restait de l’univers. Non, rien n’ébranlera cette vaste puissance!… L’île d’Elbe à mes yeux se montre et me répond; C’est là qu’il languissait, l’oeil tourné vers la France. Mais un brick fend ces mers : << Courbez-vous sur le pont! << A genoux! le jour vient d’éclore; <<Couchez-vous sur cette arme inutile aujourd’hui! << Cachez ce lambeau tricolore… >> C’est sa voix : il aborde, et la France est à lui. Il la joue, il la perd; l’Europe est satisfaite, Et l’aigle, qui, tombant aux pieds du léopard, Change en grand capitaine un héros de hasard, Illustre aussi vingt rois, dont la gloire muette N’eut jamais retenti dans la postérité; Et d’une part dans sa défaite, Il fait à chacun d’eux une immortalité. Il n’a régné qu’un jour; mais à travers l’orage Il versait tant d’éclat sur son peuple séduit, Que le jour qui suivit son rapide passage, Terne et décoloré, ressemblait à la nuit. La Liberté parut : son flambeau tutélaire, Brûlant d’un feu nouveau, nous guide et nous éclaire. Depuis l’heure où, donnant un maître à des héros, Rome enfanta César, la nature épuisée Pour créer son pareil s’est longtemps reposée. La voilà derechef condamnée au repos. Respirons sous les lois, et, mieux instruits que Rome, Profitons, pour fonder leur pouvoir souverain, Des siècles de répit promis au genre humain Par l’enfantement d’un seul homme. Défends ta liberté, ce sont là mes adieux! France, préfère à tout ta liberté chérie; Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux! Adieu, patrie! Adieu, patrie! Casimir Delavigne Le golfe de Baya Vois-tu comme le flot paisible Sur le rivage vient mourir ! Vois-tu le volage zéphyr Rider, d’une haleine insensible, L’onde qu’il aime à parcourir ! Montons sur la barque légère Que ma main guide sans efforts, Et de ce golfe solitaire Rasons timidement les bords. Loin de nous déjà fuit la rive. Tandis que d’une main craintive Tu tiens le docile aviron, Courbé sur la rame bruyante Au sein de l’onde frémissante Je trace un rapide sillon. Dieu ! Quelle fraîcheur on respire ! Plongé dans le sein de Thétis, Le soleil a cédé l’empire A la pâle reine des nuits. Le sein des fleurs demi-fermées S’ouvre, et de vapeurs embaumées En ce moment remplit les airs ; Et du soir la brise légère Des plus doux parfums de la terre A son tour embaume les mers. Quels chants sur ces flots retentissent ? Quels chants éclatent sur ces bords ? De ces deux concerts qui s’unissent L’écho prolonge les accords. N’osant se fier aux étoiles, Le pêcheur, repliant ses voiles, Salue, en chantant, son séjour. Tandis qu’une folle jeunesse Pousse au ciel des cris d’allégresse, Et fête son heureux retour. Mais déjà l’ombre plus épaisse Tombe, et brunit les vastes mers ; Le bord s’efface, le bruit cesse, Le silence occupe les airs. C’est l’heure où la mélancolie S’assoit pensive et recueillie Aux bords silencieux des mers, Et, méditant sur les ruines, Contemple au penchant des collines Ce palais, ces temples déserts. O de la liberté vieille et sainte patrie ! Terre autrefois féconde en sublimes vertus ! Sous d’indignes Césars maintenant asservie, Ton empire est tombé ! Tes héros ne sont plus ! Mais dans ton sein l’âme agrandie Croit sur leurs monuments respirer leur génie, Comme on respire encor dans un temple aboli La majesté du dieu dont il était rempli. Mais n’interrogeons pas vos cendres généreuses, Vieux Romains ! FiersCatons ! Mânes des deux Brutus ! Allons redemander à ces murs abattus Des souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses, Horace, dans ce frais séjour, Dans une retraite embellie Par le plaisir et le génie, Fuyait les pompes de la cour ; Properce y visitait Cinthie, Et sous les regards de Délie Tibulle y modulait les soupirs de l’amour. Plus loin, voici l’asile où vint chanter le Tasse, Quand, victime à la fois du génie et du sort, Errant dans l’univers, sans refuge et sans port, La pitié recueillit son illustre disgrâce. Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ; La gloire l’appelait, il arrive, il succombe : La palme qui l’attend devant lui semble fuir, Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe. Colline de Baya ! Poétique séjour ! Voluptueux vallon qu’habita tour à tour Tout ce qui fut grand dans le monde, Tu ne retentis plus de gloire ni d’amour. Pas une voix qui me réponde, Que le bruit plaintif de cette onde, Ou l’écho réveillé des débris d’alentour ! Ainsi tout change, ainsi tout passe ; Ainsi nous-mêmes nous passons, Hélas ! Sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s’efface. Alphonse de Lamartine Le navire La troisième, elle, est d’un navire Avec tous ses drapeaux au ciel, La troisième, elle, est d’un navire Ainsi qu’ils vont sous le soleil, Avec leurs mâts avec leurs ancres, Et leur proue peinte en rouge ou vert, Avec leurs mâts, avec leurs ancres, Et tout en haut leur guidon clair. Or, la troisième, elle, est dans l’air, Et puis aussi, elle, est dans l’eau, Or, la troisième sur la mer Est comme y sont les blancs bateaux, Et les rochers, et les accores, Et terre dure ou sable mol, Et les rochers, et les accores, Et les îles et les atolls ; Et la troisième est seule au monde En large, en long, en vert, en bleu, Et la troisième est seule au monde Avec le soleil au milieu. Max Elskamp Le Navire Mystique Il se sera perdu le navire archaïque Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ; Et ses immenses mâts se seront confondus Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantiques. Un air jouera, mais non d’antique bucolique, Mystérieusement parmi les arbres nus ; Et le navire saint n’aura jamais vendu La très rare denrée aux pays exotiques. Il ne sait pas les feux des havres de la terre. Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitaire Il sépare les flots glorieux de l’infini. Le bout de son beaupré plonge dans le mystère. Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits L’argent mystique et pur de l’étoile polaire. Antonin Artaud Le phare Il a toujours été là Comme érigé par les vents Pour qu’il puisse être ce mât Enchassé dans l’océan Et même si des carcasses gisent Comme des monstres de fer crevés Au pied de ces tempes grises Faites de sel sur les rochers Il a l’oeil sur les ressacs Colosse au squelette de pierre Combien d’Ulysse loin d’Ithaque Lui doivent leur retour à terre Dans les abimes de la nuit Sur l’incertitude des heures Quand le soir se sait promis Aux égarements des douleurs Quand la colère des flots fume Et qu’elle déchire les récifs Que des écharpes de brumes S’enroulent à son corps massif Il tend son flanc souverain Aux torpeurs enivrantes Affilé par les embruns Et leurs étreintes conquérantes Sur l’autel de ses écumes Dans l’orgie de ses reflux Quand sous ses quartiers de lune La peur déroule ses affûts Il émerge de cette attente Epuisé par les aguets Et les craintes de ces tourmentes Qui menacent de leurs ivraies Ce n’est que dans les aurores Qu’il détend son col de nuit Puis renaît de ses efforts Et de ces scènes d’agonies Didier Venturini Le soir au bord de la mer Les bois épais, les sirtes mornes, nues, Mêlent leurs bords dans les ombres chenues. En scintillant dans le zénith d’azur, On voit percer l’étoile solitaire : A l’occident, séparé de la terre, L’écueil blanchit sous un horizon pur, Tandis qu’au nord, sur les mers cristallines, Flotte la nue en vapeurs purpurines. D’un carmin vif les monts sont dessinés ; Du vent du soir se meurt la voix plaintive ; Et mollement l’un à l’autre enchaînés, Les flots calmés expirent sur la rive. Tout est grandeur, pompe, mystère, amour : Et la nature, aux derniers feux du jour, Avec ses monts, ses forêts magnifiques, Son plan sublime et son ordre éternel, S’élève ainsi qu’un temple solennel, Resplendissant de ses beautés antiques. Le sanctuaire où le Dieu s’introduit Semble voilé par une sainte nuit ; Mais dans les airs la coupole hardie, Des arts divins, gracieuse harmonie, Offre un contour peint des fraîches couleurs De l’arc-en-ciel, de l’aurore et des fleurs. François-René de Chateaubriand Le Voyageur << Tu nous rends nos derniers signaux; Le long du bord le câble crie; L’ancre s’élève et sort des eaux; La voile s’ouvre; adieu, patrie! << Des flots l’un par l’autre heurtés Je vois fuir les cimes mouvantes, Comme les flocons argentés Des toisons sur nos monts errantes. << Je vois se dérouler les noeuds Qui mesurent l’humide plaine, Et je vogue, averti par eux Que loin de toi le vent m’entraîne. << Doux pays, bois sacrés, beaux lieux, Je pars, et pour toujours peut-être! >> Disait un grec dans ses adieux À Cypre qui l’avait vu naître; << Sur vos rives la liberté, Ainsi que la gloire, est proscrite; Je pars, je les suis, et je quitte Le beau ciel qu’elles ont quitté. >> Il chercha la liberté sainte D’Agrigente aux vallons d’Enna; Sa flamme antique y semble éteinte, Comme les flammes de l’Etna. A Naple, il trouva son idole Qui tremblait un glaive à la main; Il vit Rome, et pas un Romain Sur les débris du capitole! O Venise, il vit tes guerriers; Mais ils ont perdu leur audace Plus vite que tes gondoliers N’ont oublié les vers du Tasse. Il chercha sous le ciel du nord Pour les Grecs un autre Alexandre… Ah! Dit-il, le Phénix est mort, Et ne renaît plus de sa cendre! A Vienne, il apprit dans les rangs Des oppresseurs de l’Ausonie Que le succès change en tyrans Les vainqueurs de la tyrannie. Il trouva les Anglais trop fiers; Albion se dit magnanime; Des noirs elle a brisé les fers, Et ce sont les blancs qu’elle opprime; Il parcourt Londre, en y cherchant Cet homme, l’effroi de la terre, Dont la splendeur à son couchant Pour tombeau choisit l’Angleterre. Mais elle a craint ce prisonnier, Et, reculant devant sa gloire, A mis l’océan tout entier Entre un seul homme et la victoire. Sur toi, Cadix, il vient pleurer; Nos soldats couvraient ton rivage; Il vient, maudissant leur courage; Il part, de peur de l’admirer. Paris l’appelle; au seuil d’un temple Le Grec, dans nos murs arrêté, Sur l’autel voit la liberté… Mais c’est un marbre qu’il contemple, Semblable à ces dieux inconnus, À ces images immortelles Dont les formes sont encor belles, Dont la divinité n’est plus. Pour revoir son île chérie, Il franchit les flots écumans; Mais le courroux des Musulmans Avait passé sur sa patrie. Des débris en couvraient les bords, Et de leur cendre amoncelée Les vautours, prenant leur volée, Emportaient les lambeaux des morts. Il dit, s’élançant dans l’abîme: << Les peuples sont nés pour souffrir; Noir océan, prends ta victime, S’il faut être esclave ou mourir! >> Ainsi l’alcyon, moins timide, Part et se croit libre en quittant La rive où sa mère l’attend Dans le nid qu’il a laissé vide. Il voltige autour des palais, Orgueil de la cité prochaine, Et voit ses frères qu’on enchaîne, Se débattre dans des filets. Il voit le rossignol, qui chante Les amours et la liberté, Puni par la captivité Des doux sons de sa voix touchante. De l’Olympe il voit l’aigle altier Briser, pour sortir d’esclavage, Son front royal et prisonnier Contre les barreaux de sa cage. Vers sa mère il revient tremblant, Et l’appelle en vain sur la rive, Où flotte le duvet sanglant De quelque plume fugitive. L’oiseau reconnait ces débris; Il suit le flot qui les emporte, Rase l’onde en poussant des cris, Plonge et meurt… Où sa mère est morte. Casimir Delavigne Vladimir Kush, Departure of the Winged Ship, 2000 Les Canaris Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ; Que ses voiles carrées Pendent le long des mâts, par les boulets de fer Largement déchirées ; Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts, Ancres, agrès, voilures, Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars Comme des chevelures ; Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit, Tourne ainsi qu’une roue ; Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit De la poupe à la proue ; Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ; Que la mer monte et gronde ; Que les canons éteints nagent dans l’entrepont, S’entrechoquant dans l’onde ; Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin Sa blessure béante, Et saigner, à travers son armure d’airain, La galère géante ; Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant, La carène entr’ouverte, Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant Argente l’onde verte ; Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat Sur la nef qu’il foudroie ; Tel un aigle puissant pose, après le combat, Son ongle sur sa proie ! Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour, Son drapeau que l’air ronge, Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour, S’élargit et s’allonge. Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler Les couleurs les plus fières, Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler Aux plis de leurs bannières. Dans ce riche appareil leur orgueil insensé Se flatte et se repose, Comme si le flot noir, par le flot effacé, En gardait quelque chose ! Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi, Sur ses poupes mouvantes, L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi Les lionnes vivantes. Le pavillon de Naples est éclatant dans l’air, Et quand il se déploie On croit voir ondoyer de la poupe à la mer Un flot d’or et de soie. Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant Sur ses flottes avares, Léon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent, Les chaînes des Navarres. Rome a les clefs; Milan, l’enfant qui hurle encor Dans les dents de la guivre ; Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or Sur leurs robes de cuivre. Stamboul la turque autour du croissant abhorré Suspend trois blanches queues ; L’Amérique enfin libre étale un ciel doré Semé d’étoiles bleues. L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés, Qui, brillant sur la moire, Vers les deux bouts du monde à la fois menacés Tourne une tête noire. L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois, Son antique adversaire, Comme elle regardant deux mondes à la fois, En tient un dans sa serre. L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers Sa splendide oriflamme, Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers Pour l’ombre d’une flamme. C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux Flotter leurs armoiries, Et condamnent les nefs conquises sur les eaux A changer de patries. Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort Trompa les destinées, Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port Leurs flottes blasonnées. Aux navires captifs toujours ils appendront Leurs drapeaux de victoire, Afin que le vaincu porte écrite à son front Sa honte avec leur gloire ! Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon Suit la barque hardie, Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon, Arbore l’incendie ! Victor Hugo L’albatros Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. Charles Baudelaire L’Attente À Auguste Vacquerie Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l’Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu’il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur l’horizon. Bien qu’elle ait la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire ; et bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans. Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dès l’instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu’à ce qu’elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain. Chaque aurore elle voit une tardive étoile S’éteindre, et chaque soir le soleil s’enfoncer À cette place où doit reparaître la voile Qu’elle vit là, jadis, pâlir et s’effacer. Son cœur de fiancée, immuable et fidèle, Attend toujours, certain de l’espoir partagé, Loyal ; et rien en elle, aussi bien qu’autour d’elle, Depuis dix ans qu’il est parti, rien n’a changé. Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers, La croiraient une enfant ingénue et qui boude, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s’accoude, Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs. Partout le souvenir de l’absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens : Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens. Il a laissé, de peur d’encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, Et c’est lui qui tua d’un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s’étale au plafond. Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère, il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est pendue en un coin ; Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles, Les vents et les courants se croisent à l’envi ; Et la succession des petites épingles N’a pas marqué longtemps le voyage suivi. Elle conduit jusqu’à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d’où le marin, hélas ! n’écrivit plus. Et ce point justement où sa trace s’arrête Est celui qu’un burin savant fit le plus noir : C’est l’obscur rendez-vous des flots où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir. Mais elle ne voit pas le tableau redoutable Et feuillette, l’esprit ailleurs, du bout des doigts, Les planches d’un herbier éparses sur la table, Fleurs pâles qu’il cueillit aux Indes autrefois. Jusqu’au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu’il fait en mer pour revenir, Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir ; Et, quand sur l’Océan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d’apercevoir la terre, Et d’un navire d’or dans le soleil couchant. François Coppée Marine L’Océan sonore Palpite sous l’œil De la lune en deuil Et palpite encore, Tandis qu’un éclair Brutal et sinistre Fend le ciel de bistre D’un long zigzag clair, Et que chaque lame, En bonds convulsifs, Le long des récifs Va, vient, luit et clame, Et qu’au firmament, Où l’ouragan erre, Rugit le tonnerre Formidablement. Paul Verlaine Matin sur le port Le soleil, par degrés, de la brume émergeant, Dore la vieille tour et le haut des mâtures ; Et, jetant son filet sur les vagues obscures, Fait scintiller la mer dans ses mailles d’argent. Voici surgir, touchés par un rayon lointain, Des portiques de marbre et des architectures ; Et le vent épicé fait rêver d’aventures Dans la clarté limpide et fine du matin. L’étendard déployé sur l’arsenal palpite ; Et de petits enfants, qu’un jeu frivole excite, Font sonner en courant les anneaux du vieux mur. Pendant qu’un beau vaisseau, peint de pourpre et d’azur Bondissant et léger sur l’écume sonore, S’en va, tout frissonnant de voiles, dans l’aurore. Albert Samain Midi À Georges d’Esparbés. Le firmament luit comme un cimeterre Et les routes sont pâles comme des mortes. Les Vents - allègres paladins Sont partis devers Les mers ; Montés sur les éthéréens chevaux Au fier galop de leurs sonnants sabots Ils sont partis devers Les mers. Une paix maléfique plane comme un oiseau Faisant rêver de mort le plaintif olivier Et de forfaits le figuier tenace Dont le fruit mûr se déchire et saigne. Les sources - comme elles sont loin ! Et les Naïades Où sont-elles ? Mais voici - joie des yeux Près de la roche courroucée Le petit âne gris Mangeur de chardons. Marie Krysinska Nocturne Ô mer, toi que je sens frémir A travers la nuit creuse, Comme le sein d’une amoureuse Qui ne peut pas dormir ; Le vent lourd frappe la falaise… Quoi ! Si le chant moqueur D’une sirène est dans mon cœur Ô cœur, divin malaise. Quoi, plus de larmes, ni d’avoir Personne qui vous plaigne… Tout bas, comme d’un flanc qui saigne, Il s’est mis à pleuvoir. Paul-Jean Toulet OceanoNox Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ? Combien ont disparu, dure et triste fortune ? Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? Combien de patrons morts avec leurs équipages ? L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée, Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ; L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots ! Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues ! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus Oh ! que de vieux parents qui n’avaient plus qu’un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus ! On demande ” Où sont-ils ? Sont-ils rois dans quelque île ? Nous ont’ ils délaissés pour un bord plus fertile ? ” Puis, votre souvenir même est enseveli. Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire. Le temps qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre océan jette le sombre oubli On s’entretient de vous parfois dans les veillées, Maint joyeux cercle, assis sur les ancres rouillées, Mêle encore quelque temps vos noms d’ombre couverts, Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures, Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures Tandis que vous dormez dans les goémons verts ! Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ? Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encore de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur cœur ! Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière, Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond, Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne, Pas même la chanson naïve et monotone Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont ! Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ? O flots ! que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez en montant les marées, Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous… Victor Hugo Giovanni Fattori, Coucher de soleil sur la mer,1895 Océanothérapie Les particules d’eau se collent à la peau regorgent d’abstraction Cette sensation de fluidité intrinsèque à chaque atome perpètre la cénesthésie créative des neuf premiers mois L’imaginaire se berce dans la pensée se concentre sur la caresse du geste répété se laisse flotter comme un objet éloigné de tout C’est ainsi que je survis sur une île de bonheur submergée par les ondes Je regarde le monde à travers ce voile le seul que je peux supporter je constate sa beauté et mon indifférence ses couleurs se font de plus en plus intenses mes yeux sont aveuglés par la tendre tempête J’ai enfin appris à nager Sybille Rembard, Beauté fractionnée, 2002 Ode à la vague. Encore une fois mon vers se tourne vers la vague. Je ne puis m’empêcher de te chanter, mille fois mille, mille fois, ô vague, fiancée fugitive de l’océan : vénus verte, élancée tu hisses ta cloche, et de là-haut, tu laisses tomber des lys. Ô lame Incessante secouée par la solitude du vent, érigée comme une statue transparente mille fois mille cristallisée, cristalline, et puis tout le sel à terre : le mouvement se fait écume puis de l’écume la mer se reconstruit et de nouveau ressurgit la turgescence. Et de nouveau, cheval, pure jument cyclonique et ailée la crinière ardente de blancheur dans l’ire de l’air en mouvement, tu glisses, tu bondis, tu cours, conduisant le traineau de la neige marine. Vague, vague, vague, mille fois mille vaincue, mille fois mille dressée et déversée : vive la vague mille fois immortelle la vague. Pablo Neruda Ode à Salvador Dali Une rose dans le haut jardin que tu désires. Une roue dans la pure syntaxe de l’acier. Elle est nue la montagne de brume impressionnistes. Les gris en sont à leurs dernières balustrades. Dans leurs blancs studios, les peintres modernes Coupent la fleur aseptique de la racine carrée. Sur les eaux de la Seine, un iceberg de marbre Refroidit les fenêtres et dissipe les lierres. L’homme, d’un pas ferme, foule les rues dallées Et les vitres esquivent la magie du reflet. Le Gouvernement a fermé les boutiques de parfums. La machine éternise ses mouvements binaires. C’est une absence de forêts, de paravents, d’entre-sourcils Qui rôde par les terrasses des maisons antiques. Et c’est l’air qui polit son prisme sur la mer, C’est l’horizon qui monte comme un grand aqueduc. Les marins ignorant le vin et la pénombre Décapitent les sirènes sur des mers de plomb. La Nuit, noire statue de la prudence, Tient le miroir rond de la lune dans sa main. Un désir nous gagne, de formes, de limites. Voici l’homme qui voit à l’aide d’un mètre jaune. Venus est une blanche nature-morte. Voici que les collectionneurs de papillons s’effacent. Cadaquès, sur le fléau de l’eau et de la colline, Soulève des gradins et enfouit des coquilles. Des flûtes de bois pacifient l’air. Un vieux dieu sylvestre donne des fruits aux enfants. Sans avoir pris le temps de s’endormir, les pêcheurs dorment sur la sable. En haute mer, ils ont une rose pour boussole. L’horizon vierge de mouchoirs blessés Joint les masses vitrifiées du poisson et de la lune. Une dure couronne de blanches brigantines Ceint des fronts amers, des cheveux de sable. Les sirènes persuasives ne nous suggestionnent pas. Elles apparaissent au premier verre d’eau douce. Ô Salvador Dali à la voix olivée ! Je ne vante pas ton imparfait pinceau adolescent, Ni ta couleur qui courtise la couleur de ton temps. Je chante ton angoisse, ô limité, limité éternel ! Âme hygiénique, tu vis sur des marbres nouveaux. Tu fuis l’obscure selve des formes incroyables. Où atteignent tes mains, ta fantaisie atteint, Et tu jouis du sonnet de la mer dans ta fenêtre. Aux premières bornes que l’homme rencontre, Le monde n’est que désordre et que sourde pénombre. Mais déjà les étoiles, cachant les paysages, Désignent le schéma parfait de ses orbites. Le courant du temps s’apaise et s’ordonne Dans les formes numériques d’un siècle, et d’un autre siècle. La Mort vaincue se réfugie en tremblant Dans le cercle étroit de la minute présente. En prenant ta palette, dont l’aile est trouée d’un coup de feu, Tu demandes la lumière qui anime la coupe renversée de l’olivier. Large lumière de Minerve, constructrice d’échafaudages, Lumière où ni le songe, ni sa flore inexacte n’ont place. Tu demandes la lumière antique qui reste sur le front, Qui ne descend ni à la bouche, ni au cœur de l’homme. Lumière que craignent les vignes poignantes de Bacchus Et la force désordonnée qui porte l’eau courbe. Tu as raison de banderoler la limite obscure, Toute brillante de nuit. Et en tant que peintre, Tu ne veux pas que ta forme soit amollie Par le coton changeant d’un nuage imprévu. Le poisson dans le vivier, l’oiseau dans la cage, Tu ne veux pas les inventer dans la mer ou le vent. Après les avoir, de tes honnêtes pupilles, bien regardés, Tu stylises ou copies les petits corps agiles. Tu aimes une matière définie et exacte Où le champignon ne puisse dresser sa tente. Tu aimes l’architecture qui contruit dans l’absent Et tu prends le drapeau pour une simple plaisanterie. Le compas d’acier rythme son court vers élastique. La sphère déjà dément les îles inconnues. La ligne droite exprime son effort vertical Et les cristaux savants chantent leurs géométries. Mais encore et toujours la rose du jardin où tu vis. Toujours la rose, toujours ! Nord et sud de nous-mêmes ! Tranquille et concentrée comme une statue aveugle, Ignorante des efforts souterrains qu’elle cause. Rose pure, abolissant artifices et croquis Et nous ouvrant les ailes ténues du sourire. (Papillon cloué qui médite son vol). Rose de l’équilibre sans douleurs voulues. Toujours la rose ! Ô Salvador Sali à la voix olivée ! Je dis ce que me disent ta personne et tes tableaux. Je ne loue pas ton imparfait pinceau adolescent, Mais je chante la parfaite direction de tes flèches. Je chante ton bel effort de lumières catalanes Et ton amour pour tout ce qui explicable. Je chante ton cœur astronomique et tendre, Ton cœur de jeu de cartes, ton cœur sans blessure. Je chante cette anxiété de statue que tu poursuis sans trêve, La peur de l’émotion qui t’attend dans la rue. Je chante la petite sirène de la mer qui te chante, Montée sur une bicyclette de coraux et de coquillages. Mais avant tout je chante une pensée commune Qui nous unit aux heures obscures et dorées. L’art, sa lumière ne gâche pas nos yeux. C’est l’amour, l’amitié, l’escrime qui nous aveuglent. Bien avant le tableau que, patient, tu dessines, Bien avant le sein de Thérèse, à la peau d’insomnie, Bien avant la boucle serrée de Mathilde l’ingrate, Passe notre amitié peinte comme un jeu d’oie. Que des traces dactylographiques de sang sur l’or Rayant le cœur de la Catalogne éternelle ! Que les étoiles comme des poings sans faucon t’illuminent, Pendant que ta peinture et que ta vie fleurissent. Ne regarde pas la clepsydre aux ailes membraneuses, Ni la dure faux des allégories. Habille et déshabille toujours ton pinceau dans l’air, Face à la mer peuplée de barques et de marins. Federico Garcia Lorca, Traduction par Paul Eluard Offrande Au creux d’un coquillage Que vienne l’heure claire Je cueillerai la mer Et je te l’offrirai. Y dansera le ciel Que vienne l’heure belle. Y dansera le ciel Et un vol d’hirondelle Et un bout de nuage Confondant les images En l’aurore nouvelle Dans un reflet moiré Dans un peu de marée Dans un rien de mirage Au fond d’un coquillage. Et te les offrirai. Esther Granek Pétales bleues de la rose de l’aube Pétales bleues de la rose de l’aube acceptez les agissements de ma plume. Si je cours si tôt, ce n’est pas pour vous remuer. Apollon me tire de vos cotés, mais ne me donne guère de leçons. Quand j’aurai fini, nous irons ensemble sur les collines, au-dessus de la mer où le vent d’automne caressera nos visages baignés de lumière. C’est là-bas, pièce par pièce que nous regarderons ce puzzle. Et quand les bateaux quitteront le port, nous partirons, nous aussi, par le chemin de la falaise que nous connaissons si bien. Mais maintenant, ma fleur, patience, dormez… Jules Delavigne Petit poème des poissons de la mer Je me suis penché sur la mer Pour communiquer mon message Aux poissons: «Voilà ce que je cherche et que je veux savoir.» Les petits poissons argentés Du fond des mers sont remontés Répondre à ce que je voulais. La réponse des petits poissons était: «Nous ne pouvons pas vous le dire Monsieur PARCE QUE» Là la mer les a arrêtés. Alors j’ai écarté la mer Pour les mieux fixer au visage Et leur ai redit mon message: «Vaut-il mieux être que d’obéir?» Je le leur redis une fois, je leur dis une seconde Mais j’eus beau crier à la ronde Ils n’ont pas voulu entendre raison! Je pris une bouilloire neuve Excellente pour cette épreuve Où la mer allait obéir. Mon coeur fit hamp, mon coeur fit hump Pendant que j’actionnais la pompe À eau douce, pour les punir. Un, qui mit la tête dehors Me dit: «Les petits poissons sont tous morts.» «C’est pour voir si tu les réveilles, Lui criai-je en plein dans l’oreille, Va rejoindre le fond de la mer.» Dodu Mafflu haussa la voix jusqu’à hurler en déclamant ces trois derniers vers, et Alice pensa avec un frisson: «Pour rien au monde je n’aurai voulu être ce messager!» Celui qui n’est pas ne sait pas L’obéissant ne souffre pas. C’est à celui qui est à savoir Pourquoi l’obéissance entière Est ce qui n’a jamais souffert Lorsque l’être est ce qui s’effrite Comme la masse de la mer. Jamais plus tu ne seras quitte, Ils vont au but et tu t’agites. Ton destin est le plus amer. Les poissons de la mer sont morts Parce qu’ils ont préféré à être D’aller au but sans rien connaître De ce que tu appelles obéir. Dieu seul est ce qui n’obéit pas, Tous les autres êtres ne sont pas Encore, et ils souffrent. Ils souffrent ni vivants ni morts. Pourquoi? Mais enfin les obéissants vivent, On ne peut pas dire qu’ils ne sont pas. Ils vivent et n’existent pas. Pourquoi? Pourquoi? Il faut faire tomber la porte Qui sépare l’Être d’obéir! L’Être est celui qui s’imagine être Être assez pour se dispenser D’apprendre ce que veut la mer… Mais tout petit poisson le sait! Il y eut une longue pause. «Est-ce là tout? demanda Alice timidement.» Antonin Artaud Qi_Baishi, Poissons et crustacés, 1902 Poisson Les poissons, les nageurs, les bateaux Transforment l’eau. L’eau est douce et ne bouge Que pour ce qui la touche. Le poisson avance Comme un doigt dans un gant, Le nageur danse lentement Et la voile respire. Mais l’eau douce bouge Pour ce qui la touche. Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau Qu’elle porte Et qu’elle emporte. Paul ÉLUARD Prière à l’océan Aux pêcheurs de Camaret Océan : Divinité de houles et de houles sur des gouffres et des gouffres, Irascible énergie à la voix de cornoc, Monstre glauque, semblable à quelque énorme gueule de baudroie suivie d’une incommensurable queue de congre, Masse mouvante avec, pour âme, cette lame sourde jaillissant en lave d’un puits abyssal, Époux de la Tempête aux griffes de noroît et cheveux de suroît, Génie double qui souque ta victime entre vent-arrière et vent-debout, Démon de verre cassant des vaisseaux comme on casse des noix, Ogre aux dents de récif qui croque des tas d’hommes comme sur la terre nous croquons des pommes, Nappe d’orgie sur quoi les flottilles sont les friandises, les escadres les gigots, Insondable estomac où se digèrent les naufrages dont les épaves rares sur les flots figurent les os, Diaphragme innombrable au muscle soulevé depuis les tréfonds inconnus jusqu’à l’éclair des nues, Jungle liquide des sautes-de-vent accouplées aux brisants, Harpagonie de trésors engloutis, Joute des aventures d’or et des squales d’acier, Cimetière dansant où les péris se heurtent, I’alliance au doigt. Farouche pêle-mêle où tout se trouve — sauf un cœur, Océan… Océan : Ciel à l’envers, Hublot de l’enfer, Quelqu’un de formidable parmi tous les êtres, Chose la plus grande parmi tant de choses, Geste le plus vaste d’entre tous les gestes, Majesté la première au rang des majestés, Océan, Catastrophe constante, Agrégat de tourmentes, Tragédie sans fin, Oh fais taire tes orgues barbares du large ! Haut sur sa dune aux immortelles d’or Un poète te parle ! SAINT-POL-ROUX Rites A Colomba Qu’il fasse clair Ou qu’il fasse nuit Sur les prairies, Un jour il faudra Prendre avec les mains De l’eau d’un fossé. Pour qu’en tombe une goutte Au hasard du vent, Sur un mur perdu Entre bois et prés. Parce que c’est la pierre, Parce que c’est l’eau, Parce que c’est nous. Guillevic Rythme des vagues J’étais assis devant la mer sur le galet. Sous un ciel clair, les flots d’un azur violet, Après s’être gonflés en accourant du large, Comme un homme accablé d’un fardeau s’en décharge, Se brisaient devant moi, rythmés et successifs. J’observais ces paquets de mer lourds et massifs Qui marquaient d’un hourra leurs chutes régulières Et puis se retiraient en râlant sur les pierres. Et ce bruit m’enivrait; et, pour écouter mieux, Je me voilai la face et je fermai les yeux. Alors, en entendant les lames sur la grève Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve S’écrouler en faisant ce fracas cadencé, Moi, l’humble observateur du rythme, j’ai pensé Qu’il doit être en effet une chose sacrée, Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée, N’a tiré du néant ces moyens musicaux, Ces falaises aux rocs creusés pour les échos, Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages Incessamment heurtés et roulés sur les plages Par la vague, pendant tant de milliers d’hivers, Que pour que l’Océan nous récitât des vers. François Coppée Salut Rien, cette écume, vierge vers À ne désigner que la coupe; Telle loin se noie une troupe De sirènes mainte à l’envers. Nous naviguons, ô mes divers Amis, moi déjà sur la poupe Vous l’avant fastueux qui coupe Le flot de foudres et d’hivers; Une ivresse belle m’engage Sans craindre même son tangage De porter debout ce salut Solitude, récif, étoile À n’importe ce qui valut Le blanc souci de notre toile. Stéphane Mallarmé Soirée en mer Près du pêcheur qui ruisselle, Quand tous deux, au jour baissant, Nous errons dans la nacelle, Laissant chanter l’homme frêle Et gémir le flot puissant ; Sous l’abri que font les voiles Lorsque nous nous asseyons, Dans cette ombre où tu te voiles Quand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons ; Quand tous deux nous croyons lire Ce que la nature écrit, Réponds, ô toi que j’admire, D’où vient que mon cœur soupire ? D’où vient que ton front sourit ? Dis ? d’où vient qu’à chaque lame, Comme une coupe de fiel, La pensée emplit mon âme ? C’est que moi je vois la rame Tandis que tu vois le ciel ! C’est que je vois les flots sombres, Toi, les astres enchantés ! C’est que, perdu dans leurs nombres, Hélas, je compte les ombres Quand tu comptes les clartés ! Chacun, c’est la loi suprême, Rame, hélas ! jusqu’à la fin. Pas d’homme, ô fatal problème ! Qui ne laboure ou ne sème Sur quelque chose de vain ! L’homme est sur un flot qui gronde. L’ouragan tord son manteau. Il rame en la nuit profonde, Et l’espoir s’en va dans l’onde Par les fentes du bateau. Sa voile que le vent troue Se déchire à tout moment, De sa route l’eau se joue, Les obstacles sur sa proue Écument incessamment ! Hélas ! Hélas ! Tout travaille Sous tes yeux, ô Jéhovah ! De quelque côté qu’on aille, Partout un flot qui tressaille, Partout un homme qui va ! Où vas-tu ? - Vers la nuit noire. Où vas-tu ? - Vers le grand jour. Toi ? - Je cherche s’il faut croire. Et toi ? - Je vais à la gloire. Et toi ? - Je vais à l’amour. Vous allez tous à la tombe ! Vous allez à l’inconnu ! Aigle, vautour, ou colombe, Vous allez où tout retombe Et d’où rien n’est revenu ! Vous allez où vont encore Ceux qui font le plus de bruit ! Où va la fleur qu’avril dore ! Vous allez où va l’aurore ! Vous allez où va la nuit ! À quoi bon toutes ces peines ? Pourquoi tant de soins jaloux ? Buvez l’onde des fontaines, Secouez le gland des chênes, Aimez, et rendormez-vous ! Lorsque ainsi que des abeilles On a travaillé toujours ; Qu’on a rêvé des merveilles ; Lorsqu’on a sur bien des veilles Amoncelé bien des jours ; Sur votre plus belle rose, Sur votre lys le plus beau, Savez-vous ce qui se pose ? C’est l’oubli pour toute chose, Pour tout homme le tombeau ! Car le Seigneur nous retire Les fruits à peine cueillis. Il dit : Échoue ! au navire. Il dit à la flamme : Expire ! Il dit à la fleur : Pâlis ! Il dit au guerrier qui fonde : - Je garde le dernier mot. Monte, monte, ô roi du monde ! La chute la plus profonde Pend au sommet le plus haut. Il a dit à la mortelle : - Vite ! Éblouis ton amant. Avant de mourir sois belle. Sois un instant étincelle, Puis cendre éternellement ! Cet ordre auquel tu t’opposes T’enveloppe et t’engloutit. Mortel, plains-toi, si tu l’oses, Au Dieu qui fit ces deux choses, Le ciel grand, l’homme petit ! Chacun, qu’il doute ou qu’il nie, Lutte en frayant son chemin ; Et l’éternelle harmonie Pèse comme une ironie Sur tout ce tumulte humain ! Tous ces faux biens qu’on envie Passent comme un soir de mai. Vers l’ombre, hélas ! tout dévie. Que reste-t-il de la vie, Excepté d’avoir aimé ! ¯¯¯¯¯¯¯¯ Ainsi je courbe ma tête Quand tu redresses ton front. Ainsi, sur l’onde inquiète, J’écoute, sombre poète, Ce que les flots me diront. Ainsi, pour qu’on me réponde, J’interroge avec effroi ; Et dans ce gouffre où je sonde La fange se mêle à l’onde… Oh ! Ne fais pas comme moi ! Que sur la vague troublée J’abaisse un sourcil hagard ; Mais toi, belle âme voilée, Vers l’espérance étoilée Lève un tranquille regard ! Tu fais bien. Vois les cieux luire. Vois les astres s’y mirer. Un instinct là-haut t’attire. Tu regardes Dieu sourire ; Moi, je vois l’homme pleurer ! Victor Hugo Sonnet Les algues entr’ouvraient leurs âpres cassolettes D’où montait une odeur de phosphore et de sel, Et, jetant leurs reflets empourprés vers le ciel, Semblaient, au fond des eaux, des lits de violettes. La blancheur d’un essor palpitant de mouettes Mêlait au frais nuage un frisson fraternel ; Les vagues prolongeaient leur rêve et leur appel Vers la tiédeur de l’air aux caresses muettes. Les flots très purs brillaient d’un reflet de miroir… La Sirène aux cheveux rouges comme le soir Chantait la volupté d’une mort amoureuse. Dans la nuit, sanglotait et s’agitait encor Un soupir de la vie inquiète et fiévreuse… Les étoiles pleuraient de longues larmes d’or. Renée Vivien Sonnet à Creus Ô Sculptures pliées par le doigt des Dieux Créations invisibles qu’on n’ose pas toucher Et l’aigle qui vole par-dessus l’Enfer et qui se fixe sur l’astre aride craché par la mer Et le vent qui vient chaque jour défier l’horizon puis dessiner ces formes mortes hurlant à l’unisson Et le vent qui souffle son éternel Amour à la Gloire du Vide, et du Silence lourd Chaque pas sur le chemin raconte cette autre histoire Celle qu’on ne raconte pas, par peur de voir le Nous, le Eux, que l’on ne verra plus jamais Et même si on a cru le voir dans un passé lointain Ce sera le chameau qui surgira au bout de la route et le Rhinocéros séché paraîtra endormi Winston Perez Sur la mer Larges voiles au vent, ainsi que des louanges, La proue ardente et fière et les haubans vermeils, Le haut navire apparaissait, comme un archange Vibrant d’ailes qui marcherait, dans le soleil. La neige et l’or étincelaient sur sa carène ; Il étonnait le jour naissant, quand il glissait Sur le calme de l’eau prismatique et sereine ; Les mirages, suivant son vol, se déplaçaient. On ne savait de quelle éclatante Norvège Le navire, jadis, avait pris son élan, Ni depuis quand, pareil aux archanges de neige, Il étonnait les flots de son miracle blanc. Mais les marins des mers de cristal et d’étoiles Contaient son aventure avec de tels serments, Que nul n’osait nier qu’on avait vu ses voiles, Depuis toujours, joindre la mer aux firmaments. Sa fuite au loin ou sa présence vagabonde Hallucinant les caps et les îles du Nord Et le futur des temps et le passé du monde Passaient, devant les yeux, quand on narrait son sort. Au temps des rocs sacrés et des croyances frustes, Il avait apporté la légende et les dieux, Dans les tabliers d’or de ses voiles robustes Gonflés d’espace immense et de vent radieux. Les apôtres chrétiens avaient nimbé de gloire Son voyage soudain, vers le pays du gel, Quand s’avançait, de promontoire en promontoire, Leur culte jeune à la conquête des autels. Les pensées de la Grèce et les ardeurs de Rome, Pour se répandre au cœur des peuples d’Occident, S’étaient mêlés, ainsi que des grappes d’automne, A son large espalier de cordages ardents. Et quand sur l’univers plana quatre-vingt-treize Livide et merveilleux de foudre et de combats, Le vol du temps frôla de ses ailes de braise L’orgueil des pavillons et l’audace des mâts. Ainsi, de siècle en siècle, au cours fougueux des âges, Il emplissait d’espoir les horizons amers, Changeant ses pavillons, changeant ses équipages, Mais éternel dans son voyage autour des mers. Et maintenant sa hantise domine encore, Comme un faisceau tressé de magiques lueurs, Les yeux et les esprits qui regardent l’aurore Pour y chercher le nouveau feu des jours meilleurs. Il vogue ayant à bord les prémices fragiles, Ce que seront la vie et son éclair, demain, Ce qu’on a pris non plus au fond des Evangiles, Mais dans l’instinct mieux défini de l’être humain. Ce qu’est l’ordre futur et la bonté logique, Et la nécessité claire, force de tous, Ce qu’élabore et veut l’humanité tragique Est oscillant déjà dans l’or de ses remous. Il passe, en un grand bruit de joie et de louanges, Frôlant les quais à l’aube ou les môles le soir Et pour ses pieds vibrants et lumineux d’archange, L’immense flux des mers s’érige en reposoir. Et c’est les mains du vent et les bras des marées Qui d’eux-mêmes, un jour, en nos havres de paix Pousseront le navire aux voiles effarées Qui nous hanta toujours, mais n’aborda jamais. Emile Verhaeren Van Gogh, Marine, Saintes-Maries de la mer, 1888 Théâtre humain … déchu Marais salants de nuages resplendissants sur le phare Je me rapproche, je touche, je goûte Les algues ont obscuré l’avancée des crabes vivants sous les rochers domptés par la marée haute. La mousse des vagues m’agglutine l’air saumâtre me chavire je me sens de nouveau seule. Pourquoi ? J’espérais trouver une réponse dans cette île à la grandeur du théâtre humain. Je pensais voir des baleines il y en a point. Tu as à nouveau tout détruit Tu n’as pas su garder la stupeur de l’âme écarquillée devant la vie. Malheur à toi! Sybille Rembard Tristesse au canal de l’Erdre Où donc est le bel Erdre ? — Sous un tunnel. — Tant pis ! (Ubu-z-aurait dit : M…) — Un canal assoupi le remplace, et je l’aime, dans sa lente langueur d’eau longue où les toueurs et chalands ont la flemme. Las ! Cet enjoué ton ne convient à ces tristes convoyeurs, sur l’eau lisse, de thon ou de coton. Mélancolie, ô mère de toutes mes pensées ! Richesses et misères frissonnent renversées, leurs images du moins, dessus l’onde que glace un vieux soleil chafouin sorti de nues qui passent. Richesses des usines ! Misère des foyers ! Ce canal assassine mon vieux cœur ouvrier. Vieux soleil et vieux cœur, entendez-vous quand même pour aimer ces lueurs d’un canal miroiteur où je me mire, blême. Paul Fort Trouées Echappées sur la mer Chutes d’eau Arbres chevelus moussus Lourdes feuilles caoutchoutées luisantes Un vernis de soleil Une chaleur bien astiquée Reluisance Je n’écoute plus la conversation animée de mes amis qui se partagent les nouvelles que j’ai apportées de Paris Des deux côtés du train toute proche ou alors de l’autre côté de la vallée lointaine La forêt est là et me regarde et m’inquiète et m’attire comme le masque d’une momie Je regarde Pas l’ombre d’un œil Blaise Cendrars Vague à l’âme - non, je ne suis pas fou ! disait la vague à l’âme je suis juste surpris d’avoir goûté en vain votre féminité, mais dites-moi madame soyons organisés, séparons-nous enfin ! L’âme au corps impatient rétorqua au miracle - rassurez-vous ami, je suis bien masculin La vague liquéfiée croyant voir un oracle dît qu’il fut singulier de se couper du lien et c’est en se jetant du sommet d’un pinacle que l’accord se brisa, l’osmose disparût de ce cerveau liquide, bienheureuse débacle Leur sort ainsi permît l’usufruit défendu Isaac Lerutan Vague et noyée ... Vague et noyée au fond du brouillard hiémal, Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes, Ce soir, l'ennui visqueux suinte au long des choses, Et je titube au mur obscur de l'animal. Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants S'affole et tombe ainsi qu'une danseuse soûle ; Et je sens plus amer, à regarder la foule, Le dégoût d'exister qui me remonte aux dents. Un lugubre hibou tournoie en mon front vide ; Mon cœur sous les rameaux d'un silence torpide S'endort comme un marais violâtre et fiévreux. Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres, Je vois - vers l'Orient étouffant et cuivreux Des cités d'or nager dans des couchants barbares. Albert Samain Vers la mer Comme des objets frêles, Les vaisseaux blancs semblent posés Sur la mer éternelle. Le vent futile et pur n’est que baisers ; Et les écumes, Qui doucement échouent Contre les proues, Ne sont que plumes ; Il fait dimanche sur la mer ! Telles des dames Passent, au ciel ou vers les plages, Voilures et nuages : Il fait dimanche sur la mer ; Et l’on voit luire, au loin, des rames, Barres de prismes sur la mer. Fier de moi-même et de cette heure Qui scintillait en grappes de joyaux Translucides sur l’eau, J’ai crié vers l’espace et sa splendeur : ” Ô mer de luxe frais et de moires fleuries, Où le mouvant et vaste été Marie Sa force à la douceur et la limpidité ; Mer de clarté et de conquête, Où voyagent, de crête en crête, Sur les vagues qu’elles irisent, Les brises ; Mer de beauté sonore et de vives merveilles, Dont la rumeur bruit à mes oreilles Depuis qu’enfant j’imaginais les grèves bleues Où l’Ourse et le Centaure et le Lion des cieux Venaient boire, le soir, Là-bas, très loin, à l’autre bout du monde ; Ô mer, qui fus ma jeunesse cabrée, Ainsi que tes marées Vers les dunes aux mille crêtes, Accueille-moi, ce jour, où les eaux sont en fête ! J’aurai vécu, l’âme élargie, Sous les visages clairs, profonds, certains Qui regardent, du haut des horizons lointains, Surgir, vers leur splendeur, mon énergie. J’aurai senti les flux Unanimes des choses Me charrier en leurs métamorphoses Et m’emporter, dans leur reflux. J’aurai vécu le mont, le bois, la terre ; J’aurai versé le sang des dieux dans mes artères ; J’aurai brandi, comme un glaive exalté, Vers mon devoir, ma volonté ; Et maintenant c’est sur tes bords, ô mer suprême, Où tout se renouvelle, où tout se reproduit, Après s’être disjoint, après s’être détruit, Que je reviens pour qu’on y sème Cet univers qui fut moi-même. L’ombre se fait en moi ; l’âge s’étend Comme une ornière autour du champ Qui fut ma force en fleur et ma vaillance. Plus n’est ferme toujours ni hautaine ma lance ; L’arbre de mon orgueil reverdit moins souvent Et son feuillage boit moins largement le vent Qui passe en ouragan sur les forêts humaines. Ô mer, Je sens tarir les sources, dans mes plaines, Mais j’ai recours à toi pour l’exalter, Une fois encor, Et le grandir et le transfigurer, Mon corps, En attendant qu’on t’apporte sa mort, Pour à jamais la dissoudre en ta vie. Alors, Ô mer, tu me perdras en tes furies De renaissance et de fécondité ; Tu rouleras en tes ombres et tes lumières Ma pourriture et ma poussière ; Tu voileras sous ta beauté Toute ma cendre et tout mon deuil ; J’aurai l’immensité des forces pour cercueil Et leur travail obscur et leur ardeur occulte ; Mon être entier sera perdu, sera fondu, Dans le bassin géant de leurs tumultes, Mais renaîtra, après mille et mille ans, Vierge et divin, sauvage et clair et frissonnant, Amas subtil de matière qui pense, Moment nouveau de conscience, Flamme nouvelle de clarté, Dans les yeux d’or de l’immobile éternité ! “ Comme de lumineux tombeaux, Les vaisseaux blancs semblent posés, De loin en loin, sur les plaines des eaux. Le vent subtil n’est que baisers ; Et les écumes, Qui doucement échouent Contre les proues, Ne sont que plumes : Il fait dimanche sur la mer ! Emile Verhaeren Voyage asymétrique La mer est arrivée au pied de ma maison tout était d’un calme absolu plus de rivages, plus de rocs d’acier, plus d’horizon on dirait que le navire a chaviré trop de fois Je me rappelais de ces marins qui fixent le soleil avant de mourir Bénédicte disait toujours “qu’un voyage long est un sacrifice” Alors je me suis rappelé que j’étais immortel Et perché sur ce nuage je regardais pour la dernière fois le soleil s’éloigner Edgar Georges Et Vents… John Constable, Cloud Study, 1822 Comme le blé que le vent frôle, Elle ployait sur mon épaule. Charles Cros, « Le vent » À Carnac,le linge qui sèche Sur les ajoncs et sur les cordes Retient le plus joyeux Du soleil et du vent. Appel peut-être À la musique. Guillevic Air Oubli porte fermée Sur la terre inclinée Un arbre tremble Et seul Un oiseau chante Sur le toit Il n’y a plus de lumière Que le soleil Et les signes que font tes doigts Pierre Reverdy Au royaume du vert Le beau temps est venu, Aussi la violette. Le vent d'avril ronfle dans l'arbre nu Et le soleil vous étourdit la tête. Ce soleil et ce vent volent sur les chemins Par toute la montagne, Et des nuages blancs arrivés de Limagne Traînent vite leur ombre au-dessus des campagnes, Tous à la queue-leu-leu dans le bleu du matin. Ouvre tout grand, ouvre dans les chambrettes, Qu'on voie le vent gonfler les rideaux de coton. Et puis je sors. Passe-moi mon bâton La fleur éclot, c'est la fête aux fleurettes, L'herbe verdoie, c'est la fête à l'herbette, Fête du vert de par tout le canton, Au pré pour le mouton, Au ciel pour l'alouette, Faisons-nous tous de fête, Verduron, verdurette, Et verduron, don don. Henri Pourrat Ballade du silence craintif Ici, quand le vent meurt, les mots défaillent. Et le moulin ne parle plus. Et les arbres ne parlent plus. Et les chevaux ne parlent plus. Et les brebis ne parlent plus. Se tait le fleuve. Se tait le ciel. Se tait l’oiseau. Et se tait le perroquet vert. Et, là-haut, se tait le soleil. Se tait la grive. Se tait le caïman. Se tait l’iguane. Et se tait le serpent. Et, en bas, se tait l’ombre. Se tait tout le marais. Se tait tout le vallon. Et se tait même la colombe qui au grand jamais ne se tait. Et l’homme, toujours silencieux, de peur, se met à parler Rafaël Alberti Chanson Le monde est plein de perte : apporte, vent, mon amour Mon domicile est à l’endroit de nos rencontres, Et l’amour est cela que je toucherai et lirai Sur ce visage. Soulève, vent, mon exil de mes yeux ; La paix à regarder, la vie à entendre et confesser, La liberté de trouver trouvertrouver Cette nudité. Muriel Rukeyser Chanson de la rose des vents C’est le vent du Sud qui fait l’amour aux scabieuses C’est le vent du Sud qui fait l’amour au soleil C’est le vent du Nord qui fait la mort à la terre C’est le vent du Nord qui fait la mort à l’amour C’est le vent d’Ouest qui fait le songe à la mer C’est le vent d’Ouest qui fait le songe au sommeil Et c’est le vent d’Est qui fait le jour à la nuit Et c’est le vent d’Est qui fait le jour à la vie Georges Emmanuel Clancier Chanson venue du nuage Là-haut dans les nuages vit tout ce qu’il me faut : Mes doutes sûrs comme grand jour, mes certitudes promptes comme éclair, Et dans les nuages j’habite moi-même — Blanche dans le soleil aveuglant, Dans un bonheur inaccessible, faisant adieu de la main Adieu, vertes forêts de mon enfance. Il y a là des monstres qui hurlent — Je ne poserai jamais plus mon pied sur la terre. Un aigle m’a emportée sur ses ailes — Loin du monde J’ai la paix. Là-haut dans les nuages je suis assise et chante — En bas sur la terre dégoutte le ricanement vif-argent — Y croissent l’herbe-à-chaudron et les fleurs vole-en-l ’air. Édith Sodergran Chant du vent Devinez ce que c’est : Bien avant le déluge, ce fut une puissante créature sans chair et sans os. Il n’a ni veines, ni sang, il n’a ni tête, ni pieds, il ne vieillira point et ne sera jamais plus jeune qu’il le fut au commencement. Quand on l’appelle il ne vient pas, il n’a crainte de la mort, il n’a aucun des désirs des autres créatures. Grand Dieu ! la mer blanchit quand il arrive du lointain, grandes sont ses beautés, elles sont lui-même. Dans les champs, dans les forêts, sans pieds, sans mains, sans âge ni vieillesse, sans destinée la plus jalouse. Il est du même temps que les cinq périodes des cinq âges et il est même plus vieux, il a cinq cent mille ans. Il est aussi vaste que la surface de la terre, il n’est jamais né, on ne l’a jamais vu. Sur la mer ou sur la terre, il ne voit pas, on ne le voit pas il n’a aucune fidélité il ne vient pas quand on le désire. Sur la terre ou sur la mer, il est indispensable, il est sans entrave il n’a point de pareil. Il vient de quatre régions, il s’élance pour ses voyages d’un lourd perron de marbre. Sa voix est rauque, il est muet, il n’a aucune courtoisie, il est coléreux, il est courageux quand il s’abat sur la terre. Il est muet, sa voix est rauque, il est violent, très grand est son étendard déployé sur la face du monde. Il est bon, il est mauvais il est ailleurs, il est ici, il sème la discorde, il ne s’en va que s’il le veut. Il est bon, il est mauvais, il n’étincelle pas, il ne se manifeste pas, on ne le voit jamais. Il n’a jamais commis de péché, il est humide ou desséché, il vient souvent de la chaleur du soleil ou du froid de la lune. Taliesin Gustave Caillebotte, Linge séchant au bord de la Seine au Petit Gennevilliers, 1888 D’un vanneur de blé, au vent À vous, troupe légère, Qui d’aile passagère Par le monde volez, Et d’un sifflant murmure L’ombrageuse verdure Doucement ébranlez : J’offre ces violettes, Ces lis et ces fleurettes, Et ces roses ici Ces vermeillettes roses, Tout fraîchement écloses, Et ces œillets aussi. De votre douce haleine Éventez cette plaine, Éventez ce séjour, Cependant que j’ahane À mon blé que je vanne À la chaleur du jour Joachim Du Bellay Dame au balcon Soudain, elle apparaît, enveloppée de vent, claire dans la clarté, arrachée, semble-t-il, et sa chambre, taillée en biseau, remplit la porte derrière elle, sombre comme le champ d’un camée dont les bords sont frangés de lumière ; et tu as l’impression que le soir n’était pas avant qu’elle apparût pour, sur la balustrade, déposer encore un peu d’elle-même : les mains encore — afin d’être légère : comme offerte au ciel par les files de maisons, mobile à tous les vents. Rainer Maria Rilke De la douceur de ce monde Sur cette terre, parcourue par un vent froid, Un Jour, vous êtes, tous, arrivés nus comme un petit enfant, Grelottant et qui ne possède rien. Puis, une femme vous donna un lange. On ne vous avait pas appelés. On voulait vous ignorer. On n’était pas venu vous chercher en voiture. Ici sur cette terre, vous étiez des inconnus. Puis, un homme, un beau jour, vous prit par la main. Le monde ne vous doit rien : Si vous voulez partir, personne ne vous retient. Vous ressembliez à beaucoup d’autres enfants. Nombreux sont ceux qui vous ont pleurés. Cette terre, parcourue par un vent froid Vous la quitterez, tous, couverts de croûtes et de gale. Vous saurez que vous avez aimé ce monde Lorsqu’on vous jettera deux poignées de terre. Bertolt Brecht L’araignée Araignée grise Araignée d'argent, Ton échelle exquise tremble dans le vent. Toile d'araignée - émerveillement ! Lourde de rosée Dans le matin blanc. Ouvrage subtil Qui frissonne et ploie. O maison de fil, Escalier de soie ! Araignée grise, Araignée d'argent, Ton échelle exquise Tremble dans le vent Madeleine Ley L’esprit du vent Les cigognes reviennent Blanches au silence du ciel Elles ont trouvé dans le Nord La douceur pour leurs nids Ici tombait la pluie, Elles me reviennent, Esprits du vent, Hors la main étroite des dieux, Volant aux quatre vents L’instinct pour guide, Et par la volonté des Dieux Assis sur ce rocher Moi je les regarde passer Du lever du soleil au coucher Moi que l’esprit anime et presse, Presse, remous d’une mare rouge, Et chaque ondulation Est l’appel de l’instinct vital Le désir En chaque cellule, Ô Dieu de tous les dieux, et moi Ne pourrai-je écouter L’appel de la prière L’angélus de midi Si ma cigogne est prisonnière De mes cheveux brûlés De ma peau noire ? Gabriel Okara La feuille De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu ? - Je n'en sais rien. L'orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien. De son inconstante haleine Le zéphyr ou l'aquilon Depuis ce jour me promène De la forêt à la plaine, De la montagne au vallon. Je vais où le vent me mène, Sans me plaindre ou m'effrayer: Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier. Antoine Vincent Arnault La girafe La girafe et la girouette, Vent du sud et vent de l’est, Tendent leur cou vers l’alouette, Vent du nord et vent de l’ouest. Toutes deux vivent près du ciel, Vent du sud et vent de l’est, À la hauteur des hirondelles, Vent du nord et vent de l’ouest. Et l’hirondelle pirouette Vent du sud et vent de l’est, En été sur les girouettes, Vent du nord et vent de l’ouest. L’hirondelle fait des paraphes, Vent du sud et vent de l’est, Tout l’hiver autour des girafes, Vent du nord et vent de l’ouest. Robert Desnos La Guitare J’ai laissé pendre ma guitare dans les branches. Le vent chante tout seul, écoutez sa chanson, Il dit : « Je veux, moi vent, moi le vent sans maison, Me reposer en toi guitare aux belles hanches. Et toi tu nageras comme un poisson Au ventre blanc dans ce ruisseau de sons. À la harpe des bois j’arrache un chant sauvage, Des grands troncs creux je tire un cri de bête, La mer pleine de morts me rend un son de fête, Je fais hurler comme des chiens tous les rivages, Siffler les murs malchanceux et les toits. Ma voix, ma propre voix Vide de moi, riche de tant de choses, Je la retrouve en toi guitare, en toi. Aussi faut-il qu’en ton berceau je me repose. » Lanza delVasto La maison de vent J’ai ma maison dans le vent sans mémoire, J’ai mon savoir dans les livres du vent, Comme la mer j’ai dans le vent ma gloire, Comme le vent j’ai ma fin dans le vent. Lanza delVasto La mouette Aux coups de feu la mouette N'a pas changé de chemin, Et sa brune silhouette Sur le ciel rose et carmin Se découpe nette. Par le seul appui du vent Majestueuse elle plane, Puis doucement, doucement, Dans la brume diaphane S'incline en avant : Et glisse de telle sorte, Qu'elle va choir où l'on voit L'horizon fermer sa porte. Elle baisse, baisse et choit. La mouette est morte. Alphonse Beauregard La voix du vent Les nuits d'hiver quand le vent pleure, Se plaint, hurle, siffle et vagit, On ne sait quel drame surgit Dans l'homme ainsi qu'en la demeure. Sa grande musique mineure Qui, tour à tour, grince et mugit, Sur toute la pensée agit Comme une voix intérieure. Ces cris, cette clameur immense, Chantent la rage, la démence, La peur, le crime, le remord... Et, voluptueux et funèbres, Accompagnent dans les ténèbres Les râles d'amour et de mort. Maurice Rollinat Le soleil décline I Avant qu’il soit longtemps tu seras désaltéré, ô cœur que brûle la soif ! L’air s’emplit de promesses ; Je sens passer sur moi l’haleine de lèvres inconnues, — voici venir la grande fraîcheur… J’avais à midi l’ardeur du soleil au-dessus de ma tête : Soyez les bienvenus, vous qui revenez, ô vents soudains, frais esprits de l’après-midi ! La brise passe mystérieuse et pure. D’un regard oblique, chargé de séductions, la nuit ne me fait-elle pas signe ?… Demeure fort, ô cœur vaillant ! Ne demande pas : pourquoi ? — II Jour de ma vie, le soleil décline. Déjà les flots s’étalent unis, en nappes d’or. Du rocher s’exhale une chaude haleine : ne serait-ce pas qu’à midi le Bonheur y dormit sa sieste ? — Des lueurs d’émeraude, reflets de bonheur, se jouent encore sur l’abîme brun. Journée de ma vie ! le soir s’approche ! Déjà ton œil prêt à s’éteindre jette une dernière lueur, déjà perlent goutte à goutte tes larmes de rosée, déjà sur la blancheur des mers s’épand en silence la pourpre de ton amour, suprême adieu de ta félicité qui s’attarde encore… Viens, ô sérénité, sérénité dorée ! Toi qui de la mort donnes l’avant-goût le plus pénétrant, le plus doux ! — Ai-je parcouru trop vite mon chemin ? Maintenant que mes pieds sont las, maintenant seulement me joint encore ton regard me joint encore ton bonheur. Autour de moi, plus rien que le jeu des vagues ; Tout ce qui jadis me semblait pesant s’est englouti dans l’abîme azuré de l’oubli (2) ; ma barque s’arrête, indolente. Courses et tempêtes — qu’elle vous a vite désapprises ! Désirs, espoirs, tout a sombré, calme est mon âme et calme la mer, Ô septième solitude ! Jamais je n’ai senti plus près de moi la douce certitude, plus chauds les regards du soleil. — Là-bas sur les hautes cimes, la glace ne rougeoie-telle pas encore ? Argentée, légère, telle un poisson, ma barque, à présent, vogue dans l’espace… (3) FriedrichNietzsche René Magritte, La grande famille, 1947 Le vent Dans le vent les arbres se serrent et rapprochent leurs branches, Dans le vent les arbres cherchent à se tenir chaud. Mais nous deux ? Que nous sommes donc loin l’un de l’autre ! Quel vent pourra nous rapprocher, je ne sais… DriteroAgolli Le Vent Le Vent sur le miroir fleuve ramasse les confidences des pêcheurs. Le Vent Sur les sources parées de nénuphars recueille les rires des porteuses d'eau. Le Vent sur les sentiers dans les ramures et dans les herbes récolte les chants des travailleurs Assis sur le toit des cases sur le toit des portes Couché sous les préaux Rallumant des braises assoupies le Vent Compte les rêves hommes dans les arbres Le Vent agite les jeunes branches Pour dire adieu à l'enfant. Sifflant dans les racines Par-dessus les océans et les cités S'arrêtant à peine à une vieille auberge Dans un champ de fleurs Le Vent Sur les vieilles routes du monde Dans un pli de temps Emporte Sa moisson de souvenirs. Bernard B. Dadié Le vent Le vent essaie d’écarter les vagues de la mer. Mais les vagues tiennent à la mer, n’est-ce pas évident, et le vent tient à souffler… non, il ne tient pas à souffler, même devenu tempête ou bourrasque il n’y tient pas. Il tend aveuglément, en fou, et en maniaque vers un endroit de parfait calme, de bonace, où il sera enfin tranquille, tranquille. Comme les vagues de la mer lui sont indifférentes ! Qu’elles soient sur la mer ou sur un clocher ou dans une roue dentée ou sur la lame d’un couteau, peu lui chaut. Il va vers un endroit de quiétude et de paix où il cesse enfin d’être vent. Mais son cauchemar dure déjà depuis longtemps. Henri Michaux Le vent Ce n'était pas Une aile d'oiseau C'était une feuille Qui battait au vent. Seulement, Il n'y avait pas de vent. On n'oubliera pas Les moulins à vent Que le vent détraque Et qui nous oublient. Pour le vent, l'aurore et la liberté. Eugène Guillevic Le vent Je suis le vent joyeux, le rapide fantôme Au visage de sable, au manteau de soleil. Quelquefois je m’ennuie en mon lointain royaume ; Alors je vais frôler du bout de mon orteil Le maussade océan plongé dans le sommeil. Le vieillard aussitôt se réveille et s’étire Et maudit sourdement le moqueur éternel L’insoucieux passant qui lui souffle son rire Dans ses yeux obscurcis par les larmes de sel. À me voir si pressé, l’on me croirait mortel : Je déchaîne les flots et je plonge ma tête Chaude encor de soleil dans le sombre élément Et J’enlace en riant ma fille la tempête ; Puis je fuis. L’eau soupire avec étonnement : — C’était un rêve, hélas ! — Non, c’était moi, le Vent ! Ici le golfe invite et cependant je passe ; Là-bas la grotte implore et je fuis son repos ; Mais, poète ! comment ne pas aimer l’espace, L’inlassable fuyard qu’on ne voit que de dos Et qui fait écumer nos sauvages chevaux ! Il n’est rien ici-bas qui vaille qu’on s’arrête Et c’est pourquoi je suis le vent dans les déserts Et le vent dans ton cœur et le vent dans ta tête ; Sens-tu comme je cours dans le bruit de tes vers Emportant tes désirs et tes regrets amers ? Les amours, les devoirs, les lois, les habitudes Sont autant de geôliers ! Avec moi viens errer À travers les Saanas des chastes solitudes ! Viens, suis-moi sur la mer, car je te veux montrer Des ciels si beaux, si beaux qu’ils te feront pleurer Et des morts apaisés sur la mer caressante Et des îles d’amour dont le rivage pur Est comme le sommeil d’un corps d’adolescente Et des filles qui sont comme le maïs mûr Et de mystiques tours qui chantent dans l’azur. Tu n’interrompras point cette course farouche ; Tu fuiras avec moi sans t’arrêter jamais ; La vie est une fleur qui meurt dès qu’on la touche Et ceux-là seuls, hélas, sont les vrais bien-aimés Oui se fanent trop tôt sous nos regards charmés. Ici j’éteins le ciel, plus loin je le rallume ; Quand ce monde d’une heure a perdu son attrait Je souffle : le réel s’envole avec la brume Et voici qu’à tes yeux éblouis apparaît L’arc-en-ciel frais éclos sur la jeune forêt ! — Un jour tu me crieras : « Je suis las de ce monde Oui meurt et qui renaît ; je voudrais sur le sein De quelque noble vierge apaisante et féconde Endormir pour longtemps le stérile chagrin De ce cœur enivré de tempête et de vin ! » Alors je soufflerai, rieur, sur ton visage Du pur soleil d’automne et sur l’esquif errant Le frisson vaporeux des pourpres du naufrage ; Et l’aube te verra dormir profondément Sur le sein de la mer illuminé de vent ! O.V. de L. Milosz Le vent La terre semble jubiler Et l'Océan se consoler Lorsque le vent veut s'appeler Zéphire ou brise. La fleurette est pour ce berceur Une toute petite sœur Qu'il vient câliner en douceur Et sans surprise. Las de siffler et de gémir, Certains jours, il paraît dormir : A peine alors s'il fait frémir La moindre tige : Il s'endort, puis s'éveille un brin, Souffle minuscule et serein Qui lutine au ras du terrain Et qui voltige. Le vent ne commence parfois Qu’à fendre l'air en tapinois, Qu' à gercer l'eau, tâter les toits, Froisser le chêne, Coucher l'herbe et raser le roc : Il se tasse pour un grand choc, Et subitement, tout d'un bloc, Il se déchaîne. Il met le feuillage en haillons, Sabre les blés sur les sillons, Prend l'herbe dans ses tourbillons, La tord, la hache : Il livre même des combats Aux vieux arbres, de haut en bas, Et quand il ne les pourfend pas, Il les arrache !... Et toujours, par tout l'univers, Par les continents et les mers Les champs, les cités, les déserts, Passe et repasse, Tour à tour tendre et furieux, Ce grand souffle mystérieux : La respiration des cieux Ou de l'espace ! Maurice Rollinat Le vent Sur la bruyère longue infiniment, Voici le vent cornant Novembre Sur la bruyère, infiniment, Voici le vent Qui se déchire et se démembre En souffles lourds, battant les bourgs, Voici le vent, Le vent sauvage de Novembre. Aux puits des fermes, Les seaux de fer et les poulies Grincent ; Aux citernes des fermes, Les seaux et les poulies Grincent et crient. Le vent rafle, le long de l’eau, Les feuilles mortes des bouleaux, Le vent sauvage de Novembre ; Le vent mord, dans les branches, Des nids d’oiseaux ; Le vent râpe du fer Et précipite l’avalanche, Rageusement, du vieil hiver, Rageusement, le vent, Le vent sauvage de Novembre. Émile Verhaeren Le vent nocturne Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant Et l’on entend aussi se lamenter l’autan Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales Les elfes rire au vent ou corner aux rafales AttysAttysAttys charmant et débraillé C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique La forêt fuit au loin comme une armée antique Dont les lances ô pins s’agitent au tournant Les villages éteints méditent maintenant Comme les vierges les vieillards et les poètes Et ne s’éveilleront au pas de nul venant Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes. Guillaume Apollinaire Ode au vent d'Ouest I Sauvage Vent d'Ouest, haleine de l'Automne, Toi, de la présence invisible duquel les feuilles mortes S'enfuient comme des spectres chassés par un enchanteur, Jaunes, noires, blêmes et d'un rouge de fièvre, Multitude frappée de pestilence: 0 toi, Qui emportes à leur sombre couche d'hiver Les semences ailées qui gisent refroidies, Chacune pareille à un cadavre dans sa tombe, jusqu'à ce que Ta sœur d'azur, déesse du Printemps fasse retentir Sa trompe sur la terre qui rêve, et emplisse (Chassant aux prés de l'air les bourgeons, son troupeau,) De teintes et de senteur vivantes la plaine et les monts: Sauvage Esprit, dont l'élan emplit l'espace; Destructeur et sauveur, oh, écoute moi! II Toi, dont le courant dans les hauteurs du ciel bouleversé Entraîne les nuages dispersés comme les feuilles mourantes de la terre, Détachés des rameaux emmêlés des Cieux et de l'Océan, Apportant sur leurs ailes la pluie et les éclairs; On voit s'épandre à la surface bleue de ta houle aérienne, Telle, emportée par le vent, la chevelure dorée De quelque Ménade déchaînée, du bord obscur De l'horizon jusqu'à la hauteur du zénith, Les boucles échevelées de l'orage approche. Toi, chant funèbre De l'an qui meurt, pour qui cette nuit qui tombe Sera le dôme d'un immense sépulcre, Au-dessus duquel la cohorte de toutes tes puissances assemblées Étendra une voûte de nuées, dont l'épaisse atmosphère Fera jaillir la noire pluie, le feu, la grêle: oh, écoute-moi! III Toi qui as éveillé de ses rêves d'été La bleue Méditerranée en sa couche, Bercée par les remous de ses ondes de cristal Près d'une île de ponce, au golfe de Baïes, Voyant dans son sommeil palais et tours antiques Trembler au sein du jour plus lumineux des vagues, Tout tapissés de mousses glauques et de fleurs Si suaves, que nous défaillons y songeant; Toi, devant qui les flots unis du puissant Atlantique Se creusent en abîmes, alors qu'aux profondeurs Les fleurs de mer et les rameaux limoneux qui portent Le feuillage sans sève de l'océan, reconnaissent Ta voix soudain, et blêmissent de frayeur, Et tremblent et se dépouillent: oh, écoute-moi! IV Si j’étais feuille morte que tu pusses emporter; Si j'étais nuage rapide et fuyais avec toi; Vague, pour palpiter sous ta puissance, Et partager l'impulsion de ta vigueur, Moins libre que toi seul, indomptable! Si même Ainsi qu'en mon enfance, je pouvais être Le compagnon de ton vagabondage au ciel, Comme en ce temps où dépasser ton vol céleste Semblait à peine une vision, je n'aurais point avec toi Ainsi lutté, te suppliant dans ma détresse. Oh, emporte-moi, comme une vague, une feuille,un nuage! Sur les épines de la vie, je tombe et saigne! Le lourd fardeau des heures a enchaîné et courbé Un être trop pareil à toi: indompté, vif et fier. v Fais de moi ta lyre, comme l'est la forêt: Qu'importe si mes feuilles tombent, comme les siennes! Le tumulte de tes puissantes harmonies Tirera de tous deux un son profond d'automne, Doux, malgré sa tristesse. Sois, âme farouche, Mon âme! Sois moi-même, vent impétueux! Chasse mes pensées mortes par-dessus l'univers, Feuillage desséché d'où renaisse la vie! Et par l'incantation de ces vers, Disperse, comme d'un foyer inextinguible Cendres et étincelles, mes paroles parmi l'humanité! Sois par mes lèvres, pour la terre assoupie encore, La trompette d'une prophétie! 0, Vent, Si vient l'hiver, le printemps peut-il être loin? Shelley Contact :[email protected]