Interview de Irène Hirzel

Transcription

Interview de Irène Hirzel
L'énorme mensonge
de l'industrie du sexe
TRAFIC HUMAIN
Dans le monde, 21millions d'êtres humains sont réduits en esclavage. Dans la riche et
libérale Suisse, l' « esclavage moderne » génère un chiffre d'affaires de 8.8 millions de
francs – par jour. Nous nous sommes entretenus avec Irene Hirzel, directrice de projet
dans le domaine du trafic des êtres humains et plus particulièrement des femmes auprès
de la « Christlichen Ostmission ».
Irene Hirzel, pendant 10 ans, vous êtes intervenue dans le milieu de la
prostitution de Bâle et vous connaissez le quotidien du trafic d'êtres humains.
Souvent, on associe prostitution et trafic d'êtres humains. Ces deux
phénomènes sont-ils indissociables ?
L'organisation Internationale du Travail ILO estime le nombre des personnes vendues et
réduites en esclavage dans le monde à environ 21 millions. Chaque année, il s'en rajoute
2.5 millions. Selon un rapport actuel de l'ONU sur le trafic d'êtres humains du bureau
chargé de la lutte contre les drogues et la criminalité (UNODC), l'exploitation sexuelle
constitue la forme la plus courante du trafic moderne d'êtres humains avec 79%, suivie
par le travail forcé avec 18%. Le lien est par conséquent clair : Des 21 millions de
personnes réduites en esclavage, 16.6 millions se trouvent dans une prostitution forcée.
76% des victimes sont des femmes, à savoir 59% de femmes adultes et 17% de
mineures. Les 24% de victimes masculines sont constituées de 14% d'hommes et 10%
de jeunes garçons. Près d'un tiers des personnes concernées sont des enfants et la
tendance s'accroît ! Ces chiffres sont basés sur des enquêtes de données de 132 pays et
ils sont éloquents ! Mais ce n'est pas tout : Yury Fedotow, le directeur de UNODC, part du
principe qu'il ne s'agit là que de la partie visible de l'iceberg.
On qualifie le trafic d'êtres humains d' « esclavage moderne ». En quoi consiste
la différence avec l'esclavage dans le sens traditionnel du terme ?
La plupart des gens connaissent l'esclavage à partir des livres d'histoire, en relation avec
la Rome antique, les serfs du Moyen-Age ou les Noirs africains, déportés en Amérique au
cours de la colonisation. L'esclavage moderne – aujourd'hui, on parle de trafic d'êtres
humains – est un problème global. Le trafic d'êtres humains est interdit. Malgré cela, on
vend aujourd'hui plus d'êtres humains que jamais. Il y a en Suisse entre 14 000 et 25
000 prostituées légales auxquelles s'ajoutent au moins autant de prostituées illégales. Le
service de coordination contre le trafic et le commerce d'êtres humains (KSMM) estime
que 1 500 à 3 000 femmes sont vendues ici chaque année, donc des victimes du trafic
d'êtres humains. Ces chiffres datent de 2003 et doivent être aujourd'hui largement
dépassés. La présence des prostituées dans nos villes montre que ce trafic se déroule
non pas en secret, mais ouvertement sous nos yeux.
D'après quel schéma le trafic d'êtres humains fonctionne-t-il ?
On exploite la pauvreté et le manque de perspectives des femmes issues de pays
économiquement défavorisés : Attirées par des promesses mensongères, elles arrivent
grâce à de soi-disant « intermédiaires » dans un pays riche et libéral tel que la Suisse où
on peut gagner beaucoup d'argent avec la prostitution. Ici, on les mate par la violence
physique et sexuelle et par des menaces contre leur famille restée dans leur pays.
Parfois, les viols sont filmés et aussi utilisés comme menaces. De nombreuses femmes
sont rendues dépendantes de l'alcool et des drogues.
Qui est Irene Hirzel ?
Irene Hirzel, mère de trois enfants adultes, est directrice de projet auprès de la
« Christlichen Ostmission » (COM) contre le trafic des femmes et des enfants en Europe
de l'Est et au Népal. Elle s'occupe du réseau national de prière de la COM contre le trafic
des femmes et des enfants. Elle est membre du groupe de travail de la lutte contre le
trafic d'êtres humains Suisse-Roumanie de l'EJPD. Irene Hirzel est intervenue pendant de
longues années dans le milieu de la prostitution à Bâle.
Pourquoi est-il si difficile pour les femmes concernées de se libérer de la
prostitution forcée ? La loi est pourtant de leur côté. Il suffirait qu'elles se
rendent au prochain poste de police …
Ces femmes n'ont ni salaire ni temps libre, elles ne connaissent ni les lieux ni la langue.
Souvent, elles ne savent même pas dans quel pays elles se trouvent. Après quelques
semaines, elles sont transférées dans un autre bordel ou elles font le trottoir dans une
autre ville. Elles n'ont de contact avec le monde extérieur que par leurs clients. Elles
n'ont pas d'autre choix que de mettre leur corps à disposition 24 h sur 24 afin de
rembourser les « dettes » incroyablement élevées qu'elles ont contractées vis-à-vis de
leur souteneur qui a financé leur billet d'avion, les formalités et les frais en tant
qu'intermédiaire. Très souvent, on leur prend leur passeport après leur arrivée à
destination. De ce fait, elles vivent dans l'illégalité : elles n'ont aucun droit de séjour ni le
droit de quitter le territoire. Beaucoup de femmes évitent la police qui dans leur pays est
corrompue. Sans aide extérieure, elles n'ont pratiquement aucune chance de s'en sortir.
Qui sont les clients qui font appel aux services des prostituées ?
On rencontre souvent des hommes qui ont à l'arrière de leur voiture un siège pour
enfants et une alliance au doigt. De plus en plus souvent, on voit arriver des groupes
entiers de jeunes qui viennent voir ensemble une prostituée et qui veulent concrétiser
leurs fantasmes aiguillonnés par les films pornographiques. Environ 80% des clients sont
des hommes mariés, issus de toutes les couches de la société. Ils sont à la recherche de
relations sexuelles avec de femmes très jeunes et à cause de leur consommation de films
porno, ils ont des attentes bien précises, à savoir ce qu'une femme ne voudrait jamais
avoir à vivre !
Et on s'étonne de ce que la Suisse attire de toute l'Europe des touristes portés
sur le sexe ? Des agences d'escort girls proposent les plus jeunes call girls du
monde.
Les clients sont-ils au courant de la situation dramatique des femmes ?
Un client ne peut pas savoir si une femme a été achetée ou non. De nombreuses femmes
travaillent dans les bordels et les salons, dans des endroits où il y a aussi des prostituées
légales. A Zurich, sur le Sihlquai, on sait cependant par les médias que l'on y rencontre
des victimes du trafic d'êtres humains. Les reportages répétés ont plutôt constitué de la
publicité gratuite au lieu d'être utiles aux femmes : Depuis, des voitures de toute la
Suisse et de l'étranger y stationnent. La clientèle du Sihlquai est consciemment à la
recherche de ce qui sort de l'ordinaire, de puissance et de domination sur une victime
sans défense, dans le cadre animé et discret d'une grande ville. A mon avis, il ne servira
à rien de supprimer la prostitution cet été dans le Sihlquai et de la transférer dans ce que
l'on appelle « des box à sexe » dans le quartier périphérique d'Alstetten. La mesure ne
fera qu'apporter du calme au quartier. La clientèle du Sihlquai ne se laissera pas exiler à
Altstetten. Elle n'y trouvera pas ce qu'elle cherche …
A votre avis, comment pourrait-on résoudre ce problème ?
Avec sa législation libérale, la Suisse est beaucoup trop attractive pour le trafic d'êtres
humains et la prostitution. Selon le Service Fédéral de la Police (fedpol), cette branche
génère dans notre pays – dans un des Etats les plus riches du monde – chaque jour un
chiffre d'affaires de 8.8 millions de francs. Ce gigantesque marché du sexe ne pourrait
pas fonctionner sans trafic sexuel. A la fin de l'année, il sera toujours possible de se
prostituer légalement à partir de 16 ans, sans que le client soit puni. Qu'y a-t-il
d'étonnant alors que la Suisse attire de toute l'Europe des touristes portés sur le sexe ?
Des agences de jeunes escort girls font valoir qu'elles proposent « les plus jeunes call
girls du monde ».
Porter l'âge minimum à 18 ans, cela suffira-t-il pour endiguer le trafic d'êtres
humains en Suisse ?
Ce sera un premier pas dans la bonne direction, un pas indispensable depuis longtemps.
Bien que la Suisse ait signé l'accord du Conseil de l'Europe pour la protection des enfants
contre l'exploitation sexuelle et les abus sexuels en 2007, l'âge de protection ne sera
porté à 18 ans qu'à partir du 1er janvier 2014. En Suède, depuis 1999, il est totalement
interdit d'acheter du sexe. La loi dépénalise les prostituées et pénalise les clients qui
paient pour des services sexuels. Depuis, le marché du sexe a diminué de 70% sans que
les viols aient augmenté – menace qui avait été brandie. J'aimerais beaucoup que la
Suisse suive le modèle suédois.
En février, vous avez été reçue par la Conseillère
Sommaruga. De quoi avez-vous parlé ?
Fédérale
Simonetta
Avec Felix Ceccato, Président de l'Union des Policiers chrétiens, Michael Mutzner,
Responsable suisse de l'Alliance Evangélique Internationale et Georges Dubi, Directeur de
la Mission « Christliche Ostmission », nous remercions Madame Sommaruga pour son
engagement contre le trafic d'êtres humains et nous lui avons annoncé que nous
approuvons le Plan National d'Action contre le trafic d'êtres humains qu'elle a lancé en
octobre 2012. Nous avons aussi abordé des sujets ouverts que nous avions déjà
présentés à la Commission des Droits de l'homme de l'ONU en mai 2012. Afin de
combattre de façon plus efficace le trafic d'êtres humains dans la Confédération
helvétique, une meilleure collaboration entre les cantons est indispensable. Dans tous les
cantons, il faut des tables rondes contre le trafic d'êtres humains. Des sanctions plus
lourdes sont nécessaires. Les peines d'emprisonnement de 5 ans au maximum n'ont pas
d'effet dissuasif. Au cours des 10 dernières années, il n'y a eu en moyenne que 6.6
condamnations.
« Le sort des femmes est plus enviable lorsqu'elles se
prostituent en Suisse que dans leur pays d'origine. »
Que
répondez-vous
à
cette
déclaration
plutôt
courante ?
C'est une affirmation typique d'hommes qui cherchent à se
protéger et à se débarrasser de leur responsabilité. Une telle
déclaration vise à réduire la prostitution à des intérêts
matériels. On oublie que les femmes ont une âme vulnérable.
Vous contestez par conséquent qu'il existe des femmes qui se prostituent
volontairement ?
Le fait est qu'au cours des 10 ans où je suis intervenue dans les rues, je n'ai jamais
rencontré une seule femme qui se soit enrichie ou qui ait été heureuse. Evidemment, les
prostituées légales savent à quoi elles s'engagent. Certaines affirment du moins au début
s'être prostituées volontairement. Mais que signifie « volontairement » ? D'après le code
pénal, la prostitution n'est forcée que lorsque l'on fait usage de menaces, violence,
pression, enlèvement, tromperie et abus de pouvoir. Mais qu'en est-il d'une femme qui
n'a aucune chance de trouver un travail ou de suivre une formation, qui est extrêmement
pauvre et qui doit nourrir sa famille ? Pour moi, on ne saurait parler de « prostitution
volontaire » dans ce cas. Précisément en Europe de l'Est, l'usage de l'alcool et de la
drogue est largement répandu. Dans notre refuge en Moldavie, nous nous occupons de
filles qui ont été vendues par leur mère pour financer leur addiction à l'alcool.
Existe-t-il encore d'autres raisons, mise à part la détresse financière, qui
poussent les femmes à se prostituer « volontairement » ?
80 à 90% des « prostituées volontaires » ont subi des abus sexuels étant enfants ou
dans l'adolescence. Ces femmes n'ont jamais appris que leur corps et leur sexualité leur
appartiennent – elles ont une compréhension totalement différente de leur corps.
Lorsqu'un homme leur propose de l'argent pour un service qu'elles ont dû accorder
jusque là sans recevoir le moindre sou, les femmes concernées sont bien entendu
attirées. Beaucoup de ces jeunes femmes manquent de confiance en elles-mêmes.
Chaque femme éprouve le besoin d'amour, de respect et de sécurité. Mais dans la
prostitution, elles ne connaissent que l'abaissement par les hommes qui les louent pour
satisfaire pendant quelques minutes leurs fantasmes.
Qu'arrive-t-il à une femme qui se retrouve enceinte ?
En cas de grossesse, cela dépend du souteneur. Cela peut aller de « on l'envoie dans le
désert » jusqu'à un avortement forcé ou la vente du nouveau-né à des trafiquants
d'organes ou des cercles de pédophiles, tout est possible. Il y a des hommes qui aiment
le sexe avec des femmes enceintes jusqu'au cou. De ce fait, il y a là encore un marché
potentiel pour les souteneurs.
Selon un rapport de l'ONU, le nombre d'enfants vendus
est passé de 20% à 27% entre 2006 et 2010. Quel lien
y a-t-il entre la pornographie et la prostitution d'une
part et le trafic d'êtres humains d'autre part ?
La société accepte de mieux en mieux la prostitution et la
pornographie qu'elle normalise et légitime. Celui qui rejette la
pornographie passe pour un fanatique religieux prude, pour l'apôtre d'une morale
dépassée qui possède une relation coincée par rapport à la sexualité. Tous les jours, 2.5
milliards d'e-mails à connotation sexuelle sont envoyés. Les sites prônant l'adultère sont
en plein essor, les maladies sexuelles aussi ! En Suisse, environ 350 000 hommes ont
recours aux services d'une prostituée au moins une fois par an. La pornographie
pédophile augmente de façon exponentielle. Tous les jours, dans le monde, ont lieu 116
000 visites de sites web de pornographie pédophile. Les victimes de l'industrie du sexe
sont de plus en plus jeunes, et les clients aussi : La moyenne d'âge de la première
consommation de pornographie est en constante baisse. Elle se trouve actuellement aux
environs de 11 ans. Les jeunes de 11 à 17 ans font partie des plus grands groupes de
consommateurs de pornographie.
Quelles sont les conséquences de cette évolution sociale ?
Il s'en suit un immense dommage pour toute la société. Les hommes sont de plus en plus
incapables de maintenir une relation parce que la pornographie déforme leur mode de
pensée sur la sexualité. La pornographie influence l'image qu'ils se font des femmes. De
nombreux hommes doivent suivre une thérapie dès leur jeune âge parce qu'ils sont
impuissants. Les femmes souffrent de la pression croissante des hommes qui en
attendent toujours plus et elles perdent confiance en elles. Elles ont l'impression de ne
pas être à la hauteur. Dans ce stress, elles se mettent elles aussi à regarder des pornos,
ce qui les déstabilise encore plus : Personne ne peut correspondre à l'image déformée
des femmes des films pornographiques. On désigne d'ailleurs les 11 à 17 ans
d'aujourd'hui comme la « génération porno » : Par la consommation précoce, dans la
phase de croissance, la structure de zones entières du cerveau est modifiée. Le
développement d'une sexualité saine s'avère dès lors impossible et l’entretien de
relations saines est voué à l'échec.
… ce qui conduit finalement à la destruction de la famille.
Cette conséquence s'impose et surprend à peine : La destruction de la famille est
l'objectif annoncé de notre Adversaire ! C'est pourquoi il est urgent de reconnaître sa
stratégie et de mettre la nôtre en place : Nous devons nous souvenir que nous sommes
vainqueurs et non vaincus. Nous devons vivre avec la perspective que Dieu est plus
grand que tout ce qui nous est présenté dans ce monde. Ceci vaut aussi pour la
pornographie.
Selon une étude américaine, les chrétiens pratiquants consommeraient autant
de pornographie que les autres. N'ont-ils pas assez conscience du mensonge du
porno ?
L'industrie de la pornographie est un immense mensonge, un piège dans lequel même
des chrétiens tombent ! Malheureusement, la pornographie est souvent un sujet tabou
dans les milieux chrétiens. De ce fait, ce problème n'est pas abordé – au contraire ! Il ne
fait qu'augmenter. Bien sûr, la pornographie et le trafic d'êtres humains ne sont pas des
sujets agréables. Un pasteur, autrefois dépendant de la pornographie, a dit un jour de
façon percutante : « Tu es malade de tes secrets. »
Comment les chrétiens peuvent-ils agir de façon efficace contre le trafic d'êtres
humains et la pornographie ?
D'abord, ils doivent s'en libérer eux-mêmes en apprenant à en parler, à mettre les
choses secrètes en lumière et à accepter le pardon de Dieu. Dieu veut pardonner ! Une
des clés se trouve dans la prière. La « Christliche Ostmission » a mis en place le réseau
national de prière contre le trafic d'êtres humains – on peut s'y abonner par mail ou par
voie postale. Sur le plan politique, un soutien est nécessaire. Des programmes
économiques dans les pays d'origine des victimes peuvent être encouragés. Un
exemple : « Romcom ». Cette petite entreprise a vu le jour en Roumanie, elle a créé plus
de 10 000 emplois. Par un parrainage, on peut financer la réhabilitation et la
réintégration d'une victime du trafic d'êtres humains – et cela prend parfois des années.
C'est l'aide que nous proposons par exemple dans notre refuge en Moldavie. Nous
aiderons volontiers des Eglises qui voudraient s'informer sur ce sujet.
Comment parvenez-vous à prendre de la distance dans votre vie privée par
rapport à la misère que vous rencontrez dans le quotidien de votre vie
professionnelle ?
Les destins personnels m'ont toujours interpellée et je me heurte parfois à mes limites.
Quand je vois par exemple sur le Sihlquai une toute jeune fille, le visage couvert de
larmes, qui enchaîne les clients après avoir remis l'argent à son souteneur, je suis en
colère et désespérée. Dans mon temps libre, je veille à un bon équilibre avec ma famille
et mes amis. Dieu m'a confié cette responsabilité. Je peux attendre de Lui qu'Il
m'accorde la force dont j'ai besoin. Il l'a fait jusqu'à ce jour et je l'en remercie !
Interview : Eveline Mergaert
www.ostmission.ch