259-261 - Netcom
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Networks and Communication Studies NETCOM, vol. 20, n° 3-4, 2006 p. 259-274 NOTES “L’acteur régional et la société de l’information en France” Compte rendu de la thèse de Philippe Vidal par Henry BAKIS. La “Société de l'information” est une de ces notions souvent entourées d’un certain flou conceptuel : ce n’est pas le cas sous la plume de Philippe Vidal qui la considère comme un projet politique construit sous les influences partagées de plusieurs acteurs, notamment issus du monde de la recherche mais surtout de l’industrie. Face à ce projet, l’acteur public régional se trouve de fait en situation de responsabilité, d’où le titre de cette thèse : “La Région face à la société de l’information”. Le fil conducteur de cette thèse en découle : comment les institutions régionales relèvent-elles le défi qui se présente à elles par suite du développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) et de leurs usages ? L’auteur considère que les TIC constituent un marqueur privilégié du renouvellement de l’action publique territoriale et, de façon plus large, des politiques d’aménagement du territoire1. Malgré la difficulté d’une analyse théorique face à une réalité mouvante, Philippe Vidal a produit une recherche associant “élaboration théorique et analyses empiriques2”. Cette recherche s’avère très utile, comme en témoigne Serge Bergamelli intéressé par cette thèse dans le cadre même de son travail professionnel. Évoquant une véritable “dimension d'expertise” (Partie II), Serge Bergamelli note que “les questions posées sur la CDC3 sont très pertinentes par rapport à la stratégie actuelle de la Caisse des Dépôts4”. Certes, l’auteur ne se lance pas dans des préconisations, mais “rien n’interdit de lire entre les lignes pour savoir comment orienter l’action5”. Le “caractère pionnier” de cette thèse a été souligné par Gabriel Dupuy en cours de soutenance6. 1. Philippe VIDAL (2002). La Région face à la société de l'information. Le cas de Midi-Pyrénées et de Poitou-Charentes, Université de Toulouse-Le Mirail, 13 décembre, 381 p., 10 fig., 14 tab., bibliographie (p. 350-366). 2. Philippe Bouquillion, professeur en Sciences de l’information et de la communication, université de Paris VIII. Pré-rapport en vue de la soutenance, novembre 2002. 3. Caisse des dépôts et consignations. 4.Rapport de soutenance. Serge Bergamelli était, en 2002, directeur adjoint à la direction des NTIC de la Caisse des dépôts. Il en est aujourd’hui le directeur. 5. Gabriel Dupuy. Rapport de soutenance. 6. “Il y a encore trop peu de thèses sur les questions de NTIC en relation avec l’espace, les territoires, l’aménagement. Le candidat a eu le mérite de s’avancer sur un terrain encore peu balisé. De plus, il a mobilisé plusieurs champs ou disciplines (géographie, aménagement, sciences de l’information, sciences politiques).” Gabriel Dupuy, président du jury, professeur en Aménagement et urbanisme, université de Paris I-PanthéonSorbonne. Rapport de soutenance. 260 NETCOM, vol. 20, n° 3-4, 2006 Le choix des deux territoires analysés plus particulièrement (Régions Midi-Pyrénées et Poitou-Charentes) se révèle assez pertinent. L’analyse du cas de Parthenay “ville numérisée”, sans doute incontournable, fait l’objet d’une présentation détaillée. Philippe Vidal a choisi de travailler sur un aspect particulier, celui des politiques publiques régionales — plus particulièrement sur la dernière génération des politiques régionales : depuis 19977. Il analyse les discours et les annonces programmatiques, enquête auprès des chargés de mission TIC des régions française (la moitié d’entre eux ont répondu), cadre le contexte national et européen… Cela donne à ce travail un intérêt plus vaste que celui que l’on pouvait attendre du titre : l’analyse de deux régions françaises. Cette thèse apporte une riche contribution à l’étude des transformations de l’action publique territorialisée. Aujourd’hui, la phase actuelle du processus de décentralisation et de régionalisation, ferait-elle du territoire régional, le nouvel espace de référence ? L’institution régionale deviendrait-elle un acteur susceptible de gérer la complexité ? Dans le cas français étudié, il s’agissait de s’interroger sur la capacité du projet régional à s’incarner dans celui de la société de l’information (considéré dans ses dimensions symbolique, économique, sociale et politique). Les TIC — et au-delà la société de l’information — offrent-elles aux conseils régionaux l’occasion de décliner leurs visions propres du développement, et, à la fois, de tester leur rôle présumé d’acteur pivot de l’aménagement du territoire ? Dans son troisième chapitre, Philippe Vidal démontre que la réflexion prospective en matière de TIC des Régions Midi-Pyrénées et Poitou-Charentes ne se démarquait pas particulièrement des visions nationale et européenne (présentées dans le premier chapitre). L’appui d’un partenaire extérieur à la Région et situé au niveau de l’État ou de l’Union européenne est d’ailleurs très recherché : la Région Midi-Pyrénées a trouvé auprès de l’État et de la CDC des partenaires privilégiés dans la définition de sa stratégie ; la Région Poitou-Charentes a lancé sa politique en saisissant l’opportunité d’un programme européen (RISI). Bien plus, Philippe Vidal soutient que la faible contribution de Midi-Pyrénées et de Poitou-Charentes à la réflexion sur les schémas de services collectifs de l’information et de la communication montre le peu de motivation dont ont fait preuve ces deux régions pour apporter une contribution propre à l’élaboration du référentiel national, malgré un considérable espace de liberté dégagé par l’état actuel de la législation. En définitive ce sont l’État et la Commission européenne qui délimitent les contours de la construction politique de l’action régionale en matière de TIC. Ceci dit, les recherches de Philippe Vidal montrent bien que les régions ont fortement investi la question des TIC en adoptant une perspective très opérationnelle. Ce qui traduit un grand changement par rapport à ce que l’on pouvait constater à la fin des années 7. Certaines dimensions des recherches de l’auteur (notamment sur les usages) n’ont pas été intégrées à ce travail. En effet, l’auteur n’a fait figurer dans le volume présenté qu’une sélection de travaux parmi ceux qu’il a effectués dans le cadre de son laboratoire d’accueil. Robert Marconis (professeur, université de Toulouse II - Le Mirail) et Emmanuel Eveno (codirecteur de thèse, maître de conférences, habilité à diriger des recherches, université de Toulouse II - Le Mirail — aujourd’hui professeur) ont souligné ce fait en soutenance. 261 1980 où les TIC étaient, pour les institutions régionales, plus l’occasion de discours que l’objet de véritables politiques. La perspective s’est donc totalement inversée depuis cette époque. Le principal souci des deux régions porte sur l’efficacité de leur action. Si les discours subsistent parfois, ils ne font plus référence aux “mythes” qui, trop souvent, entouraient alors les TIC (développement économique et effet aménageur certains ; atténuation, voire suppression totale des contraintes liées aux distances ; etc.). L’accent est mis sur l’efficacité des actions entreprises et c’est le “pragmatisme” qui semble définir cette nouvelle posture régionale (Chap. 4). Cela pourrait viser un positionnement institutionnel faisant des régions des acteurs interfaces à même (les mieux à même) de négocier avec les niveaux supra- et infra régionaux. Une ambition se dessine : faire des conseils régionaux les acteurs pivots incontournables des politiques d’aménagement du territoire, des “lieux” d’intermédiation pour l’action publique situés entre national et supranational d’une part, infrarégional d’autre part (départemental, communal, intercommunal). Au total, “l’auteur apporte à la science politique un matériau particulièrement précieux sur la façon dont les ‘acteurs des institutions’ sont capables de se saisir… des espaces de liberté institutionnels qui leur sont laissés — ou offerts — pour agir8”. Philippe Vidal a ouvert la voie pour des recherches sur les relations entre aménagement du territoire et les politiques publiques régionales en matière de TIC. Une initiative heureuse, d’autant que “du point de vue théorique, il faut reconnaître que peu d’éléments étaient mobilisables sur la question des politiques publiques territoriales dans le domaine des TIC9”. La lecture stimulante de cette thèse suscite diverses interrogations. Que révèle l’examen des logiques technico-économiques des opérateurs ? Quelles sont les articulations des TIC avec les différents domaines de compétences des régions, tels l’éducation ou la culture? Quels rôles jouent les départements, les diverses collectivités locales ? La couleur politique des élus a-t-elle une influence sur les choix effectués ? Quelle est la situation dans d’autres régions d’Europe10 ? 8.Alain d’Iribarne, Directeur de recherche au CNRS (Directeur du Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail- LEST). Directeur du département scientifique des Sciences de l’Homme et de la Société du CNRS. Pré-rapport en vue de la soutenance, novembre 2002. 9. Emmanuel Eveno. Rapport de soutenance. 10. Prolongeant la réflexion et l’analyse, Philippe Vidal a coordonné un numéro spécial de Netcom qui doit paraître en 2007 intitulé : " Existe-t-il un modèle européen de société de l’information ? ".