Matter, Nachin, de Gaulle par M. J. Dalverny

Transcription

Matter, Nachin, de Gaulle par M. J. Dalverny
Document rédigé et communiqué par Monsieur J. Dalverny, professeur en retraite
du Lycée militaire d'Aix-en-Provence.
Août 2005
SUR LE ROLE HISTORIQUE DE DEUX GRANDS ANCIENS
MATTER et NACHIN
Le « mot du Président » dans le dernier numéro du « Journal » nous apprend que des allées ou des
salles des L.M. pourraient porter les noms de deux grands personnages liés à notre histoire : Paul Matter :
1872-1959 et Lucien Nachin : 1885-1951..
Sur la personnalité même de ces deux personnes, je pense que l’essentiel a été dit dans les articles
qui leur furent consacrés dans le numéro spécial de la « Revue historique des Armées » à l’occasion du
centenaire des Ecoles. Je ne peux pour ma part qu’y ajouter ce qui suit et qui n’est peut-être pas connu de
tous nos lecteurs.
Il se trouve en effet que le général Richard – qui fut un responsable du Journal des AET - m’a fait
parvenir au tout début de ma collaboration à votre entreprise, en 1999, une cassette contenant in extenso une
longue conversation entre lui-même et un AET, Jacques Couplet, ancien élève de l’Ecole Hériot et de
l’EMP de Rambouillet (1907-1910), ami du Colonel Nachin, du Commandant Sanguinède et du général
Matter, tous issus des Ecoles militaires préparatoires, et même des institutions qui les avaient précédées. La
biographie de Couplet mériterait plus que ce qui figure dans le texte sur Nachin qui va suivre.
Nous y verrions apparaître l’importance des liens qui peuvent unir, pour peu qu’ils le veuillent, ceux
qui sont passés ensemble sur les bancs d’une même école et comment un « vrai » enfant de troupe qui
deviendra par la suite le général Matter, alors instructeur à Saint-Maixent de Nachin, sorti de l’EMP de
Montreuil, décida de le suivre dans sa carrière, avant 1914, et le fit après 1919. Comment un ami AET de
Monsieur Pastre, ex-professeur à Saint-Hippolyte-du-Fort, député du Gard, créateur de l’Association des
Anciens Enfants de Troupe et président de cette association entre 1911 et 1930, proposa à Couplet d’y
adhérer et fit en sorte qu’il en restât trésorier pendant six ans ; comment Couplet y rencontra Nachin, devenu
lieutenant-colonel et qui, rentré dans le civil, assurait la direction « des quelques feuilles de leur petit
Journal ». Nachin avait déjà fait connaissance au bureau « Ecoles » du Ministère, entre 1919 et 1923, d’un
autre officier de son régiment sans l’avoir jamais rencontré auparavant, le capitaine Charles de Gaulle qu’il
présentera au général Matter, puis une dizaine d’années plus tard, à un personnage hors du commun, le
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polytechnicien Emile Mayer qui allait lui permettre de sortir du milieu militaire dans lequel il était
socialement cantonné pour le placer à un des niveaux relationnels les plus élevés de Paris.
Une amitié profonde entre Charles de Gaulle et Nachin se prolongea après guerre jusqu’au décès de
Nachin. Elle permettra ensuite à son ami Couplet, devenu presque nonagénaire, de faire état de souvenirs et
de confidences qu’il avait retenues à Jean–Roc Richard, général AET et membre du bureau de
l’Association, venu l’interviewer en 1984 à l’occasion du centenaire de la création des EMP, enfin à celui qui
tient la plume de replacer tout ce qui précède dans de jeunes et moins jeunes mémoires.
En 1919, le chef de bataillon Nachin, de retour de captivité, est responsable du bureau « Ecoles » au
ministère de la guerre sous l’autorité du général Matter, adjoint ( 1919-1924) puis directeur de l’infanterie de
1925 à 1934. Les deux hommes, AET tous les deux, s’y retrouvent d’accord sur la nécessité de travailler aux
améliorations qu’ils jugent à leur niveau de responsabilité nécessaires aux armées pour la formation de leurs
cadres ; Nachin, responsable du bureau « Ecoles » s’intéressant plus particulièrement à une réforme des
EMP, ou au moins à l’application des règlements de 1909 et 1913 et 1915.
Témoignage de J. Couplet, questionné par le général Richard.
Nota : Le paragraphe qui suit a été recomposé dans un but de remise en ordre et de plus grande clarté. Mais tout ce qu’il
contient a bien été dit par Couplet.
JRR : Comment Nachin et Matter se sont-ils connus : Avant la guerre de 1914 Nachin sorti de
Montreuil est ensuite rentré à Saint-Maixent. Il devient vite sergent et déclare vouloir présenter Saint-Cyr. Il
s’entend répondre par le colonel que c’était impossible : il ne pouvait pas présenter Saint-Cyr parce
qu’ancien élève d’une EMP. Nachin rentra en colère, parce qu’il avait un caractère assez entier. Le colonel
lui recommanda alors de continuer à travailler.(une phrase inaudible)….. Matter qui était
alors son
instructeur le croisa alors qu’il lisait un dimanche dans la bibliothèque (Idem…) Matter s’en étonna et
Nachin lui répondit : « Je travaille parce que je ne suis pas suffisamment argenté pour aller en ville. Je
préfère bouquiner ». Matter lui fit alors la promesse suivante : Il envisageait de faire une carrière
administrative et peut-être d’arriver à un poste important. Il ne manquerait pas alors de faire appel à lui dés
qu’il aurait atteint ce poste. C’est ce qu’a fait effectivement le lt-colonel Matter après la guerre lorsqu’il a été
nommé directeur–adjoint de l’Infanterie dés la fin de 1919. Promu général, il gardera le lieutenant-colonel
Nachin au bureau « Ecoles » jusqu’en 1923, date de son entrée dans la vie civile. Nachin était un grand
érudit. Il avait acquis cette culture par le travail et sa curiosité d’esprit était absolument sidérante. Fin du
témoignage .
En 1919 toujours, le capitaine de Gaulle, retour de captivité suit un stage pour commandant de
compagnie à Saint-Maixent. Il se rend à Paris au ministère pour demander une affectation dans l’armée
polonaise qui combat les révolutionnaires russes. Une visite au bureau Ecoles, et une première rencontre
avec Nachin deviennent possibles. De Gaulle obtient cette affectation, se bat, et revient début 1921 de cette
campagne couvert d’éloges et avec une idée, « énoncée noir sur blanc » écrit P.M. de la Gorce dans son « De
Gaulle », 1999 : « Les chars doivent être mis en œuvre rassemblés et non dispersés ». En 1921 et avant son
admission à l’Ecole Supérieure de Guerre en mai 1922, il est nommé professeur adjoint d’histoire à SaintCyr. Une autre occasion de rencontrer Nachin, toujours au bureau Ecole, se serait-elle alors présentée ? Les
deux hommes ont déjà ceci de commun d’avoir servi avant guerre au 33ème R.I. à Arras, sous les ordres du
colonel Pétain, puis d’avoir été blessés et prisonniers, Nachin en 1915, avant De Gaulle en 1916 à
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Douaumont, enfin pour avoir été enfermés dans la forteresse d’Ingolstadt après plusieurs tentatives
d’évasion, mais pas simultanément. Nachin a vraisemblablement présenté de Gaulle au général Matter. Jean
Lacouture et Philippe de Gaulle ne s’attardent pas sur cette période. Mais les nécessités du service et des
affectations restent sûrement à l’origine des premiers contacts.
Charles de Gaulle rentre à l’Ecole de guerre en mai 1922. Il la trouve totalement contrôlée par « le
clan Pétain », et en sort excédé. On lui a enseigné tout ce qu’il conteste, à savoir « la primauté du feu », alors
qu’il a déjà choisi « le mouvement et le choc ». Il le fait savoir et s’expose à une hostilité organisée qui ne le
lâchera plus. Mais le Maréchal Pétain, qui a jugé le conférencier, l’appelle auprès de lui pour la rédaction
d’un ouvrage militaire. Le général Matter, au poste qu’il occupe, a sûrement déjà apprécié le courage de ce
non-conformiste.
En 1924, de Gaulle fait paraître son premier livre, « La discorde chez l’ennemi ». Il est publié chez
Berger-Levrault, un éditeur parisien
qu’il a croisé pendant sa captivité. Nachin est devenu chef du
personnel dans une entreprise parisienne mais a pris aussi des contacts avec Berger-Levrault qui est
spécialisé dans le livre militaire. Simple coïncidence ? Il est certain toutefois qu’une correspondance
rapproche déjà les deux hommes. Philippe de Gaulle assure « qu’ils se sont beaucoup écrit mais que peu de
lettres nous sont restées ». Paul Marie de la Gorce évoque celle de Janvier 1926 « à son ami Louis Nachin ».
Dans cette première lettre, Charles de Gaulle conteste la trop grande importance accordées aux places fortes
dans la réorganisation du système défensif français(A. Maginot a été ministre de la Guerre entre 1922
et1924, et le redeviendra entre 1929 et 1934). Le contenu même de cette correspondance témoigne que les
relations qui se sont établies entre les deux officiers sont déjà assurées, que le général persévère dans le
contre-pied de tout ce qui lui a été enseigné à l’Ecole de guerre et qu’il trouve en Louis Nachin un lecteur
attentif.
Dans une seconde lettre du 25 septembre 1927 citée par de la Gorce, de Gaulle apprend à Nachin sa
nomination au grade de chef de bataillon. Il est affecté à Trèves au 19ème Bataillon de chasseurs à pied, l’élite
de l’armée « métro ». Nachin se serait étonné devant Matter de cette affectation qui ignore les traditions des
Chasseurs. Le directeur de l’Infanterie lui aurait répondu : « je mets en place un futur généralissime de
l’armée française », alors que de Gaulle s’est déjà fait beaucoup d’ennemi dans les Etats-majors ou parmi
ses condisciples ou anciens professeurs. Mais d’autres le tiennent déjà en très haute estime. Parmi ceux-là,
l’AET Matter qui sort du rang et a dû accepter lui aussi bien des injustices. Se souvenant combien elles
étaient haïes par les enfants de troupe de sa jeunesse, il entend ne pas en commettre : ne pas reconnaître
l’envergure du chef de bataillon de Gaulle en serait une.
En 1928, survient un incident épistolaire qui devait avoir la vie longue et ternir l’image que Charles
de Gaulle s’efforçait de se donner. Nachin commet en publiant une de ses lettres, une petite erreur de
transcription qui permettra plus tard aux détracteurs de présenter le futur général comme un officier factieux
se préparant depuis toujours à un destin national et ce qui est plus grave à certains historiens de la reprendre
sans la contrôler. Jean Lacouture dans la somme qu’il a consacrée à de Gaulle rectifiera l’erreur de Nachin :
au lieu de « on s’accrochera à mes basques pour sauver la patrie » il convenait de lire : « à nos basques... »
c’est-à-dire à l’armée dont, écrit Lacouture, « le rôle serait de nouveau privilégié par la gravité des
circonstances ». Mais cette vérité ne sera rétablie qu’au milieu des années quatre-vingt.
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A son retour du Liban, où il a été affecté en octobre 1929 et, ce sera désormais son lot, très apprécié
ou vilipendé, de Gaulle n’obtient pas de Pétain la chaire d’histoire à l’Ecole de Guerre qu’il espérait. En
1931, il est affecté au secrétariat du 3ème bureau de la défense nationale à Paris. Dans une nouvelle lettre à
Nachin, rare témoignage de confiance et d’amitié, Charles de Gaulle y condamne « l’inaction, l’immobilité et
l’isolement du corps militaire » face à la désagrégation du traité de Versailles et du réveil de l’Allemagne.
En juillet 1932 Nachin est un des tous premiers à lire et étudier « Au fil de l’épée », qui vient de
paraître, sur la recommandation d’un polytechnicien, le lieutenant-colonel Emile Mayer, officier israélite
démissionnaire après l’affaire Dreyfus, parce qu’il estime qu’une carrière convenable lui restera désormais
fermée. En fait Mayer aura une vie professionnelle très agitée, souvent à cause de son souci de dire vrai.
Couplet affirme que Nachin et Mayer se connaissent dès 1908 et qu’ils s’estiment réciproquement malgré
une différence d’âge importante.
Nachin publie alors dans le journal qu’il dirige et qui n’est autre que « Le Journal des AET », une
analyse élogieuse de l’ouvrage. Il ajoute à son article quelques pages sur la motorisation et la mécanisation
des armées qui ne peuvent qu’intéresser Charles de Gaulle. Après en avoir pris connaissance, de Gaulle lui
adresse dès novembre 1932, une lettre de remerciements et de félicitations. Cet épisode marquerait selon
Couplet, le début de l’amitié entre les deux hommes. Si l’on prend le terme amitié dans son sens le plus
habituel, l’affirmation enregistrée de Couplet est tout à fait plausible. Certes, les deux hommes se
connaissent et s’apprécient bien avant la fin de 1932, mais rien n’interdit de penser que l’article de Nachin a
déclenché un mécanisme qui ne s’arrêtera et relève bien de l’affectivité affirmée par Couplet. Selon P.M. de
la Gorce comme pour Couplet et Philippe de Gaulle, Nachin sera le seul vrai ami de Charles de Gaulle.
Nachin retrouve donc de Gaulle dès son retour de Beyrouth, en 1931. En 1932, il est assuré de son
amitié. Il propose et obtient que son vieil ami Emile Mayer lui ouvre le salon littéraire et philosophique qu’il
tient régulièrement le dimanche matin à son domicile. Nachin en est un des fidèles. Bien qu’il ait choisi un
retour à la vie civile en1924, il continue à cultiver sa passion pour les questions militaires et écrit dans divers
revues ou journaux. Il est toujours responsable du Journal des AET qu’il n’a pas oubliés. Enfin, il dirige à la
demande de l’éditeur Berger-Levrault - nous savons de qui il fut compagnon de captivité pendant la guerre
- une collection de textes classiques sur l’art militaire dont il rédige les préfaces.
Dès la parution de l’ouvrage, Nachin a présenté De Gaulle à Mayer. Selon ses biographes, De Gaulle
aurait été fasciné, par l’intelligence prémonitoire de Mayer qui avait par exemple saisi avant 1914 que les
offensives en ligne seraient arrêtées par le feu des armes automatiques, que les assaillants lancés contre des
troupes retranchées périront sous le feu et qu’il redeviendra nécessaire de se retrancher dans des fortifications
ou derrière une double ligne de tranchées, seule capables d’arrêter « l’offensive à tout prix ». Le chef de
bataillon Driant, qui devait mourir en héros en tenant le Bois des Caures au début de la bataille de Verdun
avait aussi publié avant 1914 sous l’anagramme de Danrit, un ouvrage qui insistait sur la puissance de feux
pouvant devenir infranchissables et la nécessité. de s’en protéger. Ce non conformisme qui venait de s’avérer
prophétique ne pouvait que convaincre de Gaulle de mener un nouveau combat pour une nouvelle armée.
Philippe de Gaulle a consacré dans son livre plusieurs lignes à Emile Mayer. Il le dit « ami de Foch,
théoricien très écouté par mon père, bien que ne préconisant pas les mêmes conceptions stratégiques. D’un
caractère très indépendant et d’une grande intelligence, il tenait un salon littéraire, historique et
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philosophique. Au début des années 30 « il était très critique envers Joffre et Pétain qui avaient son age et
avait d’eux une opinion tranchée : la victoire les a rendu fous »
Mayer reçoit chez lui ses amis mais aussi de grands personnages tels Bergson ou l’historien
catholique Daniel Rops, des pacifistes intransigeants comme Monteilhet, .ou encore des avocats de talent
soucieux de sciences politiques comme Jean Auburtin voire une dame écrivain, Denise Van Moppes.
« Une grande liberté d’esprit ,un souci de compréhension et de tolérance, l’anticonformisme et le refus du
conservatisme y régnaient sans limite, le tout dans une grande égalité de ton » Id.. De Gaulle y retrouve
aussi Etienne Répessé, directeur de la rédaction chez Berger-Levrault qu’il a connu au 33ème RI à Arras et
qui était son ami bien avant Verdun. In de la Gorce, Chapitre 6.
De Gaulle et Mayer vont immédiatement s’estimer et partager les inquiétudes que les Français veulent
ignorer. Dans les livres que de Gaulle dédicacera pour Mayer, il se dira son disciple et son élève.
Affirmations très courageuses qui témoignaient aussi de sa liberté d’esprit car Mayer était excessif dans les
prolongements qu’il donnait à ses idées, comme par exemple, en 1919, au lendemain de la Victoire ! celle de
supprimer l’armée française pour donner plus de poids à la force internationale chargée de faire respecter les
décisions de la Société des Nations qui allait se créer, ou plus tard de proposer une stratégie nouvelle fondée
sur l’emploi d’une aviation qui pourrait détruire par le feu et le gaz tous les centres d’industrie et de
population de l’ennemi. Elle suffirait alors à dissuader tout agresseur éventuel. On comprend qu’un ouvrage
récent (1985) le présentant comme « un prophète bâillonné » ait pu lui être consacré. De Gaulle le
considèrera comme un mentor jusqu’à sa mort en 1938. Pour P.M. de la Gorce, il est possible aussi que les
théories de Mayer sur l’emploi de l’aviation stratégique aient détourné le théoricien de « Vers l’armée de
métier » de l’intérêt à porter à une autre forme de force aérienne et de son association à la force blindée
terrestre.
A partir de 1933, Nachin, Mayer et de Gaulle promu lieutenant-colonel se rencontrent aussi
régulièrement le lundi dans une brasserie près de la gare Montparnasse. Repessé en est aussi. Il a dit plus
tard : « C’était un éblouissement. Je ne pouvais qu’écouter et retenir. Je me mis à leur disposition pour
publier ce qu’ils voudraient ». Témoignage de Couplet
De Gaulle peut y participer régulièrement puisqu’il est désormais entré au secrétariat général
permanent du conseil supérieur de la Défense nationale. Il y restera de 1931 à 1937, chargé de préparer la loi
sur l’organisation de la nation en temps de guerre, sous quatorze ministères différents, mêlé comme il l’a
écrit, « à tout ce qui concernait la défense du pays ». Nachin, Matter et de Gaulle discutent avec passion de
la nécessaire reconversion de l’appareil militaire français. Tous savent que depuis 1932, l’Allemagne s’est
lancée dans un effort de réarmement qui rend quasiment caduques les garanties obtenues par le Traité de
Versailles et qu’Adolf Hitler, chancelier depuis le 30 janvier 1933 a bâti son succès sur la promesse de
liquider tout ce qui reste du Diktat de 1919 . En France au contraire, du fait de la Grande Crise, les crédits
militaires sont réduits au maximum. Combien de responsables français ont lu ou fait traduire « Mein
Kampf » pourtant publié en 1925 ? Pendant toute l’année 1933, de Gaulle réfléchit, se documente, lit
beaucoup (il possède bien la langue allemande ) et confronte ses opinions avec ses amis.
Le 5 mai 1934, il publie un ouvrage qui va rentrer dans l’histoire : « Vers l’armée de métier »,
toujours édité par Berger-Levrault, sans autorisation de la hiérarchie, bientôt vendu à plus de 4000
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exemplaires. Nous en connaissons l'essentiel : construire une force de frappe blindée confiée à des
professionnels ou à des volontaires qui permettrait d’enfoncer un front comme en juillet 1918 ou, et même
surtout, de porter secours à tous nos alliés des frontières allemandes de l’est, sans lesquels France et
Allemagne restent face à face avec le résultat que nous connaîtront quelques années plus tard.
Dans l’enregistrement de ses souvenirs, Couplet affirme que Nachin aurait joué un rôle essentiel
dans l’élaboration de la doctrine gaullienne sur l’emploi des blindés, voire qu’il en serait au moins un coauteur. C’est en tout cas ce que lui aurait affirmé le général Bourret devenu directeur de l’infanterie: « Vers
l’armée de métier », c’est votre boulot à tous les deux ; je sens ta patte » peut–être parce qu’il repensait aux
textes que Nachin avait ajouté à son article en Novembre 1932 sur « Le fil de l’épée » dans le journal des
AET. Nous en laisseront la responsabilité à Couplet tout comme pour cette affirmation selon laquelle de
Gaulle aurait dû sa nomination à la tête du 507ème Régiment de chars de combat à Nachin parce qu’il
partageait ses idées sur les blindés et en aurait convaincu le général Bourret.
Sur la doctrine et les corps cuirassés, attribuer à Nachin, comme le dit Couplet, une part équivalente
à celle de Charles de Gaulle paraît excessif. Il est certain que de Gaulle est l’héritier de théoriciens qui l’ont
devancé dans la réflexion sur l’arme blindée. Tout le monde les connaît : Von Seeckt dés 1929 en
Allemagne, Liddell Hart en Angleterre, mais avant eux le général Estienne. Ensuite c’est en Allemagne
que la réflexion sur l’emploi des chars ira le plus loin et Guderian, qui a lu et annoté de Gaulle
(Philippe de Gaulle affirme que le général de Boissieu aurait trouvé à Berchstesgaden un exemplaire de « Vers l’armée
de métier » annoté par Guderian ) fera du panzer le fondement de la puissance militaire allemande en y
associant l’aviation d’assaut. Il est fort possible que la réflexion sur la doctrine qui paraît en 1934
sous le titre que l’on sait, ait pu être aidée par l’article de Nachin qui date de janvier 1933 et aussi
par les discussions hebdomadaires auxquelles il participe chez Emile Mayer, bien que les deux
hommes ne soient pas d’accord sur l’emploi des chars. Il est certain qu’avant d’écrire « Vers
l’Armée de métier », le général de Gaulle a écouté, lu, cherché et peut-être emprunté. Mais
l’essentiel, si l’on peut dire, n’est pas là. C’est d’abord d’un énorme pouvoir de synthèse et de la
vision gaullienne de l’histoire qu’est sorti « ce monument de l’art militaire ».
Encore faut-il faire connaître et accepter les concepts de de Gaulle. Car le temps
presse. C’est un groupe formé autour de Mayer, décidé à défendre et à diffuser les thèses du
lieutenant-colonel de Gaulle, et en premier lieu de pénétrer les milieux politiques de quelque bord
qu’ils soient qui va s’en charger. Il s’étoffera avec le temps. C’est par les rencontres chez Mayer
que l’auteur de « Vers l’armée de métier » obtiendra l’appui de journaux parisiens comme «
l’Aube » journal des catholiques libéraux dans la tradition de Marc Sangnier, ou d’hommes
politiques déjà très influents comme Paul Reynaud contacté dés 1934 par Auburtin qui a fait du
livre un compte-rendu élogieux voire enthousiaste dans la « Revue des Sciences politiques » et en a
profité pour présenter le lieutenant-colonel de Gaulle au futur président du Conseil. C’est par le
gendre de Mayer que le 14 octobre 1936, il parviendra à rencontrer Léon Blum. De Gaulle
« arrivera à l’intéresser mais pas à le convaincre ». D’autres suivront, de tous les partis, mais
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presque tous dans les milieux qui croient à la haute dangerosité du nazisme. Pour ses idées et
l’appui apporté à de Gaulle grâce à Nachin, la personnalité de Mayer se verra saluée par l’ouvrage
cité plus haut.
Mais de Gaulle s’est trop fait d’ennemis. Il a rompu tous liens avec les adeptes du maréchal
Pétain puis avec Pétain lui-même. Il ne nous appartient pas d’y revenir. Dès décembre 1927, il se
plaint à Nachin que le maréchal freine la sortie du livre « Du soldat à travers les âges » qu’il a écrit
pour lui et conclut par cette phrase : « A force de garder le silence, l’Impérator finit par y être
asservi ». Charles de Gaulle aura contre lui la « Revue des Deux mondes », « le Figaro », « le
Mercure de France », « la Revue de Paris » qui pèsent lourd dans la formation de l’opinion en
France particulièrement dans les milieux qui décident. Le général Maurin qui a succédé à Pétain au
ministère de la guerre le chasse de son poste en l’apostrophant de la sorte : « Adieu, de Gaulle ! Là
où je suis, vous n’avez plus votre place. ». En 1937, le général Giraud, qui commande le corps
d’armée de Metz, s’exprime ainsi devant une commission d’enquête parlementaire : « Le colonel
de Gaulle est l’officier le plus stupide de l’armée française ». Sur le compte rendu qu’il adresse le
11 novembre 1939 à l’Etat-Major après la campagne de Pologne, Couplet affirme à Nachin avoir
lu, « vu de mes yeux » insiste t’il par deux fois, cette appréciation : « pamphlet subversif » sous la
signature de Gamelin ou de Georges, il ne peut pas préciser. Pour P.M. de la Gorce le général
Gamelin en était le destinataire.
En avril 1940, un mémorandum une fois de plus écrit en dehors de la hiérarchie, mais le
colonel de Gaulle est déjà « hors normes », destiné à être adressé à 80 personnes connaîtra un sort
semblable. Nachin, nous dit P.M. de la Gorce, croit savoir que Gamelin jugea les conclusions du
mémoire « très aventureuses » et Auburtin qui l’évoquait pour un colonel, s’entendit répondre
« C’est un daltonien qui parle des couleurs ». Daladier, président du conseil des ministres, puis de
la guerre, puis des Affaires étrangères, ne cachait pas son antipathie pour de Gaulle et refusera de le
lire. Il persistait à tenir le futur général comme dangereux pour la République et trop proche de Paul
Reynaud. Il existait aussi à Paris un puissant courant plus ou moins occulte mais qui ira en se
raffermissant, partisan d’un armistice avec l’Allemagne, soit disant pour protéger l’Empire, et d’une
intervention en URSS par la Finlande au nord et le Liban au sud. Dans ces milieux, de Gaulle ne
comptait que des ennemis. Pour lui le danger était ailleurs.
Mais Charles de Gaulle avait aussi des appuis dans les états-majors et dans les milieux
politiques. Léon Blum, qui lira le mémorandum, assurera : « C’est alors que j’appris, que je
compris tout ». Le président Reynaud fera appeler par trois fois le colonel pour lui confier des
responsabilités politiques. Nachin assure que de Gaulle accepta sans hésiter ces propositions. Les
deux premières, bloquées par Daladier devenu ministre de la Guerre, restèrent sans effet. La
troisième, le 5 juin en fait un sous-secrétaire d’Etat à la défense et à la guerre alors que la défaite est
quasiment consommée. Entre temps de Gaulle a été promu général de brigade. Le 16 juin, il part en
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mission officielle en Angleterre au nom du gouvernement Reynaud. De retour, il apprend sa chute
et la formation du ministère Pétain favorable à un armistice qu’il ne peut tolérer. Il regagne
l’Angleterre pour y jouer le rôle que l’on sait.
Pour retrouver Nachin après 1940, il faut se retourner vers Couplet et reprendre l’interview
accordé au général Jean-Roc Richard (JRR).Rappelons que Couplet est alors âgé de 88 ans.
JRR : Nachin a t-il joué un rôle dans la résistance ?
J’ignore complètement son activité. Nachin évita de parler de de Gaulle même à ses plus intimes,
par crainte probablement que l’un d’eux parlât de lui et qu’il fût inquiété.
JRR. Pourquoi les Allemands sont-ils allés chez Nachin ?
Il fut perquisitionné deux fois. Il ne m’a pas dit pourquoi… La seconde fois il s’est caché dans son
appartement et les Allemands n’ont pas cherché davantage. Je n’ai jamais su pourquoi ils sont allés
au domicile de Nachin. Je ne sais pas non plus s’ils avaient eu vent des relations de Nachin avec de
Gaulle.
Mais ils étaient très intimes, à tel point que Nachin, après 1944 fut chargé par le général de
régler un problème bancaire familial. Il se tourna vers moi dont les fonctions à la banque de France
permettaient de le résoudre.
JRR : Nachin écrit en 1944 une biographie du Général
de Gaulle. Dans quelles
conditions ?
Il avait, sous l’occupation en 44, écrit un livre sur de Gaulle en huit jours : « Charles de
Gaulle, Général de France ». Rédigé dans la clandestinité, composé dans un sous-sol, dans
l’obscurité, il était rempli de lourdes coquilles. Le livre sera publié en 1945 et réédité par les soins
de son gendre, je ne sais pas chez qui, peut-être chez Berger-Levrault.
JRR : Pouvez-vous citer quelques anecdotes après l’arrivée de de Gaulle au pouvoir ?
Je me souviens d’une visite inopinée un soir, chez Nachin. Il était en habit de cérémonie, tout en
noir. C’était en novembre 1945.
•. Diable, que vous arrive t-il ?
•. Je viens de Colombey. Je suis parti hier à 10 heures. J’ai fait quelques visites. Le lendemain à dix
heures comme convenu je me suis présenté chez de Gaulle qui venait d’être porté au pouvoir par
acclamations. Il était en quelque sorte Président du Conseil des ministres et devait répondre aux
questions des députés. Nous nous sommes assis l’un près de l’autre… et je lui ai montré, dit
Nachin, ce qui me paraissait intéressant. « Etant donné que les ministres sont interchangeables et
que les ministères ne changent pas de direction, il serait intéressant de les grouper, de faire trois
grands ministères par exemple l’intérieur avec la police, les transports, etc, et deux autres. Vous,
de Gaulle, vous auriez le ministère du contrôle, et rien ne pourrait se faire sans votre
assentiment ».
« Non, dit de Gaulle, ce que j’envisage, c’est de devenir Président de la
République »
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Et alors là, réellement, Nachin m’a paru déconcerté pour ne pas dire effondré, mais dans le
plus grand étonnement, parce qu’il avait comme beaucoup de Français le sentiment du peu d’utilité
du Président de la République.
:Nota : Il est certain que le général de Gaulle ne pense pas à une Présidence, style IIIème République et ne se
voit pas succéder au malheureux Président Lebrun. Il pense sûrement déjà à autre chose. .
JRR. Quelle fut l’attitude de Gaulle à la mort de Nachin ?
Nachin est mort très courageusement d’un cancer de l’intestin en 1951. De Gaulle sera
immédiatement prévenu. Il viendra la nuit de Colombey s’incliner sur la dépouille mortelle de son
ami Emile Nachin qui repose aujourd’hui à Vienne, aux côtés de sa femme et de sa fille.
J. Dalverny
Professeur (E.R.) L.M. Aix-en-Provence.
******************
Brèves indications bibliographiques
Nachin : Charles de Gaulle, Général de France. Colbert Edition. 1944.
Historique des enfants de troupe. Mauri, St Girons 1962
J. Lacouture : « De Gaulle. T.1 : Le Rebelle ». Seuil 1984
P.M. de La Gorce : « De Gaulle ». Plon 1999.
J. Schapira et Emile Lerner : « Emile Mayer, le prophète bâillonné ». Lib. Michalon ; 1995.
Philippe de Gaulle : « De Gaulle, mon père » Plon 2003.
Revue historique de l’Armée. Numéro spéciale « Centenaire des EMP » 1985
Remerciements à Roger Oberti pour le texte du rapport de Nachin sur la réforme des EMP.
Association des élèves et anciens élèves des lycées et collèges militaires,
des écoles militaires préparatoires et des anciens enfants de troupe.
166, rue La Fayette 75010 Paris
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