Les travailleurs sociaux confrontés au suicide d`un

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Les travailleurs sociaux confrontés au suicide d`un
Les travailleurs sociaux confrontés au suicide d'un usager/client
Les travailleurs sociaux présentent un risque élevé d’être confrontés, au cours de leur
carrière professionnelle, au suicide d’un usager/client. Cet événement engendre en général
des conséquences importantes, tant au niveau personnel (réactions et émotions de choc)
que professionnel (infléchissement des pratiques). Des mesures de soutien, aussi bien
individuel que collectif, sont à proposer, afin de pouvoir faire face au suicide d’un
usager/client de manière la plus constructive possible.
Le suicide reste en général un sujet peu abordé, bien que le nombre de décès en découlant soit
largement supérieur, par exemple, à ceux dus aux accidents de la circulation (respectivement 1283
décès par suicide et 469 décès par accident de la circulation en 2004, données de l’Office fédéral
de la statistique). En outre, aucune campagne nationale de prévention du suicide n’existe à ce jour,
le suicide n’étant pas considéré comme un problème de santé publique en Suisse.
Cela a pour conséquence que le suicide, tout comme ses conséquences, sont le plus souvent
considérés comme une problématique individuelle.
Le suicide d’un usager/client n’est que rarement abordé pendant la formation des travailleurs
sociaux. Or, le risque de perdre un usager/client est quasiment inhérent à la pratique des
professionnels de l’action socio−sanitaire travaillant avec des personnes souffrant de troubles
psychiques ou vivant dans des conditions de vulnérabilité importante. Selon l’étude de Jacobson et
al. (2004), un tiers des travailleurs sociaux interviewés a été confronté au suicide d’un usager/client.
Par ailleurs, la plupart des études montrent que 30 à 50% des personnes qui se sont suicidées ont
eu des contacts avec les professionnels de l’action socio−sanitaire durant le mois qui précède leur
décès (Grunberg et al., 1994; Michel, 1997). En dépit de cet état de fait, seule une minorité (1D4)
des professionnels a été formée à l’éventualité du suicide d’un usager/client (Dewar et al. 2000;
Feldman &Freedenthall, 2006).
Les professionnels ressentent souvent le suicide d’un usager/client comme un échec (Knüsel et al.,
2000). Ils éprouvent généralement des émotions telles que le choc, la culpabilité, l’impuissance, la
colère, la honte (Henry et al., 2003; Hendin et al., 2000; Reeves, 2003). Une perte de l’estime de
soi est possible, tout comme des sentiments d’angoisse, particulièrement les jours qui suivent le
suicide. Des réactions de stress peuvent aussi se manifester sous la forme de pensées ou d’images
intrusives, de comportements d’évitement, de signes de stress physique (altération du rythme du
sommeil, palpitations, hyper−vigilance par exemple). Dans certains cas, les personnes ayant été
confrontées directement à la scène du suicide peuvent développer des symptômes de stress
post−traumatique. Ces réactions, tout en étant d’intensité variable et s’estompant avec le temps,
sont en général influencées par l’intensité et le type d’implication du professionnel dans la relation
avec le usager/client. Les résultats des études divergent quant au rôle joué par le genre, l’âge,
l’expérience et la formation du professionnel sur l’intensité des réactions éprouvées.
Des professionnels doutent de leurs actes et du type de suivi qu’ils ont offert à la personne
décédée. Cela peut aller jusqu’à remettre en question leurs compétences relationnelles et
professionnelles (Hendin et al., 2004). La crainte d’être jugé par les collègues, l’institution,
l’entourage de la personne suicidée, est également éprouvée. Les pratiques professionnelles sont
souvent infléchies à la suite d’un suicide (Alexander et al., 2000): des pratiques d’accompagnement
plus prudentes, une anxiété accrue face aux personnes suicidaires et une consultation plus
fréquente des collègues peuvent être constatées.
Le suicide d’un usager/client peut avoir des conséquences significatives également au niveau
institutionnel: l’institution en tant que cadre protecteur peut être remise en question par les autres
usagers/clients, par l’entourage de la personne décédée, parfois même par les professionnels
1
œuvrant en son sein. Des non−dits, tout comme un climat de −crainte, voire de blâme, peuvent
s’installer, débouchant parfois sur des tensions au sein des équipes (Courtenay &Stephens, 2001).
De plus, tout en étant le plus souvent touchés eux−mêmes par l’événement, les professionnels
doivent faire face aux réactions et aux interpellations des autres usagers/clients, voire de la famille
de la personne décédée.
Une étude, soutenue par le FNS−DORE (Fonds national suisse de la recherche scientifique,
Programme Do Research), a été menée par la HEF−TS (Haute école fribourgeoise de travail social)
en collaboration avec le Département de psychiatrie du CHUV (Centre hospitalier universitaire
vaudois) dans les cantons de Fribourg et Vaud.1 Elle visait, entre autres, à comprendre quel est
l’impact du suicide d’un usager/client sur les professionnels (éducateurs sociaux, assistants
sociaux, médecins, infirmiers) et sur leurs pratiques. Ces professionnels travaillaient dans des
institutions accompagnant des personnes présentant un risque suicidaire accru.2 Trois cent
quatorze professionnels ayant été confrontés au suicide d’un usager/client ont répondu à un
questionnaire d’une soixantaine de questions et incluant plusieurs échelles.
Les résultats de l’étude montrent que le suicide est susceptible de susciter des réactions variées et
ce à différents niveaux: impact personnel, impact sur les pratiques professionnelles, impact sur
l’institution.
L’impact personnel
Les réactions émotionnelles les plus intenses signalées par les répondants de l’étude ont été, par
ordre d’importance décroissante: le choc, l’impuissance et la tristesse. Moins importantes furent les
réactions ayant trait à la colère et à la culpabilité. Si la majorité des personnes interviewées a
mentionné avoir vécu un impact modéré, un quart des répondants a été particulièrement affecté.
Les professionnels ont affirmé avoir vécu des symptômes de stress: ceux−ci se sont exprimés
surtout par l’intrusion d’idées, d’images, de souvenirs et de sentiments liés au suicide. Les
éducateurs sociaux ont davantage fait état de symptômes d’intrusion et d’évitement (éviter de
penser à ce qui s’est passé, éviter les lieux et les personnes en relation avec l’événement) que les
autres catégories de professionnels interrogés.
Les professionnels s’étant sentis proches du usager/client, ceux ayant eu effectivement ou ayant eu
le sentiment d’avoir une responsabilité vis−à−vis de ce dernier, ainsi que les professionnels les plus
jeunes, se sont révélés les plus affectés. On peut relever également que le soutien reçu semble
jouer un rôle dans l’intensité des réactions émotionnelles. A ce propos, deux tiers des participants
ont dit avoir obtenu suffisamment de soutien de la part de leur entourage tant professionnel que
personnel, ce qui pourrait expliquer, du moins en partie, que l’impact émotionnel ait été globalement
modéré.
L’impact sur les pratiques professionnelles
Le suicide d’un usager/client semble également influencer les pratiques professionnelles, aussi bien
à court terme (un mois après l’événement) qu’à plus long terme (au moment de l’enquête). Ainsi, le
suicide d’un usager/client a eu pour effet d’augmenter la sensibilité des professionnels aux signes
de risque suicidaire. De même, une plus grande anxiété à travailler avec des personnes suicidaires
a été reportée par les répondants. Les femmes ainsi que les professionnels les plus attachés
émotionnellement à leur usager/client ont semblé être particulièrement concernés par les effets
L’impact personnel
2
susmentionnés dans leurs pratiques professionnelles. En outre, les modifications des pratiques
professionnelles semblent avoir été plus importantes si le suicide a eu lieu au sein de l’institution ou
dans ses environs immédiats.
Les professionnels ont reporté d’autres répercussions sur leurs pratiques professionnelles: un
intérêt accru pour la problématique du suicide, une augmentation des hospitalisations préventives
des personnes suicidaires (en particulier pour les professionnels travaillant dans des centres
médico−sociaux ou des services sociaux), davantage de consultations des collègues ainsi qu’une
attention accrue face aux aspects légaux de la pratique professionnelle (à l’exception des assistants
sociaux qui semblent être moins préoccupés par les implications légales liées au suicide que les
autres professionnels sollicités par l’étude).
Impact sur l’institution
En général, le suicide d’un usager/client se répercute également sur l’institution. Selon les
répondants de notre étude, des démarches ont été entreprises au niveau institutionnel, tels que les
contacts avec l’entourage de la personne décédée et les échanges avec les autres usagers/clients,
surtout dans des contextes résidentiels. Toutefois, seule une minorité des répondants (1D3) a
rapporté avoir connaissance de l’existence de procédures établies au sein de l’institution en matière
de post−vention (mesures après−suicide). Les mesures les plus courantes adoptées ont été les
réunions d’équipes ou avec un superviseur pour discuter de l’événement et de ses conséquences
ainsi que l’analyse critique du suivi de la personne suicidée.
Conclusion et pistes de réflexion pour la pratique
Les études menées ainsi que les témoignages des professionnels montrent que le suicide d’un
usager/client est un événement qui affecte les professionnels et les institutions dans lesquelles ces
derniers travaillent. Les répercussions y relatives multiples se font ressentir tant sur le plan
personnel que sur les pratiques professionnelles et sur le fonctionnement institutionnel. La plupart
du temps, le suicide prend au dépourvu aussi bien les professionnels que les institutions. Il n’est
pas rare que faute de procédures établies au niveau institutionnel, les professionnels doivent faire
face à l’événement de manière individuelle. Cet état de fait est susceptible d’augmenter le niveau
de stress et de complexifier la situation, tant au niveau personnel qu’institutionnel. En effet, si le
suicide n’est pas appréhendé de manière adéquate, il ne pourra pas être envisagé, voire intégré,
comme une expérience d’apprentissage, bien qu’éprouvante. Dès lors, les professionnels
pourraient envisager de quitter l’institution ou le champ d’activité spécifique (travail avec des
populations à risque), comme c’est souvent le cas aux Etats−Unis. L’intensité de l’impact du suicide
étant liée à l’intensité et à la qualité de la relation entre le professionnel et son usager/client, ainsi
qu’à l’intensité et à la variété du soutien obtenu, il est dès lors souhaitable qu’en cas de suicide des
offres et des démarches de soutien soient offertes aux professionnels. Notamment, une attention
particulière est à apporter aux professionnels susceptibles d’être les plus touchés, à savoir ceux
ayant entretenu une relation étroite avec la personne décédée, les professionnels les plus jeunes
ou les moins expérimentés ainsi que ceux ayant été confrontés pour la première fois à un décès par
suicide.
Les offres de soutien devraient être multiples et modulables en fonction des contextes
institutionnels et des caractéristiques propres aux catégories de professionnels. L’importance du
partage d’expérience avec des collègues, des discussions d’équipes autour du décès, de l’analyse
de cas n’est plus à démontrer, pour autant que ces démarches soient entreprises dans un esprit
constructif et non pas dans un climat de blâme ou de dé−signation de bouc émissaire. Une
communication ouverte avec l’entourage de la personne décédée peut également se révéler
aidante, tout comme l’assistance aux funérailles.
Conclusion et pistes de réflexion pour la pratique
3
Il paraît important également, au niveau institutionnel, de disposer de protocoles (écrits ou du moins
formalisés) mentionnant les mesures à prendre en cas de suicide d’un usager/client et désignant
les démarches et les responsabilités respectives au sein de l’institution. Ces protocoles pourraient
aider les professionnels à gérer cet événement et à faire face aux difficultés qu’ils rencontrent suite
à un suicide. Ces protocoles seraient également susceptibles de contenir les démarches à
entreprendre afin de gérer les effets d’un suicide auprès des autres usagers/clients et de rendre
plus aisé le fonctionnement institutionnel dans une situation sinon de crise du moins délicate.
Par ailleurs, les professionnels interviewés par notre étude ont relevé le peu de formation théorique
et pratique reçue sur la problématique du suicide avéré. De ce fait, il conviendrait que celle−ci soit
introduite dans les programmes de formation de base, afin de sensibiliser et d’outiller les
professionnels à l’éventualité d’être confrontés au suicide d’un usager/client au cours de leur
carrière professionnelle. Aussi, cette formation permettrait aux professionnels d’envisager cette
expérience, non seulement sous le jour de la difficulté et de la souffrance, mais également sous
l’angle de l’apprentissage et de la croissance. |
Texte: Dolores Angela Castelli Dransart et Alida Gulfi,
resp. travailleuse sociale, professeure à la HEF−TS et psychopédagogue,
collaboratrice scientifique à la HEF−TS
Notes
1 Ont collaboré à cette étude Nadine Kaufmann Didisheim (co−requérante Département de
psychiatrie du CHUV), Alida Gulfi, Elisabeth Gutjahr et Jean−Luc Heeb (HEF−TS) ainsi que Didier
Camus (Département de psychiatrie du CHUV).
2 Les types d’institutions suivantes ont été retenus: les hôpitaux et les services ambulatoires
psychiatriques, les foyers pour personnes souffrant de troubles psychiques et/ou de difficultés
psychosociales; les institutions pour personnes souffrant d’une dépendance; les services sociaux;
les établissements médico−sociaux pour personnes âgées.
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www.avenirsocial.ch
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