Pages littéraires Iwacu Magazine n°26
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Pages littéraires Iwacu Magazine n°26
18 Littérature Éditorial Deux voix Magazine Iwacu n°26 - août 2014 Rencontre Pourquoi il faut suivre Sengazi Michaël Sur scène depuis 2010, ce comédien établi au Rwanda prêche la force de l'art et des mots. Et il y'a de quoi. L ’été bat son plein. Temps des rencontres, et de belles trouvailles. Il y'a un mois, l'Institut français du Burundi clôturait sa programmation semestrielle par un spectacle comme on les aime par ici. Du one man show avec un jeune comédien, Michael Sengazi. Issu d'une histoire familiale partagée entre le Burundi, le Rwanda et la RDC, le travail de cet artiste est au cœur même des « mariages » possibles entre les trois pays. « Mariages » tout en contrastes, avec une vocation première pour les prétoires et le droit qui finira par le théâtre, la coexistence constante entre la culture paternelle burundaise, maternelle rwandaise et l'ombre omniprésente du grandpère vivant au Congo. « Mariage » des mots aussi, dans un univers où ils servent à mieux se moquer de soi, d'eux, de nous, de poser des remises en question sur des sujets autrement tabous. Et c'est ce travail d'interrogation constante, de vigilance que nous retrouvons dans les textes d'Adams Sinarinzi, une bonne et nouvelle révélation de la littérature burundaise avec son recueil poétique « These are no prayers. » Dans ces pages littéraires, la poète Ketty Nivyabandi nous encourage vivement à la lecture de l’œuvre, « un remarquable élan de rage et d’humanisme, dans une élégance résolument masculine et une sensibilité à fleur de peau. » g 18 Magazine Iwacu n°23 - Avril 2014 Michaël Atos Sengazi, dans son « One man show » à l'Institut Français du Burundi, le 11 juillet dernier. Le comédien affirme « vivre plus du théâtre que de la comédie », même s'il est connu plus pour cette dernière. ©Hervé Cishahayo S amedi 2 août dernier, au Car Wash Gardens de Kigali. Plus de trois cents spectateurs ont répondu à la nouvelle affiche des Comedy Knights. Cette fois-ci, le groupe de comédiens rwandais accueille deux humoristes : la star kényane Eric Omondi, ainsi que Kigingi, de Bujumbura. Le rire est facile, en se servant entre la numérotation bizarroïde des rues de la capitale rwandaise, les fantaisistes des prêches évangéliques ou la mime d'un dialogue entre les présidents américains, français, allemands et rwandais … Difficile d'imaginer qu'il y a quatre ans, les Comedy Knights comptaient sur le bout des doigts ceux qui étaient prêts à parier sur l'aventure. Même celui qui est à l'origine de l’idée n'en donnait pas cher, parfois. Il s'appelle Michaël Atos Sengazi. « Dire à ses parents qu'on va faire de la comédie alors qu'on vient de boucler sa licence en droit, ce n'est pas du tout facile », admet le w w w. i w acu -b u ru n d i.org > > ab aku n zi@ iw acu -b u ru n d i.org Littérature Magazine Iwacu n°26 - août 2014 jeune homme, qui vient de souffler ses 26 ans. Il est le cinquième dans une famille de 7 enfants. Le père de Michaël est Burundais, sa mère est Rwandaise. Et elle s'appelle Marie (ce qui vaut beaucoup de blagues sur cette naissance). L’école primaire et le lycée, c'est à Bujumbura, au Saint Michaël Archange. Le jeune Atos se révèle très timide dès l’entrée de la classe, gaucher, avant de « prendre les bonnes habitudes » en devenant droitier. A la maison, Papa Atos est « un homme plein d'humour. Le fait de ne pas avoir pas connu son père l'a rendu très attentif aux détails de la vie » explique Michaël. Et surtout il y a des cassettes de l'humoriste camerounais Jean Michel Cancan dans les tiroirs de la maison paternelle, jouées parfois en boucle. Malgré une famille maternelle très riche en artistes (les chanteurs Masamba, Sentore, Yvan Muziki), aucun appel vers l'art ne retentira tout au long des humanités générales. Plutôt, Michaël est dans le club de foot du lycée. L’université arrive. « J'ai choisi le droit. Mon père vient d'Ijenda », explique le comédien en riant, les natifs de cette région montagneuse du sud du Burundi ayant la réputation d’être très susceptibles et portés aux procès. C'est au cours d'une tournée littéraire organisée par Ishyo Arts Center à l’Université Libre de Kigali, en 2010, que la connexion s’établit : « Il y avait Kossi Efoui, Hubert Hadad, et je les ai abordés d'une façon assez décontractée et directe qui a frappé Carole Karemera, la directrice du centre. » Celle-ci chargera Michaël d'animer le rendez-vous littéraire suivant. Le jeune homme s'en sort plutôt très bien, se voit offrir un rôle par Carole Karemera qui met en scène « Le Réviseur », du Russe Nicolas Gogol. C'est le début d'une passion jusquelà inconnue, et qui a failli tourner court avec la pression familiale, les parents ne comprenant pas comment un étudiant en droit pouvait se concentrer sur le théâtre. Entretemps, Michaël rencontre Jérôme, Arthur, Herve, qui vont progressivement former le groupe Comedy Knights à partir de septembre 2010 : « Si j'ai pu continuer avec le théâtre, c'est grâce à mon grand-père maternel. Il m'a dit : Allez mon petit, écoute ton cœur ! », se rappelle avec émotion l'artiste. Au doigt, il porte la bague des fiançailles laissée par l’aïeul, décédé alors que Michaël se rendait à Kinshasa pour son premier grand rendezvous, le Festival Toseka : « Il y avait 6.000 personnes dans la salle, avec Mamane de la RFI comme grandinvité. Sur les 30 minutes qu'on m'avait donné, on a ajouté 15, et 6.000 condoléances la deuxième journée alors que le public congolais était très hostile au début à la présence d'un comédien de sang rwandais », se souvient-il. Le credo de Michaël ? « Démystifier les choses. » Quitte à disséquer la 19 Michaël Atos Sengazi, dans les coulisses de l'IFB ©Hervé Cishahayo figure parentale, descendre sous la ceinture, palper avec un rire féroce les contenus identitaires, interroger les mœurs, et même le génocide, le tout sous des réparties à la Gad Elmaleh. Et c'est justement la raison qui pousse à vouloir retrouver le comédien sur scène : c'est que son parcours, tout comme ceux de ces comparses du Comedy Knights, rappelle l’imprévu du destin, quand tout semble couler « d'ordinaire ». Il y a aussi un fort goût d'aventure : « Nous avions une dizaine de spectateurs au début. Avec nos rendezvous mensuels au Rwanda, on va très facilement à 1.200 places prises », murmure Michaël, qui compte parmi ses références le regretté Robin Williams. g Roland Rugero A l'affiche du spectacle du samedi 2 août dernier, au Car Wash Gardens de Kigali, les Comedy Knights accueillent Eric Omondi du Kenya et le Burundais Kigingi ©dr w w w. i w a cu -b u ru n d i.org > > ab aku n zi@ iw acu -b u ru n Magazine d i.org Iwacu n°23 - Avril 2014 19 20 Littérature Magazine Iwacu n°26 - août 2014 Decouverte ‘These are no prayers’ : le cri du cœur d’Adams Sinarinzi Pour ses débuts littéraires, le jeune auteur signe un excellent recueil poétique, tout en colère, tout en douceur, tout en humanité. La revue de l’œuvre par Ketty Nivyabandi. “P arfois Nous mourrons dans mon pays Parfois nous vivons Souvent les deux En même temps Et de la même façon Pendant longtemps Pendant des années, et des années Et des générations.” Écrit principalement en anglais, mais dans un mélange éclectique de langues, typique du parlé de Bujumbura, These are no prayers est un exceptionnel retentissement des voix urbaines, un témoignage précieux sur une période charnière et concave du Burundi. These are no prayers, est le titre du recueil de poésie d’Adams Sinarinzi. Un titre avertissement : « Ceci ne sont pas des prières. » Ceci n’est point de la poésie non plus, ajoute l’auteur une page plus loin dans son prologue. Et pourtant… Rare est-il de trouver une collection de textes plus stridente, plus fervente que celleci, parue il y a quelques semaines à compte d’auteur. A la fois coup de gueule et sanglot, époustouflant de finesse et d’acuité, c’est le regard d’un jeune murundi qui, à travers chaque vers, interroge sa société, sa bulle d’air, son 20 Magazine Iwacu n°23 - Avril 2014 peuple, ses amis, son quartier, ses parents, vous et moi, mais avant tout, lui-même. Et c’est précisément cette vulnérabilité désarmante, ce choix de se déshabiller et se dévoiler entier, confus et désemparé dans un système qui lui offre peu de choix, qui donne à cette collection toute sa force et son souffle. Dans son dernier et plus lyrique poème, « Song of myself » une reprise du colossal poème classique de l’Américain Walt Whitman, Adams Sinarinzi s’écrie : « La douleur de mon peuple m’a intoxiqué bien sûr il n’est pas le Moi Moi-Même Et pourtant je pleure aujourd’hui, et si je pleure tout mon saoul Il est l’unique raison Tout, voilà pourquoi » (Song of Myself) Audacieux, Sinarinzi ne s’autorise aucun tabou. Parmi les multiples thèmes abordés l’on retrouve le néocolonialisme ambiant sous le masque contemporain du développement (le drôle et perspicace ‘Appel d’offre’ est à lire absolument). Mais aussi le matérialisme de jeunes professionnels de la cité, cravatés d’arrogance et d’emplois juteux. Et aucune fausse pudeur envers l’intouchable génération des anciens « nos vieux se dérobent / se cachent dans l’illusoire espoir/[…] pendant que se consume le pays/Ils sont chez w w w. i w acu -b u ru n d i.org > > ab aku n zi@ iw acu -b u ru n d i.org Magazine Iwacu n°26 - août 2014 Littérature Gérard » (Y’en a marre). Au fil de ce long regard minutieux, c’est toute une société qui est scrutée, retournée, en quelques vers aux allures désinvoltes. Un témoignage éloquent, perspicace et essentiel pour comprendre ce qui se trame dans les entrailles d’une nation profondément meurtrie, les gémissements d’un peuple qui porte sa tête lourde entre ses deux mains. Et de sa jeunesse en quête de repères. Car si Adams s’indigne des maux ‘classiques’ de sa société (pauvreté, mauvaise gouvernance, corruption) c’est son aptitude à trouver les mots pour exprimer l’inexprimable qui le distingue. Ces autres maux, plus vicieux et plus périlleux, et dont les statistiques ne parlent pas. Une peur diffuse, qui pourtant ‘règne dans le ventre de tout un peuple’. Une jeunesse qui sent se coupée de ses ailes. Une société ou rêver n’est pas un droit mais une hérésie, un combat. Un sentiment ambiant entre la frustration, la mélancolie et le désespoir que l’auteur résume parfaitement dans son texte ‘Le spleen de Buja’. Dans un style épuré, autant poignant que flegmatique, Adams Sinarinzi réussit à retranscrire l’indicible. Et il le réussit avec brio parce que l’on tâte, dans ces interrogations non pas un questionnement accusateur, mais une grande humilité, un désir profond et authentique de se comprendre. Il bouleverse parce que le lecteur se reconnaît dans ce miroir tendu vers lui, avec compassion et fraternité. C’est ce voyage dans les ‘caves’ de son peuple tout en gardant le recul essentiel du poète qui est particulièrement remarquable pour cette première collection. Une dualité possible, et qui le revendique. C’est un peu celui qui nous tend la main et nous dit allons, nous ne pouvons pas tomber si bas, venez, croyons ensemble, et surtout pratiquons notre croyance. La quête sans doute utopique mais nécessaire vers un équilibre et une harmonie, qui habite tout poète. Un cri d’alarme et de détresse, parfois déguisé en détachement (‘j’écris sans conviction, sans engagement » nous leurre t-il), mais « These are no prayers » ce sont aussi des textes d’une savoureuse tendresse, des éclats de félicité, de bonheur exquis, souvent au carrefour d’une rencontre, ou au pied d’un amour goûté, deviné, espéré... La majorité de ces textes ont été écrits entre 2012 et 2013, dans une période de profonde méditation. Lors de la sortie de son ouvrage ce 17 juillet dernier, au café-littéraire Samandari (à qui l’œuvre est d’ailleurs dédiée), Adams rappelle vite que ces poèmes ne représentent qu’une partie de ce qu’il est, un moment de son parcours, capturé, figé sur papier. Mais que son cheminement continue, souvent vers des clairières bien plus lumineuses. C’est dans tous les cas un tour de force pour ce vieux poète de 27 ans, épris de Whitman, d’Edward Said, de W.B. Yeat comme de Darwich. Une nouvelle et éloquente voix qui s’impose dans l’étroit univers littéraire burundais, et qui s’imposera certainement sur une plus grande scène également. Un remarquable élan de rage et d’humanisme, dans une élégance résolument masculine et une sensibilité à fleur de peau. Il est à lire de toute urgence. g présente tout au fil de ces quarantequatre fragments de finesse et de poésie. Adams est à la fois celui qui souffre avec son peuple et celui qui l’observe et le décrit. « Ce pays n’a plus rien pour beaucoup Sinon ce sanglot lyrique Une mélancolie qui mène vers l’abîme » Tout ceci pourrait porter à croire à une lecture sombre, prostrée de désespoir. Il n’en est rien. Car si ces points d’interrogations sont lancés vers le ciel « gris » du Burundi, ils ne laissent ni amertume ni désarroi sur leur trajectoire. Ces indignations, émouvantes d’humanisme et de sincérité, se lisent plutôt comme un appel à l'introspection, à mieux s’entrevoir, mais aussi une invitation à affronter et gérer cette vision diffuse. Car au fond, celui qui s’indigne est celui qui rêve encore, celui qui croit qu’un lendemain meilleur est encore 21 PÊLE-MÊLE > Parution de « Tram 83 » (Éditions Métailié, 206 pages, à 16 Euros), premier roman de Fiston Mwanza Mujila. Cet écrivain, originaire de Lubumbashi (RDC) et établi en Autriche venait de publier en 2013 « Le Fleuve dans le ventre » (Éditions Thanhäuser), un recueil de poésie dédié au fleuve Congo. Ce roman fait partie des neuf choisis parmi les 607 romans de la rentrée littéraire française, en compétition pour Le Prix Littéraire du journal Le Monde. > 16 septembre 2014 : dernier rendez-vous des café-philos de l’été 2014 avec comme sujet : « Les relations entre les Barundi et les Bazungu. » Ces rencontres, qui se tiennent au restaurant bar Ku Muyange (19 Avenue d’Italie, de 18h à 20h), ont pour vocation d'alimenter le débat citoyen et culturel dans une ambiance détendue. g w w w. i w a cu -b u ru n d i.org > > ab aku n zi@ iw acu -b u ru n Magazine d i.org Iwacu n°23 - Avril 2014 21