Nouvelles frontières, nouveaux migrants ?
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Nouvelles frontières, nouveaux migrants ?
DOSSIER 2. LES DILEMMES DE LA « GRANDE EUROPE » Nouvelles frontières, nouveaux migrants ? CATHERINE WIHTOL DE WENDEN* A Avec l’élargissement, le problème des flux migratoires vers l’Europe se complique de quelques inconnues : la capacité des futurs membres à mettre en place les politiques communautaires et à contrôler leurs propres frontières, l’ampleur de la circulation des personnes au sein de l’Union à 25, le risque d’une nouvelle fracture avec la partie orientale de l’Europe. G ibraltar, Brindisi, Sangatte : ces points symbolisent quelquesunes des frontières stratégiques de l’Europe, depuis que des migrants clandestins ont tenté, parfois au péril de leur vie, de les franchir pour pénétrer dans ce qu’ils croient être l’Eldorado occidental. Des réseaux transnationaux de passage et de travail, pour lesquels ces frontières, loin d’être une clôture, sont surtout une ressource, défient les politiques de contrôle des Etats. Et les médias, dans les zones de départ, alimentent les imaginaires migratoires. Depuis la chute du mur de Berlin, ce mirage ne concerne plus seulement l’ouest de l’Europe et ses régions frontières. Il s’est imposé aussi à l’est, devenu * Chercheur au CNRS (CERI). zone de transit et, bientôt, de fermeture ou de trafics accrus. Parmi les enjeux de l’Europe élargie, l’immigration figure en effet en bonne place. Elle présente de nombreuses inconnues : sur l’évolution des flux, une fois « l’acquis Schengen » mis en place par les nouveaux membres ; sur la capacité de ceuxci à mettre en œuvre des politiques d’immigration et d’asile communautaires ; enfin, sur le devenir des migrations pendulaires Est-Ouest qui ont caractérisé, pendant plus d’une décennie, les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Au cours des années 1990, l’Europe occidentale a connu d’importantes vagues migra- toires, fruits de la mondialisation des flux, de l’explosion de la demande d’asile et d’une aspiration croissante à la mobilité chez des migrants plus urbains et au profil plus diversifié (regroupement familial, femmes seules, mineurs isolés, travailleurs très qualifiés, étudiants, classes moyennes…) : sur 150 millions de migrants dans le monde, l’Union européenne en compte vingt millions, dont quinze millions de non communautaires, pour 380 millions d’habitants, au point d’être devenue l’une des plus grandes régions d’immigration du monde, devant les EtatsUnis et le Canada. Ainsi, en 2000, alors que ces deux pays accueillaient 850 000 migrants, elle a enregistré 1 400 000 entrées légales (regroupement familial, demandes d’asile, migrations aux fins d’emploi). Comparées aux flux potentiels africains mais surtout asiatiques, les migrations intra-européennes, qui bénéficient pourtant de toutes les libertés d’installation, de circulation et de travail, restent faibles (moins de 0,2 % de la population totale de l’Union). Sociétal LES PECO, ZONE DE TRANSIT Q uant aux PECO, pays d’accueil et de départ, ils représentent surtout, pour l’instant, une zone de N° 41 e 3 trimestre 2003 119 DOSSIER transit vers l’Europe de l’Ouest, tout en accueillant eux-mêmes une population venant surtout d’Ukraine (de Pologne et de Roumanie existe aussi une émigration vers les autres PECO). La grande déferlante annoncée par certains lors de la chute du rideau de fer ne s’est pas produite. Il s’est agi surtout de migrations pendulaires de voisinage (partir pour mieux rester chez soi) et de migrations ethniques : l’Allemagne constitue le premier pays d’accueil avec 1,5 million de migrants de l’Est résidents (Aussiedler), suivie par l’Autriche (380 000), l’Italie (306 000) et la Grèce (131 600).Tous les migrants originaires des pays candidats ont bénéficié, depuis les accords de Visegrad de 1991, de la suppression des visas de court séjour (moins de trois mois) pour circuler en touristes dans l’Union européenne, les derniers en date étant les Bulgares depuis le 31 décembre 2000 et les Roumains depuis le 31 décembre 2001. Les Polonais et les Roumains, dont les pays représentent avec l’Ukraine les plus grands réservoirs de main-d’œuvre pour la migration vers l’ouest, ont préfiguré cette mobilité en s’installant dans une forme de co-présence : travailleurs saisonniers dans l’agriculture, le ménage ou le bâtiment pour les Polonais à Berlin (située à seulement 80 kilomètres de la frontière polonaise), travailleurs frontaliers slovaques à Vienne (à 60 kilomètres de la frontière), vendeurs « à la valise » sur les grands marchés de Berlin ou de Vienne, paysans roumains en France et en Italie venus « faire une saison » en vendant des journaux de rue ou en offrant des services domestiques, tsiganes à la recherche des miettes de la société de consommation… Certains en ont fait leur mode d’existence, permettant à la famille restée sur place de mieux vivre ou de construire des maisons pour accueillir les touristes. Sociétal N° 41 e 3 trimestre 2003 120 LE RISQUE D’UN ACCROISSEMENT DES TRAFICS O n peut s’attendre à la fois à un flux migratoire accéléré, avant 2. LES DILEMMES DE LA « GRANDE EUROPE » l’adhésion, de la part des pays situés à l’est des PECO, et à des retours vers l’Est des migrants installés à l’Ouest, dans l’attente d’un mieuxêtre apporté par l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Les accords sur le libre accès au marché du travail dans l’Union pour les ressortissants des nouveaux pays membres prévoient un temps d’attente fixé au maximum à sept ans. routes par Moscou ou Kiev qu’empruntent les clandestins et demandeurs d’asile venus d’Asie ou du Moyen-Orient pour gagner l’Europe de l’Est, puis de l’Ouest, parfois après une escale prolongée à l’est pour trouver les ressources nécessaires à la poursuite du voyage. Beaucoup de ces échanges informels – qui parfois contribuent à dynamiser les régions orientales des PECO – sont remises en question par l’élargisseL’Europe de l’Est est devenue au ment. Si les pays de l’Union doutent cours des années 1990 un encore de la capacité espace migratoire, et sera Des paysans des futurs membres à confrontée à une nouvelle roumains mettre en œuvre l’endonne avec l’élargissement. semble des dispositifs Des migrants – depuis les viennent de Schengen et de médecins jusqu’aux prosti- repeupler des Dublin sur l’entrée et tuées – venus de plus à l’est, villages désertés l’asile, et ont signé de d’Ukraine notamment, sont longue date avec eux venus travailler en Pologne, dans le nord de des accords de réadmais aussi en Italie et au Por- l’Espagne, des mission pour se protétugal, dans l’agriculture et le Bulgares vont ger de l’immigration bâtiment, des Moldaves en clandestine, les PECO, Roumanie mais aussi en travailler en dont certains souffrent Europe de l’Ouest, des pay- Grèce, des d’un chômage endésans roumains viennent Tchèques et des mique, vont probablerepeupler des villages déserment continuer à tés dans le nord de l’Es- Slovaques en laisser leur marché du pagne, des Bulgares vont Bavière. travail se prolonger travailler en Grèce, des vers l’ouest, légalement Tchèques et des Slovaques en ou non. Pour donner des gages de Bavière. Une partie de ces flux s’efbonne conduite à l’Union eurofectue avec un visa de tourisme, ou péenne, ils multiplient les systèmes de façon irrégulière pour ceux qui de visas avec leurs voisins de l’est, viennent d’au-delà des futurs tout en sachant que cela risque de membres. Beaucoup veulent bénécréer une nouvelle ligne de fracture, ficier des derniers mois du grand comparable à celle qui existe entre espace migratoire que constituent les rives nord et sud de la Méditerencore les PECO, avant la fermeture ranée. imposée par l’Union européenne. Mais la nouvelle frontière orientale Un autre défi est celui de la construcrisque fort d’être le théâtre de tration d’une identité européenne avec fics renforcés, à la mesure de la diffiles nouveaux venus, suffisamment culté accrue du passage. En 2000, on profonde pour définir une commuestimait à près de 20 000 le nombre nauté de valeurs et d’intérêts, mais d’Ukrainiens qui traversaient quotisuffisamment large pour y inclure diennement la frontière pour comaussi ceux que l’on oublie parfois, mercer ou travailler. comme les minorités (Roms notamment) et les migrants installés dans La situation dans l’enclave de Kalices régions. Il faudra, enfin, prendre ningrad, aujourd’hui lieu de transit garde aux frustrations que pourront et d’échanges comparable aux provoquer ces migrations de l’est enclaves de Ceuta et Melilla, entre chez les migrants venus du sud, qui le Maroc et l’Espagne, est tout aussi risquent fort d’y voir une concurincertaine. Il en va de même des rence déloyale, compte tenu des