Extrait PDF - Prologue Numérique

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Extrait PDF - Prologue Numérique
Sous la direction de
ROBERSON ÉDOUARD
et FRITZ CALIXTE
LE DEVOIR
D’INSOUMISSION
Regards croisés sur
l’occupation américaine d’Haïti
(1915-1934)
Le devoir d'insoumission
Regards croisés sur
l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934)
Le devoir d'insoumission
Regards croisés sur
l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934)
Sous la direction de
Roberson Édouard
et
Fritz Calixte
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du
Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une
aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du
Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Mise en pages : In Situ
Maquette de couverture : Laurie Patry
© Les Presses de l’Université Laval 2016
Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 4e trimestre 2016
ISBN 978-2-7637-3288-6
PDF 9782763732893
Les Presses de l’Université Laval
www.pulaval.com
Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen
que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval.
Table des matières
Avant-propos................................................................................. 1
Introduction générale
Le devoir d’insoumission face au droit d’ingérence........................ 5
Roberson Édouard
PREMIÈRE PARTIE
COMPRENDRE L’OCCUPATION AMÉRICAINE D’HAÏTI :
GÉNÉALOGIE, CAUSES ET ENJEUX
Chapitre 1
L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu
de la liberté » ........................................................................... 19
Fritz Calixte
Chapitre 2
La marche d’Haïti vers une occupation américaine annoncée ? ...... 35
Franklin Midy
Chapitre 3
Les occupations américaines (Cuba, Haïti et République
dominicaine) : entre fonction de pourvoyeur de
main-d’œuvre et fonction sucrière ........................................... 73
Georges Eddy Lucien
Chapitre 4
Salut des occupants et usages des occupés. Note de lecture ........... 95
Maximilien Laroche
V
VI
Le devoir d’insoumission DEUXIÈME PARTIE
LES EFFETS DE L’OCCUPATION :
LE CHOC, LE JOUG, L’HÉRITAGE
Chapitre 5
Comment appréhender Le choc (1932), roman de Léon Laleau
(1892-1979) ? .......................................................................... 111
Frantz-Antoine Leconte
Chapitre 6
Un attelage de misère et beaucoup de fantasmes : Le Joug d’Annie Desroy ....................................................................... 145
Yves Chemla
Chapitre 7
Jacques Roumain et l’occupation américaine ................................ 163
Léon-François Hoffmann
Chapitre 8
Le nationalisme de classe chez Jacques Roumain, transition
vers le marxisme ...................................................................... 177
Jean-Jacques Cadet
TROISIÈME PARTIE
LES LIEUX SYMBOLIQUES DE LA RÉSISTANCE
Chapitre 9
Éclairage sur la situation du vodou durant l’occupation
américaine d’Haïti (1915-1934) .............................................. 197
Lewis Ampidu Clormeus
Chapitre 10
L’éducation en Haïti sous l’occupation américaine ........................ 225
Pierre Enocque Francois
Table des matières
VII
Chapitre 11
L’occupation américaine et la naissance du parler bolith en Haïti . 237
Renauld Govain
Chapitre 12
Philomé Obin : « Picturalisation » de l’histoire ou fabrication
d’une esthétique de la résistance .............................................. 267
Jean Hérald Legagneur
Conclusions générales
Le devoir d’insoumission : pour une pédagogie de la résistance...... 289
Roberson Edouard
Collaborateurs............................................................................... 317
Avant-propos
C
e livre résulte d’une réflexion, puis d’une discussion
entamée en mai 2015 à Port-au-Prince, entre des chercheurs d’horizons
disciplinaires et géographiques pluriels, dans le cadre du colloque Regards
croisés sur la première occupation américaine d’Haïti (1915-1934) organisé
par le Centre interuniversitaire d’études et de recherche sur le changement
social en Haïti (CIERCSH). Près d’une trentaine de conférenciers,
provenant essentiellement d’Haïti, de la Guadeloupe, de France, du
Canada et des États-Unis ont animé cinq jours de débat devant un
auditoire composé d’étudiants, de professeurs, de fonctionnaires,
de représentants d’associations et de journalistes, désireux de mieux
comprendre ce tournant dans l’histoire d’Haïti et de la région. Les
discussions ont entre autres porté sur la place de l’occupation américaine
de 1915 dans l’histoire haïtienne et américaine, l’oppression coloniale
et l’aliénation qui l’accompagnaient, la résistance et les nationalismes
qu’elle a engendrés, ses enjeux mémoriels, ses promesses et son héritage,
sans oublier les défis et les conditions de la décolonisation.
Si la Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH) a été son site principal,
le colloque a fait escale à l’École doctorale de l’Université d’État d’Haïti
(UEH) et à l’Université publique du Sud aux Cayes (UPSAC). À
l’invitation du Recteur de l’UPSAC et dans l’esprit de déconcentrer les
activités universitaires, un groupe de conférenciers s’est rendu dans le
sud du pays pour poursuivre les discussions.
Activité commémorative de l’année du centenaire de l’occupation
américaine d’Haïti, ce colloque fera date pour plusieurs raisons. D’abord
pour la qualité, le nombre d’interventions et la diversité des sujets qui
ont été abordés ; ensuite, pour l’édition de cet ouvrage collectif qu’il
a rendu possible afin de permettre aux lecteurs d’Haïti et du reste du
monde de poursuivre le débat approfondi par et avec l’ensemble des
auteurs de ce collectif.
1
2
Le devoir d’insoumission
Les articles sélectionnés ici ne se sont pas contentés de reconstituer
le contexte de l’occupation américaine à partir du récit des événements
ou de dénoncer avec passion l’impérialisme yankee. Avec rigueur et
pédagogie, ils abordent de manière originale des enjeux jusque-là
minimisés ou insoupçonnés : entre bien d’autres nouveaux éclairages
apportés sur cette période, ils décrivent le choc et les jougs de l’occupation,
même ceux qui sont les moins visibles, ils nuancent des diagnostics
hâtifs sur les causes et les effets de l’occupation, ils documentent des
formes de résistance dans des lieux symboliques de la société haïtienne
et laissent entrevoir les limites du devoir d’insoumission comme réponse
à l’occupation.
Même si cet ouvrage collectif découle du colloque, il ne reflète
que partiellement les discussions qui y ont eu lieu. Tantôt il les
prolonge, tantôt il s’en écarte. La ligne éditoriale est d’ailleurs le choix
des coordonnateurs du projet. Elle n’engage qu’eux. Elle repose sur
une coïncidence1 : quasiment toutes les propositions d’article reçues
ont abordé d’une manière ou d’une autre la question de la résistance.
L’examen des différentes problématisations de la résistance à l’occupant
américain nous a indiqué que le concept d’insoumission pouvait servir
de fil d’Ariane et re-lier de manière transversale toutes les contributions
sélectionnées. Nous avons suivi cette piste qui s’est révélée, au bout du
compte, gratifiante.
Grâce à ce choix éditorial, nous proposons une nouvelle lecture
de l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934. Nous orientons le
regard vers le rapport des Haïtiens à l’occupation et à l’occupant, soit un
rapport d’insoumission. Cela nous a permis d’inscrire l’étude des divers
aspects de cet événement dans le cadre plus général d’une réflexion
sur la modernité et quelques-uns de ses corollaires, en l’occurrence la
liberté, l’égalité, l’identité nationale et le droit d’ingérence. Forts d’un
dialogue engagé entre des disciplines, d’un croisement de méthodes et de
perspectives analytiques plurielles, les articles que nous avons réunis dans
cet ouvrage contribuent non seulement à améliorer notre compréhension
de cette période dans l’histoire d’Haïti et des Amériques, mais aussi à
interroger le devoir d’insoumission et ses modalités historiques comme
réponse au droit d’ingérence. En plus de faire le point sur l’état actuel
de la connaissance sur le sujet, cet ouvrage identifie quelques-unes
des questions encore inexplorées, mal comprises ou erronées, en tout
1.
C’est une coïncidence au sens où les auteurs n’ont été ni contraints ni incités à
aborder spécifiquement un aspect ou un autre de la résistance durant l’occupation
américaine.
Avant-propos
3
cas celles qui commandent déjà un effort urgent de recherche et pour
lesquelles nous ne disposons pas encore de réponse satisfaisante.
À l’instar du colloque, ce livre n’aurait pas pu se réaliser sans l’appui
en nature ou en espèces d’une série de personnes physiques ou morales.
Notre gratitude va d’abord aux conférenciers haïtiens et étrangers, à
leurs commentateurs, aux présidents de séance et aux auteurs qui ont fait
de cette initiative un franc succès. Nous sommes reconnaissants envers
tous les membres du comité scientifique (Carlo A. Célius, M
­ artineau
Nelson, Marie Ensie Paul, Maximilien Laroche, Gérald Alexis, Dimitri
Béchacq, Fritz Calixte, Roberson Edouard), qui ont gracieusement
et anonymement évalué l’acceptabilité, sur le plan scientifique, des
propositions de communication et des propositions d’article que nous
avons reçues. Sans leur contribution, ce projet n’aurait été que chimère.
Qu’il nous soit en outre permis de remercier la directrice de la
Bibliothèque nationale d’Haïti, Madame Émmelie Prophète, qui
a mis son local, son personnel et parfois même son véhicule à notre
disposition. Un merci spécial à Madame Youdeline Chérizard pour
son immense contribution dans la planification et l’organisation du
colloque. Un grand merci à nos bailleurs, l’Agence Universitaire de la
Francophonie (AUF), l’Office national d’assurance (ONA) et l’Office
d’assurance véhicules contre tiers (OAVCT), dont l’appui financier a été
inestimable.
Nous devons également une fière chandelle à nos partenaires
de l’UEH, notamment le Recteur, Jean-Vernet Henri, le doyen et le
vice-doyen aux affaires académiques de l’Institut Supérieur d’Etudes et
de Recherches en Sciences Sociales, M. Marc Désir et M. Sterlin Ulysse.
Nous sommes aussi redevables à M. Frantz Voltaire, qui a mis à notre
disposition les archives numériques et audiovisuelles de CIDIHCA.
Un grand merci également à tous nos amis et collaborateurs locaux
(Schallum Pierre, Marie Meudec, Thélot Fils-Lien, Albert PierrePaul Joseph, Olrich Exantus, Jean Edel Cétoute) qui nous ont, à un
moment ou à un autre, apporté leur aide ; aux étudiants, professeurs et
professionnels qui ont religieusement assisté aux différentes activités ; et
aux membres du personnel de la Bibliothèque nationale d’Haïti pour
leur professionnalisme et la qualité de leurs services.
Ce livre est un vibrant témoignage de la possibilité de travailler
et de réussir ensemble en Haïti. Que chacun de ses artisans y trouve le
crédit qui lui est dû !
Introduction générale
Le devoir d’insoumission
face au droit d’ingérence
Roberson Édouard
L
’actualité politique mondiale résonne comme un écho des
difficultés du vivre-ensemble à l’échelle globale, surtout à un moment
où l’espace, la grammaire et le vocabulaire dans lesquels s’expriment et
se résolvent les conflits politiques contemporains sont en mutation. La
cohabitation d’États souverains ne correspond plus aux besoins et aux
attentes de l’heure, car les principes fondateurs de l’ordre international
westphalien1 semblent révolus.
Le discours universaliste des droits humains et la promotion
généralisée de la démocratie, ont réussi à conduire l’humanité vers un
nouvel ordre juridique universel qui postule à la fois la nécessité de « faire
prévaloir le sauvetage des victimes sur la sauvegarde de la souveraineté »
et la « responsabilité de protéger » les populations du monde contre le
génocide, des crimes de guerre, le nettoyage ethnique ou d’autres crimes
contre l’humanité. Cette norme d’ingérence humanitaire, consacrée
le 16 septembre 2005, lors du sommet mondial des chefs d’État et de
gouvernement, convoque, malgré leur labilité conceptuelle et juridique,
1.
Le traité de paix de Westphalie de 1648 posa la souveraineté et l’égalité des États
comme principes fondamentaux des relations internationales. La règle de noningérence dans les affaires intérieures d’un État comme principe pacificateur des
relations internationales, fut consacrée par l’article 2 paragraphe 7 de la Charte de
l’Organisation des Nations unies (ONU) : « Aucune disposition de la présente Charte
n’autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement
de la compétence nationale d’un État ni n’oblige les Membres à soumettre des affaires
de ce genre à une procédure de règlement aux termes de la présente Charte ».
5
6
Le devoir d’insoumission
le droit2 et le devoir3 d’ingérence pour justifier des interventions
militaires au nom d’une morale des relations internationales fondée sur
des valeurs universelles telles que la démocratie, l’État de droit, le respect
de la personne humaine.
Au cours des 25 dernières années, malgré quelques graves
déconvenues sur le terrain (Bettati 2007), des interventions militaires,
parfois illégales et illégitimes, se sont déroulées dans plus d’une vingtaine
de pays souverains : au Kurdistan (1991), en Somalie (1992), au Rwanda
(1994), au Siéra Léone (1994), en Bosnie (1994), en Albanie (1997),
au Kossovo (1999), en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye
(2011), en Syrie (2015)4… Aucun continent n’y a échappé.
Le droit/devoir d’ingérence n’est pourtant récent ni au plan de sa
théorisation ni dans son application. En effet, dès le XVIIe siècle, Hugo
Grotius, dans son livre De jure belli ac Paccis évoquait déjà la possibilité
pour la société humaine d’intervenir dans le cas où un tyran commettrait
des actes abominables, ferait subir à ses sujets « un traitement que nul
n’est autorisé à faire ». Cette prérogative fut par la suite étendue au
droit de créance pour devenir la base de la diplomatie de la canonnière.
Au début du XXe siècle, plusieurs États disposant de la force militaire
appropriée se sont prévalus, à des fins coloniales ou impériales, de ce
droit avant la lettre.
La puissance montante du continent américain n’a pas échappé à
cette règle. Au début du XXe siècle, elle a eu recours à de multiples reprises
à ce droit d’ingérence : en 1900 en Chine5, en 1903 en Colombie6, en
1909 au Nicaragua, en 1914 à Veracruz au Mexique, en 1915 en Haïti...
Certains comme Hogar Nicolas disent ne pas comprendre pourquoi
2.
3.
4.
5.
6.
L’expression « droit d’ingérence » a été énoncée pour la première fois en 1979 par le
philosophe Jean-François Revel. Elle désigne la reconnaissance, en cas de violation
massive des droits de la personne, du droit d’une ou de plusieurs nations de violer la
souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par une
autorité supranationale, en l’occurrence le Conseil de sécurité des Nations unies.
La notion de devoir d’ingérence a été formulée en 1987, à l’occasion d’une conférence
de Bernard Kouchner et du professeur de droit Mario Bettati sur le thème « Droit
et morale humanitaire ». Plus contraignant, le devoir d’ingérence désigne l’obligation
morale faite à un État de fournir son assistance en cas d’urgence humanitaire. Pour une liste complète des missions de maintien de la paix de l’ONU, voir
le site officiel du Maintien de la paix des Nations unies : http ://www.un.org/en/
peacekeeping/documents/operationslist.pdf.
Elle a participé à l’intervention à Pékin de l’Alliance des huit nations, pendant la
révolte des Boxers.
Elle a alimenté la révolte qui a débouché sur la séparation de ce qui deviendra la
république de Panama en vue de la construction du Canal de Panama.
Introduction générale
7
« […] sans que nous fussions en guerre avec les États-Unis, sans que nous
eussions lésé ses intérêts ou ceux de ses ressortissants, ils intervinssent
(sic) manu militari dans nos affaires nationales » (Nicolas 1955 : 167).
Pourtant, après deux journées d’émeutes soldées par l’assassinat du
président haïtien Vilbrun Guillaume Sam le matin du 28 juillet 1915,
à 10 h 30 du matin, le navire-amiral Washington accosta et à 5 heures
de l’après-midi, 2 000 hommes de troupe, sous le commandement de
l’amiral Caperton, débarquèrent à Bizoton, banlieue sud de la Capitale
haïtienne. Sans perdre de temps, l’amiral mit la jeune République
d’Haïti sous protectorat militaire, financier et juridique (Blancpain
1999 ; Castor 1988 ; Mathon 1972 ; Gaillard 1973, 1981a, 1981b,
1987 ; Nicolas 1955). Pour reprendre les mots du député des Gonaïves,
Raymond Cabèche, cité par Dantès Bellegarde : « Au nom de l’humanité,
le Gouvernement des États-Unis […] nous a présenté, à la pointe des
baïonnettes et avec l’appui des canons de ses croiseurs, une convention
que, du haut de son impérialisme, il nous invite à ratifier. » (Bellegarde
1937 : 42).
Conformément à cette Convention, l’amiral Caperton « s’accapara
des Douanes Haïtiennes, et expulsa les fonctionnaires, nomma le
Capitaine Beach Conseiller financier, le Lieutenant Conard, Receveur
Général, puis décréta la Loi Martiale avec tous ses corollaires (Censure
de la presse, Cour prévôtale, etc.) » (Nicolas 1955 : 142). Le bilan de
ces dispositions pour la première année de l’occupation n’a été guère
reluisant : « Loi Martiale, Cours prévôtales, arrestations sans mandats
de journalistes, massacres des Cacos, corvée imposée aux paysans,
injonctions et humiliations au président et au Gouvernement, etc. »
(ibid. : 165). Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser les États-Unis
d’Amérique à envahir Haïti ?
Le déni de reconnaissance
La première occupation américaine d’Haïti (1915-1934) n’est pas
un épisode anodin de l’histoire du premier pays nègre des Amériques.
Elle est au fond l’expression d’un mouvement plus général de nonreconnaissance, voire de déni de son apport à l’histoire universelle.
L’impossible reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par les puissances
coloniales, anciennes et nouvelles, traduit d’abord la difficulté de
­l’Occident7 à sortir de la vision coloniale de l’histoire et à voir dans
7.
Car dans la vision occidentale du monde, Haïti fut et demeure dans la sphère de
l’altérité : celle de l’humanité barbare, des sociétés non civilisées ou sous-développées.
8
Le devoir d’insoumission
l’altérité autre chose qu’un retard à combler, qu’une barbarie à civiliser,
qu’un archaïsme à dépoussiérer à coup de modernité et de rationalité.
L’occupation incarne ensuite une incapacité à sortir de la dialectique
du maître et de l’esclave et à accepter que la révolution haïtienne puisse
désormais poser, mieux que celles des États-Unis en 1776 et de la
France en 1789, l’horizon vers lequel l’humanité entière devrait tendre.
Comment le pays de la destinée manifeste pouvait-il tolérer que son
voisin soit réputé avoir réussi l’acte qui a rendu irréversible la marche
de l’espèce humaine vers l’abolition de l’esclavage ? Comment une
puissance impériale pouvait-elle accepter dans son giron une remise en
question de la subjectivité conquérante du monde ? Pouvait-elle endurer
que la révolution haïtienne continue de proposer à tous les peuples une
nouvelle orientation normative ? Qu’elle continue de montrer « la sortie
de l’ère de la domination raciale, esclavagiste et coloniale [comme tâche]
à accomplir au niveau de la pensée comme au niveau de la réalité du
monde » (Hurbon 2007) ? Pour le salut de la Race blanche, les ÉtatsUnis d’Amérique devaient briser ce symbole de conquête de la liberté,
de terre d’asile, et d’émancipation politique. Ils devaient réifier ou à tout
le moins refonder la légitimité du colonialisme, de l’impérialisme et de la
suprématie blanche. Pour ce faire, ils devaient occuper symboliquement
et matériellement la République d’Haïti.
Pour justifier leur intervention, les Américains ont évoqué de
soi-disant principes humanitaires : il y avait lésion, prétendaient-ils,
des droits de la communauté internationale et de la société humaine.
Ils seraient également intervenus au nom de la Doctrine de Monroe
pour prévenir une ingérence européenne certaine8 : « it was designed to
prevent the Germans from using Haiti as a submarine basis » (Extrait
d’une Lettre du Secrétaire d’État Lansing au Sénateur McCormick, cité
par Nicolas 1955 : 139).
Résistance et insoumission
Pourquoi la Nation haïtienne ne s’est-elle pas mise debout comme
un seul homme pour faire face à l’envahisseur ? « Où furent donc blottis,
se demande Hogar Nicolas, les patriotes farouches qui avaient juré par
les mânes des ancêtres, d’ériger un rempart de leurs poitrines en vue de
8.
Selon Nicolas, « Depuis bien avant 1912, […] le Département d’État savait que
Haïti négociait un emprunt de deux millions de dollars avec l’Allemagne, contre
la garantie formelle que cette dernière aurait le contrôle de certains ports, de la
Douane, et un dépôt de charbon au Môle St. Nicolas. » (Nicolas 1955 : 139).
Introduction générale
9
sauvegarder la souveraineté nationale contre toutes forces envahissantes ? »
(Nicolas 1955 : 138). Que peut nous enseigner cette tranche d’histoire
sur Haïti, les États-Unis et la région ? Que nous apprend-elle sur les
entreprises d’ingérence américaine ? Comment y faire face ? Comment
résister à un envahisseur plus puissant que soi ?
Même si aucun groupe armé9 ne s’est opposé au débarquement
des marines américains, la majorité du peuple haïtien n’a jamais accepté
de bon cœur cette occupation : « Le refus obstiné des Haïtiens de toute
intervention étrangère dans leurs affaires intérieures ne connaissait
aucune faiblesse » (Blancpain 1999 : 30). La mémoire collective a
accordé une large place à la résistance armée qu’un groupe de paysans ont
exercée, seuls, contre les forces d’occupation : « Ces ‘‘ Cacos ’’, qu’après la
fin de l’occupation on traita en héros, durent se battre seuls, sans aucun
soutien de tous les beaux messieurs à haut-de-forme et souliers vernis qui
se disaient des patriotes unis » (ibid. : 98). L’historiographie, la littérature
et les autres sciences sociales ont consacré de belles pages à la mémoire de
Charlemagne Péralte, de Benoît Batraville et de tous les Cacos inconnus
qui ont choisi d’affronter avec bravoure, au nom d’un idéal de liberté
et de justice, une mort certaine10 (Gaillard 1973, 1981a, 1981b, 1987 ;
Blancpain 1999 ; Millet 1978 ; Castor 1988 ; Mathon 1971 ; Soukar
2015, 2012). Elles restent néanmoins fuyantes ou suggestives à propos
des autres formes de résistance.
Or, outre la révolte paysanne, les forces d’occupation ont rencontré
beaucoup de résistance auprès de certains membres des gouvernements
qui se sont succédé, du parlement, de l’élite intellectuelle, de la population
en général. Ces résistances ont pris des formes, utilisé des stratégies,
mobilisé des médias des plus divers. Le dénominateur commun de
toutes ces modalités de résistance est ce qu’on a qualifié ici de « devoir
d’insoumission ». Au droit d’ingérence des Américains, les Haïtiens ont
pour ainsi dire opposé un « devoir d’insoumission ».
L’expression « devoir d’insoumission » a été utilisée pour la première
fois en 1994 par Anne Simonin pour qualifier, en France, le combat
  9. D’après Bellegarde : « Seul un petit soldat obscur, Pierre Sully, se fit tuer, la carabine
au poing, en défendant l’accès de son poste aux ‘‘ marines ’’ de l’amiral Caperton.
Nul autre ne brigua ‘‘ l’honneur d’une si belle mort ’’. » (Bellegarde 1929, cité par
Blancpain 1999 : 59).
10. D’après François Blancpain : « Les Américains firent, à cette époque, leur première
expérience de lutte antiguérilla, utilisant, pour la première fois, des avions pour
surveiller et, à l’occasion, mitrailler les troupes au sol. Les excès de la répression
émurent certains journalistes et hommes politiques américains. » (1999 : 97).
10
Le devoir d’insoumission
moral et politique des Éditions de minuit durant la guerre d’Algérie et
sous l’occupation allemande en 1942. En dénonçant la torture, celles-ci
ont transformé une mobilisation morale en une position politique. Leur
engagement dreyfusard et résistant les a amenées à légitimer le combat
des insoumis afin de préserver l’héritage patriotique et les valeurs de la
République. Dans cette perspective, le « devoir d’insoumission » désignait
une forme d’insoumission intellectuelle, parfois dans la clandestinité, au
diktat des régimes d’exception.
Le concept de « devoir d’insoumission » présente à quelques égards,
quelques affinités avec la Déclaration d’insoumission de Fethi Benslama
(2005), notamment au plan de son refus du paradigme dominant, la
promotion qu’il fait de la conquête de la liberté par des expériences
libératrices du sujet et du citoyen et le dépassement du mythe identitaire
auquel il invite. Le « devoir d’insoumission » tel que nous l’entendons,
s’apparente, sans s’y limiter, à la quasi-totalité des mouvements modernes
de résistance11 qui ont ponctué l’histoire de l’Occident : le droit à la
révolte, le devoir de rébellion, la désobéissance civile, le mouvement des
indignés12…
Ce livre s’intéresse particulièrement à quelques-unes des formes
d’insoumission dans des lieux symboliques13 en Haïti : la langue, la
religion, l’art, l’éducation... Nous y présentons les résultats des travaux de
chercheurs d’horizons disciplinaires divers sur les questions théoriques,
épistémologiques et politiques soulevées par cet événement majeur dans
l’histoire d’Haïti et des Amériques. Nous contribuons ainsi à un dialogue
des disciplines, un croisement des méthodes et une combinatoire de
perspectives théoriques pour améliorer notre compréhension de cet
événement.
La première partie du livre qui réunit trois articles, analyse les
raisons profondes qui ont poussé les deux premiers États qui s’étaient faits
des « bancs d’essai » en Amérique des idées émancipatrices européennes
du XVIIe et du XVIIIe siècle, à se retrouver aux prises l’un contre l’autre.
Elle examine plus spécifiquement les motivations d’ordre philosophique
(malentendu de la liberté), idéologique (destinée manifeste), politique
(doctrine de Monroe) et économique (débouché pour les capitaux
improductifs et division internationale du travail) sous-jacentes à cette
11. Le terme « résistance » renvoie ici à une pluralité de mouvements d’opposition face à
une force d’occupation ou contre toute forme de répression.
12. Nous ferons plus tard la démonstration de cette parenté.
13. Ceux qui touchent à l’opération ou la logique même par laquelle tout acte, tout
objet, tout sujet se trouve saisi et investi par le social en Haïti.
Introduction générale
11
occupation. L’article de Fritz Calixte associe l’occupation américaine à
un malentendu originel inscrit dans la nature des révolutions américaine
et haïtienne. De manière ontologique, dit-il, la révolution américaine
et la révolution haïtienne se sont certes accomplies au nom de la liberté
moderne, mais couvaient un désaccord à propos des destinataires.
Si, pour les Américains, celui qu’il fallait rendre à la liberté était
d’ascendance européenne, pour les fondateurs de ce qui deviendra la
République d’Haïti, la liberté devait franchir les limites épidermiques
qu’elle connaissait jusqu’ici. Ainsi, ce tiers d’île qui se faisait en 1492 la
borne de début de la modernité, offrait en 1804 celle de sa clôture. Pour
F. Calixte, l’occupation américaine d’Haïti en 1915 est un acte de plus
dans ce qu’on peut qualifier de « malentendu de la liberté ». Pour sa part,
l’article de Franklin Midy tente de répondre, à partir de la perspective
de l’histoire longue, à deux questions fondamentales : Qu’est-ce qui a
poussé les États-Unis à occuper Haïti ? Pourquoi l’élite haïtienne n’a-telle pas pu prévenir ou combattre l’occupation américaine ? Il montre
que la raison profonde de cette occupation est double : elle est impériale
du côté américain et intra-coloniale du côté haïtien.
Georges Eddy Lucien, de son côté, à partir d’une analyse
comparée, a plutôt mis en évidence un fondement économique inédit
de l’occupation américaine d’Haïti, celui de la crise des capitaux
improductifs en Occident. Son étude révèle que l’occupation a assigné la
fonction de pourvoyeuse de main-d’œuvre bon marché à la République
d’Haïti et, par le fait même, a non seulement désorganisé l’économie
haïtienne, mais a aussi voué des générations d’hommes et de femmes,
d’abord du milieu rural, ensuite de la classe moyenne et de l’élite
intellectuelle du pays, à l’émigration régionale, puis intercontinentale.
Nous avons clôturé la première partie du livre avec une note de
lecture de Maximilien Laroche qui met en évidence l’actualité des enjeux
de l’occupation de 1915-1934. Cette recension qui réitère la question « à
quoi sert Haïti ? » rappelle également que quelle qu’en soit la provenance,
qu’elle soit exercée contre nous ou par nous (pour ne pas faire l’impasse
sur l’occupation haïtienne de la République dominicaine), l’occupation
ne peut guère faire l’économie de représailles et de répression des
insoumis. M. Laroche pose une autre question épineuse : un pays luimême dominé peut-il en dominer un autre ?
La deuxième partie du livre est consacrée à quelques-uns des
représentations et effets de l’occupation américaine en Haïti. FrantzAntoine Leconte nous livre, à partir d’une étude minutieuse d’un roman
de Léon Laleau (Le choc), une description intime de la pax americana
12
Le devoir d’insoumission
de 1915 à 1934. Son article dépeint le climat social sous l’occupation.
Il décrit une ambiance collective animée par l’éternelle division de la
société haïtienne, de l’État qui s’élève contre la Nation. Il décrit aussi
l’affrontement entre les deux branches de l’oligarchie (noire et mulâtre),
l’implacabilité de la hiérarchie des sexes, des rapports de dominance
raciale, le tout dans un contexte d’émergence des États-Unis comme
puissance mondiale mue par une destinée manifeste… Il dresse un
bilan peu reluisant de l’occupation, celui d’un effondrement historique,
moral et psychologique de l’esprit haïtien : choc culturel, crise des
valeurs, bovarysme collectif, décomposition de la famille, sans oublier
le désenchantement de la jeunesse14 sacrifiée sur l’autel du bonheur
matériel individuel et de la sécurité financière.
L’article d’Yves Chemla va dans le même sens. Il rend compte
de la représentation que se faisait de l’Occupation américaine un
contemporain de cet événement. Il y a dans ce travail la révélation d’une
complexité de jougs qui justifie sa publication. C’est d’abord, dans un
sens unique, le joug de l’altérité, celui du regard de l’autre, inquisiteur,
accusateur, fantasmatique. Ensuite, c’est la conjugaison dialectique de
deux jougs, celui de la misère des humbles et celui des fantasmes des
nantis et de la classe moyenne. Enfin, c’est le recours paradoxal à un
troisième joug de l’altérité (le joug français) pour résister et se sauver du
joug américain.
Les deux autres articles de cette section insistent non seulement sur
la réaction de repli identitaire et nationaliste15 provoquée par l’occupation
au sein de l’élite intellectuelle haïtienne, mais aussi sur une critique des
rapports sociaux internes de domination et d’exploitation. Léon François
Hoffmann rappelle que c’est durant l’occupation américaine que se
sont développés le patriotisme, la conscience raciale et l’engagement de
Jacques Roumain pour la liberté et la dignité des « maudits de la terre ».
À partir de l’itinéraire biographique de Roumain, il décrit l’accueil
réservé, durant l’occupation américaine, à la critique sociale et politique
de la classe dominante haïtienne et à la presse nationaliste engagée dans
la lutte de libération nationale. Il souligne en particulier les critiques
de Roumain contre les collaborateurs actifs, l’élite opportuniste et le
clergé français négrophobe pour leur soumission à l’envahisseur, au
racisme et à la politique d’oppression des masses. Il met enfin en relief
14. Elle qui croyait aux promesses de modernité et de démocratie de l’Amérique
conquérante.
15. En guise de réaction face au choc et contre les jougs internes et externes, l’élite
haïtienne a engendré l’indigénisme et le nationalisme.
Introduction générale
13
un étonnement significatif de Roumain devant la capacité paradoxale de
la société américaine à mêler la lumière et l’ombre, la démocratie et le
Ku-Klux-Klan, la liberté et le lynchage, la clairvoyance intellectuelle et
le préjugé de couleur.
Pour sa part, Jean-Jacques Cadet répond à la question de savoir
s’il y a un nationalisme chez Jacques Roumain, et si oui, quel en est le
contenu. En retraçant l’évolution de la pensée politique de cette icône
de la génération de la honte, il montre que Roumain est d’abord passé
du patriotisme à un nationalisme classique avant de s’en éloigner pour
introduire la question de classe comme étape préparatoire à sa transition
vers le marxisme. Son indignation citoyenne ne l’a pas conduit
uniquement à une lutte contre l’occupant, elle a nourri également une
véritable critique des rapports de classe et de l’exploitation des paysans
haïtiens, véritable prolétariat.
La troisième partie du livre ressemble à des études de cas. Elle
regroupe des articles qui, chacun, décrivent une forme de lutte contre les
projets de l’occupant au sein d’un espace symbolique en Haïti. D’abord,
l’article de Renauld Govain décrit comment l’occupation a contribué
à la naissance d’un nouveau parler clandestin en Haïti, le bolith. Il en
examine le mode, l’époque et le lieu d’émergence, étudie son aire de
pratique, la manière dont ses locuteurs s’y identifient et se le représentent.
Il montre que cette expression du génie créateur d’un groupe d’Haïtiens
insoumis animés d’un esprit patriotique, est en fait un acte de survie et
un instrument de sédition.
L’article de Lewis Ampidu Clorméus aborde la question des
rapports entre l’État et les religions durant l’occupation américaine
d’Haïti (1915-1934). À l’aide d’un plan progressif, l’auteur rapporte
d’abord l’attitude de l’État haïtien, de l’Église catholique romaine et de
la presse américaine à l’égard du vodou avant l’occupation de 1915 ;
puis décrit, dans un second temps, l’évolution de cette attitude à l’égard
du vodou pendant l’occupation pour mettre en évidence les variations
du côté américain et la permanence de la posture officielle, du côté du
clergé catholique et de l’État haïtien. Lewis A. Clorméus invite à retenir
deux moments importants dans l’évolution de l’attitude des occupants
vis-à-vis du vodou haïtien (la fermeture raciste et l’ouverture exotique),
tandis que du côté de l’État haïtien, la posture officielle demeure la
répression du vodou comme pratique superstitieuse.
L’article de Pierre Énocque François décrit une autre forme de
résistance symbolique, celle des Haïtiens (gouvernement, élèves, société
14
Le devoir d’insoumission
civile) contre la réforme de l’occupant dans le domaine de l’éducation. Il
décrit le processus qui a conduit à l’échec de l’action de l’occupant pour
prendre le contrôle complet du système éducatif haïtien et le transformer
en un système qui priorise l’enseignement technique et professionnel et
qui, par le fait même, aggrave les inégalités scolaires dans le pays en
superposant à celles qui existent déjà une nouvelle couche de distinction :
celle qui sépare les fermes écoles en milieu rural de l’école classique en
milieu urbain.
Enfin, l’article de Jean-Hérald Legagneur se donne pour objet
« la fabrication d’une esthétique de la résistance ». Cette analyse de
quelques-unes des œuvres du peintre haïtien Philomé Obin met en
évidence un véritable travail de « picturalisation » de l’histoire collective
de la réussite et de l’échec du peuple haïtien. Les œuvres d’Obin étudiées
par Legagneur incarnent pour l’ensemble des Haïtiens deux sortes de
résistance : une interne, la résistance à soi-même, à ses élites traditionnelles
(intellectuelles, politiques, économiques) et leurs mauvaises pratiques ;
l’autre externe, la résistance à l’Autre, oppresseur, ancien maître,
colon d’hier et d’aujourd’hui. En immortalisant le souvenir de toute
une tradition de lutte révolutionnaire, ces œuvres, prétend Legagneur,
expriment ou inspirent à ceux et celles qui y sont exposés un même
sentiment d’indignation et de révolte devant l’injustice, l’oppression et
l’ingérence.
La conclusion revient sur la question de départ : Que faire face
à un envahisseur plus puissant que soi ? Elle répond que le « devoir
d’insoumission » est certainement une condition nécessaire pour
s’approcher des aspirations d’une population exploitée parce qu’occupée,
mais guère suffisante pour les combler.
Pourquoi un autre livre sur l’occupation américaine ?
Cette tranche d’histoire soulève un nombre considérable
d’interrogations récurrentes pour lesquelles jusqu’à présent on ne parvient
pas à formuler des réponses satisfaisantes. Loin de vouloir la présenter
comme « la fin des baïonnettes » (Mathon), ou comme « une déroute
de l’intelligence » (Gaillard), l’examen de l’occupation de 1915 donne à
voir un cercle vicieux (contreproductif ) de domination, d’exploitation,
de dépendance et d’insoumission dans lequel les États-Unis d’Amérique
et Haïti semblent engagés depuis plus d’un siècle et duquel – comme
dans la dialectique du maître et de l’esclave (Hegel) – aucun des deux
n’arrive à s’affranchir.
Introduction générale
15
Un siècle après le double échec des idéaux de liberté, les leçons
ne semblent pas avoir été tirées de part et d’autre. Ce manquement a
conduit, dans le cas d’Haïti, à revivre à deux reprises, en 1994 puis en
2004, l’infamie de la tutelle. Dans le cas des États-Unis, l’expérience
haïtienne n’a pas freiné leurs ardeurs dans la poursuite et l’extension de
la doctrine de Monroe.
Pour finir, l’ouvrage jette un nouvel éclairage sur l’héritage
de l’occupation américaine. L’intention ici est non pas de dresser
un bilan de ses réalisations à la lumière de ses promesses en matière
de modernisation économique, de construction d’infrastructures, de
démocratie et de stabilité politique, mais d’interroger l’impact de l’idéal
que l’occupant a fait miroiter en 1915 et qui continue encore de séduire
aujourd’hui, pour justifier l’assujettissement à la finance internationale
ou tout simplement le néocolonialisme. L’idée est aussi de sonder les
faits et du même coup d’ouvrir un débat sur les promesses et les limites
de l’insoumission comme réponse à l’ingérence d’un occupant.
Même s’il ne s’agit pas d’un livre d’histoire, ce livre revisite les
manières dont cet événement est entré et a été conservé et renouvelé
dans la mémoire collective. Il montre comment, à l’instar de la peinture,
la littérature, les contes et chansons populaires peuvent servir de
témoignages, d’instruments de lutte ou d’insoumission. Il témoigne de
la nécessité de continuer à examiner avec soin la mémoire des actes de
cruauté commis par les Américains, celle des acteurs de la résistance, tout
comme celle de l’expérience intra-coloniale. En somme, c’est à un effort
urgent de réflexion critique que ce livre invite, autour de l’actualité des
soubassements de l’occupation américaine de 1915, et des problèmes et
enjeux qu’elle soulève.
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16
Le devoir d’insoumission
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PREMIÈRE PARTIE
Comprendre
l’occupation américaine d’Haïti :
généalogie, causes et enjeux
Chapitre 1
L’occupation américaine : dénouement
d’un « malentendu de la liberté »
Fritz Calixte
Résumé
Cet article associe l’occupation américaine à un malentendu originel
inscrit dans la nature des révolutions modernernes : anglaise,
américaine, française et haïtienne. De manière ontologique, la
révolution américaine et la révolution haïtienne se sont certes
accomplies au nom de la liberté moderne, mais couvaient un
désaccord profond à propos de ses destinataires. Si, pour les
Américains, celui qu’il fallait rendre à la liberté était d’ascendance
européenne, pour les fondateurs de ce qui deviendra la République
d’Haïti, la liberté devait franchir les limites épidermiques qu’elle
connaissait jusqu’ici. Ainsi, ce tiers d’île qui se faisait en 1492 la
borne de début de la modernité, offrait en 1804 celle de sa clôture.
L’occupation américaine d’Haïti en 1915 est un acte de plus dans ce
qu’on peut qualifier de « malentendu de la liberté ».
Mots-clés : révolution, modernité, liberté, égalité, occupation
américaine.
Introduction
S
i la modernité politique est caractérisée par la volonté de
limiter l’absolutisme et de garantir la liberté individuelle, pour un grand
nombre d’historiens de la philosophie cependant ce sont les révolutions
anglaise, américaine et française qui ont joué le rôle de « bancs d’essais, où
ce qui avait pu être conçu par l’école du droit naturel ou par les théoriciens
du contractualisme s’est trouvé soumis à l’épreuve de la pratique »
(Renaut 1999 : 21). Ces révolutions ont fourni à la pensée philosophique
moderne la matière pour une réflexion qui allait lui permettre dans
certains cas de renouveler ou de modifier les problématiques qu’elle avait
19
20
Le devoir d’insoumission
f­ormulées. Toutefois, pour distinguer les deux dernières révolutions,
Philippe Raynaud voit dans la révolution américaine « une grandeur, et
même une poésie propre, qui relève de la beauté, là où la Révolution
française serait plutôt de l’ordre du sublime » (Raynaud 2009 : 164).
Cette comparaison qui place la beauté dans la réalisation de l’idéal de la
modernité du côté de la révolution américaine et le sublime du côté de
la révolution française n’est pas sans rappeler la différence qu’Emmanuel
Kant établit entre les deux notions. En effet, le philosophe allemand
définit la beauté comme ce qui plaît universellement sans concept, qui
consomme avec harmonie et bonheur sans écart ni dépassement. Le
sublime pourtant ne suscite pas nécessairement l’attrait. Il évoque au
contraire l’effroi jusqu’à la démesure. Kant (1985 [1790]), en parlant
de la révolution française, remarque qu’elle provoque une « émotion
sublime » tant elle entendait rompre avec le passé et créer, pour reprendre
la formule d’Hannah Arendt, de « toute pièce un nouvel ordre social »
où la liberté et l’égalité seront les seules valeurs pour définir un homme.
Peut-on néanmoins véritablement considérer la révolution française
comme « sublime » dans le sens kantien du mot, tenant compte du cadre
anthropologique limité auquel les concepts de liberté et d’égalité qu’elle
met en œuvre s’appliquent ? Ne pourrait-on pas retrouver une ultime
révolution, tout aussi moderne, qui renverrait la révolution française du
côté de la beauté et prendrait, elle-même, la place du sublime ?
La révolution haïtienne de 1804 semble correspondre à ce
schéma. Elle n’est pas, dans le contexte colonialiste et esclavagiste
du XVIIIe siècle, seulement grande, elle est grande au-delà de toute
comparaison. Des hommes pensés comme serviles ont pu se départir de
cette représentation pour s’instituer en des êtres libres et égaux de tout
autre homme. C’est un acte qui, dans l’esprit du concept « sublime »,
fait violence à l’imagination qui tente de le saisir. En ce sens, il force
l’admiration et le respect
de
l’intelligence
qui
échoue à le représenter tant
il dépasse l’imagination.
C’est en ce sens que sa
réalisation octroie aux
concepts fondamentaux
de la modernité leur
effective universalité.
Ainsi, la révolution
haïtienne entretient une
1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté »
21
relation bijective avec la modernité, au sens où l’entend Hegel : « ce qui
est rationnel devient effectif et ce qui est effectif devient rationnel » (2003
[1820] : 104). Car avec Haïti, les droits de l’homme comme « rationnels »
deviennent « effectifs ». Régis Debray ne dit pas le contraire. Il remarque
que La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen fut pensée à Paris
mais accomplie à Saint-Domingue, où « les droits de l’homme blanc
devinrent, presque à [son] insu, universels » (Debray 2004 : 8).
La révolution haïtienne a également des liens avec les trois autres
révolutions modernes : anglaise, américaine et française. Dans ce quatuor
de révolutions modernes, réalisées au nom de la liberté, l’haïtienne se
retrouve dans la même orbite géographique que l’américaine. Elles sont les
deux premières révolutions réussies du Nouveau monde. Entre les deux,
il y a, en plus, de la proximité philosophique mais aussi des singularités
qu’il serait intéressant d’examiner pour voir si elles n’alimentent pas des
malentendus dans les rapports qui se sont développés entre les deux
États.
Le hiatus des indépendances de la modernité
La modernité, nous dit Jürgen Habermas (1981), « est un projet
inachevé ». Toutefois, la révolution de Saint-Domingue l’a rapprochée
de l’idéal. Pour la première fois, une expérience donnait son fait aux
idées des Lumières et remplissait les concepts de liberté et d’égalité, tels
que thématisés par les Modernes, de pratiques, exclues jusque-là, et
qui contribuaient à étendre un peu plus les notions. Ainsi, après avoir
été en 1492 sa borne de début, cette île d’Haïti se faisait celle de la
clôture de la modernité. Elle s’est faite le lieu à partir duquel les concepts
fondamentaux de la période pouvaient être repris par tous les hommes.
Or, c’est à partir de la notion d’« homme » qu’un malentendu a surgi
entre la modernité et Saint-Domingue d’une part et entre la révolution
américaine et la révolution haïtienne d’autre part. Pour les Américains,
celui qu’il fallait rendre à la liberté était d’ascendance européenne. Tandis
que pour les fondateurs de ce qui deviendrait la République d’Haïti
la liberté devait franchir les limites épidermiques qu’elle connaissait
jusqu’ici. Par conséquent, la notion d’homme comprenait pour eux aussi
bien l’ancien maître que l’ancien esclave. Ce qui n’allait pas sans poser
problème à la société américaine naissante qui n’entendait pas considérer
les Noirs comme des hommes et ainsi leur appliquer le concept de liberté,
encore moins celui de l’égalité. De manière ontologique, la révolution
américaine et la révolution haïtienne se sont certes accomplies au nom
22
Le devoir d’insoumission
de la liberté moderne, mais couvaient entre elles un hiatus du fait que
la notion d’homme que définissait l’une était différente de celle de
l’autre. Ce hiatus n’a cessé d’animer la relation entre les deux territoires,
même après qu’ils soient devenus deux Etats indépendants. L’occupation
américaine d’Haïti en 1915 semble être inscrite dans la suite de ce hiatus
et un acte de plus dans ce qu’on peut qualifier de « malentendu de la
liberté ». Avant d’analyser ce « malentendu de la liberté » pour lui-même,
repérons ses présupposés dans la révolution de Saint-Domingue ainsi
que les points de convergence et de rupture entre le projet dominguois
et l’Indépendance américaine pour enfin voir comment l’occupation
américaine d’Haïti peut se présenter comme étant un acte de plus dans
le prolongement du « malentendu de la liberté ».
Les malentendus de la liberté
La liberté n’est pas à un malentendu près. Les Grecs connaissaient
le mot liberté et en avaient une expérience différente de celle des
Modernes. Entre Athéniens et Modernes, il existe ce qu’on peut
qualifier d’un premier malentendu de la liberté. Chez les premiers, la
notion de liberté est indissociable de la citoyenneté. On est libre parce
que citoyen. Comme le souligne Benjamin Constant, « chez les anciens,
l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques,
est esclave dans tous ses rapports privés » (Constant 1997 : 595). Il
pouvait questionner les gouvernants, décider en tout et délibérer sur
tout. Cependant, en tant que particulier, il était « circonscrit dans tous
ses mouvements1 » et n’avait aucun droit. Il pouvait être à tout moment
réduit. Aucun espace privé ne lui était reconnu. Il se levait selon la loi
collective et se couchait avec cette même loi. Cette notion de liberté que
Benjamin Constant ou Isaiah Berlin appelle la liberté des Anciens est
devenue incompatible avec l’idée de la modernité. C’est la distinction
fondamentale entre les deux époques. Ici, on est libre parce que d’abord
homme. Il existe certes une part de liberté citoyenne, mais elle partage
la vie de l’individu. A côté de la sphère publique, une sphère privée s’est
aménagée où l’individu peut s’autodéterminer et faire usage de sa raison
sur la seule base que tous les hommes sont égaux. L’individu, chez les
Modernes, nous dit Benjamin Constant, est « indépendant dans la vie
privée2 ». Il n’est « même pas dans les Etats les plus libres, souverain qu’en
1.
2.
Ibidem.
Ibidem.
1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté »
23
apparence3 ». Cette dissonance conceptuelle entre Anciens et Modernes
n’est pas d’un grand enjeu philosophique si ce n’est qu’elle représente
deux formes de pratiques de la liberté et qui peuvent hors de leur contexte
encore donner lieu à des pratiques. Ramenée sur le plan chronologique,
cette dissonance peut conduire à une division inconciliable. Car, comme
l’analyse Luc Ferry, du point de vue hégélien « les Anciens ne sont pas
encore pleinement des hommes (ils ne le sont ‘‘qu’en soi ’’ et non ‘‘ pour
soi ’’) » (Ferry 2007 : 47). Au sein même de la thématisation moderne de
la liberté, d’autres formes de malentendu sont plus préoccupantes. Celle
de la promesse moderne de la liberté individuelle et subjective à tout
homme en est une. Car la notion d’« homme » définie par les Modernes
comprenait des restrictions.
Révolutions comparées en Amérique
La périodisation est l’un des grands problèmes de la recherche
historique. À quel moment un événement a-t-il véritablement commencé
ou s’est-il terminé ? L’occupation américaine d’Haïti de 1915, par
exemple, échappe-t-elle à cette interrogation ? Est-elle limitée aux dixneuf années de présence militaire américaine sur le sol haïtien ou est-elle
en acte dans des faits qui l’ont longtemps précédée ? Tout se serait-il joué
uniquement le 28 juillet 1915, ou bien des décennies auparavant, voire
à la naissance des deux États ?
Ces questions ont un lien avec ce qui serait commun entre
les révolutions américaine et haïtienne. Issues de deux révolutions
anticoloniales, elles aspirent à réaliser la liberté. Les deux sociétés sont
sorties du même moule colonialiste et esclavagiste. La première était sous
domination anglaise et la deuxième sous la tutelle française. Ces deux
nations européennes étaient à la fois rivales et puissances économiques,
militaires et maritimes du monde. À elles seules, elles détenaient les deux
ensembles coloniaux les plus prospères de l’époque : les futurs ÉtatsUnis d’Amérique et la future République d’Haïti. À cause du système de
l’exclusif qui régissait aux XVIIe et XVIIIe siècles le régime commercial
entre les métropoles et leurs colonies conformément au principe
colonial « tout par et pour la métropole », les colons ont eu le sentiment
d’être la cheville ouvrière de la richesse produite dans la colonie sans en
profiter pleinement. Selon Moreau de Saint-Méry, Saint-Domingue en
1797 fournit les deux tiers du budget annuel de la France. L’auteur de
la Description topographique, physique, civile, politique et historique de la
3.
Ibidem.
24
Le devoir d’insoumission
partie française de l’isle de Saint-Domingue affirme que la partie « française
de l’île de Saint-Domingue est, de toutes les possessions de la France dans
le Nouveau-Monde, la plus importante par les richesses qu’elle procure
à sa métropole et par l’influence qu’elle a sur son agriculture et sur son
commerce » (Saint-Méry 1958 [1797] : 25). L’année de l’indépendance
américaine, relève Gérard Pierre-Charles, la colonie de Saint-Domingue
produit « plus de richesses que toute l’Amérique espagnole pour
l’Espagne » (Pierre-Charles 1972 : 21). Claude Moïse et Michel Hector
notent qu’en 1789, la balance commerciale de la colonie dominguoise
couvrait le « tiers du commerce extérieur français, équivalant même à
celui des États-Unis » (Hector et Moïse 1962 : 92). Les exportations au
départ de l’île totalisaient environ « 75 millions de dollars. À la même
époque, la production de sucre atteignait 70 000 tonnes, celle du café,
35 000 tonnes. La population de l’époque compte 400 000 esclaves, 28
000 affranchis et 40 000 colons » (Labelle 1987 : 43).
Philippe Steiner et Caroline Bastide (2015) démontrent dans
Calcul et moral : coûts de l’esclavage et valeur de l’émancipation comment les
colonies étaient une machine de production, mais, en dernière instance,
seules les métropoles tiraient le plus grand profit de cette industrie.
C’est dans un contexte similaire qu’en 1776, les colons anglais ont
réussi à détacher les colonies britanniques d’Amérique de la couronne
et proclamaient l’Indépendance des États-Unis. Dans le fond, toutefois,
rien n’avait changé socialement pour tous les habitants du nouvel Etat.
La pyramide raciale restait sur ses bases esclavagistes, les métis occupaient
les lignes intermédiaires, mi-bête-mi-homme, et au sommet trônaient les
Blancs. Edmond Burke, grand philosophe des trois premières révolutions
modernes résume la situation en qualifiant la révolution américaine de
simple transposition des droits anglais sur le sol des États-Unis. Ainsi, ces
derniers n’ont fait que restituer le droit des Anglais dans les ex-colonies.
Or, si, en Angleterre, le débat pour l’abolition de l’esclavage est bien
entamé durant tout le XVIIIe siècle, le consensus qui s’est dégagé à la fin
du siècle était pour l’abolition de l’esclavage. Toutefois, si « des intérêts
contraires rendaient impossible l’abolition totale, alors il faudrait la
réglementer, et ce, immédiatement » (Burke 1816 : 343). Ce schéma est
caractéristique d’autres révoltes et révolutions dans le Nouveau Monde.
En substance, les colons de Saint-Domingue entendaient
reprendre le même processus que celui emprunté par les Américains :
rompre avec le « par et pour la métropole ». Ils voulaient accéder à
l’autonomie, voire même parvenir à une indépendance sans changer
l’organisation sociale et économique de la colonie. À Saint Marc, lieu où
1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté »
25
la contestation a vraiment commencé, l’Assemblée coloniale réclamait
plus d’autonomie et la possibilité de commercer avec le plus offrant. Le
point de basculement de la marche annoncée vers une autonomisation de
la colonie par rapport à la métropole passe par la présence subreptice des
esclaves et de leurs revendications sur la scène. En s’immisçant dans ce
plan, les Affranchis sont les premiers à ouvrir une brèche en demandant
leur part dans la réorganisation de la colonie, en demandant l’égalité
civile et politique avec les Blancs. Néanmoins, le véritable tournant
révolutionnaire sera pris avec l’addition des revendications des esclaves
qui voulaient purement et simplement en finir avec l’esclavage. Ainsi,
ils seront le facteur qui a fait dérailler le train du projet de la rupture
coloniale mais dans la continuité esclavagiste des colons et qui a abouti
à l’indépendance de la colonie de Saint-Domingue.
Martinique, Guadeloupe, Marie-Galante et le malaise
de la liberté
Yves Benot fait remarquer que dans la décennie 1790, toute la
Caraïbe est en ébullition par des révoltes serviles. Dans « presque
toutes les colonies européennes de la zone des Caraïbes, la période
révolutionnaire a été marquée par des insurrections d’esclaves » (Benot
2005 : 210), constate-t-il. Celles-ci s’influencent mutuellement entre
territoires sous même domination. Yves Benot fait remarquer qu’il
serait « injuste de ne pas accorder aux révolutions qui ont échoué autant
d’attention4 » qu’à celles qui ont triomphé. Ces révoltes, fort souvent,
s’opèrent sur fond de rivalité entre la France et l’Angleterre. Or, durant la
dernière décennie du XVIIIe siècle, la France, sous les coups de boutoir
des esclaves de Saint-Domingue, abolit l’esclavage5. Cette situation ne
sera pas sans conséquence dans les colonies françaises de Martinique et
de Guadeloupe. Les colons martiniquais échappent à l’application du
décret de l’affranchissement général en changeant de tutelle. Les colons
français de la Martinique se placent sous la protection de la couronne
britannique autour de 1793. La Guadeloupe quant à elle, avec beaucoup
de difficultés, comme Saint-Domingue, reste française et applique le
décret du 4 avril 1792 de l’abolition de l’esclavage. Pourtant, dans cet
4.
5.
Ibidem.
L’esclavage fut d’abord aboli à Saint-Domingue le 29 août 1793, puis dans les autres
colonies françaises le 4 février 1794. Rétabli en 1802, il faudra attendre le 27 avril
1848 pour qu’un décret abolisse définitivement l’esclavage sur tous les territoires
français.
26
Le devoir d’insoumission
archipel des côtes sous-le-vent, un épisode peut aider à éclairer toute la
problématique de la liberté des Modernes quant à son élargissement aux
Noirs.
Entre 1792 et 1794, la petite île de Marie-Galante, dépendance de
la Guadeloupe, proclame son indépendance. En tout point, la formule
ressemble à ce que les colons de Saint-Domingue voulaient réaliser.
Cette indépendance restait une forme d’autonomie au sein de la nouvelle
République proclamée en France. Dans les faits, Marie-Galante devenait
une sorte de territoire associé à la France. L’épisode dure deux années.
Durant cette période, les colons de Marie-Galante reprennent l’expérience
américaine. Ils ont certes fait évoluer les liens avec la métropole mais,
dans le fond, ils ont conservé l’organisation sociale esclavagiste. Le cas
est d’autant plus particulier qu’au même moment, l’esclavage est aboli
dans la colonie de Guadeloupe par décision de l’Assemblée constituante.
Du côté des États-Unis, l’expérience américaine a ceci de singulier
que la fondation des États-Unis n’était précédée d’aucune abolition
de l’esclavage. Dans le cas de l’indépendance de Marie-Galante, elle
intervient en pleine période de la première abolition de l’esclavage.
Or, les colons de Marie-Galante, républicains par ailleurs, entendent
maintenir l’esclavage tout en rompant avec le système de l’exclusif.
Dans le cas de Marie-Galante comme dans celui des États-Unis,
les deux exemples illustrent la difficulté à l’époque de rendre compatibles
révolution, indépendance et liberté pour les Nègres. Le malentendu sied
à ce niveau et au cœur de la modernité. Pour l’époque, en théorie ou
en pratique, le Noir ne peut jouir pleinement de tous les attributs de
la liberté. Il ne peut en aucun cas se gouverner par lui-même. Ainsi,
en Europe ou dans le Nouveau Monde, la liberté des Lumières rimait
parfaitement avec l’esclavage et la domination des Noirs. Car dans
l’épistémè de la période, l’esclave était un bien meuble tel qu’indiqué
dans le Code noir.
S’il fallait un autre fait pour justifier la difficulté d’étendre les
valeurs des Lumières aux esclaves dans le Nouveau Monde, le décret du
8 mars 1790 de l’Assemblée constituante octroyant les droits politiques
aux hommes libres le fournit incontestablement. Ce décret, adopté
quelques mois après la révolution française et deux ans avant celui de
l’affranchissement général, parle de « droits politiques pour les hommes
libres ». Les Marie-galantais ont étonnamment fait le choix de suivre son
esprit. Partout ailleurs, ce décret donnait lieu à un débat sur le sens du
mot « homme » ; à Saint-Domingue ou en Guadeloupe, pour certains,
le mot « homme » ne renvoyait nullement aux métis, encore moins aux
1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté »
27
Noirs, libres ou pas. Autrement, il se serait agi d’« hommes de couleur »
ou de « Noirs libres ». Si Marie-Galante a fait exception en appliquant le
décret, paradoxalement, elle n’est pas allée jusqu’au bout de sa démarche
et n’a pas aboli l’esclavage au moment de son indépendance. Au contraire,
elle va jusqu’à limiter les conditions d’affranchissement des esclaves. Il a
fallu attendre une dizaine d’années plus tard pour voir un mouvement
d’indépendance proclamer la liberté générale.
La révolution haïtienne et la modernité
Les historiens de la philosophie ne considèrent pas la révolution
haïtienne parmi les révolutions modernes. Or, elle se situe dans
l’orbite temporelle de la modernité en même temps qu’elle est portée
par les valeurs de la période. Pourtant, les commentateurs hésitent à
relever dans cette révolution des pratiques qui peuvent contribuer à
infléchir ou renouveler certaines problématiques de la pensée politique
moderne. Dans sa perspective moderne, la révolution haïtienne pose
plusieurs questions, d’abord sur sa contribution à la période, mais aussi
sur l’acception de la liberté qu’elle met en œuvre et qui peut aider à
comprendre la modernité non pas comme elle se dit dans le concept,
mais comme elle se réalise dans sa confrontation avec le réel.
Cet aspect est essentiel pour comprendre le lien entre la révolution
haïtienne et la modernité. Toutefois, il ne dispense pas d’explorer
une seconde piste, pour ne pas dire une autre source de la révolution
haïtienne. Celle-ci porte sur les voies et moyens qui ont permis à une
société esclavagiste et aux plus exclus de ses membres d’accomplir une
révolution de la liberté et de l’égalité non seulement pour eux-mêmes,
mais pour l’humanité entière. Les Noirs de Saint-Domingue ont posé
un acte sans précédent dans l’histoire. Cette geste des anciens esclaves de
Saint-Domingue entraîne dans son sillage une autre interrogation tout
aussi fondamentale, à savoir : est-ce que, dans l’obscurité de la société
fondée sur l’asservissement et la privation de liberté, les esclaves étaient
totalement dépourvus de toute idée ou pratique de droit subjectif ou
encore d’aspiration à la liberté individuelle ? Par ce biais, il y aurait un
singulier message dont la révolution haïtienne serait l’ultime véhicule :
l’homme partout, dans les fers ou pas, aspire à vivre selon une certaine
conception intime de la liberté.
Ainsi, ici ou ailleurs, la courbe du rationnel serait-elle
irrésistiblement appelée à agir sur celle de l’effectif jusqu’à se confondre
avec elle ? Dès lors, le message universel de la révolution haïtienne ne
28
Le devoir d’insoumission
serait-il pas : la liberté individuelle est inaliénable et finit toujours par
transformer l’ordre social qui veut la réduire ? Cette seconde source peut
sembler s’opposer frontalement à la thèse des historiens qui posent la
révolution haïtienne comme fille de la révolution française. Cependant,
les deux explications, celle du lien indéfectible qu’entretiennent les trois
révolutions dites modernes avec la révolution haïtienne et celle d’une
idée de liberté qui serait en germe dans la colonie, ne s’excluent pas.
Si l’idée de la liberté privée a guidé, sans conteste, les esclaves révoltés
de Saint-Domingue depuis les premières années du XVIIe siècle, c’est à
la croisée des chemins des thématiques modernes et de leurs effets en
Europe et aux États-Unis qu’ils ont pu trouver les voies et moyens pour
transformer leurs aspirations en réalité.
Pour Philippe Raynaud (2009), les Trois révolutions sont, chacune
à sa manière, des révolutions de la liberté. En ce qui concerne la
révolution anglaise de 1688, sa spécificité relèverait d’une contingence
liée à l’évolution de la société qui se considère toujours libre. Dans ce
cadre-là, la révolution anglaise entend restaurer une liberté qui serait
inscrite dans l’organisation sociale contre des entraves conjoncturelles.
Le philosophe Burke est celui qui apporte l’une des thématisations
contemporaines les plus achevées de ce retour à la liberté en soulignant
que là où la révolution française problématise les droits de l’Homme,
la révolution de 1688 réaffirme l’aspiration des Anglais à vivre libres.
La nuance est de taille. Elle expose la différence fondamentale entre ces
deux révolutions européennes de la liberté en montrant dans un cas un
droit dont il faut retrouver et étendre peut-être la jouissance et dans un
autre une invention qu’il faut étendre à l’humanité tout entière.
La révolution américaine quant à elle, tient sa singularité dans le
fait que des colons, après une guerre avec l’ancienne métropole, ont créé
une république selon le principe de l’égalité, comme le montre Alexis
de Tocqueville (1985). Toutefois, cette égalité telle qu’elle est mise en
œuvre n’est pas absolue et ne transcrit nullement un principe universel.
L’argument le plus éclatant de cette restriction est celui qui justifie les
inégalités soi disant naturelles. Ainsi, l’égalité posée par la révolution
américaine est à comprendre comme une égale condition entre les
anciens sujets de la couronne britannique excluant de facto du concept
d’« Homme » aussi bien les Indiens que les Noirs. Le changement dans
la révolution américaine, comme le comprend Philippe Raynaud, tient
plus à l’esthétique qu’à une rupture radicale. En ce sens, la révolution
américaine s’inscrit dans la lignée de la révolution anglaise avec laquelle
elle n’a qu’une différence de degré.
1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté »
29
Dans l’esprit de Philippe Raynaud (2009), la révolution française est
celle qui est allée le plus loin dans la réalisation de la modernité politique.
Car elle ne vise pas seulement l’égalité, mais postule l’institution de la
liberté. C’est le sens profond de la Déclaration universelle des droits de
l’Homme et du Citoyen de 1789 qui reprend et proclame un « idéal moral
de l’humanité ». Le fait exceptionnel dans cette révolution française est
qu’elle pose cet idéal comme pouvant être le seul fondement de l’ordre
politique moderne. Françoise Mélonio (1985), dans la très belle préface
qu’elle consacre à L’ancien régime et la révolution de Tocqueville, saisit
très bien cette dimension dans la révolution française quand elle note
que celle-ci avait la vocation d’« annoncer l’universel ».
La révolution haïtienne est la grande absente du livre de Philippe
Raynaud (2009). Plusieurs raisons peuvent expliquer ce traitement :
l’aspect inclassable de cette révolution, le système politique qui en a
découlé, l’imparfaite égalité qui s’est installée par la suite dans le système
politique et qui place le pays dans une situation de révolte permanente.
Telles sont autant de justifications qui peuvent dissuader les philosophes
d’ouvrir le dossier de la révolution haïtienne pour étudier ses apports à
la modernité.
Même si le livre Les trois révolutions de la liberté demeure une œuvre
majeure sur la modernité, son silence sur la révolution haïtienne laisse un
goût d’inachèvement. Le projet de l’auteur d’étudier les transformations
de la philosophie politique moderne au fur et à mesure que les principes
qu’elle développe sont repris dans des expériences pratiques, comporte
une faille significative. Car, en étudiant la révolution haïtienne, Philippe
Raynaud aurait remarqué que les concepts de liberté et d’égalité,
constitutifs de la modernité, étaient également repris par des esclaves dans
les Caraïbes, ce qui, dans les faits, allait les rendre un peu plus universels.
C’est cette exigence d’universalité qui a poussé le Guadeloupéen Louis
Delgrès (1801) à se demander pourquoi les descendants africains dans
les colonies de la Caraïbe devraient déplorer leur « éloignement du
foyer d’où partent les conceptions sublimes » que les Lumières ont « si
souvent fait admirer ». Le véritable enjeu de cette question est d’exiger
une universalité qui dépasse les particularités ethnocentriques ou
anthropologiques. Ainsi, Delgrès étend les concepts modernes à tout
homme et inscrit par-là le combat pour la liberté et l’égalité dans le
« droit naturel » qui commande la « résistance à l’oppression », car il s’agit
d’une cause pour la réalisation de « la justice et de l’humanité ».
30
Le devoir d’insoumission
En se réalisant au nom de la liberté et de l’égalité, la révolution
haïtienne a engagé un dialogue avec la philosophie politique moderne –
dialogue d’autant plus fécond qu’elle ouvre la perspective de l’humanité
à des hommes qui jusque-là en étaient tenus éloignés. C’est au nom
des principes fondamentaux de la modernité que les esclaves de SaintDomingue se sont révoltés et qu’ils se sont affranchis de l’absolutisme
esclavagiste qui tentait de les priver de leurs droits individuels les plus
élémentaires. Régis Debray (2003) qui a saisi le lien entre La Déclaration
universelle des droits de l’Homme et du Citoyen et la révolution haïtienne
écrit dans son rapport sur les relations franco-haïtiennes : « les esclaves
insurgés de 1791 ont [pourtant] donné son faire au dire de 1789. […] la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen fut initiée à Paris mais
accomplie à Saint-Domingue, où les droits de l’homme blanc devinrent,
presque à [son] insu, universels » (Debray 2004 : 8). Cette phrase de
Debray a la particularité de replacer la révolution haïtienne dans son
contexte d’étape décisive où la formule consacrée par La Déclaration
universelle des droits de l’Homme et du Citoyen, « les hommes naissent et
demeurent libres et égaux en droit », peut être effectivement précédée,
sans aucune restriction, du quantificateur universel « tous ». Les Lumières
ont fourni l’idée, mais ce sont les esclaves qui en ont fait véritablement
une praxis pour tenter d’atteindre l’universel annoncé et proclamé.
Deux actes d’indépendance : deux idées de la liberté
De l’avis de plus d’un, la Déclaration d’indépendance des ÉtatsUnis est un écrit qui peut être versé dans la réflexion des Lumières.
Son auteur, Thomas Jefferson (1783), l’a rédigée en tenant compte des
travaux de Locke et d’autres philosophes européens. L’originalité de ce
texte qui tente de concilier la théorie avec la pratique est qu’il envisageait
de suppléer à la faiblesse de la première. Jefferson avait émis dans sa
proposition l’idée d’abolir l’esclavage. Cependant, lors des travaux pour
l’adoption du texte final, cette idée n’a pas été reprise au motif que
l’abolition de l’esclavage allait rendre la constitution même des ÉtatsUnis impossible. Ainsi, l’idée même de Noirs en liberté faisait peser un
risque jusque sur l’existence du nouvel Etat.
Si cette remarque a pu être débattue lors de la convention
pour décider de la constitution, en amont, elle représente un accord
tacite entre les acteurs qui se battent pour parvenir à l’indépendance
américaine. En effet, contrairement à Saint-Domingue où les colons
qui combattaient pour l’autonomie de la colonie ont armé et associé