Extrait PDF - Prologue Numérique
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Sous la direction de ROBERSON ÉDOUARD et FRITZ CALIXTE LE DEVOIR D’INSOUMISSION Regards croisés sur l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) Le devoir d'insoumission Regards croisés sur l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) Le devoir d'insoumission Regards croisés sur l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) Sous la direction de Roberson Édouard et Fritz Calixte Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Mise en pages : In Situ Maquette de couverture : Laurie Patry © Les Presses de l’Université Laval 2016 Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal 4e trimestre 2016 ISBN 978-2-7637-3288-6 PDF 9782763732893 Les Presses de l’Université Laval www.pulaval.com Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Université Laval. Table des matières Avant-propos................................................................................. 1 Introduction générale Le devoir d’insoumission face au droit d’ingérence........................ 5 Roberson Édouard PREMIÈRE PARTIE COMPRENDRE L’OCCUPATION AMÉRICAINE D’HAÏTI : GÉNÉALOGIE, CAUSES ET ENJEUX Chapitre 1 L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » ........................................................................... 19 Fritz Calixte Chapitre 2 La marche d’Haïti vers une occupation américaine annoncée ? ...... 35 Franklin Midy Chapitre 3 Les occupations américaines (Cuba, Haïti et République dominicaine) : entre fonction de pourvoyeur de main-d’œuvre et fonction sucrière ........................................... 73 Georges Eddy Lucien Chapitre 4 Salut des occupants et usages des occupés. Note de lecture ........... 95 Maximilien Laroche V VI Le devoir d’insoumission DEUXIÈME PARTIE LES EFFETS DE L’OCCUPATION : LE CHOC, LE JOUG, L’HÉRITAGE Chapitre 5 Comment appréhender Le choc (1932), roman de Léon Laleau (1892-1979) ? .......................................................................... 111 Frantz-Antoine Leconte Chapitre 6 Un attelage de misère et beaucoup de fantasmes : Le Joug d’Annie Desroy ....................................................................... 145 Yves Chemla Chapitre 7 Jacques Roumain et l’occupation américaine ................................ 163 Léon-François Hoffmann Chapitre 8 Le nationalisme de classe chez Jacques Roumain, transition vers le marxisme ...................................................................... 177 Jean-Jacques Cadet TROISIÈME PARTIE LES LIEUX SYMBOLIQUES DE LA RÉSISTANCE Chapitre 9 Éclairage sur la situation du vodou durant l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) .............................................. 197 Lewis Ampidu Clormeus Chapitre 10 L’éducation en Haïti sous l’occupation américaine ........................ 225 Pierre Enocque Francois Table des matières VII Chapitre 11 L’occupation américaine et la naissance du parler bolith en Haïti . 237 Renauld Govain Chapitre 12 Philomé Obin : « Picturalisation » de l’histoire ou fabrication d’une esthétique de la résistance .............................................. 267 Jean Hérald Legagneur Conclusions générales Le devoir d’insoumission : pour une pédagogie de la résistance...... 289 Roberson Edouard Collaborateurs............................................................................... 317 Avant-propos C e livre résulte d’une réflexion, puis d’une discussion entamée en mai 2015 à Port-au-Prince, entre des chercheurs d’horizons disciplinaires et géographiques pluriels, dans le cadre du colloque Regards croisés sur la première occupation américaine d’Haïti (1915-1934) organisé par le Centre interuniversitaire d’études et de recherche sur le changement social en Haïti (CIERCSH). Près d’une trentaine de conférenciers, provenant essentiellement d’Haïti, de la Guadeloupe, de France, du Canada et des États-Unis ont animé cinq jours de débat devant un auditoire composé d’étudiants, de professeurs, de fonctionnaires, de représentants d’associations et de journalistes, désireux de mieux comprendre ce tournant dans l’histoire d’Haïti et de la région. Les discussions ont entre autres porté sur la place de l’occupation américaine de 1915 dans l’histoire haïtienne et américaine, l’oppression coloniale et l’aliénation qui l’accompagnaient, la résistance et les nationalismes qu’elle a engendrés, ses enjeux mémoriels, ses promesses et son héritage, sans oublier les défis et les conditions de la décolonisation. Si la Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH) a été son site principal, le colloque a fait escale à l’École doctorale de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et à l’Université publique du Sud aux Cayes (UPSAC). À l’invitation du Recteur de l’UPSAC et dans l’esprit de déconcentrer les activités universitaires, un groupe de conférenciers s’est rendu dans le sud du pays pour poursuivre les discussions. Activité commémorative de l’année du centenaire de l’occupation américaine d’Haïti, ce colloque fera date pour plusieurs raisons. D’abord pour la qualité, le nombre d’interventions et la diversité des sujets qui ont été abordés ; ensuite, pour l’édition de cet ouvrage collectif qu’il a rendu possible afin de permettre aux lecteurs d’Haïti et du reste du monde de poursuivre le débat approfondi par et avec l’ensemble des auteurs de ce collectif. 1 2 Le devoir d’insoumission Les articles sélectionnés ici ne se sont pas contentés de reconstituer le contexte de l’occupation américaine à partir du récit des événements ou de dénoncer avec passion l’impérialisme yankee. Avec rigueur et pédagogie, ils abordent de manière originale des enjeux jusque-là minimisés ou insoupçonnés : entre bien d’autres nouveaux éclairages apportés sur cette période, ils décrivent le choc et les jougs de l’occupation, même ceux qui sont les moins visibles, ils nuancent des diagnostics hâtifs sur les causes et les effets de l’occupation, ils documentent des formes de résistance dans des lieux symboliques de la société haïtienne et laissent entrevoir les limites du devoir d’insoumission comme réponse à l’occupation. Même si cet ouvrage collectif découle du colloque, il ne reflète que partiellement les discussions qui y ont eu lieu. Tantôt il les prolonge, tantôt il s’en écarte. La ligne éditoriale est d’ailleurs le choix des coordonnateurs du projet. Elle n’engage qu’eux. Elle repose sur une coïncidence1 : quasiment toutes les propositions d’article reçues ont abordé d’une manière ou d’une autre la question de la résistance. L’examen des différentes problématisations de la résistance à l’occupant américain nous a indiqué que le concept d’insoumission pouvait servir de fil d’Ariane et re-lier de manière transversale toutes les contributions sélectionnées. Nous avons suivi cette piste qui s’est révélée, au bout du compte, gratifiante. Grâce à ce choix éditorial, nous proposons une nouvelle lecture de l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934. Nous orientons le regard vers le rapport des Haïtiens à l’occupation et à l’occupant, soit un rapport d’insoumission. Cela nous a permis d’inscrire l’étude des divers aspects de cet événement dans le cadre plus général d’une réflexion sur la modernité et quelques-uns de ses corollaires, en l’occurrence la liberté, l’égalité, l’identité nationale et le droit d’ingérence. Forts d’un dialogue engagé entre des disciplines, d’un croisement de méthodes et de perspectives analytiques plurielles, les articles que nous avons réunis dans cet ouvrage contribuent non seulement à améliorer notre compréhension de cette période dans l’histoire d’Haïti et des Amériques, mais aussi à interroger le devoir d’insoumission et ses modalités historiques comme réponse au droit d’ingérence. En plus de faire le point sur l’état actuel de la connaissance sur le sujet, cet ouvrage identifie quelques-unes des questions encore inexplorées, mal comprises ou erronées, en tout 1. C’est une coïncidence au sens où les auteurs n’ont été ni contraints ni incités à aborder spécifiquement un aspect ou un autre de la résistance durant l’occupation américaine. Avant-propos 3 cas celles qui commandent déjà un effort urgent de recherche et pour lesquelles nous ne disposons pas encore de réponse satisfaisante. À l’instar du colloque, ce livre n’aurait pas pu se réaliser sans l’appui en nature ou en espèces d’une série de personnes physiques ou morales. Notre gratitude va d’abord aux conférenciers haïtiens et étrangers, à leurs commentateurs, aux présidents de séance et aux auteurs qui ont fait de cette initiative un franc succès. Nous sommes reconnaissants envers tous les membres du comité scientifique (Carlo A. Célius, M artineau Nelson, Marie Ensie Paul, Maximilien Laroche, Gérald Alexis, Dimitri Béchacq, Fritz Calixte, Roberson Edouard), qui ont gracieusement et anonymement évalué l’acceptabilité, sur le plan scientifique, des propositions de communication et des propositions d’article que nous avons reçues. Sans leur contribution, ce projet n’aurait été que chimère. Qu’il nous soit en outre permis de remercier la directrice de la Bibliothèque nationale d’Haïti, Madame Émmelie Prophète, qui a mis son local, son personnel et parfois même son véhicule à notre disposition. Un merci spécial à Madame Youdeline Chérizard pour son immense contribution dans la planification et l’organisation du colloque. Un grand merci à nos bailleurs, l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), l’Office national d’assurance (ONA) et l’Office d’assurance véhicules contre tiers (OAVCT), dont l’appui financier a été inestimable. Nous devons également une fière chandelle à nos partenaires de l’UEH, notamment le Recteur, Jean-Vernet Henri, le doyen et le vice-doyen aux affaires académiques de l’Institut Supérieur d’Etudes et de Recherches en Sciences Sociales, M. Marc Désir et M. Sterlin Ulysse. Nous sommes aussi redevables à M. Frantz Voltaire, qui a mis à notre disposition les archives numériques et audiovisuelles de CIDIHCA. Un grand merci également à tous nos amis et collaborateurs locaux (Schallum Pierre, Marie Meudec, Thélot Fils-Lien, Albert PierrePaul Joseph, Olrich Exantus, Jean Edel Cétoute) qui nous ont, à un moment ou à un autre, apporté leur aide ; aux étudiants, professeurs et professionnels qui ont religieusement assisté aux différentes activités ; et aux membres du personnel de la Bibliothèque nationale d’Haïti pour leur professionnalisme et la qualité de leurs services. Ce livre est un vibrant témoignage de la possibilité de travailler et de réussir ensemble en Haïti. Que chacun de ses artisans y trouve le crédit qui lui est dû ! Introduction générale Le devoir d’insoumission face au droit d’ingérence Roberson Édouard L ’actualité politique mondiale résonne comme un écho des difficultés du vivre-ensemble à l’échelle globale, surtout à un moment où l’espace, la grammaire et le vocabulaire dans lesquels s’expriment et se résolvent les conflits politiques contemporains sont en mutation. La cohabitation d’États souverains ne correspond plus aux besoins et aux attentes de l’heure, car les principes fondateurs de l’ordre international westphalien1 semblent révolus. Le discours universaliste des droits humains et la promotion généralisée de la démocratie, ont réussi à conduire l’humanité vers un nouvel ordre juridique universel qui postule à la fois la nécessité de « faire prévaloir le sauvetage des victimes sur la sauvegarde de la souveraineté » et la « responsabilité de protéger » les populations du monde contre le génocide, des crimes de guerre, le nettoyage ethnique ou d’autres crimes contre l’humanité. Cette norme d’ingérence humanitaire, consacrée le 16 septembre 2005, lors du sommet mondial des chefs d’État et de gouvernement, convoque, malgré leur labilité conceptuelle et juridique, 1. Le traité de paix de Westphalie de 1648 posa la souveraineté et l’égalité des États comme principes fondamentaux des relations internationales. La règle de noningérence dans les affaires intérieures d’un État comme principe pacificateur des relations internationales, fut consacrée par l’article 2 paragraphe 7 de la Charte de l’Organisation des Nations unies (ONU) : « Aucune disposition de la présente Charte n’autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État ni n’oblige les Membres à soumettre des affaires de ce genre à une procédure de règlement aux termes de la présente Charte ». 5 6 Le devoir d’insoumission le droit2 et le devoir3 d’ingérence pour justifier des interventions militaires au nom d’une morale des relations internationales fondée sur des valeurs universelles telles que la démocratie, l’État de droit, le respect de la personne humaine. Au cours des 25 dernières années, malgré quelques graves déconvenues sur le terrain (Bettati 2007), des interventions militaires, parfois illégales et illégitimes, se sont déroulées dans plus d’une vingtaine de pays souverains : au Kurdistan (1991), en Somalie (1992), au Rwanda (1994), au Siéra Léone (1994), en Bosnie (1994), en Albanie (1997), au Kossovo (1999), en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye (2011), en Syrie (2015)4… Aucun continent n’y a échappé. Le droit/devoir d’ingérence n’est pourtant récent ni au plan de sa théorisation ni dans son application. En effet, dès le XVIIe siècle, Hugo Grotius, dans son livre De jure belli ac Paccis évoquait déjà la possibilité pour la société humaine d’intervenir dans le cas où un tyran commettrait des actes abominables, ferait subir à ses sujets « un traitement que nul n’est autorisé à faire ». Cette prérogative fut par la suite étendue au droit de créance pour devenir la base de la diplomatie de la canonnière. Au début du XXe siècle, plusieurs États disposant de la force militaire appropriée se sont prévalus, à des fins coloniales ou impériales, de ce droit avant la lettre. La puissance montante du continent américain n’a pas échappé à cette règle. Au début du XXe siècle, elle a eu recours à de multiples reprises à ce droit d’ingérence : en 1900 en Chine5, en 1903 en Colombie6, en 1909 au Nicaragua, en 1914 à Veracruz au Mexique, en 1915 en Haïti... Certains comme Hogar Nicolas disent ne pas comprendre pourquoi 2. 3. 4. 5. 6. L’expression « droit d’ingérence » a été énoncée pour la première fois en 1979 par le philosophe Jean-François Revel. Elle désigne la reconnaissance, en cas de violation massive des droits de la personne, du droit d’une ou de plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par une autorité supranationale, en l’occurrence le Conseil de sécurité des Nations unies. La notion de devoir d’ingérence a été formulée en 1987, à l’occasion d’une conférence de Bernard Kouchner et du professeur de droit Mario Bettati sur le thème « Droit et morale humanitaire ». Plus contraignant, le devoir d’ingérence désigne l’obligation morale faite à un État de fournir son assistance en cas d’urgence humanitaire. Pour une liste complète des missions de maintien de la paix de l’ONU, voir le site officiel du Maintien de la paix des Nations unies : http ://www.un.org/en/ peacekeeping/documents/operationslist.pdf. Elle a participé à l’intervention à Pékin de l’Alliance des huit nations, pendant la révolte des Boxers. Elle a alimenté la révolte qui a débouché sur la séparation de ce qui deviendra la république de Panama en vue de la construction du Canal de Panama. Introduction générale 7 « […] sans que nous fussions en guerre avec les États-Unis, sans que nous eussions lésé ses intérêts ou ceux de ses ressortissants, ils intervinssent (sic) manu militari dans nos affaires nationales » (Nicolas 1955 : 167). Pourtant, après deux journées d’émeutes soldées par l’assassinat du président haïtien Vilbrun Guillaume Sam le matin du 28 juillet 1915, à 10 h 30 du matin, le navire-amiral Washington accosta et à 5 heures de l’après-midi, 2 000 hommes de troupe, sous le commandement de l’amiral Caperton, débarquèrent à Bizoton, banlieue sud de la Capitale haïtienne. Sans perdre de temps, l’amiral mit la jeune République d’Haïti sous protectorat militaire, financier et juridique (Blancpain 1999 ; Castor 1988 ; Mathon 1972 ; Gaillard 1973, 1981a, 1981b, 1987 ; Nicolas 1955). Pour reprendre les mots du député des Gonaïves, Raymond Cabèche, cité par Dantès Bellegarde : « Au nom de l’humanité, le Gouvernement des États-Unis […] nous a présenté, à la pointe des baïonnettes et avec l’appui des canons de ses croiseurs, une convention que, du haut de son impérialisme, il nous invite à ratifier. » (Bellegarde 1937 : 42). Conformément à cette Convention, l’amiral Caperton « s’accapara des Douanes Haïtiennes, et expulsa les fonctionnaires, nomma le Capitaine Beach Conseiller financier, le Lieutenant Conard, Receveur Général, puis décréta la Loi Martiale avec tous ses corollaires (Censure de la presse, Cour prévôtale, etc.) » (Nicolas 1955 : 142). Le bilan de ces dispositions pour la première année de l’occupation n’a été guère reluisant : « Loi Martiale, Cours prévôtales, arrestations sans mandats de journalistes, massacres des Cacos, corvée imposée aux paysans, injonctions et humiliations au président et au Gouvernement, etc. » (ibid. : 165). Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser les États-Unis d’Amérique à envahir Haïti ? Le déni de reconnaissance La première occupation américaine d’Haïti (1915-1934) n’est pas un épisode anodin de l’histoire du premier pays nègre des Amériques. Elle est au fond l’expression d’un mouvement plus général de nonreconnaissance, voire de déni de son apport à l’histoire universelle. L’impossible reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par les puissances coloniales, anciennes et nouvelles, traduit d’abord la difficulté de l’Occident7 à sortir de la vision coloniale de l’histoire et à voir dans 7. Car dans la vision occidentale du monde, Haïti fut et demeure dans la sphère de l’altérité : celle de l’humanité barbare, des sociétés non civilisées ou sous-développées. 8 Le devoir d’insoumission l’altérité autre chose qu’un retard à combler, qu’une barbarie à civiliser, qu’un archaïsme à dépoussiérer à coup de modernité et de rationalité. L’occupation incarne ensuite une incapacité à sortir de la dialectique du maître et de l’esclave et à accepter que la révolution haïtienne puisse désormais poser, mieux que celles des États-Unis en 1776 et de la France en 1789, l’horizon vers lequel l’humanité entière devrait tendre. Comment le pays de la destinée manifeste pouvait-il tolérer que son voisin soit réputé avoir réussi l’acte qui a rendu irréversible la marche de l’espèce humaine vers l’abolition de l’esclavage ? Comment une puissance impériale pouvait-elle accepter dans son giron une remise en question de la subjectivité conquérante du monde ? Pouvait-elle endurer que la révolution haïtienne continue de proposer à tous les peuples une nouvelle orientation normative ? Qu’elle continue de montrer « la sortie de l’ère de la domination raciale, esclavagiste et coloniale [comme tâche] à accomplir au niveau de la pensée comme au niveau de la réalité du monde » (Hurbon 2007) ? Pour le salut de la Race blanche, les ÉtatsUnis d’Amérique devaient briser ce symbole de conquête de la liberté, de terre d’asile, et d’émancipation politique. Ils devaient réifier ou à tout le moins refonder la légitimité du colonialisme, de l’impérialisme et de la suprématie blanche. Pour ce faire, ils devaient occuper symboliquement et matériellement la République d’Haïti. Pour justifier leur intervention, les Américains ont évoqué de soi-disant principes humanitaires : il y avait lésion, prétendaient-ils, des droits de la communauté internationale et de la société humaine. Ils seraient également intervenus au nom de la Doctrine de Monroe pour prévenir une ingérence européenne certaine8 : « it was designed to prevent the Germans from using Haiti as a submarine basis » (Extrait d’une Lettre du Secrétaire d’État Lansing au Sénateur McCormick, cité par Nicolas 1955 : 139). Résistance et insoumission Pourquoi la Nation haïtienne ne s’est-elle pas mise debout comme un seul homme pour faire face à l’envahisseur ? « Où furent donc blottis, se demande Hogar Nicolas, les patriotes farouches qui avaient juré par les mânes des ancêtres, d’ériger un rempart de leurs poitrines en vue de 8. Selon Nicolas, « Depuis bien avant 1912, […] le Département d’État savait que Haïti négociait un emprunt de deux millions de dollars avec l’Allemagne, contre la garantie formelle que cette dernière aurait le contrôle de certains ports, de la Douane, et un dépôt de charbon au Môle St. Nicolas. » (Nicolas 1955 : 139). Introduction générale 9 sauvegarder la souveraineté nationale contre toutes forces envahissantes ? » (Nicolas 1955 : 138). Que peut nous enseigner cette tranche d’histoire sur Haïti, les États-Unis et la région ? Que nous apprend-elle sur les entreprises d’ingérence américaine ? Comment y faire face ? Comment résister à un envahisseur plus puissant que soi ? Même si aucun groupe armé9 ne s’est opposé au débarquement des marines américains, la majorité du peuple haïtien n’a jamais accepté de bon cœur cette occupation : « Le refus obstiné des Haïtiens de toute intervention étrangère dans leurs affaires intérieures ne connaissait aucune faiblesse » (Blancpain 1999 : 30). La mémoire collective a accordé une large place à la résistance armée qu’un groupe de paysans ont exercée, seuls, contre les forces d’occupation : « Ces ‘‘ Cacos ’’, qu’après la fin de l’occupation on traita en héros, durent se battre seuls, sans aucun soutien de tous les beaux messieurs à haut-de-forme et souliers vernis qui se disaient des patriotes unis » (ibid. : 98). L’historiographie, la littérature et les autres sciences sociales ont consacré de belles pages à la mémoire de Charlemagne Péralte, de Benoît Batraville et de tous les Cacos inconnus qui ont choisi d’affronter avec bravoure, au nom d’un idéal de liberté et de justice, une mort certaine10 (Gaillard 1973, 1981a, 1981b, 1987 ; Blancpain 1999 ; Millet 1978 ; Castor 1988 ; Mathon 1971 ; Soukar 2015, 2012). Elles restent néanmoins fuyantes ou suggestives à propos des autres formes de résistance. Or, outre la révolte paysanne, les forces d’occupation ont rencontré beaucoup de résistance auprès de certains membres des gouvernements qui se sont succédé, du parlement, de l’élite intellectuelle, de la population en général. Ces résistances ont pris des formes, utilisé des stratégies, mobilisé des médias des plus divers. Le dénominateur commun de toutes ces modalités de résistance est ce qu’on a qualifié ici de « devoir d’insoumission ». Au droit d’ingérence des Américains, les Haïtiens ont pour ainsi dire opposé un « devoir d’insoumission ». L’expression « devoir d’insoumission » a été utilisée pour la première fois en 1994 par Anne Simonin pour qualifier, en France, le combat 9. D’après Bellegarde : « Seul un petit soldat obscur, Pierre Sully, se fit tuer, la carabine au poing, en défendant l’accès de son poste aux ‘‘ marines ’’ de l’amiral Caperton. Nul autre ne brigua ‘‘ l’honneur d’une si belle mort ’’. » (Bellegarde 1929, cité par Blancpain 1999 : 59). 10. D’après François Blancpain : « Les Américains firent, à cette époque, leur première expérience de lutte antiguérilla, utilisant, pour la première fois, des avions pour surveiller et, à l’occasion, mitrailler les troupes au sol. Les excès de la répression émurent certains journalistes et hommes politiques américains. » (1999 : 97). 10 Le devoir d’insoumission moral et politique des Éditions de minuit durant la guerre d’Algérie et sous l’occupation allemande en 1942. En dénonçant la torture, celles-ci ont transformé une mobilisation morale en une position politique. Leur engagement dreyfusard et résistant les a amenées à légitimer le combat des insoumis afin de préserver l’héritage patriotique et les valeurs de la République. Dans cette perspective, le « devoir d’insoumission » désignait une forme d’insoumission intellectuelle, parfois dans la clandestinité, au diktat des régimes d’exception. Le concept de « devoir d’insoumission » présente à quelques égards, quelques affinités avec la Déclaration d’insoumission de Fethi Benslama (2005), notamment au plan de son refus du paradigme dominant, la promotion qu’il fait de la conquête de la liberté par des expériences libératrices du sujet et du citoyen et le dépassement du mythe identitaire auquel il invite. Le « devoir d’insoumission » tel que nous l’entendons, s’apparente, sans s’y limiter, à la quasi-totalité des mouvements modernes de résistance11 qui ont ponctué l’histoire de l’Occident : le droit à la révolte, le devoir de rébellion, la désobéissance civile, le mouvement des indignés12… Ce livre s’intéresse particulièrement à quelques-unes des formes d’insoumission dans des lieux symboliques13 en Haïti : la langue, la religion, l’art, l’éducation... Nous y présentons les résultats des travaux de chercheurs d’horizons disciplinaires divers sur les questions théoriques, épistémologiques et politiques soulevées par cet événement majeur dans l’histoire d’Haïti et des Amériques. Nous contribuons ainsi à un dialogue des disciplines, un croisement des méthodes et une combinatoire de perspectives théoriques pour améliorer notre compréhension de cet événement. La première partie du livre qui réunit trois articles, analyse les raisons profondes qui ont poussé les deux premiers États qui s’étaient faits des « bancs d’essai » en Amérique des idées émancipatrices européennes du XVIIe et du XVIIIe siècle, à se retrouver aux prises l’un contre l’autre. Elle examine plus spécifiquement les motivations d’ordre philosophique (malentendu de la liberté), idéologique (destinée manifeste), politique (doctrine de Monroe) et économique (débouché pour les capitaux improductifs et division internationale du travail) sous-jacentes à cette 11. Le terme « résistance » renvoie ici à une pluralité de mouvements d’opposition face à une force d’occupation ou contre toute forme de répression. 12. Nous ferons plus tard la démonstration de cette parenté. 13. Ceux qui touchent à l’opération ou la logique même par laquelle tout acte, tout objet, tout sujet se trouve saisi et investi par le social en Haïti. Introduction générale 11 occupation. L’article de Fritz Calixte associe l’occupation américaine à un malentendu originel inscrit dans la nature des révolutions américaine et haïtienne. De manière ontologique, dit-il, la révolution américaine et la révolution haïtienne se sont certes accomplies au nom de la liberté moderne, mais couvaient un désaccord à propos des destinataires. Si, pour les Américains, celui qu’il fallait rendre à la liberté était d’ascendance européenne, pour les fondateurs de ce qui deviendra la République d’Haïti, la liberté devait franchir les limites épidermiques qu’elle connaissait jusqu’ici. Ainsi, ce tiers d’île qui se faisait en 1492 la borne de début de la modernité, offrait en 1804 celle de sa clôture. Pour F. Calixte, l’occupation américaine d’Haïti en 1915 est un acte de plus dans ce qu’on peut qualifier de « malentendu de la liberté ». Pour sa part, l’article de Franklin Midy tente de répondre, à partir de la perspective de l’histoire longue, à deux questions fondamentales : Qu’est-ce qui a poussé les États-Unis à occuper Haïti ? Pourquoi l’élite haïtienne n’a-telle pas pu prévenir ou combattre l’occupation américaine ? Il montre que la raison profonde de cette occupation est double : elle est impériale du côté américain et intra-coloniale du côté haïtien. Georges Eddy Lucien, de son côté, à partir d’une analyse comparée, a plutôt mis en évidence un fondement économique inédit de l’occupation américaine d’Haïti, celui de la crise des capitaux improductifs en Occident. Son étude révèle que l’occupation a assigné la fonction de pourvoyeuse de main-d’œuvre bon marché à la République d’Haïti et, par le fait même, a non seulement désorganisé l’économie haïtienne, mais a aussi voué des générations d’hommes et de femmes, d’abord du milieu rural, ensuite de la classe moyenne et de l’élite intellectuelle du pays, à l’émigration régionale, puis intercontinentale. Nous avons clôturé la première partie du livre avec une note de lecture de Maximilien Laroche qui met en évidence l’actualité des enjeux de l’occupation de 1915-1934. Cette recension qui réitère la question « à quoi sert Haïti ? » rappelle également que quelle qu’en soit la provenance, qu’elle soit exercée contre nous ou par nous (pour ne pas faire l’impasse sur l’occupation haïtienne de la République dominicaine), l’occupation ne peut guère faire l’économie de représailles et de répression des insoumis. M. Laroche pose une autre question épineuse : un pays luimême dominé peut-il en dominer un autre ? La deuxième partie du livre est consacrée à quelques-uns des représentations et effets de l’occupation américaine en Haïti. FrantzAntoine Leconte nous livre, à partir d’une étude minutieuse d’un roman de Léon Laleau (Le choc), une description intime de la pax americana 12 Le devoir d’insoumission de 1915 à 1934. Son article dépeint le climat social sous l’occupation. Il décrit une ambiance collective animée par l’éternelle division de la société haïtienne, de l’État qui s’élève contre la Nation. Il décrit aussi l’affrontement entre les deux branches de l’oligarchie (noire et mulâtre), l’implacabilité de la hiérarchie des sexes, des rapports de dominance raciale, le tout dans un contexte d’émergence des États-Unis comme puissance mondiale mue par une destinée manifeste… Il dresse un bilan peu reluisant de l’occupation, celui d’un effondrement historique, moral et psychologique de l’esprit haïtien : choc culturel, crise des valeurs, bovarysme collectif, décomposition de la famille, sans oublier le désenchantement de la jeunesse14 sacrifiée sur l’autel du bonheur matériel individuel et de la sécurité financière. L’article d’Yves Chemla va dans le même sens. Il rend compte de la représentation que se faisait de l’Occupation américaine un contemporain de cet événement. Il y a dans ce travail la révélation d’une complexité de jougs qui justifie sa publication. C’est d’abord, dans un sens unique, le joug de l’altérité, celui du regard de l’autre, inquisiteur, accusateur, fantasmatique. Ensuite, c’est la conjugaison dialectique de deux jougs, celui de la misère des humbles et celui des fantasmes des nantis et de la classe moyenne. Enfin, c’est le recours paradoxal à un troisième joug de l’altérité (le joug français) pour résister et se sauver du joug américain. Les deux autres articles de cette section insistent non seulement sur la réaction de repli identitaire et nationaliste15 provoquée par l’occupation au sein de l’élite intellectuelle haïtienne, mais aussi sur une critique des rapports sociaux internes de domination et d’exploitation. Léon François Hoffmann rappelle que c’est durant l’occupation américaine que se sont développés le patriotisme, la conscience raciale et l’engagement de Jacques Roumain pour la liberté et la dignité des « maudits de la terre ». À partir de l’itinéraire biographique de Roumain, il décrit l’accueil réservé, durant l’occupation américaine, à la critique sociale et politique de la classe dominante haïtienne et à la presse nationaliste engagée dans la lutte de libération nationale. Il souligne en particulier les critiques de Roumain contre les collaborateurs actifs, l’élite opportuniste et le clergé français négrophobe pour leur soumission à l’envahisseur, au racisme et à la politique d’oppression des masses. Il met enfin en relief 14. Elle qui croyait aux promesses de modernité et de démocratie de l’Amérique conquérante. 15. En guise de réaction face au choc et contre les jougs internes et externes, l’élite haïtienne a engendré l’indigénisme et le nationalisme. Introduction générale 13 un étonnement significatif de Roumain devant la capacité paradoxale de la société américaine à mêler la lumière et l’ombre, la démocratie et le Ku-Klux-Klan, la liberté et le lynchage, la clairvoyance intellectuelle et le préjugé de couleur. Pour sa part, Jean-Jacques Cadet répond à la question de savoir s’il y a un nationalisme chez Jacques Roumain, et si oui, quel en est le contenu. En retraçant l’évolution de la pensée politique de cette icône de la génération de la honte, il montre que Roumain est d’abord passé du patriotisme à un nationalisme classique avant de s’en éloigner pour introduire la question de classe comme étape préparatoire à sa transition vers le marxisme. Son indignation citoyenne ne l’a pas conduit uniquement à une lutte contre l’occupant, elle a nourri également une véritable critique des rapports de classe et de l’exploitation des paysans haïtiens, véritable prolétariat. La troisième partie du livre ressemble à des études de cas. Elle regroupe des articles qui, chacun, décrivent une forme de lutte contre les projets de l’occupant au sein d’un espace symbolique en Haïti. D’abord, l’article de Renauld Govain décrit comment l’occupation a contribué à la naissance d’un nouveau parler clandestin en Haïti, le bolith. Il en examine le mode, l’époque et le lieu d’émergence, étudie son aire de pratique, la manière dont ses locuteurs s’y identifient et se le représentent. Il montre que cette expression du génie créateur d’un groupe d’Haïtiens insoumis animés d’un esprit patriotique, est en fait un acte de survie et un instrument de sédition. L’article de Lewis Ampidu Clorméus aborde la question des rapports entre l’État et les religions durant l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934). À l’aide d’un plan progressif, l’auteur rapporte d’abord l’attitude de l’État haïtien, de l’Église catholique romaine et de la presse américaine à l’égard du vodou avant l’occupation de 1915 ; puis décrit, dans un second temps, l’évolution de cette attitude à l’égard du vodou pendant l’occupation pour mettre en évidence les variations du côté américain et la permanence de la posture officielle, du côté du clergé catholique et de l’État haïtien. Lewis A. Clorméus invite à retenir deux moments importants dans l’évolution de l’attitude des occupants vis-à-vis du vodou haïtien (la fermeture raciste et l’ouverture exotique), tandis que du côté de l’État haïtien, la posture officielle demeure la répression du vodou comme pratique superstitieuse. L’article de Pierre Énocque François décrit une autre forme de résistance symbolique, celle des Haïtiens (gouvernement, élèves, société 14 Le devoir d’insoumission civile) contre la réforme de l’occupant dans le domaine de l’éducation. Il décrit le processus qui a conduit à l’échec de l’action de l’occupant pour prendre le contrôle complet du système éducatif haïtien et le transformer en un système qui priorise l’enseignement technique et professionnel et qui, par le fait même, aggrave les inégalités scolaires dans le pays en superposant à celles qui existent déjà une nouvelle couche de distinction : celle qui sépare les fermes écoles en milieu rural de l’école classique en milieu urbain. Enfin, l’article de Jean-Hérald Legagneur se donne pour objet « la fabrication d’une esthétique de la résistance ». Cette analyse de quelques-unes des œuvres du peintre haïtien Philomé Obin met en évidence un véritable travail de « picturalisation » de l’histoire collective de la réussite et de l’échec du peuple haïtien. Les œuvres d’Obin étudiées par Legagneur incarnent pour l’ensemble des Haïtiens deux sortes de résistance : une interne, la résistance à soi-même, à ses élites traditionnelles (intellectuelles, politiques, économiques) et leurs mauvaises pratiques ; l’autre externe, la résistance à l’Autre, oppresseur, ancien maître, colon d’hier et d’aujourd’hui. En immortalisant le souvenir de toute une tradition de lutte révolutionnaire, ces œuvres, prétend Legagneur, expriment ou inspirent à ceux et celles qui y sont exposés un même sentiment d’indignation et de révolte devant l’injustice, l’oppression et l’ingérence. La conclusion revient sur la question de départ : Que faire face à un envahisseur plus puissant que soi ? Elle répond que le « devoir d’insoumission » est certainement une condition nécessaire pour s’approcher des aspirations d’une population exploitée parce qu’occupée, mais guère suffisante pour les combler. Pourquoi un autre livre sur l’occupation américaine ? Cette tranche d’histoire soulève un nombre considérable d’interrogations récurrentes pour lesquelles jusqu’à présent on ne parvient pas à formuler des réponses satisfaisantes. Loin de vouloir la présenter comme « la fin des baïonnettes » (Mathon), ou comme « une déroute de l’intelligence » (Gaillard), l’examen de l’occupation de 1915 donne à voir un cercle vicieux (contreproductif ) de domination, d’exploitation, de dépendance et d’insoumission dans lequel les États-Unis d’Amérique et Haïti semblent engagés depuis plus d’un siècle et duquel – comme dans la dialectique du maître et de l’esclave (Hegel) – aucun des deux n’arrive à s’affranchir. Introduction générale 15 Un siècle après le double échec des idéaux de liberté, les leçons ne semblent pas avoir été tirées de part et d’autre. Ce manquement a conduit, dans le cas d’Haïti, à revivre à deux reprises, en 1994 puis en 2004, l’infamie de la tutelle. Dans le cas des États-Unis, l’expérience haïtienne n’a pas freiné leurs ardeurs dans la poursuite et l’extension de la doctrine de Monroe. Pour finir, l’ouvrage jette un nouvel éclairage sur l’héritage de l’occupation américaine. L’intention ici est non pas de dresser un bilan de ses réalisations à la lumière de ses promesses en matière de modernisation économique, de construction d’infrastructures, de démocratie et de stabilité politique, mais d’interroger l’impact de l’idéal que l’occupant a fait miroiter en 1915 et qui continue encore de séduire aujourd’hui, pour justifier l’assujettissement à la finance internationale ou tout simplement le néocolonialisme. L’idée est aussi de sonder les faits et du même coup d’ouvrir un débat sur les promesses et les limites de l’insoumission comme réponse à l’ingérence d’un occupant. Même s’il ne s’agit pas d’un livre d’histoire, ce livre revisite les manières dont cet événement est entré et a été conservé et renouvelé dans la mémoire collective. Il montre comment, à l’instar de la peinture, la littérature, les contes et chansons populaires peuvent servir de témoignages, d’instruments de lutte ou d’insoumission. Il témoigne de la nécessité de continuer à examiner avec soin la mémoire des actes de cruauté commis par les Américains, celle des acteurs de la résistance, tout comme celle de l’expérience intra-coloniale. En somme, c’est à un effort urgent de réflexion critique que ce livre invite, autour de l’actualité des soubassements de l’occupation américaine de 1915, et des problèmes et enjeux qu’elle soulève. Références Benslama, F. (2005). Déclaration d’insoumission. À l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Paris, Flammarion. Bettati, M. (2007). « Du droit d’ingérence à la responsabilité de protéger. », OutreTerre, 3/2007 (n° 20), p. 381-389 [En ligne] : www.cairn.info/revue-outreterre1-2007-3-page-381.htm., consulté le 3 janvier 2016. Blancpain, F. (1999). Haïti et les États-Unis 1915-1934, Paris, L’Harmattan. 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PREMIÈRE PARTIE Comprendre l’occupation américaine d’Haïti : généalogie, causes et enjeux Chapitre 1 L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » Fritz Calixte Résumé Cet article associe l’occupation américaine à un malentendu originel inscrit dans la nature des révolutions modernernes : anglaise, américaine, française et haïtienne. De manière ontologique, la révolution américaine et la révolution haïtienne se sont certes accomplies au nom de la liberté moderne, mais couvaient un désaccord profond à propos de ses destinataires. Si, pour les Américains, celui qu’il fallait rendre à la liberté était d’ascendance européenne, pour les fondateurs de ce qui deviendra la République d’Haïti, la liberté devait franchir les limites épidermiques qu’elle connaissait jusqu’ici. Ainsi, ce tiers d’île qui se faisait en 1492 la borne de début de la modernité, offrait en 1804 celle de sa clôture. L’occupation américaine d’Haïti en 1915 est un acte de plus dans ce qu’on peut qualifier de « malentendu de la liberté ». Mots-clés : révolution, modernité, liberté, égalité, occupation américaine. Introduction S i la modernité politique est caractérisée par la volonté de limiter l’absolutisme et de garantir la liberté individuelle, pour un grand nombre d’historiens de la philosophie cependant ce sont les révolutions anglaise, américaine et française qui ont joué le rôle de « bancs d’essais, où ce qui avait pu être conçu par l’école du droit naturel ou par les théoriciens du contractualisme s’est trouvé soumis à l’épreuve de la pratique » (Renaut 1999 : 21). Ces révolutions ont fourni à la pensée philosophique moderne la matière pour une réflexion qui allait lui permettre dans certains cas de renouveler ou de modifier les problématiques qu’elle avait 19 20 Le devoir d’insoumission formulées. Toutefois, pour distinguer les deux dernières révolutions, Philippe Raynaud voit dans la révolution américaine « une grandeur, et même une poésie propre, qui relève de la beauté, là où la Révolution française serait plutôt de l’ordre du sublime » (Raynaud 2009 : 164). Cette comparaison qui place la beauté dans la réalisation de l’idéal de la modernité du côté de la révolution américaine et le sublime du côté de la révolution française n’est pas sans rappeler la différence qu’Emmanuel Kant établit entre les deux notions. En effet, le philosophe allemand définit la beauté comme ce qui plaît universellement sans concept, qui consomme avec harmonie et bonheur sans écart ni dépassement. Le sublime pourtant ne suscite pas nécessairement l’attrait. Il évoque au contraire l’effroi jusqu’à la démesure. Kant (1985 [1790]), en parlant de la révolution française, remarque qu’elle provoque une « émotion sublime » tant elle entendait rompre avec le passé et créer, pour reprendre la formule d’Hannah Arendt, de « toute pièce un nouvel ordre social » où la liberté et l’égalité seront les seules valeurs pour définir un homme. Peut-on néanmoins véritablement considérer la révolution française comme « sublime » dans le sens kantien du mot, tenant compte du cadre anthropologique limité auquel les concepts de liberté et d’égalité qu’elle met en œuvre s’appliquent ? Ne pourrait-on pas retrouver une ultime révolution, tout aussi moderne, qui renverrait la révolution française du côté de la beauté et prendrait, elle-même, la place du sublime ? La révolution haïtienne de 1804 semble correspondre à ce schéma. Elle n’est pas, dans le contexte colonialiste et esclavagiste du XVIIIe siècle, seulement grande, elle est grande au-delà de toute comparaison. Des hommes pensés comme serviles ont pu se départir de cette représentation pour s’instituer en des êtres libres et égaux de tout autre homme. C’est un acte qui, dans l’esprit du concept « sublime », fait violence à l’imagination qui tente de le saisir. En ce sens, il force l’admiration et le respect de l’intelligence qui échoue à le représenter tant il dépasse l’imagination. C’est en ce sens que sa réalisation octroie aux concepts fondamentaux de la modernité leur effective universalité. Ainsi, la révolution haïtienne entretient une 1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » 21 relation bijective avec la modernité, au sens où l’entend Hegel : « ce qui est rationnel devient effectif et ce qui est effectif devient rationnel » (2003 [1820] : 104). Car avec Haïti, les droits de l’homme comme « rationnels » deviennent « effectifs ». Régis Debray ne dit pas le contraire. Il remarque que La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen fut pensée à Paris mais accomplie à Saint-Domingue, où « les droits de l’homme blanc devinrent, presque à [son] insu, universels » (Debray 2004 : 8). La révolution haïtienne a également des liens avec les trois autres révolutions modernes : anglaise, américaine et française. Dans ce quatuor de révolutions modernes, réalisées au nom de la liberté, l’haïtienne se retrouve dans la même orbite géographique que l’américaine. Elles sont les deux premières révolutions réussies du Nouveau monde. Entre les deux, il y a, en plus, de la proximité philosophique mais aussi des singularités qu’il serait intéressant d’examiner pour voir si elles n’alimentent pas des malentendus dans les rapports qui se sont développés entre les deux États. Le hiatus des indépendances de la modernité La modernité, nous dit Jürgen Habermas (1981), « est un projet inachevé ». Toutefois, la révolution de Saint-Domingue l’a rapprochée de l’idéal. Pour la première fois, une expérience donnait son fait aux idées des Lumières et remplissait les concepts de liberté et d’égalité, tels que thématisés par les Modernes, de pratiques, exclues jusque-là, et qui contribuaient à étendre un peu plus les notions. Ainsi, après avoir été en 1492 sa borne de début, cette île d’Haïti se faisait celle de la clôture de la modernité. Elle s’est faite le lieu à partir duquel les concepts fondamentaux de la période pouvaient être repris par tous les hommes. Or, c’est à partir de la notion d’« homme » qu’un malentendu a surgi entre la modernité et Saint-Domingue d’une part et entre la révolution américaine et la révolution haïtienne d’autre part. Pour les Américains, celui qu’il fallait rendre à la liberté était d’ascendance européenne. Tandis que pour les fondateurs de ce qui deviendrait la République d’Haïti la liberté devait franchir les limites épidermiques qu’elle connaissait jusqu’ici. Par conséquent, la notion d’homme comprenait pour eux aussi bien l’ancien maître que l’ancien esclave. Ce qui n’allait pas sans poser problème à la société américaine naissante qui n’entendait pas considérer les Noirs comme des hommes et ainsi leur appliquer le concept de liberté, encore moins celui de l’égalité. De manière ontologique, la révolution américaine et la révolution haïtienne se sont certes accomplies au nom 22 Le devoir d’insoumission de la liberté moderne, mais couvaient entre elles un hiatus du fait que la notion d’homme que définissait l’une était différente de celle de l’autre. Ce hiatus n’a cessé d’animer la relation entre les deux territoires, même après qu’ils soient devenus deux Etats indépendants. L’occupation américaine d’Haïti en 1915 semble être inscrite dans la suite de ce hiatus et un acte de plus dans ce qu’on peut qualifier de « malentendu de la liberté ». Avant d’analyser ce « malentendu de la liberté » pour lui-même, repérons ses présupposés dans la révolution de Saint-Domingue ainsi que les points de convergence et de rupture entre le projet dominguois et l’Indépendance américaine pour enfin voir comment l’occupation américaine d’Haïti peut se présenter comme étant un acte de plus dans le prolongement du « malentendu de la liberté ». Les malentendus de la liberté La liberté n’est pas à un malentendu près. Les Grecs connaissaient le mot liberté et en avaient une expérience différente de celle des Modernes. Entre Athéniens et Modernes, il existe ce qu’on peut qualifier d’un premier malentendu de la liberté. Chez les premiers, la notion de liberté est indissociable de la citoyenneté. On est libre parce que citoyen. Comme le souligne Benjamin Constant, « chez les anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés » (Constant 1997 : 595). Il pouvait questionner les gouvernants, décider en tout et délibérer sur tout. Cependant, en tant que particulier, il était « circonscrit dans tous ses mouvements1 » et n’avait aucun droit. Il pouvait être à tout moment réduit. Aucun espace privé ne lui était reconnu. Il se levait selon la loi collective et se couchait avec cette même loi. Cette notion de liberté que Benjamin Constant ou Isaiah Berlin appelle la liberté des Anciens est devenue incompatible avec l’idée de la modernité. C’est la distinction fondamentale entre les deux époques. Ici, on est libre parce que d’abord homme. Il existe certes une part de liberté citoyenne, mais elle partage la vie de l’individu. A côté de la sphère publique, une sphère privée s’est aménagée où l’individu peut s’autodéterminer et faire usage de sa raison sur la seule base que tous les hommes sont égaux. L’individu, chez les Modernes, nous dit Benjamin Constant, est « indépendant dans la vie privée2 ». Il n’est « même pas dans les Etats les plus libres, souverain qu’en 1. 2. Ibidem. Ibidem. 1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » 23 apparence3 ». Cette dissonance conceptuelle entre Anciens et Modernes n’est pas d’un grand enjeu philosophique si ce n’est qu’elle représente deux formes de pratiques de la liberté et qui peuvent hors de leur contexte encore donner lieu à des pratiques. Ramenée sur le plan chronologique, cette dissonance peut conduire à une division inconciliable. Car, comme l’analyse Luc Ferry, du point de vue hégélien « les Anciens ne sont pas encore pleinement des hommes (ils ne le sont ‘‘qu’en soi ’’ et non ‘‘ pour soi ’’) » (Ferry 2007 : 47). Au sein même de la thématisation moderne de la liberté, d’autres formes de malentendu sont plus préoccupantes. Celle de la promesse moderne de la liberté individuelle et subjective à tout homme en est une. Car la notion d’« homme » définie par les Modernes comprenait des restrictions. Révolutions comparées en Amérique La périodisation est l’un des grands problèmes de la recherche historique. À quel moment un événement a-t-il véritablement commencé ou s’est-il terminé ? L’occupation américaine d’Haïti de 1915, par exemple, échappe-t-elle à cette interrogation ? Est-elle limitée aux dixneuf années de présence militaire américaine sur le sol haïtien ou est-elle en acte dans des faits qui l’ont longtemps précédée ? Tout se serait-il joué uniquement le 28 juillet 1915, ou bien des décennies auparavant, voire à la naissance des deux États ? Ces questions ont un lien avec ce qui serait commun entre les révolutions américaine et haïtienne. Issues de deux révolutions anticoloniales, elles aspirent à réaliser la liberté. Les deux sociétés sont sorties du même moule colonialiste et esclavagiste. La première était sous domination anglaise et la deuxième sous la tutelle française. Ces deux nations européennes étaient à la fois rivales et puissances économiques, militaires et maritimes du monde. À elles seules, elles détenaient les deux ensembles coloniaux les plus prospères de l’époque : les futurs ÉtatsUnis d’Amérique et la future République d’Haïti. À cause du système de l’exclusif qui régissait aux XVIIe et XVIIIe siècles le régime commercial entre les métropoles et leurs colonies conformément au principe colonial « tout par et pour la métropole », les colons ont eu le sentiment d’être la cheville ouvrière de la richesse produite dans la colonie sans en profiter pleinement. Selon Moreau de Saint-Méry, Saint-Domingue en 1797 fournit les deux tiers du budget annuel de la France. L’auteur de la Description topographique, physique, civile, politique et historique de la 3. Ibidem. 24 Le devoir d’insoumission partie française de l’isle de Saint-Domingue affirme que la partie « française de l’île de Saint-Domingue est, de toutes les possessions de la France dans le Nouveau-Monde, la plus importante par les richesses qu’elle procure à sa métropole et par l’influence qu’elle a sur son agriculture et sur son commerce » (Saint-Méry 1958 [1797] : 25). L’année de l’indépendance américaine, relève Gérard Pierre-Charles, la colonie de Saint-Domingue produit « plus de richesses que toute l’Amérique espagnole pour l’Espagne » (Pierre-Charles 1972 : 21). Claude Moïse et Michel Hector notent qu’en 1789, la balance commerciale de la colonie dominguoise couvrait le « tiers du commerce extérieur français, équivalant même à celui des États-Unis » (Hector et Moïse 1962 : 92). Les exportations au départ de l’île totalisaient environ « 75 millions de dollars. À la même époque, la production de sucre atteignait 70 000 tonnes, celle du café, 35 000 tonnes. La population de l’époque compte 400 000 esclaves, 28 000 affranchis et 40 000 colons » (Labelle 1987 : 43). Philippe Steiner et Caroline Bastide (2015) démontrent dans Calcul et moral : coûts de l’esclavage et valeur de l’émancipation comment les colonies étaient une machine de production, mais, en dernière instance, seules les métropoles tiraient le plus grand profit de cette industrie. C’est dans un contexte similaire qu’en 1776, les colons anglais ont réussi à détacher les colonies britanniques d’Amérique de la couronne et proclamaient l’Indépendance des États-Unis. Dans le fond, toutefois, rien n’avait changé socialement pour tous les habitants du nouvel Etat. La pyramide raciale restait sur ses bases esclavagistes, les métis occupaient les lignes intermédiaires, mi-bête-mi-homme, et au sommet trônaient les Blancs. Edmond Burke, grand philosophe des trois premières révolutions modernes résume la situation en qualifiant la révolution américaine de simple transposition des droits anglais sur le sol des États-Unis. Ainsi, ces derniers n’ont fait que restituer le droit des Anglais dans les ex-colonies. Or, si, en Angleterre, le débat pour l’abolition de l’esclavage est bien entamé durant tout le XVIIIe siècle, le consensus qui s’est dégagé à la fin du siècle était pour l’abolition de l’esclavage. Toutefois, si « des intérêts contraires rendaient impossible l’abolition totale, alors il faudrait la réglementer, et ce, immédiatement » (Burke 1816 : 343). Ce schéma est caractéristique d’autres révoltes et révolutions dans le Nouveau Monde. En substance, les colons de Saint-Domingue entendaient reprendre le même processus que celui emprunté par les Américains : rompre avec le « par et pour la métropole ». Ils voulaient accéder à l’autonomie, voire même parvenir à une indépendance sans changer l’organisation sociale et économique de la colonie. À Saint Marc, lieu où 1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » 25 la contestation a vraiment commencé, l’Assemblée coloniale réclamait plus d’autonomie et la possibilité de commercer avec le plus offrant. Le point de basculement de la marche annoncée vers une autonomisation de la colonie par rapport à la métropole passe par la présence subreptice des esclaves et de leurs revendications sur la scène. En s’immisçant dans ce plan, les Affranchis sont les premiers à ouvrir une brèche en demandant leur part dans la réorganisation de la colonie, en demandant l’égalité civile et politique avec les Blancs. Néanmoins, le véritable tournant révolutionnaire sera pris avec l’addition des revendications des esclaves qui voulaient purement et simplement en finir avec l’esclavage. Ainsi, ils seront le facteur qui a fait dérailler le train du projet de la rupture coloniale mais dans la continuité esclavagiste des colons et qui a abouti à l’indépendance de la colonie de Saint-Domingue. Martinique, Guadeloupe, Marie-Galante et le malaise de la liberté Yves Benot fait remarquer que dans la décennie 1790, toute la Caraïbe est en ébullition par des révoltes serviles. Dans « presque toutes les colonies européennes de la zone des Caraïbes, la période révolutionnaire a été marquée par des insurrections d’esclaves » (Benot 2005 : 210), constate-t-il. Celles-ci s’influencent mutuellement entre territoires sous même domination. Yves Benot fait remarquer qu’il serait « injuste de ne pas accorder aux révolutions qui ont échoué autant d’attention4 » qu’à celles qui ont triomphé. Ces révoltes, fort souvent, s’opèrent sur fond de rivalité entre la France et l’Angleterre. Or, durant la dernière décennie du XVIIIe siècle, la France, sous les coups de boutoir des esclaves de Saint-Domingue, abolit l’esclavage5. Cette situation ne sera pas sans conséquence dans les colonies françaises de Martinique et de Guadeloupe. Les colons martiniquais échappent à l’application du décret de l’affranchissement général en changeant de tutelle. Les colons français de la Martinique se placent sous la protection de la couronne britannique autour de 1793. La Guadeloupe quant à elle, avec beaucoup de difficultés, comme Saint-Domingue, reste française et applique le décret du 4 avril 1792 de l’abolition de l’esclavage. Pourtant, dans cet 4. 5. Ibidem. L’esclavage fut d’abord aboli à Saint-Domingue le 29 août 1793, puis dans les autres colonies françaises le 4 février 1794. Rétabli en 1802, il faudra attendre le 27 avril 1848 pour qu’un décret abolisse définitivement l’esclavage sur tous les territoires français. 26 Le devoir d’insoumission archipel des côtes sous-le-vent, un épisode peut aider à éclairer toute la problématique de la liberté des Modernes quant à son élargissement aux Noirs. Entre 1792 et 1794, la petite île de Marie-Galante, dépendance de la Guadeloupe, proclame son indépendance. En tout point, la formule ressemble à ce que les colons de Saint-Domingue voulaient réaliser. Cette indépendance restait une forme d’autonomie au sein de la nouvelle République proclamée en France. Dans les faits, Marie-Galante devenait une sorte de territoire associé à la France. L’épisode dure deux années. Durant cette période, les colons de Marie-Galante reprennent l’expérience américaine. Ils ont certes fait évoluer les liens avec la métropole mais, dans le fond, ils ont conservé l’organisation sociale esclavagiste. Le cas est d’autant plus particulier qu’au même moment, l’esclavage est aboli dans la colonie de Guadeloupe par décision de l’Assemblée constituante. Du côté des États-Unis, l’expérience américaine a ceci de singulier que la fondation des États-Unis n’était précédée d’aucune abolition de l’esclavage. Dans le cas de l’indépendance de Marie-Galante, elle intervient en pleine période de la première abolition de l’esclavage. Or, les colons de Marie-Galante, républicains par ailleurs, entendent maintenir l’esclavage tout en rompant avec le système de l’exclusif. Dans le cas de Marie-Galante comme dans celui des États-Unis, les deux exemples illustrent la difficulté à l’époque de rendre compatibles révolution, indépendance et liberté pour les Nègres. Le malentendu sied à ce niveau et au cœur de la modernité. Pour l’époque, en théorie ou en pratique, le Noir ne peut jouir pleinement de tous les attributs de la liberté. Il ne peut en aucun cas se gouverner par lui-même. Ainsi, en Europe ou dans le Nouveau Monde, la liberté des Lumières rimait parfaitement avec l’esclavage et la domination des Noirs. Car dans l’épistémè de la période, l’esclave était un bien meuble tel qu’indiqué dans le Code noir. S’il fallait un autre fait pour justifier la difficulté d’étendre les valeurs des Lumières aux esclaves dans le Nouveau Monde, le décret du 8 mars 1790 de l’Assemblée constituante octroyant les droits politiques aux hommes libres le fournit incontestablement. Ce décret, adopté quelques mois après la révolution française et deux ans avant celui de l’affranchissement général, parle de « droits politiques pour les hommes libres ». Les Marie-galantais ont étonnamment fait le choix de suivre son esprit. Partout ailleurs, ce décret donnait lieu à un débat sur le sens du mot « homme » ; à Saint-Domingue ou en Guadeloupe, pour certains, le mot « homme » ne renvoyait nullement aux métis, encore moins aux 1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » 27 Noirs, libres ou pas. Autrement, il se serait agi d’« hommes de couleur » ou de « Noirs libres ». Si Marie-Galante a fait exception en appliquant le décret, paradoxalement, elle n’est pas allée jusqu’au bout de sa démarche et n’a pas aboli l’esclavage au moment de son indépendance. Au contraire, elle va jusqu’à limiter les conditions d’affranchissement des esclaves. Il a fallu attendre une dizaine d’années plus tard pour voir un mouvement d’indépendance proclamer la liberté générale. La révolution haïtienne et la modernité Les historiens de la philosophie ne considèrent pas la révolution haïtienne parmi les révolutions modernes. Or, elle se situe dans l’orbite temporelle de la modernité en même temps qu’elle est portée par les valeurs de la période. Pourtant, les commentateurs hésitent à relever dans cette révolution des pratiques qui peuvent contribuer à infléchir ou renouveler certaines problématiques de la pensée politique moderne. Dans sa perspective moderne, la révolution haïtienne pose plusieurs questions, d’abord sur sa contribution à la période, mais aussi sur l’acception de la liberté qu’elle met en œuvre et qui peut aider à comprendre la modernité non pas comme elle se dit dans le concept, mais comme elle se réalise dans sa confrontation avec le réel. Cet aspect est essentiel pour comprendre le lien entre la révolution haïtienne et la modernité. Toutefois, il ne dispense pas d’explorer une seconde piste, pour ne pas dire une autre source de la révolution haïtienne. Celle-ci porte sur les voies et moyens qui ont permis à une société esclavagiste et aux plus exclus de ses membres d’accomplir une révolution de la liberté et de l’égalité non seulement pour eux-mêmes, mais pour l’humanité entière. Les Noirs de Saint-Domingue ont posé un acte sans précédent dans l’histoire. Cette geste des anciens esclaves de Saint-Domingue entraîne dans son sillage une autre interrogation tout aussi fondamentale, à savoir : est-ce que, dans l’obscurité de la société fondée sur l’asservissement et la privation de liberté, les esclaves étaient totalement dépourvus de toute idée ou pratique de droit subjectif ou encore d’aspiration à la liberté individuelle ? Par ce biais, il y aurait un singulier message dont la révolution haïtienne serait l’ultime véhicule : l’homme partout, dans les fers ou pas, aspire à vivre selon une certaine conception intime de la liberté. Ainsi, ici ou ailleurs, la courbe du rationnel serait-elle irrésistiblement appelée à agir sur celle de l’effectif jusqu’à se confondre avec elle ? Dès lors, le message universel de la révolution haïtienne ne 28 Le devoir d’insoumission serait-il pas : la liberté individuelle est inaliénable et finit toujours par transformer l’ordre social qui veut la réduire ? Cette seconde source peut sembler s’opposer frontalement à la thèse des historiens qui posent la révolution haïtienne comme fille de la révolution française. Cependant, les deux explications, celle du lien indéfectible qu’entretiennent les trois révolutions dites modernes avec la révolution haïtienne et celle d’une idée de liberté qui serait en germe dans la colonie, ne s’excluent pas. Si l’idée de la liberté privée a guidé, sans conteste, les esclaves révoltés de Saint-Domingue depuis les premières années du XVIIe siècle, c’est à la croisée des chemins des thématiques modernes et de leurs effets en Europe et aux États-Unis qu’ils ont pu trouver les voies et moyens pour transformer leurs aspirations en réalité. Pour Philippe Raynaud (2009), les Trois révolutions sont, chacune à sa manière, des révolutions de la liberté. En ce qui concerne la révolution anglaise de 1688, sa spécificité relèverait d’une contingence liée à l’évolution de la société qui se considère toujours libre. Dans ce cadre-là, la révolution anglaise entend restaurer une liberté qui serait inscrite dans l’organisation sociale contre des entraves conjoncturelles. Le philosophe Burke est celui qui apporte l’une des thématisations contemporaines les plus achevées de ce retour à la liberté en soulignant que là où la révolution française problématise les droits de l’Homme, la révolution de 1688 réaffirme l’aspiration des Anglais à vivre libres. La nuance est de taille. Elle expose la différence fondamentale entre ces deux révolutions européennes de la liberté en montrant dans un cas un droit dont il faut retrouver et étendre peut-être la jouissance et dans un autre une invention qu’il faut étendre à l’humanité tout entière. La révolution américaine quant à elle, tient sa singularité dans le fait que des colons, après une guerre avec l’ancienne métropole, ont créé une république selon le principe de l’égalité, comme le montre Alexis de Tocqueville (1985). Toutefois, cette égalité telle qu’elle est mise en œuvre n’est pas absolue et ne transcrit nullement un principe universel. L’argument le plus éclatant de cette restriction est celui qui justifie les inégalités soi disant naturelles. Ainsi, l’égalité posée par la révolution américaine est à comprendre comme une égale condition entre les anciens sujets de la couronne britannique excluant de facto du concept d’« Homme » aussi bien les Indiens que les Noirs. Le changement dans la révolution américaine, comme le comprend Philippe Raynaud, tient plus à l’esthétique qu’à une rupture radicale. En ce sens, la révolution américaine s’inscrit dans la lignée de la révolution anglaise avec laquelle elle n’a qu’une différence de degré. 1 • L’occupation américaine : dénouement d’un « malentendu de la liberté » 29 Dans l’esprit de Philippe Raynaud (2009), la révolution française est celle qui est allée le plus loin dans la réalisation de la modernité politique. Car elle ne vise pas seulement l’égalité, mais postule l’institution de la liberté. C’est le sens profond de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui reprend et proclame un « idéal moral de l’humanité ». Le fait exceptionnel dans cette révolution française est qu’elle pose cet idéal comme pouvant être le seul fondement de l’ordre politique moderne. Françoise Mélonio (1985), dans la très belle préface qu’elle consacre à L’ancien régime et la révolution de Tocqueville, saisit très bien cette dimension dans la révolution française quand elle note que celle-ci avait la vocation d’« annoncer l’universel ». La révolution haïtienne est la grande absente du livre de Philippe Raynaud (2009). Plusieurs raisons peuvent expliquer ce traitement : l’aspect inclassable de cette révolution, le système politique qui en a découlé, l’imparfaite égalité qui s’est installée par la suite dans le système politique et qui place le pays dans une situation de révolte permanente. Telles sont autant de justifications qui peuvent dissuader les philosophes d’ouvrir le dossier de la révolution haïtienne pour étudier ses apports à la modernité. Même si le livre Les trois révolutions de la liberté demeure une œuvre majeure sur la modernité, son silence sur la révolution haïtienne laisse un goût d’inachèvement. Le projet de l’auteur d’étudier les transformations de la philosophie politique moderne au fur et à mesure que les principes qu’elle développe sont repris dans des expériences pratiques, comporte une faille significative. Car, en étudiant la révolution haïtienne, Philippe Raynaud aurait remarqué que les concepts de liberté et d’égalité, constitutifs de la modernité, étaient également repris par des esclaves dans les Caraïbes, ce qui, dans les faits, allait les rendre un peu plus universels. C’est cette exigence d’universalité qui a poussé le Guadeloupéen Louis Delgrès (1801) à se demander pourquoi les descendants africains dans les colonies de la Caraïbe devraient déplorer leur « éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes » que les Lumières ont « si souvent fait admirer ». Le véritable enjeu de cette question est d’exiger une universalité qui dépasse les particularités ethnocentriques ou anthropologiques. Ainsi, Delgrès étend les concepts modernes à tout homme et inscrit par-là le combat pour la liberté et l’égalité dans le « droit naturel » qui commande la « résistance à l’oppression », car il s’agit d’une cause pour la réalisation de « la justice et de l’humanité ». 30 Le devoir d’insoumission En se réalisant au nom de la liberté et de l’égalité, la révolution haïtienne a engagé un dialogue avec la philosophie politique moderne – dialogue d’autant plus fécond qu’elle ouvre la perspective de l’humanité à des hommes qui jusque-là en étaient tenus éloignés. C’est au nom des principes fondamentaux de la modernité que les esclaves de SaintDomingue se sont révoltés et qu’ils se sont affranchis de l’absolutisme esclavagiste qui tentait de les priver de leurs droits individuels les plus élémentaires. Régis Debray (2003) qui a saisi le lien entre La Déclaration universelle des droits de l’Homme et du Citoyen et la révolution haïtienne écrit dans son rapport sur les relations franco-haïtiennes : « les esclaves insurgés de 1791 ont [pourtant] donné son faire au dire de 1789. […] la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen fut initiée à Paris mais accomplie à Saint-Domingue, où les droits de l’homme blanc devinrent, presque à [son] insu, universels » (Debray 2004 : 8). Cette phrase de Debray a la particularité de replacer la révolution haïtienne dans son contexte d’étape décisive où la formule consacrée par La Déclaration universelle des droits de l’Homme et du Citoyen, « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », peut être effectivement précédée, sans aucune restriction, du quantificateur universel « tous ». Les Lumières ont fourni l’idée, mais ce sont les esclaves qui en ont fait véritablement une praxis pour tenter d’atteindre l’universel annoncé et proclamé. Deux actes d’indépendance : deux idées de la liberté De l’avis de plus d’un, la Déclaration d’indépendance des ÉtatsUnis est un écrit qui peut être versé dans la réflexion des Lumières. Son auteur, Thomas Jefferson (1783), l’a rédigée en tenant compte des travaux de Locke et d’autres philosophes européens. L’originalité de ce texte qui tente de concilier la théorie avec la pratique est qu’il envisageait de suppléer à la faiblesse de la première. Jefferson avait émis dans sa proposition l’idée d’abolir l’esclavage. Cependant, lors des travaux pour l’adoption du texte final, cette idée n’a pas été reprise au motif que l’abolition de l’esclavage allait rendre la constitution même des ÉtatsUnis impossible. Ainsi, l’idée même de Noirs en liberté faisait peser un risque jusque sur l’existence du nouvel Etat. Si cette remarque a pu être débattue lors de la convention pour décider de la constitution, en amont, elle représente un accord tacite entre les acteurs qui se battent pour parvenir à l’indépendance américaine. En effet, contrairement à Saint-Domingue où les colons qui combattaient pour l’autonomie de la colonie ont armé et associé