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CORPS ÉTRANGERS DE NAEL MARANDIN PRÉSENTATION AU COLLÈGE DE LECTURE B DU GREC, 2006 1 1. INT/NUIT CAMION L’image est noire pendant le générique. Pourtant, on entend et on ressent des présences : des respirations, des léger gémissements, un bruit de moteur. On comprend que nous sommes dans la remorque d’un camion. A chaque secousse, ou virage trop serré, on entend les réactions des passagers. A la fin du générique – l’image est toujours noire – le camion s’immobilise, un silence d’attente et de crainte envahit le camion. Soudain la porte coulissante de la remorque remonte bruyamment. Il fait nuit. Des lumières artificielles pénètrent dans le camion. 2. EXT/NUIT ZONE INDUSTRIELLE Toute la scène est filmée de l’intérieur du groupe, comme si la caméra était l’un des passagers. Trois jeunes chinois avec des lampes de poche sont au pied du camion. A peine la porte ouverte, qu’ils se mettent à crier « Kuai yidianr ! Xiache ! » et à pousser les gens hors du camion. La panique prend les passagers (tous chinois) qui se précipitent dehors. Un des crieurs montent dans le camion, il presse les gens à descendre. Il est précipité mais pas violent : s’il jette sans ménagement des balluchons à l’extérieur, il aide les gens à descendre. Une fois tout le monde descendu, il balaye le fond du conteneur avec sa lampe torche : il n’y a plus personne. Il saute du camion, ferme la porte arrière et crie au chauffeur en donnant deux coups sur la paroi de la remorque. Le camion démarre et disparaît dans la nuit. La panique tient toujours les voyageurs, ils sont à la recherche de leurs proches, de leurs affaires. Malgré l’agitation de la caméra, on remarque une jeune fille paniquée. Elle cherche quelque chose, le trouve – c’est son sac –, l’attrape et court se cacher derrière une benne. Elle ferme les yeux et reprend son souffle. On découvre LIN AIYU, jeune fille chinoise d’une vingtaine d’années. Soudain, on entend un moteur s’allumer et un véhicule s’éloigner. Lin Aiyu se lève pour regarder : deux phares disparaissent au loin. Elle est désormais seule dans la nuit qui recouvre la zone industrielle. La scène n’a duré que quelques secondes. FONDU AU NOIR 3. EXT/MATIN ZONE INDUSTRIELLE DE L’AÉROPORT CHARLES-DE-GAULE Lin Aiyu marche le long d’un échangeur. A côté d’elle, la frôlant, parfois, des voitures passent à toutes vitesses. Certaines klaxonnent au passage. Elle n’a pas l’air apeurée mais déterminée. Au loin, on voit l’aéroport Charles-de-Gaulle et le ballet des avions. 4. EXT/JOUR ZONE INDUSTRIELLE Lin Aiyu marche dans la zone industrielle. Elle est déterminée. Parfois un gros camions passe bruyamment à côté d’elle. Le premier la fait sursauter, puis elle reste impassible au passage des suivants. 2 5. EXT/JOUR GARONOR Lin Aiyu marche entre les entrepôts de Garonor. Les rues sont vides. Au loin, derrière des grillages des hommes travaillent, chargeant et déchargeant des camions. 6. EXT/SOIR GARONOR Lin Aiyu est fatiguée. Elle regarde autour d’elle. Elle cherche on ne sait quoi. Elle aperçoit une benne à ordures accolée à un grillage, laissant un espace hors de la vue de la rue. Elle s’y dirige, prend des cartons qui dépassent de la benne et s’aménage un petit abri. Un carton sous elle pour se protéger du sol et un carton sur elle pour se cacher et se protéger du froid. Elle s’installe. On la voit inquiète, ses yeux ne sont pas tranquilles, mais très vite, abattue, elle s’endort. 7. EXT/NUIT GARONOR Un aboiement dans le noir. Un museau de chien hargneux est tout proche du visage de Lin Aiyu. Elle est tout juste protégée par le grillage qui tremble bruyamment sous la pression du chien. Elle se réveille en sursaut, crie et se lève précipitamment. LE VIGILE derrière la grille aperçoit la jeune fille et tente de retenir son chien tout en essayant de la rassurer. LE VIGILE Tout doux, tout doux… Ne vous inquiétez pas, je le tiens ! (comme elle s’éloigne, il est obligé de le dire avec force, ce qui ne donne pas à sa phrase un ton particulièrement rassurant.) Il ne vous fera rien ! Lin Aiyu effrayée se retourne et disparaît dans la nuit en courant. 8. EXT/NUIT GARONOR Lin Aiyu se presse, épouvantée. On découvre la zone industrielle et ses lumières surnaturelles. MUSIQUE 9. EXT/JOUR AULNAY-SOUS-BOIS Lin Aiyu marche dans la rue. Un groupe de jeunes la suit écoutant de la musique depuis l’autoradio d’une voiture la suit du regard. Elle presse le pas. 10. EXT/JOUR ZONE INDUSTRIELLE DU BOURGET Lin Aiyu marche dans un quartier industriel désaffectée. Elle n’est plus très fraîche, ses habits sont sales. Une voiture – une vieille R5 dans un état moyen – la dépasse, s’arrête puis fait marche arrière. Elle regarde la voiture avec appréhension. Quand elle arrive à son niveau, l’homme au volant baisse la vitre et s’adresse à elle avec un ton chaleureux. Il a la trentaine, les cheveux et le regard sombre. Il est sale et fatigué comme un homme qui a travaillé de longues heures. On reconnaît le vigile de la veille. 3 FELIPE Je suis désolé pour hier soir. Il ne vous voulait pas de mal, vous savez. Vous cherchez quelque chose ? Il n’y a rien ici. Elle reste interdite pas rassurée. FELIPE Je peux vous emmenez quelque part ? N’ayez pas peur ! Il ouvre la portière et indique le siège de sa main droite. FELIPE Dîtes-moi juste où vous voulez aller, je vous emmène. J’ai tout mon temps, j’ai finis ma journée. Il l’invite à nouveau d’un geste. Elle hésite un instant, mais fataliste par fatigue, elle monte dans la voiture. 11. EXT/JOUR ENTRE LE BOURGET ET AUBERVILLIERS La voiture roule dans la banlieue nord. Elle passe devant des vieilles bâtisses, vestiges des villages de la Plaine de France, devant des barres modernes ou des usines en fin de vie. Elle monte sur l’autoroute suspendue. Au loin apparaît le Stade de France. 12. INT/JOUR VOITURE DANS LES ENVIRONS DU STADE DE FRANCE Felipe conduit. Lin Aiyu à sa droite l’écoute en regardant autour d’elle. FELIPE Vous ne m’avez pas dit où vous voulez que je vous emmène ? (Temps puis montrant du doigt.) C’est là que j’ai passé mon enfance. Pas dans ces bâtiments modernes. Derrière. Avant là, il y avait un vieux quartier. La petite Espagne ! C’était pas aussi moderne que ça, c’était pas aussi joli, mais ça avait de la gueule ! Ça avait de la vie ! Ça c’est le grand stade ! Le Stade de France comme on dit maintenant. J’y bosse parfois. Enfin, la société pour laquelle je bosse m’y envoie des fois qui y’a des matchs ou des événements. Ce qui chiant, c’est quand y’a un match, on peut pas le regarder. Au moins quand il y a un concert, on peut l’écouter… Remarque, on l’entend jusqu’à la Porte de la Chapelle. Felipe parle avec une voix calme et posée. Bien qu’elle ne comprenne rien, Lin Aiyu est rassurée et portée par sa voix chaude. FELIPE Tu comprends rien à ce que je dis hein ? Tu sais je comprends ta situation. Quand j’étais ado, je suis allé en Espagne et tu sais pas quoi ? Quand je me suis mis à parler, personne ne me comprenait. Ouais, la langue que m’avait appris mes parents n’était pas l’espagnol qu’était parlé en Espagne. T’imagines ! Et 4 quand j’ai dit ça à mon vieux, il m’a engueulé en demandant si je croyais qu’un petit morveux comme moi avait l’intention de lui apprendre la langue de son pays ! J’aimerais bien aller dans les tribunes un jour. Temps FELIPE Son pays... Quel narvalo, c’était la porte à côté. Il en parlait tout le temps mais n’a jamais eu les couilles d’y retourner…. (s’adressant soudain à Lin Aiyu) C’est moi qui l‘est ramené. Mille bornes avec le cercueil de son père, je le souhaite à personne. (avec un sourire triste) Surtout dans une R5 pourrie ! Paraît que les Chinois (il marque un temps, hésite, puis reprend) qu’en Chine vous mangez du chat, c’est vrai ? Pas moyen de savoir où tu veux aller alors. La nuit tombe sur la banlieue nord alors que la voix de Felipe continue de se faire entendre. 13. EXT/SOIR SAINT-DENIS La voiture roule dans le crépuscule. 14. EXT/SOIR UNE MAISON PRÈS DES VOIES FERRÉES / SAINT-DENIS La voiture se gare devant une minuscule maison sans étage. 15. INT/SOIR MAISON FELIPE Lin Aiyu et Felipe sont tous les deux gênés, pour des raisons différentes. Elle est embarrassée de rentrer dans une maison qu’elle ne connaît pas, qui plus est, celle d’un homme. Quant à lui, il n’a pas trop réfléchi à ce qu’il faisait et doit maintenant faire face à une fille chez lui. Il est bien conscient de ce que pourrait laisser croire une telle situation et a peur que la jeune fille se fasse des illusions sur ses intentions. Simultanément, il n’est pas insensible au charme farouche et exotique de la jeune fille. La maison est celle d’un célibataire, des habits et des assiettes et une canette de bière traînent ça et là. De la vaisselle s’entasse dans l’évier. Le lit n’est pas fait. La décoration est sommaire parmi laquelle on aperçoit de nombreux éléments espagnols : une affiche d’une feria, une affiche pour la soirée du Hogar de Saint-Denis, une photo du service militaire, une peinture… Le tout donne une impression de propreté sommaire. Felipe embarrassé par l’état de sa maison, commence à ranger fébrilement le plus voyant. Lin Aiyu, touchée par ce spectacle, sourit et passe le pas de la porte qu’elle n’avait pas quitté depuis de début de la scène. FONDU AU NOIR 5 16. INT/NUIT MAISON FELIPE Lin Aiyu enjouée sort de la douche, se sèche les cheveux. Elle est vêtue d’un caleçon et d’un T-shirt d’homme appartenant sans aucun doute à Felipe. Ce dernier vient de refaire le lit avec des draps propres. On voit qu’il se prépare à aller se coucher aussi mais on voit à l’oreiller et au duvet qu’il tient dans ses bras et à sa gêne qu’il ne sait pas encore trop où. Elle parle avec plaisir (Elle lui raconte les soirées chez elle en Chine, les cérémonials de bonne nuit avec sa famille). Il lui indique le lit. Elle remercie et s’y installe. Avec naturel, elle lui prend l’oreiller des mains et l’installe à côté d’elle. Felipe gêné mais heureux regarde la place qu’elle lui a préparé dans le lit. 17. INT/NUIT MAISON FELIPE Ils sont tous les deux au lit. La lumière est éteinte. De temps à autre, on entend un train passer et une lumière balaye l’obscurité. Lin Aiyu dort sur le côté tournant ainsi le dos à Felipe qui est étendu, les bras sous la tête. Il n’arrive pas à dormir, gêné par cette présence inhabituelle dans son lit. Soudain, il entend un sanglot. Il se tourne vers elle. Embarrassé, il pose sa main sur l’épaule de la jeune fille, tiraillé entre l’envie de la réconforter et la peur de s’immiscer dans son intimité. Alors que les pleurs se font de plus en plus lourds, il se rapproche d’elle et la prend dans ses bras. Elle s’y blottit. LIN AIYU Wo xiang wode fumu. Wo xiang jia. Wo xiang wode mama. Weishenme laile zheli? FELIPE (en essayent de la réconforter comme il peut) Ça va aller. Dors contre moi, ça ira mieux demain. Il veut la consoler. Et le désir monte en lui. Il aimerait lui montrer qu’il respecte sa peine, qu’il la respecte mais comment contrôler son élan. Il l’embrasse délicatement sur le front. Elle se laisse faire. Après un temps, indécis, il l’embrasse à nouveau. Cette fois à plusieurs reprises. Il l’embrasse sur la bouche, elle le lui rend. Les baisers sont de plus en plus vifs. Rapidement mais sans précipitation. Il se et la déshabille. Ils commencent à faire l’amour. Elle gémit doucement. Derrière le plaisir, elle pleure. 18. INT/PETIT MATIN MAISON FELIPE Felipe se lève sans bruit et s’habille. Avant de partir, il embrasse Lin Aiyu qui se réveille. FELIPE Je rentre ce soir vers 19 heures. Tu peux rester là si tu veux. Face à son incompréhension, Felipe fait des gestes pour lui indiquer qu’il n’y a aucun problème si elle reste ici. FELIPE (posant une clé à côté du lit) Tiens si tu veux aller te balader. 6 Elle sourit et se tourne pour se rendormir. Felipe sort. 19. EXT/PETIT MATIN MAISON FELIPE Felipe monte dans sa voiture et s’éloigne. 20. EXT/CRÉPUSCULE MAISON FELIPE Même cadre. Le soir tombe. La voiture de Felipe arrive et se gare. Il sort fatigué de sa journée de travail. Il se demande si elle sera à la maison et s’approche dans l’expectative. 21. INT/SOIR MAISON FELIPE Felipe entre. La maison est rangée et nettoyée. Lin Aiyu lui fait la fête. Il n’en revient pas, miamusé, mi-dérangé mais surtout attiré par cette demoiselle en T-shirt et en caleçon. Ils s’embrassent, se déshabillent et font l’amour debout. Felipe est surpris puis enivré de la disponibilité de la jeune fille. 22. EXT/SOIR QUARTIER DE LA PETITE ESPAGNE Felipe enjoué marche dans la rue Cristino Garcia. Il tire Lin Aiyu par la main. En arrière-plan, on voit le Stade de France. 23. EXT/SOIR HOGAR DES ESPAGNOLS DE LA PLAINE. Lin Aiyu et Felipe entrent. 24. INT/SOIR HOGAR DES ESPAGNOLS DE LA PLAINE. La salle est pleine de personnes âgées. Lin Aiyu et Felipe entrent. Il salue chaleureusement et en espagnol les quelques personnes dans la salle. Des regards curieux et pas spécialement chaleureux se posent sur ce couple « mal assorti ». Felipe parle à tous les gens qu’il voit, il semble les connaître tous. A chacun, il présente Lin Aiyu, plus comme un trophée qu’une personne. Aux plus jeunes, il la présente comme « une amie » avec un sourire très explicite. Il commande une bière au comptoir, commence à parler avec son voisin, beaucoup plus âgé que lui. Felipe lui offre à boire. Il est clairement en représentation. Il semble oublier que Lin Aiyu ne comprend pas ce qu’il dit. Elle a l’air de bien s’amuser, et cette réaction de sa part, l’encourage encore d’avantage. FELIPE (prenant l’homme à sa droite par l’épaule) Lui, c’est Sisto ! Il m’a vu grandir. Tous ici m’ont vu grandir ! Je suis né à deux rues d’ici ! SISTO a la gouaille du vieil ouvrier, mais semble également perdu dans un brouillard attribuable soit à sa vieillesse soit au rouge qu’il sirote, à moins que ce soit aux deux. 7 SISTO Il m’a pissé sur le genou este maricon ! La phrase sort mécaniquement, comme s’il la disait à chaque fois qu’il voit un plus jeune que lui. Il a l’air un peu dépassé par les événements. Felipe voit quelqu’un passer. Il abandonne le comptoir, pour aller le saluer. FELIPE Je te présente une amie, Linaillu, mon amie ! Lin, je te présente Carlos. (en insistant sur chaque syllabe pour qu’elle comprenne) CAR-LOS ! CARLOS Felipe, tu fais chier. On est pas là pour rigoler. Il faut vraiment qu’on s’organise. Ils s’assoient tous à une table où étaient déjà assis 3 hommes de l’âge de Felipe et Carlos. Ils se saluent. L’attitude de Felipe dénote avec celles des autres concentrés, l’attention tendue vers Carlos. Lin Aiyu s’est assise également. Personne ne fait attention à elle. Désœuvrée, elle remarque la boîte de cure-dent devant elle. C’est une boîte chinoise ! Elle s’en empare et commence à lire ce qui est écrit dessus. La caméra reste sur la boite de cure-dent. CARLOS Si on veut pas sa faire avoir, il faut que nous les Espagnols, on se serre les coudes ! 25. INT/NUIT MAISON FELIPE Felipe et Lin Aiyu passent la porte. Il fait le mariolle, joue et l’embrasse. Il est joyeux sans être saoul. Elle s’amuse aussi. Elle a l’air heureuse. Ils continuent de s’embrasser en se déshabillant. 26. INT/JOUR MAISON FELIPE Felipe se lève avec difficulté pour aller au travail. Il est apparemment très tôt. Lin Aiyu se lève aussi. Elle va au frigidaire, sort une petite brique de jus de fruit et attrape des gâteaux, qu’elle lui tend. Il est mi-amusé, mi agacé. FELIPE Ah non, on les a acheté pour toi, pas pour moi ces trucs là ? Tu sais que c’est dégueulasse ! Elle lui tend à la bouche, il rigole. FELIPE Ça va, je peux me nourrir tout seul ! Son ton amusé l’incite à continuer, elle veut presque lui mettre la paille dans la bouche. Soudain il s’énerve. 8 FELIPE Oh c’est bon ! Comme un enfant ou un animal pris en faute, elle se rétracte, se recroqueville et recule. Il s’en aperçoit, essaye, à contrecœur de la consoler. FELIPE (en lui passant la main sur la joue) C’est bon, c’est pas grave ! Tiens regarde, je les prends. Bon aller, je dois partir au boulot ! Ce soir je rentre tard, j’ai une soirée avec des amis. C’était prévu de… Oh et puis merde, tu comprends rien de toutes façons. Elle le regarde s’en aller. Elle a l’air coupable. 27. INT/JOUR MAISON FELIPE Lin Aiyu récure la maison, nettoie le linge tout en jouant avec les objets. 28. INT/SOIR MAISON FELIPE Dans la maison, pratiquement rangée, nettoyée et réorganisée (des meubles ont été changé de place), Lin Aiyu guette le retour de Felipe. Il ne rentre pas 29. INT/NUIT MAISON FELIPE Lin Aiyu guette à la fenêtre. A la vue des phares striant la nuit, elle se précipite dans le lit et fait semblant de dormir. Felipe entre. Il voit qu’elle dort et fait attention à ne pas faire de bruit. Quand il voit, l’état de l’appartement, il ne peut retenir un geste d’agacement. Il se glisse dans le lit à côté d’elle. FELIPE (en murmurant et commençant à la caresser) Mais tu te prends pour qui putain ! Elle fait semblant de se réveiller et se retourne en boudant. LIN AIYU Wo bu xihuan ni le ! Bie zhao wo ! FELIPE Allez, tu vas pas faire ta difficile ! Mmmmh ! LIN AIYU Ni zhen xihuan wo ma ? Elle commence à pleurer. Il la prend dans ses bras et tente de la consoler. Désamorcé, il la serre contre lui et tente de donner à sa voix le ton le plus rassurant et le plus chaleureux. Il l’embrasse entre chaque phrase. FELIPE Ca va aller. Schhhhh… Je vais prendre soin de toi. J’ai jamais cru que j’aurais le droit à une femme aussi belle que toi. Je te 9 trouve sur le bord de la route alors que je croyais que ma vie, ça serait toujours la même merde quotidienne. Tu m’as été donnée, j’vais pas te laisser partir. Mais putain, t’as pas à tout ranger comme ça. Allez… Ils s’installent pour dormir. 30. INT/MATIN MAISON FELIPE Felipe est affalé dans un fauteuil. Lin Aiyu, assise par terre, a la tête posée sur ses cuisses. FELIPE Au boulot, c’est que des barres de fer et des pinces-étau. Ils augmentent les heures de boulot et ils nous payent moins. C’est le seul moyen pour sauver la boite. Le seul moyen pour qu’ils s’en foutent plain les poches oui ! Carlos a ouvert sa grande gueule et ils l’ont jeté. Ils ont pas le droit mais personne n’a ouvert sa gueule. Je lui avais bien dit que ça lui apporterait que des problèmes ses conneries. Mais putain, c’est contre la loi. Tu sais Carlos, on l’a vu l’autre soir. En même temps, on sait tous que si on l’ouvre et qu’on se fait virer, y’aura plus une boite du 93 qui nous engagera. Mais putain ! C’est pire que quand mes parents ils étaient ici ! J’imagine que c’est toujours mieux que chez toi. LIN AIYU Wo bu zhidao you shenme shi, haoxiang, ni bu gaoxing ya. FELIPE T’as compris ? Elle rigole pour essayer de lui remonter le moral. FELIPE Putain... t’as rien compris c’que j’te raconte. Je suis là à m’occuper de toi alors que je devrais être avec les gars du boulot… Putain mais qu’est-ce que tu fous là ? hein ! Je t’ai jamais demandé de venir chez moi et je t’ai jamais dit qu’tu pouvais rester. Tu te crois où ? Et j’en ai marre que tu restes là à sourire comme une conne ! Putain de merde ! Tu me fais chier ! Tu comprends ? Mais non tu comprends pas ! Et j’en ai marre que tu comprends rien ! Elle se renfrogne, ne sait trop comment réagir. Elle va vers l’évier ; FELIPE C’est ça va faire la vaisselle ! J’en ai marre que tu fais tout comme ça. Mais putain c’est plus chez moi là. Je retrouve rien. Même moi je me retrouve pas. Putain mais je fais quoi là ? Regarde moi. T’es bien gentille de tout faire comme ça et de me sucer tout le temps. J’étais déjà assez gentil de t’accueillir. 10 Qu’est-ce que tu veux de plus ? Pourquoi tu fais tout ça comme ça ? Qu’est-ce que ça veut dire hein ? Qu’est-ce que je peux faire de plus ? Putain mais réagis merde ! Il crie sur Lin Aiyu, crie sur lui-même aussi, on ne sait au quel des deux cette explosion fait le plus mal. Muette, les yeux baissés sur l’évier, elle continue. Il s’emporte, l’attrape par le bras et l’emporte dans le salon, il lui désigne ses affaires posées et bien rangées dans un coin. Il n’a aucun mal à déplacer son corps frêle. Ses gestes n’ont même pas à être violents. FELIPE Allez, casse-toi ! Prends tes affaires et tire-toi ! Il fourre ses affaires dans le sac et les fait passer le seuil de la maison. 31. EXT/MATIN DEVANT LA MAISON FELIPE Lin Aiyu arrange son sac et s’assoie dessus. Son visage est impassible. On ne sait ce qu’elle pense. Elle regarde vers la maison impassible. Un seul plan filmé depuis l’intérieur de la maison. 32. EXT/MATIN DEVANT LA MAISON FELIPE Felipe sort de chez et monte dans sa voiture. Il ne jette aucun regard à Lin Aiyu. 33. INT/MATIN VOITURE DE FELIPE Felipe au volant de sa voiture s’éloigne. A travers la vitre arrière, on voit Lin Aiyu toujours impassible. 34. EXT/JOUR RUE Lin Aiyu marche. Sa démarche traînante contraste avec le pas décidé des premières séquences. Elle tourne à un angle et s’ouvre devant elle une ruelle bordée de part et d’autre part d’innombrable magasins chinois de vente de textile en gros. 35. EXT/JOUR RUE Lin Aiyu sort du magasin. La lumière est différente, on sent que du temps a passé. Elle est accompagnée du commis qui lui indique quelque chose du doigt. Lin Aiyu tourne au loin. 36. EXT/MATIN GARE DES GRÉSILLONS Lin Aiyu entre dans la gare de RER. 37. EXT/MATIN GARE DES GRÉSILLONS Lin Aiyu passe le portillon du RER. 11 38. INT/MATIN RER Lin Aiyu passe la porte. On la suit jusqu’à sa place. 39. INT/MATIN RER Gros plans successifs du visage de Lin Aiyu. On voit le paysage défiler sur son visage par le jeu des ombres et des lumières changeantes. Puis le train rentre dans les couloirs souterrains. On voit son reflet dans la vitre. Puis le train remonte à la surface. Soudain son visage s’éclaire, la caméra « pannote », le train traverse la Seine et on aperçoit la tour Eiffel. 40. INT/MATIN GARE RER CHAMPS DE MARS – TOUR EIFFEL La porte s’ouvre. Lin Aiyu, prise dans la foule, descend. A peine a-t-elle passé la porte qu’elle disparaît : quelqu’un s’est interposé entre elle et la caméra. La caméra suit des voyageurs, la foule est différente, on la voit plus riche, plus diversifiée. On avance dans la station suivant des corps en mouvement, on sort de la gare jusque dans la rue, là encore on suit quelques passants, jusqu’à tomber sur Lin Aiyu de l’autre côté de la rue, les yeux levés vers la Tour Eiffel, fascinée. Le plan se gèle. GENERIQUE 12