Architecture et éducation
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Architecture et éducation
Jean-Marie BATAILLE, ancien directeur de colonies de vacances, sociologue, chargé de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense, est pédagogue et développe depuis une quinzaine d’années les pédagogies de la décision. Audrey LEVITRE, ancienne directrice de colonies de vacances, titulaire d’un Master en géographie, est enseignante en histoire et géographie. ISBN : 978-2-918555-01-8 Prix : 33 € Jean-Marie Bataille Audrey Levitre Ce livre est une histoire des colonies de vacances avec un point de vue particulier : c’est l’histoire des bâtiments et des discours sur leur architecture. Faire l’histoire de l’architecture des colonies de vacances se révèle, en fait, une clé formidable pour saisir derrière l’hétérogénéité des pratiques et des formes, une évolution structurée et révélatrice de conceptions spécifiques de l’enfance, et de sa prise en charge, pendant les temps de loisirs. Les auteurs nous invitent à parcourir 160 ans d’histoire : des bains de mer au préventorium, des écoles de plein air aux colos éducatives, du tourisme à la rationalisation des moyens budgétaires, jusqu’au déclin marqué des années 1990. Architectures et éducation Les colonies de vacances Architectures et éducation Les colonies de vacances Architectures et éducation Les colonies de vacances Jean-Marie Bataille, Audrey Levitre Introduction Ce livre est la continuité d’un article que nous avons écrit pour le premier symposium sur les colonies de vacances et les centres de loisirs proposé par Jean Houssaye en 20051. Nous évoquions alors l’idée d’un lien intime entre l’évolution de la ville et le développement des colonies de vacances. L’idée sous-jacente, la question du déplacement, aspect déterminant des colonies de vacances, nécessitait de s’interroger aussi bien sur le lieu de départ que sur le lieu d’accueil. D’autres auteurs avant nous avaient mis en lumière cet élément. Alain Vulbeau2 émet l’idée du « mouvement » associé aux colonies de vacances avec la montée progressive de leur caractère éducatif et, plus encore, la norme du mouvement concrétisée dans un processus de mobilisation. Mais, c’est chez Laura Lee Downs3 que ce point est le plus clairement abordé. Pour cette auteure, la colonie de vacances peut être considérée comme une structure d’accompagnement du passage d’un monde rural à un monde urbain. Différentes institutions, dont les colonies de vacances mais aussi les jardins ouvriers, les cités jardins, les dispensaires… vont permettre aux ruraux de « s’acclimater » à la ville et à ses modes de fonctionnement. Une étude sur le patrimoine des colonies de vacances aura permis de poursuivre cette réflexion. Au départ, Jean Houssaye s’est trouvé confronté à la fermeture de la colonie de vacances dans laquelle il avait développé, pendant de nombreuses années, sa pédagogie de la décision 1. Bataille J.-M., « La colonie de vacances entre ville et campagne. Naissances, morts et transformations des colonies de vacances », in J. Houssaye (dir.), Colos et centres de loisirs : recherches, Matrice, Vigneux, 2007. 2. Vulbeau A., Du gouvernement des enfants, Desclée de Brouwer, Paris, 1993. 3. Laura Lee Downs, Childhood in the promised land. Working-Class Movements and the Colonies de Vacances in France, 1880-1960, Duke University Press, Durham and London, 2002. –9– à Porsmilin, près de Brest. Ce bâtiment propriété du comité d’entreprise de la Snias a été rétrocédé, par cet organisme, à la ville de Porsmilin, pour un euro symbolique. Cette collectivité locale a, alors, décidé de vendre la colonie et son emplacement, à un organisme ayant des activités de loisirs à but lucratif. Il s’est avéré que le bâtiment pouvait difficilement être protégé comme patrimoine afin d’empêcher sa disparition. Jean Houssaye a décidé d’alerter, avec l’association Temps Jeunes avec laquelle les séjours étaient organisés, les pouvoirs publics sur la question de la disparition d’un patrimoine pédagogique d’importance. Ces démarches n’ont pas abouti, concernant ce lieu en particulier, mais elles ont permis de mettre en lien Jean Houssaye avec Bernard Toulier, conservateur en chef au ministère de la Culture, et Valter Balducci, professeur à l’école d’architecture de l’université de Bologne (Italie). Ces derniers participaient à un projet européen « Culture 2000 » visant à mettre en valeur le patrimoine des colonies de vacances en Europe4 et à constituer une connaissance approfondie des bâtiments existants afin de pouvoir, dans un second temps, envisager leur conservation. C’est ainsi que l’un de nous s’est retrouvé engagé dans une étude du patrimoine des colonies de vacances en Haute-Savoie, département retenu car étant celui qui a le plus de bâtiments sur son territoire. Nous avons prolongé ce travail par une étude des sources d’archives en France concernant l’architecture des colonies de vacances5. L’étude en Haute-Savoie nous a permis d’établir un premier niveau d’analyse de la situation actuelle de ce patrimoine et de sa disparition rapide. En effet, nous sommes passés pour ce département de 750 colonies en 1994 à 350 en 2007. Un des premiers résultats a été de découvrir l’hétérogénéité des types de bâtiments utilisés. Cette étude devait être explicitée afin de comprendre comment les ré-emplois, qui forment la majorité des colonies de vacances, se mettaient en place. Pour cela notre travail s’est basé sur une démarche systématique d’analyse des discours présents afin de comprendre leur changement au cours du temps et, éventuellement, en quoi ils rendaient compte des évolutions. Un travail portant sur les archives nous a permis de trouver les traces de ces transformations. Nous avions fait un grand pas en mettant à jour de nombreuses informations inédites et c’est grâce à une autre opportunité que notre travail a pu se prolonger. Audrey Levitre était intéressée par notre article du symposium6 et souhaitait mener un travail de géographie sociale sur les colonies de vacances. Au départ, notre collaboration devait se restreindre à la constitution de cartes réalisées à partir des ba4. Angleterre, Italie, Belgique, Roumanie. 5. Voir partie III. 6. Bataille, op.cit. – 10 – ses de données que nous avions créées. Puis, chemin faisant, nous avons pris conscience que les cartes « montraient » ce que nous développions dans nos travaux. Il est alors apparu de plus en plus clairement que nos travaux se complétaient. Au final, nous avons décidé de passer à une écriture à quatre mains. La géographie sociale ne viendrait pas illustrer le propos sociologique, mais, en dialogue entre ces deux approches, nous pouvions démontrer une thèse nouvelle concernant l’évolution des colonies de vacances. Reprenons cette question. Le point de départ était donc un lien privilégié entre l’histoire des villes et celle des colonies de vacances. Ce faisant comment pouvions-nous rendre compte d’un micro-événement comme la fermeture de la colonie de Porsmilin aussi bien que de l’écroulement du nombre d’implantations de colonies de vacances en Haute-Savoie ? Cela exigeait deux chemins : comprendre comment le patrimoine des colonies de vacances s’était constitué et rendre compte des transformations qu’il avait subi au cours du temps. Le premier, qui est le fil rouge de ce livre, c’est celui de l’architecture. Ainsi cette démarche nous permet de mettre en lumière bien des choses qui resteraient, sinon, recouvertes par les discours des multiples acteurs. Le deuxième chemin que nous avions posé comme nécessaire, dès le début de notre étude en Haute-Savoie, est de prendre en compte ces discours en élargissant la focale à des acteurs proches mais hors champs, comme les médecins, les architectes, les aménageurs… Pouvons-nous rendre compte d’une chronologie de ces discours et comment la mettre en lien avec celle de l’évolution des formes d’architecture, d’implantation, d’organisation des espaces de la colonie de vacances ? Comment les pratiques, trait d’union entre ces discours et les bâtiments, évoluent ? Une troisième piste s’est progressivement imposée. Nous avons alors découvert l’extraordinaire plasticité des colonies de vacances au cours du temps quant à leurs formes et aux pratiques qui y sont développées. Elles permettent de penser la place accordée aux enfants et aux jeunes selon les époques. Analyser les évolutions dans le rapport à l’espace Une des caractéristiques des colonies de vacances, quelle que soit la période que nous considérons, se situe dans l’acte de partir. Or cet acte n’est pas anodin7. Il suppose un site de départ caractérisé que l’on souhaite quitter pour des raisons précises, un site d’arrivée que l’on souhaite rejoindre parce qu’il possède des spécificités attractives, ainsi que des modalités de transports pour franchir la distance qui sépare les uns des 7. Voir Vulbeau qui montre combien dans la colonie de Celles, la séparation, puis le voyage sont les premières étapes de l’action morale sur les enfants. – 11 – autres. Autrement dit, partir « d’ici » pour trouver un «ailleurs » suppose des rapports à l’espace ou aux espaces concernés, des représentations de ceux-ci qui seront propres aux différents acteurs concernés et à leurs époques. De ce simple constat, les colonies de vacances constituent donc un phénomène à la fois social et spatial. Le géographe Michel Bussi8 définit différentes pistes d’études pour aborder les centres de vacances en géographie : leur rôle dans l’aménagement du territoire passé, présent et à venir – le cas de la Haute-Savoie, où l’on a vu apparaître dans certains villages de véritables « chapelets » de bâtiments s’alignant le long des vallées et destinés à accueillir des colonies de vacances faisant vivre le village avant que de disparaître, est exemplaire à ce titre –, leur rôle dans les processus de « socialisation et de différentiation spatiale », selon la formule de Jean-Pierre Augustin9 – il s’agit là de notion de ségrégation sociospatiale liée aux différences de qualités et de variétés de prestations proposées aux jeunes en fonction de leur provenance sociale et géographique (urbaine, rurale, intra-urbaine…) –, le rôle des centres de vacances dans « la formation sociospatiale10 », c’est-à-dire dans « la découverte du jeune de son environnement proche ou lointain » et enfin leur relation aux vacances, au « départ » et au « dépaysement » qui soulève pour Michel Bussi « la question du « capital spatial 11» développée par le géographe Jacques Lévy […] devenu décisif dans une société valorisant de plus en plus la mobilité et les intégrations multiscalaires ». Pour les géographes, les colonies de vacances constituent donc un objet au croisement de plusieurs thématiques (les loisirs et le tourisme, l’aménagement du territoire, les espaces urbains et ruraux…). Cependant leurs contributions à l’étude des colonies de vacances sont relativement restreintes. Quelques mémoires universitaires y ont été consacrés, le plus souvent sous forme de monographie autour d’une ville ou d’une région et associant les centres de vacances aux centres de loisirs. Les travaux particulièrement riches de Jean-Pierre Augustin12 sur la thématique des loisirs et des jeunes abordent peu la question des colonies de vacances et se tournent davantage vers les structures d’animation locale 8. Bussi M., « Pour une géographie des centres de vacances et de loisirs », in Jean Houssaye, Colos et centres de loisirs : recherches, Matrice, 2007, p.241-256. 9. Augustin J.-P., Les jeunes dans la ville, Presse Universitaire de Bordeaux, 1991. 10. Michel Bussi reprend là aussi la formule de Jean-Pierre Augustin (op.cit.). 11. « Capital spatial : ensemble des ressources, accumulées par un acteur, lui permettant de tirer avantage, en fonction de sa stratégie, de l’usage de la dimension spatiale de la société ». Lévy J. et Lussault M. (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, 2003, p. 124-126. 12. Augustin J.-P. et Ion J., Des loisirs et des jeunes, cent ans de groupements éducatifs et sportifs, Les Editions Ouvrières, 1993 ; Augustin J.-P., « Sport, Loisirs et culture : un système d’animation toujours en construction », in La galaxie jeunesse : mémoguide des structures publiques de jeunesse, INJEP, Marlyle-Roi, 2004. – 12 – et le sport. Ils apportent cependant des éléments méthodologiques et conceptuels (notamment ceux évoqués plus haut) sur lesquels peuvent s’appuyer des travaux sur les colonies de vacances. L’approche que nous défendons ici est celle de la géographie sociale intégrant l’étude des rapports sociaux et spatiaux à la compréhension générale de l’objet. « Les rapports spatiaux correspondent aux liens affectifs, fonctionnels et économiques, politiques et juridiques ou purement imaginaires que les individus tissent avec les espaces géographiques où ils vivent, qu’ils parcourent ou qu’ils se représentent »13. La dimension spatiale des colonies de vacances sera abordée ici par l’étude des lieux de départ et d’arrivée des colonies de vacances, du contexte spatial, social, économique et culturel propres aux différentes époques et à différentes échelles, nationale, régionale, locale. Comprendre les liens entre architecture et éducation Le titre de ce livre doit être explicité14. L’idée d’une relation mécanique entre éducation et architecture est réductrice, car, si un tel lien a pu exister, il représente en lui-même un modèle de relation. Il existe des effets repérés de l’architecture sur l’éducation et inversement des modèles pédagogiques dans les choix architecturaux. Aussi il nous paraît utile de distinguer plusieurs niveaux d’articulation de l’architecture et de l’éducation. L’évolution des concepts opératoires et celle des colonies de vacances est notre premier questionnement. Nous entendons par « concepts opératoires » les idées qui dominent une période historique particulière et qui modifient de ce fait le sens d’un objet sur cette période. Nous nous inscrivons dans le champ de la socio-histoire15, pour laquelle l’étude des objets sur de longues périodes doit tenir compte du fait que l’usage d’un même mot, à des moments différents, est corrélative au sens accordé à ce mot pour chaque période. Ainsi le terme « patronage » ne signifie pas la même chose si on se situe au XIX° siècle, vers 1880 au moment de l’émergence des colonies de vacances, ou bien dans l’entre deux guerres. Nous repérons plusieurs concepts opératoires pour les colonies de vacances. Pour Vulbeau (1993), par exemple, c’est le concept de « redressement » qui domine la période courant au long du XIX° siècle. À partir de 1880, un nouveau concept apparaît, celui des « loisirs », avec la Belle époque et les villégiatures et celui d’« hygiène » dans le même temps. Au 13. Di Méo G. et Buléon P., L’espace social, Lecture géographique des sociétés, Armand Colin, 2005. 14. Il existe deux ouvrages qui traitent spécifiquement de la question de l’architecture des colonies de vacances ; le premier en italien : Balducci V., Architetture per le colonie di vacanza. Esperienze Europee, Alinea, Firenze, 2005 ; et un en anglais : Balducci V. & Bica S., Architecture and Society of the Holidays Camps. History and perspectives, Editura Orizonturi Universitare, Timisoara, Mirton, 2007. 15. Guibert J., Jumel G., La socio-histoire, Armand Colin, 2002. – 13 – cours de l’entre-deux-guerres, avec le modernisme, les concepts d’« influence » et de « rationalité » apparaissent. Dans les années 1930 et jusqu’aux années 1960, le concept de « cadre » prend une place prépondérante. Il sera remplacé au cours des années 1950-1960 par la notion de « besoin ». L’idée de « participation » apparaît dans les années 1970. A chaque concept opératoire correspondrait une forme particulière de la « colonie de vacances ». Par exemple, pour « rationalité » et « influence », le développement des colonies politiques, qu’elles soient celles du fascisme, du communisme et aussi celles des entreprises. Nous pourrions ajouter à cette liste les colonies catholiques. Pour le « cadre », terme employé par Rey-Herme en 1954, signifiant que tous les éléments de la colonie de vacances participent à l’éducation des enfants, des bâtiments se construisent sur ce modèle au cours des années d’après guerre à partir des travaux d’une commission, réunissant fédérations d’éducation populaire et services de la Jeunesse et des Sports qui viennent de rejoindre l’Éducation nationale. Le « cadre » est associé au terme « éducation », ce qui donne « la colonie de vacances éducatives ». La notion de « besoin » devient centrale dans les années 1950-1960. Par exemple, cette notion est mobilisée par les acteurs du champ pour réclamer la construction d’équipements pour les jeunes dans les grands ensembles. Ces concepts opératoires nous permettent de construire une histoire des colonies de vacances et nous aident à penser les ponts entre architecture et éducation. Les concepts opératoires irriguent l’ensemble de la société et facilitent le dialogue entre des champs très divers, voire éloignés. Le concept de « cadre » est remis en cause au cours des années 1960 et 1970 et on observe des expériences en architecture, dans l’art et en pédagogie, qui tendent à remettre en cause l’existence d’un lien entre l’architecture et l’éducation. En Italie des architectes travaillent à des projets où le bâtiment n’est plus le signe de l’institution ; ils s’appuient plutôt sur une vision anti-autoritaire. Cette dernière est présente dans les courants pédagogiques de l’époque. L’échelon local est un niveau d’analyse complexe. Par exemple, le choix d’implanter les colonies de vacances dans ou hors d’un village relève de logiques multiples : le projet d’urbanisme, le choix des organisateurs de colonies de vacances, la question du prix du foncier. Les différents types d’implantation (mer, montagne, campagne) se retrouvent dans des discours des architectes-urbanistes16 comme dans celui des pédagogues. Mais existe-t-il une relation à ce niveau entre les discours des uns et des autres ? Rien n’est moins sûr. 16. Valter Balducci, 2005, op. cit. : Projet d’aménagement du littoral landais p. 34. Il existerait un plan de répartition des colonies de vacances sur le territoire français réalisé par Lods. – 14 – La forme générale du bâtiment, comme signe ou symbole, peut être considérée comme un niveau qui fait circuler du sens entre architectes et pédagogues. On peut ainsi aller interroger la forme scolaire des colonies de vacances, la forme hôpital, la forme hôtelière… On peut aussi remarquer que les bâtiments passent d’un usage à un autre grâce à ces concepts opératoires. Les édifices pensés pour l’hygiène peuvent ainsi devenir des colonies de vacances (préventorium, sanatorium), ou entrer dans le champ de l’éducation (aérium, école de plein air) avant de devenir centres de vacances. Les hôtels, eux aussi, peuvent franchir les catégories et, après avoir été utilisés massivement pour accueillir les enfants réfugiés, devenir colonies. En faisant le passage d’un champ à un autre, les formes s’influencent. L’utilisation d’hôtels pendant la seconde guerre mondiale est peut-être à l’origine de la remise en cause par la suite des dortoirs17. C’est au niveau de l’organisation des espaces que la question du lien entre architecture et éducation nous paraît être la plus féconde. Pour les Pays-Bas, le Dr. Dolf Brockhuizen18 nous a montré un schéma de disposition des espaces intérieurs en fonction de l’orientation solaire. Il existe un tel plan en Italie19 pour organiser les déplacements dans les bâtiments. Les Ceméa20 ont travaillé dans les années 1960 à une organisation des espaces en petits groupes/grands groupes. Le projet, sa réalisation, l’évolution des aménagements au cours du temps sont autant de surfaces de projection de ce rapport entre nos deux termes. Le dernier niveau est celui des objets et du design. Deux exemples : les entreprises Olivetti en Italie ont conçu des colonies de vacances jusqu’au détail de l’ameublement. En pédagogie, le modèle le plus connu est celui de Montessori dans lequel les objets participent directement du projet éducatif. Il faut se garder malgré tout d’une vision technologique de l’éducation qui emploierait l’architecture à ses fins, laissant le libre arbitre et l’humanité à ses portes. En cas de ré-emploi d’un bâtiment déjà, existant une deuxième idée va venir en cohérence avec celle qui oriente la construction ou bien qui cherche à faire rupture. Une analyse selon la même échelle est toujours intéressante à réaliser. Prenons le cas du ré-emploi des châteaux : quel rôle va-t-on attribuer à cette forme générale ? Cherche-t-on à la recouvrir pour marquer un emploi nouveau ou bien est-elle associée au projet 17. C’est dans l’arrêté du 20 novembre 1964 que l’expression « dortoir » présente encore dans la réglementation de 1949 est remplacée par « Chambre ». 18. Présentation réalisé au workshop à Middelkerke, Belgique, du 8 au 12 mai 2007, dans le cadre du projet Culture2000. 19. Balducci, , op. cit., « Schema funzionale di colonia marina » p. 60. 20. Ceméa, Construction, installation, aménagement des centres de vacances d’enfants et d’adolescents, Scarabée, Paris, 1965. – 15 – développé ? L’utilisation d’anciens sanatoriums, d’anciennes colonies agricoles, d’anciennes écoles a-t-elle un impact sur le projet développé au sein de ces bâtiments ? La question du patrimoine Le terme « site remarquable » est souvent associé à celui de patrimoine : quelle réalité peut recouvrir cette expression ? Nous projetterons ce terme sur plusieurs axes : l’architecture, les sciences de l’éducation, le territoire. Ces axes nous aideront à définir ce que recouvre la question de la conservation du patrimoine pour les colonies de vacances et comment, au final, nous avons pris une autre voie. Pour l’architecture, il peut s’agir d’identifier des colonies de vacances comme témoin d’un type de construction, d’une école d’architecture, d’un mouvement ou d’un architecte renommé. La qualité du projet a une autre dimension ; celle-ci prend en compte l’intégration de l’architecture, de l’éducatif, de l’environnement, de conceptions sociales dans le même projet. À ce niveau, un site peut être analysé en terme de continuité et de rupture. Le bâtiment lui-même peut être décliné selon : la qualité des procédés de fabrication, les matériaux utilisés, l’utilisation de l’espace, des courbes de niveau et l’intégration au paysage. S’ils sont les endroits dans lesquels des pédagogues ont mis en œuvre une pédagogie originale, des colonies de vacances sont dans leur organisation des espaces intérieurs et extérieurs, dans leur architecture, des lieux importants. Des colonies de vacances ont une articulation spécifique entre architecture et éducation. Le territoire d’implantation permet d’interroger différentes dimension : l’impact du territoire dans le développement des colonies de vacances au point de vue historique, mais aussi de celui du contexte local qui favorise ou freine les implantations ; le point de vue économique et ce qu’il entraîne comme type d’organisation des colonies de vacances, tout comme le rôle joué par les colonies sur le territoire en terme de flux économique et d’emploi par exemple ; les liens avec l’environnement et ses conséquences dans les choix architecturaux. La colonie de vacances est un patrimoine à la jonction de ces trois niveaux d’analyse. Certaines seront plus liées à un point et en seront ainsi un modèle. Mais l’approche par les sites remarquables soulève de nombreuses questions. D’abord elle tend à rechercher des cas particuliers et ceux-ci peuvent n’être que des épiphénomènes qui rendent peu compte du mouvement d’ensemble. Ensuite cette démarche valorise des bâtiments parfois en lien avec des discours architecturaux ou pédagogiques qui surimpressionnent la réalité. Aussi nous avons choisi de prendre un autre point de vue. Nous partons d’une démarche d’inventaire le plus exhaustif possible afin, dans un second temps, de trouver des traits spé- – 16 – cifiques. Nous présenterons alors les modèles spécifiques à une période. Si nous n’avons pas un inventaire complet de tous les bâtiments utilisés, nous avons constitué une base de données comprenant près de 2.000 bâtiments sur un effectif estimé de 15.000. Ceci nous permet d’avoir une vision suffisamment riche des évolutions. Construire une chronologie Le livre est constitué selon un découpage chronologique et un découpage thématique. Cette organisation s’est mise en place à partir d’un premier travail d’analyse d’un large corpus de documents historiques. Il apparaît à l’analyse des données concernant les colonies de vacances deux périodes clairement différenciées (1847-1947 et 1945-1980) suivies d’une autre période moins déterminée et plus complexe (1980-2007). L’analyse des données (archives et données de terrain) montre des ruptures de conception de la colonie de vacances qui rendent souvent difficile les comparaisons d’une période à l’autre. À partir des années 1980, l’objet semble se transformer profondément. En fait, dès le milieu des années 1960, un discours s’impose aux autres qui empêche de percevoir les évolutions dont les colonies de vacances sont l’objet. La première période (1847-1947) que nous qualifions de « sanitaire » commence avec les colonies au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle et s’achève en 1947 au moment du passage des colonies de vacances du Ministère de la Santé à celui de l’Éducation nationale. Cette période se découpe elle-même en trois moments. D’abord une période avant la Première guerre mondiale caractérisée par la question sanitaire. Les auteurs de l’époque intègrent dans leurs listes des colonies de vacances tous les bâtiments qui participent à ce projet. Ensuite on peut distinguer une transition pendant laquelle cohabitent visées « sanitaires » et « éducatives ». Enfin, pendant et après la Seconde guerre mondiale, les conditions pour une bascule vers l’éducatif se mettent en place. À chaque fois, les discours tant des architectes, des pédagogues, que des acteurs des œuvres qui ont la charge des colonies de vacances, se transforment. Si la question éducative, terme qualifiant cette seconde période (1945-1980), prend naissance bien plus tôt, c’est lors de ce laps de temps que cette approche va devenir dominante. La représentation la plus commune concernant les colonies de vacances se fixe pendant cette période d’âge d’or. Des doctrines architecturale, éducative, règlementaire, se construisent et vont influencer fortement notre conception de l’objet colonies de vacances. A partir des années 1980, un phénomène qui prend place dès la fin de la guerre, le tourisme, va devenir progressivement un cadre de référence pour toute une série d’acteurs concernés par les colonies de vacances. – 17 – La pédagogie des colonies évolue mais vient se heurter aux doctrines présentes. Le mouvement des méthodes non-directives aura une influence certaine, mais en quelque sorte mezzo forte. L’approche par les besoins reste alors dominante. Les analyses produites par les acteurs historiques du champ ne semblent pas être entamées. Au final, lorsqu’en 1995 commence la régression massive des départs des enfants et des adolescents en colonies de vacances, peu de discours sont capables de rendre compte du phénomène. Aujourd’hui, nous évoquons les colonies de vacances sous l’angle d’un objet du patrimoine. Est-ce à dire qu’il n’y a plus de colonies de vacances ? Peut-être que la colonie traditionnelle n’existe plus, néanmoins il n’existe pas encore de moyen de qualifier ce qui a émergé à la place, par incapacité à le nommer, et donc à le voir. Dans ce livre, nous nous tenons au plus près des traces que cet objet a pu laisser au cours du temps (bâtiments, discours, objets, pratiques, flux d’enfants) permettant de voir autrement les colonies de vacances. Nous avons pris le parti de mettre en relation les traces produites dans des champs différents et de les mettre en corrélation. Ainsi nous abordons les colonies de vacances à partir : des bâtiments, de leur nombre et de leur implantation ; des effectifs, de leur provenance et de leur destination, dans la mesure où nous avons sur ce point des données ; des recommandations, instructions ou réglementations ; des pratiques pédagogiques ; des discours tenus par les acteurs qui organisent ces colonies de vacances ; des changements sociaux qui ont eu un impact sur cet objet. Nous mobilisons la sociologie, les sciences de l’éducation, l’histoire et la géographie sociale. Avec ces moyens et cette approche, nous avons essayé de défendre la thèse selon laquelle les colonies de vacances sont un objet digne, complexe et plastique, permettant de saisir comment notre société se transforme.