Evrópusambandið : l`Union européenne vue d`Islande

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Evrópusambandið : l`Union européenne vue d`Islande
Evrópusambandið : l'Union
européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Mémoire de 4e année
Séminaire : L'Europe autrement
Sous la direction de : Claire VISIER
2010 - 2011
Remerciements
Je tiens à remercier tout d'abord Claire Visier, ma directrice de mémoire, qui a
su m'aiguiller dans la réalisation de ce mémoire et calmer mes hésitations et
angoisses de chercheuse débutante.
Merci également à Jean-François Polo et Romain Pasquier, responsables du
séminaire pour leurs conseils avisés à chaque étape importante de ce mémoire.
Je tiens à remercier aussi le personnel de l'Ambassade de France en Islande, et
tout particulièrement S.E. Caroline Dumas, Ambassadrice de France et Martin
Leifsson, attaché de presse de l'Ambassade, pour leur aide précieuse lors de
l'organisation des entretiens.
J'adresse mes remerciements à Flora et Alain pour leur relecture attentive.
Je tiens enfin à remercier tous ceux qui, avec patience et amitié ont supporté
chacunes de mes difficultés et incertitudes dans la réalisation de ce mémoire.
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Sommaire
Liste des sigles et abréviations........................................................................6
Introduction.....................................................................................................7
Partie I :Une lecture nordique de l'intégration européenne......................25
A.L'intégration européenne, atteinte à l'identité nordique ?....................................26
1.Une identité nordique périphérique .......................................................................26
a. Une construction identitaire périphérique..........................................................26
b. La représentation du modèle nordique...............................................................27
2.L'Union européenne perçue comme une menace.....................................................29
a.L'adhésion à l'Union, atteinte à la souveraineté nationale...................................29
b.L'intégration européenne, « ferment de dissolution ».........................................31
B.Un rapprochement avec l'Union, aveu de la faillite du modèle nordique ?..........32
1.L'adhésion à l'Union dictée par une crise du modèle nordique................................33
a.Une crise économique sans précédent, responsable des candidatures nordiques à
l'Union?..................................................................................................................33
b.L'aveu de l'échec du modèle nordique autonome................................................34
2.Le choix de l'intégration, « soumission au principe de réalité »..............................35
a. Le choix de l'angle économique dans la défense de l'adhésion..........................35
b. Une position très affirmée dans les négociations d'adhésion.............................37
Partie II :Deux variables structurantes dans le débat sur l'intégration : la
taille du pays et le poids du discours nationaliste.......................................39
A.Les arguments avancés dans le débat : un « oui » à la fois utilitariste et
identitaire, un « non » plutôt identitaire......................................................................39
1.Le « oui », entre posture utilitariste et identitaire ...................................................40
a.Le poids de la perspective utilitariste..................................................................40
b.L'approche identitaire : des racines et un futur européen ?.................................42
2.Un « non » principalement identitaire.....................................................................43
a.La question de la représentation .........................................................................43
b.L'adhésion à l'Union, atteinte à la souveraineté nationale ?................................45
B.Deux variables structurantes des perceptions : la taille du pays et le poids du
discours nationaliste......................................................................................................46
1.La petite taille du pays.............................................................................................47
a.Etre petit, critère objectif, impact subjectif ?......................................................47
b.Abri européen VS absence de représentation .....................................................48
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2.L'emprise du discours nationaliste ..........................................................................50
a.Un rapport particulier à la Nation et la souveraineté...........................................50
b.Le poids de la souveraineté dans la perception de l'adhésion.............................51
Partie III : Une lecture sectorielle de l'intégration européenne : la
question de la pêche.......................................................................................54
A.L’importance du secteur de la pêche dans la perception de soi et le rapport à
l’autre..............................................................................................................................55
1. La pêche, vecteur d'une identité historique commune............................................56
a. L’Islande, une nation de pêcheurs ?....................................................................56
b. La pêche, image d'une réussite autonome .........................................................58
2. La pêche, secteur clé dans les choix politiques et économiques internationaux
islandais ......................................................................................................................59
a. La recherche des meilleurs débouchés pour la pêche : facteur d'ouverture
internationale .........................................................................................................59
b. La question sensible de la pêche à la baleine.....................................................61
B. Un secteur de la pêche assez peu mobilisé dans les faits........................................62
1. « Laisser les faits parler d'eux-mêmes»..................................................................63
a. Un rejet constant de l'adhésion à l'Union européenne .......................................63
b. Une apparition limitée sur le front des opposants à l'adhésion..........................63
2. Un secteur agricole plus actif dans le rejet de l'adhésion à l'Union européenne....65
a. Une mobilisation très forte contre l'adhésion ....................................................66
b. Assurer sa visibilité ?.........................................................................................66
Conclusion......................................................................................................69
Bibliographie..................................................................................................72
Annexes...........................................................................................................75
Annexe 1 : Liste des entretiens réalisés........................................................................75
Annexe 2 : Extrait de la présentation sur l'adhésion à l'Union européenne réalisée
par Sterkara Island .......................................................................................................76
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Liste des sigles et abréviations
AELE : Association Européenne de Libre Echange
CECA : Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier
CEE : Communauté Economique Européenne
EEE : Espace Economique Européen
PCP : Politique Commune de la Pêche
UE : Union Europénne
ZEE : Zone Economique Exclusive
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Introduction
Le 16 juillet 2009, l'Islande a déposé officiellement sa candidature en vue de
l'adhésion à l'Union européenne. Cette demande, la première dans l'histoire du pays,
peut ne pas sembler surprenante, comme le montre l'accueil réservé à cette
candidature au sein des institutions européennes. A peine un an plus tard, le 27 juillet
2010, l'Islande entame formellement les négociations d'adhésion alorsqu'il aura fallu
dix-sept ans à la Turquie pour accéder à ce stade, ou encore deux ans et demi à la
Croatie. Pour beaucoup de dirigeants européens et fonctionnaires bruxellois,
l'adhésion future de l'Islande à l'Union ne fait aucun doute. En effet, le pays remplit
déjà la majorité des critères de Copenhague de 1993 : des institutions stables
garantissant la démocratie, l'existence d'une économie de marché viable ainsi que la
capacité à prendre à sa charge les obligations
inhérentes à l'union politique,
économique et monétaire.1
Par ailleurs, l'adhésion pleine et entière de l'Islande à l'Union européenne
parait a priori ne représenter que l'ultime étape d'un rapprochement entamé depuis
plusieurs dizaines d'années. Ainsi, l'Islande est membre de l'Association Européenne
de Libre-Echange (AELE) depuis 1970, elle intègre l'Espace Economique Européen
(EEE) en 1994 et devient membre de l'Espace Schengen en 2000.
Cependant, le processus d'intégration européenne est loin de faire
historiquement l'objet d'un consensus dans le pays. Au contraire, la candidature à
l'Union européenne s'insère dans un contexte très particulier, celui de crise majeure
que connait le pays à partir de fin 2008. En cela, elle constitue bien plus une rupture
qu'une continuité dans l'histoire de l'île, traditionnellement eurosceptique.
Habitée seulement à partir du IXème siècle, l'Islande est le premier pays au
monde à se doter d'un Parlement (l'Althingi, en 930). Elle connaît, après trois siècles
1 Avis de la Commission sur la demande d'adhésion de l'Islande à l'Union européenne, 24 février
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d'un « âge d'or », deux longues périodes de domination étrangère, d'abord par le
Royaume de Norvège (de 1262 à 1380) puis par le Danemark pendant les cinq
siècles suivants. Elle acquiert une autonomie progressive à partir de 1830 mais ne se
proclame officiellement et unilatéralement indépendante par référendum qu'en 1944,
après une occupation très courte de la Grande-Bretagne puis des Etats-Unis qui
garderont une base militaire dans le pays jusqu'en 2005.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pays, à peine indépendant,
bénéficie largement du Plan Marshall, avec le plus fort montant par habitant dans
toute l'Europe. Il ne prend pas alors une part active dans les institutions
internationales nouvellement constituées (FMI, Banque Mondiale, GATT) ni dans les
zones de libre-échange qui se développent en Europe, à l'image de la CECA. Par la
suite et de façon récurrente à partir de 1957, l'Islande privilégie les accords de libreéchange, afin d'assurer la meilleure défense des intérêts du pays tout en conservant la
plus grande indépendance possible.
Le pays est depuis 1944 une démocratie unicamérale, conservant le principe
d’une unique chambre représentative, comme le système établi au Xème siècle. Le
pouvoir exécutif est exercé par le Président de la République, élu pour quatre ans
renouvelables.
L’île a eu une économie modeste, basée presque uniquement sur la pêche,
jusqu’à la fin des années 1980. Le début des années 1990 marque un tournant
considérable avec la libéralisation massive du secteur bancaire. Très rapidement, le
pays acquiert la réputation de « Tigre du Nord », tant son développement
économique est rapide. En 2007, le pays affiche un taux de croissance record, un
taux de chômage faible, une monnaie très forte, un excédent budgétaire important et
un PIB parmi les plus élevés au monde.2
La crise financière, qui affecte l'Islande dès mars 2008 avec la chute brutale
de la valeur de sa monnaie et la plonge dans l'une des périodes les plus difficiles de
2 Karlsson G., The History of Iceland, C. Hurst & Co Ltd,London, 2000, p.89-365
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son histoire, constitue un bouleversement majeur de la vie politique, économique et
sociale. Elle fait figure d'un coup de massue pour la population dans cette île de
320000 habitants et d'un coup de tonnerre dans le fonctionnement de la vie politique,
économique et sociale du pays.
Inflation, chômage, faillites d'entreprise et hyper-endettement des ménages
conduisent à de nombreuses manifestations devant le Parlement islandais, plus
connues sous le nom de “Révolution des casseroles”, et à la démission du
gouvernement du Parti de l'Indépendance, central dans la vie politique depuis
l'indépendance du pays en 1944. Les élections législatives portent au pouvoir une
alliance entre les Sociaux-Démocrates et les Gauche-Verts, les premiers faisant
activement campagne sur le thème de l'adhésion à l'Union européenne comme l'un
des moyens pour sortir de la crise, le second peu favorable à cette candidature mais
ayant accepté des compromis pour faire partie du nouveau gouvernement3.
Au delà de sa dimension économique et financière évidente, cette crise a
également eu un impact identitaire et moral considérable dans la mesure où la
réussite économique rapide du pays, après plusieurs siècles de domination étrangère
et de pauvreté relative en comparaison aux autres pays européens, a fait naître chez
les Islandais une réelle fierté vis-à-vis de leur modèle sociétal et de leur réussite
économique. Ainsi, Ólafur Ragnar Grímsson, Président de la République d'Islande,
déclare en 2005, dans une intervention devant le Walbrook Club de Londres intitulée
« How to Succeed in Modern Business : Lessons From the Icelandic Voyage » : « It
is indeed an interesting question how our small nation has in recent years been able
to win so many victories on the competitive British, European and global markets,
especially because for centuries we were literally the poorest nation in Europe, a
community of farmers and fishermen [...]. In recent years Iceland has shown how a
small state can make an organised and successful response to globalisation and thus
boost its own business success. [...]We are succeeding because we are different, and
our track record should inspire the business establishment in other countries to re3 D'après l'interprétation de : Avery G., Bailes A., Thorhallsson B., « Iceland's Application for
European Union Membership », Studia Diplomatica 2011 , LXIV -1 p93-119
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examine their previous beliefs and the norms that they think will guarantee results. »4
Le sentiment de « kreppa » (la crise) morale et identitaire, a été largement
perceptible à la fois dans les médias, parmi la classe politique et la population.
Retrospectivement, beaucoup d'Islandais ont considéré cette période d'enrichissement
fulgurant comme une sorte d'égarement, à la fois du système politique et économique
et de la société elle-même. Ainsi, l'expression « Þetta er mjög 2007 » (« ça fait très
2007 ») est devenue courante dans les conversations pour désigner une chose ou une
personne tape à l'oeil ou qui est clairement perçue comme une exhibition inutile ou
futile de richesse.
Cette crise a eu pour conséquence, au moins de façon temporaire, de mettre la
société islandaise dans une posture plus réflexive concernant les choix de société et
de modèles politique, économique et social pour le futur. C'est ce qu'illustre par
exemple l'organisation en 2009 d'une grande rencontre appelée « þjóðfundar »
(Assemblée Nationale), rassemblant environ 1500 Islandais pour une discussion
ouverte sur les valeurs qui devraient guider la nation islandaise dans le futur – les
principales retenues étant l'intégrité, le respect, la justice et les droits humains – ainsi
qu'un débat sur les piliers sur lesquels devraient reposer la nation et de la société –
ont été désignés
l'éducation, l'économie, l'égalité des droits, la famille,
l'environnement, l'administration publique, le bien-être.5
Il semble donc que cette crise ait provoqué à tous les niveaux un
bouleversement important de la société islandaise, dans la perception qu'elle avait
d'elle-même autant que de celle qu'elle avait du monde.
La candidature à l'Union européenne a été présentée et défendue par le
gouvernement (au moins dans sa partie sociale-démocrate) comme une solution à la
crise que connaissait le pays. Ainsi, Össur Skarphedinsson, ministre des Affaires
étrangères, déclare dans une allocution devant le Parlement islandais le 14 mai 2010:
4
Discous du Président de la République d'Islande au Walbrook Club de Londres, 3 mai 2005
« How to succeed in Modern Business : Lesson from the Icelandic Voyage »
5 Site internet de l' « Assemblée nationale » islandaise
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« I make no attempt to conceal the fact that I consider the issue of the
European Union to be of fundamental importance in the recovery of Iceland.
Never before has there been a more compelling reason to find out what advantages
EU membership holds. We need stability, we need investment, we need to create jobs,
we need to establish as reliable and strong framework as possible for the labour
market and the economy of the country. The European Union is controversial; but it
is in my firm belief that it is the optimal choice for Iceland in order to reach these
goals as soon as possible.»6
Néanmoins, comme le reconnait le ministre des Affaires étrangères, l'Union
européenne est loin d'avoir fait historiquement l'unanimité en Islande. 7 L'Union n'a
jamais en effet dominé le débat en Islande, bien que l'intégration européenne ait eu
une profonde influence sur l'ouverture économique du pays et les choix des
gouvernements successifs dans les affaires extérieures, selon la thèse défendue par
Baldur Thorhallsson. 8 Ce dernier dénombre sept étapes successives de débat national
concernant l'intégration européenne:
–
1957-1959 : débat autour de l'adhésion à l'OECE
–
1961-1963 : débat autour de l'application ou non à la CEE, envisagée
sérieusement mais jugée finalement inappropriée notamment compte tenu la taille
du pays
–
à la fin des années 1960 : débat sur l'AELE mais accusation de
compromettre la souveraineté nationale et d'entraver l'indépendance du pays.
L'Islande rejoindra finalement l'AELE en 1970.
–
à la fin des années 1990 : période de négociations entre les membres de
6 Discours du Ministre des Affaires étrangères Össur Skarphedinsson devant le Parlement
islandais en mai 2010
7 Thorhallsson B.,et Rebhan C., « Iceland's Economic Crash and Integration Takeoff : An End to
European Union Scepticism », Scandinavian Political Studies, Vol.34, n°1-2011, p. 53-73
8 Thorhallsson B., « Approaching the question – domestic background and conceptual
framework » in Thorhallsson B. (dir.) Iceland and European Integration, Oxon, Routledge, 2004
p. 1-18
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l'AELE et ceux de la CEE sur l'établissement de l'Espace Economique Européen
(EEE).
–
1994 : l'Alliance Sociale-Démocrate est le premier parti à mettre à
l'agenda la candidature à l'Union. L'échec du référendum sur l'UE en Norvège va
cependant accélérer la mise en place de l'EEE, que l'Islande intègre cette même
année.
–
1999-2000 : développement des discussions autour de l'adhésion à
l'Espace Schengen
–
2003 : discussions sur la façon de répondre au processus croissant
d'intégration en Europe face aux nouvelles adhésions à l'Est de l'ensemble
européen.9
L'absence de candidature à l'Union européenne jusqu'en 2009 est globalement
évaluée par les analystes comme étant bien plus le résultat de l'euroscepticisme des
élites politiques du pays que de la population elle-même. « What has made the case
of Iceland unique in Europe is the attitude of the political elite toward participation
in European integration. [..] First, Euro-scepticism of the Icelandic political elite
distinguishes the country clearly from the other Western European states, and
second, Iceland's political elite has been more sceptical regarding EU membership
that has the country's electorate. In survey's from the late 1980s onwards,
membership od the EU has been favoured by every second respondent who stated an
opinion and in some cases by a clear majority, even though none of the political
parties advocated membership during the greater part of this period. »10
Jusqu'à l'avant-crise, Gunnar Helgi Kristinsson et Baldur Thorhallsson
expliquent ainsi l'attitude de ces élites politiques: « In the first place, for much of the
twentieth century, the elite had a « realist » conception of foreign policy, shaped
9 Thorhallsson B., op. cit
10 Kristinsson G. Helgi et Thorhallsson B., « The Euro-sceptical political elite » in Thorhallsson B.
(dir.) Iceland and European Integration, Oxon, Routledge, 2004 p. 145-160
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above all by national self-determination and the search for concrete economic
advantages. [...] Second, the contacts and habits of cooperation formed in Icelandic
foreign policy since the Second World War have been centred less on the core states
of the European Union than has been the case in many other states in Western
Europe. The attraction of the European project has been felt less strongly out in the
middle of the Atlantic Ocean , where Iceland lies, than closer to the old battlefields
in Europe. Third, those sections of the elite that are most sceptical of membership
occupy controlling position and have, at least to date, managed to block any moves
towards an application for EU membership. »11
La candidature finalement présentée en 2009 laisse donc à penser qu'il y a eu
un changement complet dans la perception islandaise de l'Union européenne.
Néanmoins, aucun parti politique n'a réellement revu sa position concernant
l'Union européenne. Le Parti de l'Indépendance, parti historique au pouvoir jusqu'à la
crise, après avoir proposé pendant une courte période l'adhésion unilatérale de l'Euro
plutôt qu'un adhésion complète, s'est rapidement ravisé après la crise de l'euro
engendrée par la situation en Grèce et en Irlande. Le Parti des Gauche-Verts, pourtant
au sein de la coalition gouvernementale avec les Sociaux-Démocrates a adopté une
position de « wait-and-see », comptant pour la plupart des membres du parti sur un
« non » au référendum national à l'issue des négociations. Les députés au Parlement
islandais appartenant au « Progressive Party » (parti centre-agraire), malgré le
changement de ligne officielle du parti qui se déclare favorable à l'adhésion en 2009,
ont voté contre la candidature pour les trois quarts d'entre eux.
Parmi les éléments évoqués par ceux opposés à l'adhésion (notamment le
Parti de l'Indépendance), les plus fréquents sont celui de la perte de souveraineté et
d'indépendance dans la gestion des politiques économiques nationales, l'absence de
représentation du pays au sein de l'Union ainsi que les dommages irréparables qui
seraient causés aux secteurs de la pêche et de l'agriculture.
11 ibid
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La candidature islandaise ne procède donc pas en réalité d'un changement
radicale de la vision de l'Union européenne mais plutôt d'une « fenêtre
d'opportunité » qui s'est ouverte pour le parti social-démocrate arrivé largement
vainqueur aux élections législatives, mais qui était favorable à l'adhésion bien avant
la crise.12
Les sondages effectués auprès de la population islandaise depuis le début de
la crise montrent au contraire une évolution et une réelle réactivité face aux différents
événements et étapes depuis le déclenchement de la crise jusqu'à aujourd'hui. 13 Dans
l'immédiate après-crise, l'Union a une image très favorable dans l'opinion publique,
tout comme la monnaie européenne qui, depuis la baisse de la valeur de la couronne
islandaise, apparaît pour beaucoup comme une bonne alternative.
Cependant, cette image de l'Europe à la fois comme solution au problème
islandais et comme ensemble économique et politique s'est rapidement dégradée par
une combinaison d'événements. Il s'agit tout d'abord de l'affaire dite « Icesave »,
conflit financier qui oppose l'Islande à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. La
position de l'Union européenne dans ce conflit a été source de beaucoup de
déceptions et de désillusions dans le pays dans la mesure où les Etats-membres et
institutions ont beaucoup soutenu la Grande-Bretagne et les Pays-Bas (même un pays
comme la Suède, pourtant « ami » historique de l'Islande) dans un conflit jugé par les
Islandais comme inégal, renforçant le sentiment d'isolation du pays dans la crise.
Parallèlement, les crises grecques et irlandaises ont aussi largement contribué à
ternir la perception de l'UE, d'une part car elles ont mis un terme à l'idée d'une zone
économique solidaire et assez bien épargnée par la crise et d'autre part parce que
l'image de la résolution de ces crises et du plan de rigueur qui a été imposé à ces
États en échange d'une aide a réveillé l'idée que l'Union laissait peu de liberté aux
petits États.
De ce fait, l'Islande semble être un pays atypique dans son rapport à l'Europe et
12 Avery G., Bailes A., Thorhallsson B., art cit
13 Cf Annexe 1
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dans sa conception de l'intégration européenne. Comme l'affirme Lee Miles, « To
outside observers, Icelandic relations with the European Union are something of a
conundrum. How can a small state (or perhaps a micro-state) like Iceland, that is so
reliant upon international trade, buck the trend followed by many others and
continue to resist the temptations and attractions of full membership? ».14 Jugée très
souvent lointaine et non essentielle à la réussite économique et sociale du pays
jusqu'en 2008, l'Union européenne fait à peine l'objet d'un consensus très temporaire
et très fragile après le début de la crise et
son image demeure très liée aux
événements nationaux et internationaux. Pays nordique, l'île se distingue pourtant des
autres en n'ayant jamais posé sa candidature à l'Union europénne avant 2009, une
candidature dictée, selon le seul parti pro-Européen lui même, comme un enjeu
« controversé » mais essentiel à la « guérison » islandaise.
 Cadrage conceptuel
◦ Etudes sur les attitudes et perceptions vis-à-vis de l'intégration
européenne
La question des perceptions de l'intégration européenne par les citoyens a
donné lieu à de nombreuses analyses et études, principalement dans les Etatsmembres et assez peu dans les pays candidats.
Longtemps, cette attitude des populations a été qualifiée, par les politistes de
« consensus permissif », « fondé sur des attitudes peu structurées et relevant d’une
posture de suivisme des élites (Lindberg & Scheingold, 1970) »15 Toutefois, les
contestations récurrentes et la multiplication des critiques populaires adressées à
l'Union européenne (par exemple les avis très divisés sur le traité de Maastricht) ont
mené à partir de la fin des années 1990, à une littérature plus développée concernant
les attitudes des citoyens par rapport à l'intégration européenne. Celles-ci ont eu pour
14 Miles, L, Préface in Thorhallsson B. (dir.) Iceland and European Integration, Oxon, Routledge,
2004 p. 145-160
15 Belot C., Bouillaud C., « Vers une communaute europeenne de citoyens ? » Pour une approche
par les sentiments, Politique européenne, 2008/3 n° 26, p. 5-29.
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but de mieux prendre en compte les résistances à l'intégration européenne, jusqu'alors
perçues par « une majorité des politistes comme le produit de l'incompétence et de
l'étroitesse d'esprit des citoyens les moins dotés socialement et intellectuellement ».16
De nombreuses interprétations et hypothèses ont alors été avancées par les
différents auteurs, que ce soit pour expliquer l'évolution des attitudes et perceptions
dans le temps ou dans l'espace. Parmi celles-ci, comme le détaille Daniel Gaxie, trois
principales approches ont été proposées : les approches utilitaristes, les explications
par « les valeurs » et les explications par les contextes nationaux.17
–
les approches utilitaristes, les plus anciennes, mettent en forme l'attitude des
citoyens vis-à-vis de l'intégration européenne comme un calcul rationnel en termes
de coûts et bénéfices (M. Gabel, 1998). Ainsi, un rejet du projet européen traduira
l'idée que l'intégration européenne est perçue d'avantage comme un fardeau que
comme un bien pour l'invididu ou la collectivité. Par la suite, les auteurs
différencieront le « soutien diffus » (avec une dimension affective) du « soutien
spécifique » (dimension utilitariste)
–
les explications par les valeurs : Certains auteurs considèrent que les citoyens
évaluent l'Union européenne en prenant en compte « diverses représentations,
émotions et valeurs ».18 Certains, comme Florence Delmotte s'intéressent à la
question du sentiment d'appartenance à l'Union européenne.19 Parmi ces valeurs
sont développées de façon diverse : l'appartenance territoriale, l'attachement au
cadre national, le poids des peurs et craintes d'une perte de traditions et de la culture
nationale. C'est la thèse défendue par Lauren Mc Laren : « it is therefore , a
generalized worry about the changing nature of the nation and nation-state that
will lead many Europeans to be critical of the EU – since this institution is likely to
16 Costa O., Roger A., Saurugger S., « Les remises en cause de l'intégration européenne.
Introduction » , Revue internationale de politique comparée, 2008/4 Vol. 15, p. 533-539
17 Gaxie D., « A propos des attitudes des citoyens à l'égard de l' « Europe » Ce que nous savons
et ce que nous ne savons pas encore » in Gaxie D., Hubé N., de Lassalle M., Rowell J.(dir.),
L'Europe des Européens enquête comparative sur les perceptions de l'Europe, Economica,
Paris, 2010, p.7-26
18 ibid
19 Delmotte F., « La légitimité de l'Union européenne, une affaire de bons sentiments ? », Revue
internationale de Politique Comparée, Vol 15 n°4 – 2008, p. 541-554
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be seen as contributing to this change. This is because the EU is not just a free
trade zone, but rather is making that were formally within the prerogatives of the
nation-state, and it is likely to be seen as having a homogenizing effet on the
member states. The uniqueness of national cultures and the exclusive control over
the ressources of the nation-state are, in turn, seen as bein under threat by the
EU ».20 La question de l'identité européenne et de son articulation à l'identité
nationale a aussi été largement développée, notamment par le biais de l'analyse de
données quantitatives sur l'intégration européenne.21
–
les explications par les « contextes nationaux » : selon certains, bien plus que des
valeurs ou un calcul coûts/avantages, ce serait surtout l'appartenance à une
communauté nationale qui déterminerait une position par rapport à l'intégration
européenne. Dans ces conceptions, un rôle important est donnée aux élites et
hommes politiques du fait de la résonance de la culture politique nationale
(Harmsen et Spiering). Certains expliquent ces spécificités par l'histoire nationale,
d'autres prennent appui sur l'idée d'une conception collective.
Bruno Cautrès et Nicolas Monceau, dans leur typologie des explications, ajoutent
les « logiques politiques »22. Le facteur politique aurait un poids sous deux angles :
l'UE constitue une solution par rapport aux performances de l'Etat jugées
négativement (Sanchez-Cuenca, 2000) ou « les faibles connaissances d'une majorité
de citoyens concernant l'Union les poussent à utiliser des raccourcis cognitifs
employés au niveau national, et notamment leur confiance dans le gouvernement
pour donner du sens au processus d'intégration européenne (Anderson 2008) ». 23
Ainsi, de nombreuses hypothèses et théories ont été formulées pour expliquer les
différentes attitudes, que ce soit « l'euro-enthousiasme » ou l'euroscepticisme. Ces
approches ne peuvent prétendre dans les faits expliquer exclusivement la grande
20 Mc Laren, L. , « Public Support for the European Union: Cost/Benefit Analysis or Perceived
Cultural Threat? »,The Journal of Politics, Vol. 64, No. 2 (May, 2002), pp. 551-566
21 Belot C., « Le Tournant identitaire des études consacrées aux attitudes à l'égard de l'Europe.
Genèse, Apports, Limites », Revue Politique Européenne, n°30, 2010, p.17-43
22
Cautrès B, Monceau N., « Une résistance à l'Europe inattendue ? L'euroscepticisme en
Turquie », Revue Internationale de Politique Comparée, Vol. 15, n°4, 2008, p. 573-587
23 Belot C., art cit
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Marie LEROY
diversité et complexité des attitudes vis-à-vis de l'intégration européenne. Ainsi,
comme l'affirment John Garry et James Tilley, il est nécessaire de s'extraire de
l'antagonisme apparent entre facteurs identitaires et approche utilitaire puisque ceuxci ont des effets conjugués dans la formation des attitudes des citoyens.24
◦ Une approche particulière de l'intégration européenne : la
question des petits États
Comme le développent Olivier Costa, Antoine Roger et Sabine Saurugger, la
politique comparée n'a investi que très tardivement le domaine de l'intégration
européenne, du fait de la division artificielle qui demeure entre la science politique
restée centrée sur le domaine nationale et des études européennes comme discipline
autonome. Pourtant, cette intégration, dans la mesure où elle constitue un défi que ce
soit pour les politiques et sociétés nationales ou pour les concepts de souveraineté et
de nationalité et d'identité nationale, donne lieu à des réactions très variées selon les
États et les époques.25
Parmi les similitudes que nous retrouvons dans l'attitude vis-à-vis de
l'intégration, un certain nombre de travaux se sont centrés sur les petits États et
l'intégration européene. La difficulté première est d'apporter une définition du terme
« petit Etat ». Selon Jean-Claude Allain, une petite puissance se caractérise par son
« incapacité de se défendre seule et à se positionner au centre d'un réseau d'appui
dont il commanderait la mise en oeuvre »
La théorie initiale sur le rôle central de la petite taille du pays dans la
perception de l'intégration européenne a été élaborée par Katzenstein. Selon ce
dernier, « all of the smaller European states seek to diffuse and reduce their
dependence through closer european integration. », notamment du fait de leur
vulnérabilité economique et de leur flexibilité politique »26. Cette théorie trouve son
illustration avec des pays qui ont fait le choix de l'intégration européenne complète
24 ibid
25 Costa O., Roger A., Saurugger S., art. cit
26 Katzenstein, P.J., « Small States and Small States revisited », New Political Economy, 2003, 8/1
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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sous la forme d'un adhésion à l'Union européenne, comme le Danemark, la Suède ou
encore Malte. Cependant, elle laisse de côté les cas de la Norvège, de la Suisse ou
encore de l'Islande.
D'autres auteurs ont par la suite complété ou nuancé cette théorie, définissant
d'autres variables susceptibles d'intervenir dans les choix faits par les gouvernements
et les attitudes de la population de petits Etats. Selon Wallace (2009), les réponses à
l'intégration européenne sont le fruit de plusieurs variables : les politiques
domestiques, le mythe national et l'identité, la faiblesse ou la force de l'économie, les
contraintes de sécurité ainsi que la position géographique.
Ingebritsen, tout en confirmant la théorie de Katzenstein, affirme que « the
sectoral approach is an ideal framework of analysis in order to examine the different
responses of states to European integration »27. Nous pourrons noter que cette
approche s'avère particulièrement pertinente dans le cas de l'Islande avec la
pregnance du secteur de la pêche.
Gstöhl élabore une approche théorique tentant d'expliquer pourquoi de petites
économies, riches et ouvertes (comme les pays scandinaves ou la Suisse) se
caractérisent par leur réticence à l'intégration européenne par une combinaison des
intérêts économiques et d'une volonté de protéger « l'identité nationale ».28
Enfin, Neumann inclut, dans le cas des pays nordiques, l'importance de
l'identité nationale pour expliquer leurs approches différentes de l'intégration
européenne.29
Cette hypothèse d'une différenciation des pays nordiques par rapport à
l'Europe est reprise par Vicent Simoulin, qui s'intéresse à l'appréhension qu'ont ces
pays de l'Union européeenne et aux répercussions que cela peut avoir dans leur
27 Ingebritsen, C., The Nordic States and European Unity, Ithaca and London : Cornell University
Press, 1998.
28 Gstöhl S., « Scandinavia and Switzerland: small, successful and stubborn towards the EU »,
Journal of European Public Policy, 1466-4429, Volume 9, Issue 4, 2002, Pages 529 – 549
29 Neumann I., « A region-building approach to Northern Europe », Review of International
Studies, 20, p. 53-74
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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comportement vis-à-vis de celle-ci. 30
◦ Le cas de l'Islande : un objet de recherche relativement absent des
études sur l'intégration européenne
Les études sur l'intégration européenne et les petits États ont été relativement
tardives en comparaison avec celles consacrées aux grands États, qui ont été les
moteurs de l'intégration et l'élargissement européen.
Dans le cas de l'Islande, nous pouvons noter que le pays demeure un objet de
recherche sinon absent mais tout au moins très limité. Dans la littérature de
l'intégration européenne, le pays n'a souvent été examiné que de façon très ponctuelle
et superficielle dans les études régionales réalisées sur les pays nordiques par des
auteurs tels que Ingebritsen, Neumann ou Gstöhl. Nous la retrouvons aussi de
manière sporadique dans les études sur les petits États européens.
Cet intérêt limité de la communauté des chercheurs pour l'île semble
principalement imputable à la taille du pays : avec ses 320 000 habitants, l'Islande
deviendrait le plus petit pays à intégrer l'Union européenne (après Chypre et Malte
qui comptent environ 400 000 habitants). Par ailleurs, le pays s'est caractérisé jusqu'à
la crise récente par une position de méfiance constante vis-à-vis de l'intégration
européenne qui s'est traduite par sa présence dans des ensembles européens
économiques mais sans jamais aller jusqu'au dépôt d'une candidature officielle, à
l'opposé de tous les autres pays nordiques.
La très grande majorité de la littérature sur le rapport de l'Islande à l'Union
européenne est le fruit de chercheurs islandais ou nordiques. Baldur Thorhallsson,
ayant travaillé à la fois sur les petits États et sur le cas de l'Islande constitue l'un des
rares politistes à avoir proposé un cadre d'analyse complet et à avoir mis à l'épreuve
avec l'exemple islandais les différentes hypothèses proposées par les théoriciens des
petits États et de l'intégration européenne.
30 Simoulin V., « L'Union européenne au regard des pays nordiques », Les études du CERI, juin
2000, n°66, p.1-33
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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 Problématique et hypothèses de recherche : quelle perception
des Islandais de la candidature à l'Union européenne ?
Nous l'avons vu précédemment, la candidature islandaise, suite à la crise que
connait le pays depuis 2008, ne peut en aucun cas être perçue comme une évidence
historique et le fruit d'un aiguillage progressif et consensuelle vers l'Union
européenne.
A partir de ce paradoxe entre l'euroscepticisme récurrent qui caractérise la
population et les élites et la rapidité avec laquelle a émergé dès le début de la crise
cette candidature comme solution à la situation, nous avons décidé de nous intéresser
à la perception que peuvent avoir les Islandais de cette candidature. Quelle est la
nature des arguments avancés ? Sur quelles variables les personnes se centrent-elles
pour justifier leur position vis-à-vis de l'Union ? La crise, qui a engendré une
modification des perceptions sur le pays lui-même, a-t-elle engendré un réel
changement dans la perception de l'intégration européenne?
Nous avons alors cherché à déterminer quelles variables pourraient être
centrales dans la constitution de la grille d'analyse de cette candidature. A partir d'une
expérience précédente dans le pays et du travail de recherche effectué, nos
hypothèses de travail ont été que les perceptions islandaises de cette adhésion
étaient le fruit de trois variables : le caractère nordique du pays, sa petite taille
ainsi que la situation de crise qu'il connaissait.
 Terrain de recherche
Dans l'impossibilité de réaliser une étude globale sur la perception de cette
candidature parmi la population, nous avons décidé de nous centrer sur quatre
associations partisanes, deux défendant la candidature à l'Union, deux la rejetant.
L'étude de ces associations, bien qu'elle ne parvienne à apporter un éclairage
complet sur toute la diversité des perceptions, offre l'avantage de centraliser la
grande majorité des arguments invoqués par la population ainsi que de montrer le
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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travail effetué par ces associations pour informer et diffuser leurs arguments.
Parmi les associations opposées à cette candidature, nous avons choisi une
association de la société civile (Heimssyn) et l'Association Islandaise des
Propriétaires de bateaux de pêche (LIU).
L'association Heimssyn, dont l'unique but est de « keep Iceland outside the
EU »31, a été créée en 2002, et prend la forme d'une association regroupant des
membres de tout bord politique. Son activité s'est largement accrue depuis la
candidature officielle déposée par le gouvernement, date depuis laquelle elle dispose
d'un personnel propre : un employé à temps partiel (un nombre appelé à augmenter
dans les mois à venir). Dotée de moyens limités, son action se fait surtout à partir
d'Internet, au travers de son site et de différents blogs pour permettre l'existence d'un
débat public et populaire. Elle travaille parallèlement en collaboration avec les partis
opposés à la candidature (principalement le Parti de l'Indépendance et les GaucheVerts). Elle compte environ 4800 membres.
La Fédération Islandaise des Propriétaires de bateaux de pêche (LIU),
même si elle ne représente pas la société civile mais un groupe d'intérêt sectoriel,
s'avère particulièrement importante pour deux raisons. D'une part, la pêche est l'un
des secteurs jugés les plus épineux et controversés dans les négociations à venir et,
d'autre part, elle est le secteur qui a permis le développement économique du pays au
XXème siècle. Cette fédération, créée en 1939 et composée d'une équipe de neuf
personnes travaillant à temps plein, regroupe plusieurs associations de propriétaires
de bateaux de pêche autour du pays. Sans avoir développé spécialement un pôle
travaillant autour de la candidature, la fédération a élaboré un discours et une
position précise autour de la candidature.
Parmi les associations favorables à la candidature à l'Union européenne, nous
nous sommes centrés sur les deux principales : le Mouvement Européen
et
Sterkara Island ( « Stronger Iceland »).
31 Cf site Internet de l'association
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Le Mouvement Européen est la branche islandaise affiliée au Mouvement
Européen Internationale, une « organisation internationale ouverte à tous les courants
politiques, économiques, sociaux et culturels au sein de la société civile » 32. Créée
en 1995, l'association islandaise regroupe des membres de tous partis politiques. Elle
s'est donnée pour but d'informer la population islandaise sur les affaires européennes
et de répondre aux différentes questions. Disposant elle aussi de moyens très limités,
elle travaille essentiellement au moyen d'Internet, par le biais de « newsletters » et de
« blogs » et par l'organisation annuelle d'une conférence sur la question européenne.
L'association n'a pas d'équipe constituée, les dirigeants y sont eux-mêmes bénévoles.
L'association Sterkara Island a été créée suite à une campagne qui a eu lieu
durant les élections législatives de 2009, campagne intitulée « We agree » dont le but
était de promouvoir et d'encourager les différents partis politiques islandais à mettre
la candidature à l'UE à l'agenda. Une fois les Sociaux-Démocrates élus, cette
organisation-parapluie (agissant comme un parapluie regroupant les diverses
associations pro-Union européenne), a presque entièrement pris le relais du
Mouvement européen, demeurant en retrait pendant tout le temps des négociations.
Le but affiché de cette nouvelle association est l'adhésion à l'Union européenne et
elle devrait se dissoudre une fois cet objectif atteint. Composée d'un seul employé à
temps complet, Sterkara Island dispose une fois encore de ressources limitées. Elle
est l'auteur de la campagne de lobbying « Yes Iceland » qui vise à informer sur les
implications de la candidature et l'importance des négociations. L'association compte
à l'heure actuelle environ 2000 membres.
 Annonce du plan
Notre analyse s'attachera à explorer les registres de perceptions qui ont pu
être exprimés lors des entretiens, exprimant des attitudes très différentes vis-à-vis de
cette candidature. Nos trois hypothèses initiales ont été en partie remises en cause par
le contenu des entretiens. Notre approche prendra alors la forme d'un rapprochement
progressif dans l'étude des perceptions, d'une perspective régionale à une perspective
sectorielle.
32 Site internet du Mouvement Européen International
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Dans une première partie, nous étudierons le répertoire de perception
islandais en comparaison à celui que l'on a pu retrouver dans les pays nordiques. En
effet, même si ces pays ont aujourd'hui une position très différente concernant
l'Union, on retrouve certaines similitudes à la fois dans les arguments et les
perceptions que ce soit pour les pro- et anti-Union européenne.
Dans une seconde partie, nous nous intéresserons à la structuration du débat
et des arguments. On montrera que deux critères semblent centraux dans la lecture
des différents arguments avancés : d'abord la petite taille du pays et le poids du
discours nationaliste.
Dans une dernière partie, nous analyserons la question de la pêche et surtout
la lecture sectorielle qu'elle engendre dans la perception de l'intégration européenne.
Il s'agit d'un argument récurrent, tout autant économique qu’identitaire et qui a un
rôle central à la fois dans la perception de l'Islande elle-même et de l'intégration
européenne.
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Partie I : Une lecture nordique de
l'intégration européenne
Il est nécessaire de distinguer en premier lieu pays nordiques et pays scandinaves.
Au sens strict, la Scandinavie ne regroupe que trois pays : la Suède, la Norvège et le
Danemark. Les pays nordiques, comptent par ailleurs l'Islande, la Finlande et
quelques États associés tels que le Groënland ou les Iles Feroé. L' expression de
« nordique » trouve son origine dans le « Norden », façon qu'ont les pays nordiques
de s'auto-désigner comme une entité géographique, historique et culturelle.
Au delà de la proximité géographique évidente, d'autres critères justifient la
comparaison de la perception islandaise de l'intégration européenne à celle des autres
pays nordiques, tels que la proximité historique depuis la période Viking ou encore
une densité de population faible (inférieure à 35 hab/km² si l'on exclut le Danemark,
3,2 hab/km² en Islande). Si ces pays ont pris des formes politiques différentes
aujourd'hui, ils conservent un certain nombre de caractéristiques et de préoccupations
communes telles que des similitudes sociales et économiques, une dépendance à
l'export ou encore un haut niveau de développement, ainsi qu'un résistance historique
au processus d'intégration européenne.33
A l'heure actuelle, les positions adoptées par ces pays vis-à-vis de l'intégration
européenne sont pour le moins variées : le Danemark, la Suède et la Finlande ont fait
le choix de l'adhésion ; la Norvège, après deux candidatures qui se sont achevées par
un échec du référendum populaire, fait uniquement partie de l'Espace Économique
Européen (EEE) ; l'Islande est officiellement candidate à l'adhésion ; les Iles Feroé
n'ont jamais été candidates et le Groenland, après l'obtention de son indépendance
vis-à-vis du Danemark, est le seul pays à n'être jamais sorti de l'Union européenne.34
33 Simoulin, V., art cit
34 Dans une démarche de simplification, nous laisserons de côté dans cette partie du rapport à
l'intégration européenne des Iles Feroé et du Groenland.
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Nous constatons cependant, pour tous ces pays, des points communs concernant
leur perception de l'Union européenne. Celle-ci est en effet historiquement plutôt
ressentie comme une menace pour l'identité et le modèle nordique, et, le choix de
l'intégration européenne est bien plus souvent le fruit d'une décision raisonnée que
d'un réel enthousiasme pour le projet européen.
A. L'intégration européenne, atteinte à
l'identité nordique ?
« Les perceptions nordiques de l'Union européenne ne sont ni claires, ni figées,
mais au contraire en plein travail. Car, pour les pays nordiques comme sans doute
pour les autres, s'interroger sur leur relation à l'Union Européenne et sur les
représentations qu'ils s'en font, c'est finalement s'interroger sur l'image qu'ils ont
d'eux-mêmes. »35 Comme l'exprime Vincent Simoulin, l'identité nordique ou
« nordicité » joue un fort rôle dans les représentations que les pays nordiques se sont
construits d'eux-mêmes. Celle-ci a d'importantes répercussions sur leur manière de
percevoir l'Union européenne et sur leur comportement vis-à-vis de celle-ci.
1. Une identité nordique périphérique
L'espace nordique a fait l'objet d'une construction, tant par les pays nordiques
que par le reste du monde, qui a tendu à le considérer comme une entité régionale
périphérique et un modèle social et politique.
a. Une construction identitaire périphérique
Concernant l' « image de soi », la perception nordique provient, selon Michel
Hastings, « d’un« travail de l’intérieur » mené par les entrepreneurs locaux en
identités nationales qui ont contribué à l’édification d’une culture politique fondée
sur un profond sentiment d’exception.[...] Sont ainsi convoqués à ce procès de
35 Simoulin, V., art. cit
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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fabrication identitaire l’histoire, la géographie, la linguistique, la religion, la
philosophie et l’art. Il en ressort l’affirmation d’une personnalité ethnico-culturelle
septentrionale définie comme un concentré de qualités singulières et jalousement
revendiquées. ».36
Nous observons dans ces pays un sentiment de constituer une périphérie et de
ne pas appartenir ou de n'appartenir qu'à peine au continent européen. Par exemple,
au contraire des pays fondateurs du projet européen, ils ont connu une
industrialisation tardive et ont eu tendance, durant les périodes d'exode rural, à se
tourner bien plus vers le continent américain que vers les villes européennes.
Dans le cas de l'Islande, cette dimension de périphérie est particulièrement
marquée puisque que l'île n'est pas rattachée à l'Europe continentale, comme l'est le
Danemark et qu'elle se trouve plus éloignée géographiquement du continent
européen que tous les autres pays nordiques.
C'est ce sentiment d'être à part que nous retrouvons chez un membre de
l'association Heimssyn quand il affirme : « I think the EU is an experiment on
behalf of the countries of mainland Europe, especially the big three
countries(Germany, France and Italy) to not make war [...] If I were German,
Belgian or Luxembourgian, I would probably be very positive to EU because it’s
much better to fight in a conference room than in war. So I would be very positive
but outside the main station of EU, once you go to the periphery such as Denmark,
Ireland, Sweden, things begin to look quite different. And over here, in Iceland, in
the middle of the North Atlantic Ocean, it looks totally different.”37
b. La représentation du modèle nordique
L'identité nordique est aussi largement imprégnée de la représentation du
« modèle nordique ». Dans une littérature abondante, les pays nordiques ont été
historiquement analysés comme une exception. Ce caractère exemplaire est
36 Hastings, M., « Dieu est-il nordique ? », Revue Internationale de Politique Comparée, 2006/3
Vol. 13, p. 377-390
37 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011
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renforcé dans les temps de crise, comme dans les années 1970, où les pays
nordiques deviennent alors une source d'inspiration voire des « producteurs de
solutions »38. Ainsi, le système danois de « flexi-sécurité » a été étudié, adopté et
adapté tout comme le modèle
social suédois qui fait longtemps figure de
démocratie moderne et achevée. Cette image de supériorité a été en partie
responsable du refus des pays nordiques de s'engager pleinement dans le projet
européen. Ceux-ci se sont concentrés sur la dimension économique et sur la défense
d'intérêts économiques et commerciaux, sans prendre part à la CEE, jugée trop
politiquement contraignante.
Ils se sont alors tournés vers l'Association Européenne de Libre Échange
(AELE) créée en 1960, dont trois des six membres fondateurs sont des pays
nordiques (Norvège, Suède, Danemark). Les débats concernant l'entrée de l'Islande
dans cette organisation illustrent bien la réticence s'engager dans une alliance
politique contraignante. L'argument principal avancé et qui sera décisif pour
l'adhésion est économique : la possibilité remédier à la dégradation de la position
d'exportation des produits maritimes du pays.
Cette idée de modèle et d'exception nordique, même si elle est remise en cause
aujourd'hui dans les faits, imprègne toujours les représentations islandaises.
D'abord, nous retrouvons dans nos entretiens la conviction que les pays nordiques
ont apporté à l'Union européenne des valeurs à part : « the Nordic countries [...]
have a strong influence on how EU works concerning transparency, democracy,
human rights. »39 . « The Nordic group is respected inside the EU, for human
rights, strong social system but still capitalistic societies and I think the other
countries are looking at this model with some envy so being a part of that would
make us stronger.»40 Enfin, pour ceux favorables à l'adhésion, l'Islande ne sera pas
un pays isolé dans un ensemble européen mais s'insérera dans le groupe des pays
nordiques : “Iceland should stay in close cooperation with other Nordic countries
38 Simoulin V., art cit
39 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Membre de l'association Sterkara Island
40 Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 - Président du Mouvement Européen
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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and be a sort of block inside the EU, defending our common interest”41
Chez les opposants à l'adhésion, au contraire, la filiation au “bloc” nordique
n'est plus considérée que comme un lien historique: “When it comes to interests, it's
quite difficult. We have quite often felt not only isolated on a geographical sense
but when it comes to politics and the total global context, we have to face that we
are a very small nation.[...]Their interests are so different from ours.” 42
L'identité nordique, ou tout du moins la représentation que les Nordiques ont
d'eux-mêmes en tant que périphérie et exception, possède par ailleurs une influence
centrale dans leur rapport à l'autre et a fortiori dans leur rapport à l'Europe et
l'intégration européenne.
2. L'Union européenne perçue comme une menace
Au delà de l'idée de l'Europe comme un « autre », cette dernière a été rapidement
perçue, au fil de l'évolution du projet européen, comme un menace. Ce sentiment est
visible à deux niveaux : elle est vue par les eurosceptiques et une large partie de la
population comme une menace pour la souveraineté nationale. Elle constitue par
ailleurs une certaine forme de risque de « dissolution de la société », tant la
candidature est une question controversée.43
a. L'adhésion à l'Union, atteinte à la souveraineté nationale
La question de la souveraineté nationale est particulièrement sensible dans le cas
de l'Islande compte tenu son indépendance tardive. Ce thème est aussi très récurrent
dans le cas de la Norvège, qui a connu une occupation danoise puis suédoise,
indépendante seulement en 1905 et de la Finlande, sous domination du Royaume de
Suède puis placée sous l'autorité du tsar du Russie jusqu'en 1917. Cependant, les
réactions de protection de cette souveraineté ont mené à des positions différentes :
41 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Membre de l'association Sterkara Island
42 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
43 Simoulin V., art cit
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dans le cas de la Finlande, cela entraînera le pays bien plus vers un engagement
européen marqué qu' une résistance à l'intégration européenne 44. Pour l'Islande, tout
comme pour la Norvège, cette question de la souveraineté est l'un des principaux
arguments poussant à rejeter la candidature. L'Union européenne, toujours
représentée par la ville de Bruxelles, apparaît comme très lointaine et l'adhésion est
perçue comme un retrait des pouvoirs détenus à Reykjavik par les institutions
islandaises.
Cette question de la souveraineté avait déjà été particulièrement sensible lors des
débats sur l'adhésion à l'EEE, bien plus encore que pour l'AELE. En effet, dans le
cadre de ce nouveau système institutionnel, l'Islande doit appliquer certaines normes
édictées par la Communauté Européenne sans pouvoir prendre part au processus
législatif. La question de l'adhésion a fait l'objet de négociations difficiles et de
débats nationaux intenses. Ainsi, dans son objectif de limiter la perte de pouvoir, le
groupe de négociation islandais a fermement refusé d'autoriser la pêche de bateaux
étrangers dans la zone exclusive de pêche du pays même en l'échange de meilleures
conditions d'accès aux marchés européens et a également rejeté toute mesure qui
lierait le pays à la politique commune de pêche. Les débats ont aussi été intenses
parmi la population, l'argument étant régulièrement avancé que l'EEE serait, comme
le décrit Baldur Thorhallsson, « an assignment of power to international institutions.
[...]Membership of the EEA would transform fundamental aspects of society, since
Iceland would become part of an institution in which democracy is not active. »45
Cet argument est revenu en force dans le cadre de la candidature à l'UE dans la
mesure où l'adhésion étendrait encore largement les domaines dans lesquels les
normes européennes s'appliquent, bien au delà des quatre libertés de circulation que
concernaient l'EEE. De ce fait, un membre de l'association Heimssyn affirme dans un
entretien : « We know best how to live in Iceland just like French know better how to
live in France. So I see that as a question of holding the powers inside the country to
44 ibid
45 Thorhallsson B. et Vignisson H. T., « A controversial step : Membership of the EEA » in
Thorhallsson B. (dir.) Iceland and European Integration, Oxon, Routledge, 2004 p. 145-160
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Marie LEROY
manage better our affaires and not taking this power away to Brussels »46
Parmi ceux favorables à l'adhésion, la souveraineté apparaît mais sous un angle
très différent. L'entrée de l'Islande dans le cercle de l'Union européenne permettrait
au contraire de rétablir la souveraineté perdue en n'étant membre que de l'EEE. « We
are now part of the EEA agreement and we have to implement ¾ or 2/3 of the EU
acquis legislation and we don’t have any seat at the table, any members from Iceland
in the Commission, the Parliament, the European Council. At least by being a
member, we would seat around the table. »47
b. L'intégration européenne, « ferment de dissolution »
Cette expression, empruntée à Vincent Simoulin, 48, s'applique à la majorité des
pays nordiques lorsque ceux-ci ont du faire face aux débats concernant l'intégration
européenne. En effet, l'enjeu européen est une source d'importants et de nouveaux
clivages, politiques mais aussi parmi la population. Le référendum organisé en
Norvège en 1972 a montré toute l'ampleur des divisions et constitué ce que Martin
Saeter qualifie de « the 1972 trauma ». « The debate was probably the hardest
fought political battle that has ever taken place in the country since the dissolution of
the union with Sweden in 1905. It had a profound impact on political life in Norway
as a whole, causing the downfall of two governments ansd splitting political parties,
organisations, institutions, groups and even families into opposing and often hostile
camps. »49
C'est ce même phénomène qui est perceptible en Islande, que ce soit dans les
débats historiques (AELE, EEE, Espace Schengen) ou pour l'adhésion à l'Union
européenne. Le gouvernement lui-même est par exemple divisé : les SociauxDémocrates défendent fermement cette candidature alors que les Gauche-Verts
déclarent publiquement attendre la fin des négociations pour décider d'une position.
46
47
48
49
Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement européen
Simoulin V., art. cit
Saeter, M., « Norway and the European Union, domestic debate versus external reality », in
Miles, L. (dir.) The European Union and the Nordic countries, Londres, Routeledge,1996, p.
133-149
2011
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Marie LEROY
Cette fracture se retrouve aussi largement dans la société, comme le montre
l'activité associative en faveur et contre l'adhésion. Si globalement les jeunes sont
peu présents dans le débat, le profil type d'une personne favorable à l'adhésion est un
homme, de plus de trente-cinq ans, citadin, avec une cursus universitaire, travaillant
plutôt dans l'industrie, le commerce ou au gouvernement, (« white collar »).50 Les
membres de l'association Heimssyn, au contraire sont plutôt des hommes de 40-50
ans, travaillant à la campagne, globalement assez peu de banquiers et de membres du
gouvernement.51 La classe politique présente dans ces associations illustre elle aussi
cette division puisque toutes celles-ci (à l'exception de LIU représentant les intérêts
des pêcheurs) se qualifient de « cross-political », rassemblant des membres de partis
et de tendances politiques très différentes qui n'ont presque pour seul point commun
que leur sympathie ou leur rejet de la candidature. Un membre de l'association
Heimssyn déclare par exemple travailler autant en collaboration avec le Parti de
l'Indépendance (parti conservateur) qu'avec les Gauche-Verts.
Par conséquent, l'intégration européenne, dans la mesure où elle contribue à créer
de nouveaux et profonds clivages dans une société déjà réduite et qui se pense
habituellement comme une entité, est perçue comme une menace à l'unité du pays.
Cela explique en partie pourquoi hors des périodes de crises la question de l'adhésion
à l'UE ait été laissée de côté par les élites politiques car source de nombreuses
dissensions.
B. Un rapprochement avec l'Union,
aveu de la faillite du modèle nordique ?
Pour l'Islande comme pour la majorité des candidatures nordiques, le choix de
l'adhésion parait être lié à une crise du modèle national et résonner comme une
certaine soumission à un principe de réalité, bien plus que le résultat d'un réel soutien
du projet européen dans sa globalité.
50 Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement européen
51 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de Heimssyn
2011
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Marie LEROY
1. L'adhésion à l'Union dictée par une crise du modèle
nordique
La candidature des pays nordiques fait écho à une crise économique sans
précédent qui les a durement affectés et a mis un terme ou tout au moins terni l'image
du modèle nordique miraculeux, après plusieurs dizaines d'années d'une « success
story » internationalement reconnue et qui s'était établie à l'abri de l'intégration
européenne.
a. Une crise économique sans précédent, responsable des
candidatures nordiques à l'Union?
En 1990, alors que leur pays avait été très épargné depuis les années 1930, les
Suédois font face à une crise économique majeure avec un déficit public atteignant
12% du PIB et un taux de chômage de 13%. La Finlande connaît elle aussi au début
des années 1980 puis des années 1990 une crise sévère qui va la pousser à poser sa
candidature à l'Union européenne. A peine cinq ans plus tard, au terme de
négociations courtes, les deux pays intègrent l'ensemble européen le 1er janvier 1995.
Dans le cas de la Norvège, même si le pays n'a pas été exempté de périodes de crise,
les ressources pétrolières ont permis d'envisager des solutions au travers de politiques
nationales coûteuses sans « avoir besoin » d'intégrer pleinement l'ensemble
européen.52
C'est cette même situation de crise qui semble avoir poussé l'Islande, que ce soit
le gouvernement islandais ou la population, à considérer sérieusement et de façon
très soudaine l'intégration européenne comme un moyen de sortir de cette crise, alors
que la question n'avait jamais réellement fait l'objet d'un débat national jusqu'alors.
Nous retrouvons dans la majeure partie des négociations post-crise une
dimension d'urgence de la candidature. Cela appuie la thèse selon laquelle ce
rapprochement avec l'UE est pensé comme une sorte de « sauvetage économique ».
52 Ingebritsen, C., The Nordic States and European Unity, Ithaca and London, Cornell University
Press, 1998.
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Tout comme pour la Suède, le nouveau gouvernement islandais a souhaité une
candidature rapide, avec l'espoir d'entrer effectivement dans l'Union moins de trois
ans après avoir déposé sa candidature auprès des autorités européennes. Ainsi, un
membre de Sterkara Island déclare : « The EU became an issue with the crisis,
people seing it as a miracle solution ».53
Nous retrouvons toutefois une spécificité dans la situation islandaise : l'absence
des questions de sécurité. Si nous ne pouvons prétendre que cette dimension est
complètement absente des considérations nationales, elle ne constitue pas un enjeu
considéré comme important54. Dans le cas de la Suède et de la Finlande, suite à la
dislocation puis à la chute du bloc soviétique, la situation à l'Est est devenue plus
instable et l'UE est alors apparue comme un bon cadre pour assurer la réorganisation
et la stabilisation de cet espace. 55 Géographiquement isolée, l'Islande, dont la sécurité
a été assurée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en grande partie par les
États-Unis, semble beaucoup moins sensible à cette question.
b. L'aveu de l'échec du modèle nordique autonome
« From the 1930s to the international oil crisis, Nordic governments
demonstrated considerable success in comining export dependence and independent
national policies. With the increasing mobility of capital in the 1980s, however, and
new challenges to domestic institutions and policies, the period of Nordic
exceptionalism has ended »56
La recherche d'une adhésion à l'Union européenne a constitué, comme
l'affirme Christine Ingebritsen, un certain aveu de l'insuffisance du modèle nordique,
qui n'a pas permis à lui seul de surmonter toutes les crises malgré la fierté et
l'admiration qu'il suscitait. C'est donc toute l'idée de la supériorité de ce modèle qui
est remise en question par les Nordiques eux-mêmes. Dans le cas de l'Islande, cette
chute est d'autant plus brutale que le pays avait su jusqu'à maintenant protéger son
53
54
55
56
Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Membre de l'association Sterkara Island
Nous nous basons ici sur le contenu et les thèmes évoqués lors de nos entretiens
Sur la base des théories avancées par Christine Ingebritsen et Vincent Simouln
Ingebritsen C., op cit
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
modèle de société et afficher des taux de croissance records tout en se maintenant
dans une situation de collaboration limitée avec le grand ensemble européen,
contrairement à ses voisins nordiques, plus admirés mais qui avaient du finalement se
rallier au projet européen.
Cette position ambivalente vis-à-vis de l'intégration se retrouve par exemple dans
la façon qu'a eu le gouvernement d'annoncer cette candidature, non pas comme une
nouvelle ère pour l'Islande qui entrerait dans un ensemble européen politique et
social prometteur mais bien comme un choix raisonné et une nécessité. C'est dans
cette perspective que Vincent Simoulin analyse l'adhésion à l'Union comme un
« renoncement » pour la plupart des pays nordiques.57
2. Le choix de l'intégration, « soumission au principe de
réalité »58
Dans ce contexte d'adhésion, et compte tenu de l'importance de l'identité et de la
souveraineté nationale, la candidature à l'Union européenne a été davantage
présentée sous un angle économique que politique.
a. Le choix de l'angle économique dans la défense de l'adhésion
Parmi les perceptions que nous avons pu recueillir vis-à-vis de cette adhésion, il
semble de façon évidente que la dimension économique soit réellement centrale et
que l'Union européenne, si l'Islande la rejoint, demeure avant tout pensée comme un
ensemble économique. Cette conception de l'Union paraît être le résultat de deux
phénomènes. Le premier est la conception historiquement économique que possède
l'Islande de l'intégration européenne. Chaque rapprochement, aussi controversé qu'il
ait pu être, a finalement été accepté pour des raisons économiques, parce qu'il
permettait au pays de mieux défendre ses intérêts dans ce domaine. Ainsi, la
recherche de nouveaux marchés et de nouveaux débouchés pour le secteur maritime
57 Simoulin V., art. cit
58 ibid
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
a été un argument décisif de façon récurrente.59 Par conséquent, l'adhésion est vue par
rapport aux avantages économiques qu'elle apporterait : stabilité économique, prix
plus bas, etc.
Le second phénomène est l'insistance du gouvernement sur le critère
économique, influençant très probablement par son discours les conceptions de la
population. Un membre de Sterkara Island affirme : “From my point of view, since
we applied for the EU membership, we have emphasized a lot on the economic
dimension of the EU but I think that the political parties that have the EU on the
agenda failed to use the political arguments that is much more important on a longterm perspective because the economic argument can be good or bad, it depends on
what is happening, it can be very weak from time to time” 60
Le Président du Mouvement européen reconnaît aussi : « [...] But for most
Icelanders it is (the EU) an economic issue so we have to run our propaganda a little
bit in that way because that’s the thing which sells ; peace in Europe doesn’t have
any connotation for Icelanders because we never really experienced the war; it
works probably mare for France, Germany because they have fought each other for
centuries ; it doesn’t touch anything in Icelander’s hearts” 61
Cette stratégie de « contournement du politique par l'économique »62 n'est pas
unique : elle a a été largement utilisée par les différents gouvernements nordiques
pour justifier la candidature et éviter que le débat ne se crispe sur des questions
politiques ou institutionnelles. Par le gouvernement danois en 1972, l'Union
européenne est dépeinte comme « en premier lieu une coopération de nature
économique ».63 Dans le cas de la Suède, la candidature est présentée comme la
continuité d'une politique d'austérité visant à sortir le pays de la crise qu'il connaît
depuis 1990. Comme le défend Lee Miles à propos des pays nordiques :« In general,
they shared a primarily economic perception of the merits of the EU membership
59
60
61
62
63
Nous traiterons du poids de la pêche de façon plus détaillée dans la partie III.
Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement Européen
Simoulin V., art,cit
ibid
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
and all viewed the political obligations of membership with some trepidation ».64
b. Une position très affirmée dans les négociations d'adhésion
Malgré cette candidature d'après-crise qui pourrait laisser penser à une position
islandaise assez faible dans les négociations, nous pouvons constater que ces
dernières revêtent pour les personnes interrogées une valeur cruciale et devront être
un vrai moment d'échange dans lequel le pays parlera d'égal à égal avec l'Union.
Si les négociations avec l'Islande sont supposées plus simples et surtout plus
rapides qu'avec les autres actuels pays candidats, les pays nordiques se sont
manifestés par leur volonté d'obtenir un accord optimal, engageant une démarche de
« hard bargaining ». « There was a large amount of posturing on both side,
increasing the sense of frustration and slowness of the negotiations »65
La taille du pays, qui ferait de l'Islande potentiellement le plus petit Etat-membre,
et sa situation économique n’entachent pas la volonté de ceux favorables à l'adhésion
de se présenter dans la négociation sur un pied d'égalité. Par exemple, concernant la
question de la pêche et du partage éventuel de la zone exclusive de pêche de l'Islande
avec
les
autres
Etats-membres,
le
Président
du
Mouvement
européen
affirme : « The situation won't change. Any agreement that would be different would
be a political suicide. That has to be very secure unless Icelanders won't accept
anything. It's a non-issue, completely out of the question. ».66
_________________________
Nous avons montré ici que l'Islande, dans sa perception à la fois d'elle-même et
de l'intégration européenne, affiche d'importantes ressemblances avec les autres pays
nordiques, notamment sur les questions de protection de la souveraineté nationale et
sur la centralité de la dimension économique du projet européen.
64 Miles, L., « The Nordic countries and the fourth EU enlargment » in Miles, L. (dir.) The
European Union and the Nordic countries, Londres, Routeledge,1996, p. 63-80
65 Ibid
66 Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement Européen
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Cependant, il existe d'indéniables différences dans la région, qui expliquent que
malgré toutes ces ressemblances les pays affichent une si grande diversité dans leurs
positions effectives. La Finlande, par exemple, constitue l'un des seuls pays à avoir
recherché la protection de sa souveraineté au sein des institutions européennes. Au
contraire, le Danemark et la Suède, bien que leur adhésion remonte à plus de quinze
ans, conservent malgré cela une certaine circonspection voire méfiance à l'égard du
projet européen.
Par conséquent, nous étudierons dans une seconde partie la perception spécifique
islandaise de l'intégration européenne ainsi que la grille de lecture qui en est faite au
travers des différents arguments qui ont été exposés au cours de nos entretiens.
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Partie II : Deux variables
structurantes dans le débat sur
l'intégration : la taille du pays et le
poids du discours nationaliste
Nous décidons d'étudier dans cette partie les différents arguments en faveur et
contre l'adhésion qui ont été évoqués lors de nos entretiens. Nous utilisons pour cela
les différents modèles d'analyses issus de la littérature sur les perceptions et attitudes
des individus vis-à-vis de l'intégration européenne.
Nous pouvons voir que chez les partisans de l'adhésion se mêlent approches
utilitariste et identitaire, peu de place étant accordée aux facteurs politiques. Chez les
opposants, hors la question de la pêche que nous étudierons plus en détail dans une
troisième partie, les arguments avancés sont avant tout identitaires, insistant sur
l'absence d'identification des Islandais au projet européen.
Ces arguments, qu'ils soient pour ou contre l'adhésion de l'Islande à l'Union
européenne, mettent en lumière deux variables centrales dans la constitution de la
grille d'analyse de cette adhésion : la taille du pays ainsi que le poids du discours
nationaliste.
A. Les arguments avancés dans le
débat : un « oui » à la fois utilitariste et
identitaire, un « non » plutôt identitaire
Parmi les arguments évoqués, il semble que la dimension identitaire ait une place
importante dans les deux camps. Cependant, chez les partisans de l'adhésion, nous
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
pouvons retrouver également une perception utilitariste, mettant l'accent sur une mise
en balance de ce qui sera acquis et de ce qui sera perdu.
Le facteur politique, tel qu'il a été étudié par Sanchez-Cuenca ou Anderson, est
presque entièrement absent. Celui-ci est apparu une seule fois parmi les arguments
évoqués. Interrogé sur la raison pour laquelle il considérait la bureaucratie
européenne comme un point positif de l'UE, un membre de Sterkara Island apporte la
réponse suivante : « There are pros and cons concerning the bureaucracy because in
Iceland, before the crash we were told that we are very flexible, reactive... that we
don’t have the bureaucratic approach that all the countries have and that it is an
advantage [...]. Of course it will be slower but it is a good thing because the crisis
showed that we were doing things too quickly. »67 Ici, l'Union européenne est perçue
comme pouvant apporter une chose que le gouvernement et le système islandais dans
son entier n'a pas su mettre en œuvre.
1. Le « oui », entre posture utilitariste et identitaire
Les arguments en faveur de l'adhésion semblent relever à part égale d'une
approche utilitariste et d'une approche identitaire, les personnes interrogées insistant
alors sur les racines et le passé européen du pays.
a. Le poids de la perspective utilitariste
Les approches utilitaristes, les premières évoquées dans l'analyse des attitudes
face à l'Union européenne, considèrent que ces dernières sont le fruits d'un calcul
rationnel entre coûts et bénéfices attendus de l'Union européenne.
Au travers des différents entretiens réalisés, les personnes sondées se sont
exprimées assez longuement sur les bénéfices, essentiellement économiques
qu'apporterait cette adhésion. Ainsi, dans une présentation réalisée par l'association
Sterkara Island, est effectué un classement des arguments en faveur et contre
l'adhésion sous la forme d'une balance (cf annexe 2).
67 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Cette mise en balance des arguments présente parmi les points très positifs de
l'adhésion : le commerce, la stabilité économique, le développement rural, l'industrie,
l'inflation, l'emploi, les taux d'intérêts, la souveraineté, la sécurité, l'indexation des
prix ainsi que le prix de la nourriture. Parmi les points plutôt positifs figurent : la
paix, l'indépendance, le « brain drain », l'influence, la participation, l'administration,
l'euro, l'environnement et « 3000 emplois ». Dans les aspects négatifs de cette
candidature, le document inclut : la pêche, la pêche à la baleine, l'agriculture et la
bureaucratie.
Cette présentation, en utilisant le symbole même de la balance, paraît illustrer
assez clairement la perspective coûts/avantages très rationnelle de la personne
lorsqu'elle considère l'adhésion et celle qu'elle veut faire partager en diffusant sa
présentation. Dans cette approche, la dimension économique semble jouer un rôle
fondamental puisqu'elle entre en compte dans huit des treize critères évoqués comme
des points très positifs. Au contraire, parmi les points qui selon l'interrogé
demeureront inchangés avec l'adhésion figurent : la culture, l'innovation, les
opportunités, la démocratie, l'éducation ainsi que les ressources naturelles.
Nous observons donc, par cette présentation, qu'il s'agit plutôt d'un soutien de
type utilitariste et spécifique qui est mis en exergue que d'un soutien affectif, défini
par Daniel Easton comme un « réservoir d'attitudes favorables ou de bonne volonté
qui aide les membres à accepter ou tolérer les outputs auxquels ils sont opposés ou
encore l'effet qu'ils perçoivent être dommageable à leur volonté »68
C'est cette même approche que nous pouvons retrouver chez un membre Sterkara
Island« I know there are also some negative things...We have to stop whaling but we
have to evaluate what we get instead : a currency creating economic stability that we
did not have over centuries, economic and political shelter that we desperately
need ».69
68 Easton D., A system analysis of political life, 1965
69 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
b. L'approche identitaire : des racines et un futur européen ?
L'ensemble des arguments ne peut cependant pas être réduit au modèle d'analyse
utilitariste. La logique identitaire est elle aussi présente, non pas dans l'idée selon
laquelle l'UE serait perçue par les partisans du « oui » comme une nouvelle identité
mais dans le sens où il existe un certain degré d'identification au projet que
représente l'Union européenne.
La question de l'identité dans l'analyse des attitudes vis-à-vis de l'Union a donné
lieu à des travaux tentant de répondre à trois questions : « le facteur identitaire
permet-il et dans quelle mesure d'expliquer les attitudes face à l'intégration
européenne ? Existe-t-il une communauté européenne et un sentiment d'identification
de la part de ses citoyens ? Quelle relation l'identification à l'Europe a-t-elle avec
l'identification à la nation ? »70 Comme l'affirme Céline Belot, en s'appuyant sur les
travaux de Chryssochou (1996) et Weiler (1997), au fur et à mesure de l'édification
d'un réel projet politique, les citoyens doivent appporter leur soutien à la fois aux
autorités européennes et aux valeurs et principes portés par ce projet et ces autorités,
c'est-à-dire qu'ils se « définissent comme partie prenante de la communauté politique
sur laquelle ce système politique repose ».
Or, chez les partisans de l'adhésion, le sentiment d'appartenance à une
communauté politique semble plus central que le soutien et la croyance en les
autorités et institutions européennes. « And even though we don’t have to implement
the legislation, we do it because we tend with all the Europeans to have the same
views in term of environmental issues, foreign policy; we are going in the same path.
As far as I’m concerned, I want to be part of the process. [...] I think we are part of
the European heritage and culture» (Membre de l'association Sterkara Island)71
Un autre membre de Sterkara Island affirme : « We do not experience ourselves
as Scandinavian as we used to. I think all roads lead to Europe right now. We have
strong and old historical economic ties to Europe. [...]Europe is tending to be more
70 Belot C., art cit
71 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
and more the EU, economic cooperation of countries and also about defense but it’s
getting more and more into culture, education and healthcare. It’s tending to be a big
part of the European identity. »72
Par conséquent, quand l'Union européenne est envisagée par les partisans de
l'adhésion, il s'agit très souvent de valeurs que partagerait l'Islande avec l'ensemble
européen ou d'un projet européen presque flou, mais peu d'institutions et d'autorités
qui y travaillent au jour le jour. C'est cette dernière dimension qui est au contraire
très présente chez les eurosceptiques.
2. Un « non » principalement identitaire
Si nous exceptons la question des quotas de pêche et de la potentielle mise en
œuvre de la politique commune de la pêche (PCP) par l'Islande, les principaux
arguments avancés sont largement de nature identitaire. Les personnes interrogées
insistent sur le fait que cette adhésion viendrait mettre à mal l'intégrité de l'Etatnation et ferait perdre tout contrôle sur les décisions prises et les ressources.
L'argument économique n'est évoqué que de façon très limitée : « I’m fond of
Europe but I’m not fond of the EU. They are some benefits, definitely but my feeling
is that most of it is short-term benefits. People talk about cheaper food, also I am
told that the experience in Poland, in Estonia, in Portugal, Spain and Greece, all
food prices went up. We think the food is too expensive but we can change it
ourselves. If we make agreement with EU, with a 0% levy on meat or vegetables,
then it would disappear. »73
a. La question de la représentation
Parmi les opposants à la candidature, le sentiment d'être européen demeure,
malgré la position anti-Union, le projet proposé par l'UE ne reflétant pas l'avenir
unique et absolu du continent européen. « I do feel that I am a European, although I
72 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Membre de l'association Sterkara Island
73 Entretien réalisé à Reykjavik le 24 février 2011 – PDG d'une entreprise de pêche, membre de la
fédération LIU
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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am not in the EU, I think it does not matter if you are in or out, you are still
European. I don’t think it will make it or break it. We are part of the cultural, the
lifestyle…[...] There is life outside the EU, believe me. »74
Concernant le fonctionnement de l'Union au quotidien, les personnes interrogées
insistent sur deux dimensions : d'une part l'absence de représentation du pays dans
les différentes institutions européennes et d'autre part le fait que toutes les décisions
soient prises de façon unilatérale par « Bruxelles », ville érigée en symbole unique et
lointain de l'Union européenne.
A propos du poids supposé important des petits États dans l'Union européenne, le
directeur de communication de LIU affirme : « [...] within the European council we
have been told again and again that smaller nations are having more and more
influence but it does not sound very much like that today. If you look at the recent
debate on the mackerel, [...] you can see I think exactly there how things work out
because the big nations always rule. That’s just the way it is. So we don’t feel it’s very
credible when people say that we will be very influential on fishing matters in the
EU. We would have 3 votes out of 348 in the Council.”75
Par conséquent, l'Union européenne n'est pas vue comme des institutions dans
lequel l'Islande aurait une voix mais au contraire comme une un ensemble d'organes
politiques qui imposent des décisions et interfèrent dans les relations entre États ainsi
que dans presque tous les domaines. « What we would do after becoming a member
is that we would make a suggestion which would go to Brussels and then Brussels
would say “yes, this is ok”, you can do it.. »76
« I go to those meetings every year and I see how it functions, I know how they
have to work, discuss and sometimes fight to find some solutions. I don’t want to talk
behind the Icelandic flag with 80 people with 7 or 9 coming from the Commission
74 ibid
75 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
76 Entretien réalisé à Reykjavik le 24 février 2011 – PDG d'une entreprise de pêche, membre de la
fédération LIU
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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and controlling the debate. I don’t think it’s a good future. »77
C'est donc l'image d'un Bruxelles éloigné, non représentatif mais très présent qui
domine, venant renforcer l'idée qu'en adhérant à l'Union, l'Islande perdrait presque
entièrement le contrôle sur les décisions prises, que ce soit en interne ou dans ses
relations avec d'autres pays.
b. L'adhésion à l'Union, atteinte à la souveraineté nationale ?
Les personnes interrogées mettent en avant comme conséquence la plus
problématique de l'adhésion le transfert de souveraineté de l'Islande à l'Union
européenne. Elles renvoient à l'image d'un pouvoir qui serait donné à Bruxelles et qui
serait par conséquent une perte de contrôle. Cet attachement au « maintien » de la
souveraineté du pays est souvent relié par les différents interrogés à l'histoire du pays
et au combat long pour obtenir l'indépendance vis-à-vis de puissances occupantes
étrangères. « For a hundred year now, we have tried to manage ourselves and from
1904 we have been transformed from a medieval society which lived in all in the
grounds to a very modern society. If you are aware of that history, you wouldn’t like
to take step towards transferring powers that are in Reykjavik now to Brussels…and
to get what instead? »78
Dans le cas de la pêche, la question de la perte de contrôle sur les ressources est
perçue comme le fondement du rejet de cette candidature : « If you are asking the
main reasons why we don’t want to join, you can say that in general it’s about the
key facts that we feel that by joining we would lose control of one of the important
resources, because automatically [...], Icelandic waters would become EU waters.
The second key element is also that if Iceland would join, the legislative and law
making powers on the exclusive economic zone would automatically shift from
Reykjavik to Brussels.[...] If you don’t have that, it is not up to you anymore. »79
Par conséquent, cet euroscepticisme peut assez bien s'insérer dans une résistance
77 ibid
78 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
79 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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de type souverainiste à l'intégration européenne en tant que les personnes interrogées
reconnaissent que la nation islandaise et les institutions nationales sont les seules à
disposer d'une légitimité pour édicter des normes et les mettre en œuvre sur le
territoire national. L'Union européenne, parce qu'elle est selon eux trop grande et trop
lointaine ne peut alors constituer un choix positif pour l'Islande. C'est pour cette
raison que l'intégration européenne n'est perçue positivement que lorsqu'elle se réduit
à un travail intergouvernemental et à une coopération sur des questions plus
basiques, n'impliquant pas de réel transfert de souveraineté de la part de l’État
islandais. Le choix de l'engagement partiel dans le projet européen est, selon les
opposants à l'adhésion, à privilégier. Cette position semble confirmer l'hypothèse
défendue par Paul Taggart, théoricien de l'euroscepticisme, selon laquelle une part
importante de la résistance à l'intégration européenne se fonderait sur la « politique
de l'identité »80 : les individus perçoivent l'Etat « comme le point de référence central
pour l'identité et l'UE comme une entité qui sape l'intégrité de l'Etat-nation ».81
La théorie de Katzenstein, évoquée dans notre cadrage conceptuel, selon laquelle
les petits États, compte tenu principalement de leur vulnérabilité économique et
politique, font le choix de l'intégration européenne n'est donc qu'en partie confirmée
dans le cas de l'Islande. En effet, le pays n'a réellement connu, depuis plus de
cinquante ans, qu'une intégration partielle dans le projet européen, principalement
pour des raisons économiques. Il faut donc rechercher de façon plus approfondie afin
d'expliquer les différentes approches et la spécificité des arguments évoqués.
B. Deux variables structurantes des
perceptions : la taille du pays et le poids
du discours nationaliste
Parmi les différentes variables susceptibles d'influencer la formation de la
perception de cette candidature, deux semblent prépondérantes : la petite taille du
80 Taggart P, A touchstone of Dissent : Euroscepticism in Contemporary Western European Party
System in European Journal of Political Research, vol. 33, 1998, p. 363-388
81 Cautrès B., Monceau N., art. cit
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pays ainsi que l'emprise du discours nationaliste.82
1. La petite taille du pays
Que ce soit par sa taille géographique ou par celle de sa population, l'Islande
peut être qualifiée de petit État, voire même pour certains de micro-Etats. Ce critère
de petitesse possède une influence à la fois sur la façon de percevoir la société
islandaise et l'Islande dans le monde et sur l'Union européenne et cette demande
d'adhésion en particulier.
a. Etre petit, critère objectif, impact subjectif ?
Comme s'interroge Loïc Grard, « Qu'est-ce qu'être un petit Etat ? Existe-t-il une
conscience d'être petit ou est-ce un fait juridique objectif ? »83. De façon historique,
un petit État s'est souvent défini « par défaut », par sa différence avec un « grand
État ».
Dans le cas de l'Islande, cette petite taille objective a un impact subjectif
important, amplifié par son isolement géographique. Cette dimension est perceptible
autant dans les choix politiques que dans les perceptions de la population. Le fait de
nouer des alliances, qu'elles soient bilatérales ou multilatérales, a souvent été justifié
par la volonté de pallier les conséquences de la taille du pays (une grande
dépendance à l'export, une incapacité à se défendre et défendre ses intérêts face à de
plus grandes puissances, etc.). Ces différents liens, plutôt économiques avec l'Union
européenne, sécuritaires avec les Etats-Unis, et à la fois sécuritaires et culturels avec
les pays nordiques, ont permis à l'Islande de s'inscrire dans un réseau et ne pas
demeurer isolée à l'intérieur de ses frontières.
Les personnes interrogées sur la candidature apparaissent très conscientes de la
petite taille de leur pays, qu'elles évoquent de façon récurrente, que cela soit en
82 Nous laissons ici de côté la question de l'approche sectorielle développée dans la partie III.
83 Grard L., « L'Union européenne et ses « petits » Etats » in Dumoulin M., Duchenne G (dir.), Les
petits États et la construction européenne, acte de la 7ème Chaire Glaverbel d'Etudes
Européennes, 2001-2002
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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faveur ou contre l'adhésion. « We would be one of the smallest states in a very big
union, even the smallest one »(membre de Sterkara Island).84 « Of course we are no
better or worse Europeans than people in Berlin or other countries, we are only a
very tiny tiny fracture 500 millions, 300 000 people».(membre de Heimssyn) 85
Par ailleurs, les pays évoqués en référence, que ce soit pour appuyer le rejet ou le
soutien au projet européen sont toujours de petits pays : nordiques (Suède, Finlande,
Norvège86) ou autres (Malte, Chypre ou encore la Grèce et l'Irlande pour la question
de la fiabilité de l'euro).
Cette dimension, au delà de son rôle structurant pour le pays lui-même, s'avère
déterminante dans les perceptions exprimées par rapport à cette candidature.
b. Abri européen VS absence de représentation
Le fait que l'Islande soit un petit pays est utilisé de façon systématique dans les
deux camps, que ce soit pour récuser ou appuyer la candidature.
Dans le cas des pro-Union, l'Union est envisagée comme un abri pour l'Islande,
qui éviterait l'instabilité économique et l'isolement politique. «So the question is: do
we want to continue on this path, being with our Scandinavian friends in
cooperation between democratic countries in Europe or do we want to stay alone?
There is no point in my mind that Iceland needs political and economic shelter
within the European Union »
87
« It’s like a defensive strategy. It’s not like we are
hopeless without it but I think that in a coalition with bigger economic area it could
end up as a no man’s land »88 L'Union est donc perçue comme un système qui
pourrait agir en protection. Il semble de façon assez évidente que cette perspective,
qui sous-entend une certaine fragilité du pays, ait été largement engendrée par la
crise et par l'isolement ressenti alors. La thématique de l'abri valide l'idée de
84 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
85 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
86 La taille est à entendre dans ce cas en terme de population et non de taille géographique du
territoire
87 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
88 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Membre de l'association Sterkara Island
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Katzenstein selon laquelle les pays, par l'intégration européenne, cherchent à
diminuer les contraintes qui pèsent sur eux, en se liant à d'autres dans un ensemble
multilatéral, plutôt que de risquer d'être tributaire de la politique d'un grand État.
Chez les opposants à cette candidature, au contraire, la question de la taille, car
elle implique que l'Islande intégrera un ensemble dans lequel elle n'aura qu'un poids
démographique et stratégique minime, est centrale pour montrer que les intérêts
islandais ne pourront pas y être défendus au mieux. Concernant d'éventuelles
exemptions sur la pêche, le directeur de la communication de LIU répond :« why
should they change the rules for us, what about all the others nations that have
already joined? They would say: why did the Icelanders get that? I can’t see it
happening. I don’t buy to this ideology that the EU wants us so bad, to be honest we
don’t matter. We have to realize that we are so small. »89
Interrogé sur la difficulté que représenterait le fait pour l'Islande de défendre ses
intérêts par elle-même, un membre de LIU présente, au contraire des partisans de
l'Union, la petite taille du pays comme un avantage : « We have always been small in
Iceland so we can only use arguments for ours, we can never do anything by
strength. And if you look at our history in controlling the fish and sea, I think we
have been quite successful and it is only because we always have to use arguments,
to think things through and of course because we are small we have to listen a lot. »90
L'argument « d'être petit » apparaît donc comme étant déterminant dans la
perception des Islandais d'eux-mêmes et se répercute dans leur comportement et leur
attitude vis-à-vis de l'Europe. Cependant, comme le montre la grande diversité des
statuts des petits États européens, il est difficile d'imputer la structuration des
perceptions à la seule taille du pays. Il est possible de distinguer par exemple, comme
le fait Loïc Grard quatre types de petits États face à l'intégration européenne : les
États fondateurs (Luxembourg et Belgique), les euro-optimistes (Irlande et Portugal),
les eurosceptiques (Grèce et Danemark) et les « nouveaux »(Suède, Finlande). Ainsi,
89 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
90 Entretien réalisé à Reykjavik le 24 février 2011 – PDG d'une entreprise de pêche, membre de la
fédération LIU
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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il semble qu'il faille intégrer d'autres variables permettant d'analyser la situation
particulière de l'Islande.91
2. L'emprise du discours nationaliste
Afin de trouver une explication à la récurrence de la question de la souveraineté
et d'une certaine posture nationaliste chez les opposants à l'adhésion, il est nécessaire
de se reporter à l'histoire politique nationale et en particulier au discours concernant
la fondation de la République islandaise et de la Nation islandaise.
a. Un rapport particulier à la Nation et la souveraineté
La fondation de la République islandaise en 1944 a fait l'objet d'une construction
symbolique très forte dans l'identité de la nation, constituant aujourd'hui un « mythe
national ». 92. Cette fondation n'est pas la conséquence d'une rupture brutale d'une
domination danoise complète longue de cinq siècles. Le pays a en effet obtenu une
autonomie progressive. A partir de 1874, l'Islande acquiert un statut autonome,
laissant une plus grande liberté dans les affaires intérieures. En 1918, si le Roi du
Danemark demeure Roi d'Islande, les deux royaumes deviennent complètement
distincts. Par conséquent, la décision unilatérale de l'indépendance islandaise en 1944
et la création de la République d'Islande s'inscrivent dans une certaine continuité
historique93. Pourtant, cette indépendance est perçue et construite comme un acte de
rupture, fondateur de la société islandaise moderne. Ainsi, le premier Premier
ministre sous ce nouveau régime républicain, Olafur Thors, affirme, à l'occasion d'un
rassemblement à Reykjavik célebrant la naissance de la nouvelle République :
« Icelanders, we are home. We are a free nation. ». Ce discours est unanime parmi
les personnalités politiques. Le Président du Parlement déclare à son tour que la
nation, finalement « was home with all its belongings, sovereign and independent ».
Au delà du fait qu'il représente l'indépendance, le nouveau régime n'est pas vu
91 Grard L., op cit
92 Thorhallsson B., « Icelandic nationalism and European integration » in Thorhallsson B. (dir.)
Iceland and European Integration, Oxon, Routledge, 2004 p. 128-144
93 Karlsson G., op. cit
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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comme l'importation du modèle européen de démocratie mais comme une
« résurrection » du régime démocratique que les Islandais avaient mis en place au
Xème siècle. Cette période, connu sous le nom de « Golden Age »,et surtout le
Parlement qui y est rattaché (Althingi) est demeurée source d'une grande fierté pour
beaucoup d'Islandais qui considèrent leur pays comme ayant été le premier à se doter
d'une institution démocratique. «We have revived the republic in our country [...],
because the yearning for freedom has never been extinguished in our nation »
affirme en 1944 un dirigeant de parti islandais.94
La fondation du nouveau régime est par ailleurs présentée par les « pères
fondateurs » comme le résultat d'un long combat contre la domination étrangère et
pour l'obtention de l'indépendance. Un vétéran de l'indépendance déclare en 1944
qu'il est impératif de « keep the history of the struggle alive, to make the exertions
and battle of past generations for liberty an important part in the life and conscience
of coming generations. ».
Ainsi, la question de la souveraineté trouve une résonance particulière dans le cas
de l'Islande car l'indépendance est un événement historiquement proche et parce
qu'elle a été défendue et définie par les pères fondateurs de la République comme
l'une des « ressources » les plus précieuses du pays. Cette conception de la nation et
de l'indépendance, même plus de cinquante ans après, demeure centrale dans la façon
qu'ont les Islandais d'envisager tout transfert de souveraineté, que ce soit parmi la
population ou parmi les élites.
b. Le poids de la souveraineté dans la perception de l'adhésion
Le poids de l'indépendance et de la souveraineté se retrouvent en filigrane dans le
discours des opposants à l'intégration européenne : « The Golden period for Iceland
was between 930 and 1262 when we entered into the Norwegian Kingdom.
Eventually we became a member of the Danish Crown. That period is shameful for
Iceland because we did not participate in the building of Europe. [...]. It is only
94 Einar Olgeirsson, président du Parti Socialiste Pro-soviétique
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
when we took the power that were transferred from Iceland in the 19 th century,
transferred back home to decide which roads we wanted to build, which institutions
we wanted to have and so on and so far. [...]If you are aware of that history, you
wouldn’t like to take step towards transferring powers that are in Reykjavik now to
Brussels. » 95
Le soutien à l'adhésion à l'Union européenne est même perçu par certains comme
une « irresponsabilité », une volonté de se défaire des compétences obtenues grâce à
l'indépendance du pays : « The Yes people they want to jump on and throw all the
responsibilities. They want to let the EU to make all the decisions on the economic.
They would be sending many of our responsibilities that we have to do ourselves all
to Europe and then they want to sit here and complain instead of we could talk to the
people ourselves that are controlling. ».96
Le poids de ces représentations est encore plus important lorsque nous
considérons les élites politiques islandaises. Ainsi, Baldur Thorhallsson affirme :
«[...] it is clear that the politicians perceived the freedom and sovereignty of the
nation as the indisputable and fundamental objective of all Icelandic political efforts
in the past and, by implication, their preservation as its ultimate goal in the future ».
Par conséquent, toute alliance suscitant un transfert ou un partage de la souveraineté
nationale est accueilli par les élites avec beaucoup de réticences : « One important
effect of this firmly imagined political community in Iceland is [...] the belief that
Icelandic sovereignty cannot be subdivided internally, shared with other coutries or
partially transferred to international organizations. »97
Cela explique en partie que la question de l'adhésion à l'Union européenne ait été
très peu mise en débat jusqu'à ce que la crise de 2008 survienne. Face aux hésitations
et pour ne pas prendre le risque de diviser leur propre parti, très peu d'hommes
politiques ont fait le choix de se dire ouvertement en faveur de l'adhésion.
95 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
96 Entretien réalisé à Reykjavik le 24 février 2011 – PDG d'une entreprise de pêche, membre de la
fédération LIU
97 Kristinsson G. et Thorhallsson B., « the Euro-sceptical elite » in Thorhallsson B. (dir.) Iceland
and European Integration, Oxon, Routledge, 2004 p. 145-160
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
La question de la souveraineté résonne donc de façon particulière dans le cas de
l'Islande qui semble n'avoir jamais réellement connu de crise de l'Etat-nation à
l'image de celle qu'ont connu la France ou l'Allemagne et qui ont été un élément
majeur dans la volonté de prendre part à l'intégration européenne. Le cadre national
est toujours perçu par beaucoup comme celui qui est le plus à-même de détenir les
compétences exercées actuellement par l'État islandais.
L'exemple de l'Islande, paraît par conséquent appuyer les théories développées
par Neumann et Gstöhl, insistant respectivement sur le « pouvoir de l'identité »98 et
sur le rôle de la construction de la nation et de l'Etat dans la définition des intérêts
des « policymakers »
99
pour expliquer la réticence historique de certains États à
l'intégration européenne, à l'image de la Norvège. Dans le cas de l'Islande, le discours
nationaliste pourrait avoir un impact très large dans le débat précédant un référendum
national.
Nous avons pu voir au travers de nos entretiens que ces deux dimensions
semblent prépondérantes dans la grille d'analyse de la candidature à l'Union
européenne. Si d'autres facteurs ont été mis en lumière dans des études sur
l'euroscepticisme islandais, comme par exemple la relation particulière entretenue
avec les Etats-Unis ou encore le rôle d'une petite administration 100, les deux
dimensions évoquées paraissent émerger réellement de la totalité des entretiens
réalisés.
Nous nous proposons d'étudier dans une dernière partie un secteur économique
particulier, celui de la pêche. Il est apparu en effet au travers de nos entretiens qu'au
delà de sa dimension économique, ce secteur possédait une dimension identitaire
incontestable. Par conséquent, la question de la pêche s'impose comme un des grands
enjeux, réel ou imaginé, de cette candidature islandaise à l'Union européenne.
98 Neumann I.B., The Nordic States and European Unity , Cooperation and Conflict, Mars 2001,
p.86-94
99 Gstöhl S., op. cit
100Thorhallsson B., op cit
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Partie III : Une lecture sectorielle de
l'intégration européenne : la
question de la pêche
La gestion de la pêche et des diverses ressources maritimes en Islande est
considérée comme l'une des meilleures au monde, permettant à la fois une pêche
intensive et un renouvellement de long terme des espèces marines. Elle fonctionne
sur la base de de quotas de pêche alloués chaque année aux différentes entreprises à
partir du travail d'évaluation et de prévision effectué par l'Institut islandais de
Recherche Marine. Ce système, très ancien, semble avoir un réel succès puisque
jusqu'en 2007, la pêche était le secteur contribuant le plus au PIB islandais, en faisant
une activité clé pour l'économie du pays.
Dans l'avis de la Commission européenne sur la demande d'adhésion, trois
domaines ont été désignés comme susceptibles de poser problème : la pêche, la
pêche à la baleine et l'agriculture. Celui-ci affirme que, dans le secteur de la pêche,
«le pays devra déployer des efforts considérables pour aligner sa législation sur
l'acquis ou pour mettre en œuvre et faire appliquer celui-ci de façon effective, à
moyen terme, afin de remplir les critères d'adhésion dans les délais »101
Les gestions islandaise et européenne sont en effet assez éloignées, dans la
mesure où l'Union européenne met en œuvre une Politique Commune de la Pêche
(PCP). Celle-ci possède huit objectifs officiels dont ceux de fixer et faire appliquer
des règles pour garantir le caractère durable du secteur, surveiller la taille de la flotte
européenne, négocier au nom des pays de l'Union européenne, aider les producteurs,
les transformateurs et les distributeurs à obtenir des prix équitables pour leurs
produits ou encore financer la recherche scientifique et la collecte de données. 102
Cela poserait un problème d'adéquation à deux niveaux dans le cas de l'adhésion de
101Avis de la Commission sur la demande d'adhésion de l'Islande à l'Union européenne du 24
février 2010
102Site Internet de la Politique Commune de la Pêche
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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l'Islande. D'abord, sur la distribution des quotas : l'Islande pourrait-elle conserver son
propre système de gestion des ressources maritimes, ce qui est demandé par le
gouvernement ? Enfin sur la question de la Zone Économique Exclusive (ZEE), zone
définie par la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer comme une zone
dans laquelle l’État côtier dispose « des droits souverains aux fins d'exploration et
d'exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques
ou non biologiques, des eaux surjacentes aux fonds marins, des fonds marins et de
leur sous-sol ».103 Dans le cas de l'Islande, dont la ZEE n'a pas d'espace commun
avec d'autres États européens, certains espèrent voire exigent pour l'adhésion que le
pays n'ait pas à mettre en commun cette zone, même si c'est cette démarche qui a
prévalu avec l'adhésion de chaque nouvel entrant.
Au delà de son caractère économique et technique complexe, la pêche s'avère
un sujet particulièrement sensible dans la mesure où il s'agit d'un secteur
historiquement important et qui a acquis une indéniable dimension identitaire. Si cela
peut porter à croire que la mobilisation dans le secteur de la pêche est très important
contre l'adhésion, ce dernier est en réalité peu actif dans la campagne pour le « non »,
largement supplanté par la mobilisation des agriculteurs.
A. L’importance du secteur de la pêche
dans la perception de soi et le rapport à
l’autre
Le domaine de la pêche est doublement central pour l'Islande. Il l'est d'abord dans
la mesure où il porte une charge identitaire forte puisqu'il s'agit du secteur qui a
permis au pays de subsister au XIXème siècle et de se développer au XXème siècle et
qu'il demeure très important pour l'économie nationale. Par ailleurs, la question de la
pêche s'est avérée centrale dans les choix politiques et économiques internationaux
qui ont été faits par le pays, beaucoup d'alliances et d'accords bilatéraux et
multilatéraux ayant été signés afin de garantir les meilleurs débouchés pour ce
103 Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer de Montego Bay, 1982
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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secteur ou au moins pour que le pays maintienne ses positions.
1. La pêche, vecteur d'une identité historique commune
Ce secteur s'inscrit comme un indéniable vecteur d'identité car c'est un secteur
ancien qui, même s'il n'emploie plus autant qu'auparavant, reste structurant dans la
perception des Islandais. La pêche à la baleine, toujours pratiquée en Islande, que
certains considèrent comme une « pêche comme les autres », est de nouveau une
issue controversée principalement du fait du dépôt de la candidature à l'Union
européenne.
a. L’Islande, une nation de pêcheurs ?
En 1940, le secteur de la pêche employait 20,2% de la population et le secteur de
la pêche représentait 28% du PIB. En 2000, il n'employait plus sur les bateaux de
pêche que 9% de la population et contribuait à hauteur de 9,9% au PIB islandais. 104
Par conséquent, la question de la pêche, centrale dans les enjeux des négociations
d'adhésion, ne semble plus occuper une place aussi importante économiquement,
supplantée comme dans les autres économies développées par le secteur des services.
Pourtant, l'attachement à ce secteur s'explique par le rôle central qu'il a joué dans
le développement économique du pays. L'activité de pêche est pratiquée depuis le
XIIIème siècle mais son organisation sous forme de « fishing stations » ainsi que les
politiques royales sur le développement du secteur vont limiter son expansion. Par
conséquent, jusqu'au XIXème siècle, la pêche n'est pas l'activité dominante de
l'économie islandaise, largement en retard par rapport aux autres économies
européennes.105 Le pays n'entame un réel développement économique et son
industrialisation qu'au tout début du XX ème siècle avec l'expansion du système
bancaire. La pêche industrialisée connaît alors un essor considérable et grâce aux
ressources marines florissantes du pays prend une place centrale dans l'économie de
104Chiffres obtenus auprès du National Economic Institute islandais ( 25 juillet 2002)
105Karlsson G, op. cit
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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l'Islande et ses exportations.
106
En effet, le secteur n'emploie pas que sur les bateaux
de pêche mais aussi pour la transformation des poissons, la commercialisation et le
marketing. Il est aussi lié à d'autres secteurs tels que les banques ou assurances,
raison pour laquelle il demeure un secteur clé pour l'économie islandaise.
Ce secteur est aussi important dans la mesure où, comme cela a été montré dans
plusieurs études, les groupes d'intérêts très puissants disposent de deux réseaux de
connexions. Ils ont tout d'abord des connexions gouvernementales, de nombreux
représentants politiques ayant travaillé ou côtoyé ce secteur. 107 Par ailleurs, ce poids
est renforcé par l'organisation du système électoral islandais. Celle-ci a en effet pour
conséquence une certaine sur-représentation des régions rurales, et notamment des
régions de pêche, de nombreux membres du Parlement islandais disposant de liens
plus ou moins directs avec le secteur de la pêche, ce qui renforce leur sensibilité
quant à cette question.108
Enfin, ce caractère central s'explique par le fait que ce secteur ait joué un rôle
fondamental dans ce que Gunnar Karlsson appelle « Independence struggle »109 Ce
« combat » d'indépendance fait référence au conflit qui a opposé l'Islande
principalement à la Grande-Bretagne de façon épisodique entre 1952 et 1975 sur la
question de l'extension de sa zone de pêche exclusive. Au terme de cette période,
l'Islande obtient la reconnaissance d'une zone de 200 miles nautiques autour de son
territoire, alors qu'elle n'était avant 1940 que de 4 miles. Ces affrontements, plus
diplomatiques que réels, ont fait l'objet d'une réelle mythification en Islande, dans la
mesure où ils constituaient une victoire du pays indépendant depuis peu mais qui
avait su défendre ses intérêts contre une grande puissance historique. C'est l'idée
défendue par Avery, Bailes et Thorhallsson :« A myth was developed in Iceland about
Icelanders' « successes » in the « Independence Struggle » and the « Cod Wars »
that has strenghtened Icelandic pride and national identity. »110 Nous retrouvons
106Thorhallsson B. et Vignisson H.T., « Life is first and foremost saltfish » in Thorhallsson B. (dir.)
Iceland and European Integration, Oxon, Routledge, 2004 p. 67-102
107ibid
108Ibid
109 Karlsson, G. op. Cit Cette expression est le titre d'un chapitre « Independence struggle on
fishing war »
110Avery G., Bailes A., Thorhallsson B., art. cit
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cette perception dans le propos du Directeur de la communication de LIU qui
déclare : « We did not fight tooth and nail for decades to gain control of our waters
and to ensure the conservation of our fish stocks only to throw it all away. »111
b. La pêche, image d'une réussite autonome
Au delà de son caractère historique, la pêche et surtout la gestion des ressources
marines font l'objet d'une grande fierté. Celle-ci est largement visible chez les
personnes travaillant dans ce secteur : « Our policy may not be perfect but we often
refer to it as a common sense policy, it’s working very well »112 mais aussi admise
chez les partisans de l'adhésion : « The thing with the fisheries is that you can’t
defend that it will be better if we go inside, but the question is wether it can liberate,
if it’s not getting worse. It is very difficult to think it will be better [...] we have
shown that we know the industry, we know how to operate. It wouldn’t be
economically viable for Spanish or French companies to come here. »113
Cette fierté concernant le modèle islandais de gestion de la pêche est aussi
probablement amplifiée par la crise. En effet, en 2007 et pour la première fois depuis
plus d'un demi-siècle, la pêche n'était plus le secteur qui détenait la part la plus
importante dans le PIB islandais, dépassée par l'essor du secteur financier et une
industrie croissante grâce aux possibilités offertes par la géothermie. Cependant, avec
la crise financière et l'effondrement du système bancaire, le secteur de la pêche est
redevenu crucial pour l'économie islandaise, constituant un secteur réel et stable dans
lequel le savoir-faire islandais est reconnu.
Par conséquent, l'adhésion à l'Union européenne, dans la mesure où elle pourrait
remettre en cause le modèle de gestion islandais en obligeant le pays à mettre en
œuvre la Politique Commune de la Pêche, est abordée avec beaucoup de prudence
par les partisans concernant la question de la pêche. Comme l'affirme l'employé de
Sterkara Island : « Concerning the fisheries in the negotiation process, it will depend
111 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU
112 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
113 Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement Européen
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on what agreement we get but we are quite optimistic that we will get a favorable
agreement. We think we will get some special solution [...] we know that both the EU
and the negotiating team know that it is essential to have a good agreement for the
resort of the referendum. »114
La pêche dispose donc bien d'une dimension identitaire qui s'ajoute à
l'importance économique qu'elle représente, ce qui explique que cet argument trouve
un écho au-delà des pêcheurs et de l'industrie de la pêche.
2. La pêche, secteur clé dans les choix politiques et
économiques internationaux islandais
Ce secteur s'est avéré à de nombreuses occasions déterminant dans les choix de
politique extérieure qui ont été faits puisqu'il s'agissait souvent d'étendre les marchés
accessibles afin de garantir les meilleurs débouchés pour les produits maritimes.
Toutefois, concernant l'adhésion à l'Union, la pêche joue cette fois le rôle d'un frein
et parmi les principales raisons figure celle de la pêche à la baleine.
a. La recherche des meilleurs débouchés pour la pêche : facteur
d'ouverture internationale
Nous nous intéressons ici à la théorie de l'approche sectorielle développée par
Ingebritsen selon laquelle, dans les petits pays, les secteurs économiques dominants
jouent un rôle déterminant dans les choix politiques du pays.115 Dans le cas de
l'Islande cette théorie est toute à fait confirmée, à la fois par les discours et par les
faits.
« The common consensus is that Iceland will never enter any international treaty
which does not guarantee its sovereignty over seafood ressources, which acount for
over half of all gross domestic product and represent the bases for the future
habitability of the country »116. Cette phrase d'un journaliste islandais résume très
114 Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
115Ingebritsen C., op cit
116Fridgeirsson, A., « Will Iceland apply for EC membership ? The Heat is On », News from
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bien la totalité des engagements pris par les gouvernements successifs. Ainsi, dans
l'après-guerre, deux des trois principaux axes de travail de la politique étrangère
concernaient la pêche : l'extension de la ZEE et un meilleur marché pour les produits
maritimes.117 Dans le cas de l'adhésion à l'EEE, qui a suscité de vifs débats dans le
pays, la pêche a été un argument décisif. Si l'Islande commence à s'intéresser à ce
système, c'est en partie à cause de l'entrée dans la CEE du Portugal et de l'Espagne,
deux nations de pêche, ce qui remet donc en question les intérêts islandais puisque
les produits islandais n'auront plus les mêmes débouchés que ceux espagnols ou
portugais. L'adhésion à l'EEE permettait alors de fournir au produits halieutiques
islandais de bons débouchés vers les marchés des Etats-membres de la CEE sans
devoir assumer toutes les contraintes relatives à l'adhésion. Comme l'exprime un
membre de l'association Heimssyn : « When we entered the EEA it was considered
necessary evil in a sense; if we go to this economic area we don’t need to be fully
members. So it was kind of a compromise in Iceland. And we want to stick to this
compromise. » 118
La pêche, bien qu'elle ait été l'un des arguments menant à une engagement
croissant de l'Islande dans des alliances bilatérales voire multilatérales, est pour la
candidature à l'Union européenne un frein complet, puisqu'il s'agirait, à moins que le
pays n'obtienne une exemption totale, de mettre en œuvre la Politique Commune
pour la Pêche. Parmi les raisons avancées pour le rejet de cette candidature, figurent
« la perte du contrôle sur l'une des plus importantes ressources », « la perte du
pouvoir législatif », « les 3 votes sur 348 au Conseil de l'Union », « l'impossibilité
d'une exception permanente sur la PCP », « l'abolition de la limitation de
l'investissement étranger sur le secteur de la pêche ».119 Les opposants à cette
candidature mettent aussi l'accent sur le fait que la pêche ne peut être confiée à un
ensemble pour lequel elle ne serait pas un enjeu décisif : « They (other Nordic
countries) don’t rely on fisheries. In fact, no other nation in the EU relies on
fisheries. As a matter of fact, any country relies on industry as we do with fisheries,
Iceland , Août 2004
117Avery G., Bailes A., Thorhallsson B., art. cit
118 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
119Présentation « The Icelandic Fishing Industry and the European Union » élaborée par LIU
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[…]. As a result, fisheries barely count in Europe, I think it is less than 0.5%. It is
only one drawer in the big agricultural desk. Fishing is an agricultural thing in the
EU. »120
b. La question sensible de la pêche à la baleine
La pêche à la baleine, si elle est complètement interdite pour les Etats-membres
de l'Union, n'a jamais remis en question les relations de l'Islande avec celle-ci.
Néanmoins, dans le cadre de l'adhésion, l'Union européenne devrait exiger la
cessation totale de cette pêche, ce qui en fait l'un des points les plus difficiles dans les
négociations.
La pêche à la baleine est une activité ancienne en Islande mais devenue presque
résiduelle depuis la fin du XIXème siècle. Elle est réglementée comme les autres
pêches par l'attribution de quotas. Elle est aujourd'hui dans la population islandaise
une question controversée, division qui resurgit dans le débat sur la candidature à
l'Union européenne.
Malgré son importance très limitée pour l'économie, les partisans de l'adhésion
reconnaissent le caractère sensible du sujet : « It is quite certain that we have to stop
whaling but this is a very emotional issue for Icelanders. The whaling industry is not
sustainable. In a cost/benefits balance, we are losing more than you gain from
catching whales. [...]. So we have to take a very realistic approach to this issue. »121
Chez les opposants à l'adhésion et principalement ceux défendant les intérêts du
secteur de la pêche, la question prend même une dimension centrale : « I think
whaling is a crucial issue. If some state is whaling in a sustainable way, why souldn’t
it be allowed? Is EU against sustainable fishing or in favour? I think sustainable
fishing is crucial, not only about whales. The questions is : are they sometimes for it
when it is a popular fish in Europe like tuna, they over exploit but it’s different when
120 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
121Entretien réalisé à Reykjavik le 21 février 2011 – Employé de l'association Sterkara Island
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Marie LEROY
it comes to whaling? »122
Par conséquent, même si elle ne représente qu'un contentieux infime dans la
question globale de la pêche, la pêche à la baleine prend déjà une grande ampleur,
devenant un symbole d'une forme de résistance contre ce qui serait imposé
unilatéralement et « injustement »par l'Union européenne. C'est ce que reconnaît le
Président du Mouvement européen : « Fishing is part of our culture, whaling is not.
It is much more for people about the EU telling you what to do, they are just
resisting to the foreign intrude, the idea of the big neighbor bullying us.123 »
Le domaine de la pêche présente donc une indéniable dimension identitaire qui
s'étend au delà de son importance pour l'économie du pays. Pourtant, malgré la large
diffusion du discours sur la pêche, les groupes d'intérêts concernés sont être assez
peu mobilisés dans le débat contre la candidature à l'Union.
B. Un secteur de la pêche assez peu
mobilisé dans les faits
Le secteur de la pêche, dont LIU représente la majorité des intérêts, s'il présente
une rhétorique claire contre l'adhésion, apparaît pourtant moins mobilisé dans la
campagne anti-UE que ne l'est le monde agricole.
Les deux milieux se différencient aussi par la présence de représentants du
monde de la pêche dans l'équipe de négociation islandaise du traité d'adhésion, alors
que l'association des Agriculteurs ( Farmers Association of Iceland) a refusé de faire
partie des négociations.
122 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
Association de propriétaires de bateaux de pêche
123Entretien réalisé à Reykjavik le 22 février 2011 – Président du Mouvement Européen
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1. « Laisser les faits parler d'eux-mêmes»
Le comportement des groupes d'intérêts de la pêche s'avère assez clairement
paradoxal. En effet, si le discours contre l'adhésion est unifié, l'activité de lobbying
du secteur pour rejeter la candidature est faible.
a. Un rejet constant de l'adhésion à l'Union européenne
Le secteur de la pêche s'est prononcé de façon répétée contre la candidature à
l'Union européenne. Depuis plus de vingt ans, à l'occasion du meeting annuel de
LIU, l'association s'est positionnée de manière constante contre l'adhésion, invoquant
principalement les « potentiels » ravages de l'application de la Politique Commune
pour la Pêche et la perte de contrôle exclusif sur les ressources halieutiques du pays.
A l'occasion du meeting annuel de 2002, Kristjan Ragnarsson, Président de
l'association LIU, a ajouté, au delà de l'argument traditionnel de la perte de contrôle
sur les ressources, ceux de l'absence d'influence du pays dans l'Union européenne et
de l'impossibilité de négocier de façon bilatérale les contrats de pêche en cas
d'adhésion.124 Il avait déclaré en 2000 qu'il « could not face the ultimate implications
of the idea that decisions on the right to make catches in our economic zone, and
what we catch and how we utilize it, would be transferred to Brussels ».125
Cette position a été répétée de nombreuses fois oralement ou dans la presse
islandaise, depuis les années 1990 soit bien avant l'adhésion. Pourtant, depuis que la
candidature a été officiellement déposée par le gouvernement en 2009, les groupes
d'intérêts de la pêche ont été assez peu mobilisés parmi les opposants de la
candidature.
b. Une apparition limitée sur le front des opposants à l'adhésion
A la question de l'activité de lobbying pratiquée par LIU, le directeur de la
communication répond : « We don’t because we have been trying our best to inform
124 Thorhallsson B. et Vignisson H.T, art. cit
125 Intervention au Meeting annuel de LIU, 6 nov 2000
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our negotiators here and we have a member on the group focusing on fisheries. Now
we just try to refer to common sense. Common sense tells us that this is working ok
so why should we change it when we see the experience of the CFP?[...] we simply
don’t have the time or the energy to go on lobbying. [...] We have made a few
speeches and presentations on the no front but we don’t do lobbying. The no front is
basically Heimssyn and the agriculture and they have been much much more active
than we are, we simply feel that history tells us that it does not make sense. Our case
is strong enough as it is, you just have to look at the facts and figures. » 126
Ce discours se confirme dans les faits puisqu'aucun membre de l'association ne
travaille uniquement sur ce sujet et la documentation disponible est assez limitée.
L'employé de Heimssyn affirme aussi que LIU s'investit assez peu dans le « no
front » : « We don’t have any formal relations but our aim is the same as theirs: to
keep Iceland out of the EU. So we have had financial support from them and
meetings to discuss various things but there are no formal ties. »127
Cette aide est en effet avant tout financière, qu'elle vienne de LIU ou des
différentes entreprises qui la composent. Si cette absence de campagne parmi la
population peut sembler surprenante compte tenu de l'importance de la pêche dans le
PIB islandais et du poids des groupes d'intérêts du secteur, cette position parait être le
résultat d'une double stratégie. Elle l'est, d'abord, dans la mesure où l'association LIU
défend l'idée qu'au regard des faits et des chiffres, aucune campagne n'est nécessaire
et donc que cette adhésion ne mérite “ni temps ni énergie”. En contrepartie,
l'association, parce qu'elle représente environ 85% des quotas de pêche distribués, a
pu envoyer des négociateurs dans l'équipe chargée d'élaborer le traité d'adhésion. Par
conséquent, le secteur a fait le choix de négocier en amont afin de sécuriser au mieux
ses intérêts si une adhésion devait avoir lieu tout en restant en retrait dans le débat
national, arguant de l'absence d'intérêt de celui-ci.
Cette position, qui se caractérise par le refus de faire campagne parmi la
population islandaise, apparaît a priori comme risquée puisque le référendum
126 Entretien réalisé à Reykjavik le 23 février 2011 – Directeur de la communication de LIU,
127 Entretien réalisé à Reykjavik le 25 février 2011 – Employé de l'association Heimssyn
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national organisé à l'issue du processus de négociations sera l'étape finale et décisive
de l'adhésion. Cependant, comme nous l'avons vu précédemment, les groupes
d'intérêts disposent d'un atout majeur : ils ont des liens assez forts avec les milieux
politiques, que ce soit au Parlement islandais, au gouvernement ou parmi les partis
politiques.128 Par conséquent, même s'ils ne sont pas très actifs dans la campagne
contre l'adhésion, les partis politiques et plus généralement les membres de la classe
politique opposés à l'adhésion reprennent fréquemment l'argument de la pêche afin
de justifier leurs positions. Par ailleurs, comme nous l'avons montré précédemment,
la pêche porte une charge identitaire, amplifiant l'écho que peut trouver
publiquement cet argument. Ce discours sur la pêche et son caractère crucial tend luimême à renforcer le poids de la pêche dans les négociations : plus le sujet sera perçu
comme un enjeu crucial, plus il générera de débats et polarisera les différentes
attitudes vis-à-vis de l'adhésion.
Dans le cas de l'agriculture, au contraire, l'Association Islandaise des Agriculteurs
tend à se concentrer sur un mobilisation populaire, rejetant en bloc toute forme de
négociations avec l'UE.
2. Un secteur agricole plus actif dans le rejet de
l'adhésion à l'Union européenne
L'agriculture est, comme la pêche, une activité très ancienne du pays.
Historiquement basé sur l'élevage de bétail, le pays est aussi producteur de fruits et
légumes grâce à la géothermie. Compte tenu des difficultés engendrées par le climat
islandais, cette activité est très subventionnée par l’État, à l'opposé du secteur de la
pêche. L'agriculture est aussi pointée dans l'avis de la Commission sur l'adhésion de
l'Islande comme l'un des points pour lequel « le pays devra déployer des efforts
considérables pour aligner sa législation sur l'acquis »129 En effet, l'Islande devrait
adopter la Politique Agricole Commune (PAC), ce qui remettrait en question toute
l'organisation actuelle. Par ailleurs, la législation agricole islandaise est aussi très
128 Thorhallsson B. et Vignisson H.T, art. cit
129 Avis de la Commission sur la demande d'adhésion de l'Islande à l'Union européenne du 24
février 2010
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stricte concernant les importations alimentaires et les interventions étrangères dans le
domaine de l'agriculture, mettant largement à l'abri les agriculteurs islandais de toute
concurrence internationale. Face à ces potentiels changements, le lobby agricole
contre l'adhésion est très fort, principalement assuré par l'Association Islandaise des
Agriculteurs, qui regroupe la très grande majorité des agriculteurs.
a. Une mobilisation très forte contre l'adhésion
« The Icelandic Farmers Forum 2011 affirms its opposition to a membership
of the European Union. Enormous sector interests of the farmer community are at
stake and the farmers forum considers those interests better safeguarded outside the
Union. The interests and livelihoods of farmers are inextricably connected to the
interests of Icelandic consumers and the interests of the rural areas of Iceland. The
Forum is of the opinion that the country´s food security can only be fully
safeguarded by ensuring that Iceland will stay outside the European Union. »130
Cette déclaration, issue du Forum des agriculteurs de 2011, illustre la position
très affirmée du monde agricole contre la candidature islandaise. Tout comme les
pêcheurs, ils considèrent que l'adhésion à l'Union européenne altérera leur activité.
Pourtant, les choix faits pour la défense de leur position sont très différents de ceux
faits dans le secteur de la pêche. En effet, l'Association des Agriculteurs islandais a
refusé d'envoyer un de ses membres participer aux négociations du traité d'adhésion,
processus auquel les groupes d'intérêts de pêche ont pris part. Au contraire, la
campagne anti-Union semble se concentrer au niveau national, par l'organisation de
conférences et de meetings fréquents que ce soit auprès de la population, des
représentations étrangères diplomatiques ou des partis politiques islandais.
b. Assurer sa visibilité ?
Le secteur agricole emploie beaucoup moins en Islande que la pêche, environ
3,9% de la population en 2002.131 Son poids économique est donc largement
130 « Declaration of the Icelandic Farmers Forum 2011, Application for membership in the EU »
‐ Position of BÍ ‐ 9 mars 2011
131 Chiffres du site officiel iceland.is – Agriculture
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moindre, par rapport à ce qu'il était au siècle précédent et par rapport à la pêche. Il
semble que le travail qui est fait au niveau national vise à pallier l'absence d'ampleur
de l'agriculture dans les débats. En effet, si la pêche fait l'objet d'une attention
particulière de la part des partisans et opposants à l'adhésion, la question de
l'agriculture n'a jamais été mentionnée, que ce soit comme un problème pour ceux
favorables à l'adhésion ou comme un argument supplémentaire contre l'adhésion par
Heimssyn (association de la société civile) ou LIU.
Ce secteur paraît par ailleurs faire beaucoup moins l'objet d'un consensus,
même si un certain intérêt de la population pour l'agriculture nationale demeure. Au
contraire de la pêche, la spécificité agricole n'illustre pas la réussite d'un modèle
islandais mais plutôt une protection qui s'avère coûteuse en termes de budget public
et du prix de la nourriture. Compte tenu du contexte de crise, comme le montre la
présentation sous forme de balance réalisée par l'employé de l'association Sterkara
Island, si les conséquences potentielles pour l'agriculture sont jugées « négatives », la
baisse des prix de la nourriture attendue grâce à une nouvelle concurrence est
considérée comme « très positive ».132
Ainsi, ce moindre attachement à la défense des intérêts du secteur de l'agriculture
explique au moins pour partie le fait que les agriculteurs exercent une activité de
lobbying plus forte à l'intérieur du pays en comparaison avec celle faite dans le
secteur de la pêche, afin de faire émerger l'agriculture comme une question cruciale
qui amoindrirait l'intérêt de l'adhésion.
La théorie d'Ingebritsen sur le poids du secteur dominant dans l'économie semble
donc se vérifier en grande partie dans le cas de l'Islande, la pêche se révélant dès à
présent un secteur problématique même avant que les négociations sur cette question
aient formellement commencé. Cependant, cette prééminence se justifie autant par le
132 Cf Annexe 2
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poids économique et le rôle des groupes d'intérêts pesant dans la vie politique
islandaise et dans les négociations que par le caractère indéniablement identitaire de
cette activité, comme nous avons pu le constater dans les différents entretiens.
En cela, le secteur de la pêche se différencie du secteur agricole. Ce dernier
cherche avant tout à asseoir ses arguments au niveau national, révélant une
légitimation plus ténue du fait très probablement qu'il constitue un coût important
pour la société quand la pêche est un motif de fierté car le symbole d'une réussite
islandaise autonome.
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Conclusion
Nous avons donc montré ici que les perceptions islandaises de l'intégration
européenne s'inscrivaient de façon indéniable dans une perspective régionale.
Comme pour les autres pays nordiques confrontés à l'adhésion, nous retrouvons chez
les personnes interrogées le sentiment de constituer une périphérie et l'Union
européenne est perçue sinon comme une menace, tout au moins comme une certaine
forme de renonciation au modèle nordique.
Sur un plan national, l'Union a une image très variable : elle est vue par certains
comme une opportunité et un abri quand d'autres la considèrent comme une atteinte à
la souveraineté du pays et une menace à l'identité islandaise. Parmi les variables
permettant de lire les arguments exposés, deux nous sont apparues particulièrement
importantes dans les entretiens que nous avons réalisé : la petite taille du pays ainsi
que le poids du discours nationaliste, présent particulièrement chez les élites
politiques.
Enfin, nous avons montré toute l'importance que prenait le secteur de la pêche.
Au-delà des simples intérêts du secteur défendus par l'association LIU, cette activité
possède une réelle dimension structurante dans la formulation des positions vis-à-vis
de l'intégration européenne.
Nos hypothèses de travail initiales concernant la structuration des perceptions de
l'adhésion (le caractère nordique du pays, sa petite taille et la situation de crise) n'ont
donc été que partiellement vérifiées. La dimension de crise, si elle est souvent la
première raison évoquée parmi la population pour justifier le soutien à cette
candidature, ne semble pas avoir eu un impact important pour les personnes
interrogées. Cela s'explique en grande partie par le fait que ces dernières se sont
engagés pour ou contre l'intégration européenne bien avant la crise et la présentation
officielle de la candidature. De la même façon, le paradoxe du secteur de la pêche,
très opposé à l'adhésion mais peu présent dans le lobbying, ainsi que la charge
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
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identitaire de la pêche n'ont été perceptibles qu'au travers de nos entretiens.
Malgré le rapprochement historique progressif entre les deux entités et le fait que
le pays remplisse déjà la majorité des critères nécessaires à l'adhésion, cette
candidature ne constitue en rien une certitude quant à l'entrée effective de l'Islande
dans l'Union européenne.
Deux variables pourraient avoir un rôle très important dans le choix qui sera fait
par les Islandais lors du référendum d'adhésion, si les négociations atteignent leur
terme. Il s'agit tout d'abord du contenu du traité d'adhésion à l'Union. Bien que le
gouvernement islandais se soit dit prêt à faire des concessions pour y entrer, il devrait
toutefois négocier âprement afin de pouvoir justifier auprès de la population d'avoir
obtenu le meilleur accord possible. Les questions de la pêche et la pêche à la baleine
seront dans cette optique particulièrement sensibles. La seconde variable est celle du
contexte dans lequel aura lieu le vote d'adhésion. Cette candidature, faite en urgence
et dans le but d'une adhésion rapide qui permettrait la « guérison » islandaise, doit
impérativement être réintégrée dans son contexte, celui d'une période de crise
économique et politique. Si, dans les mois précédant le vote, le pays a débuté une
bonne reprise
économique et stabilisé sa situation financière et monétaire, la
majorité des arguments du gouvernement et des partisans de l'adhésion pourraient ne
trouver que peu de résonance parmi la population.
Même si l'Islande n'a pas complètement rompu avec son euroscepticisme
historique, le dépôt de cette candidature aura permis de rompre un certain silence
concernant la position des citoyens islandais vis-à-vis de l'intégration européenne. Il
aura aussi généré l'ouverture d'un espace public de discussion permettant de mettre
en balance les arguments, sans que celui de la pêche fasse avorter systématiquement
toute tentative de débat.
Ainsi, l'issue de cette candidature s'avère très incertaine. Comme l'affirme
Vincent Simoulin en 2000, soit bien avant le dépôt de cette candidature : « Il est [...]
possible que l'Islande se crispe sur la représentation qu'elle se fait d'elle-même et de
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l'Union européenne ou qu'elle se convertisse au contraire brutalement à cette
dernière. L'Islande se trouve en somme à la croisée des chemins entre la voie
norvégienne et la voie finlandaise »133.
Nos entretiens ici présentés et analysés ont concerné une période se situant entre
le moment où l'Islande a été reconnue officiellement candidate et l'ouverture des
premiers chapitres de négociations. Par conséquent, les arguments recueillis ne
reflètent pas de façon exhaustive ceux qui seront évoqués une fois le traité d'adhésion
signé et lors des débats précédant l'organisation du référendum national. De plus, par
le choix des personnes interrogées, toutes répondant à des logiques associatives,
notre réflexion n'entend pas mettre à la lumière la totalité des perceptions de la
population islandaise vis-à-vis de l'intégration européenne. Notre grille d'analyse de
l'adhésion construite à partir de ces entretiens est donc susceptible d'être nuancée ou
d'inclure d'autres variables au moment du débat d'adhésion. Enfin, du fait de la
barrière de la langue, il est possible que les personnes interrogées n'aient pas pu
exprimer aussi subtilement qu'elles le feraient dans leur langue maternelle leur
perception de l'intégration européenne.
133 Simoulin V., art cit
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24
février
2010
http://ec.europa.eu/enlargement/pdf/key_documents/2010/is_opinion_fr.pdf
 Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer de Montego Bay,
1982
 « Declaration of the Icelandic Farmers Forum 2011, Application for
membership in the EU », Position de l'Association islandaise des
Agriculteurs, 9 mars 2011
 Fridgeirsson, A., « Will Iceland apply for EC membership ? The Heat is
On », News from Iceland , Août 2004
 Grimsson, O. R., Intervention au Walbrook Club de Londres, 3 mai 2005
http://forseti.is/media/files/05.05.03.Walbrook.Club.pdf
 Skarphedinsson O., discours prononcé devant le Parlement islandais en mai
2010 http://www.mfa.is/minister/speeches-and-articles/nr/5559
2011
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Annexes
Annexe 1 : Liste des entretiens réalisés
•
Andrés Pétursson, Président de branche islandaise de l'association International
European Movement
Reykjavik, le 22 février 2011 – 2h d'entretien
•
Bergur Ebbi Benediktsson, membre de l'association Sterkara Island,
Reykjavik, le 23 février 2011 – 1h
•
Elvar Örn Arason, membre et employé de l'Association Sterkara Island,
Reykjavik, le 21 février 2011 - 1h30 d'entretien
•
Hjörtur Gislason, PDG d'une entreprise de pêche Ögurvik, membre de la
Fédération Islandaise des propriétaires de bateaux de pêche (LIU)
Reykjavik, le 24 février 2011 – 2h d'entretien
•
Sigurður Sveinn Sverrisson, Responsable de la Communication, Fédération
Islandaise des Propriétaires de bateaux de pêche (LIU)
Reykjavik, le 23 février 2011 – 1h d'entretien
•
Membre et Employé de l'association Heimssyn
Reykjavik, le 25 février 2011 – 1h30 d'entretien
•
Membre de la Délégation de la Commission européenne en Islande
Reykjavik, le 25 février 2011 – 1h d'entretien
•
S.E. Caroline Dumas, Ambassadrice de France en Islande,
Reykjavik, le 24 février 2011 – 45min d'entretien
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Evrópusambandið : l'Union européenne vue d'Islande
Marie LEROY
Annexe 2 : Extrait de la présentation sur l'adhésion à l'Union
européenne réalisée par Sterkara Island
Whaling
2011
Peace Business Stability
Rural development
Independence Trust
Industry
Brain-drain
Bureaucracy
Future
Culture
Inflation
Influence
Innovation
Participation Employment
Fisheries
Administration
Interest rates
Opportunities Language
Sovereignity
Democracy
Euro
Education Fishprocessing
Security
Environment 3.000 jobs
Acriculture
Smallness / bigness Indexed pricing
Food price
Natural resources
Shelter
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