Revue belge de numismatique et de sigillographie

Transcription

Revue belge de numismatique et de sigillographie
REVUE BELGE
DE
NUMISMATIQUE
MM.
LE
V
B. DG
JONCHE,
le
G" Th. de LIMBURG-STIRUM
kt A. db
1898
CINQUANTE-QUATRIÈME ANNÉE.
BUUXELLI^S,
J.
GOEMAE-RE, IMPRIMEUR DU ROI,
l^ue de
la Limite, 21.
1898
WITTE.
121
DEUX MONNAIES
DES
CHATT EL-'ARAB
PIRATKS BÉDOUINS DU
DE LA TRIBU
DES BANOU
Nous avons
KA'B.
adressé, sous ce titre, lors de la
dixième session
du Congrès international des
Orientalistes, tenue en septembre 1894, à
Genève,
un rapport à la IIP section (langues musulmanes)
sur deux monnaies de notre cabinet numismatique,
monnaies que nous ne croyons pas encore
connues. N'ayant pu, à notre regret, assister per-
sonnellement au Congrès, M. P. Casanova, du
département
des médailles de la Bibliothèque
nationale de Paris, a eu la bonté,
taire
de
la
IIP section, de
lire,
comme
secré-
à une de ses séances,
notre court rapport.
monnaies dans cette
Revue, supposant qu'elles présentent un certain
intérêt pour les études numismatiques les plus
Nous publions
ces deux
spéciales.
Dès
les
temps anciens,
les
pays des bords de
l'Euphrate et du Tigre, alors réunis, maintenant
partagés entre la Perse et la Turquie, furent
théâtre des
Année
i8q8.
nombreux brigandages des
le
tribus de
q
122
Bédouins-Arabes habitant ces contrées, ou
y
venant en nomades.
Les plus connues sont d'abord
tefîk,
dont
les razzias
les
Arabes Mon-
sont déjà mentionnées par
l'historien Ibn el-Athîr
(i), ensuite
les
Banou Lâm
Banou Ka'b.
Dans les temps modernes, au commencement
et les
du
siècle dernier
graphes
surtout, ce sont les historio-
qui se plaignent presque
officiels turcs
tous les ans, dans leurs annales,des déboires causés
par ces brigands aux Mutesellims.de Bassora. Le
gouvernement turc se vit par conséquent obligé
de donner aux pachas de Bassora des pouvoirs
spéciaux et de fonder une flotte de galions pour
protéger
Arabes
le
et
Chatt el-'Arab contre les surprises des
des Portugais guerroyant ensemble et
aussi contre
Parmi ces
rimâm
de Maskat
(2).
tribus arabes, celle des
Banou Ka'b,
Tchab, suivant la prononciation persane, se développa, vers
le
milieu du siècle dernier, de telle
manière qu'elle devint, pour ainsi
dire,
une puis-
sance politique qui donna de grands désagréments
à la Sublime Porte et provoqua des incidents qui
firent
même
sensation en Europe.
Le célèbre voyageur Niebuhr
(1)
a.
Chronicon, éd. Tornberg,
5i7 H.,etXII, p. 52. a 588
(2)
(i)
bitng, 1778, p. 227, s.
482,
p.
donne sur
année
499 H.;
ce
43o,
H
Tartch-i Rachid Efendi,
Beschreibung von Ai
x,
(3)
I,
fol,
276
abieti, 1772,
r. s
pp. 386, 389, et Reisebeschrei-
123
sujet des détails fort circonstanciés comparative-
ment aux
récits
obscurs des chroniqueurs
turcs qui voient tout
c'est à-dire
simplement un
un misérable
officiels
Ji;.
chekl
,
dans chaque puis-
coquin^
sant cheikh bédouin.
Par contre, Niebuhr remarque avec raison, en
comparant la forme de gouvernement et la façon
de vivre de ces Arabes avec celles des anciens
Grecs, qu'ils n'avaient pas de savants pour racon-
héroïques de leurs
ter leurs guerres et les exploits
principaux chefs,
n'étaient pas
et
que, par conséquent,
connus hors de
la
ils
région qu'ils
occupaient, ce qui donnait lieu à de fausses appréciations sur eux, étant surtout
donné
le parti pris
des Turcs.
La tribu
de Ka'b habitait du temps de Niebuhr
au fond du golfe Persique
comme
avait
Souleimân
remarquer dès 1765, lorsqu'il
plusieurs vaisseaux aux Anglais. Les Banou
Souleimân se
prit
et
cheikh.
fit
Ka'b n'étaient pas trop estimés jusqu'alors, mais
Souleimân sut
profiter des troubles en Perse et
mauvais gouvernement à Bassora.
Il
du
soumit ses
petits voisins, prit possession de plusieurs districts
de la Perse, en promettant aux souverains
de cet empire de payer un tribut que l'on vint,
du
reste, bien
aussi éloigné.
rarement chercher dans un pays
Souleimân
du côté de Bassora.
Il
fit
aussi des conquêtes
payait quelquefois un
tri-
but minime au Mutesellim (gouverneur) de Bas-
124
mais en
sora,
même temps il
toutes les îles dans
district de
Chatt el-'Arab et
déjà, en 1765,
de quatre-vingts. bâtiments.
flotte
il
même
le
Devâsîr avec ses nombreux villages à
Souleimân possédait
l'ouest.
ger,
le
occupait petit à petit
En
une
cas de dan-
se retirait avec tous ses biens sur ses vais-
seaux ou aux
pouvait
le
du Chatt el-'Arab, où l'on ne
îles
manque de bateaux
Chah de Perse, Kerîm Khân,
suivre par suite du
:
c'est
pourquoi, ni
ni le
gouverneur turc de-Bassora ne réussirent à
s'emparer de
Banou Ka'b
el-*Arab à
lui.
le
C'est ainsi
que
le territoire
s'étendit bientôt de l'ouest
l'est
des
du Chatt
jusqu'à Hindian, du golfe Persique
jusqu'au pays de Houweise. Kobân
résidence de Souleimân
;
«
la
plus tard elle fut rem-
placée par une nouvelle fondation,
hîjeh, c'est-à-dire
était
(i)
nommée Fellâ-
village des paysans
cheikh des Arabes-Ka<b utilisa
comme
»,
que
le
résidence
et
dont Kinneir, Ainsworth, Stockqueler, Layard
et
Pelly nous donnent de fort bonnes descrip-
tions.
Nos deux monnaies sont un témoignage de
l'extension constatée de la puissance des Banou
Ka'b et de leurs cheikhs. Nous faisons suivre la
description de ces deux pièces.
Il
paraît certain que l'une appartient à notre
célèbre Souleimân
(1) C'était
'Arab.
une
;
l'autre est d'un
petite ville située sur
le
cheikh
'Ali,
bras oriental de Chatt
de
el-
125
la
le
mais nous ne savons pas s'il fut
prédécesseur ou le successeur ou bien même le
même
frère de
I.
tribu,
Souleimân.
Av.
Souleimân fils de
çj^*::^^
,J
*
El-Hasan
Sa d
Rev.
^j-1^
Les Banou el-Maula
j^
Ka'b
Bronze.
II.
à
o^llll
(?)
Av.
Dm.
21
Kobân
(?)
mil.
^J
'Alîfils de
El-Hasan
Sa'd
JjUv
Rev.
J^^ yf
les
Banou el-Maula
Ka'b.
Bronze.
Dm.
20 mil.
126
Ces deux monnaies sont curieuses pour
des côtés,
le
nom
l'his-
nous montrent, sur
toire monétaire. Elles
l'un
du cheikh refînant, tandis que,
de l'autre, se trouve l'inscription en abréviation
Banou el-Maula Ka'b, c'est-à-dire « les fils
tribu) du Mania (seigneur) Ka'b. Ceci nous
lapidaire
(de la
est fort utile
pour
connaissance de
la
gouvernementale dans la communauté de
où
la
la
personne principale
première place
comme
forme
la
la tribu,
élue, le cheikh, prenait
chef et guide de
la
peu-
plade en temps de guerre et de paix. Il devait comme
se soumettre à l'autorité de toute la tribu et
tel
pouvait,
s'il
abusait de son pouvoir, être destitué.
La mauvaise conservation de
la
pièce n°
nous permet malheureusement pas de
avec certitude
le
mot du
dernier
i
ne
déchiffrer
revers
:
nous
croyons y lire ^j^V/// que nous supposons être le
nom de la résidence de Souleimân, j'^ Kobân,
nom
^J^^>
naturellement écrit en raccourci
:
^^>
à Kobân.
La seconde monnaie
tion de localité, ce qui
ne porte pas d'indica-
(II)
nous
fait croire qu'elle
plus ancienne que la première, ce que son
preinte plus rudimentaire,
indiquer aussi.
les
Souleimân
nement de
et qu'il l'avait
la tribu.
est
em-
moins soignée, semble
Nous pouvons
admettre, d'après
données généalogiques, qu"Ali
récit
=
était le frère
précédé dans
le
gouver-
Ceci s'accorderait avec
d'un historiographe
officiel turc,
de
le
qui remonte
au temps où l'on ne savait rien encore de Soulei-
127
mân, mais qui parle déjà des brigandages d'un
cheikh des Banou Ka'b.
Ce passage dans Izzî{i) que nous devons, comme
,
la plupart
de ces notes, à l'amabilité
de notre ami
le
conçu
le texte turc, ainsi
^L^
jï^y
et à la
professeur Karabacek,
SJ.jjlç^
science
d'après
:
Vj'J j^"-&
ij»;'^
c^-^-j-"
c:/^j'
,-^iv*^:^
y-::^fF^
^^.a
J^
Voici la traduction de ce morceau
«
est,
Pendant ce temps-là,
le
^'-^j
:
misérable drôle i^a'6î
se livrait avec effronterie, à la côte de la
mer à
Bassora, au brigandage, dévalisant les voyageurs,
pillant les vaisseaux et causant de
mages
aux
habitants.
(0 Târîch-i'I^:{î,io\. 198 a.
grands dom-
Pour exterminer
cette
128
mauvaise engeance,
fut obligé
gands.
le
Mutesellim de
Bassora
d'envoyer des troupes contre ces bri-
Comme
la tribu
obéissante Devâsir, habi-
tant au bord du golfe, amenait des renforts,
on put
brûler la grotte qui servait de repaire à ce coquin
de Ka'bî ainsi que sa
flotte,
et
vingt-cinq des
meneurs furent une douce proie pour le glaive.
Grâce à Dieu le plus Haut! Les sujets ont la paix
dans ces contrées, la sûreté du pays est rétablie et
ceux qui viennent par mer à Bassora ont de nouveau trouvé
la tranquillité d'esprit.
que s'exprimait
C'est ainsi
le
»
rapport du gou-
verneur de Bassora, Souleimân Pâchâ, à
la
Su-
blime Porte, en l'année 1162 H. (1748/9).
Nous ne pouvons reconnaître, d'après ce qu'on
vient de
sous
lire,
le
nom
de
Ka'bî, c'est-
^c^*^
à-dire le Cheikh appartenant à la tribu
Ka b,
celui
qui a frappé notre monnaie, notre Souleimân, les
Banou Ka'b n'ayant pas eu
cile fixe
alors, en effet, de domi-
La monnaie
au bord du Chatt el-'Arab.
d"Alî,sans
nom de localité, pourrait, au
être placée à cette
tromper par
la
époque.
Il
contraire,
ne faut pas se laisser
forme épigraphique de
la
légende
qui pourrait faire croire que la pièce est beaucoup
plus ancienne, d'autant plus que les
sont déjà cités dans l'histoire au
Banou Ka b
xii° siècle
comme
occupantles parties méridionales de rEuphrate(i).
Il
(1)
est
donc permis de supposer qu''Alî
Ibn el-Athîr,
/.
c, XI,
p. 259.
était le
frère de
Souleimân
et
cheikh des Banou Ka'b.
qu'il
Il
le
précéda
s'ensuit que
comme
nos deux
monnaies sont, pour ainsi dire, les premiers spécimens monétaires des monuments numismatiques de leur règne sur la tribu et ouvrent, dans
la
numismatique musulmane, une nouvelle
qui n'existait pas encore.
Nos
série
pièces sont aussi
une preuve nouvelle du grand nombre de
raretés
numismatiques encore cachées et inconnues, provenant même de seigneurs qu'on ne croyait pas
s'être
arrogé
le
droit de frapper
monnaie.
Philippe de Saxe-Cobourg.
Décembre
Année k
1897.