Toile fugace et scandale durable

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Toile fugace et scandale durable
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KULTUR
Luxemburger Wort
Donnerstag, den 23. Mai 2013
Mudam Akademie 3
PRESENTATION
L'art du
dévoiement
PAR GASTON CARRE
Toile fugace et scandale durable
«Peinture – Sculpture» de Daniel Buren, une oeuvre décrochée le soir même de son vernissage
responsables – avait été considéré
de la même manière que les œuvres des artistes minimalistes:
comme une «célébration de l'inventivité de son auteur». Mais la
publication dans le New York Times d'une interview de Buren le
jour même du vernissage décida
finalement les responsables à accéder aux revendications des cinq
artistes mécontents. Dans celle-ci,
Buren refusait en effet d'être
considéré comme un artiste. Il
proclamait même que les artistes
et les musées dans le sens traditionnel du terme étaient superflus.
Bien que cet acte de censure
passa pratiquement inaperçu, la 6e
Exposition internationale du Guggenheim fut très mal accueillie par
la critique conservatrice. Certains
estimèrent même que cette porte
d'accès aux avant-gardes internationales, bien plus que remettre en
question le système des galeries et
des musées, constituait une «menace emblématique pour la sécurité des Etats-Unis». Le directeur
du musée Guggenheim, Thomas
M. Messer, choisit alors d'arrêter
définitivement la série des «Guggenheim International Exhibitions» et congédia le curateur responsable, Edward J. Fry.
PAR MARKUS PILGRAM
ET ROMINA CALO
«Peinture – Sculpture», l'une des
oeuvres les plus connues de Daniel Buren, n'a été vue en réalité
que par très peu de gens. Décrochée le soir même du vernissage,
le 10 février 1971, cette oeuvre
majeure n'est documentée aujourd'hui que par les quelques
photos que Buren eut tout juste
le temps de prendre. Pourtant la
proposition de l'artiste pour la
«6th Guggenheim International
Exhibition» avait été acceptée par
les responsables de l'exposition,
notamment ses curateurs Edward
J. Fry et Diane Waldman.
Daniel Buren
(PHOTO: AFP)
«Combien de temps encore
va-t-il falloir gober les impostures les plus grotesques de
l'art contemporain en faisant
comme si c'était sublime par
peur de passer pour fasciste?
Le terrorisme des gardes rouges du modernisme subventionné par des ministres de la
Culture, dont la seule boussole
est l'air du temps, cessera-t-il
un jour? Je gage que viendra
bien un temps où les écailles
qui couvrent les yeux subiront
le même sort que le mur de
Berlin: elles finiront par tomber, et alors on verra que le
roi était nu». Ainsi parla Luc
Ferry, philosophe et chroniqueur au Figaro, quand Daniel
Buren, pour Monumenta 2012,
investit le Grand Palais de Paris avec ses 377 cercles tangents bleus, jaunes, verts et
rouges. Par-delà cette diatribe
à l'encontre du contemporain
en général, les détracteurs de
Buren lui reprochent d'occuper
l'espace, de se l'approprier et
le défigurer. Ses zélateurs au
contraire affirment qu'il sert
l'espace en le dévoyant, qu'il
le «dévoit» afin que nous puissions mieux le voir. Ses interventions «in situ» jouent sur
les points de vue, les espaces,
les couleurs, les lumières, le
mouvement, l'environnement,
la découpe ou la projection, et
prétendent restituer la réalité
du lieu par le geste même qui
le «transforme». Qui en définitive faut-il croire? Les détracteurs ou les admirateurs? Les
créations de Daniel Buren quoi
qu'il en soit sont emblématiques d'un art problématique et
volontiers controversé. La présentation ci-contre, en partenariat avec le Mudam, est emblématique pour sa part de la
démarche de celui-ci, qui tout
en donnant à voir l'art contemporain procède à des actions
pédagogiques permettant de
l'approcher par l'exposé des
intentions. «Peinture – Sculpture», cette création de Buren
au Guggenheim, peut ne rien
vous dire a priori; elle devient
parlante toutefois quand l'on
sait le défi qu'elle lança à l'espace qui l'abrita.
L'artiste français avait en effet été
invité ainsi que huit autres artistes
européens à exposer auprès de
quatorze artistes américains. Son
projet consistait en l'accrochage
de deux toiles de son célèbre tissu
rayé, dont les bandes extérieures
avaient été peintes en blanc. L'une
d'elles était accrochée à l'extérieur
du Guggenheim (au centre de la
88e rue à proximité du musée) et
l'autre au milieu du puits de lumière du fameux bâtiment de
Frank Lloyd Wright. Ces deux
«manifestes» devaient selon Buren faire la preuve de leur indépendance par rapport à l'institution muséale. Mais les évènements
faussèrent le message.
Avec ses 20 mètres de hauteur
sur dix mètres de largeur, la toile
intérieure constitua un dérangement considérable pour plusieurs
autres participants. Cinq artistes –
dont Dan Flavin et Donald Judd –
qui estimaient que cela gênait la
lecture de leurs propres œuvres en
demandèrent le décrochage immédiat. Quatorze des autres participants lancèrent alors une pétition demandant la réinstallation
de la toile de Buren. Alarmée par
le conflit et passant totalement à
coté du sens profond de la proposition de Buren, la direction accéda à la demande des artistes
minimalistes. Elle proposa au
Français de ne montrer que sa
toile d'extérieur et lui fit miroiter
la possibilité d'une exposition personnelle d'une semaine juste après
l'évènement international, ce que
Buren refusa afin de montrer
«comment les mécanismes de censure et de chantage à la fois peuvent sévir dans le monde de l'art».
Un moment crucial
Le scandale autour de l'œuvre de
Buren arriva à un moment crucial
pour la scène artistique new-yorkaise. La grande époque de sa
prédominance dans l'avant-garde
artistique internationale touchait à
sa fin. Beaucoup de critiques et de
responsables de musées manifestaient une attitude plutôt conservatrice vis-à-vis des avant-gardes.
Celles-ci devaient selon eux surtout interroger les expressions artistiques qui les précédaient, sans
pour autant remettre en question
le système bien huilé des marchands, critiques et musées. Le
travail de Buren – dont la dimension subversive, déjà exprimée
dans ses textes, avait échappé aux
Photo-souvenir: «Peinture – Sculpture», œuvre in situ, 1971, The Solomon R.
Guggenheim Museum, New York.
(PHOTO: DANIEL BUREN)
«Around the corner», œuvre in situ, 2000-2005, The Solomon R. Guggenheim
Museum, New York.
(PHOTO: MARKUS PILGRAM)
Mise en question
Malgré cela, à cause de son décrochage rapide, la vraie force subversive de «Peinture – Sculpture
passa inaperçue. Sa mise en question de l'architecture géniale mais
autoritaire de Frank Lloyd Wright
échappa aux visiteurs. Initialement conçu pour abriter la collection d'art abstrait du fondateur
Solomon R. Guggenheim, le bâtiment écrase en dominant toutes
ces disciplines artistiques que
Wright considérait comme subordonnées à l'architecture, la «mère
de tous les arts». Le regard centrifuge des visiteurs sur les tableaux
accrochés aux murs de la grande
rotonde les incite en réalité à se
tourner vers le véritable chefd'œuvre, le grand vide du puits de
lumière, véritable axe central non
seulement du bâtiment, mais
aussi, dans un sens métaphorique,
de tous les arts. En y introduisant
sa toile rebelle, Buren mit le doigt
sur cette dictature du Guggenheim, il parvint à la contourner en
détournant le regard sur sa propre œuvre.
Trente-quatre ans après ce
scandale, le Solomon R. Guggenheim Museum offrit sa revanche à
Buren. Lors d'une grande exposition personnelle intitulée «The
Eye of the Storm», il conçut une
nouvelle installation fracassante
dans le puits de lumière du bâtiment de Frank Lloyd Wright, devenu avec les années une architecture sculpturale mythique.
«Around the corner», installation
d'envergure, coûteuse et imposante, contra le bâtiment du musée avec la nonchalance de l'œuvre d'un artiste désormais mondialement reconnu. Celui-ci choisit de le dissimuler presque entièrement dans une tour de miroirs,
remettant une fois de plus en
question le geste grandiloquent
de l'architecte américain.