Mise en place d`un ERP sur une supply chain intégrée
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Mise en place d`un ERP sur une supply chain intégrée
Logistique & Management Mise en place d’un ERP sur une supply chain intégrée : l’exemple de HILTI Arnaud MORVAN Responsable approvisionnements, Hilti France (ISLI promotion 2000) [email protected] HILTI, important fournisseur des professionnels du BTP, intervient à tous les niveaux de sa chaîne logistique, depuis la conception jusqu’à la vente des produits. Il a mis en place un ERP, devant optimiser la performance de sa supply chain intégrée. Cet article présente les gains constatés lors de cette implémentation, ainsi que les difficultés rencontrées et les limites des ERP. Il revient sur des règles clés permettant de réussir l’implémentation d’un ERP, basées sur la révision des processus, la formation des utilisateurs et une gestion rigoureuse des données. Introduction La logistique est l’une des fonctions faisant le plus appel à l’informatique, afin de piloter et optimiser les flux internes aux entreprises et aussi de communiquer avec leurs acteurs extérieurs. Par ailleurs, des concepts liés au supply chain management, comme l’Efficient Consumer Response1 ou le Value Chain Management2, sont basés sur la gestion de l’information. La logistique peut alors paraître comme un système de gestion de flux d’informations avant d’être un système de gestion de flux physiques. De nombreuses sociétés mettent ainsi en place des ERP dans le but d‘optimiser la gestion de ces flux d’informations. Ils permettraient d’avoir une meilleure visibilité du marché, de mieux répondre aux attentes du client et de réduire les coûts. Cependant, les projets d’implémentation d’ERP ne sont pas toujours des succès. Il semble donc essentiel de connaître les limites de ces systèmes, qu’elles en soient intrinsèques ou dues à l’utilisation qui en est faite. Pour dépasser ces limites, il devient essentiel de savoir comment implémenter et exploiter Vol. 13 – N°2, 2005 au mieux ces ERP, et ainsi avoir un retour sur investissements réel et rapide. Contexte de la mise en place d’un ERP : l’exemple de Hilti La chaîne d’approvisionnements chez HILTI Présent dans 120 pays, le groupe HILTI est l’un des leaders mondiaux dans la conception, la fabrication et la commercialisation de produits pour les professionnels de la construction et de la rénovation de bâtiments. Les domaines couverts sont variés : forage - burinage, fixation directe, chevillage, forage – sciage - découpe au diamant, laser et détection, vissage ... Le siège du groupe se situe dans la Principauté du Liechtenstein, le groupe exploite des centres de Recherche & Développement ainsi que des unités de production dans 7 pays sur 3 continents (Liechtenstein, Autriche, Allemagne, Hongrie, Etats-Unis, Mexique et Chine). HILTI intervient ainsi à chaque étape de la chaîne logistique, depuis le fournisseur jusqu’à la vente finale aux clients : • conception, 1 : Efficient Consumer Response : démarche où fournisseurs et distributeurs collaborent étroitement dans le but d'accroître la satisfaction du client final et focalisent leur chaîne logistique sur ses attentes. 2 : Value Chain Management : gestion de la chaîne de création de valeur. Elle correspond à une gestion intégrée de toutes les activités pouvant impacter le client final. Son but est d’accroître la satisfaction du client final, tout en maximisant la valeur ajoutée et en réduisant les coûts. Elle étend le supply chain management à la gestion de la demande client et à la gestion de la relation fournisseur. L’auteur tient à remercier Pierre-Jean Rumeau, consultant SAP. 21 Logistique & Management Figure 1 : chaîne logistique de Hilti vente …), les fournisseurs et articles pouvaient avoir des codes différents. La gestion des entrepôts nationaux et des magasins était elle-aussi indépendante au niveau des approvisionnements et des stocks. Les commandes, les bons de livraisons et factures étaient transmis par EDI entre les filiales et le siège social. Cependant les mises à jour des commandes étaient manuelles et il n’y avait pas de visibilité sur le transit. Par ailleurs, aucune vision globale des stocks et des approvisionnements n’était possible. Seul l’outil de gestion des prévisions et de planification des approvisionnements des filiales commerciales était commun à toutes les filiales. Cet outil permettait de partager les prévisions, et d’optimiser les besoins d’approvisionnements des magasins et des entrepôts de chaque filiale. • production, • distribution depuis les usines vers chaque filiale commerciale. Le flux de marchandise transite par des entrepôts centraux mondiaux, • distribution depuis les entrepôts nationaux (Central Warehouses - CW) vers les clients et les points de vente (PDV), • vente directe aux clients via 3 modes, – force de vente directe (vente type VRP), – points de vente gérés en propre (Hilti Centers), – points de vente intégrés dans des magasins spécialisés pour le BTP (nommés chez HILTI : Shop In Shop). Les filiales commerciales vendent principalement les produits approvisionnés depuis le siège social. Les achats locaux sont très spécifiques (5% des flux pour la France) et sont gérés directement par chaque filiale. De plus, les réapprovisionnements des points de vente sont gérés centralement, par chaque filiale commerciale. Les systèmes d’informations pour la chaîne logistique de HILTI L’architecture du système d’informations avant la mise en place d’un ERP Chaque filiale commerciale avait son propre système d’informations, géré localement. Ces systèmes étaient indépendants au niveau du référentiel (articles, fournisseurs, prix de 22 Ainsi, plusieurs logiciels cohabitaient sur la chaîne logistique de HILTI : référencement, gestion de prévisions, MRP, transport, WMS (Warehouse Management System)… Or, ces logiciels fonctionnaient différemment : • Du point de vue technique : architecture de la base de données, langage de programmation, systèmes d’exploitations informatiques • Du point de vue métier : définitions des données de base, règles de calcul … Il existait donc des problèmes d’architecture du système d’informations global. Les systèmes ne communiquaient pas de façon optimale, même avec des développements d’interfaces. L’architecture informatique globale rendait l’organisation plus complexe et plus difficilement manageable, avec des sources multiples de données incompatibles ou contradictoires. L’architecture du système d’informations après la mise en place d’un ERP Après avoir mis en place un nouvel ERP au siège social au Liechtenstein en Janvier 2005, HILTI déploie actuellement cet ERP (SAP) à tous ses sites. Le référentiel des données devient commun et unique pour le siège social, toutes les filiales commerciales, les entrepôts et les usines. SAP fournit l’ensemble des fonctionnalités nécessaires à la gestion de HILTI : • comptabilité et finance (module FI/CO), • gestion des ressources humaines (module HR), • gestion des opérations : – production (module PP), Vol. 13 – N°2, 2005 Logistique & Management planification et prévisions (module APO), – achats et approvisionnements (module MM), – administration des ventes (module SD), – logistique : transport, entrepôt, gestion des stocks (module WM), • CRM (Customer Relationship Management), • reporting (module BW), – Figure 2 : SI logistiques HILTI avant la mise en place de l'ERP Le déploiement global de SAP est fait progressivement, entité par entité (siège social monde, filiale commerciale, usine, entrepôt central mondial). Chaque entité implémente l’ensemble des modules nécessaires à son activité, comme PP pour les sites de production ou WM pour les entrepôts. SAP sera mis en place sur l’ensemble du groupe HILTI fin 2007. En Mai 2005, HILTI France a implémenté en une seule fois l’ensemble des modules de SAP, pour tous ses sites (siège social, entrepôt, points de vente). Seul le module APO sera implémenté ultérieurement, fin 2006. Figure 3 : SI logistiques HILTI avec la mise en place de l’ERP Pourquoi un ERP chez HILTI ? La mise en place d’un ERP s’explique par la nécessité d’avoir un système d’informations intégré, commun à toutes les filiales et agissant sur toute la Supply Chain. Un ERP commun et exploité par tous avait un but multiple : 1. Harmoniser les processus et la structure des données (référentiel articles, tarification, suivi des stocks et commandes …). 2. Améliorer le service aux clients. 3. Améliorer la visibilité sur la demande à chaque maillon de la chaîne logistique. 4. Améliorer la planification de la production et optimiser l’utilisation des ressources. 5. Augmenter la marge verticale, par la réduction des coûts sur toute la Supply Chain. • qualitatif : homogénéisation des données, accélération des flux d’information, meilleur taux de service client … • quantitatif : amélioration de la productivité Gains logistiques grâce à l’implémentation de l’ERP Mise en place d’un référentiel commun La mise en place de cet ERP a montré que les systèmes d’informations peuvent être une source de gains importants. Ces gains portent sur 2 niveaux : Avant la mise en place de SAP, chaque filiale commerciale et intervenant dans la chaîne logistique avait ses propres logiciels de gestion commerciale et logistique. Par ailleurs, Vol. 13 – N°2, 2005 23 Logistique & Management les systèmes d’informations locaux n’avaient pas évolué technologiquement avec la croissance de la société. Ceci posait des problèmes de stockage et de traitement des données. Ainsi, les données étaient disparates, « éparpillées » et non homogènes. Les conséquences étaient des difficultés à traiter les ventes, avoir de bonnes prévisions, optimiser les stocks globaux, tracer les produits. Un système d’informations type ERP permet d’avoir des données homogènes et communes à tous. Il donne une vue logique de l’entreprise et sur toute la chaîne logistique. Avant la mise en place de l’ERP utilisé par tous les acteurs de sa supply chain, chaque filiale de HILTI gérait son propre logiciel, avec ses propres codifications. Par exemple, une commande d’achat avait un numéro dans le système de la France, un numéro dans le système du siège social et un numéro dans le système du fournisseur affilié. Le suivi d’une commande était très difficile. Certains suivis se faisaient donc manuellement, ce qui était une source d’improductivité et impliquait des risques d’erreur plus importants. L’exemple de la gestion des fournisseurs locaux montre aussi l’apport d’un référentiel commun. Des systèmes dissociés avant la mise en place de l’ERP ne permettaient pas de connaître les fournisseurs travaillant avec plusieurs filiales. L’ERP implémenté permet à chaque entité commerciale de connaître les fournisseurs des autres et d’agréger les volumes de vente globaux réalisés avec ces fournisseurs communs. La massification des flux avec ces fournisseurs a donc été simplifiée : des fournisseurs locaux gérés individuellement par chaque filiale ont pu devenir des fournisseurs affiliés gérés centralement. Ainsi, un ERP permet de centraliser les données, qui peuvent être exploitées conjointement par tous. Ce référentiel commun est la base d’une vision globale des flux et donc de leur maîtrise sur toute la chaîne logistique. De plus, un référentiel commun est le socle pour certains gains : accélérer les flux, améliorer le service aux clients, réduire les coûts. Accélération des flux sur la supply chain Par l’exploitation de données et d’un langage communs à tous, les différents métiers composant l’activité d’une supply chain peuvent se coordonner : ce référentiel permet une prise de décision meilleure et rapide. Il n’est pas nécessaire d’attendre des remontées d’informations manuelles ou orales, ni de les 24 concaténer : le pilotage est réalisé en temps réel. Ainsi, l’ERP donne une vision globale des stocks chez HILTI. Une rupture détectée à un niveau de la supply chain peut être résolue rapidement par une analyse des stocks disponibles à un autre niveau et une action corrective immédiate, comme un transfert d’un point de vente à un autre. De plus, l’exploitation d’un ERP sur une supply chain intégrée a pour conséquence de réduire les cycles de planification et les délais. L’organisation de la supply chain chez HILTI et de son ERP illustre ce gain. Elle permet aux usines de planifier leur production, selon la planification des livraisons des entrepôts des filiales recalculée quotidiennement. De plus, les commandes des filiales au siège social sont toutes intégrées immédiatement dans l’ERP. Conséquence : dans le cas des commandes juste-à-temps pour lesquelles il n’y a aucun stock aux entrepôts mondiaux et les productions sont lancées suivant les commandes de chaque filiale, le délai total de livraison est réduit à cinq jours entre la commande d’une filiale européenne et la livraison à son entrepôt national. Au contraire, dans le cas des fournisseurs nationaux, la planification des besoins de livraison est revue mensuellement et manuellement, les commandes sont transmises par fax et courrier. Ces fournisseurs peuvent difficilement livrés en moins de 10 jours. L’utilisation d’un ERP sur une supply chain complètement intégrée chez HILTI permet de réduire les cycles d’approvisionnement jusqu’à 50%. Les ERP permettent ainsi d’améliorer la circulation de l’information et d’accélérer les flux à tous les niveaux de la Supply Chain. Il est donc possible de produire et livrer en juste-à-temps, de réduire les stocks, tout en s’adaptant aux marché et besoins des clients. Amélioration du service aux clients Vision globale des stocks et des flux, cycle d’approvisionnement réduit, prise de décision plus rapide, de ces gains découlent une amélioration du service aux clients. Les approvisionnements sont faits en adéquation avec les besoins des clients et la disponibilité des produits est favorisée. La vision globale des stocks et des ventes offerte par l’ERP permet de positionner les stocks au plus proche des clients (point de vente pour les articles à forte rotation, entrepôt central pour les rotations plus faibles). Il Vol. 13 – N°2, 2005 Logistique & Management en découle une disponibilité immédiate en magasin, donc une augmentation qualitative du service au client. D’un point de vue quantitatif, les filiales de HILTI ayant une utilisation « stabilisée » de l’ERP ont aujourd’hui un taux de service supérieur à 99%, soit une augmentation en moyenne de 2 %. Depuis la stabilisation du nouveau système, HILTI France a un taux de service similaire au taux de service précédent le démarrage de l’ERP (environ 98%), ce taux augmentant d’½ % par mois. Moins d’un an après le démarrage, le taux de service atteindra le taux cible, 99%. Productivité accrue Comme vu précédemment, l’ERP facilite la prise de décision. Par exemple, il donne accès en temps réel aux stocks des produits sur l’ensemble de la supply chain. De plus, de nombreuses tâches sont automatisées : transmission automatique des commandes, réception par lecture optique de codes-barres, édition automatique de bon de livraison ou envoi par EDI … Les systèmes d’informations comme les ERP permettent ainsi de remplacer des traitements manuels fastidieux par des processus en temps réel rapides et efficaces. Lors de la mise en place de l’ERP, le service approvisionnements de HILTI France a par exemple augmenté sa productivité de 20 %, principalement par l’automatisation des propositions, transmissions et mises à jour des commandes. Les fournisseurs locaux n’étant pas intégrés à l’ERP et à la supply chain de HILTI, leur gestion est encore manuelle, depuis la transmission des prévisions jusqu’à la facturation. Leur gestion représente donc encore 30% de l’activité des approvisionneurs, alors que les volumes d’achat représentent 5%. Cependant, ces gains de productivité sont à nuancer. Par exemple, la multiplicité des commandes transmises par EDI permettant de réduire les stocks peut entraîner une multiplicité des livraisons. Celle-ci risque d’entraîner une augmentation des coûts de transport et des coûts de manutention à la préparation et la réception. Globalement, une entreprise peut donc perdre de la productivité en exploitant ses systèmes d’informations. Ainsi, la mise en place de l’ERP a entraîné une baisse de productivité pour certains services, comme la réception (moins 20%) et le Call Center (moins 15%). Cette perte de productivité peut s’expliquer par les difficultés liées à un chan- Vol. 13 – N°2, 2005 Figure 4 : Synthèse des gains dus à l’ERP Gains constatés Référentiel commun qualificatif accélération des flux jusqu'à 50% amélioration du service au client jusqu'à 2% productivité -20% à +20% gement de système d’informations : formation insuffisante, processus inappropriés ou inappliqués, inadéquation de l’ERP avec l’activité de l’entreprise. Il est à noter qu’aucune réduction des stocks et des coûts d’achat n’a encore été constatée pour HILTI France. Limites de l’ERP Inadéquation entre les systèmes d’informations et les organisations Si l’on revient sur l’évolution de l’offre de progiciels de gestion, on notera que les progiciels étaient initialement destinés à un métier ou une fonction : production (GPAO), gestion des stocks, entreposage, transport, comptabilité… Les demandes d’évolution des clients et les fusions des éditeurs ont impliqué un élargissement des applications des logiciels. Aujourd’hui, les ERP couvrent toutes les fonctions d’une entreprise, mais sans en être expert. Ils peuvent ainsi avoir des lacunes fonctionnelles, incompatibles avec l’activité d’une entreprise. Par exemple, l’ERP mis en place chez HILTI permet une entrée en stock uniquement pour l’ensemble des lignes d’une livraison : si une ligne n’est pas confirmée, aucune ligne ne peut être entrée en stock. Or, en pratique, les litiges en réception sont fréquents : perte, vol, casse, erreur de préparation … Ce manque fonctionnel est ainsi très pénalisant sur l’activité d’un service logistique : jusqu’à 50% des lignes « en retard » étaient en fait dus à cette lacune fonctionnelle, d’où une perte de productivité de 5% pour les approvisionneurs. De plus, la mise en place d’un système d’informations se fait souvent sans une réelle refonte, ou au moins une révision, des processus. De nombreux projets se font avec la croyance que l’entreprise et les utilisateurs doivent s’adapter aux logiciels. Or, les paramétrages et interfaces sont souvent insuffisants et ne permettent pas une exploitation correcte, à défaut d’optimale, du système mis en place. Les processus existants doivent être revus et mis en adéquation avec les systèmes 25 Logistique & Management d’informations et les paramétrages définis. Sinon, les processus initiaux, non revus, ne sont plus compatibles avec le système d’informations. Par exemple, le service offert par HILTI avec son ancien système d’informations était qu’une commande client saisie jusqu’à 17 heures devait être servie le jour même. Cette règle avait été reprise au démarrage de l’ERP. Or les contraintes liées aux traitements informatiques de ce nouveau système étaient telles qu’une commande saisie après 16 heures ne pouvait plus être servie le jour même. L’impact de ce changement de timing sur le taux de service était de moins 10%. Le processus a donc dû être revu pour limiter à 16h la possibilité de servir le jour même. Champs d’actions et de compétences trop larges Les ERP s’adressent à tous les acteurs d’une entreprise, de l’approvisionneur au comptable, en passant par le marketing. Cette caractéristique généraliste offre une vision globale, mais elle implique aussi que les utilisateurs aient des connaissances au-delà de leurs compétences initiales. Un ERP devient une gigantesque base de données, où l’on doit connaître l’impact de chaque paramètre sur l’ensemble de l’activité de l’entreprise. Les risques d’erreur dans la gestion de l’ERP augmentent donc. Une gestion « inadéquate » des statuts des articles et de leurs classification ABC ont ainsi augmenté les stocks de deux millions d'euros. De plus, les données physiques et les données logiques peuvent être différentes. Ces différences ont des origines multiples : erreur humaine, bug technique, problème d’interfaces entre les systèmes … Les données demandent donc un contrôle régulier de leur cohérence. Prenons l’exemple des délais d’approvisionnements. Au démarrage de l’ERP, la fiabilité des délais informatiques était insuffisante : 30% des délais étaient faux. Les conséquences sur la planification des besoins a impacté le service client (moins 2% de taux de service). Une comparaison des délais informatiques de l’ERP et des délais réels constatés a donc été nécessaire. Les délais évoluant dans le temps, ce type d’analyse doit devenir régulier. Les utilisateurs ont ainsi souvent une connaissance insuffisante de l’ERP implémenté et ont du mal à se représenter les interactions entre les activités d’une supply chain. Ceci est la conséquence de formations insuffisantes et de difficultés à changer leurs habitudes, mais révèle aussi des limites cognitives des acteurs dès lors que les systèmes se complexifient. Ainsi les systèmes d’informations, comme les ERP, peuvent être la source de données incohérentes et inexploitables ce qui entraîne une faible visibilité et donc un mauvais pilotage de la supply chain. Le système d’information devient alors un facteur de risque ! Exploitation difficile des données Clés du succès Le principal gain des ERP est de gérer des données avec une vision globale, afin de prendre les décisions les plus optimales et ainsi de mieux piloter sa supply chain. Ce type de gestion repose sur la qualité des données et leur interprétation. Révision de l’organisation et des processus Or, la reprise des données lors de projet d’intégration est souvent négligée. Les données sont importées dans le nouveau système d’informations, sans prendre en compte leurs définitions et leurs règles de gestion parfois 26 différentes dans les deux systèmes. Lors de la mise en place de l’ERP chez HILTI, la reprise de l’historique de vente et son calcul dans l’ERP n’ont pas été testés convenablement : certaines ventes spécifiques n’étaient pas prise en compte, certains mouvements étaient ventilés sur l’entrepôt central alors qu’ils l’étaient sur les points de vente dans l’ancien système AS400 … Les prévisions de vente, la planification des besoins et les niveaux de stock sont devenus incorrects, d’où des ruptures ou des sur-stocks. L’impact de cette reprise d’historique erronée a été jusqu’à un million d’euros de stock supplémentaire et moins 5 % sur le taux de service. Plus globalement, cette reprise des données négligée pour plusieurs paramètres clés des réapprovisionnements a impacté le taux de service de l’ordre de moins 10%. La mise en place d’un système d’informations, en particulier un ERP, nécessite une étape en amont, constituant les fondations du nouveau système et de la nouvelle organisation : la définition du modèle économique (business model) et des règles de gestion (business rules). Le business model définit au plan stratégique les objectifs, le mode d’exercice de l’activité Vol. 13 – N°2, 2005 Logistique & Management et l’organisation générale de l’entreprise. Il sert à l’établissement des business rules. Afin de créer un référentiel et un langage communs à tous les acteurs d’une entreprise et de la supply chain, le business model doit être standardisé et être appliqué à tous les niveaux (siège social, centrale d’achats, filiales commerciales, points de vente). La validation du comité de direction est donc indispensable. Les Business Rules définissent les processus, procédures et systèmes de l’entreprise. L’ensemble de ces règles de gestion permet de respecter les objectifs et l’organisation définis par le Business Model. Ils ont pour objectifs de figer les axes de gestion de l’entreprise et de décliner ces axes en règles de gestion organisationnelles ou informatiques. Cette étape préalable est fondamentale pour réussir l’exploitation d’un système d’informations : les règles de gestion définies peuvent être traduites par des procédures, des paramètres et des données structurantes dans le système d’informations. Elle permet de paramétrer le système en fonction des besoins de l’entreprise, et aussi de mettre en avant les développements spécifiques nécessaires pour une adéquation entre le système d’informations et les besoins des utilisateurs. En plus des paramètres et développements techniques à réaliser, les processus doivent être absolument revus. Cette révision doit être faite de façon globale : paramétrages du système d’informations, développements informatiques et processus doivent être définis conjointement et non de façon dissociée, afin d’avoir une cohérence entre le système d’informations et l’organisation humaine. Par ailleurs, ces nouveaux processus doivent être écrits et connus de tous, ils sont alors applicables par tous les utilisateurs : la formalisation des business rules et l’amélioration des règles en place sont essentiels pour réussir l’implémentation d’un système d’informations. La principale difficulté dans la révision de processus complets est qu’ils sont transverses sur l’ensemble de l’entreprise. Ils font intervenir de nombreux services, pouvant être cloisonnés et ne travaillant pas toujours ensemble avec l’ancien système d’informations. Il faut donc définir clairement les actions et responsabilités de tous les acteurs du processus. Chez HILTI France, la révision de processus complets s’est souvent faite empiriquement, après le démarrage de l’ERP. En particulier, de nombreux processus ont été réétudiés lors de l’analyse du taux de service : Vol. 13 – N°2, 2005 processus de saisie de commande client pour les servir à J, processus d’approvisionnement depuis la transmission de la commande jusqu’à l’entrée en stock, processus de paiement des fournisseurs locaux … Formation des utilisateurs L’exploitation efficace d’un ERP nécessite la connaissance de ce nouvel outil : la formation des utilisateurs est essentielle. Cependant, on constate que la formation et les manuels utilisateurs se limitent généralement à l’aspect « technique » du système d’informations : écrans, champs, navigations … Ceci est insuffisant pour une utilisation optimale des ERP. Les connaissances des utilisateurs ne doivent pas se limiter au cadre donné par leur fonction : elles doivent intégrer l’impact de chaque paramètre sur l’ensemble du système et des autres utilisateurs. La formation des utilisateurs doit donc inclure la compréhension des nouveaux processus liés au nouveau système d’informations. Reprenons l’exemple des entrées en stock non validées car une ligne n’est pas confirmée. Une fois l’échange de connaissances fait sur le processus de réception entre le service approvisionnement et l’entrepôt, le taux de service a pu augmenter de 2%. Par ailleurs, l’inapplication du processus de vente depuis les points de vente a généré des écarts d’inventaire de 200 K€. Ces deux pertes au démarrage de l’ERP auraient pu être évitées par des formations étendues aux processus. Connaissance d’un nouveau système et assimilation de nouveaux processus à un niveau plus global impliquent ainsi une forte conduite du changement. Celle-ci doit aider les utilisateurs à comprendre les raisons d’un nouveau système et d’une nouvelle organisation, les bénéfices qu’elles génèrent pour les employés, pour l’entreprise et ses clients. Les gains possibles dans le cas de HILTI étaient entre autres : • des gains de productivité, donc des tâches moins fastidieuses pour les salariés, • un service client développé, donc une fidélisation des clients, qui implique une pérennité commerciale de l’entreprise, • une réduction des coûts, permettant la pérennité financière de l’entreprise. La conduite du changement passe par : • La communication de ces gains pour l’organisation et les salariés. • L’implication de tous les niveaux hiérarchiques. Elle peut se faire en se basant sur des hommes-clés, qui sont des participants ac- 27 Logistique & Management tifs des processus et qui sont critiques sur leurs tâches. • La formation, adaptée à la population et sa disponibilité. La conduite du changement faite chez HILTI France a été insuffisante. En particulier, les utilisateurs n’ont pas été suffisamment intégrés dans la phase projet et les enjeux de la mise en place de l’ERP ont été expliqués après le démarrage. Il a manqué une conduite du changement en amont du démarrage et un plan de conduite de changement anticipant les difficultés qui pouvaient être rencontrées et proposant les solutions associées. Gestion des données La gestion des données est le fondement de l’implémentation des systèmes d’informations. Elle est souvent difficile, pour des raisons techniques ou humaines. Mais elle peut être optimisée si les données respectent certains critères. Les données doivent être intégrées à l’entreprise et par les utilisateurs. Elles doivent être comprises de tous, au sens du système mis en place. Seules la formation des utilisateurs et la pratique sur le nouveau système le permettent. De plus, cette intégration passe par une adaptation des données à l’entreprise et inversement. Les données doivent être fiables. Cela passe premièrement par un contrôle technique : les interfaces et la reprise des données doivent être testées avec des experts de tous les logiciels intervenants, puis les interfaces doivent être contrôlées quotidiennement. De plus, un contrôle humain est essentiel. Les utilisateurs doivent avoir en permanence un œil critique sur les données, qui ne doivent pas être prises pour indiscutables. Les exemples de ces contrôles sont nombreux : prévisions à valeur ajoutée (Market Intelligence), réactivité et délai physique du fournisseur pour les approvisionnements, validité du prix d’achat dans une commande … Les données doivent être homogènes sur le système global. Cette homogénéité permet une meilleure communication entre les acteurs de la supply chain. La gestion des prévisions concrétise la nécessité d’homogénéiser les données entre les acteurs de la supply chain. Les prévisions sont utilisées par différents acteurs d’une entreprise : gestionnaire de stock, distribution, marketing, contrôleur de gestion. Chacun a sa vision et éventuellement son mode de calcul des prévisions. 28 L’ERP mis en place permet à chaque filiale commerciale et autres intervenants de la chaîne d’approvisionnements d’exploiter les mêmes prévisions et donc de mieux communiquer et décider. Les données doivent être flexibles (Belkin, 2004). Cela signifie qu’une donnée doit être utilisée et transmise simplement à d’autres logiciels. Les différents logiciels composant le système global doivent être interfaçeables entre eux, avec tous les partenaires de la supply chain (autres départements, clients, fournisseurs …) et avec tous les systèmes déjà en fonction dans l’organisation. Cette caractéristique est intrinsèque aux logiciels choisis et à leur compatibilité technique et fonctionnelle. Les données fournies par l’ERP doivent être interprétées. Les utilisateurs doivent se rappeler que le pouvoir n’appartient pas à celui qui a l’information, mais à celui qui l’exploite (Martin, 1997). Ainsi, il est indispensable de définir des indicateurs (retard fournisseur, qualité des prévisions, taux de service …) et de les analyser. Ainsi, c’est par l’analyse du taux de service au démarrage de l’ERP que HILTI France a pu lancer des actions concrètes pour retrouver un service client équivalent voire supérieur à son standard (révision de processus, correction des délais fournisseurs et de l’historique des ventes …). La gestion des prévisions est caractéristique de l’importance de l’interprétation des données. De nombreuses informations sont à gérer pour calculer un modèle de prévisions, comme l’historique ou les coefficients de saisonnalité. Les causes de la non qualité des prévisions sont doubles : • les premières sont extérieures et imprévisibles, comme des commandes clients exceptionnelles (fréquentes dans le secteur du BTP, avec les chantiers de grandes envergures). • Les secondes sont internes, comme le cannibalisme entre les gammes de produit ou l’impact des promotions. Seule l’expérience humaine et la Market Intelligence permettent d’en faire l’analyse très complexe. Ainsi, l’exploitation optimale des prévisions est d’abord basée sur une analyse des paramètres des modèles de prévisions (compréhension des méthodes mathématiques, interprétation et correction de l’historique des ventes, analyse des écarts entre le modèle et les besoins réels ...) Vol. 13 – N°2, 2005 Logistique & Management Les données doivent être évolutives (Belkin, 2004). Un ERP est choisi en particulier selon ses performances en terme de stockage et de traitement des données. Cette caractéristique technique ne doit pas être prise en compte de façon statique à un instant t : un système d’informations doit suivre la croissance d’une entreprise et doit s’appliquer à des processus de grande envergure. Ainsi, l’ERP mis en place doit permettre de stocker le référentiel commun à toute la supply chain de HILTI et de traiter la planification de la production selon les besoins de toutes les filiales commerciales. Et ce, malgré une croissance annuelle proche de 10%. Conclusion Pour mieux piloter leur supply chain, de nombreuses sociétés ont compris qu’elles ont besoin de gérer des volumes d’informations élevés. De plus « décider globalement et agir localement » est l’une des clés de la logistique. Par conséquent, la gestion centralisée des données est devenue un élément essentiel du supply chain management : seuls des systèmes d’informations comme les ERP permettent d’avoir ce référentiel commun à tous les acteurs d’une entreprise ou d’une supply chain. De plus, malgré des coûts engendrés élevés, les ERP permettent des gains importants, en particulier une accélération des flux sur la supply chain et une amélioration du service aux clients. Ceci passe par des processus adéquates, des utilisateurs formés aux systèmes et aux processus, et une fiabilisation de la gestion des données. Vol. 13 – N°2, 2005 Cependant, ces systèmes ont des limites : la qualité des données et les hommes. Ils sont à l’image des hommes qui les font, les mettent en place et les utilisent au quotidien. Ce ne sont ni la complexité technique, ni la fiabilité des ERP qui font leur performance, mais la capacité des utilisateurs à les exploiter de façon optimale. L’Homme est la grande clé de la réussite : les ERP restent des outils de pilotage, l’Homme en est le constructeur et le pilote. De nombreuses entreprises les mettent en place pour structurer leurs activités. Or, il ne faut pas oublier que l’incompréhension ou l’absence de processus peut être des sources d’improductivité. Les ERP sont ainsi à utiliser pour rendre une entreprise plus performante, et non pour résoudre ses problèmes structurels. La responsabilité d’un supply chain manager et d’un directeur des systèmes d’informations est de déterminer quand et comment utiliser ces systèmes pour améliorer la performance d’une entreprise. Bibliographie Belkin, G. (2004), Data Management across the Supply Chain, Retail Systems Alert Europe (http://www.aldata-solution.co.uk/eng/download.html) Martin, A.J. (1997), ECR : Démarches et composantes, Editions ASLOG Pimor, Y. (2001), La logistique : techniques et mise en œuvre, Editions DUNOD, Paris. 29 Logistique & Management 30 Vol. 13 – N°2, 2005