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Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que
chacun jouit librement du droit de dire son avis », dit
Boldmind à Médroso (l. 89-91).
Dans un dialogue argumenté, deux personnages de notre
temps, que vous présenterez brièvement, débattent pour
savoir si toute vérité est bonne à dire.
Vous rédigerez leur dialogue en vous inspirant des procédés
argumentatifs utilisés par Voltaire.
Vous pouvez vous appuyer sur le texte du corpus, pages suivantes.
D’autres pistes / Pour aller plus loin
1. Faites l’éloge de la liberté de penser.
2. Inventez un conte dans un contexte contemporain qui illustrera la
thèse suivante : « Celui qui ne sait pas la géométrie peut l’apprendre ;
tout homme peut s’instruire » (l. 76-77).
3. À la manière de Voltaire, composez un article de « dictionnaire
philosophique », sous la forme d’un dialogue, dont l’entrée serait
« Progrès », « Tolérance » ou « Violence ». Vous aurez soin de choisir des
interlocuteurs qui ne partagent pas la même opinion sur le sujet, de
prendre un ton plaisant comme Voltaire dans son article « Liberté de
penser » et de prêter à vos personnages des exemples précis pour
appuyer leur argumentation.
4. Deux jeunes gens discutent de l’article « Liberté de penser » du Dictionnaire philosophique de Voltaire. L’un d’eux soutient que ce texte est
passé de mode et ne peut plus ni intéresser un lecteur contemporain ni
avoir d’efficacité dans notre monde. L’autre prend la défense de ce texte
en soulignant au contraire sa modernité et en en vantant les idées d’une
part, les qualités littéraires et argumentatives d’autre part. Écrivez leur
dialogue.
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5. « […] il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui
vous ne confieriez pas votre argent ; osez penser par vous-même » (l. 7779). Composez un apologue (conte, fable, fabliau, utopie…, à votre choix)
qui illustrera cette phrase.
6. « On dit que si tout le monde pensait par soi-même ce serait une
grande confusion » (l. 80-81). Composez le discours d’un homme politique ou d’un journaliste qui soutiendrait cette affirmation. Le ton que
vous donnerez à cet orateur devra faire comprendre au lecteur que ce
discours est ridicule ou absurde et n’est pas à prendre au pied de la
lettre, au contraire.
7. « Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs
du monde » (l. 88-89). Un historien décide de montrer, preuves et exemples à l’appui, que cette affirmation est juste. Écrivez ce texte destiné à
figurer dans une revue d’histoire.
8. Écrivez le discours d’un écrivain qui veut inciter ses lecteurs à réagir à
l’oppression et à ne pas se soumettre à des lois iniques (dont vous préciserez la teneur). Son texte commencera par « […] c’est la tranquillité des
galériens, qui rament en cadence et en silence » (l. 95). Il aura recours
aux ressources de l’art oratoire et variera les registres de son discours.
9. « […] alors les sifflets se feraient entendre, et les deux partis pourraient
se jeter des pommes à la tête, comme il arriva une fois à Londres » (l. 8688). Imaginez cette scène où « quelque protecteur insolent d’un mauvais
poète [veut] forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur paraît
mauvais » (l. 84-86). Vous étiez parmi le public et vous racontez. Vous
aurez soin de donner de la vivacité à votre récit en y rendant compte des
réactions du public et en y intégrant des « échantillons » des vers du
« mauvais poète ».
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« Le droit inouï de tenir les âmes
dans les fers… »
Document
Voltaire, Le Dictionnaire philosophique, article « Liberté de penser »,
1764.
m Identifiez
les deux obstacles principaux qui s’opposent dans
ce dialogue à la liberté de penser dont parle Boldmind.
Document
Liberté de penser
Le Dictionnaire philosophique réunit en un seul volume plus d’une centaine de termes majoritairement liés à la religion, d’Abbé à Vertu. Il en
propose des « définitions » qui revêtent des formes variées.
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Vers l’an 1707, temps où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal, et donnèrent pour quelque temps un
roi à l’Espagne, milord Boldmind1, officier général, qui avait été blessé,
était aux eaux de Barèges. Il y rencontra le comte Médroso1, qui, étant
tombé de cheval derrière le bagage, à une lieue et demie du champ de
bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de
l’Inquisition2 ; milord Boldmind n’était familier que dans la
conversation ; un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien :
BOLDMIND. – Vous êtes donc sergent des dominicains3 ? Vous
faites là un vilain métier.
MÉDROSO. – Il est vrai ; mais j’ai mieux aimé être leur valet que
leur victime, et j’ai préféré le malheur de brûler mon prochain à
celui d’être cuit moi-même.
BOLDMIND. – Quelle horrible alternative ! Vous étiez cent fois plus
heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement
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dans toutes vos superstitions, et qui, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne
s’arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers.
MÉDROSO. – Que voulez-vous ? Il ne nous est permis ni
d’écrire, ni de parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé
d’interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on
ne peut nous condamner dans un autodafé4 pour nos pensées
secrètes, on nous menace d’être brûlés éternellement par l’ordre de
Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins3. Ils ont
persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun,
tout l’État serait en combustion, et que la nation deviendrait la
plus malheureuse de la terre.
BOLDMIND. – Trouvez-vous que nous soyons si malheureux,
nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui
venons gagner pour vous des batailles au bout de l’Europe ? Voyezvous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos
découvertes dans l’Inde, et qui aujourd’hui sont au rang de vos
protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière
liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des
hommes ? L’Empire romain en a-t-il été moins puissant parce que
Cicéron5 a écrit avec liberté ?
MÉDROSO. – Quel est ce Cicéron ? Je n’ai jamais entendu parler
de cet homme-là ; il ne s’agit pas ici de Cicéron, il s’agit de notre
saint-père le pape et de saint Antoine de Padoue6 et j’ai toujours
ouï dire que la religion romaine est perdue si les hommes se
mettent à penser.
BOLDMIND. – Ce n’est pas à vous à le croire ; car vous êtes sûr
que votre religion est divine, et que les portes de l’enfer ne peuvent
prévaloir contre elle. Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire.
MÉDROSO. – Non, mais on peut la réduire à peu de chose ; et
c’est pour avoir pensé que la Suède, le Danemark, toute votre île, la
moitié de l’Allemagne gémissent dans le malheur épouvantable de
n’être plus sujets du pape7. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières, ils s’en tiendront bientôt à
l’adoration simple de Dieu et à la vertu. Si les portes de l’enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le Saint-Office8 ?
BOLDMIND. – Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la
liberté de penser, n’est-il pas vrai qu’il n’y eût point eu de
christianisme ?
MÉDROSO. – Que voulez-vous dire ? Je ne vous entends point.
BOLDMIND. – Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les
premiers empereurs avaient eu des jacobins qui eussent empêché les
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premiers chrétiens d’avoir des plumes et de l’encre ; s’il n’avait pas
été longtemps permis dans l’Empire romain de penser librement, il
eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes9. Si
donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser,
par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir
aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé ?
Quand on vous propose quelque affaire d’intérêt, n’examinezvous pas longtemps avant de conclure ? Quel plus grand intérêt y
a-t-il au monde que celui de notre bonheur ou de notre malheur
éternel ? Il y a cent religions sur la terre, qui toutes vous damnent si
vous croyez à vos dogmes, qu’elles appellent absurdes et impies ;
examinez donc ces dogmes.
MÉDROSO. – Comment puis-je les examiner ? Je ne suis pas
jacobin.
BOLDMIND. – Vous êtes homme, et cela suffit.
MÉDROSO. – Hélas ! vous êtes bien plus homme que moi.
BOLDMIND. – Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser ; vous
êtes né avec de l’esprit ; vous êtes un oiseau dans la cage de
l’Inquisition ; le Saint-Office vous a rogné les ailes, mais elles
peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut
l’apprendre ; tout homme peut s’instruire : il est honteux de mettre
son âme entre les mains de ceux à qui vous ne confieriez pas votre
argent ; osez penser par vous-même.
MÉDROSO. – On dit que si tout le monde pensait par soi-même
ce serait une grande confusion.
BOLDMIND. – C’est tout le contraire. Quand on assiste à un
spectacle, chacun en dit librement son avis, et la paix n’est point
troublée ; mais si quelque protecteur insolent d’un mauvais poète
voulait forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur
paraît mauvais, alors les sifflets se feraient entendre, et les deux
partis pourraient se jeter des pommes à la tête, comme il arriva
une fois à Londres. Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé
une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en
Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de
dire son avis.
MÉDROSO. – Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où
personne ne peut dire le sien.
BOLDMIND. – Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux ;
c’est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence.
MÉDROSO. – Vous croyez donc que mon âme est aux galères ?
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BOLDMIND. – Oui ; et je voudrais la délivrer.
MÉDROSO. – Mais si je me trouve bien aux galères ?
BOLDMIND. – En ce cas vous méritez d’y être.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764.
1. Boldmind signifie en anglais : esprit hardi ; medroso signifie en espagnol et en portugais :
peureux, craintif.
2. L’Inquisition est l’organisme de police et de justice créé par l’Église catholique pour réprimer les hérésies, c’est-à-dire les doctrines et les opinions qu’elle condamne. Un « familier »
de l’Inquisition en est un agent.
3. Les dominicains sont l’ordre catholique des frères prêcheurs, destinés dès 1233 à l’Inquisition. Le terme jacobins, avant la Révolution française, est un nom donné en France aux
dominicains, d’après l’emplacement de leur couvent à Paris, rue Saint-Jacques.
4. Autodafé (du portugais « acte de foi ») : exécution par le feu d’une personne condamnée
par l’Inquisition.
5. Cicéron : écrivain, orateur, homme politique romain du Ier siècle avant Jésus-Christ.
6. Saint Antoine de Padoue (1195-1231) : religieux franciscain, docteur de l’Église.
7. Ils ne sont plus en effet catholiques mais protestants.
8. Saint-Office : organisme fondé par un pape au XVIe siècle pour combattre en particulier
le protestantisme.
9. Dogme : point considéré comme une vérité fondamentale, incontestable (dans une religion).
D’autres pistes / Pour aller plus loin
1. S’agit-il d’un dialogue : polémique ? didactique ? dialectique ? Justifiez
votre réponse.
2. Quelle est l’importance des noms donnés aux interlocuteurs ?
3. Quel parti prend Voltaire dans ce débat ? Justifiez votre réponse.
4. Analysez le caractère, la personnalité de chacun des interlocuteurs.
5. Analysez la nature et le rôle des exemples précis auxquels recourent
les deux interlocuteurs dans leur argumentation.
6. Relevez des phrases interrogatives. Indiquez les différentes valeurs de
chaque type d’interrogation.
7. Relevez et analysez le vocabulaire de la religion ; de la pensée et de
son expression ; du bonheur et du malheur. Indiquez l’importance de ces
divers lexiques dans l’argumentation et étudiez comment Voltaire les met
en rapport les uns avec les autres.
8. Relevez et commentez quelques images particulièrement frappantes.
9. Récapitulez brièvement les arguments de chacun des interlocuteurs.
10. Quel est le registre dominant de ce dialogue ?
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