Extrait À propos du document /titre Disparue à Las Vegas

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Extrait À propos du document /titre Disparue à Las Vegas
MERCURE NOIR
Collection dirigée
par Marie-Pierre Gracedieu
VU TRAN
Disparue à Las
Vegas
roman
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Nathalie Bru
MERCVRE DE FRANCE
À mes parents
Tu pleurais lors de notre première nuit en mer,
tu réclamais ton père. Le visage enfoui contre mes
cuisses, tu te bouchais l’oreille de ton poing fermé
comme pour t’isoler de ma voix. Une nouvelle
fois, je t’ai expliqué qu’il fallait que nous partions
et qu’il ne pouvait pas nous accompagner. Il nous
rejoindrait bientôt. Mais tu continuais à secouer
la tête. Étais-je incapable de te rassurer ? Ou bien
refusais-tu déjà, à quatre ans, de croire en des
mensonges ? Difficile à dire. Tu t’es détournée de
moi, si seule dans ta détresse que je n’ai plus voulu
te consoler. Je n’en avais de toute façon jamais été
capable. Lui seul parvenait à t’apaiser. Mais
pourquoi, même à présent, ne te suffisais-je pas ?
T’es-tu imaginée que moi aussi, je mourrais sans
lui ?
Tu as fini par t’endormir, comme tout le
monde autour de nous. Les gens étaient étendus
côte à côte, les jambes entremêlées, assis, adossés à
ce qu’ils trouvaient. Au cours des neuf jours
suivants, viendraient la soif et la faim, la maladie,
la mort. Mais en cette première nuit, nous avions
enfin pris la mer, quatre-vingt-dix d’entre nous ;
et bercé par le roulis, chacun dormait à poings
fermés.
Assise juste sous le plat-bord, la mer projetant
ses embruns sur le haut de ma tête, j’écoutais
toussoter le moteur du bateau qui nous emportait
vers la Malaisie, toujours plus loin de chez nous.
Ce son, c’était nous qui abandonnions tout.
En vérité, moi aussi je ne pensais qu’à ton père.
Le matin de notre départ, je te portais, endormie,
dans l’obscurité qui précède l’aube, et je
m’attardais avec lui pendant que d’autres nous
appelaient depuis le seuil. Il a déposé un baiser
sur ton front. Puis il a tourné les yeux vers moi, a
mis un court instant la main sur mon bras avant
de la passer sur son crâne rasé. Je voyais la
maladie sur son visage. L’incertitude aussi, qui
venait troubler son calme habituel. Il nous avait
déjà dit au revoir en pensée et ne savait pas
comment le dire de nouveau en personne. Je ne
voulais pas partir, mais il m’avait forcée. Pour
elle, m’a-t-il dit, avant de te contempler une
dernière fois. Puis il m’a poussée dehors.
Si jamais tu lis ces lignes un jour, sache que
t’expliquer ce que j’ai fait ensuite nécessite que
j’écrive d’abord tout cela. Tu es une femme
maintenant, alors tu comprendras que ce n’est pas
en tant que mère que je m’exprime mais en tant
que femme, moi aussi.
Cette première nuit, alors que je regardais les
mouvements de ta poitrine calés sur ceux de la
mer, j’ai souhaité que tu disparaisses. J’ai prié le
Seigneur pour m’endormir et pour qu’à mon
réveil, tu ne sois plus là.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE 1
Il était trois heures du matin. À demi nu
derrière la porte d’entrée de mon appartement
plongé dans le noir, j’observais la galerie déserte
à travers le judas. J’avais parlé d’une petite voix
enfantine, comme la voix d’un autre, venue du
fond d’un puits.
« Qui est là ? » répétai-je plus fort, avec
davantage de conviction cette fois. Dehors, la
lumière tressaillit, mais il n’y avait devant moi
que la balustrade et la vague silhouette des
arbres au-delà.
J’attrapai la veste de mon uniforme sur le plan
de travail de la cuisine et l’enfilai. Le flingue calé
dans mon dos, j’ouvris lentement la porte,
laissant pénétrer l’air frais de décembre. Les
poils de ma poitrine et de mes jambes se
hérissèrent. Je fis un pas dehors. Personne dans
la cage d’escalier. Personne près des boîtes aux
lettres. Une rafale de vent venue de la baie
manqua de me déstabiliser. Je me penchai pardessus la rambarde. Dans la cour sombre deux
étages plus bas, la constellation de guirlandes de
Noël blanches oscillait entre les ormes.
De retour à l’intérieur, je donnai un tour de
clé. Puis j’allai me recoucher, me glisser dans la
chaleur des couvertures comme si je
m’enveloppais de l’obscurité de la pièce.
Les deux coups contre la porte qui m’avaient
réveillé résonnaient dans ma tête, sonores et
impatients cette fois. Tellement pleins de l’écho
de la nuit que je me demandai à nouveau si
j’avais réellement entendu quelque chose. Des
coups frappés dans un rêve avaient-ils le
pouvoir de réveiller ?
J’attendis quelques minutes avant de reposer
le flingue sur la table de chevet.
« Personne ne peut te faire du mal sinon toimême », disait dans le temps mon père, un
fervent athée. J’avais pris ça moins comme un
précepte que comme un reproche car il savait
mieux que quiconque à quel point je pouvais
me montrer égoïste et irréfléchi. Mais qu’il ait
essayé de me convaincre de me méfier de mes
réactions, ou juste naïvement cherché à me
rassurer sur le monde, j’ai choisi, depuis vingt
ans que je suis dans la police, de croire en ses
mots comme on croit aux extraterrestres ou au
paradis. J’en ai fait un mantra qui nourrit mon
instinct de survie. Les flics ont aussi peur que
n’importe qui, mais on acquiert sur le terrain
une forme d’intrépidité qu’on porte comme un
deuxième uniforme et que les gens perçoivent,
comme s’ils sentaient une ombre poser sa main
sur leur épaule. Intimidés ou pas, ils
réfléchissent à deux fois avant de s’en prendre à
nous. C’est une armure taillée dans la foi, un
vœu gravé dans la pierre. Il en va de même pour
un soldat rentré du front. Ou un prêtre. Un
magicien. Sans cette armure, sans ce rôle, tout
n’est qu’une pièce froide et sombre dans la nuit.
Mon téléphone sonna à six heures le
lendemain matin, une heure après mon réveil.
J’étais déjà en uniforme, une tasse de café à la
main et presque sur le départ. J’eus à peine le
temps de décrocher que la communication
s’interrompit – exactement comme la veille.
Gagnant la fenêtre, je jetai un coup d’œil sur
le parking à travers les lamelles du store. Rien ne
bougeait à cette heure si matinale, et le jour
n’était encore qu’une nuance rétive de la nuit. Je
fermai le poing gauche, puis le rouvris. Mes
doigts avaient guéri, en même temps que se
formait la cicatrice rose à mon poignet, mais le
feu d’une douleur inoubliée s’alluma de
nouveau. Je restai là, le regard perdu sur le
parking, le temps de terminer mon café.
Deux jours plus tôt, en rentrant de patrouille,
j’avais trouvé le paillasson légèrement de biais.
Facile à expliquer, m’étais-je dit : facteur,
livreur, Témoins de Jéhovah, ils étaient
nombreux à avoir pu se présenter chez moi au
cours de la journée. À l’intérieur cependant,
j’avais remarqué une odeur inconnue, pareille à
du sucre brûlé, comme si quelqu’un avait
cuisiné chez moi, ce que je ne faisais jamais. Les
oreillers étaient à leur place dans ma chambre,
mais légèrement de travers, et un tiroir de mon
bureau était entrouvert d’un centimètre ou
deux. J’ai toujours eu tendance à remarquer les
petites choses. Présentez-moi un homme à trois
yeux, je ne verrai que la crasse sous ses ongles.
La même odeur m’avait sauté aux narines le
lendemain soir dès que j’avais ouvert la porte.
Elle m’avait accompagné à travers le salon, la
cuisine, puis la chambre et la cuisine encore,
disparaissant çà et là, si bien que je me retrouvais
à humer l’air à sa recherche, comme lorsque
j’errais dans la maison étant enfant, traquant un
jouet égaré ou une idée qui m’était sortie de la
tête. Puis l’odeur avait de nouveau
complètement disparu. Une demi-heure s’était
écoulée avant que j’entre enfin dans la salle de
bains pour m’apercevoir qu’un filet d’eau
s’échappait du robinet. Je l’avais fermé, j’étais
plus que certain d’avoir vérifié avant de partir ce
matin-là, comme je le faisais toujours au moins
deux fois.
J’avais baissé tous les stores et consacré les
deux heures suivantes à passer l’ensemble de
mes tiroirs et de mes étagères au peigne fin,
ouvrant meubles et placards, inspectant
l’appartement de fond en comble pour voir si
quelque chose manquait ou avait été déplacé,
altéré d’une manière ou d’une autre. Je savais
que c’était ridicule. Pourquoi iraient-ils fouiller
dans mon armoire à pharmacie ou dans mes
chaussettes ? Pourquoi déplacer mes livres ?
Tout vérifier était sans doute une façon de me
réapproprier les lieux, ne serait-ce que
temporairement.
Ce soir-là, en me couchant, j’avais gardé mon
arme à portée de main sur la table de chevet, ce
que je n’avais pas fait depuis près de cinq mois,
depuis les semaines qui avaient suivi mon retour
du désert.
La police m’avait appris à faire confiance à
mon instinct, ou au moins à le respecter
suffisamment pour ne jamais passer outre. Mais
l’idée m’avait cependant traversé l’esprit que
tout ça n’était que l’œuvre de mon imagination,
que, ces cinq derniers mois, j’avais jeté ces
regards par-dessus mon épaule sur des ombres,
des lueurs vacillantes. Une fixation qui dure
suffisamment
longtemps
peut
rendre
paranoïaque, comme lorsque à force de scruter
son image dans un miroir, on finit par ne plus
voir que ce qui se passe derrière soi.
Quand les coups fantômes frappés à la porte
me réveillèrent cette même nuit, je ne bougeai
pas de mon lit. J’attendis. J’étais de nouveau le
petit garçon qui écoutait le énième claquement
de la porte d’entrée au milieu de la nuit et en
mesurait la force, la rapidité et l’émotion, pour
essayer de deviner si c’était mon père ou ma
mère qui était parti, avant de guetter ensuite le
retour de ce bruit jusqu’à ce que le sommeil
emporte le monde.
Anticiper le malheur atténue la douleur, telle
était la leçon que j’avais tirée de mon enfance.
Une vérité trompeuse, mais quelle vérité ne l’est
pas ?
En rentrant chez moi le lendemain soir, je
demeurai quelque temps dans ma voiture, les
yeux rivés sur les fenêtres de mon appartement
plongé dans l’obscurité. J’étais toujours en
uniforme au volant de ma vieille Chrysler bleue.
Un brouillard paresseux arrivait mollement de la
baie d’Oakland, voile sur le soleil couchant et sur
le jour fatigué. Empty Garden passait à la radio,
une chanson lente et triste que je n’avais pas
entendue depuis mes vingt ans. Je me souvenais
de la vidéo, Elton John au piano dans une cour
en béton déserte parmi les feuilles d’automne et
les ombres du crépuscule. Adossé au siège, je
balayais du regard les immeubles environnants
en songeant à Suzy et à notre ancienne maison,
toujours pleine de bouquets de fleurs. Je ne
ressentais ni tristesse ni colère, juste le vide qui
s’installe lorsqu’on a oublié comment avoir
besoin de quelqu’un.
Trois gamins à vélo longèrent ma voiture,
roulant dans les flaques des arrosages
automatiques. Une vingtaine de mètres plus
loin, un vieillard traversait la cour, son chihuahua
comme un bébé craintif dans les bras. Dans le
bâtiment d’en face, trois étudiants fumaient leurs
cigarettes accoudés au balcon en jetant des
regards salaces vers une jolie rousse qui passait
en bas avec une poussette. Un jeune Asiatique
maigrichon – un adolescent – contourna ma
voiture par l’avant et s’approcha de ma portière.
Sourire aux lèvres, il me fit signe de baisser ma
vitre. Il semblait avoir les mains vides. Il portait
une casquette des Dodgers et une veste bleue
trop grande aux couleurs de l’équipe, zippée
jusqu’au cou. Il avait l’air de poser pour une
photo, et quand il se pencha vers moi, je ne vis
que ses dents.
Je baissai ma vitre.
— Bonjour officier, lança-t-il. Belle soirée,
hein ?
Il glissa par la vitre entrouverte un bout de
papier plié en quatre et, avant que j’aie eu le
temps de prononcer un mot, il avait déjà disparu
au petit trot à l’angle de l’immeuble.
Je reconnus le papier jaune, le logo de la
police d’Oakland : une feuille arrachée au blocnotes sur la table de ma cuisine. Une écriture
nette à l’encre rouge : Nous venons de Las Vegas.
Laissez votre arme dans la voiture et rejoigneznous chez vous. Nous voulons simplement vous
parler. Faites ce qu’on vous demande et personne
ne sera blessé.
Je m’attardai sur la dernière phrase en repliant
le papier et le glissai dans ma poche de poitrine,
avant de lancer un regard mauvais vers mon
appartement. Pourquoi me prévenaient-ils ?
Pourquoi m’offrir une chance de m’enfuir ? Je
songeai à appeler de l’aide, mais je n’avais parlé à
personne des événements qui avaient eu lieu
cinq mois plus tôt. Impossible de tout expliquer
maintenant, en tout cas à ceux qui pourraient
m’aider. L’autre option était de mettre les bouts,
mais je l’avais déjà fait dans le passé et c’était ce
qui m’avait mené là, à cet instant. Je le
soupçonnais, en tout cas.
Et puis de toute façon, peu importait de quoi
il s’agissait : j’avais besoin de savoir. Rien n’est
plus épuisant que l’imagination.
Sortant mon flingue de son holster, je le tins
bien en vue au-dessus du volant avant de le
déposer dans la boîte à gants.
J’eus l’impression, en m’éloignant de la
voiture, de quitter un lit douillet. J’avais
emménagé dans la résidence après mon divorce,
plus de deux ans auparavant, et je m’y plaisais
bien. Mais ce n’est que ce jour-là, en remontant
d’un pas traînant le chemin jusqu’à ma porte,
que je vis pour la première fois dans sa beauté
paisible une carte postale de la vie d’un autre :
l’ombre qui grandissait sur les bâtiments en stuc
couleur ivoire entourés de grands arbres et de
buissons taillés, et les petits carrés de pelouse
impeccables noyés même en hiver par les
arroseurs à déclenchement automatique. Je
m’engageai dans l’escalier. Je n’avais jamais
remarqué à quel point les marches en pierre
étaient anguleuses et propres à écorcher la peau
en cas de chute.
Une fois arrivé devant chez moi, faute de
savoir que faire, je frappai. N’obtenant pas de
réponse, je tournai lentement la poignée. Ce
n’était pas verrouillé. La porte s’ouvrit sur la
pénombre. À l’instant où j’entrai, une lampe du
salon s’alluma.
Deux jeunes Asiatiques se tenaient debout
côte à côte devant le poste de télévision. Le plus
grand des deux s’adressa à moi dans un anglais
parfait : « Fermez la porte, s’il vous plaît. »
Je restai sur le seuil, la main sur la poignée, un
pied encore à l’extérieur. Me souvenant de la
dernière ligne de leur message, je finis par
avancer d’un pas, refermant le battant derrière
moi d’un coup de talon.
Même s’il est difficile de donner un âge aux
Asiatiques, ni l’un ni l’autre ne semblait avoir
plus de vingt-cinq ans. Le plus petit, bouc et
cheveux gominés, fit tomber la cendre de sa
cigarette dans le pot de mon cactus, sa carcasse
sèche et musculeuse emballée dans une veste en
cuir lustré. L’autre, brosse courte, large
d’épaules, en jean et bomber, était plus grand
d’une trentaine de centimètres, ses mouvements
à l’avenant de sa stature. Sans un mot et sans un
regard, il venait de tendre ses jumelles à son
acolyte, qui les posa consciencieusement sur le
dessus de la télé. Jusqu’ici, rien ne donnait
l’impression que l’un ou l’autre était armé, ce
qui me déstabilisait davantage que si j’avais déjà
un flingue braqué sur la tempe. Eux n’étaient
pas nerveux, mais ils s’attendaient à ce que moi,
je le sois. À l’instar de leur messager dans la rue,
le petit avec le bouc faisait mine d’être ravi de
me voir. Il m’avait salué du menton quand nos
regards s’étaient croisés, au moment où la
lumière, en s’allumant, avait révélé sa présence.
Mais ce fut de nouveau le grand type stoïque
qui parla :
— Vous êtes l’agent Robert Ruen.
— Et vous, vous êtes qui ? Qu’est-ce que
vous fichez chez moi ?
— Je suis sûr que vous le savez très bien.
Vous êtes monté, non ?
— J’avais le choix ?
Il glissa au jeune quelques mots que je ne
compris pas, mais qui me confirmèrent qu’ils
étaient bien vietnamiens.
Le gosse écrasa sa cigarette dans le pot du
cactus d’un geste désinvolte et s’avança vers moi
avec un rictus sournois, en me tendant les bras
comme s’il voulait m’étreindre.
— Si ça ne vous gêne pas, officier, je vais vous
fouiller. Pour être sûr qu’on parle d’égal à égal.
J’eus un instant d’hésitation, pas encore
certain de savoir s’il valait mieux coopérer ou
jouer au con en lui rétorquant qu’il n’avait qu’à
se fouiller lui-même. Son affabilité m’agaçait
autant qu’elle m’intimidait. Paumes contre la
porte, je décidai finalement de le laisser faire. Il
était deux fois moins grand que moi, mais il avait
des mains robustes, le geste ferme et déterminé.
Satisfait, il me fit signe de me mettre à l’aise sur
mon propre canapé. Après avoir rapidement
humé l’air à sa hauteur sans rien sentir d’autre
qu’une odeur de cigarette, j’obtempérai.
Ils m’attendaient déjà depuis longtemps.
Deux de mes magazines de voyage étaient
ouverts sur la table basse, à côté de deux
canettes de Coca prises dans le réfrigérateur, et
la télécommande ne se trouvait pas sur
l’accoudoir du canapé, comme d’ordinaire, mais
sur le dessus de la télé. J’étais surpris qu’ils
n’aient pas fait de café et enlevé leurs
chaussures.
Le gosse me regarda enlever par habitude mes
mocassins et les poser soigneusement sur le
côté. Il eut un gloussement paresseux et se
tourna vers son partenaire.
— Je crois qu’on a sali sa moquette.
L’autre jeta d’abord un regard sur sa montre,
puis sur mes chaussures. Il dit de nouveau
quelques mots en vietnamien. Auxquels le gosse
répondit par un froncement de sourcils exagéré,
mais le grand insista et, en silence, entreprit
aussitôt de dénouer ses lacets. Quelques instants
plus tard, tous les deux avaient lancé leurs
chaussures sur le carrelage de l’entrée.
— Notre cadeau de Noël, me dit le gosse, en
chaussettes blanches.
— Comment êtes-vous entrés ?
— Par la porte. Détendez-vous, officier. On
attend juste un coup de fil.
Il n’ajouta rien et, comme l’autre, se contenta
d’attendre.
Sur le mur derrière eux était accrochée l’épée
de samouraï payée quarante dollars dans une
brocante, des lustres plus tôt. Je l’avais dégainée
une fois ou deux pour l’admirer et je me
demandai soudain à quel point sa lame était
tranchante.
— Au fait ! fit brusquement le gosse. J’ai
encore un truc à vous montrer !
Je n’avais pas l’intention de bouger, mais il me
fit tout de même signe de rester assis. Il
m’adressa un haussement de sourcils malicieux,
comme à un enfant impatient d’ouvrir ses
cadeaux d’anniversaire, puis plongea la main dans
la poche de sa veste. Je retins mon souffle, le
temps de voir apparaître une nouvelle cigarette,
qu’il porta à ses lèvres. De l’autre poche, il sortit
une flasque argentée. Tendant son index devant
lui comme un perchoir à oiseaux, il vida
lentement sur toute sa longueur le contenu de la
flasque puis leva le doigt à hauteur de son visage
et alluma son briquet. La peau se couvrit d’une
indolente flamme bleue, dont il se servit aussitôt
pour allumer sa cigarette. Il souffla une volute
paresseuse sur son doigt dressé comme une
bougie et le regarda s’éteindre, le visage barré
d’un rictus de citrouille d’Halloween. Difficile
de savoir s’il cherchait à me faire peur, à me
divertir ou à se moquer de moi.
Son acolyte contemplait la scène d’un œil
terne et las. Nous échangeâmes un bref regard
gêné mais, comme embarrassé par ce petit
numéro, il détourna vite les yeux.
Son téléphone sonna. Il le porta avec
précaution à son oreille et, de la tête, fit signe au
gosse d’aller se poster près de la porte. Il parlait
en vietnamien et jeta un nouveau regard vers
moi. En chuchotant, il disparut dans la
pénombre du couloir qui séparait ma salle de
bains de ma chambre. Une minute plus tard, il
était de retour et me tendit le téléphone.
À l’autre bout de la ligne, c’était le silence.
— Oui ? dis-je.
— Toi. Robert Ruen.
C’était une déclaration, pas une question – la
voix d’un homme plus âgé, sonore et
étrangement enfantine, à l’accent indéniablement
vietnamien.
— Parle.
— Comment ça ?
— Toi. Ta voix, mec – je oublie pas choses
comme ça.
Peut-être était-ce son anglais approximatif ou
son débit de parole rapide, mais il m’évoquait
une marionnette. Il fumait, prenait de courtes
inspirations pressées, soufflait son impatience
dans le combiné.
— Vous vous trompez, dis-je.
— Tu perdu mémoire ? Tu sais qui je suis.
— Absolument pas.
— Las Vegas, mec. Je sais toi venu ici. Tu
crois je suis idiot pas avoir compris ?
Il renifla bruyamment avant de cracher,
comme pour souligner son propos.
— Au Vietnam, nous dire beauté meurt,
mais laideur jamais s’en va. Pour policier, tu es
responsable de chose horrible. Tu sais combien
de temps je ai attendu pour parler à toi ? Je
rêvais ça. Je vois ton visage dans mon putain de
rêve.
Il y avait du mouvement du côté de mes
invités. Le grand faisait descendre lentement le
zip de sa veste tandis que l’autre se glissait
derrière moi. Je voyais toujours les volutes de sa
cigarette.
Je répondis à mon interlocuteur au téléphone
d’une voix calme :
— Qu’est-ce que vous voulez que je vous
dise ?
— Toi tu dis à moi.
— Vous dire quoi ?
— Tu sais putain.
— Je ne sais rien sur rien. Bon sang, de quoi
vous me parlez ?
Il sembla réfléchir. Puis répondit, comme s’il
se répétait : Suzy.
La simple mention du nom chassa toute envie
de nier son importance. C’était comme s’il
m’avait giflé pour me faire taire.
Quand j’y repense aujourd’hui, c’est à cet
instant-là que j’ai ressenti tout le poids des
choses déjà perdues – l’ultime instant avant que
tout ce qui allait se produire ne devienne
inévitable.
J’entendis bouger derrière moi. Au même
moment, le gosse avec le bouc apparut à hauteur
de mon épaule. Je ne vis le flingue que lorsqu’il
le braqua sur ma tempe, sombre, dur, étincelant.
La voix retentit de nouveau à l’autre bout de
la ligne.
— Je demande à toi une seule fois. Elle est
où ?
CHAPITRE 2
Cinq mois avant tout ça, j’étais arrivé à Las
Vegas par un soir de juillet étouffant, juste avant
le coucher du soleil. Depuis l’autoroute,
j’apercevais le Strip qui se découpait sur
l’horizon, surplombé d’un unique nuage sombre
posé sur un lit de lumière et flamboyant d’une
lueur pourpre, extraterrestre. Certain qu’il
s’agissait d’un OVNI, je ne parvenais pas à en
détacher mon regard, au point que je faillis
percuter le camion devant moi. Le coup de frein
me sortit brusquement de ma torpeur et j’en
oubliai mon épuisement.
Une demi-heure plus tard, le type de la
station-service me parla du faisceau lumineux
qui partait de ce gigantesque casino en forme de
pyramide, visible de n’importe où en ville et
même de l’espace par temps clair.
— Désolé, mon gars, me dit-il d’une voix
consolante.
Il avait dû lire la déception sur mon visage.
Venir d’Oakland m’avait pris la journée, si
bien qu’à peine arrivé au Motel 6, près de
Chinatown, je m’endormis comme une masse,
chaussures aux pieds, mon cinq-coups toujours
dans son étui à ma cheville. Je ne rouvris les
yeux que dix heures plus tard ; il était six heures
et j’avais la bouche et les narines aussi sèches
que si on m’avait enseveli sous des pelletées de
terre au cours de la nuit. Le soleil émergeait à
peine, mais il faisait déjà près de quarante
degrés. Pas le moindre filament de nuage dans le
ciel.
Après une longue douche froide, je me rendis
à la réception. L’employé de la veille – un vieux
Chinois qui parlait anglais à peu près aussi bien
que je parlais sa langue – avalait bruyamment
son petit déjeuner, les yeux braqués sur la
télévision. Il leva la tête quand je frappai sur le
comptoir, mais ne posa ses baguettes que
lorsqu’il me vit brandir de l’argent liquide. Ayant
déjà payé pour la nuit précédente, je lui tendis
cent dollars pour deux nuits de plus. Sans un
mot, et jetant tout juste un regard vers moi, il
me tendit un reçu puis replongea aussitôt le nez
dans ses nouilles. Quand je voulus savoir où je
pourrais trouver des œufs, il me marmonna une
réponse incompréhensible, la bouche pleine et
luisante de gras. Réfrénant l’envie de lui envoyer
ma main en pleine tronche pour lui faire
recracher ses nouilles, je tournai les talons.
Depuis que Suzy m’avait quitté, j’avais appris à
maîtriser ma colère. À la laisser un peu en
sommeil, à l’économiser pour une autre
occasion, plus nécessaire.
Je commandai un café dans un donut shop du
centre commercial d’en face et tuai le temps une
heure en feuilletant deux ou trois journaux
asiatiques d’un œil absent, jusqu’à l’ouverture du
restaurant vietnamien voisin. J’espérais y trouver
une soupe pho aussi bonne que celle que Suzy
me préparait dans le temps : des tranches fines
de bœuf pas trop élastique, des nouilles
moelleuses, dans un bouillon clair et savoureux.
La leur était en fait encore meilleure, ce qui me
mit enfin de bonne humeur, malgré le souvenir
de propos que m’avait tenus sa meilleure amie –
une Vietnamienne prénommée Happy, rien de
moins – des années plus tôt, un dimanche où
elle était venue partager notre pho
hebdomadaire. Ce matin-là, Suzy m’en avait
voulu d’avoir piqué du nez à l’église, comme ça
m’arrivait souvent depuis que mes patrouilles
du week-end finissaient à minuit. Elle avait beau
savoir que je ne m’étais converti que pour lui
faire plaisir et que je n’avais jamais pris la messe
au sérieux, elle m’avait tancé tout le chemin du
retour, et plus vertement que d’habitude.
Quand elle était sortie fumer après le déjeuner,
j’avais demandé à Happy : « Qu’est-ce qui la
tracasse en ce moment ? » Happy était sa seule
vraie amie, son unique témoin à notre mariage
civil et la personne à contacter en cas d’urgence
sur tous les formulaires ; tous les jours elles
papotaient au téléphone, dans un mélange
d’anglais et de vietnamien que je n’avais jamais
pu percer. Mais elle avait répondu à ma
question par un simple haussement d’épaules,
qui m’avait arraché un gloussement. « C’est moi,
c’est ça ? Je parie qu’elle te raconte la moindre
petite saloperie me concernant, hein ? » De
nouveau, elle avait haussé les épaules avant
d’ajouter, très innocemment : « Elle ne parle pas
beaucoup de toi, Bob. » Je l’avais compris
depuis longtemps, mais ça n’en faisait pas moins
mal de se l’entendre asséner avec une telle
désinvolture. À l’époque, Suzy et moi étions
mariés depuis deux ans. Il en fallut étrangement
six de plus avant qu’elle se décide à partir.
Assis dans un box près de l’entrée du
restaurant devant un grand bol de pho au bœuf,
quatre rouleaux de printemps et deux grands
verres de café vietnamien, je regardais passer les
gens sur le parking. Un chauve d’origine
asiatique s’installa au volant d’une BMW rouge.
Ça aurait pu être lui, le nouveau mari de Suzy,
sauf que sur la photo de son permis de
conduire, il avait l’air plus costaud et portait une
fine moustache qui soulignait la lueur têtue dans
son regard. Deux voitures étaient immatriculées
à son nom, Sonny Van Nguyen : une BMW
rouge et une Porsche gris métallisé, un nouveau
modèle sorti en 2000. Les dossiers de la police
de Vegas confirmaient qu’il avait cinquante ans,
soit cinq de plus que moi, et qu’il était
propriétaire d’un restaurant de sushis cossu et
d’un casier judiciaire tout aussi distingué : une
amende pour conduite en état d’ivresse, cinq
pour excès de vitesse et trois arrestations, la
première pour n’avoir pas réglé ses amendes et
les deux autres pour voies de fait.
Apparemment, il avait frappé à la tête un de ses
associés avec un téléphone à cadran lors d’une
dispute et, un an plus tard, lancé une chaise sur
un type qui l’avait injurié dans un casino. Ce
dernier incident lui avait valu deux ans de sursis,
qui allaient expirer dans quatre mois. C’était par
Happy que j’avais su qu’il jouait, un joueur prêt
à tout risquer sinon son honneur. Tu ferais bien
d’en avoir peur, m’avait dit Happy, mais je savais
que c’était déjà trop tard.
En vingt ans de service dans la police
d’Oakland, j’avais frappé une pute qui m’avait
mordu la main, saisi à la gorge un vendeur de
bibles agressif, et maîtrisé des brutes de deux
fois ma taille et de la moitié de mon âge. Un
jour, un gosse de cinq ans avait manqué de
crever d’une hémorragie sous mes yeux tandis
que j’étais occupé à rouer sa mère de coups de
matraque. Elle avait pété un câble et lui avait
tranché la main avec un couperet. Trois fois,
j’avais fait usage de mon arme, blessant deux
types – un à la cuisse, l’autre à la paume – qui
m’avaient tiré dessus et, en toute honnêteté,
méritaient pire. J’avais la réputation de casser
une ou deux dents, de distribuer çà et là
quelques coquards, et même peut-être de
souhaiter en secret plus de mal que nécessaire,
mais pas une seule fois, jamais, je n’avais
réellement eu envie de tuer quelqu’un.
Parti à pied sur Spring Mountain Road, je ne
tardai pas à regretter d’avoir laissé ma voiture au
parking. Vegas, au-delà du Strip, n’est pas une
ville pour les piétons, surtout en plein été. Je
m’étais figuré un Chinatown semblable à celui
d’Oakland ou de San Francisco, mais le
Chinatown de Vegas n’était rien d’autre qu’un
gigantesque centre commercial à ciel ouvert, des
bâtiments peints en rouge et jaune puis travestis
en pagodes sur trois ou quatre rues : un parc à
thème, comme le reste de la ville. Presque tous
les commerces étaient des restaurants, et celui
que je cherchais s’appelait Fuji West. Je le
repérai assez facilement, son entrée sombre
façon temple nichée entre une galerie d’art
oriental et une animalerie sur deux niveaux. Il
n’ouvrait que dans une heure.
Il n’y avait rien de surprenant à trouver des
Vietnamiens à la tête d’un restaurant japonais. À
Oakland, l’oncle de Happy possédait un magasin
de vêtements de cow-boy. Plus étonnant, en
revanche, était le Mexicain de deux mètres dix
en tablier blanc qui balayait le patio, ou, pour
être plus exact, faisait semblant de le balayer.
Quand je demandai à parler à Sonny, il posa sur
moi un regard vide. Il n’avait pas l’air idiot, juste
blasé.
— Le proprio, répétai-je, il est là ?
— Le proprio s’appelle pas Sonny.
— Bon, peu importe son nom, je peux lui
parler ?
Bizarrement, le Mexicain me tendit son balai
avant de disparaître derrière l’immense porte à
deux battants en acajou. Une minute plus tard,
un jeune Vietnamien approchant la trentaine,
tiré à quatre épingles, en costard marron
superbement coupé et cravate rose impeccable
apparut à sa place. Il me serra mollement la
main en souriant avant de me débarrasser du
balai, qu’il posa contre l’un des piliers en bois le
long du patio.
— En quoi puis-je vous aider, monsieur ?
Les mains derrière le dos, il s’exprimait avec
un léger accent, d’une voix guindée, comme
lissée au fer à repasser.
— J’aimerais voir Sonny.
— Je suis navré, nous n’avons ici personne
qui réponde à ce nom. Peut-être faites-vous
erreur ? Les restaurants japonais ne manquent
pas dans les environs. Je peux vous aiguiller, si
vous le souhaitez.
— On m’a dit que ce restaurant lui
appartenait.
— Dans ce cas, vous faites bel et bien erreur.
Le propriétaire, c’est moi.
On aurait dit à sa façon amicale de s’exprimer
qu’il s’agissait d’un simple malentendu, mais par
deux fois son regard s’était détaché du mien :
d’abord pour aller se poser sur le parking, puis à
hauteur de ma taille.
— Je ne fais pas erreur, insistai-je sans ciller,
guettant un tressaillement de sa part.
Il demeura de marbre. Je faisais une tête de
plus que lui, mes bras étaient deux fois plus
gros que les siens, mais tout ce que je sentais en
sa présence, c’était mon âge. Même son
hésitation semblait pleine d’assurance. Du bout
du doigt, il se lissa lentement un sourcil.
— Je ne sais pas en quoi je peux vous aider,
monsieur.
— Voilà ce que je vous propose : je repasse
ce soir pour dîner. Et si Sonny n’est pas trop
occupé, il peut venir boire un thé à ma table.
Juste pour une petite conversation.
Transmettez-lui le message, s’il vous plaît.
Je venais de faire volte-face et m’apprêtais à
partir quand je sentis un mouvement dans ma
direction. Le jeune homme ne souriait plus. Il
n’y avait pas encore de méchanceté sur son
visage, mais ses phrases étaient à présent tirées
au cordeau.
— Vous êtes l’agent Robert Ruen.
Une affirmation, pas une question. Comme je
ne répondais pas, il se pencha vers moi.
— Vous ne devriez pas être ici. Je ne sais pas
ce qui me pousse à vous prévenir, mais de grâce,
prenez-moi au sérieux : rentrez chez vous et
essayez d’être heureux.
Sans que je m’y attende, cette dernière phrase
me toucha. C’était comme s’il m’avait tapoté
l’épaule. Je remarquai alors combien il était
beau ; s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir
mannequin pour des produits de luxe, lunettes
de soleil ou parfums. Je m’étais peut-être même
mis à douter un court instant qu’il fût le moins
du monde dangereux. Il me salua, inclinant très
brièvement le buste, avant de s’emparer du balai
et de franchir les lourdes portes en acajou du
restaurant.
De nouveau, je sentis la fatigue me gagner.
Les pho me donnaient toujours des envies de
sieste. De retour à l’hôtel, je me déshabillai et
me laissai tomber sur le lit en caleçon, le
climatiseur au maximum.
Il arrive de temps en temps que les gens de
mon âge soient pris par ce qu’on appelle des
pressentiments, et ce même si l’intuition n’a
jamais été leur fort. Dans le cas de ce Sonny, je
me doutais qu’il était le genre de restaurateur
qui, s’il lui arrivait de passer dans son
établissement, ne le faisait qu’en soirée, à l’heure
de compter la caisse. Je me doutais aussi que
son élégant chien de garde veillait de l’ouverture
à la fermeture, et qu’il ne reculerait devant rien
pour protéger son chef. La soirée s’annonçait
longue. Avant de fermer les yeux, je pris la
décision de remiser mon insigne au fond de ma
valise.
Quand Suzy m’avait quitté, ça avait été facile
dans un premier temps. Pas d’enfant. Pas de
biens à partager. Pas vraiment grand monde
pour s’en inquiéter. J’étais fils unique, mes
parents morts tous les deux depuis des années,
et de son côté à elle tous étaient soit six pieds
sous terre aussi, soit toujours au Vietnam. En
huit ans, j’avais rencontré peut-être deux ou
trois de ses amis, et mes camarades dans la
police n’étaient au courant que de son nom et de
son caractère de cochon.
Elle m’annonça la nouvelle un dimanche après
le dîner. La lèvre toujours enflée, elle sortit de la
cuisine et s’avança vers la table où j’étais assis :
— Je pars demain, je prends mes vêtements.
Tu peux garder le reste.
Elle emporta mon assiette à moitié vide que
j’entendis se briser dans l’évier.
Je savais depuis notre première rencontre
qu’elle n’avait peur de rien. J’intervenais dans le
cadre d’un cambriolage chez le fleuriste où elle
travaillait. Elle vivait aux États-Unis depuis près
de dix ans, mais son anglais était encore très
approximatif. À mon arrivée, je l’avais trouvée
sur le pas de la porte, une batte de base-ball dans
une main, un sécateur ensanglanté dans l’autre.
Elle ne m’avait pas laissé le temps de sortir de la
voiture et s’était lancée dans le récit des
événements d’une voix agressive, comme si le
coupable, c’était moi. Je ne comprenais pas
grand-chose de ce qu’elle disait – il était
question d’un flingue et de roses fichues – mais
je savais qu’elle me plaisait. Ce corps menu et
vif. Ses lèvres et ses pommettes pleines et
hardies. Des yeux de feu d’artifice qui dardaient
leurs étincelles vers les autres avec l’urgence
d’une mèche allumée. Nous avions retrouvé
l’auteur du cambriolage trois kilomètres plus
loin, claudiquant, la jambe en sang à cause d’une
plaie ouverte à la cuisse. Le sécateur avait fait
son job. Quatre mois plus tard, Suzy et moi
étions mariés.
J’avais trente-cinq ans à l’époque, un âge
auquel je m’étais imaginé déjà père de deux ou
trois enfants, même si je suspectais que pour sa
part, à trente-trois ans, elle n’avait guère songé à
son horloge biologique, et moins encore au
passage du temps. Quand je lui avais fait ma
demande, elle avait dit oui sur-le-champ, mais à
une seule condition : que j’accepte de ne pas
avoir d’enfants. Elle n’était soi-disant pas douée
avec les gosses et l’accouchement ferait trop
mal. Elle avait tenu bon, avec les mêmes
arguments, quand j’avais remis le sujet sur la
table un an plus tard, puis de nouveau l’année
suivante. Je m’étais toujours dit qu’elle finirait
par changer d’avis.
Son vrai nom, c’était Hong, « rose » en
vietnamien – la fleur comme la couleur. Mais
prononcé par des Américains, le prénom avait
quelque chose de porcin, si bien que j’avais
suggéré Suzy, le nom de ma première
amoureuse au lycée et ça, elle me l’accorda,
même si les Vietnamiens de sa connaissance
continuaient à l’appeler Hong.
Au moment de notre mariage, on ne possédait
rien ni l’un ni l’autre, vêtements et voiture mis à
part. C’était comme si jusqu’à notre rencontre,
on avait tous les deux vécu notre vie d’adulte
dans un motel miteux, ne connaissant de la vie
domestique que les factures et la lessive. En
mettant en commun nos économies, on s’était
offert une vieille maison de ville pas loin de
Chinatown que j’avais repeinte et qu’elle avait
meublée – un luxe apparemment nouveau pour
elle, dans lequel elle s’était jetée avec application
et sincérité, sans rien négliger, n’oubliant ni les
crucifix dans toutes les pièces, ni les deux
patères en laiton du vestibule, la mienne fixée un
peu plus haut que la sienne.
La première année, nos liens s’étaient tissés
autour de la nouveauté de notre condition de
propriétaire, de la vie avec un autre être humain
et de la construction d’une nouvelle existence à
deux avec chaises, tables, vaisselle et linge de
toilette. Je me rends compte aujourd’hui que ce
n’était pas ce qu’on possédait ensemble qui nous
rendait heureux, mais le fait de construire cette
nouvelle vie à partir de ce que nous n’avions
jamais connu.
Toutes les après-midi pendant ma patrouille,
je passais la voir chez le fleuriste. Nous avions
deux jours à nous dans la semaine, qu’on
occupait à rénover la maison, à écumer les
dépôts-ventes, à tester tous les restaurants bon
marché de Chinatown, enchaînant sur une
séance de cinéma (ce qu’elle préférait, c’étaient
les westerns et les vieux films policiers en noir
et blanc) ou une promenade au bord de l’océan,
dont l’odeur lui évoquait le Vietnam. Pendant
longtemps, j’avais accepté sans rechigner de me
perdre dans son monde : la paroisse
vietnamienne, la cuisine, les ballades sirupeuses
sur le radiocassette, sa poignée d’« amis » qui,
Happy mise à part, baragouinaient à peine
quelques mots d’anglais, et même l’autel
morbide dressé dans le coin du salon avec son
crucifix macabre, ses bougies et les photos de
morts dont elle ne parlait jamais. Tout cela
m’allait, c’était même fantastique, parce qu’être
avec elle, c’était comme découvrir en moi
quelqu’un de nouveau, d’inattendu.
Au bout de deux ans, néanmoins, j’ai pris
conscience qu’elle ne trouvait aucun intérêt à
me découvrir moi : mon boulot, mes amis, ce
que j’aimais – le base-ball, les voitures, un bon
steak accompagné de pommes de terre pour le
dîner. C’était tout juste si elle me posait des
questions sur ma famille ou sur mon enfance.
Elle avait dû partir du principe, à cause de son
propre silence, que je ne m’intéressais pas
davantage à mon passé. Elle ne savait pas que
jusqu’à elle, je n’avais pas pensé au Vietnam
depuis 1973, année de mes dix-huit ans et de la
fin de la conscription qui m’épargnait la guerre,
et que soudain, des décennies plus tard, ce pays
lointain – cette vague idée exotique que j’en
avais eue dans ma jeunesse – représentait à
nouveau tout pour moi, au point que ma
femme, petit à petit, incarnait à elle seule le pays
entier, ce mystère central dans ma vie. Elle aurait
au moins pu partager ses histoires, sur son
enfance d’abord heureuse par exemple, puis
entièrement bouleversée par la guerre, ou sur
ces salauds de communistes sans pitié, sur la
façon dont son oncle, ou son père, était mort au
combat ou avait survécu dans des camps de
rééducation… Bref, sur quelque chose, en tout
cas. Au lieu de quoi elle se contentait de dire
que sa vie là-bas était « solitaire » ou « sans
intérêt », d’une voix affaiblie par l’hésitation,
comme si elle m’apprenait sa langue que de
toute façon je ne comprendrais jamais.
Graduellement, en douceur, une distance
s’installa entre nous. Je m’aperçus que je l’aimais
davantage quand elle était malade et qu’elle
n’avait pas d’autre choix que de me laisser
m’occuper d’elle. La nourrir. Lui administrer
ses médicaments. La garder entre quatre murs,
elle qui passait rarement une journée sans sortir.
Et comme j’avais visiblement atteint la limite de
ce qu’elle était prête à m’offrir, je m’étais mis à
savourer tous les moments où elle se mettait à
parler d’elle, même s’il s’agissait d’un cauchemar
qui la réveillait au milieu de la nuit et la poussait,
prise d’effroi, à me tirer aussi de mon sommeil
afin qu’allongé là, dans la pénombre, j’en écoute
le récit.
Elle faisait des cauchemars sans arrêt. Des
cauchemars récurrents où elle me frappait de
toute la force de ses poings parce que je l’avais
trompée ou profondément blessée d’une
manière ou d’une autre, et où je riais à perdre
haleine sous les coups dont elle criblait mon
visage. Parfois, c’était un autre homme dans ce
rêve, même si elle ne me disait jamais qui –
peut-être un ancien amant dont elle m’attribuait
à tort les péchés. Puis il y avait les rêves où elle
était prise de folie meurtrière. Elle n’assassinait
pas qu’une personne mais un grand nombre de
gens. Les meurtres n’avaient pas lieu dans son
cauchemar, elle savait simplement qu’elle les
avait commis et devait maintenant trouver un
moyen de les dissimuler. Dans une version de ce
cauchemar, elle avait enterré les corps sous des
piles de vêtements dans le placard. Dans une
autre, elle les avait fourrés dans le tambour du
lave-linge, du séchoir, dans ce grand placard de
notre buanderie où elle conservait tous les
étranges mets en saumure que je ne parvenais
pas à me forcer à aimer. Et tout du long, elle
était hantée par l’idée que sa vie était finie parce
qu’elle avait tué.
Je me souviens de ce rêve qu’elle m’avait
raconté, dans lequel elle déambulait des heures
durant entre les belles chambres témoin, les
cuisines, les salons d’un magasin de meubles
désert, quelqu’un sur ses talons. Même dans
l’escalier qui menait à l’étage, ce quelqu’un la
suivait, d’un pas sonore et régulier. Quand je lui
avais demandé si elle avait une fois vu à quoi il
ressemblait, elle m’avait répondu que dans le
rêve, elle ne trouvait jamais le courage de
s’arrêter ou de se retourner, et que tout ce
qu’elle voulait, c’était que l’individu la rattrape, la
prenne par l’épaule et lui montre son visage.
À l’église tous les dimanches, elle emportait
un journal intime relié de cuir rouge, usé et
terni par le temps, qu’elle tenait sur ses genoux
du début à la fin de la messe comme une bible,
sauf qu’elle ne l’ouvrait jamais. Elle affirmait
qu’il s’agissait d’un souvenir du camp de réfugiés
et qu’elle en avait besoin pour se sentir
davantage en accord avec Dieu à l’église, peu
importe ce que ça voulait dire. Chez nous, il
reposait sur l’autel, sous le crucifix. Je l’avais
ouvert un jour. Les premières pages, cassantes
et jaunies, étaient couvertes de l’écriture de
quelqu’un d’autre, remplacée ensuite par la
calligraphie vietnamienne minuscule de Suzy,
déjà difficile à déchiffrer en soi. Je tentai de
décrypter le début à l’aide d’un dictionnaire
bilingue mais abandonnai après la première
phrase. Il était question d’une pluie matinale et
de la mère de quelqu’un qui les réprimandait.
Un jour, Suzy oublia le carnet à l’église et ne
s’en aperçut qu’au moment de se coucher. Elle
voulut aller le chercher sur-le-champ. « Il y a
toujours quelqu’un ! » Mais j’avais refusé de la
laisser y aller. Dès l’aube le lendemain matin,
après une longue nuit d’insomnie, elle avait pris
la voiture et était rentrée, le carnet serré contre
sa poitrine comme un talisman, les yeux rougis
de larmes. Elle ne m’avait pas adressé la parole
de la journée.
Elle pouvait se murer dans le silence une
semaine entière. Une façon, d’abord, de me
punir pour ce que j’avais fait, qui, presque
chaque fois, s’éternisait après la crise et devenait
un refuge intérieur, loin de moi, une absence,
comme si elle s’était égarée dans ce monde où
elle avait fui. Sa colère – cette bête qui piaffait
en elle et qu’elle haïssait – refluait, si bien que
tout ce qui restait entre nous, jusqu’à ce qu’elle
se remette à parler, c’était ce que nous nous
étions dit et fait au cours de la dispute – sur
l’argent dont nous manquions, les enfants que
nous ne faisions pas, sur le menu du soir, mes
piètres talents de conducteur, mes mauvais
goûts en matière de vêtements et un million
d’autres choses encore dont je ne me souviens
plus. J’avais ma part de responsabilité : têtu et
grande gueule, je démarrais toujours au quart de
tour, avant qu’elle-même n’explose. D’abord elle
m’engueulait, puis se jetait sur moi, les yeux
exorbités, me martelant la poitrine de ses poings
ou m’étranglant des deux mains. Nous savions
tous les deux qu’elle n’avait pas assez de force
pour me blesser, et d’une certaine manière, je
crois qu’elle faisait tout pour l’éviter, ne jetant ni
ne cassant jamais rien dans la maison, ne se
servant jamais d’autre chose que de ses mains et
de ses mots. Même alors que je lui agrippais les
poignets et la laissais déverser son fiel sur moi,
rouer de coups de pied mon ventre ou mes
jambes, j’avais parfois la sensation qu’elle me
demandait – de son regard haineux et
suppliant – de l’empêcher de s’emporter
davantage et de l’attacher au mât jusqu’à ce que
l’orage passe. Parce que fatalement, elle finissait
par s’écrouler au sol et se réfugiait en pleurant
dans un silence hébété, avant d’aller se lover sous
les draps, où elle commençait à se retirer loin de
moi et du monde.
Parfois, nous n’avions pas besoin d’une
dispute. Elle se levait bavarde et affectueuse et
quand je rentrais le soir, je la trouvais comme
atteinte d’une mélancolie pareille à une grippe
que seuls le silence et la solitude étaient en
mesure de traiter. Si bien que j’avais appris à lui
ficher la paix. J’allumais la télévision dans la
cuisine pour dîner. Je montais le son de la
musique dans la voiture, tandis qu’elle regardait
le paysage défiler par la vitre. Je passais de plus
en plus de temps avec mes amis, au bar ou à nos
parties de poker hebdomadaires. Je dormais dans
notre deuxième chambre, que sans cela on
n’utilisait jamais.
Une ou deux fois par an, je me réveillais en
sursaut au milieu de la nuit et m’apercevais que
j’étais seul dans le lit, que la maison était vide, sa
voiture toujours garée dans l’allée. Une heure
plus tard, la porte s’ouvrait et elle apparaissait,
pieds nus, un blouson sur sa chemise de nuit, de
retour de l’une de ses promenades nocturnes
dans le quartier. Dieu seul savait où elle allait et
pourquoi. Elle revenait sous la couette sans
aucune explication, malgré mes regards
insistants et mes questions, et le matin, je
remarquais la crasse sous la plante de ses pieds,
l’odeur de cigarette sur ses vêtements, les relents
d’alcool dans son haleine. Un soir, en rentrant du
boulot, j’avais trouvé la maison entièrement
éclairée et elle, endormie, roulée en boule sous
le pommier du jardin de derrière, des cadavres
de bouteilles de bières autour d’elle, pleins de
mégots écrasés.
Puis, au bout de quelques jours, parfois
même deux semaines, sans que rien ne vienne
suggérer que nous étions réconciliés, elle venait
se blottir dans mes bras alors que je regardais la
télévision allongé sur le canapé, se tournait vers
moi dans le lit et fourrait son visage contre ma
poitrine, ou me rejoignait sous la douche pour
me savonner des pieds à la tête. Dans ces
moments, je ne savais jamais comment réagir :
devais-je l’aimer moi aussi en retour ou entamer
ma propre semaine de silence ? Ce n’était que
lorsqu’elle se remettait à parler, à raconter un
épisode amusant qui s’était produit chez le
fleuriste deux semaines plus tôt, ou un film
qu’elle avait vu à la télé à trois heures du matin,
que je sentais sa voix pénétrer en moi, dénouer
tous les nœuds, et nous ramener où nous en
étions restés avant le début du silence. Alors on
faisait l’amour et elle se mettait à geindre, un
truc enfantin que font beaucoup de femmes
asiatiques, sauf que dans son cas, cela ressemblait
davantage à un animal blessé et me rappelait, une
fois encore, combien je me sentais un étranger
en sa présence, un intrus, ici même, dans cette
position.
Et pourtant, on persistait, une année après
l’autre, à vivre nos vies parallèles sous le même
toit, à avoir besoin l’un de l’autre sans savoir
pourquoi, elle me regardant comme un vieux
pensionnaire de la maison, au point que j’ai fini
par me dire que son amour était un mélange de
naïveté et de pragmatisme, qu’elle ne m’avait
aimé que parce que j’étais flic, parce que c’était
censé vouloir dire que je ne lui ferais jamais de
mal.
Il pleuvait, la nuit où je l’ai frappée. Je rentrais
de la scène d’un meurtre à Ghost Town, un
quartier de West Oakland. Un type qui avait
essayé de voler la grand-mère d’un autre, une
femme de soixante-dix ans, et qui l’avait abattue
d’une balle dans la tête quand elle avait tenté de
se défendre. J’étais trop épuisé ce soir-là pour
m’inquiéter des traces de boue que je laissais sur
le carrelage impeccable de la cuisine de Suzy, ou
pour prêter attention à ses cris quand elle les
avait remarquées. Ne pouvait-elle pas
comprendre que des trottoirs souillés de sang
étaient pires que du carrelage souillé de boue ?
Ne devait-elle pas, vu ses origines, prendre la
mesure d’un truc pareil ? Je lui ai lancé d’aller se
faire foutre. Elle m’a fusillé du regard, avant de
faire ce qu’elle faisait toujours depuis quelques
années chaque fois qu’on se disputait : parler en
vietnamien. Sans crier ni tenir de propos
irrationnels, sans décharger sa bile sur moi, mais
calmement et avec mesure, comme si je la
comprenais, comme si elle me mettait au défi de
la comprendre, sachant pertinemment que pour
moi, c’était du charabia et que je n’avais pas les
moyens de lui rendre la pareille. Mais cette foislà, au bout d’une minute, je l’ai giflée.
Elle a glapi, la main sur la joue, interloquée.
Mais elle a laissé retomber sa main et repris sa
tirade incompréhensible, de plus en plus
vicieuse à mesure qu’elle s’approchait de mon
visage, haussant le ton chaque fois que je lui
disais de se taire. Alors je l’ai giflée de nouveau,
plus fort cette fois, la projetant contre une
chaise derrière elle.
Je me suis senti nauséeux, alors même que
quelque chose se dénouait en moi. Je l’avais déjà
poussée par le passé, attrapée par les bras, les
joues. Mais jamais je n’étais allé aussi loin. Le
bout de mes doigts cuisait.
Tout est allé très vite, mais je me rappelle
encore l’instant où elle s’est retournée vers moi,
les joues rouges, les yeux pleins de larmes et
d’indignation, le menton levé d’un air de défi, et
alors j’ai pensé à ces hommes que j’avais arrêtés
parce qu’ils avaient frappé leur femme ou leur
petite amie, à ce calme surnaturel sur leur visage
quand je leur parlais, cette aisance affectée du
menteur, du type qui veut tout contrôler, du
caïd de cour de récré portant sa culpabilité
comme armure. C’est moi que j’ai vu dans le
pathétique étalage d’insolence de Suzy. Elle
n’avait jamais été aussi solide que je le croyais, et
maintenant j’étais le méchant.
Elle a craché quatre mots. Elle savait que je
les comprenais. Enculé de ta mère. Elle les a
répétés, puis a recommencé, encore et encore,
une récitation pleine d’amertume. Alors que je
lui aboyais de la fermer, le visage agressivement
collé au sien, elle a brusquement avancé dans ma
direction, le poing fermé : deux coups lestes sur
l’oreille, pareils à une explosion dans ma tête.
Quand j’ai levé un bras pour me protéger, elle a
eu un mouvement de recul, sans cesser de
m’injurier, jusqu’à ce que, de toutes mes forces,
je la gifle du dos de la main et sente les jointures
de mes doigts cogner sourdement contre ses
dents.
Elle a perdu l’équilibre, reculé de quelques
pas, une main sur la bouche, l’autre sur le bord
de la table de la salle à manger pour ne pas
tomber et s’est finalement laissée choir sur un
genou, tête baissée comme si elle allait vomir.
Elle a jeté un bref regard vers moi. De ses yeux
rouges et embués, enfantins tout d’un coup,
incrédules. Je l’ai regardée se remettre debout,
une main toujours sur la bouche, et se traîner
jusqu’à l’évier pour aller y cracher plusieurs
fois. Elle est restée là, penchée comme si elle
regardait au fond d’un puits. Je n’ai pas bougé –
je ne pouvais pas –, puis je l’ai entendue
renifler et vue se redresser lentement, attraper
une serviette et ouvrir le robinet.
Je suis monté à l’étage, écoutant l’eau couler
dans la cuisine et le murmure de la télévision
dans le salon, la pluie dehors qui martelait les
gouttières. Tous ces sons avaient quelque chose
d’irrévocable.
Remerciements
Je remercie humblement et de tout mon cœur :
Mes parents, Son et Nhai, pour leur amour, leurs
sacrifices et leurs innombrables histoires.
Ma sœur Mai, qui lutte contre le crime, pour la
source très précieuse d’information qu’elle représente.
Mon frère Joseph, pour son bon goût et son grand
cœur exceptionnels. Il est aussi l’un de mes meilleurs
amis.
Ma correctrice, Alane Mason, grâce à qui ce livre
est bien meilleur qu’il n’était. Je m’en remets
implicitement à son jugement et lui serai éternellement
reconnaissant pour son soutien sans faille.
Mon agent, Ellen Levine, pour sa patience, son
engagement et son enthousiasme tout au long des
années – même les plus incertaines.
Ma prof de terminale, Pat Sherbert, qui m’a appris
à apprécier la littérature.
Mes professeurs à l’université de Tulsa : Grace
Mojtabai, Lars Engle, Gordon Taylor, James Watson
et George Gilpin.
Mes enseignants à l’Iowa Writers Workshop :
Ethan Canin, Chris Offutt, Frank Conroy, Sam Chang
et Marilynne Robinson. Et bien sûr, Connie Brothers.
Tout le monde au Black Moutain Institute de Las
Vegas, dont Carol Harter et mes indispensables
mentors, Doug Unger et Richard Wiley, qui m’ont
tous les deux énormément apporté. À Las Vegas
toujours : le généreux Glenn Schaeffer et
l’incomparable Dave Hickey, qui ont affûté mes goûts
et mes ambitions et m’ont apporté ce petit plus
indispensable.
Mes collègues du Committee on Creative Writing
à l’université de Chicago, et Dan Raeburn en
particulier, écrivain remarquable et ami exceptionnel.
Jenny Swann, fantastique lectrice clé.
Julie Thi Underhill, qui croit en moi depuis la
sixième.
Stuart Jacobsen, mon premier vrai lecteur.
Jarret Keene, qui m’a demandé d’écrire l’histoire qui
est devenue ce roman.
Embry Clark, Jess McCall, Aimee Phan, Matt
Shears, John Nardone, Jason Coley, Ingrid Truman et
Peyton Marshall, pour leur amitié qui m’a servi de
refuge.
La Whiting Foundation et la Vilcek Foundation
pour leur générosité et leur soutien.
Et pour finir, Kate Hoctor, ma meilleure lectrice et
ma meilleure amie, sans qui il y aurait tant de choses
dans ce roman qui n’auraient pas pu être améliorées,
résolues ou démêlées de haute lutte.
Titre original :
DRAGONFISH
© Vu Tran, 2015. Tous droits réservés.
© Mercure de France, 2016, pour la traduction
française.
Couverture : Photo © plainpicture / Cultura / Kevin
Kozicki (détail).
Éditions Gallimard
5 rue Gaston-Gallimard
75328 Paris
http://www.gallimard.fr
Vu Tran
DISPARUE
À LAS
VEGAS
Traduit de l’anglais par Nathalie Bru
Robert, un flic d’Oakland un peu nerveux,
se remet difficilement du départ de sa
femme Suzy. Deux ans plus tôt, elle l’a
quitté pour aller vivre avec Sonny, un
redoutable baron de la pègre vietnamienne
de Vegas.
Quand elle disparaît une nouvelle fois,
étonnamment c’est à Robert que Sonny
demande son aide. Sous la pression du
gangster, Robert traque Suzy à travers les
lieux de perdition de Vegas. À cette
occasion, il en apprendra plus sur son exfemme qu’il n’en avait jamais su pendant
les huit années de leur mariage.
Notamment sur son arrivée aux États-Unis
après la chute de Saigon. Peu à peu, le
passé trouble de Suzy se dessine plus
clairement, qui pourrait bien les menacer
tous…
Ce roman noir lyrique et haletant explore
les travers de Las Vegas et s’intéresse à
ces personnages qui sont contraints
d’abandonner un jour derrière eux leur
famille et leur pays, refont leur vie ailleurs,
mais restent à jamais hantés par leurs
origines.
« Un puissant premier roman, qui a su
faire le pari de mêler genres littéraires,
écriture percutante et réfl exion sur un pan
de l’histoire
méconnu. »
américaine
encore
trop
The New York Times
Cette édition électronique du livre
Disparue à Las Vegas de Vu Tran
a été réalisée le 26 avril 2016 par les
Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même
ouvrage
(ISBN : 9782715242517 - Numéro
d’édition : 292508).
Code Sodis : N77966 - ISBN :
9782715242524.
Numéro d’édition : 292509.
Ce document numérique a été réalisé par
Nord Compo