Etude de l`éthos narratif dans l`incipit d`Alizés de Michel Rio
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Etude de l`éthos narratif dans l`incipit d`Alizés de Michel Rio
Sciences-Croisées Numéro 6 : Le langage Etude de l’ethos narratif dans l’incipit d’Alizés de Michel Rio. Hayame Hussein Amer Université du Canal de Suez (Département de Français) [email protected] Dominique Ducard Université de Paris 12 (Département des Sciences du Langage) [email protected] Mona Abd El Aziz Université d’Ain Shams (Facultés de Langues, Le Caire) [email protected] Elweya Soliman El Hakim Université d’Ain Shams (Facultés de Langues, Le Caire) [email protected] Etude de l’ethos narratif dans l’incipit d’Alizés de Michel Rio Résumé : Cet article se situe à la croisée de plusieurs disciplines des sciences du langage : la rhétorique, la narratologie, la sémiotique et l’analyse du discours. Nous y proposons un certain nombre d’instruments permettant de lire l’ethos1 dans le roman comme un moyen de persuasion. Notre étude nous permettra de montrer comment, dans le cadre de la situation d’énonciation du récit, l’argumentation de l’auteur s’articule sur un double ethos : celui du narrateur et celui des personnages romanesques. Pour ce faire, il nous faudra répondre à plusieurs questions : quels statuts les narrateurs et les personnages du roman se confèrent-ils pour légitimer leur dire ? Comment l’image de soi qu’ils projettent peut-elle contribuer à l’efficacité de leur parole ? A quel point peut-on appliquer les conditions stipulées par la rhétorique aristotélicienne sur le narrateur et les personnages ? Et si la crédibilité de l’orateur est un critère primordial dans l’élaboration de son ethos, qu’en est-il de la crédibilité du narrateur ? Et de celle des personnages ? Pour répondre à ces questions, nous analyserons l’ethos narratif dans l’incipit d’Alizés de Michel Rio, l’un des écrivains les plus importants pendant les vingt cinq dernières années. 1 Mots clés: rhétorique, sémiotique, discours, image, langage. Abstract: This article is a link between many disciplines of language sciences: the rhetoric, the narratology, the narrative semiotics and the speech analytic. In this article, I propose a certain number of instruments making it possible to read the ethos2 in the novel as a tool of persuasion. Our study intends to show how, within the framework of the situation of enunciation in the tale, the argumentation of the author is based on a double ethos: the ethos of the narrator and of the fictional characters. With this intention, it will be necessary to answer to some questions: which statutes the author confer to the narrator and to the fictional characters in order to legitimate their speech? How can the image they project contribute to the effectiveness of their speech? To what extend we can apply the conditions stipulated by the aristotelian rhetoric on the ethos of the narrator and the fictional characters? And if the credibility of the speaker is an important criterion to elaborate his ethos, what about of the credibility of the narrator? And of the fictional characters? To answer these questions, we will analyze the narrative ethos in the incipit (lead-in) of Alizés written by Michel Rio, one of the most important writers during the twenty five last years. Key words : rhetoric, semiotics, speech, image, language. 2 Les rhétoriques antiques attribuaient une grande importance à l’ethos qu’elles définissaient comme l’image de soi que l’orateur construit dans son discours pour contribuer à l’efficacité de son dire. Récemment, l’ethos a fait l’objet de beaucoup d’études dans les domaines du discours politique, des débats télévisés et des interactions orales. En revanche, peu de travaux ont étudié le rôle de l’ethos comme moyen de persuasion dans le domaine littéraire ; la plupart des ouvrages traitent ce sujet de biais, mais ils ne peuvent pas être considérés d’une manière ou d’une autre comme faisant un point synthétique de la question. C’est pourquoi, nous avons trouvé important de proposer une méthode permettant de lire l’ethos dans le roman comme un moyen de persuasion. Notre travail se situe donc à la croisée de plusieurs disciplines des sciences du langage : la rhétorique, la narratologie, la sémiotique e l’analyse du discours. Pour mettre en application notre méthode, nous analyserons l’ethos narratif dans l’incipit d’Alizés3 de Michel Rio, l’un des écrivains les plus importants pendant les 25 dernières années. 1. L’ethos d’Aristote aux études contemporaines 1.1. L’ethos dans la rhétorique antique et classique Dans sa rhétorique, Aristote présente ainsi l’ethos de l’orateur : Il y a persuasion par le caractère quand le discours est ainsi fait qu’il rend celui qui parle digne de foi. Car nous faisons confiance plus volontiers et plus vite aux gens honnêtes, sur tous les sujets tout bonnement (haplôs), et même résolument (pantelôs) sur les sujets qui n’autorisent pas un savoir exact et laissent quelque place au doute ; il faut que cela aussi soit obtenu par l’entremise du discours, et non en raison d’une opinion préconçue sur le caractère de celui qui parle. On ne saurait dire en effet […] qu’au regard de la technique l’honnêteté la probité de celui qui parle ne concourt en rien au persuasif. Bien au contraire : le caractère constitue, pourrait-on presque dire, un moyen de persuasion tout à fait décisif (Aristote, 2007, p. 126). Aristote insiste donc sur le fait que l’image de soi projetée par l’orateur est produite par le discours. « L’ethos est, dit Roland Barthes, au sens propre une connotation : l’orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela » (Barthes R, 1962, p. 212). L’ethos ne consiste pas en un autoportrait, mais cette preuve mobilise, selon Gilles Declercq, « tout ce qui, dans l’énonciation discursive, contribue à émettre une image de l’orateur à destination de l’auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes, élocutoires et oratoires, vestimentaires et symboliques, par lesquels l’orateur donne de lui-même une image psychologique et sociologique » (Declercq G, 1993, p. 48). C’est ce qu’on appelle l’ethos discursif. L’ethos acquiert chez Aristote un double sens. D’une part, il désigne les vertus morales qui rendent l’orateur crédible : la sagesse (phronésis), la franchise (arété), la bienveillance (eunoia) : 3 1) phronésis ; c'est la qualité de celui qui délibère bien, qui pèse bien le pour et le contre : c'est une sagesse objective, un bon sens affiché ; 2) arété: c'est l'affiche d'une franchise qui ne craint pas ses conséquences et s'exprime à l'aide de propos directs, empreints d'une loyauté théâtrale ; 3) eunoia : il s'agit de ne pas choquer, de ne pas provoquer, d'être sympathique (et peut-être même : sympa), d’entrer dans une complicité complaisante à l'égard de l'auditoire. En somme pendant qu’il parle et déroule le protocole des preuves logiques, l'orateur doit également dire sans cesse : suivez-moi (phronésis), estimez-moi (arété) et aimez-moi (eunoia) (Barthes R, 1962, p. 212). D’autre part, l’ethos comporte une dimension sociale dans la mesure où l’orateur parvient à convaincre en s’exprimant de façon appropriée à « sa héxis, son habitus (son caractère), et à son type social » (Eggs E., 1999, p. 32). En effet, le statut social de l’orateur joue un rôle primordial dans le processus de persuasion. C’est ce qu’Aristote souligne dans son passage fameux : « Un rustre ne saurait dire ni les mêmes choses ni d’une façon identique qu’un homme cultivé » (Aristote, 2007, Tome 3, 1408 a 31). Pour Aristote, les thèmes et le style choisis doivent être appropriés à l’ethos de l’orateur, à savoir sa héxis, son habitus ou son statut social. Convaincus de l’importance de la dimension sociale de l’orateur, Isocrate, Cicéron et Quintilien ont mis en avant la construction préalable et extralinguistique de l’ethos ; d’où la notion d’ethos préalable ou prédiscursif qu’on utilise dans les études contemporaines en sciences du langage. De même, les rhétoriciens classiques, comme Bourdaloue, ont insisté sur la nécessité pour l’orateur d’être crédible en incarnant les valeurs qu’il défend. Cet ethos préalable de l’orateur dans la rhétorique classique repose sur des éléments que Ruth Amossy résume en ce qui suit : 1. sa renommée, sa réputation, c’est-à-dire l’image préalable que sa communauté possède de lui ; 2. son statut, le prestige dû à ses fonctions ou à sa naissance ; 3. ses qualités propres ; 4. son mode de vie, l’exemple qu’il donne par son comportement (Amossy R., 2000, p. 64). 1. 2. L’ethos en pragmatique Ducrot propose une approche plus linguistique de l’ethos. En se référant à la notion d’ethos aristotélicien, il l’intègre dans sa théorie polyphonique de l’énonciation inspirée de la Rhétorique d’Aristote. D’après lui, la notion d’ethos comme image de soi est basée sur l’opposition entre le locuteur L (= je comme sujet de l’énonciation) et le locuteur λ (=le locuteur en tant qu’être du monde, ou je de l’énoncé). Il situe l’ethos du côté du locuteur L car, pour lui, l'ethos se montre dans l’acte d’énonciation, il ne se dit pas dans l’énoncé. Autrement dit, analyser L dans le discours, ce n’est pas tant examiner ce qu’il dit de lui-même, qu’étudier l’apparence que lui confèrent les modalités de sa parole : Il ne s'agit pas des affirmations flatteuses que l'orateur peut faire sur sa propre personne dans le contenu de son discours, affirmations qui risquent 4 au contraire de heurter l'auditeur, mais de l'apparence que lui confèrent le débit, l'intonation, chaleureuse ou sévère, le choix des mots, des arguments...Dans ma terminologie, je dirai que l'ethos est attaché à L, le locuteur en tant que tel : c'est en tant qu'il est source de l'énonciation qu'il se voit affublé de certains caractères qui, par contrecoup, rendent cette énonciation acceptable ou rebutante. Ce que l’orateur pourrait dire de lui, en tant qu’objet de l’énonciation, concerne en revanche λ, l’être du monde, et ce n’est pas celui-ci qui est en jeu dans la partie de la rhétorique dont je parle. (Ducrot O., 1984, p. 220) 1. 3. L’ethos dans l’analyse du discours Dominique Maingueneau développe dans la lignée d’Aristote et de Ducrot une conception plus globale de l’ethos qui s’inscrit dans le cadre de l’analyse du discours. Cette conception est en quelque sorte transversale à l’opposition entre oral et écrit. Tandis que la rhétorique a étroitement lié la notion de l’ethos à l’oralité, Maingueneau a étendu la portée de la notion de l’ethos aux textes écrits. Selon lui, « tout discours écrit, même s’il la dénie, possède une vocalité spécifique qui permet de le rapporter à une source énonciative » (Maingueneau D., 1999, p. 78), qui à travers son ton atteste ce qui est dit. Cette source énonciative qui assume le ton de l’énonciation ne coïncide évidemment pas avec l’auteur effectif de l’œuvre. Il s’agit de cette représentation de l’énonciateur dont le lecteur doit construire la figure à partir des traits sémantiques du ton et éventuellement d’autres indices textuels fournis par le texte. Ces indices vont du choix du registre de langue et des mots à la planification textuelle, en passant par le rythme et le débit. Cette représentation de l’énonciateur joue le rôle d’un garant, qui est censé prendre en charge la responsabilité de l’énoncé. Ce garant se voit ainsi attribuer un « caractère » et une « corporalité », dont le degré de précision varie selon les textes. « Au-delà, l’ethos implique une manière de se mouvoir dans l'espace social, une discipline tacite du corps appréhendé à travers un comportement global » (Maingueneau D., 2004, p. 207). L’ethos ainsi défini se développe chez Maingueneau en relation avec la notion de scène d’énonciation que nous examinerons en détail en analysant notre roman. Ayant présenté les différentes théories de l’ethos, nous avons vu nécessaire d’étudier l’ethos dans le récit, sachant que le cadre du récit a sa spécificité. 2. L’ethos dans le récit Pour étudier l’ethos en situation de fiction, il faut l’examiner dans le cadre complexe de communication où il se déploie, le dispositif énonciatif. En effet, l'analyse rhétorique du texte de fiction est nécessairement tributaire de la narratologie. Elle doit tenir compte de la distinction entre l'auteur, le narrateur et le personnage, ainsi que des relations qui s'établissent entre ces différentes instances. Pour ce faire, elle doit démêler les voix narratives dans des textes qui travaillent souvent à les brouiller (Amossy R. [et al.], 2000, p. 50). 5 Nous pouvons donc distinguer plusieurs niveaux simultanés sur lesquels joue le récit fictionnel du roman : - A un premier niveau, les personnages communiquent entre eux et se livrent à des entreprises de persuasion plus ou moins avouées. Souvent, ils se répartissent autour d’un thème en fonction de leur conviction et chacun d’eux tente de faire adhérer les autres à sa thèse. Dans ce cas là, il s’agit d’examiner l’ethos des personnages et d’étudier son rôle dans le processus d’argumentation. - A un second niveau, le narrateur qui met en scène le discours des personnages s'adresse à un narrataire, figuré en creux. Il lui transmet sa propre vision des choses. L’interaction entre les personnages fictionnels est ainsi encadrée par une interaction qui ne se situe pas sur le même plan et ne comporte pas les mêmes enjeux. - À un troisième niveau, l'auteur, Michel Rio, dont le nom apparaît sur la couverture selon les règles de l’institution littéraire, transmet un texte à son lecteur supposé. On notera à ce propos que chaque plan diffère dans ses références temporelles : la fiction dans Alizés se déroule en 1977 ; la narration en creux dans le roman est sans date ; Alizés signé par Michel Rio est publié en 1984. Une étude de l’ethos des personnages romanesques ainsi que de celui du narrateur s’avère donc indispensable pour voir à quel point l’argumentation de l’auteur s’articule sur ce double ethos. 2. 1. L’ethos du personnage romanesque Dans son ouvrage L’effet-personnage dans le roman, Vincent Jouve insiste sur l’effet de vie du personnage romanesque : L’être romanesque pour peu qu’on oublie sa réalité textuelle, se donne à lire comme un autre vivant susceptible de maints investissements. (…) La réception du personnage comme personne (…) est une donnée incontournable de la lecture romanesque. C’est le mouvement naturel du lecteur que de se laisser prendre au piège de l’illusion référentielle. (…) L’effet-personne est un des fondements de la lecture romanesque. (Jouve V., 1992, pp. 108- 109) Cette illusion de vie du personnage romanesque implique que le lecteur construise une image de lui, image qui peut augmenter ou saper l’autorité énonciative du personnage. Se basant sur les critères qu’Aristote a fixés pour évaluer le personnage dramatique, Halsall affirme que « la représentation des « personnages en action » combinée avec celle de leurs paroles, et donc de leur « pensée », les dote d’une autorité énonciative. » (Halsall A., 1988, pp. 246-247) Mais le personnage n’acquiert cette autorité énonciative que lorsqu’il fait des « choix qualifiés » (Aristote, 1980, chap. 6, 1450b 8). Halsall explique ainsi la notion d’autorité du personnage selon l’optique d’Aristote: « D’abord, il s’agit pour le poète dramatique ou épique de créer des « caractères » (personnages) ; ensuite les discours de ces caractères auront de l’autorité (êthos), s’ils savent faire des choix 6 qualifiés » (Halsall A., 1988, p. 247) . Autrement dit, « n’ont de l’autorité que les personnages qui agissent « moralement » » (Ibid, p. 249). Nous pouvons en conclure que l’autorité du personnage dépend de ses actes, de ses paroles et de ses pensées. Cette autorité une fois instaurée, le lecteur accepte mieux les jugements et les opinions du personnage, ce qui permet à l’auteur de persuader le lecteur des thèses avancées par la bouche de ce personnage. 2.2. L’ethos du narrateur et le contrat fiduciaire L’étude de l’ethos du narrateur, élaborée par Albert Halsall, repose sur un rapprochement entre la conception aristotélicienne de la crédibilité de l’orateur et les notions sémiotiques de contrat fiduciaire (Greimas A. J., (1983, p. 122), selon Greimas, et de contrat de lecture. Si Aristote considère la crédibilité de l’orateur comme un facteur important dans le processus de persuasion, Greimas insiste sur la relation de confiance que l’énonciateur doit s’assurer s’il espère convaincre l’énonciataire, relation basée sur l’autorité de celui-là. Il ajoute plus loin : Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que toute communication humaine, toute tractation, même si elle n'est pas verbale, repose sur un minimum de confiance mutuelle, qu'elle engage les protagonistes dans ce que nous avons appelé le contrat fiduciaire. Qu’il s'agisse d'un je pense sûr de lui ou d'un je sais hésitant, qu’ils soient proférés à haute voix ou seulement implicites, l’enclenchement qu’ils provoquent peut être dit proposition de contrat. Les deux sens de proposition – énoncé (qui engage 1’énonciateur) et suggestion, invitation (à faire un bout de chemin ensemble) - ne sont pas inconciliables : alors que le premier engage surtout l'énonciateur, le second s'adresse à l'énonciataire, les deux définitions mettant en évidence la relation fiduciaire qui « personnalise » la communication bi-polaire. (Greimas A. J., 1983, pp. 122-123) Grâce à la notion du contrat fiduciaire, Greimas a pu expliquer quelques-uns des présupposés impliqués par ce qu’on appelle en littérature le contrat de lecture4 qui est basé sur une relation de confiance entre l’auteur et le lecteur. En effet, si le lecteur accepte de s’en remettre à l’univers référentiel du roman, c’est parce qu’il a confiance en une figure, celle du narrateur. Autrement dit, « s’il croit à ce qui se passe dans le roman, c’est parce qu’il croit en une instance d’autorité » (Jouve V., (1992, p. 202) , celle du narrateur. Susan Suleiman explique ainsi la soumission du lecteur à l’autorité du narrateur : Dans la mesure où le narrateur se pose comme source de 1’histoire qu’il raconte, il fait figure non seulement d’«auteur » mais aussi d’autorité. Puisque c'est sa voix qui nous informe des actions des personnages et des circonstances où celles-ci ont lieu, et puisque nous devons considérer- en vertu du pacte formel qui, (…) lie le destinateur de l'histoire au destinataire - que ce que cette voix raconte est « vrai », il en résulte un effet de glissement qui fait que nous acceptons comme « vrai » non seulement ce que le narrateur nous dit des actions et des circonstances de l’univers diégétique, mais aussi tout ce qu'il énonce comme jugement ou comme interprétation. Le narrateur devient ainsi non seulement source de l'histoire mais aussi interprète ultime du sens de celle-ci. (Suleiman S., 1983, p. 90.) 7 Pourtant, la soumission du lecteur à l’autorité du narrateur peut à tout moment s’ébranler « si le système des valeurs du lecteur est dans une relation conflictuelle trop forte avec celui du narrateur. » (Ibid, pp. 90 – 91) Dans ce cas, le contrat de lecture est considéré comme rompu : le lecteur refuse les jugements du narrateur et perçoit l’œuvre romanesque comme une tentative trop évidente de manipulation. Ainsi, renforcer l’autorité du narrateur s’avère-t-il absolument indispensable dans le processus de persuasion du lecteur. Et c’est ce qui nous mène à nous demander : A quels procédés Michel Rio a-t-il eu recours pour que son narrateur parvienne à imposer au lecteur virtuel l’autorité de son discours narratif ? Ainsi, une étude du statut du narrateur d’Alizés et des facteurs qui ont contribué à accroître son autorité, s’impose-t-elle. Le statut du narrateur figure comme l’un des facteurs accentuant son autorité. En choisissant que le narrateur d’Alizés soit homodiégétique (c’est-à-dire présent comme personnage dans l’histoire qu'il raconte ), Michel Rio leur a accordé une double autorité : celle du narrateur et celle du personnage. Selon Halsall, le fait de confier l’énonciation à un narrateur homodiégétique, parlant de lui-même et des autres constitue : une stratégie globale qui peut être employée pour conférer à son récit une autorité qu’autrement il ne saurait acquérir. Ce procédé bien connu forme un des paramètres définissant, par exemple, l’horizon d’attente de maints lecteurs du récit à la première personne. En fait, la convention est tellement connue qu’on la trouve parodiée dans un récit souvent reconnu comme paradigmatique de l’emploi « convaincant » qu’il en fait. (Halsall A., 1988, p. 241) En effet, le narrateur homodiégétique jouit d’un double rôle lui permettant de manifester sa capacité de faire des choix qualifiés, et par conséquent, de faire accroître son autorité aux yeux du lecteur virtuel : D’abord, il joue un rôle, souvent central, dans la diégèse et le lecteur appliquera (ou non) à ses actions les normes idéologiques préconisées par le récit pragmatique en question. Ensuite, grâce à l’accès direct au lecteur que lui vaut son rôle de narrateur, il pourra employer les figures du logos pour se justifier en expliquant les motivations de ses actes et dires. (Ibid., p. 249) C’est là qu’apparaît, d’après Halsall, l’importance des notions narratologiques de voix et de focalisation qui permettent de peser soit les décisions idéologiques faites par les personnages, soit leurs jugements. En fait, la question de la voix dans le roman concerne l’étude de l’identité du narrateur et de son statut. Quant à la focalisation, elle constitue le second grand mode de la représentation narrative, elle concerne le problème des points de vue. L’étude de la focalisation vise à répondre à la question “qui perçoit?” Selon la définition classique, la focalisation est la restriction de champ ou plutôt la sélection de l’information narrative que s’impose un récit en présentant l’histoire à partir d’un point de vue particulier. 8 Ayant présenté théoriquement les éléments contribuant à l’élaboration de l’ethos du personnage et du narrateur, nous procéderons à une application approfondie portant sur l’ethos des protagonistes d’Alizés tel qu’il apparaît dans la scène d’énonciation de son incipit. 3. L’ethos des protagonistes dans l’incipit d’Alizés Nous nous baserons dans notre étude sur les travaux de Dominique Maingueneau dans le domaine de l’analyse du discours, l’approche rhétorique abordée par Halsall, les travaux narratologiques contemporaines, ainsi que sur les études sémiotiques de Philippe Hamon portant sur le personnage romanesque. 3. 1. L’ethos des protagonistes du point de vue de l’analyse du discours L’ethos chez Maingueneau se développe en relation avec la notion de scène d’énonciation. En effet, pour se conférer un certain statut susceptible de légitimer son dire, l’énonciateur doit s’inscrire dans une scène d’énonciation. Celle-ci s’analyse en trois scènes : la scène englobante, la scène générique et la scénographie. La scène englobante correspond au type de discours, au statut pragmatique du texte : religieux, administratif, publicitaire, littéraire, etc. Dans le cas d’Alizés, son appartenance à la scène littéraire est massivement marquée par les indices paratextuels : (mention « roman », et la quatrième de couverture). Mais la scène englobante ne suffit pas à spécifier les activités verbales, puisque l’on n’a pas affaire à du littéraire non spécifié. En fait, ce n’est pas directement à la scène englobante littéraire en tant que telle qu’est confronté le lecteur, mais au rituel discursif imposé par tel ou tel genre : il lit un roman, une tragédie ou un poème lyrique, et non de la pure littérature : « Une œuvre est en effet énoncée à travers un genre de discours déterminé, qui lui-même, à un niveau supérieur, participe de la scène englobante. » (Maingueneau D., 2004, p. 191) Pour Alizés ¸ il s’agit d’un roman : c’est ce que nous apprenons grâce aux indications paratextuelles qui nous informent en outre que le roman est encyclopédique et philosophique. En effet, comme tous les romans de Michel Rio, Alizés contient en puissance un noyau spéculatif qui peut s’offrir à un commentaire philosophique. Il illustre un point de vue sur l’homme, voire une interprétation du monde. Il fait droit à un ensemble de méditations à caractère ouvertement philosophique qui développent, de manière suivie et approfondie, des thèmes majeurs fondés sur des oppositions binaires comme : la nature vs la culture, la science vs l’art, etc. Les spéculations de Michel Rio dans Alizés ne valent pas moins les productions spéculatives des philosophes professionnels. Comme les conditions d’énonciation attachées à chaque genre littéraire correspondent à autant d’attentes du public et d’anticipations possibles de ces attentes par l’auteur, le lecteur d’Alizés s’attend à retrouver les conditions d’énonciation attachées au roman philosophique et encyclopédique : « Ces conditions se formulent aisément en termes de circonstances d’énonciation 9 légitimes : quels sont les participants, le lieu et le moment requis pour l’effectuer ? Par quels circuits passe-t-il ? Quelles normes président à sa consommation ? etc. » (Maingueneau D., 1993, p. 122). C’est ce que Maingueneau appelle la scénographie. En fait, c’est dans la scénographie que se valident l’ethos de l’énonciateur ainsi que l’espace (la topographie) et le temps (la chronologie) à partir desquels se développe l’énonciation. Etudions donc l’ethos du héros d’Alizés tel qu’il se présente dans l’incipit. Nous avons délimité l’incipit d’Alizés aux premiers passages du roman où le narrateur raconte au lecteur le début de son histoire avec l’encyclopédie qu’il a héritée de son grand-oncle maternel. L’incipit se termine dès que commence le dialogue entre le héros et le notaire5. Nous avons donc suivi le critère « du passage du plan narratif au plan discursif » qu’Andrea Del Lungo a proposé (Del Lungo A., 2003, p. 52). Dans l’incipit d’Alizés, c’est toujours la voix d’un narrateur homodiégétique qui domine et organise le texte. Alizés débute par le discours du narrateur qui se construit l’ethos du conteur. Celui-ci raconte à son lecteur un épisode de sa vie en tant que personnage-acteur : Au premier abord, il peut paraître surprenant que je me sois livré quelque temps à la contrebande d'encyclopédies bilingues dans l'océan Indien. Mais je peux apporter de ce fait une explication rationnelle propre à satisfaire les esprits les plus sceptiques et les plus rassis, toujours prompts à soupçonner dans la relation des choses s'évadant un tant soit peu de leur ordinaire la pure et simple affabulation. (Rio M., 1984, p. 9) Dans cette séquence, l’ethos dit joue un rôle important dans l’élaboration de l’image du narrateur. Celui-ci dit, lui-même, que l’explication qu’il donnera de son implication dans la contrebande des encyclopédies est rationnelle ; ce qui donne au lecteur l’impression que le narrateur est sûr de son raisonnement rationnel. En même temps, il adopte la stratégie d’emporter l’adhésion du lecteur en donnant de soi une image de franchise puisqu’il avoue avoir commis un acte illégal. Cependant, en employant l’expression verbale subjective de jugement « il peut paraître surprenant », le narrateur donne au lecteur l’impression qu’en général, il représente aux yeux de son entourage l’image de l’homme honnête. Selon Kerbrat-Orecchioni, les verbes subjectifs de jugement « dénotent la façon dont un agent appréhende une réalité perceptive ou intellectuelle : cette appréhension peut être présentée comme plus ou moins assurée, ou au contraire plus ou moins contestable aux yeux même de l’agent dont on relate l’expérience » (Kerbrat-Orecchioni C., 1980, p. 104). Ces verbes servent « au locuteur à informer le destinataire des croyances d’un tiers » (Ducrot O., 1972, p. 266).. L’agent dans notre contexte est l’entourage de l’énonciateur qui s’étonnerait d’apprendre que celui-ci ait commis un acte pareil. Nous pouvons dire que le locuteur (le narrateur) veut informer implicitement son destinataire (le lecteur) de l’ethos préalable d’homme honnête qu’il renvoie aux yeux de son entourage. Dès les premières lignes, nous distinguons le cadre communicationnel du discours où l’énonciateur prend en considération le lecteur à qui sa parole s’adresse. Celui-ci 10 n’a pas besoin d’intervenir concrètement pour qu’on repère sa présence. De façon générale, on pose que : l’argumentation adressée à un interlocuteur unique ou à un lecteur doit être considérée comme faisant partie d’un dialogue, même si l’autre adopte une attitude passive et ne réplique rien […]. Même face à un auditoire totalement impassible, l’argumentateur en quête de succès anticipera les contre-arguments possibles et tentera de lever les objections présumées. (Van Eemeren F., Grootendorst R [et al.]., 1996, p. 100) C’est ce que le narrateur a fait. Après son aveu, il se justifie en tenant compte de ce à quoi pourrait penser son auditoire qui n’est pas homogène, mais plutôt composite. Il prépare donc sa contre-argumentation qui, selon lui, pourra convaincre aussi bien les lecteurs sceptiques que les rassis, tout en respectant leur mentalité. Dans d’autres séquences de l’incipit, l’image du héros se construit par l’intermédiaire de l’ethos dit (Maingueneau D., 1999, p. 91). Dans l’ethos dit, l’énonciateur donne des informations sur sa propre personne dans le contenu de son discours. Citons à titre d’exemple, la séquence où le narrateur nous a donné des informations sur les études qu’il a faites et par conséquent sur son statut : Je retournai à des études convenant mieux à mes goûts et à ma croyance en la gratuité ultime de la vie et du savoir, et me plongeai avec délices dans des travaux de littérature, de linguistique et de sémantique, avec quelques incursions furtives, mais régulières, dans les disciplines de l'histoire, de la physique et de l'astronomie. (Rio M., 1984, p. 20) Le narrateur projette l’ethos d’un jeune homme de culture immense et multidisciplinaire. Michel Rio donne à son narrateur cet ethos d’homme cultivé pour lui donner plus d’autorité et augmenter sa crédibilité. Par ailleurs, les actes du personnage permettent de construire une image de sa personne, comme l’assure Aristote : « ils (les personnages dramatiques) n’agissent pas pour représenter des caractères, mais c’est au travers de leurs actions que se dessinent leurs caractères » (Aristote, 1980, p. chapitre 6, 50 a (18- 20), p. 55). Perelman, à son tour, confirme ainsi cette opinion : « un acte est, plutôt qu’un indice, un élément permettant de construire et de reconstruire notre image de la personne, de classer celle-ci dans des catégories auxquelles s’appliquent certaines qualifications » (Perelman C., Olberchts-Tyteca L., 1992, p. 400). En racontant comment sa défense des droits des mineurs qui travaillaient chez son grand-oncle lui a valu la disgrâce de celui-ci et l’a poussé à le déshériter, le héros d’Alizés donne l’image d’un homme honnête et juste, l’allié du prolétariat qui défend les valeurs républicaines même aux dépens de ses propres intérêts. 3. 2. L’ethos des protagonistes du point de vue rhétorique 11 Du point de vue rhétorique, le narrateur manifeste les trois qualités essentielles qui, selon Aristote, assurent à l’orateur l’ethos de crédibilité : la vertu (arété) qui se traduit par sa franchise et son honnêteté ; la bienveillance ou la sympathie (eunoia) qu’il a pu acquérir grâce à son respect de la mentalité du lecteur ; et enfin, l’ethos du savant et de l’intellectuel cultivé et sage, que Michel Rio a procuré à son héros et qui lui a assuré la (phronésis), c’est-à-dire le bon sens ou la sagesse. Au fur et à mesure que nous avançons dans notre analyse, ces qualités se confirmeront. Selon Albert Halsall, si nous comparons le rôle de l’exorde dans le discours oratoire et l’incipit dans le récit narratif, nous trouvons qu’ils jouent, les deux, le même rôle dans la préparation de l’auditoire ou du lecteur. Pour les anciens rhéteurs, l’exorde est une des six parties du discours définies dans les traités rhétoriques (disposition rhétorique) ; il correspond au début d’un discours et a pour fonction de disposer et de préparer l’esprit de l’auditoire à écouter l’énonciateur. Dans l’exorde, l’orateur tente de se garantir la confiance du public grâce aux benevolem, à l’attentum et au docilem, c’est-à-dire respectivement grâce à l’effort fait par l’énonciateur pour mettre le public de son côté, pour attirer son attention sur ses mérites et pour lui inspirer assez de confiance. De même, l’incipit contribue à l’instauration de l’autorité de l’énonciateur : Pour le lecteur, le commencement est un piège : (…) l’incipit demande inéluctablement l’adhésion du lecteur à la parole du texte, ainsi qu’une implication émotive dans l’univers romanesque. Voilà les ressorts essentiels de ce piège de la fiction parfaitement volontaire et explicite, étant réglé par un contrat de lecture ; piège qui se fonde sur l’autorité de la parole d’un narrateur, sur son pouvoir de nous faire croire à sa vérité et de nous emporter ailleurs, ou plutôt de nous attirer. (Del Lungo A., 2003, p. 13) A vrai dire, nous constatons que l’incipit d’Alizés s’apparente parfaitement à l’exorde rhétorique. En effet, le narrateur a réussi à gagner la confiance du lecteur grâce à l’arété. De même, la forme de l’aveu a attiré l’attention du lecteur et lui a donné envie de suivre la lecture pour savoir les circonstances qui ont poussé le narrateur à s’impliquer dans la contrebande des encyclopédies. C’est l’attentum qu’Aristote préconise pour disposer l’esprit de l’auditoire à écouter l’orateur. 3. 3. L’ethos des protagonistes du point de vue narratologique Nous pouvons également tirer plus d’informations sur l’ethos du héros grâce à la focalisation, d’autant plus que le monde romanesque, dans Alizés, est perçu selon la perspective narrative du personnage-acteur. En effet, l’image du sujet-percepteur s’élabore par l’intermédiaire de la manière dont il perçoit le monde et sa façon de juger les actes des autres. En effet, selon Todorov, une perception nous informe aussi bien sur ce qui est perçu que sur celui qui perçoit (…). Pour ne donner qu’un exemple: dans la Recherche du temps perdu, nous tirons la plupart de nos informations sur Marcel non de ses actes mais de la manière dont il perçoit et juge ceux des autres. (Ducrot O., Todorov T [et al.], 1968, pp. 58-59.). 12 Bien que nous ne soyons pas du tout d’accord sur le fait que les actes du personnage ne contribuent en rien dans l’élaboration de son ethos6, nous croyons que le point de vue du sujet-percepteur donne au lecteur une idée sur son propre système de valeurs et par conséquent sur son ethos. C'est que « le regard porté sur l’objet, écrit Michel Patillon, retire souvent de la personnalité du sujet témoin une qualité singulière” (Patillon M., 1986, p.60). Nous procéderons donc à une étude du système axiologique du narrateur d’Alizés (sa vision du monde) en présentant son évaluation d’un « objet sémiotique-symbolique » (Jouve V., 1992, p. 103), à savoir l’encyclopédie de son grand-oncle. 3. 4. L’ethos des protagonistes du point de vue sémiotique Pour Philippe Hamon, l’un des moyens de déterminer le système axiologique d’un personnage, c’est de mettre en scène : un objet sémiotique : texte, livre, œuvre d’art, objet symbolique ou sémantique figuratif quelconque, où s’entrecroisent la plupart ou la totalité des quatre plans de médiations (…) : le linguistique (le livre est un exemplaire correct ou incorrect de langage), le technologique (le livre est bien ou mal relié, imprimé, écrit), l’éthique (les sujets et thèmes du livre peuvent être convenables ou inconvenants) et l’esthétique (le livre est aussi œuvre, objet stylistique et rhétorique), comme dans l’énoncé performatif, y sont à la fois convoqués et confondus. (Hamon P., 1997, p. 34). L’évaluation de cet objet sémiotique mis en relief, valorise en retour le sujetpercepteur, et tend donc « à le mettre lui-même en relief en lui faisant endosser rétroactivement un certain nombre de compétences et de qualifications » (Ibid, p. 111) : sens du beau, émotivité, compétence esthétique, etc. C’est ce que Philippe Hamon appelle le savoir-jouir du personnage, l’un des quatre savoirs qui, selon lui, permettent l’évaluation de la compétence normative du personnage. Cette compétence normative s’exprime par les moyens d’expression de la subjectivité et des modalisateurs. La description de l’encyclopédie est intégrée au texte par le biais d’un récit rétrospectif d’un épisode important dans la vie du héros, à savoir son implication dans la contrebande de cette encyclopédie bilingue qu’il a héritée de son grandoncle. Après avoir montré l’importance de cette encyclopédie pour celui-ci, le héros l’a décrite d’une manière qui permet de repérer son propre système de valeur. D’abord, du point de vue linguistique (le savoir-dire), l’encyclopédie est écrite en français et en anglais, langues qui ont aux yeux et aux oreilles de son grand-oncle « quelque droit à prétendre exprimer la pensée et l’ingéniosité humaines ». (Rio M., 1984, p. 9) Le narrateur approuve plus loin le choix de celui-là et exprime ainsi implicitement son propre point de vue : « Il se tourna vers des langues à la fois familières et assez générales pour assurer la formulation et la transmission de la totalité du savoir ». (Rio M., 1984, p. 10) Nous remarquons que le narrateur prend à son compte cette dernière évaluation des langues française et anglaise, qu’il exprime sous forme de modalité assertive ; selon Dominique Ducard, « dans le cas 13 de l’assertion, il y a centrage sur le sujet énonciateur qui prend en charge la validité de ce qui est dit. » (Ducard D., 2004), p. 53) Mais, ce qui s’impose avec le plus d’évidence dans cette encyclopédie, c’est surtout le savoir-faire de l’éditeur, le grand-oncle du héros. Si nous examinons la description générale de l’encyclopédie, nous nous rendrons compte que le narrateur a pu nous donner l’impression qu’il s’agit d’un vrai chef-d’œuvre qui a coûté à son riche éditeur son immense fortune. En revanche, le narrateur a cité ce qu’il considère comme des défauts dans la méthode et les critères suivis par son grandoncle. D’abord, le fait de suivre une méthode ayant pour but l’exactitude scientifique et la vérité philosophique est jugé positivement par le narrateur. Par contre, il juge négativement son grand-oncle qu’il trouve malhonnête dans les affaires commerciales, ce qui se traduit par l’emploi de l’adjectif subjectif évaluatif dévalorisant « tortueux » pour qualifier l’esprit de celui-là : Il aspirait, croyait à l'exactitude scientifique. Mais il doutait. Pour lui le but ultime était la vérité philosophique, chose surprenante dans un esprit aussi tortueux en affaires et caricatural dans son ethnocentrisme. Il avait donc eu une idée assez perverse. (Rio M., 1984, p. 10). L’exactitude scientifique a poussé l’éditeur à faire une encyclopédie bilingue où « le texte anglais n’était pas la traduction du français. Ce n’était pas non plus l’inverse » (Rio M., 1984, p. 10). Il s’agit d’une encyclopédie comparée où les pages gauches sont divisées en deux colonnes occupées respectivement par les articles en anglais et les articles en français, correspondant aux mêmes entrées, sont écrits dans la deuxième. En fait, voulant apprécier l’influence des cultures sur le savoir transmis dans l’encyclopédie, l’éditeur a eu cette idée que le narrateur qualifie par l’adjectif axiologique dévalorisant « perverse ». Celui-là juge donc négativement cette méthode pour deux raisons. La première réside en la relativité des disciplines qui a créé d’importantes contradictions entre les articles en français et leurs similaires en anglais, surtout dans le domaine des sciences humaines : Le premier était qu’on pouvait prévoir avec certitude, avant le déroulement même de l’expérience, que le taux de contradictions entre les deux rédactions augmenterait en raison inverse de l’exactitude scientifique des disciplines, et donc en raison directe de ce qu’on pourrait appeler leur coefficient d’humanité, ou si l'on préfère leur coefficient émotionnel. Il était aisé d'imaginer a priori la plus tonitruante cacophonie dans les domaines de la critique et de l’histoire de l’art ou de la littérature, un nombre appréciable de fausses notes dans ce qu’il est convenu d’appeler « sciences humaines », et une relative harmonie dans les disciplines régies par la pure logique abstraite ou soumises à la validation expérimentale. (Rio M., 1984, p. 11) Nous pouvons dégager de cette séquence des éléments qui permettent de préciser le système de valeur du narrateur. Nous remarquons, par exemple, qu’il n’apprécie pas beaucoup les sciences humaines. C'est ce que dénote le ton ironique qu'il adopte en parlant de « ce qu’il est convenu d’appeler « sciences humaines » », nous pouvons 14 conclure qu’il ne prend pas en charge cette classification scientifique des sciences humaines. En effet, la mise entre guillemets des « sciences humaines » exprime la réserve du locuteur et accentue sa prise de distance vis-à-vis de l’énoncé. Selon J. Authier-Revuz, les mots guillemettés sont des « paroles tenues à distance» (Authier J. 1981, pp. 127- 128). Les guillemets signalent que le locuteur se distancie de la parole énoncée; il ne prend pas en charge l'énoncé. L’énoncé ironique « dans ce qu’il est convenu d’appeler « sciences humaines » » fait entendre une voix autre que celle du locuteur L, assimilée au narrateur, la voix d’un énonciateur E (celui de l’opinion commune ou la doxa) qui exprime un point de vue insoutenable d’après le locuteur L. Le même procédé se trouve appliqué dans son roman Faux pas où l'auteur critique l'inexactitude scientifique des sciences humaines. En notant la place qu’occupent les livres de sciences expérimentales, le narrateur conclut qu’il existe une relation entre le coefficient d’humanité et l’ampleur relative du discours : Il y a plus de livres de biologie que de physique, plus de livres d’histoire que de biologie, et la littérature tient de loin la plus grande place ; ce qui laisse à penser que plus la discipline est vaste, plus elle est exacte, et moins elle est exacte, plus elle est bavarde. (Rio M., 1993, pp. 18-19). Cette critique des sciences humaines dans deux des romans de Rio nous fait sentir qu’il s’agit d’une position personnelle de la part de l'auteur ; c'est ce qu'appuie l'énoncé suivant relevé de l’un de ses entretiens : Ce qui représente pour moi une source d’inspiration et de réflexion, c’est bien davantage les sciences exactes ou expérimentales que les sciences humaines, à l’exception de l’Histoire, à laquelle on ne peut échapper (Rio M, 1992, p. 68). La seconde raison du refus du narrateur pour la méthode suivie par son grandoncle est basée sur le fait que les différences entre les productions des rédacteurs des mêmes articles ne sont pas toujours dues à l’influence de leurs cultures (comme il croyait), mais à la différence de leurs caractères, c’est-à-dire la prééminence du privé sur le social : Ensuite, on aurait été en droit de suspecter une ambiguïté permanente, dans les particularités des rédacteurs, entre ce qui leur serait soufflé par leur histoire, leurs manies et leur tempérament individuels, et ce qui tiendrait à leur appartenance géographique, linguistique et culturelle. Autrement dit, n’était-il pas convenable d'imputer les divergences entre Lefèvre et Lawrence, sans sous-estimer l'importance du milieu et des coutumes, moins au caractère français de l'un et anglo-saxon de l'autre qu'au simple fait que l'un se trouvait être Lefèvre, et l'autre Laurence ? (Rio M., 1984, pp.11 - 12) Malgré ces critiques faites à la méthode suivie par son grand-oncle, le narrateur ne nie pas la validité de l’expérience en général : Cette relativité des disciplines et cette prééminence possible du privé sur le social (…) ne disqualifiaient pas totalement la validité de l'expérience qui gardait par endroits un certain pouvoir éclairant, parfois à la limite de la cocasserie. (Rio M., 1984, p. 12) 15 Grâce à la modalité assertive, le narrateur prend à son compte cette dernière évaluation positive de l’encyclopédie. Du point de vue esthétique, le narrateur évalue toujours les côtés positifs aussi bien que les côtés négatifs de l’encyclopédie. Il apprécie le fait que ses vingt volumes soient « luxueusement édités » (Alizés, p. 12) ; l’emploi de l’adverbe modalisateur intrinsèquement subjectif « luxueusement » attribue à l’édition de l’encyclopédie une valeur évaluative positive. Cependant le narrateur a critiqué la présence « d’un très grand nombre de blancs dans les deux colonnes » (française et anglaise) due au fait que « la taille des articles suivant la même entrée dans les deux langues (était) sensiblement différente » (Alizés, p. 13) Quant aux illustrations de l’encyclopédie, elles transforment celle-ci en une collection incomparable des chefs-d’œuvre des plus grands artistes mondiaux : James Kodak, Henri Cartier Bresson, Salvador Dali, etc. En fait, le grand-oncle du narrateur a éliminé de l’encyclopédie « toute photographie au profit de la gravure, du dessin et de la peinture. (…) Le spectacle du monde, qu’il s’agit d’hommes ou de choses, de nature ou de manufacture, de technique ou d’imaginaire passait par la main de l’artiste ». (Alizés, pp. 13- 14) Pour l’éthique de l’encyclopédie les thèmes qu’elle aborde et le degré de sa fiabilité - le narrateur a tenu à signaler que « les articles scientifiques avaient été rédigés par les plus grands spécialistes » (Alizés, p. 17) ; on compte même des prix Nobel, ce qui montre sa grande valeur et son exactitude scientifique. Quant aux articles sur la littérature, il les a confiés à des écrivains, et non pas à des érudits de l’histoire littéraire qu’il compare à l’aberration, substantif axiologique ayant une valeur péjorative et exprimant le point de vue négatif qu’avait le grand-oncle du narrateur sur la critique littéraire. Enfin, le narrateur résume en ces mots ce qu’il pense de l’encyclopédie: Mon grand-oncle leur avait demandé à tous des manuscrits autographes. Il avait fait certifier les pièces de l'illustration, même les plus infimes, qui figuraient d’ailleurs en détail dans les contrats passés avec 1es artistes, et disposait d'un fonds d'originaux inestimable, ou estimable par lui seul. C'était d'ailleurs plutôt une réunion de curiosités caractérisée par le fauxsemblant, l'humour et le paradoxe qu'un trésor artistique dont la valeur était fondé selon l'usage occidental sur la propriété intellectuelle. (Rio M., 1984, p. 18) L’emploi de substantifs axiologiques à valeur dépréciative tels que « le fauxsemblant », « le paradoxe » aussi bien que le substantif valorisant « un trésor » révèle la position du narrateur. En dépit de sa critique de l’encyclopédie, celui- ci l’apprécie bien et la considère comme un trésor, sinon il n’allait pas accepter l’héritage, ni ne négocierait avec le ministre de la culture pour la conserver dans un musée. Enfin, nous remarquons que l’analyse faite par le narrateur de l’encyclopédie reflète sa compétence en l’analyse scientifique et son acuité intellectuelle, ce qui renforce son ethos de sagesse et de bon sens (phronésis) qu’Aristote préconise. 16 Au niveau linguistique, il est indéniable que le code langagier du narrateur a son impact sur son ethos. D’après Maingueneau, l’énonciateur doit faire légitimer sa manière de dire à travers son propre énoncé. Il ne faut donc pas séparer l’ethos et le code langagier propre à une position dans le champ littéraire : « Le code langagier n’est efficient qu’associé à l’ethos qui lui correspond. Rien d’étonnant s’il peut se voir attribuer lui aussi une corporalité et un caractère » (Maingueneau D., 1993, p. 144). Ainsi, en examinant le style du personnage-narrateur ou du personnage-acteur, nous trouvons qu’ils ne s’expriment « que par les mots les plus nobles (et) les pensées les plus recommandablement philosophiques », comme le souligne Christian Metz (Metz C., 1995, p. 187). Ils s’expriment en un langage et une langue soignés. Nous remarquons leur recours récurrent aux phrases longues et complexes qui peuvent parfois occuper huit lignes ou plus7, ce qui s’explique par le souci d’élégance et l’abondance des raisonnements. Le code langagier est ici représenté à travers la corporalité et le caractère d’un savant et d’un intellectuel, c’est-à-dire d’une personne qui incorpore les qualités attachées au stéréotype des encyclopédistes et des philosophes du Siècle des Lumières. Ceux-ci sont censés raisonner avec éloquence et avec en plus une sorte « d’acuité intellectuelle » (Metz C., 1995, p. 197). Ils parlent un français raffiné et élégant que l’œuvre de Michel Rio tout à la fois défend et mobilise dans son énonciation. Persuader du bien-fondé de cette langue honnête, c’est d’un mouvement légitimer l’énonciateur, assigner aux lecteurs une certaine police de la voix, du corps, et les rassembler imaginairement dans le partage de l’ethos lié à ce code langagier. Dans cette perspective, on peut mieux comprendre l’efficacité du discours de l’œuvre et son aptitude à susciter l’adhésion du lecteur. Conclusion Dans notre article, nous avons voulu proposer un certain nombre d’instruments permettant de lire l’ethos narratif comme un moyen de persuasion. Notre étude nous a conduite à distinguer que les quatre approches sur lesquelles nous avons fondé notre travail (l’analyse du discours, la rhétorique, la sémiotique et la narratologie) peuvent interagir pour permettre une analyse plus claire de l’ethos narratif dans le cadre spécifique du récit. Ces quatre approches se recoupent sur plusieurs points. Par exemple, au niveau de l’analyse du discours, l’ethos montré du personnage qui prend appui sur son choix des mots, son ton, la syntaxe des phrases, etc. représente les compétences langagières du personnage, ce qui correspond à la notion du savoirdire que Philippe Hamon considère comme l’un des critères de l’évaluation du personnage. De même, en examinant le code langagier des protagonistes des romans, nous avons remarqué que leur utilisation des mots nobles et leur recours récurrent aux phrases longues et complexes, qui traduit l’abondance des raisonnements et la pensée philosophique, ont permis de leur garantir la phrónésis (la sagesse et le bon sens), l’une des trois qualités rhétoriques qui assurent à l’orateur l’ethos de crédibilité. Enfin, les notions narratologiques de voix et de focalisation nous ont permis de peser soit des décisions idéologiques faites par les héros, soit leurs 17 jugements. Ainsi, avons-nous pu conclure que les quatre approches peuvent se compléter et aider le chercheur dans son analyse de l’ethos narratif. 18 Bibliographie : Amossy R. [et al.], (1999) : Images de soi dans le discours : la construction de l'ethos, Paris, Delachaux et niestlé. Amossy R. [et al.], (2000) : De l’argumentation à la fiction. Passages, Grenoble, UFR de lettres classiques et modernes Université Stendhal Grenoble 3, Collection : Recherches et travaux. Amossy R., (2000) : L'argumentation dans le discours : discours politique, littérature d'idées, fiction, Paris, Nathan, Her. Aristote, (1980) : La poétique, (texte, traduction et notes de lecture par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot), Paris, Éditions du Seuil. Aristote, (2007) : Rhétorique (présentation et traduction de Pierre CHIRON), Paris, Flammarion. Authier J. (1981) : « Paroles tenues à distance », in Matérialités discursives/ Ed. par Bernard Conein & alii. Lille, Presses Universitaires de Lille. 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Erlbaum associates. 20 1 Notes L’ethos est l’image de soi que l’orateur construit dans son discours pour contribuer à l’efficacité de son dire et convaincre son auditoire. 2 The ethos is the image that the speaker built in his speech to contribute to the effectiveness of his speech and to convince his audience. 3 Cet article a fait l’objet d’une partie d’une thèse de doctorat soutenue en 2008 à l’Université d’Ain Shams en cotutelle avec l’Université de Paris Est. La thèse est intitulée : « Etude de l’argumentation dans Alizés et Les Jungles pensives de Michel Rio ». On nomme contrat de lecture d’une situation textuelle l’ensemble des conventions et des contraintes qui régissent et garantissent son développement. Le contrat de lecture se présente comme un ensemble de trois types d’éléments: des modalités de lecture, une portée et un protocole de lecture. Ces trois éléments correspondent aux différents mécanismes mis en jeu simultanément dans toute situation textuelle. Les modalités de lecture représentent, par exemple, les conditions minimales de la situation textuelle, à savoir une certaine familiarité avec le langage ou une disposition à utiliser le langage et à l’interpréter. La portée du contrat rend compte, pour sa part, du déroulement même de la situation textuelle et des éléments qui y participent; c’est l’élément central du contrat de lecture. Le protocole de lecture correspond finalement à la façon dont le texte se présente pour être lu et désigne l’ensemble des injonctions qui guident le lecteur dans sa saisie du texte. La création d’une relation de confiance en l’instance productrice du texte vient en tête de ces injonctions. 5 Voir infra l’annexe correspondant à un extrait d’Alizés, pp. 9-21. 6 Car, comme nous l’avons montré, ceci contredit les études faites dans l’ancienne et la nouvelle rhétorique sur le rôle important que jouent les actes de l’orateur dans la construction de son ethos. 7 Voir à titre d'exemple la deuxième phrase de l’incipit d’Alizés. 4