Extrait - Asphalte

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Extrait - Asphalte
Chapitre 1
Joyeux Noël,
madame la Moustachue
C’est un beau matin froid de Noël. À travers tout le petit village niché au sud de la frontière irlandaise, il flotte dans l’air
un sentiment d’attente crispée mais agréable. Les petits pioupious, comme s’ils étaient conscients que l’humeur festive et
la tolérance au laisser-aller vont de pair avec cette saison si
appréciée, ont déjà commencé leur invasion soigneusement
coordonnée, leurs becs diligents semblables à des pointes de
flèches picorant les couvercles dorés et gelés des bouteilles de
lait du matin. Même à une heure aussi matinale, on trouve
un ou deux enfants occupés à jouer – brandissant fièrement
des pistolets en liège et arborant des costumes d’infirmières en parades aguicheuses. À certains endroits, la neige a
commencé à fondre, mais ce décor ferait encore le bonheur
de n’importe quelle carte de vœux. Une porte se referme
22 > Breakfast on Pluto
en silence et la première des fidèles avance d’un pas décidé
dans les rues, son missel bien serré contre elle et son bonnet tricoté enfoncé jusqu’aux oreilles. Par une trouée dans les
nuages se fait entendre le carillon d’une cloche d’église. Le
pasteur bien-aimé de cette paroisse, le père Bernard McIvor,
est certainement déjà occupé dans la sacristie. Il revêt l’habit
sacerdotal qui, un psychiatre mal renseigné l’affirmerait par
la suite, serait partiellement responsable de l’attirance de son
fils pour les frivoles toilettes du sexe opposé.
Pour lui, de bien des façons, Noël a perdu de son sens.
À une époque, se rappelait-il, lorsqu’il était jeune vicaire, il
aurait passionnément parlé à ses fidèles de festivités tout
droit sorties des Noël des temps passés, et de la signification toute spéciale que la saison avait pour les chrétiens
à travers le monde. Couronnant son homélie comme on
couronne un plum-pudding d’un brin de houx, par une de
ses interprétations véritablement grandioses de « Minuit,
chrétiens » ou peut-être de « Il est né, le divin enfant », pour
lesquelles il était connu d’un bout à l’autre du pays. Ou tout
du moins il l’avait été, à une époque. Mais, malheureusement, cette période appartenait au passé. Quand on lui
demandait pourquoi il ne chantait plus à l’église le matin
de Noël, ses yeux devenaient comme vitreux et il regardait
l’inquisiteur d’un air perplexe, un peu comme si les raisons
qui se cachaient derrière cela le dépassaient complètement
lui aussi. Ce qui n’était pas le cas, bien sûr, car, comme bon
nombre de ses paroissiens le savaient même s’ils ne l’évoquaient pas en public, il y avait une explication au pourquoi
du comment : Le Changement du père Bernard remontait à
un matin bien précis des années 1950 et à aucun autre – le
matin où il avait inséré son kiki chatouilleux dans le vagin
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d’une femme aussi belle que Mitzi Gaynor, la célèbre star
de cinéma, et qui lui ressemblait tout autant. Et il avait fait
le nécessaire par la suite pour qu’elle parte à Londres afin
d’éviter un effroyable scandale. « Mon Dieu. Je me demande
bien ce qui cloche chez le père Bernard, disaient ses paroissiens. Ce n’est plus du tout le même homme. »
Cela aurait été gentil, tout de même, si à un moment ou
à un autre dans les années qui ont suivi – tout particulièrement à Noël – il s’était présenté chez les Braden avec un
petit cadeau pour son fils. Ce qu’il n’a pas fait, bien sûr, et
les fêtes de fin d’année dans cette demeure consistaient
donc en un plat de choux de Bruxelles, une dinde naine et
Dieu sait combien d’enfants à moitié humains qui la déchiquetaient en grognant comme des bêtes sauvages. Et, bien
sûr, « maman » assise là dans un coin, occupée à fumer des
cigarettes John Player et à hurler – « Arrêtez de vous battre,
putain ! » et : « Mais vous allez arrêter de lui faire sa fête,
à cette dinde ! » – pendant que le père Noël chantonnait
jovialement depuis le pôle Nord. Quoi ? À la télé ? Est-ce que
vous avez perdu la tête ? Braden la Moustachue ne pouvait
pas se payer de téléviseur ! Le seul ho-ho-ho qu’on entendait
provenait du vieux poste de radio tout abimé qui se trouvait
sur la cheminée, au-dessus de notre panoplie éblouissante
de sous-vêtements à la propreté douteuse.
Mais tout est bien qui finit bien cependant, et maintenant
qu’elle est suffisamment saoule, elle se décide à sortir le seul
pétard disponible, l’extirpant d’un geste triomphal de son sac
à main avant de beugler : « Ramenez-vous et faites-moi péter
ce putain de pétard pour qu’on en finisse avec ce putain de
Noël ! » alors que, en bonne famille heureuse que nous sommes, comme un instantané du passé, nous nous attroupons
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autour d’elle, abrutis heureux et enthousiastes comme il se
doit – Mini Tony, Hughie, Peter, Josie, Caroline et Bébé Ba
l’usine à morve, qui, pour une démonstration aussi magnifique d’harmonie domestique, reçoivent par la présente et sans
conteste le prix Patrick Braden de la famille d’Irlande la
plus fonctionnelle du siècle ! Alors félicitations, à toi,
m’man la Poilue, et à tous tes petits bâtards !
Chapitre 2
Patrick Braden, 13 ans :
les problèmes commencent
pour de bon !
Egan le Binoclard, professeur de littérature et proviseur
provisoire, est à deux doigts de perdre les pédales alors
qu’il arpente la salle de la classe 2A, au lycée Saint-Martin
de Tyreelin, il frappe par intermittence le tas de copies du
revers de sa main burinée et s’adresse à son élève à la mine
de chien battu : « Comment osez-vous ! s’exclame-t-il, perplexe, d’une voix éraillée. Comment osez-vous me rendre
une chose pareille, Braden ! Quand j’ai dit que j’aimerais
vous voir développer vos qualités littéraires, ce n’est pas –
mais alors pas du tout (son croassement atteignait les aigus
à présent) – ce à quoi je faisais allusion ! »
Ça tombait au mauvais moment : je connaissais désormais la vérité sur ma parenté cléricale (la Moustachue
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l’ayant balancée un soir de cuite), et ça commençait vraiment à m’obséder. Je n’étais pas non plus sourde aux messes
basses qui agitaient la ville quand j’étais dans les parages !
D’où la série de titres hauts en couleur que je donnais à mes
rédactions, comme par exemple : Le père Bonnard plante son
crucifix, et : Le père Bernard re(va-et-)vient !
Ce n’était bien sûr qu’une question de temps avant que
ce pauvre Binoclard soit obligé, avec tout ça, d’aller rendre
visite à m’man la Poilue. Après tout, c’était de son devoir, et
je pense que ce pauvre homme a bien failli récolter une crise
cardiaque en accomplissant sa tâche. « Vous voyez, madame
Braden… » C’était tout ce qu’on pouvait entendre alors qu’il
se tordait sur sa chaise. « Il faut bien que je prenne des
mesures… C’est une provocation directe contre notre autorité et cela porte atteinte à la réputation de…
– Papa ! » ai-je manqué de glapir.
Mais je ne l’ai pas fait – j’ai gardé pour moi ce que je pensais jusqu’au bout, et ce avec une retenue très impressionnante à vrai dire, jusqu’à ce que le Binoclard dise : « Tu ne
le referas plus, d’accord, Patrick ? Tu vas arrêter ce comportement antisocial. Tu vas essayer de t’intégrer, d’accord ? » et j’ai répondu : « Oh, non. Je n’ai pas la moindre
intention d’arrêter ça, Bibi, et encore moins d’essayer de
m’intégrer ! »
Oui, c’était impertinent de ma part de m’adresser à lui
de cette façon. De l’appeler « Bibi », je veux dire. Parce qu’il
était mon professeur et que je l’aimais bien, et j’aurais dû lui
montrer plus de respect. Une vision des choses que la Poilue
s’est empressée d’adopter, et elle m’a fiché sans prévenir
une beigne de ses doigts boudinés, en s’écriant d’une voix
aiguë : « Ne parle pas comme ça à ton proviseur ! Mais quelle
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saleté ! Depuis le premier jour, depuis le moment où je l’ai
ramassé dans la rue, monsieur Egan, une vraie saleté ! »
Bibi ne voulait pas se retrouver encore plus impliqué
qu’il l’était, ce qui se comprenait parfaitement : il s’était
déjà mis dans un tel état à propos de toute cette histoire
qu’à mon avis, tout ce qu’il voulait faire, c’était foncer
jusqu’au Tyreelin Arms pour s’enfiler quelques dizaines de
whiskies.
Chapitre 3
En flagrant délit, 19 h 03,
le 13 septembre 1968
J’étais certaine que je ne risquais rien, vous voyez, j’en
étais absolument certaine ; j’avais collé mon oreille à la
porte de la chambre pendant au moins cinq minutes et je
les avais enfin entendues brailler : « Ohé, Patrick ! Patrick –
houhou ! Tu es là-haut, le nez dans tes bouquins ? Caroline
et moi, on va à l’église ! » Puis elles ont traversé le couloir
au pas de charge et fermé la porte d’entrée derrière elles.
« Parties pour une heure au moins ! » me suis-je écriée, en
proie à une délicieuse excitation. Mais non ! À peine vingt
minutes plus tard, ces deux-là étaient de retour, elles traînaient dans la cuisine à la recherche d’un livre de prières ou
un truc du genre qu’elles avaient oublié. Ce dont je n’étais
pas au courant, évidemment, trop occupée à appliquer ici
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et là le rouge à lèvres de la Moustachue (Rose Corail de
Maybelline, vous imaginez !), à dire : « Bonjour, Patricia ! »
dans le miroir et à faire semblant de danser avec Efrem
Zimbalist Junior1 !
Que je ne connaissais pas vraiment, bien sûr, sauf que
je l’avais vu une ou deux fois dans Modern Screen2 et que
je l’avais trouvé vraiment charmant – son nom était assez
génial aussi, si je puis me permettre ! Et j’étais plus que
ravie de répondre : « Oh oui ! » lorsqu’il a grogné d’une voix
rauque : « Ça vous dirait de danser, ma douce Patricia ? »
Nous tournoyons encore et encore sur ma chanson préférée : « Son of a Preacher Man3 » – quoi d’autre, mes chéris ! – et Efrem susurre : « The only one who could ever teach
me was the… » quand, exactement à ce moment-là, la porte
s’ouvre à la volée (elles avaient dû m’entendre chantonner !)
et qui d’autre que – oui ! – Caroline apparaît et s’écrie : « Ma
robe ! Il a mis ma robe préférée ! » et elle nous fait tout un
numéro, je dois dire – Attention, Efrem ! Nous avons affaire
ici à une interprétation digne d’un Oscar ! – et voilà que
la Moustachue m’agrippe et commence à hurler et – à me
ficher des claques, vous vous rendez compte ! – en me disant
que ça y est, on a vraiment touché le fond – et là, chose
incroyable, elle s’effondre complètement en larmes !
1. Acteur américain né en 1918.
2. Magazine américain (1930-1985) sur le cinéma.
3. Littéralement, le « fils d’un pasteur ». Single initialement interprété par Dusty
Springfields en 1968 avant d’être repris deux ans plus tard par Aretha Franklin.