Enquête - CasaInvest.ma
Transcription
Enquête - CasaInvest.ma
Enquête 18 lundi 24 mars 2008 1 À Casablanca, Casanearshore n’est encore qu’un chantier. Les Marocains espèrent y attirer bientôt les grands noms de l’informatique . Alexandre Dupeyron L e Maroc peut être un atout important pour l’Europe et pour la France dans la compétition internationale qui se joue. En voulant tout garder, vous n’allez rien protéger. » Mohammed Kebbaj, wali du Grand Casablanca, a une vision radicale de la mondialisation et des délocalisations. Le pays a lancé seize travaux d’Hercule il y a un peu plus de cinq ans en créant seize comités d’investissement, un par région, et le préfet affiche son optimisme. Le plan Émergence, concocté par le cabinet McKinsey, a fixé en 2005 trois priorités au Maroc : accroître le PIB du pays de 1,6 point par an pendant dix ans ; créer 440 000 emplois et réduire le déficit commercial du pays. Il mise sur sept métiers : l’offshoring, l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, l’agroalimentaire, les produits de la mer et le textile. Une poignée de villes, les plus riches, en profitent véritablement : Casablanca, Tanger, Rabat, Marrakech, Fès. Elles se livrent à une concurrence effrénée. Concurrence renforcée début 2008 par un deuxième plan, Envol, qui ajoute à la liste des secteurs prioritaires la biotechnologie, la microélectronique et les nanotechnologies. MAGHREB Le pays cherche à attirer par tous les moyens de nouveaux investisseurs étrangers high-tech. Les seize chantiers d’Hercule du Maroc 2025, la ville comptera cinq lignes de métro. Non loin du quartier chic de la Californie, Casanearshore n’est encore qu’un chantier. Deux bâtiments gris en construction livrés avec un peu de retard. BNP Paribas et le marocain HPS sont en train d’y emménager. L’un va y installer sa filiale Med IT, spécialisée dans la maintenance informatique, l’autre ses services de paiement électronique sécurisé. Mais le premier à avoir signé, dès 2006, un contrat avec ce centre dédié à « l’externalisation des processus métiers et des traitements informatiques » est l’indien Tata Consultancy Services. Avec des coûts de revient de 70 % moins élevés qu’en Europe, Casanearshore a entièrement loué les 34 000 mètres carrés disponibles jusqu’en juin 2008 et, se félicite Anouar Atmani, directeur de la stratégie, « les 48 000 mètres carrés suivants sont réservés à plus de 80 % ». Cette plate-forme de travail internationale va devenir, assure-t-il, « le temple de l’infor- matique délocalisée. D’ici à deux ans, 30 000 personnes y travailleront. Ce sera une petite ville de province ». Une petite ville discrète cependant. Parmi les sociétés qui l’ont choisie, plusieurs refusent qu’on dévoile leur nom. Anouar Atmani ne s’en offusque pas. Il regrette simplement que l’on « confonde délocalisations et pertes d’emploi alors qu’au contraire nous en créons de nouveaux ». Demain, Rabat, Fès, Marrakech vont suivre. Hamid Ben Elafdil, directeur du centre régional d’investissement du Grand Casablanca, ne nie pas la compétition qui s’amorce. Mais il veut croire que les villes vont se spécialiser. « Les centres d’externalisation des services, l’aéronautique et les pièces détachées pour l’automobile à Casablanca, les chaînes d’assemblage de voitures à Tanger », résume-t-il. À Tanger, Renault va construire 400 000 véhicules en 2010. Mais la réalité est plus complexe. Cette métropole n’entend pas se Près de 100 millions d’euros pour les ports ■ Le Maroc va dépenser cette année 93,7 millions d’euros pour développer ses infrastructures portuaires et moderniser leur gestion. Parmi les projets les plus importants figure la construction d’un nouveau terminal pour conteneurs à Casablanca pour 57,1 millions d’euros. Il permettra de plus que doubler la capacité du port. Il est prévu également d’en améliorer l’accessibilité avec d’importants travaux routiers et la construction d’un viaduc. Coût de l’opération : 13,1 millions d’euros. La capitale économique ne sera pas la seule Alexandre Dupeyron L’indien Tata à Casablanca Casablanca, qui représente 45 % du PIB industriel du Maroc et attire 48 % des investissements, est décidée à garder à n’importe quel prix sa place de capitale économique du pays. La longue avenue en bord de mer, plantée de palmiers rachitiques, qui mène à Zenata, abrite une enfilade d’usines. Cette bourgade, qui tient son nom d’une ancienne tribu berbère, va passer de 42 000 habitants à 500 000 en 2030. Boulevard d’Anfa, dans le centre de Casablanca, les villas sont démolies, des immeubles modernes sont construits. En à en profiter. Des investissements importants sont également prévus à Jorf Lasfar, à 190 kilomètres au sud de Rabat, à Agadir, à Laâyoune et Mehdia. L’Agence nationale des ports, qui en gère 33 au Maroc, à l’exception toutefois de celui de TangerMed, prévoit en outre de dépenser, en 2009 et 2010, 10,7 millions d’euros pour rénover le bassin du port intérieur de Mohammedia, à 25 kilomètres au nord de Casablanca, et moderniser ses installations. L’an dernier, toutes villes confondues, le trafic portuaire du Maroc a augmenté de 8,8 %. contenter de l’industrie lourde. Elle est en train de créer un pôle entièrement consacré aux nanotechnologies. Tout comme Rabat et Marrakech. À Casablanca, les investisseurs étrangers regardent également ce qui se passe ailleurs. Saïd Tanta, PDG de A2S Industries, une société franco-marocaine spécialisée dans la sous-traitance électronique installée à Mohammedia, ne cache pas que Tanger l’intéresse. « Nous avons d’ores et déjà pris contact avec Renault à Paris », reconnaît-il. La ligne TGV Tanger-Marrakech promise par Paris en octobre dernier le tente aussi. Former 15 000 ingénieurs par an Pour ne pas perdre son avance, Casablanca met les bouchées doubles. Un parc aéronautique à Nouaceur, où est notamment installé Matis Aerospace, coentreprise entre Boeing et Labinal, doit créer 30 000 emplois à l’horizon 2020. Le tourisme d’affaires est également mis en valeur avec un immense projet de réaménagement de la ville comprenant marina, golfs, Palais des congrès et la construction de près de 6 000 chambres d’hôtel. En 2012, « 10 % du PIB marocain proviendra des nouvelles technologies », affirme Bachir Rachdi, président de la Fédération des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring qui compte 116 adhérents employant environ 60 000 personnes. Mais il va falloir former 15 000 ingénieurs par an ! Du coup, certains d’entre eux rentrent au pays après avoir fait leurs études à l’étranger. Le phénomène va s’accélérer. Si le salaire minimum au Maroc plafonne à 1 euro de l’heure tous frais compris, le salaire d’un ingénieur hautement spécialisé n’est « pas loin de celui d’un Français », confirme Vicent Caro, directeur général de Matis. ARNAUD RODIER (Envoyé spécial à Casablanca) Les petits pas de la coopération économique avec l’Algérie et la Tunisie A Faute de volonté politique, les affaires entre pays du Maghreb se réalisent au coup par coup. LE MAGHREB économique n’avance pas. Le commerce extérieur dans la région ne dépasse pas 2 % de l’ensemble des échanges commerciaux du Maghreb avec le reste du monde. Faute d’une volonté politique réelle, seules des affaires au coup par coup sont possibles. Le cabinet marocain de conseil en système d’information Valuepass travaille avec l’Algérie et la Tunisie. Mais pour se développer en Algérie où il a une filiale, Brams Technologies, une société de service et d’ingénierie informatique installée à Casablanca, avoue qu’elle utilise son équipe en France. « Je n’ai pas d’état d’âme. Je ne fais pas de politique mais du business et tout se passe bien. Notre culture est proche », remarque son PDG Brahim Benlahmr. Attijariwafa, la première banque privée du pays, milite dans ce sens. « Nous croyons aux initiatives privées pour aller vers la construction d’une intégration économique et financière maghrébine », précise son président, Mohammed el-Kettani. La banque a acquis 54,4 % du capital de la Banque du Sud en Tunisie. Elle s’est également installée au Sénégal et se prépare à le faire en Mauritanie. Elle a obtenu un bureau de représentation en Libye et vient d’être autorisée à travailler aux Émirats arabes unis. Enfin, et surtout, elle a déposé il y a un an et demi une demande officielle pour s’implanter en Algérie. « Nous sommes confiants. C’est un marché extrêmement important. Nous pensons qu’il y a une vraie synergie entre l’économie algérienne et l’économie marocaine », affirme Mohammed el-Kettani. Des expériences pilotes À sa manière, la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring pousse également ses pions dans la région. Elle a aidé l’Algérie, avec l’appui de la Banque mondiale, à promouvoir ce secteur dans le pays. « Au Maroc et en Algérie, les hommes d’affaires sont décidés à créer des liens en attendant que cela aille mieux en matière de politique. Je regrette que l’on ne soit pas en mesure de travailler de façon normale. Travailler pour une meilleure intégration économique, c’est travailler pour une meilleure intégration politique », résume son président. C’est ce que soutient le président d’Attijariwafa Bank lorsqu’il souligne que « notre espace naturel de développement, c’est l’espace méditerranéen. Mais c’est une construction qui va nécessiter beaucoup de temps. L’espace méditerranéen est un espace extrêmement hétérogène. Je crois à un premier noyau dur. Il va falloir qu’il y ait des expériences pilotes réussies. Nous-mêmes nous avons choisi cet espace parce qu’il nous est le plus proche. Mais nous abordons le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest en interaction avec les pays de l’Europe du Sud, l’arc latin, la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Si, déjà, ce bloc régional arrive à construire une communauté de vue sur le plan économique et financier, il peut représenter un très bon exemple pour le reste de l’espace méditerranéen ». A. R.