La princesse et le mendiant
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La princesse et le mendiant
La princesse et le mendiant La station du métro parisien était vide. Il était cinq heures du matin. Un jeune homme était sur le quai debout, le regard perdu dans une affiche ventant les mérites d'un film américain. Provenant du noir tunnel à sa droite, un lointain bruit annonçait une rame. Christine S. était soulagée. Dans la limousine noire qui la ramenait à sa résidence de Santa Monica, elle songea à la soirée qu'elle venait de vivre. Être nominée aux oscars en tant que meilleure actrice était pour sa jeune carrière assez remarquable. Hélas, lorsque ce crétin de Jack N. avait fait durer le suspens en faisant semblant d'avoir du mal à ouvrir l'enveloppe contenant le nom de la lauréate, puis en passant une éternité à hocher de la tête en lisant le nom, enfin en faisant un interminable discours pour annoncer ce nom, Christine s'était sentie défaillir plus de cinq fois. En plus, il annonça le nom d'une autre. Le jeune homme était désespéré. Il comptait tellement sur cette nouvelle. Elle devait être le point de départ d'une réaction en chaîne qui l'aurait mené au faîte de la gloire. Sa nouvelle avait été rejetée par une petite revue littéraire. Cette revue cherchait désespérément des nouvelles pour boucler son prochain numéro. Et malgré cela, sa nouvelle était rejetée. La lettre d'explication était sans appel : « Aucun style, pas de rythme, orthographe déplorable, histoire sans intérêt, bref : impubliable. Je vous conseille de vous orienter autre chose. Vous n'avez aucun talent. » Elle avait dû avoir l'air effondrée quand elle a entendu le nom de l'autre, car son agent était venu vers elle, avec un air de circonstance. Elle perdait son regard de l'autre côté de la vitre, dans la rue. Elle retournait dans sa belle maison. Sa belle maison vide. Tous droits réservés – 1997 – Arnaud Delaunay Voilà deux ans, elle avait quitté ses parents à ses dix-huit ans. Elle voulait être indépendante et libre. Elle aurait peut-être dû réfléchir un peu. Quand elle avait commencé sa carrière d'enfant acteur, elle ne voyait que l'art de jouer la comédie. Être actrice, voilà son ambition. Le prix à payer avait été lourd. Bien qu'ayant toujours des contacts avec ses vieux amis, elle n'avait plus de cercle d'amis autour d'elle. Ses études étaient passées sur les plateaux de tournages de la télévision et du cinéma, avec des professeurs particuliers. Plus de liens réguliers avec d'autres personnes. Les tournages duraient quelques mois, puis tout recommençait avec de nouveaux visages. Ce qui en résultait, c'était un vide affectif terrifiant. Et une maison vide à chacun de ses retours. Elle avait essayé de trouver la compagnie d'un jeune homme, trouver son histoire d'amour. Hélas, les seuls jeunes hommes qu'elle pouvait rencontrer, c'était de jeunes acteurs. Certains étaient de bons acteurs et de bons amants, mais cela ne durait jamais. Elle avait besoin de quelqu'un qui soit toujours là, qui soit toujours dans ses bras lorsqu'elle se réveille, qui soit toujours amoureux... Bah ! Elle n'était pas malheureuse. Elle faisait ce qu'elle avait toujours rêvé de faire. Ce n'était que de la mélancolie. Après tout elle avait le temps. Pour trouver son homme... et son oscar. Le jeune homme regardait fixement cette affiche de film. Avec Catherine S. en vedette. À l'heure qu'il était elle devait fêter son oscar dans une piscine de champagne. Non. Ce n'était pas son genre. Elle devait tout simplement être retournée chez elle. Il soupira. Il soupirait depuis des années devant cette actrice américaine. Depuis ses débuts au cinéma. Il savait tout d'elle. Il savait même quand telle ou telle information était une invention ou pas. Grâce au réseau des fans dans le monde entier, il ne ratait rien de ses faits et gestes. C'était comme s'il était un fantôme, toujours à ses côtés. Il en rêvait la nuit, il en cauchemardait le jour. La nuit, il fantasmait sur des événements comme leur première rencontre, la demande en mariage, leur premier enfant... Le jour, c'était le cauchemar. Comment un pauvre type comme lui, manutentionnaire dans un petit supermarché de la proche banlieue parisienne, n'ayant plus aucun talent particulier, comment pouvait-il espérer ne serait-ce que la voir en personne ? 2 Tout les séparait. La culture, la langue, le statut social... Un jour, elle est venue tourner à Paris. Il avait voulu prendre une journée de congé pour pouvoir l'apercevoir. Son connard de patron, avait refusé, prétextant un surcroît de travail. Il y était quand même allé. Mais il n'avait pas pu la voir. Il y eut quand même un curieux incident. Une grosse voiture à vitre teintée s'était arrêtée à son niveau. Le chauffeur avait baissé sa vitre pour demander quelque chose à un policier. Par cette vitre, il crut voir Christine pendant un dixième de seconde, puis la grosse voiture était partie. Il en était devenu fou, jusqu'à ce qu'il apprenne que Christine n'était pas venue à Paris. Pour une histoire de contrat, elle avait été débarquée de la production. La veille du départ de l'équipe pour Paris. Il n'avait pas été viré par son patron, mais à la limite il aurait préféré ! Christine ne pouvait pas dormir. Elle se versa un verre de lait avec elle ne savait pas quelle caractéristique diététique. Elle regardait le ciel noir, dehors. Elle n'arrivait pas à comprendre. Elle avait tout. L'argent, un métier qu'elle aimait faire, une superbe maison, des millions de fans qui l'aimaient de par le monde, l'indépendance, de superbes garçons à ses pieds. Pourquoi était-elle aussi mélancolique, aussi triste ? Il avait conçu un plan parfait. Il devait devenir un célèbre artiste. Écrivain, car c'est ce qui était le plus évident pour lui. Alors il se mit à écrire. Et il avait aimé cela. Ce n'était pas facile, car l'inspiration lui venait alors qu'il était en train de mettre les boîtes de petits pois en rayon ou bien de laver le sol entre les rayons, sous les remarques et les quolibets de son connard de patron. Le soir, il était trop crevé pour pouvoir se mettre devant sa feuille blanche. Il était pourtant arrivé à écrire une nouvelle. Il y avait mis toute son âme et tout son amour pour Christine. Et cette petite revue de merde l'avait balancé à la poubelle, certainement avec raison. La rame de métro était proche, maintenant. L'alarme se déclencha dans le bureau de l'Ange Contrôleur. Quelqu'un sur terre allait faire une bêtise. Il se mit à observer. 3 Le bruit du métro était assourdissant maintenant. Il allait surgir dans la station d'une seconde à l'autre. C'était vraiment stupide. Mais il n'y avait plus rien à faire. Tout était perdu et il refusait de vivre avec ce vide dans son cœur et son âme. Christine alla se coucher. Quelque chose lui dit qu'elle n'allait pas pouvoir supporter cette vie très longtemps. Elle chassa rapidement cette pensée et avala un somnifère. L'Ange Contrôleur était perplexe. Il examina rapidement le dossier du jeune homme. Il vit une connexion avec une jeune fille d'un autre continent. Il consulta également son dossier. Il conclut rapidement qu'ils étaient parfaitement compatibles. Mais un coup d’œil sur tous leurs destins possibles permit de voir qu'il n'y avait aucune chance qu'ils se rencontrent. L'Ange était furieux. Pourquoi séparer ainsi deux êtres faits l'un pour l'autre ??? Il essaya de voir si le service des miracles pouvait faire quelque chose. Il se vit rétorquer: « Tu te crois dans un film de Capra ? ». Que répondre à ça ? Il ne pouvait rien faire pour réunir ces deux êtres, aussi il entreprit de sauver le jeune homme par un incident fortuit. Il eut quand même la curiosité de vérifier ses destins possibles. Il fut catastrophé. Son destin le plus heureux se terminait deux ans plus tard par un nouveau suicide. Cela ne servirait à rien de le sauver maintenant. Il consulta les destins de la jeune fille. Rien de très réjouissant non plus. De nombreux divorces, un ou deux oscars et quelques suicides. Et pas de bonheur. Décidément, il ne comprenait pas la politique de ses supérieurs. Qu'avait donc fait l'humanité pour mériter cela ? La mort dans l'âme, il laissa faire. Arnaud Delaunay Igny 24 mai 1997 4