Etre cadre en Scop, ça change quoi
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Etre cadre en Scop, ça change quoi
DOSSIER Etre cadre en Scop, ça change quoi ? Plein les yeux Concilier management efficace et fidélité à l’esprit coopératif est la difficile équation à laquelle sont confrontés les cadres dans les Scop. Comment les cadres gèrent-ils leurs deux casquettes de chef et de co-associés ? Témoignages et conseils pratiques. E n Scop, le salarié n’est pas seulement un subordonné hiérarchique, mais également dans la plupart des cas un associé. Le principe “une personne, une voix” nivelle les positions au sein de la structure coopérative. Et ce n’est pas sans conséquences sur la conception de l’encadrement et les relations quotidiennes qu’entretiennent les cadres avec le reste de l’entreprise, les salariés bien sûr, mais aussi la direction. Sociétariat restreint Concilier vie démocratique et management efficace dans le travail peut sembler difficile. Pour résoudre l’équation, certaines Scop, très minoritaires, ont adopté une solution radicale : seul l’encadrement détient des parts de la coopérative. Le rapport hiérarchique recoupe alors le rapport de propriété, comme c’est le cas dans la plupart des entreprises, y compris celles qui ont ouvert leur actionnariat 14 • janvier / février 2006 Participer 615 au “management”, c’est-à-dire à l’encadrement supérieur. Le zoo d’Amnéville, Scop située en Moselle qui emploie environ 80 salariés à l’année, a choisi cette solution. Seuls cinq sont associés. « Nous avons choisi de verrouiller l’entrée parmi les sociétaires », affirme Louis Michel, directeur général et fondateur de l’établissement. Une vision longtemps partagée par la société Stuc et Staff. Cette centenaire fondée en 1905 ne comptait jusqu’à récemment que des cadres parmi ses sociétaires. Depuis quelques années, elle a décidé d’élargir son sociétariat à quelques agents de maîtrise. Le cadre doit s’imposer... Dans la majorité des Scop pourtant, fonctionnement coopératif et organisation hiérarchique cohabitent de façon plus ouverte. Mais pas question d’imaginer un monde sans autorité, ni principe hiérarchique. « Nous avons beau être une coopérative, nous sommes aussi une entreprise qui doit satisfaire ses clients et réaliser du chiffre d’affaires », Combien de cadres dans les Scop ? rappelle Daniel Marie, PDG d’AEL, Scop d’électricité basée à Limoges. Les cadres représentent 13 % des effectifs des Scop, Il faut donc que les équipes fonccontre 14 % en moyenne pour l’ensemble des entretionnent, et le management des prises. Il y a dix ans, ils représentaient déjà 1 salarié sur cadres au sein de la coopérative 8 (12 %) dans les Scop. En moyenne, une Scop compte 2,9 cadres, contre 2,7 en 1994. 28 % des cadres sont des peut s’inspirer directement des enfemmes, soit 7 points de moins que la moyenne française. treprises de type classique. « Il peut Une situation peu favorable aux Scop qui s’explique sans exister de très bonnes techniques doute par la présence de l’industrie et du BTP toujours de management dans les entreprises classiques », relève-t-il. « Le plus affi rmée que dans le reste de l’économie. manager a comme partout une DOSSIER obligation de résultats, explique Mireille Dargent, directrice des ressources humaines (DRH) du Groupe Chèque Déjeuner. Il doit s’imposer, parfois prendre des sanctions, alors qu’il a en face de lui des co-associés. » « Au cours de ces réunions peuvent fuser des demandes d’infor■ Ne pas mélanger les réunions fonctionnelles avec mation qui ont davantage à voir les réunions sur la vie coopérative. avec la vie de la coopérative. Je ■ Former les cadres recrutés à l’extérieur aux spécificités note alors les questions pour y coopératives. répondre ultérieurement dans le ■ Veiller à une grande proximité entre l’encadrement cadre de temps d’échanges plus et la direction. informels où on fait le point sur ■ Faire des cadres des modèles d’investissement dans l’activité de notre secteur. » ... et être animateur la vie coopérative. S’il faut éviter de mélanger les Pour résoudre cette tension, ■ Ne pas avoir peur de l’autorité et des sanctions. genres, entre travail et vie coomieux vaut faire preuve d’une pérative, la frontière s’estompe grande rigueur dans la gestion parfois dans les missions des cadres. « A de ces deux “casquettes”. « Chaque plique Jean-Yves Goblot, responsable de côté du rôle du management classique, mois, une réunion d’équipe a lieu pour produits chez Acome, Scop de 1 100 sale cadre dans une Scop doit faire preuve faire le point sur l’avancée des missions lariés spécialisée dans la fabrication de d’exemplarité dans l’engagement cooprévues dans le cadre du plan annuel, exfils et câbles et basée dans la Manche. Les conseils des cadres en Scop Etre cadre en Scop, trois témoignages « La direction m’explique ses stratégies » Catherine Candela, responsable qualité chez Chèque Déjeuner « A l’origine, je suis ingénieure chimiste. En 1997, je suis entrée chez Chèque Déjeuner pour une formation en alternance dans le domaine de la qualité. J’ai ensuite été embauchée, mais ce n’est que progressivement que j’ai commencé à exercer des responsabilités de management. Actuellement, j’encadre une équipe de cinq personnes. Originalité de mon poste, je dois un reporting direct à la présidence. La direction m’accorde un soutien très fort pour que les décisions prises soient réellement appliquées et m’explique ses stratégies. Quand, comme manager, on possède une visibilité à un ou deux ans, il est plus facile de répercuter les décisions à son équipe. Cette connaissance de la stratégie de l’entreprise est un plus : dans l’entreprise où j’ai travaillé quelques mois avant d’entrer chez Chèque Déjeuner, un bureau de normalisation du secteur du pétrole, nous n’avions aucune information. » « Chez nous, les chefs de service sont élus » 왘 Robert Cavalier, président de Lamanage de Marseille, coopérative de marins « Avant d’être président des Lamaneurs, j’occupais un poste d’encadrement. Chez nous, le fonctionnement coopératif est plus poussé que dans beaucoup de Scop : les chefs de service sont élus. Leur candidature est d’abord acceptée par le conseil d’administration, avant d’être soumise au vote des équipes. Ils acquièrent donc une légitimité très forte. Les chefs ont avant tout une fonction de coordinateur. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont élus qu’il n’existe aucune hiérarchie : en effet, ils ont des comptes à rendre au conseil d’administration et doivent faire appliquer ses déciLamaneurs sur le port sions et celles de l’assemblée générale. Dans le travail au quotidien, il est donc important de s’imposer. Mais, en de Marseille. règle générale, cela ne pose pas de problème. Si jamais il faut prendre des sanctions, qui peuvent aller jusqu’à la mise à pied, les chefs de service ne sont pas seuls : il existe une commission de discipline. Mais heureusement, on y a rarement recours ! » DR 왘 DR DR 왘 « Un subtil dosage entre l’explicatif et le directif » Didier Lardeur, responsable d’unité chez Acome. « Etre cadre dans une Scop implique un subtil dosage entre l’explicatif et le directif. Il faut mettre en place un mode de management qui passe essentiellement par l’explication. Les équipes ont besoin de bien comprendre les évolutions : le travail de pédagogie est primordial, car les salariés sont ainsi bien informés de la marche de l’entreprise. Ce travail paye. Quand les salariés sont convaincus, la majorité des problèmes est levée. Dans les moments où il est nécessaire de changer d’orientation ou de méthodes de travail, il faut donc user de persuasion et de patience. Quand on a le temps, ça va. Mais quand il faut négocier un virage rapidement, cela peut être plus lourd et il faut adopter un ton plus autoritaire. Cependant, ces moments doivent rester limités, car ce n’est pas possible de n’être que dans le directif. Passé l’urgence, il est nécessaire de convoquer à nouveau des réunions pour expliquer les choix effectués. » PROPOS RECUEILLIS PAR M. M. Participer 615 janvier / février 2006 • 15 DOSSIER Les cadres des Scop semblent échapper au malaise dont parle les sondages et les baromêtres. L’importance de la formation Communication, tel est bien le maître mot du cadre en Scop. Si le management autoritaire est passé de mode dans les entreprises classiques, il est encore moins de mise dans une Scop. « Il n’est pas question d’imposer une directive de façon sèche, il faut discuter. Je demande souvent aux salariés, par exemple, comment ils pensent aborder un chantier. Mais quand il faut trancher, je le fais », note Hervé Loubeyre, chef de travaux chez Copland, Scop du BTP située à Samadet (Landes). Les salariés, co-associés, sont sans doute plus exigeants avec leurs managers. Et moins respectueux des codes hiérarchiques. Mieux vaut donc ne pas se formaliser de la virulence de certains échanges. « Les gens vont se permettre de dire les choses plus crûment que dans des entreprises classiques. C’est une conséquence de leur implication plus grande dans leur travail », analyse le cadre de Copland. Face à des situations qui peuvent désorienter des cadres issus d’autres univers, il est primordial que l’encadrement soit accompagné. « Le dialogue fréquent avec la direction rassure », se félicite Hervé Loubeyre. « Nous organisons énormément de formations pour l’encadrement, essentiellement dans la communication », relève Mireille Dargent du Groupe Chèque Déjeuner. 16 • janvier / février 2006 Participer 615 « Les cadres ont moins de pouvoir » Gilles Lazuech, sociologue à l’université de Nantes, membre du Groupe de recherche sur les cadres (CNRS), revient sur les évolutions du statut cadre en France. DR pératif, note Mireille Dargent du Groupe Chèque Déjeuner. Si un chef d’équipe participe à la vie de la coopérative, cela peut inciter les membres de cette équipe à davantage s’y investir. Chez Chèque Déjeuner, les cadres sont donc très sollicités, leur engagement est bien supérieur à la moyenne des entreprises. » Interview dans le journal interne, animation de réunions, les occasions de communiquer ne manquent pas. Le cadre se fait alors animateur. AVIS D’EXPERT ■ Comment le travail des cadres a-t-il évolué ? Gilles Lazuech. Avec la mondialisation, les contraintes qui pèsent sur les entreprises sont plus importantes qu’auparavant : réactivité, productivité, innovation, compétitivité... Ces exigences ont des conséquences directes sur le travail des cadres. Ils doivent répondre à des objectifs plus précis et de manière plus rapide. Leur volume de travail a augmenté. Ils doivent être polyvalents et faire preuve d’une autonomie croissante au sein d’équipes de projets. Mais en même temps, ils ont moins de pouvoir. Traditionnellement, le cadre était celui qui partageait une partie du pouvoir dans l’entreprise. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, surtout dans les grandes entreprises où les centres de décisions se sont éloignés avec les mouvements de concentration. Ils peuvent avoir une fonction d’autorité, mais ne participent plus aux décisions stratégiques. Il y a une vraie rupture entre les cadres dirigeants qui font partie de l’élite et le personnel d’encadrement qui exécute leurs décisions. ■ Les cadres sont-ils devenus des salariés comme les autres ? Gilles Lazuech. Les frontières sont moins nettes qu’avant. Les cadres ne sont plus les seuls à encadrer... De plus en plus de salariés ont à “manager” des équipes. Mais sur le plan social, ils sont moins précarisés que d’autres catégories. Le ur taux de chômage est plus faible, leur pouvoir d’achat reste plus élevé car ils bénéficient d’éléments de rému- Plus facile à vivre Résultat : alors que sondages et baromètres se succèdent pour mettre en lumière le “malaise des cadres” (voir ci-dessus), l’encadrement en Scop semble échapper à la crise d’identité. Le fait que les décisions qu’il est chargé de mettre en œuvre aient été validées collectivement lui donne une légitimité absente des entreprises classiques. Et si le management coopératif était plus facile à vivre et plus efficace ? MÉLANIE MERMOZ nération supplémentaire. Ils ne connaissent pas de dévalorisation de leur situation sociale au sens large, contrairement aux employés et aux ouvriers. On voit encore peu de cadres intérimaires ou “travailleurs pauvres”. Mais à plus long terme, le statut de cadre à la française est menacé. Il est un obstacle à la mobilité professionnelle car comme tout statut, il comporte sa part de rigidité. Et tout ce qui est associé à la rigidité est aujourd’hui combattu sur le marché international. Pour les Anglo-Saxons, les cadres devraient constamment prouver qu’ils méritent bien leur statut, alors qu’en France ce sont principalement les études, au sein des grandes écoles, qui octroient ce statut une fois pour toutes. PROPOS RECUEILLIS PAR LOÏC ABRASSART Le malaise des cadres français en chiffres ◆ 70 % des cadres affi rment se sentir plutôt ou très stressés ; ◆ 72 % ont l’impression de ne pas voir leurs efforts reconnus ; ◆ 66 % estiment ne pas disposer d’assez de temps pour effectuer leur travail correctement ; ◆ 87 % ont l’impression de devoir travailler plus rapidement qu’il y a quelques années. Source : Baromètre cadre (octobre 2005 ) DOSSIER Les cadres : un vivier de futurs dirigeants coopératifs « Attirer et fidéliser les managers de talent. » Voilà l’ambition du dispositif pilote Managers et Associés mis en place pour recruter les futurs dirigeants de Scop. « Depuis deux ans, des dirigeants de Scop du Choletais se réunissaient pour réfléchir aux difficultés de recrutement de cadres propres aux Scop », raconte François Kerfourn, directeur de l’Union régionale des Scop de l’Ouest. L’équation à résoudre est la suivante : de plus en plus de Scop se posent la question de la succession de leur dirigeant, cherchent à recruter des cadres expérimentés pour conduire une croissance externe ou prendre la direction d’une entreprise reprise sous forme coopérative et de nombreux cadres cherchent à donner une nouvelle direction à leur carrière. Comment faire alors, se rencontrer des offres et des demandes, en prenant le temps de passer par une période d’apprentissage et d’observation réciproques. Cadres au chômage et en activité « Nous essayons de mettre en adéquation des projets professionnels avec ceux de Scop plutôt que de raisonner seulement en termes d’opportunités », explique Emmanuel Phordoy, consultant du cabinet nantais Hisséo RH, qui travaille sur cette problématique dans le cadre d’un partenariat avec la SOCO.RH (voir encadré). « Donner envie de venir travailler dans une Scop plutôt que de se contenter d’être un chasseur de tête », voilà l’ambition d’Hisséo RH. Le travail du cabinet est de dénicher, via des annonces, des cadres qui pourraient devenir à terme des dirigeants de Scop. Les candidats potentiels peuvent venir d’horizons très divers. Des “numéros 1” qui réfléchissent à reprendre une entreprise, des cadres qui possèdent une expérience dans les comités de direction ou dans la direction d’un département, des cadres débutants... Les cadres au chômage ne sont pas oubliés, mais le processus est conçu pour s’adapter aux salariés en activité. Ces derniers représentent même la grande majorité de ceux qui souhaitent entrer dans le dispositif. Un coaching de sept à neuf mois Une fois sélectionnés sur leur projet managérial et leur capacité à assumer des tâches de direction, les “candidats” s’engagent pour une période de sept à neuf mois. Un programme de coaching individualisé permet aux consultants d’Hisséo RH de les préparer à prendre des responsabilités. Mais il ne s’agit pas de proposer un poste à tout prix à l’issue de cette période d’accompagnement. « Nous les intégrons dans un dispositif qui leur permet de devenir opérationnels dans une Scop. Nous UR Scop Dispositif innovant développé par des Scop de l’Ouest, le programme Managers et Associés a pour objectif d’accompagner des cadres d’entreprises traditionnelles à devenir de futurs cadres supérieurs ou dirigeants de Scop. « Depuis deux ans, des dirigeants de Scop du Choletais se réunissaient pour réfléchir aux difficultés de recrutement de cadres propres aux Scop », explique François Kerfourn, directeur de l’Union régionale des Scop de l’Ouest. travaillons avant tout sur leur capacité à s’intégrer dans un univers professionnel spécifique », précise Emmanuel Phordoy. Début 2006, les membres du premier groupe constitué en septembre (six personnes) découvriront des Scop sur le terrain. Et en janvier, un deuxième groupe de sept personnes commencera son « parcours ». L. A. SOCO.RH Plusieurs Scop de l’Ouest se sont réunies dans la Société coopérative pour les ressources humaines (SOCO.RH), u ne u n ion de S cop soutenue par la CG Scop et l’Union régionale de l’Ouest et présidée par Georges-Marie Leroux, PDG de Bouyer-Leroux. Les entreprises adhérentes bénéficient d’une gamme de services en ressources humaines qu’elles ne peuvent pas forcément développer en interne. Pour le moment, l’effort est porté sur les secteurs dans lesquels évoluent les coopératives adhérentes : le BTP et l’industrie à 40 % chacun, les services à 20 %. Le mouvement Scop aide les cadres à se former Depuis septembre 2002, le mouvement Scop s’est doté de « parcours de professionnalisation » destinés aux futurs cadres dirigeants de sociétés coopératives. Echelonnées dans le temps, les sessions permettent aux cadres d’orienter leur parcours de formation en fonction de leurs priorités et de leurs besoins : pilotage stratégique de la Scop, ressources humaines, fi nances, animation d’équipes, management... A l’issue de la formation (une trentaine de journées réparties sur vingt- quatre mois), le cadre se voit délivrer un certificat de professionnalisation devant un jury et peut poursuivre en préparant un diplôme universitaire. Un second parcours de professionnalisation permet à tout salarié de se former aux outils de gestion afi n de s’impliquer plus fortement dans son rôle de coentrepreneur. Avec la création du fonds de fi nancement mutualisé Form.coop, le nombre de coopérateurs formés chaque année devrait atteindre 1 500. Participer 615 janvier / février 2006 • 17