L`après crise : nouvelles donnes et incidences non économiques de
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L`après crise : nouvelles donnes et incidences non économiques de
Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » L’après crise : nouvelles donnes et incidences non économiques de la crise Geneviève AZAM, Économiste universitaire à Toulouse, membre du Conseil Scientifique d’Attac (Geneviève Azam a fait confiance aux transcripteurs du GREP et n’a pas relu cette transcription. Les erreurs qui pourraient s’y trouver sont donc le fait du GREP). 361 Merci à vous d'être venus ce soir. Le sujet qui m'a été proposé m’a enthousiasmée et c’est en le préparant que j'ai mesuré l'immensité de la tâche : je ne vais pas pouvoir tout aborder. J'ai fait des choix personnels mais je pense qu'on aura le temps lors du débat de développer à votre demande des points que j’aurais trop laissés dans l'ombre peut-être. Je voudrais commencer cette conférence en reprenant le titre : les conséquences non économiques de la crise actuelle. Mais pour bien baliser le terrain je voudrais dire dans un premier temps en quoi cette crise n'est pas une crise économique ! Ou plus précisément cette crise n'est pas seulement une crise économique ni seulement une crise financière ! Elle est une crise de la domination de l'économie sur les sociétés et sur la nature, sur la biosphère. Jamais depuis le début du capitalisme industriel cette domination de la logique économique ou d'une rationalité économique, et sa prétention à représenter complètement les sociétés, n’ont été aussi fortes ! Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » Marx en avait eu l'intuition et l’analyse. Il a montré comment les rapports économiques avec le capitalisme devenaient absolument dominants, et dominaient bien sûr la sphère sociale en particulier. Mais aujourd'hui on a sans doute passé d'autres crans par rapport aux prévisions de Marx, par rapport à l'analyse de Marx. Il y a assez peu d'activités sociales, voire humaines, il y a assez peu de biens communs - je pense à l'eau, à l’air au vivant, etc. - qui échappent au processus capitaliste de rationalisation de recherche du profit, de ce qu’on a appelé une rationalité économique qui consiste à rechercher l’intérêt individuel, à favoriser la concurrence, avec l’idée que de la concurrence effrénée devraient naître l’innovation et le progrès des sociétés. Donc avec ce qu’on a appelé la globalisation économique, (le terme est important), le capitalisme s’est globalisé dans tous les sens du terme. Cela veut dire que, suite à la chute du mur de Berlin comme symbole, on nous a dit qu'il n'y avait pas d'alternative, et le capitalisme a percuté toutes les sociétés ; le marché a percuté toutes les sociétés ; il n'y a aucune société qui échappe à ce processus. En ce sens on a une globalisation économique. Mais la globalisation veut dire également que c'est l'ensemble de la vie sociale, c'est l’ensemble aussi des processus écologiques, qui entrent dans la logique du capitalisme, dans la logique de la marchandise et de la valorisation ! C'est ça que signifie également la globalisation économique. La crise de la globalisation économique Ce que je voudrais développer là c'est que cette crise que nous vivons aujourd'hui c'est une crise de la globalisation économique. C'est quasiment une crise qui résulte de la victoire absolue de l'économie sur les sociétés et sur la planète. Regardons ce qui se passe aujourd'hui en Europe, dans le monde, où on voit bien cette victoire absolue de la logique économique sur les activités sociales. On nous demande des sacrifices toujours plus important au nom d'une rationalité économique que d'ailleurs de plus en plus de personnes ne comprennent plus du tout, y compris les acteurs économiques majeurs. Et donc à partir de cette idée de la globalisation économique, ce sont les sociétés qui sont devenues des auxiliaires de l'économie. L'économie n'est pas un moyen au service des sociétés, des Humains, de l’Humanité pour subvenir aux besoins. L'économie est devenue une finalité absolue qui a absorbé d'autres finalités. Et donc c'est ça qui est aujourd'hui à la racine de la crise que nous vivons, qui se manifeste par une crise économique, par une crise financière. Déjà Polanyi, un économiste hongrois du milieu du XXe siècle - il écrit dans les années 30, où il y avait un processus de ce type aussi - s'inquiétait de ce qui arrivait lorsque l'économie se met à dominer la société, à dicter sa loi la société, à la nature. La substance même de la société, c’est-à-dire les humains, le travail et la nature deviennent des auxiliaires de l'économie, des auxiliaires du marché, la substance de la société tend à être détruite. Je crois que nous sommes dans une société dans laquelle l'essence même de la société qui lui permet de se reproduire a été très largement détruite. 362 On a eu le mirage d’un capitalisme quasiment hors sol, ce que certains sociologues appellent une modernité liquide. Je vais en prendre l’exemple majeur, la finance. Nous avons une crise financière. Je vous donne juste un chiffre : aujourd'hui la production et les échanges de biens et de services au niveau mondial, c'est-à-dire l'économie réelle, représente 3 % de la valeur des transactions financières au niveau international. Donc on a une sphère financière qui a prétendu s'autonomiser complètement de la société, être sur la société, flotter sur la société, qui a prétendu par elle-même créer une nouvelle valeur, qui a prétendu enrichir les sociétés. Comme si la finance elle-même pouvait créer de la richesse. Elle ne crée de la richesse que pour les Traders ou pour les actionnaires. Mais la finance ne crée pas de richesse substantielle ! Donc on a une finance qui est au-dessus des sociétés qui n’a pas de racine, qui est difficilement contrôlable, car elle est gérée dans des réseaux internationaux. Si bien qu'aujourd'hui on a vraiment l'impression qu'il n'y a plus de pilote dans l'avion et que même ceux qui sont censés la diriger n'arrivent plus à contrôler cette finance, qui n'est pas contrôlable parce qu’elle échappe aux États. Elle est très largement globale dans des réseaux mondiaux de plus en plus sophistiqués et elle est comme posée au-dessus des sociétés. Et cela a été le plus grand mythe que l'on ait eu depuis une trentaine d'années, l’idée que la prospérité Geneviève AZAM : L’après crise viendrait de la prospérité des marchés financiers qui sont hors sol. Pourquoi ne pas avoir aussi une agriculture hors-sol. On sait qu'il y a une difficulté agricole, que les sols sont épuisés, qu’il y a une crise environnementale qui touche l’agriculture. On a aussi imaginé une agriculture hors-sol. On a imaginé aussi une industrie hors-sol. Il y a eu des déclarations célèbres de managers en particulier chez Alcatel qui imaginaient des entreprises, des usines sans ouvriers. On a eu un capitalisme financier qui a laissé croire, qui a créé l’illusion qu’il pouvait y avoir un système économique et financier qui échapperait définitivement à toute contrainte politique, sociale ou environnementale. Qui pourrait être hors-sol, cela veut dire aussi hors réglementation, et qui pourrait de lui-même s’entretenir et entretenir une prospérité sociale. Ceci est quasiment devenu une religion ! Je suis économiste. On m’a toujours appris que l'économie est une science. J’ai contesté cette définition, mais on apprend en 1re année d’économie que c'est la science de la richesse. L'économie, à supposer qu'elle puisse être une science (c’est un autre débat), aujourd'hui est en tout cas devenue une véritable religion de la richesse ! Regardez aujourd'hui la place donnée aux agences de notation, à la fameuse Moody’s qui menace de nous enlever le AAA. Qu’est-ce que c'est que cette agence de notation qui elle aussi est complètement hors-sol. C’est une sorte de fétiche auquel les sociétés doivent absolument obéir et qui sème la terreur sur les sociétés. C’est une sorte de diable, c’est un nouveau spectre qui hante l'Europe. Ce n’est pas le spectre dont a parlé Marx, mais désormais c’est le spectre de Moody’s qui dicte aux gouvernements, aux sociétés, ce qui doit être fait du point de vue de ce spectre, une espèce de fantôme. Je parlais tout à l'heure de rationalité économique. A force de rationalité économique on est dans un monde qui a perdu toute idée du raisonnable. Cela veut dire que les choix sont faits dans le sens d’une rationalité, d'un accroissement du gain, mais qui a perdu toute idée de la raison au sens du raisonnable, guidé par des choix politiques, des choix sociaux, par des choix vraiment éthiques. C'est pour cela que la crise est bien plus qu'une crise économique ou qu’une crise financière ! La fausse réponse de la croissance. C'est donc à un atterrissage qu’il faut se préparer, mais un atterrissage extrêmement douloureux. On n’est plus hors-sol aujourd'hui ! On a compris qu'on ne pouvait plus rester hors-sol. La crise c'est l’atterrissage ! Avec des difficultés énormes pour penser l'après, pour penser « le post », l’après. Pourquoi ? Parce que jusqu'ici, dans les crises qui ont précédé, celle de 1929 en particulier, (c'est la plus récente et la plus profonde que nous ayons connue, avec des conséquences terribles), ces crises se sont résolues par une croissance économique extrêmement forte dans les pays riches, les pays développés. Une croissance forte, limitée à une partie de la planète, qui ne s'est pas rendu compte d'ailleurs que cette croissance n’était possible que parce qu’elle a bénéficié de la possibilité de ressources obtenues du reste du monde et obtenues de façon peu chère dans les logiques coloniales. Cela a permis d'entretenir un niveau de croissance extrêmement élevé dans les pays appelés industrialisés. Or aujourd'hui nous savons, même si nous ne le croyons pas toujours, que la fameuse expansion la fameuse croissance dont on nous parle, cette expansion n'est plus possible à l'échelle du monde ! C'est une réalité géophysique. Si nous voulions universaliser en 2050 le niveau de vie moyen d'un Européen il nous faudrait comme ressource, l’équivalent de trois à quatre planètes ! Et nous ne les avons pas ! Il n'y a plus de Nouveau Monde à découvrir, il n'y a plus de nouveau continent à découvrir ! Le seul continent que nous avons découvert récemment c’est un continent qui flotte dans l'océan Pacifique : un continent de déchets ! Qu'on appelle le sixième continent, qui est assez immense et qui traduit assez bien la décomposition de notre monde. Des déchets qui s’accumulent du fait de la confluence de deux courants dans l'océan Pacifique. C'est le seul continent de plusieurs km2 que nous ayons découvert récemment ! Il n'y a plus de continent à coloniser, à découvrir ou à s'approprier. Nous devons être capables de penser une sortie de crise selon des schémas qui ne sont pas ceux que nous avons connus précédemment, c'est-à-dire ceux de l'expansion. L'expansion, la croissance, posée Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 363 comme objectif économique, non questionnées comme objectif politique, c'est cela qui est censé apporter la réponse. Aujourd'hui nous avons à nous questionner pour savoir comment, de manière différenciée au niveau international (parce que tous les pays n’ont pas le même niveau de vie que nous), nous allons penser une transition qui ne mette pas l'objectif d'expansion et de croissance comme objectif de sortie de crise ! Parce que nous savons que nous allons droit dans le mur si nous maintenons cet objectif-là. C'est la première illusion qui tombe ! Et pourtant cela fait partie de nos représentations, de l'imaginaire du progrès que nous avons eu ! Le progrès qui était assimilé au progrès matériel, à l'accumulation infinie de richesses, ce n’est plus possible ou cela ne reste possible que pour une minorité de la population ! A condition de construire des murs pour protéger une minorité de l'humanité qui capterait l'essentiel des richesses qui restent. Cela pourrait être possible et cela voudrait dire que nous abandonnons toute idée d'une universalisation des droits fondamentaux. La deuxième illusion qui est tombée c’est l’illusion technologique. Pendant très longtemps nous avons été conscients des limites physiques de la planète mais on a pensé que l'on aurait toujours des solutions techniques, des solutions technoscientifiques, qui nous permettraient de dépasser les problèmes que nous connaissons et là je crois que nous avons un événement récent qui, je pense (et je dois dire : j'espère) met fin à cette illusion-là, c'est ce qui s'est passé à Fukushima ! Après Fukushima, au-delà de l'accident nucléaire, provoqué certes par un tremblement de terre et un tsunami, la réflexion sur la crise survenue après cette catastrophe montre que rien ne sera plus comme avant. Il y a de l'irréversible qui s'est créé ! Or la crise aujourd'hui est en train de créer aussi de l'irréversible et Fukushima est une métaphore de cette crise. A Fukushima, nous qui pensions maîtriser totalement la technique, nous qui pensions être capables de maîtriser tous ces processus, eh bien nous avons vu des images terrifiantes d'ouvriers mobilisés et armés de pelles et de seaux et de bottes en plastique tenter de lutter contre le feu nucléaire. Ces images mettent à mal toute la représentation occidentale de la possibilité d’une maîtrise absolue, grâce à la science, des processus naturels et sociaux. Fin de l'illusion technologique. Cela ne veut pas dire, au contraire, que nous n’avons pas besoin de recherche, de l'apport des scientifiques pour comprendre ce qui se passe (et j'y reviendrai) dans tous les domaines des sciences, mais ce qui est tombé c’est l’illusion de la capacité de maîtrise absolue. 364 On en a eu un autre exemple important lorsque le volcan islandais est entré en éruption. C'était très intéressant de voir qu’en quelques heures, cela a mis au sol notre plus grande découverte, notre plus grand rêve aussi - la possibilité de voler - toute l'aviation civile et militaire a été clouée au sol. Là aussi c’est un atterrissage ! Pendant plusieurs jours, il y a eu des difficultés importantes pour toute une partie du commerce mondial qui se fait au jour le jour, en particulier ce que l'on a appelé le commerce des produits hors saison ! Il y a une entreprise américaine qui a fait faillite parce que sa spécialité c'était de faire du commerce des produits hors saison que l'on va chercher en Afrique et que l'on consomme quasiment 8 heures après sur les marchés américains et européens. Très vites, des réactions sont venues et ont consisté à dire « que peut-on faire ? ». Eh bien rien ! Et ça fait du bien de savoir qu'on ne peut rien faire ! On peut se protéger, on peut développer les connaissances pour prévoir au maximum ce type d’accident sur lequel nous ne pouvons rien, mais une fois que le processus se met en marche, nous ne pouvons rien sur ce type d'accident ! Et nous devons l’accepter ! Et nous devons repenser aussi la façon dont nous nous reconstruisons, face à une terre dont on avait oublié qu'elle était vivante. Ce n'est pas un objet mort qu'on manipule comme cela, dans lequel on puise des ressources et on rejette nos déchets. Elle est vivante, il y a des processus vivants, qui ne sont pas tous favorables pour l'humanité. Nous avons des connaissances aujourd'hui qui nous pourraient nous permettre de nous en protéger et d’anticiper, de construire de manière à s’en protéger. Mais nous ne pouvons rien par rapport à ce phénomène-là. Et je pense qu’une des clés de la sortie Geneviève AZAM : L’après crise du mauvais pas dans lequel nous sommes, c‘est de retrouver une certaine modestie, par rapport à notre capacité de maîtrise absolue d'une rationalité économique qui pourrait complètement nous permettre de maîtriser l'essentiel des phénomènes de la vie. Ce travail nous avons à le faire individuellement et collectivement ! Et aujourd'hui il y a beaucoup de mouvements qui se manifestent là-dessus. Par exemple en France le refus qu'il y a eu de l'exploration des gaz de schiste est extrêmement intéressant, parce que là, sans doute forts des expériences précédentes et grâce aussi aux informations qui nous sont venues des États-Unis et du Canada, nous avons vu que cette technologie n'était pas maîtrisée et que déjà ses conséquences écologiques et sociales se faisaient jour, et donc nous avons refusé collectivement de nous soumettre à la rationalité économique selon laquelle, le pétrole conventionnel ayant atteint un pic actuellement, nous devons à tout prix chercher d'autres sources d'économies fossiles parce que nous ne voulons pas modifier notre rapport à l'énergie, notre façon de consommer. Et si nous ne modifions pas cela, effectivement il nous faut toujours plus d'énergie. Et cela a été refusé pour des motifs liés à la non-maîtrise de la technologie. Je pourrais prendre beaucoup d'autres exemples. Aujourd'hui le développement des agrocarburants provoque des ravages aussi bien sociaux, qu’économique et écologique (dans la corne de l'Afrique en particulier, où elle intensifie la famine). Il y a un discours : « on va manquer d'énergie, mais ne vous inquiétez pas, on va découvrir des agrocarburants ». Eh bien aujourd'hui c'est un épuisement de ce discours-là qui nous oblige à repenser les choses autrement et à nous dire peut-être qu’il va falloir faire avec moins d'énergie et retrouver d’autres façons de produire et de consommer plus sobres et plus économes ! Fin de l’illusion techno scientifique Une autre illusion liée à la précédente est aussi en train de tomber. Dans la civilisation occidentale, nous pensions pouvoir complètement maîtriser la nature, voire recréer une seconde nature. C'est ce qu’on trouve dans les grands projets scientifiques fous qu'on appelle la géo-ingénierie. Elle consiste à dire, face à tous les problèmes que nous avons aujourd'hui : la nature n'est plus suffisante pour faire face à nos besoins et nous allons recréer une sorte de seconde nature, en modifiant celle-ci profondément par des modifications génétiques par exemple, ce qui nous permettra finalement de poursuivre le modèle. Cela aussi, cette illusion techno scientifique est véritablement en train de s'écrouler. Nous sommes bien conscients aujourd'hui qu'il n'y a pas d'ailleurs disponible. Nous vivons sur cette terre qui est la seule planète qui puisse nous accueillir. Nous n'aurons pas comme dans « 2001 l'odyssée de l'espace » un vaisseau spatial qui nous transportera sur une autre planète. Ce n’est pas possible. Donc il nous faut apprendre à vivre sur cette terre-là, avec la limite de ses ressources. Compte-tenu aussi du fait que la population mondiale va encore augmenter d’ici 2050 pour dépasser les 9 milliards d’humains, nous sommes devant des défis inédits dans l'histoire de l'humanité. Mais mon discours n’est pas antisciences ! Je refuse l’illusion de la maîtrise absolue, mais je sais que nous avons absolument besoin de toutes les connaissances pour anticiper, pour prévoir et donc pour agir. L’effondrement d’un modèle Il y a autre chose que je voudrais dire concernant le titre de la conférence. Généralement on présente la crise économique, la crise financière et ensuite on parle de leurs conséquences sociales, écologiques ou politiques. Je crois que là aussi nous devons avoir un regard différent, parce que ce que nous appelons les conséquences sociales, écologiques et politiques font partie de la crise ! De même que les solutions qui sont données aujourd'hui à la crise, et ceci depuis une trentaine d'années, font partie de la crise ! Il n'y a pas la séquence : « avant, tout va bien, puis survient un moment de crise, un mauvais moment à passer, alors on trouve des solutions, et ensuite on a un retour à la normale », qui est la vision classique de la crise. Moi je ne parle pas de crise, mais je parle plutôt d'effondrement. On est devant l'effondrement d'un modèle ! Cela ne veut pas dire la fin du capitalisme : il peut continuer sa route. Il peut continuer la fuite en avant. En revanche ce capitalisme, même en continuant sa fuite en avant, ne peut plus nous promettre la prospérité, l’abondance, la démocratie pour tous. Ce qu'il avait promis, Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 365 et qui lui avait donné une légitimité au niveau de certains, ce n’est plus tenable ! Là aussi le roi est nu. Il ne peut plus y avoir cette promesse. C’est un capitalisme qui croît sur ses propres destructions plus qu’un capitalisme qui pourrait apporter du bien-être à la population. Il ne faut pas concevoir la crise comme un moment après lequel tout reviendrait à la normale. Nous sommes dans le processus de crise. Et je voudrais dire que les problèmes sociaux que nous connaissons aujourd'hui ne sont pas une conséquence de la crise, ils sont à la racine de la crise, et je vais prendre un exemple. On sait que la crise économique est née du surendettement des ménages aux États-Unis, dans les banlieues américaines. Il est très important de voir que la crise financière actuelle, qui a commencé en 2007/2008, n'est pas du tout née dans les salons des banques ou dans les salles des marchés des banques. Elle est née dans les banlieues pauvres américaines, suite au fait que les gens avaient trop emprunté. On avait suscité chez eux le besoin d'emprunt pour acheter les voitures, les maisons, etc. Et du fait de la répartition des richesses telle qu’elle se fait aujourd'hui, ils n'ont pas pu rembourser et à partir de là on a eu l’enclenchement de la crise des subprimes. Mais pourquoi a-t-on besoin de l'endettement pour que le système puisse perdurer ? L'endettement, contrairement à ce que l'on entend, à ce que dit en boucle M. Sarkozy, n’est pas une maladie du système. L'endettement n’est pas une faute. Il y a certes quelques véritables voyous qui ont poussé le système jusqu'à sa limite, mais l'endettement fait partie des rouages du modèle ! Le modèle ne peut pas continuer sans l’endettement privé. Pourquoi ? Parce que ce qu'on appelait le néolibéralisme depuis les années 1970/1980 s’est construit sur le fait que le capitalisme a commencé sa crise dans les années 1970. Il y a eu des alertes extrêmement importantes, j’y reviendrai également. Des alertes écologiques : il y avait déjà le « Club de Rome » « Halte à la croissance » en 1971, parce qu'on allait vers l'épuisement des ressources fossiles. Vous voyez le temps que nous avons perdu -40 ans - pour se rendre compte d’un épuisement du modèle qui s'est traduit par un épuisement de la productivité, de la rentabilité du capital, une crise économique dans les années 1970. Et on n’a pas assez vu à ce moment-là, qu’il y a eu la conjonction de trois faits qu'on retrouve aujourd'hui : un début de crise financière (en 1971, le dollar n'est plus convertible en or, c’est l’annonce de Nixon le 15 août 1971, qui déclare au monde entier que le dollar n'est plus convertible en or et que le papier dollar c'est donc du papier !), puis le choc pétrolier de 1973, (donc une crise énergétique) et des tensions très graves au Moyen-Orient. Et pendant les années 1970, les réponses qui ont été faites à cette crise étaient les mêmes partout dans le monde (avec quelques variantes), des politiques néolibérales qui ont consisté à dire que pour retrouver la croissance perdue, pour retrouver la croissance des 30 glorieuses qui s'était considérablement affaissée dans les années 1970, il fallait libéraliser l'économie, il fallait mettre en place le libre-échange, il fallait privatiser, il fallait lutter partout autant que possible contre tout ce qui était donné comme gratuit, contre tous ces biens sociaux que nous avions conquis, la protection sociale, les biens publics, tout ce qui avait été les services publics. 366 Et on a donc eu les politiques néolibérales pour retrouver la croissance perdue. Elles étaient fondées sur l'expansion, la croissance, la consommation et en même temps la baisse très importante de toutes les prestations sociales, les politiques de rigueur ou d'austérité, avec une tendance à la réduction de la richesse qui est redistribuée en faveur de travail, et au contraire une explosion des revenus financiers. Comment avoir de la consommation dans un contexte d’austérité ? Il n'y a pas 36 solutions, il n’y en a qu’une, c'est l'endettement ! L'endettement a joué ce rôle-là depuis les années 80. Il est donc structurel. Le système n'a pu retrouver un souffle dans les années 80 que grâce à l'endettement. Cela a été l’illusion de l’endettement. Illusion qui est tombée avec la crise des subprimes. Une crise de l'endettement privé s'est traduite ensuite par une crise de l'endettement public puisque les États sont venus au secours des banques pour éviter la catastrophe totale. La crise financière n'est pas qu'une crise de la régulation financière Ce que j'ai voulu vous montrer là, c’est que la crise financière n'est pas qu'une crise de la régulation financière. Qu’on n’aurait pas mis les bonnes règles et qu'il suffit de trouver ces bonnes règles, bien contraignantes, pour venir à bout du système. Non, la crise financière vient aussi d'une polarisation Geneviève AZAM : L’après crise sociale, d'un accroissement énorme des inégalités dans le monde, qui fait qu'aujourd'hui on veut augmenter la production, parce que c’est l’augmentation des profits, mais avec des salaires complètement stagnants, il faut forcément de l'endettement. Et donc on voit comment la crise sociale, les données sociales, sont aussi à l'origine de la crise financière et pas seulement une conséquence de la crise financière. Bien sûr la crise financière, avec le chômage qui augmente, a aussi des conséquences sociales ! Mais, et c'est ça la particularité de cette crise, nous aurions tort de croire qu'il s'agit seulement d'une crise financière. C'est une crise d'un déséquilibre profond de nos sociétés, qui n'arrivent plus à satisfaire les besoins fondamentaux de la population du fait d'une répartition très inégale des richesses. Je pense qu'il faut se rendre compte que jamais sans doute dans l'histoire du capitalisme nous n'avons eu une telle polarité dans la répartition des richesses. Jamais ! Regardez ce qui se passe aujourd'hui avec le mouvement des indignés aux États-Unis qui disent très justement : « nous sommes 99 %, ils sont 1 % ». Et 1 % c’est la classe de Wall Street, la classe de Davos. C’est un peu les mêmes. Cela ne veut pas dire que les 99 % sont tous identiques bien sûr ! Il y a là-dedans des différences aussi. Mais aujourd’hui, le capitalisme est devenu tellement prédateur. Récemment nous avons entendu Gus Macias développer comment le capitalisme est devenu mafieux. Le capitalisme financier vit de la captation des richesses et c'est dans ce sens qu'il entretient des mafias. Et c'est pour cela qu'on n’est plus dans le domaine de la rationalité économique, parce que les mafias n'obéissent pas à cette rationalité économique capitaliste comme nous avons pu l’avoir au XIXe siècle ! Pour montrer comment cette intrication des crises, et ce que nous appelons les conséquences des crises, est la crise elle-même, regardez tout ce qui se passe au niveau de la crise écologique. Tous les déséquilibres écologiques qui vont avec les déséquilibres sociaux. Tout à l'heure j'ai donné l’exemple du continent de déchets. Nous devons réfléchir à quel point le fait que nous ayons accepté cette accumulation de déchets matériels à l'échelle du monde pose un problème politique extrêmement grave. Ces fameux déchets, que nous ne savons plus gérer, dont nous ne savons plus que faire, c'est quoi ? Si vous regardez votre poubelle, le soir, vous y trouverez du travail humain ! Il y a des gens qui ont travaillé uniquement pour produire des déchets ! Ils ont produit des choses qui ont pour vocation finale de passer à la poubelle - tous les emballages. Il y a du travail, des matières premières qui deviennent extrêmement rares. Et donc le fait que notre civilisation produise tous ces déchets qui s’accumulent, témoigne de la décomposition de la société dans laquelle la nature est traitée comme une simple ressource et un dépotoir dans lequel on jette ce dont on n’a pas besoin. Mais le travail lui-même est devenu un déchet, une simple ressource, et comme les ressources naturelles on s’en sert et on le rejette quand on n'en a plus besoin. Quand il est trop fatigué, quand il est usé, également comme un déchet. C'est ce qu'on a appelé le travail kleenex. Tout ce qui a tenu de la flexibilité du travail, du refus de ce que l’on a appelé les rigidités. Convertir le travail dans un flux de ressources quand on en a besoin et qu'on rejette quand on n'en a plus besoin. Ça témoigne d'une maladie au cœur du système. Que signifie travailler quand on sait que ce que l'on produit est là uniquement pour entretenir un profit et va finir dans les poubelles. Quel sens donner au travail dans une telle société qui considère le travail comme simple ressource et les produits du travail comme des déchets ? L'obsolescence des objets est quasiment programmée pour justement entretenir le cycle de vie du produit. La crise écologique et la crise sociale vont strictement ensemble. A chaque fois qu'on considère la nature comme une simple pourvoyeuse de richesse, on considère aussi les humains, qui font partie de nature, comme des ressources, du pétrole ou d'autres choses qui sont fournis par la nature. On ne peut plus penser la société indépendamment des écosystèmes, l'économie indépendamment de la société et indépendamment des écosystèmes. C’est suicidaire et c'est ce que nous faisons depuis plus d'un siècle en particulier avec une accélération depuis une trentaine d'années. Économie, sociétés et nature. Maintenant je voudrais traiter une autre question qui se pose à nous et qui doit être l'objet de nos réflexions. J’ai un peu introduit la notion de la crise économique, la nécessité d’y articuler ce que nous appelons la question sociale et comment nous devons l'articuler à la question écologique, au sens très Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 367 large. Là je voudrais revenir sur les rapports que nous avons, surtout dans la modernité occidentale, entre l'économie et la société, mais surtout entre les sociétés et la nature. Grâce aux connaissances scientifiques nous savons que des défis extrêmement importants nous attendent, du fait de la crise climatique. Aujourd'hui nous savons - je dis bien nous savons car il y a un consensus presque absolu des scientifiques - que le changement climatique que nous vivons actuellement sur la planète n'est pas dû aux cycles de réchauffement/refroidissement qui ont toujours existé (la planète n'est pas stable, il y a des grands cycles). Nous savons que ce qui se passe depuis deux siècles a modifié le climat, et que les modifications climatiques constatées sont d'origine anthropique c'est-à-dire dues à l’activité humaine. En tous cas, l'accélération du changement climatique est due à l'activité humaine. Quand on l’a su, cela a modifié considérablement notre manière de penser les rapports entre les sociétés et la nature. Nous avons pour la plupart d’entre nous été élevés dans des écoles publiques laïques et républicaines, partout en Europe et dans le monde occidental, et on nous y a appris, d’un côté les sciences naturelles et de l’autre les sciences humaines et les sciences sociales. En effet nous étions convaincus, jusqu'à une date récente, que l'histoire de la Terre qui relève des sciences physiques est une histoire au long cours, sur 4 milliards d’années. Une histoire au long cours qui subit des grandes ères géologiques avec des grandes périodes de refroidissement, de réchauffement, etc., etc. Et en tout cas nous avons pensé cela complètement indépendamment de l'histoire des sociétés humaines sur la Terre. L’histoire des sociétés humaines qui est beaucoup plus récente, est très courte à l'échelle du temps de la nature. Et donc nous avons toujours pensé que nous pouvions réfléchir l'histoire des sociétés, indépendamment de l'histoire de la Terre. Que leurs flèches de l'histoire étaient parallèles et que cela ne pourrait jamais se croiser. Et nous avions même développé une indifférence totale par rapport à l'histoire elle-même de la Terre. 368 Or que nous disent aujourd’hui les climatologues ? Ils nous disent que, contrairement aux générations d’avant le XVIIIe siècle, nous ne subissons plus le climat, nous faisons le climat ! C'est-à-dire que l'humanité est devenue une force géologique ! Ceci était inimaginable il y a 30 ou 40 ans. Plusieurs chercheurs ont employé aux USA le terme d’anthropocène, pour caractériser notre ère géologique. Nous sommes depuis 12 000 ans dans une ère géologique qui s’appelle l’holocène. Une phase très tempérée qui a permis l’agriculture, la révolution néolithique, la domestication des espèces. Une phase qui a été très clémente dans l'histoire de la terre et a permis à nos sociétés de se développer. Des scientifiques américains, dont un prix Nobel de chimie - Paul Crutzen - viennent d’écrire un article qui dit que nous ne sommes plus dans l’holocène mais nous sommes dans l’anthropocène : depuis la fin du XVIIIe siècle, depuis que nous avons fondé notre production, notre économie, sur les énergies fossiles et donc sur le rejet de CO2 dans l'atmosphère, nous avons contribué au réchauffement climatique, nous avons modifié de manière irréversible l'atmosphère et nous ne subissons plus aujourd'hui le climat, nous le faisons ! D’où ce nouveau terme, l’anthropocène. Avant la machine à vapeur, on utilisait des énergies essentiellement renouvelables : l’eau, le vent du moulin, la force des animaux et des hommes… Mais la révolution industrielle avec la machine à vapeur, la révolution carbone, ce fut l'utilisation des énergies fossiles. D’abord le charbon, puis le pétrole. Et cela a modifié totalement le monde ! Nous aurions pu envisager les choses autrement, ce n’est pas une fatalité naturelle. Ce sont des choix de sociétés qui ont été faits à des moments très précis, comme le montrent des textes qui sortent maintenant. Mais du coup, nous dit Paul Crutzen, nous sommes dans l’anthropocène et donc nous ne pouvons plus envisager les sciences humaines et sociales indépendamment des sciences naturelles. Tous les modèles économiques sauf quelques-uns (marginaux) sont fondés sur l'idée que nous produisons avec deux facteurs de production : le capital et le travail. La nature n'y apparaît absolument pas ! Et le modèle économique dominant néoclassique que nous avons aujourd'hui est fondé sur l'idée qu'il peut y avoir une substitution infinie du capital naturel par du capital technique. Cela veut dire que ce capital naturel pourra toujours être remplacé par du capital technique. Et donc le modèle peut continuer à l'infini puisqu'il n'a besoin que de capital et de travail pour continuer sa croissance. Ce sont des modèles qui ont été construits comme si l'économie vivait en circuit fermé indépendamment de la biosphère, indépendamment de l'énergie nécessaire pour produire, indépendamment des matières nécessaires pour produire. Geneviève AZAM : L’après crise Aujourd’hui se développe un courant français important (mais également international) qui est le courant de la bio-économie. Il nous dit que, pour repenser l'économie, nous devons repenser l'ensemble des modèles économiques comme étant un sous-système d’un système plus large qui les englobe et qui s'appelle la biosphère. Nous avons des échanges d’énergie avec la biosphère. Nous ne pouvons pas faire comme si le système économique était autonome et vivait hors sol et hors biosphère, dans une sorte de cloche. Nous sommes actuellement en train de payer très cher cette vision des choses. Cette idée que les ressources seraient infiniment reproductibles et que la machine pourrait donc tourner toute seule de façon infinie. Nous devons donc repenser vraiment les sciences humaines, les sciences sociales avec les sciences naturelles pas contre ! Et là aussi, sans doute, que les mouvements progressistes sont interrogés aujourd'hui. L'émancipation des peuples, des humains, a été pensée dans notre modernité comme une victoire sur la nature ! L'émancipation a été pensée comme : « la civilisation, c’est s'arracher de la nature. C’est dominer la nature, faire sienne la nature ». Cela partait de l'idée, juste, de ne pas se soumettre aux lois naturelles. De l'idée juste que les lois qui gouvernent les sociétés ne sont pas des lois naturelles, ce sont des lois que nous choisissons. Cela fait partie de l'autonomie individuelle, de l’autonomie sociale, de dire que les lois sociales ne sont pas des lois naturelles. Et nous avons dit ça très bien ! Mais en même temps nous ne pouvons pas nier qu'il existe des lois naturelles, que les écosystèmes sont des circuits qui se reproduisent d’une certaine manière, et que si nous mettons du désordre là-dedans il y aura du désordre dans la société aussi. Il est donc impératif, pour nous, (ce que d’ailleurs la religion économique nous interdit), de garder l'idée que les sociétés sont autonomes, que les lois sociales sont des lois qui sont choisies par les peuples. Ce ne sont pas des lois surnaturelles qui seraient imposées par Moody’s, le nouveau dieu, ou le nouveau diable, ou par la main invisible qui circule sur nos têtes. Il n'y a pas de loi surnaturelle, il y a des lois humaines et sociales ! Mais ces lois sociales ne peuvent pas s'abstraire du fait que, dans la condition humaine, nous ne pouvons pas nous arracher de nature ! Nous sommes aussi des êtres de nature. Nous avons besoin de la nature pour vivre. Et il n'y a pas d'autre terre sur laquelle nous puissions émigrer. Il y a un travail aussi vis-à-vis des mouvements d'émancipations, qui ont pensé les choses de façon séparée. Qui ont pensé les questions sociales et les questions environnementales comme étant radicalement séparées, voire même hiérarchisées, avec l'idée qu'il faut d'abord résoudre les questions sociales et qu'ensuite on résoudra les questions environnementales. Ou même pire, il y a eu l'idée que les questions environnementales n'étaient que des représentations de riches, de gens qui avaient l'estomac bien rempli, et que les pauvres, eux, avaient d'autres problèmes que des questions et problèmes environnementaux. La réalité nous dit aujourd'hui l'inverse. Ce sont les pauvres et les plus pauvres qui meurent de faim dans les pays du Sud parce que leurs écosystèmes sont détruits. Nous, dans les pays riches, nous avons toujours des ressources, nous ne dépendons pas complètement des écosystèmes. Mais dans la Corne de l'Afrique la malnutrition touche les paysans ! Les populations rurales, ce sont elles qui sont les plus pauvres. Regardons les derniers chiffres de l'ONU. Pourquoi ? Parce que les écosystèmes sont détruits et là ce sont les conditions mêmes de survie qui en dépendent. Et donc les questions environnementales ne sont pas des questions de riches, ce sont fondamentalement des questions de pauvres, parce que ce ne sont pas des questions de jolis arbres, de jolis paysages (cela, c’est l'environnement tel qu'il a été conçu dans la tradition occidentale, comme étant extérieur). L’environnement, c’est ce avec quoi nous vivons et avec quoi nous devons vivre, et donc nous ne pouvons plus continuer la lutte contre la nature, la guerre à la nature, comme l’a menée le productivisme. Nous devons inventer des modèles de coopération avec la nature, et ça, c'est un changement de culture pour nous occidentaux. La crise de l'hégémonie occidentale Le dernier point que je voudrais traiter, c’est la crise de l'hégémonie occidentale. Aussi bien sur un plan matériel que sur un plan symbolique. Sur un plan matériel les choses sont assez faciles à voir pour ne pas prendre trop de temps. Je vais m’attarder plus sur la crise de l'hégémonie culturelle et symbolique. Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 369 Sur l’hégémonie matérielle : vous avez entendu le plan en cours qu’on a imaginé pour sortir l'Europe de la crise, pour éviter le défaut de la Grèce, pour éviter les faillites des banques qui sont trop impliquées dans la crise grecque et maintenant la dette italienne. Je ne vais pas détailler ce plan. Vous savez qu'on a prévu de multiplier par 4 le fonds européen et de le monter à 1 000 milliards d'Euros. Il faut faire attention aux effets d'annonce : tout ceci ce sont des signes en direction des marchés (et ça a fonctionné, d’ailleurs, c’est le réflexe de Pavlov, les bourses sont légèrement remontées). Mais d'où viennent ces 1 000 milliards ? Comme nous refusons absolument (sur injonction d’Angela Merkel et de la Bundesbank et de la banque centrale européenne) que les États puissent prêter aux banques, ces 1 000 milliards vont venir essentiellement des marchés financiers. Et on apprend aujourd'hui qu'ils vont venir aussi de fonds souverains (qui vont de la Chine au Brésil) pour abonder ces ressources européennes pour pouvoir éviter le défaut grec ou les faillites bancaires dans les autres pays européens. C’est quelque chose qui aurait été inimaginable il y a 10 ans, il y a 20 ans. Les choses vont à une vitesse incroyable ! Que nous disent la Chine aujourd'hui et le Brésil, (l’Inde n’a pas répondu) « pourquoi pas, nous, ce qu'on veut c'est qu'on renégocie notre place au FMI ! ». Les voix au FMI sont proportionnelles à la capacité productive des pays. Elles ont été fixées il y a très longtemps et elles assurent une domination absolue des États-Unis d’abord (qui ont un droit de veto de fait) et de l’ensemble des pays industriels, des pays riches. Donc la Chine et le Brésil disent : oui, nous avons des réserves énormes, on va pouvoir les prêter mais il faut renégocier notre place au FMI. Donc là on voit le basculement du monde ! Ceci était inimaginable. On a là une image de ce qu'est la perte de l'hégémonie matérielle. Bien sûr qu'il nous reste l'hégémonie militaire. Cette fin de l’hégémonie matérielle ne veut pas dire la fin du capitalisme occidental. Nous avons encore la force militaire. Mais cette régression matérielle est irréversible. 370 Et donc la régression de l’Europe, qui a été le berceau, véritablement, du modèle que nous avons aujourd'hui, et cela au départ grâce à la spoliation de l'Amérique latine de son or et son argent. Je pense au livre d’Éduardo Galeano « Les veines ouvertes de l'Amérique latine » : voilà ce qui a permis de lancer l'économie financière à partir du XVIe siècle en Europe. L’Europe a été le berceau du modèle. Et aujourd'hui la crise que nous vivons en Europe n'est pas qu'une crise due à des problèmes internes à l'Europe, la crise que nous vivons en Europe c'est aussi la perte de l'hégémonie européenne, la perte de l'Europe puissance. L'Europe reste une puissance économique importante. Première puissance économique du monde, l’Europe à 27, bien sûr. Mais cette hégémonie matérielle absolue est terminée, et également celle des États-Unis d'Amérique et de l’ensemble des pays industriels. Et ça, c'est un fait nouveau qui modifie la géopolitique. D’autant que nous sommes en train de prendre conscience que nous dépendons de manière terrible de ressources, en particulier énergétiques et minières, que nous ne possédons pas et qui sont dans ces autres pays qui eux sont des pays émergents. Ils n'entendent plus du tout entrer dans la logique coloniale et postcoloniale que nous avons eue pendant très longtemps. Et, très symptomatiquement, notamment en Amérique latine, se développent énormément de mouvements sociaux qui sont des mouvements contre l'extractivisme. Et dans tous les pays d'Amérique latine, (Équateur, Venezuela, Brésil aujourd’hui), se développent des mouvements essentiellement de paysans, de peuples indigènes, qui refusent que soient extraites les ressources naturelles, qui refusent la perpétuation de l'économie de rente qui a saigné tant de pays d'Amérique latine, et qui oblige à repenser véritablement un autre modèle de développement. Alors bien sûr c'est très compliqué, il y a un débat public dans ces pays, qui ont besoin aussi de ressources pour pouvoir les redistribuer à la population. Récemment en Bolivie, il y avait le projet de construction d'une route transamazonienne pour pouvoir permettre l'extraction de minerais très rares, projet qui allait détruire une partie de la forêt amazonienne et des peuples indiens qui y vivent. Il y a eu plusieurs marches contre ce projet, et le gouvernement de Moralès arrête ce projet ! Mais ceci n'est pas anodin. Au XVIe siècle lorsque l'Europe a connu le démarrage, on ne demandait pas l’autorisation à la Bolivie pour aller exploiter les mines de Potosi, où plus d’un million d’indiens sont Geneviève AZAM : L’après crise morts pour permettre le début de la croissance européenne. Aujourd’hui, Areva exploite de l’uranium au Niger. Nous découvrons que nous sommes profondément dépendants de ressources que nous ne possédons pas. Il y a donc un basculement du monde. Bien sûr les révolutions dans les pays arabes posent également cette question. Tout à l'heure je vous disais que dans les années 70, il y a eu une crise du dollar avec le passage aux taux de change flexibles, il y a eu la crise du pétrole, et les crises dans le Moyen-Orient. Eh bien aujourd'hui nous avons la crise financière, le pic pétrolier est atteint pour les pétroles conventionnels depuis 2006, (l'agence internationale de l'énergie le confirme alors qu’elle l’a nié pendant très longtemps). Il faut donc aller chercher du pétrole très cher en mer profonde, avec du gaz de schiste et des sables bitumineux. Ce n'est plus le pétrole bon marché qui a permis les 30 glorieuses et qui a permis un mode de développement centré sur ce qu’un auteur américain appelle la Pétrocratie. Notre mode de vie a été façonné par le pétrole et nous avons aujourd'hui en même temps toutes ces révolutions au Moyen-Orient. Donc avec la perte de l'hégémonie matérielle, il y a une perte de l’hégémonie symbolique. Je disais que le capitalisme ne peut plus continuer à se développer, tout comme ne pouvons plus croire à sa promesse de prospérité. Nous ne pouvons plus croire à la mondialisation heureuse, ni au marché mondial qui allait permettre paix et prospérité pour le monde entier. Ce sont de jolies fables mais ces comptines aujourd'hui n'ont absolument plus aucune crédibilité. Et là c'est vraiment une crise de notre modernité, et ce qui est extrêmement intéressant, c'est qu’aujourd'hui aussi bien en Amérique latine qu’en Inde et en Afrique, il y a de nombreuses études de sociologues, d’économistes, de philosophes, d’historiens (qui malheureusement ne sont pas assez traduits) qui font la critique de la modernité occidentale. Parce que nous avions déjà fait la critique de notre modernité, nous avons des tonnes de livres depuis le début du XXe siècle sur la critique de la modernité occidentale, sur les limites de l'idée de progrès telle que nous l’avons considéré hier. Mais là, ce qui est nouveau, c'est qu'il y a une critique des sociétés occidentales qui se fait dans les sociétés non occidentales ou qui ont été occidentalisées mais qui ont d'autres cultures. Cette critique ne se fait pas du tout au nom de la tradition, mais elle se fait au nom d'un avenir et non d'un repli sur la tradition. Et ça, c'est extrêmement intéressant ! Or pour nous pays occidentaux, c'est très difficile à admettre ! Les pays occidentaux se sont toujours considérés comme des donateurs à sens unique. On donne, on donne de l'aide etc. Et c'est Marcel Mauss. Hier soir on en a reparlé parce qu’il y avait une conférence de Jean-Claude Michea. Mais le don qui est donné ainsi sans retour, c’est un don qui humilie mais qui en plus est dominateur. Pour que le don permette l'échange, il faut qu’il y ait un retour possible. Et les pays occidentaux se sont toujours posés en donateurs universels. Ils avaient la science, la raison, la philosophie, l’histoire scientifique etc. On donne au reste du monde mais difficulté à recevoir ! Et sans doute que pour sortir de notre crise de civilisation, il faut que nous apprenions à recevoir ! A recevoir ce que d'autres ont aussi fait. Ça ne veut pas dire que nous n'ayons rien donné. Ça ne veut pas dire que dans la modernité occidentale, tout soit à jeter, loin de là ! Mais cela veut dire que nous ne pourrons nous reconstruire qu'en reconnaissant la part des autres et en reconnaissant tous les apports qu'il y a déjà eu dans la culture occidentale ! Les apports d'autres civilisations qui se sont mélangés et qui ont été au fondement même de notre culture européenne et occidentale. Donc apprendre à recevoir, à mêler, plutôt que la guerre des civilisations, et la fin de l’histoire ! La fin de l'histoire c'est : il y a une seule civilisation qui va créer la paix mondiale. Il y a un seul modèle, c’est le capitalisme conquérant sur toute la planète. La deuxième version c'est la guerre des civilisations. La civilisation occidentale qui est LA Civilisation, avec LA Science, LA Philosophie, rencontre des obstacles archaïques et rentre fatalement en guerre pour pouvoir se développer. Eh bien sans doute allons-nous devoir penser aujourd'hui des dialogues de civilisations au lieu de la guerre des civilisations. C'est un travail en profondeur que nous avons à faire : comment enrichir notre propre culture de la culture des autres, ils ont sans doute beaucoup à nous apprendre. Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 371 Conclusion : la crise de la démocratie Je conclus sur les questions démocratiques. Nous savons qu'il y a une crise démocratique qui est sans doute le nœud gordien du problème. On sait que, dans les périodes de crise grave, quand on ne voit pas l'avenir, il peut y avoir la tentation autoritaire. L'idée qu’un gouvernement éclairé d'experts ou un leader charismatique pourrait finalement arriver à nous proposer des solutions pour la sortie de la crise. Évidemment qu’il y a ces périls aujourd'hui ! Il y a un autre péril également, celui que redoutait l’économiste-anthropologue Karl Polanyi, dans son livre « La grande transformation », où il écrivait de façon prémonitoire dans les années 1930 que le capitalisme était devenu incompatible avec la démocratie. Je crois qu'aujourd'hui le capitalisme est clairement devenu incompatible avec la démocratie ! Et c’est ce que nous disent tous les mouvements au niveau international, qui ne sont pas les mêmes, bien entendu : le mouvement des « indignados » espagnols, celui des indignés américains autour de Wall Street et tout ce qui passe aux États-Unis, ce qui se passe en Grèce ; et ce qui s'est passé en Tunisie, en Égypte, en Lybie…, bien sûr que tout ça n’est pas la même chose ! Mais quand même, dans tous ces mouvements-là, on entend la revendication de liberté, on entend la revendication de démocratie. La singularité de ces mouvements c’est que bien sûr, il y a des bases socio-économique dans ces mouvements, bien sûr qu'il y a la misère, la difficulté à vivre etc. Mais il y a la revendication de liberté ! La revendication de la démocratie. Et c'est très intéressant, parce qu’on nous avait dit que la démocratie était occidentale, qu’elle était liée au marché et liée au capitalisme, voire liée au judéo- christianisme, et que les autres peuples ne pourraient pas accéder à la démocratie. Il fallait la leur apporter soit par le marché, par le libre-échange, soit par la guerre. Donc il fallait leur porter la démocratie parce qu'ils en étaient incapables en eux-mêmes. Ce qui s’est passé dans les pays du Proche-Orient, en Tunisie particulièrement, c’est extraordinaire dans le changement symbolique. Ces peuples ont manifesté une aspiration à la démocratie et c'est une découverte pour beaucoup, c'est très important ! Et là aussi il y a crise symbolique, parce que nous étions les seuls qui donnions la démocratie aux autres. Que d'autres inventent la démocratie, on n'avait pas tellement pensé ça ! Quand on regarde ce qui se passe aux États-Unis d'Amérique autour du mouvement sur Wall Street, c'est bien sûr la misère mais c'est la démocratie ! Et donc je pense qu’aujourd'hui il y a une conscience diffuse que le capitalisme n'est plus compatible avec démocratie ! Que le mot d’ordre de démocratie que l'on voit partout se décliner différemment c'est vraiment le mot d'ordre du temps, qui montre un basculement politique. Ce n'est pas anodin ce qui se passe partout dans le monde, ce sont des choses qui ont un fil conducteur. 372 Mais il faut se souvenir que notre démocratie européenne et occidentale s'est déployée véritablement à partir du XIXe siècle et je dirais beaucoup à partir de 1945. Bien entendu il y a toujours eu l'idéal de liberté, mais cette idée de démocratie a été vraiment renforcée avec l'idée du bien-être ! Avec l'idée de la consommation et donc l’idée de la croissance, de l'expansion. Et on ne peut pas nier aussi que dans les mouvements tunisien, égyptien, libyen… avec l'aspiration à la liberté, à la démocratie, il y a aussi une aspiration aux biens matériels, l’aspiration au bien-être, donc au bien avoir qui est souvent assimilé. Et là nous avons une difficulté majeure qui doit être mise sur la place publique : la démocratie « à l’européenne » avec les droits que nous avons conquis après 1945 est très liée au fait que nos systèmes ont apporté bien-être et progrès matériel, la télévision, la voiture, etc. La crise énergétique est centrale ! Comment allons-nous faire, sachant qu’une part de nous-mêmes, de nos sociétés, est attachée à la démocratie parce qu’on a assimilé démocratie à croissance, bien-être, multiplication des objets, accès pour tous à tout un tas d'objets matériels… Comment allons-nous aujourd'hui permettre l'adhésion à la démocratie ? Comment allons-nous recréer, maintenir cet espoir démocratique, si par ailleurs nous ne pouvons plus assurer ce modèle de croissance économique infinie qu'on a connu après 1945 ? C'est une question redoutable ! Parce que la démocratie c'est quelque chose qui est fragile ! On l’a vu dans les années 30 ! Il peut y avoir aussi des basculements autoritaires et totalitaires qui se réalisent. Ce n'est pas du tout inimaginable, loin de là. C’est une issue possible ! Comment peut-on faire que l'attachement à la démocratie qu’on voit partout soit fait en même temps Geneviève AZAM : L’après crise d'un certain détachement - différencié selon les sociétés car nous n’avons pas tous les mêmes besoins - par rapport aux richesses matérielles ? Là, on a un enjeu politique terrible, dont va dépendre l'issue de la crise et la possibilité d'une issue démocratique ! Regardons ce qui se passe en Tunisie1, abandonnons aussi les lunettes de l'hégémonie occidentale qui depuis trois jours se répand sur les ondes françaises avant même qu’on ait les résultats sur le fait que les islamistes ont le pouvoir en Tunisie. Ce qui ne résiste absolument pas aux statistiques, mais c’est ce qu’on nous dit depuis deux ou trois jours : « les islamistes ont le pouvoir en Tunisie ». On voit nos représentations, on voit la crise de nos représentations ! Il y a beaucoup de textes d'intellectuels tunisiens qui circulent pour nous alerter : « attention ne racontez pas n’importe quoi ; changez de regard sur nous ; nous sommes capables de démocratie ; mais c’est vrai que nous avons aussi besoin de manger, nous avons besoin de pain ; et c'est vrai que si nous n'arrivons pas à assurer ce minimum dont nous avons besoin, eh bien il y a des risques de tentation autoritaire ; des risques de retour aussi à des racines fantasmées ». Pas seulement pour la Tunisie, regardons chez nous ce qui se passe, en Europe, avec les tentations xénophobes, le nationalisme, le racisme, etc. Je pense que, dans les sorties de crise, ce que nous avons à entendre et à rendre visibles, ce sont tous ces mouvements de base qui, partout dans le monde, dans les pays du Sud, dans les pays du Nord, s'expriment déjà en termes de transition. Nous ne pouvons pas attendre le déclic du Grand Soir. Les autres mondes que nous voulons, il faut les construire dès maintenant, si nous voulons éviter la destruction irréversible de certains aspects de nos sociétés. C’est dès aujourd'hui que nous entamons la transition, nous sommes déjà dans la transition ! Et l’issue dépendra vraiment de la vigueur à nous impliquer dans ces expériences de transitions. Débat Un participant - Vous avez dit : l’économie, c’est la science de la richesse qui est basée sur la rareté et la rareté fait la valeur. Il faudrait aussi une prise de conscience pour dire que les échelles de valeur que nous avons sont illogiques. Pourquoi aujourd'hui un footballeur gagnerait-il beaucoup plus qu'un type qui crée de la richesse tous les jours. Il crée du rêve, mais en fait rien du tout. Ne pensez-vous pas qu’il faut un changement culturel sur l'emprise de la valeur. Geneviève Azam - La valeur dépend de la rareté, c'est un débat central pour les économistes et philosophes : quelle est l'origine de la valeur, quelle est l'origine de la richesse ? C'est le débat de l'économie politique au XIXe siècle. Avec l'économie néoclassique dominante aujourd'hui, la valeur c'est le prix sur le marché ! Donc on ne se pose pas la question de l'origine de la valeur. L’histoire de la valeur rareté, ça se discute. Mais je comprends ce que vous voulez dire. Aujourd’hui on est arrivé à des différences de rémunération qui échappent à la raison. Vous citez les footballeurs, on pourrait en citer d'autres, voilà pourquoi il faut qu'on réfléchisse vraiment à la mesure qui consisterait à dire qu'il y a un revenu maximum, au-delà duquel tout est pris par l'État sous forme d'impôts. En tout cas c'est une idée que je soumets. La question politique, c’est : quel niveau pour ce revenu maximum ? Cette situation est intolérable aujourd'hui parce que ça mine totalement les sociétés, toutes les valeurs au sens politique et éthique du terme : les inégalités qui se construisent aujourd'hui sont destructrices. Le problème de la valeur, c’est que d'un côté il y a la valeur économique, et de l’autre côté il y a les valeurs liées à la justice etc. En tout cas cette explosion délirante de certains revenus mine profondément la société. Cela veut dire qu’il n'y a plus d'échelle de valeurs, plus de repères et c’est très grave, sans précédent ! C'est une dévalorisation du sens du travail et de la valeur du travail sans précédent. De la 1 Cette conférence avait lieu au moment des élections constitutionnelles de Tunisie. Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 373 même façon qu'il y a un revenu minimum, qui devrait être augmenté, il faudrait qu'il y ait un revenu maximum. La question ensuite c’est combien de fois le SMIC ? C'est une vraie discussion politique qui devrait faire l'objet d'un débat public. Ce serait une mesure de santé publique parce que ça modifie, en plus, le rapport au travail. Un participant - Les différences de niveau de consommation à la cour de Louis XVI et Marie-Antoinette n'étaient pas aussi démesurées que ce qu'on voit aujourd'hui. Mais ma question se trouve à propos de ce défi redoutable avec lequel vous avez conclu votre présentation. Avez-vous des éléments de réponse, des idées ? Geneviève Azam - Sur la première partie et je voudrais répondre. Sous Marie-Antoinette, dans l'Ancien Régime, évidemment que l'aristocratie avait un niveau de vie qui n’avait rien à voir avec les 99 %. Mais attention, nous étions dans des sociétés hiérarchiques dans lesquelles il y avait inégalité en droit ! La grande différence avec nos sociétés, c'est qu'on a posé l'égalité. Nous sommes tous nés libres et égaux en droit ! Et c'est énorme ! Évidemment ce n'est pas réalisé mais le fait que ça existe, fait que la pauvreté a eu un autre statut au XIXe siècle. La pauvreté dans l'Ancien Régime est normale. La société n'est pas du tout fondée sur l'accumulation de richesses, ça, c'est le capitalisme industriel. Au XIXe siècle, nous sommes tous libres et égaux en droit et le but suprême devient la croissance, l’accumulation de richesses et donc la pauvreté deviennent une anomalie. Voire même le paupérisme, parce que ces classes pauvres sont des menaces pour l'ordre social. Alors que la pauvreté sous l'Ancien Régime, c'était le statut normal dans une société inégalitaire et qui n’était pas fondée sur l'accumulation. Et ça, ce n’est pas rien ! Pour la deuxième partie. Je n'ai pas de solution toute seule, il n'y a que des solutions collectives, solutions sociales et politiques collectives. Mais je vois quand même (ce n'est pas mon côté optimiste car je suis aussi inquiète que tout le monde de cette dégradation terrible) « les opportunités de la crise ». Nous avons un système qui s'effondre. Et là toutes les illusions qui ont pu nous bercer sont tombées. On a atterri. Et du coup je pense que ça doit libérer l'imagination, par rapport à ce que nous pouvons imaginer de transition. Et partout, partout, il y a des expériences, des projets et des scénarios de transitions qui sont extrêmement élaborés, dans lesquels les gens s'impliquent. 374 Par exemple toutes les histoires de transition énergétique. Bien sûr, nous héritons d'une situation complexe, problème du pétrole, gaz de schiste, du nucléaire… J'étais l’autre jour aux assises du développement durable en Midi-Pyrénées et il y a des municipalités importantes de 6 000 habitants, de 10 000 habitants, 30 000 habitants, qui reprennent l'électricité et l'énergie en régie directe et qui font des parcs éoliens municipaux. Si on confie l'industrie éolienne à Total ce seront des énormes parcs éoliens qui centraliseront la production. Il y a de plus en plus (une quinzaine en France) de régies municipales, qui se réapproprient l'électricité localement, pour la remettre ensuite dans le réseau national de façon à ce qu'il y ait accès pour tous à l'énergie, qui est un bien commun. Par exemple la commune de Montdidier, dans la Somme, de 6 500 habitants, a plusieurs parcs éoliens municipaux. Ils ont créé 25 emplois de maintenance etc. Leur objectif c’est la lutte contre la précarité énergétique. Tentative de baisser le prix y compris par rapport aux tarifs réglementés EDF. Programme massif de remplacer dans tous les logements sociaux du chauffage électrique par le chauffage au bois. Et ces exemples fourmillent ! Ce n'est pas un excès d'optimisme ! La question qui reste majeure (et c'est là que mon optimisme est modéré), c’est comment toutes ces expériences peuvent faire sens et conduire à un basculement plus global et c’est la difficulté. Comment l'étincelle peut libérer les énergies. Mais s'il n'y a pas ceci, il n'y aura jamais la transition ou alors on nous décrétera une transition gouvernementale. Si nous voulons vraiment préserver la démocratie dans nos sociétés, c'est à partir de cette société. Souvent je prends l'exemple de la Sécurité Sociale que nous défendons aujourd'hui. Elle ne s'est pas créée en un jour. L'origine, ce sont des sociétés de secours mutuel qui étaient interdites au XIXe siècle. Elles se sont créées dans les années 1830-1840. Les grands acquis sociaux sont des moments forts où les choses coagulent. Mais ça ne vient jamais de rien. Cela naît de la société. Et on n’est pas actuellement dans des sociétés atones loin de là. Il y a une motivation importante dans le domaine de l‘agriculture, de l'industrie. Par exemple un projet de transformation d'une industrie du médicament en industrie des médicaments génériques. Il y Geneviève AZAM : L’après crise a aussi des tentatives de reconversion dans l'industrie. Prenons le scénario Négawatt, il fourmille d'idées ! Nous ne sommes pas totalement démunis et pas seulement en France, dans tous les pays. Le mouvement des indignés espagnols n'est pas spontané, il est issu de tas d'expériences ! Il y a une vitalité sociale à la base, avec des expériences de transition très fortes. Regardez comment ils se sont organisés très vite sur la Puerta del Sol. Et c'est parce que ce sont tous les centres sociaux autogérés qui sont venus. Ça ne suffit pas pour le basculement mais en même temps, s'il n'y a pas ça, je crois que ce sont des solutions autoritaires qui émergeront. Face à des catastrophes qui ne vont pas manquer d'arriver, des catastrophes écologiques également. Bangkok est sous l'eau actuellement ! On ne sait plus quoi faire dans cette région du monde. Et les inondations, on sait que ça vient du dérèglement climatique. Une partie du Bengladesh est en permanence sous l'eau. Ce n'est pas un petit accident, c'est le nouveau régime y compris pour les zones les plus cultivables. Mais en dépit de cela, le Bengladesh est extraordinaire, en train de faire des choses extraordinaires pour lutter contre ça, et d’inventer une autre manière de produire et de cultiver. Partout il y a une vitalité sociale importante. Y compris aux États-Unis. On découvre le mouvement « Occupy Wall-Street ». Il y a aux États-Unis, un mouvement des villes en transitions, lentes, etc. C’est limité, mais il faut qu'on arrête de penser que, dans le combat que nous menons, il suffit d’attendre la bataille finale ! Il n'y aura pas de bataille finale. Ou en tout cas, si nous raisonnons ainsi, il y a de fortes chances que nous soyons vaincus avant la bataille finale ! Et donc cela a beaucoup habité notre vision du changement. Attendre le grand soir, la grande bataille finale décisive. Je pense que nous devons abandonner cette manière de voir et cela rend forcément plus optimiste parce que, si on attend la bataille finale, elle ne vient pas ! Mais si on change un peu le regard, du coup on a un regard qui est plus bienveillant par rapport à des expériences qu'on peut trouver relativement peu significatives. Et là je pense qu'on a tort parce que, souvent, les plus grands changements sont partis de quelque chose qui était peu significatif. Rien n’est insignifiant dans nos résistances ! Un participant - On a parlé de société injuste extrêmement inégalitaire, on pourrait rajouter également une société de corruption. J'ai été fin août en Grèce et là c’est extraordinaire ce que j'ai pu voir. Vous disiez qu'il ne faut pas attendre le combat final. Néanmoins ce qui s'est passé en Tunisie, en Égypte, en Libye, c'est un combat final qui a produit un basculement grâce à un combat. Pour prendre le cas de la Grèce, comment se fait-il qu'un petit pays dont l'économie est faible et qui ne représente que 3 % du PIB de la zone Euro, comment se fait-il que ce petit pays, de par les conséquences de sa crise financière, est en train de faire basculer toute l'Europe ? On nous dit qu'il y a eu des produits dérivés, des produits financiers autour de sa dette en particulier les CDS… Je pense que nous sommes sortis des similitudes entre ce qui se passe actuellement et ce qui s’est passé dans les années 30. Ce que je crains c’est le bouc émissaire. Quand on va sur Internet, on trouve des choses absolument ahurissantes contre ce peuple qui semble corrompu. Il faut voir la misère qui se développe dans ce pays, il faut voir comment les Grecs se battent. C’est coutumier chez eux, ils ont vécu de nombreuses guerres civiles. Et la police est extrêmement violente ! Et le peuple n’est pas responsable de cette dette. La corruption en Grèce était terrible, mais il n’y avait pas de structures administratives, ils ont été sous tutelle anglo-américaine jusqu'à la sortie de la dictature des colonels en 1974, et ensuite on a eu des régimes autoritaires comme celui de Caramanlis. Et son entrée dans la zone euro a été bidonnée puisque c'est la Goldman Sachs qui a fait sa comptabilité et a truqué les chiffres avec la complicité du gouvernement grec. Et la Grèce est entrée dans un système économique auquel le peuple n'était quasiment pas préparé. Geneviève Azam - Je pense que nous savons tous que la crise n'est pas imputable au peuple grec. On délire sur Internet, mais ce n'est pas le peuple grec. Et nous sommes bien conscients que le peuple grec est totalement saigné par les politiques d'austérité à répétition qui sont imposées sans que cela résolve en quoi que ce soit le problème ! C’est un petit pays ? Cela s’appelle la théorie du maillon faible. La Grèce est le maillon faible ! Mais je pense que la zone euro est malade en dehors de la Grèce, aussi ! C’est parti de là, et par un phénomène de ricochet, c'est le maillon faible de la construction européenne qui a lâché d’abord. Mais ce n'est pas faire insulte au peuple grec de dire qu'il y a eu des choix budgétaires en Grèce, sur les dépenses militaires par exemple, qui ne profitent pas au peuple. Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 375 On peut le dire quand même. Un gouvernement qui dépense des milliards d’Euros en armements, (qu’ils nous achètent d’ailleurs et que nous sommes bien contents de leur vendre, même si ce n'est pas le peuple français non plus qui en profite !). Je reviens à la bataille finale. Ce n'est pas le sujet ce soir, mais je vois une grande différence entre la Tunisie et la Libye. Ce qui me rend plus optimiste pour la Tunisie que pour la Libye. En Libye on a eu la bataille finale et ça a été mené selon la culture de la bataille finale toutes forces confondues. En Tunisie, la révolution n'est pas terminée ! Tout le monde est conscient que ce qu'on appelle une révolution est loin d'être terminé. Ce qu'on a entendu ces jours-ci c'est que c'est justement un processus et qu'il s'est déroulé sans la bataille finale. C’est ce qui fait qu’il y a encore beaucoup de batailles partout, profondes, radicales dans tous les aspects de la société. Parce qu'une révolution suppose que tous les aspects de la société et tous les acteurs soient engagés dedans. C'est exactement la différence qu'il y a entre la Tunisie et la Libye. J'aurais préféré que cela ne se soit pas fait sous la forme de la bataille finale… et de l'abattage final d’ailleurs ! Pour revenir à la Grèce, c’est vrai qu’il y a une montée de xénophobie contre les Grecs. Mais que l'église orthodoxe ne paie pas d'impôts en Grèce, je pense qu'il faut le dire ! La dette grecque ne vient pas seulement du délire des marchés financiers. La dette française ne vient pas seulement du délire des marchés financiers. Elle vient du bouclier fiscal que Sarkozy a mis en place. Il y a la responsabilité du gouvernement qui a asséché les finances publiques ! Il faut le dire aussi ! Sinon on n'est pas crédible ! Y compris pour la France, y compris pour la Grèce ! Il faut dire les choses. Le fait que les armateurs grecs ne paient pas d'impôts, c'est une véritable honte ! Et cela a grevé le budget de la Grèce. Et c’est facteur de crise aussi. Il y a des facteurs internes aussi ! Un participant - Je partage l'idée de la décroissance. Par quel biais peut-on passer de la croissance à tout prix à un système de décroissance ? Concernant l'hégémonie matérielle occidentale, j'ai eu des cours d'économie qui m'ont appris que le marché européen avait une certaine indépendance par rapport au reste du monde. Que beaucoup d'échanges se font en interne. Est-ce qu’effectivement les accords qui ont été trouvés pour sauver la zone Euro ne vont pas nous mettre en péril et nous faire passer sous la totale dépendance avec le monde ? Geneviève Azam - Vous avez raison de dire que la particularité de l'Europe (et c'est pour ça qu’on l’a créée), c’était d’intensifier les relations entre pays européens. Mais attention l'Europe ne vit pas indépendante, une grande partie des échanges se fait à l'intérieur des pays de l'union, mais il y aussi des échanges avec l'extérieur. L'Europe ne vit pas en autonomie. 376 Et quant aux systèmes financiers, ils ne sont pas européens ! La finance est globale et mondiale et la finance européenne participe à ce marché mondial. Les banques européennes sont des banques mondiales. L'annonce qui était faite hier d'un plan de sauvetage illustre qu'il y a des nouvelles dépendances, par rapport aux pays émergeant par exemple. On sait qu’aujourd’hui les États-Unis d’Amérique sont complètement dépendants de la Chine, qui possède l'essentiel de la dette américaine. Ce n'est pas anodin ! Je reviens à la Grèce. Avant le fonds souverain chinois qui alimente le fonds européen pour éviter le défaut grec, il y a quand même le port du Pirée qui a été vendu à des capitaux chinois en partie. Ça veut dire quelque chose ! Je fais partie d'une génération pour qui l'Europe a des origines beaucoup plus gréco-romaines que catholiques ou chrétiennes. Europe c'est une déesse grecque ! Et nous avons donc des racines grecques et romaines qui sont très importantes. Le fait que les capitaux chinois viennent d'acheter le port du Pirée avec tout ce que peut représenter ce port et dans la philosophie et dans la poésie européenne… ce n’est déjà pas rien au niveau symbolique ! Il faut savoir recevoir certes ! On a reçu beaucoup de la Chine : la boussole etc. Sur la décroissance. Ce que je crois c’est qu'il y a une utopie destructrice. C’est André Gorz qui l’écrivait déjà. La croissance infinie à l'échelle du monde peut se poursuivre, ça, c’est le discours utopiste ! Cette utopie est négative et meurtrière. Elle conduira à la violence pour l’accaparement des richesses qui restent. Donc à partir de là, si on est convaincu que le discours utopiste c’est celui-là, nous devons arriver à penser la démocratie en même temps que la sobriété énergétique et celle de la consommation ! Et je pense que c'est possible parce que nous sommes arrivés à un tel niveau de consommation Geneviève AZAM : L’après crise pour certains que le plaisir (la consumation des désirs) ne produit plus du tous les effets que ça pouvait produire dans les années 60/70. Je prends l'exemple de la voiture, symbole de la liberté et de la mobilité. La voiture est en train de devenir une contrainte ! Dans les années 60, avoir le permis de conduire, avoir une voiture, c'était l’émancipation, c'était la liberté. Aujourd'hui une voiture c'est un poids ! Surtout dans les villes, on ne sait pas comment faire pour la garer, dans les embouteillages. Il y a des retournements, et il faut qu'on en fasse quelque chose de positif. On parlait de la rareté tout à l'heure ; il y a des choses qui sont devenues rares, et il faut peut-être aussitôt retourner la pensée : et ce n’est pas plus mal ! Par exemple le pétrole. Nous ne manquons pas de pétrole ! Il y a trop de pétrole, trop de charbon encore sous terre ! Si nous exploitons tout ce pétrole, tout ce charbon, nous ne tiendrons jamais les objectifs minimum que nous nous sommes donnés en termes de changements climatiques. Nous aurons une explosion des émissions de CO2 et une augmentation de la température au-delà des 2° ! Je pense qu’on va peut-être vers 5° ou 6° de réchauffement climatique global, avec des problèmes d'emballements climatiques qui ne sont pas maîtrisables ! Donc plutôt que de se plaindre sur le fait qu'on n’ait plus de pétrole, changeons vite de mode de vie, enlevons notre addiction à des biens de consommations. Et là, il y a des solutions : au niveau des transports collectifs gratuits, il y a des expériences en France qui sont extraordinaires. La communauté de communes d’Aubagne a mis en place des transports collectifs gratuits. Il y a eu explosion de l'utilisation des transports, diminutions considérables de l’utilisation de la voiture (parce que le prix est un facteur important aussi) et troisième chose non prévue comme effets secondaires, une diminution considérable de la petite délinquance dans les transports en commun ! Diminution considérable des incivilités et le maire d'Aubagne l’a expliqué lors d'une conférence : les chauffeurs étaient au départ contre la gratuité parce qu'ils avaient peur que, du fait que ce soit gratuit, les gens fassent n'importe quoi et deviennent des prédateurs puisque c'est gratuit. Eh bien ce qui s’est passé à Aubagne prouve exactement l'inverse. Diminution très, très significative des actes d'incivilité vis-à-vis des chauffeurs et dans les bus eux-mêmes. Ce ne sont pas de petites choses ; on peut dès aujourd'hui modifier radicalement notre rapport à la consommation, notre rapport au monde. Mais ça suppose des politiques publiques et des services publics relocalisés, de proximité. Des services publics en général avec des priorités politiques. Mais il n'y a rien d'impossible ! Juste un chiffre : aujourd'hui au niveau mondial, si on calcule l'empreinte écologique des pays industriels, nous prélevons environ 1,2 planète. C'est-à-dire que nous touchons les stocks. Nous ne permettons pas à toutes ces ressources de se renouveler. Nous prenons très nettement sur les stocks. Dans les années 1960, au niveau européen, nous consommions à peu près le niveau d'empreinte écologique de 0,6 planète. C'est-à-dire que nous permettions dans les années 60 le renouvellement des ressources et nous ne puisions pas dans les stocks de ressources. Revenir aux années 60 par exemple, ce n’est pas le retour à l'âge de pierre et à la bougie. Et en plus aujourd'hui, depuis les années 60, nous avons maîtrisé de nouvelles technologies qui nous permettraient d'arriver à ce niveau-là avec un confort malgré tout maintenu ! On nous dit que ceux qui veulent la décroissance, veulent retourner à la bougie et à l’âge de pierre. Pourtant, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, l’économie réelle pèse 3 % par rapport à la valeur des transactions financières au niveau international. Cela veut dire que l'atterrissage sera de toute façon douloureux. Autant prévoir l'atterrissage le moins douloureux possible et enclencher déjà la transition. Je ne pense pas qu'il y ait du plaisir, aujourd'hui, à être dans les embouteillages tous les jours. Je ne pense pas qu'il y ait du plaisir à mettre 1H1/2 pour rentrer chez soi tous les soirs. Il y a possibilité de créer du désir de sobriété. Alors évidemment c’est différencié selon les pays ! Les besoins ne sont pas les mêmes mais on a la possibilité de différencier ! Un participant - (inaudible, sur l'aspect démographique). Geneviève Azam - Je voudrais revenir sur un point concernant les besoins dans les pays du Sud, qui sont immenses et ça, je ne le sous-estime pas. En revanche il faut faire attention au regard que nous avons sur les besoins des 2 milliards de personnes qui, aujourd'hui, n'ont pas accès à l'eau potable. Ils n'ont pas envie d'une piscine californienne ! Ils veulent avoir accès à de l'eau potable, dans une quantité suffisante. Et je pense qu'il faut qu'on se débarrasse de notre modèle. Et ça, ils nous le disent aussi. Pas les gouvernements. Les gouvernements sont au contraire dans la course au modèle occidental pour les élites, une infime minorité dans ces pays-là. Ceux qui crèvent de faim aujourd'hui dans Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 377 la Corne de l'Afrique, qu'est-ce qu'ils veulent ? Première chose, que nous arrêtions d'accaparer leurs terres ! Pourquoi nous accaparons-nous leurs terres ? Parce que nous en avons besoin pour maintenir notre niveau de vie ici. Je suis d'accord avec votre remarque : s'il faut véritablement modifier la situation des gens qui sont dans la Corne de l’Afrique, il faut que nous nous en retirions de toute urgence ! Que nous arrêtions les achats massifs de terres, qui sont faits par des pays industriels d'Europe et la Chine. Que nous arrêtions d'y mettre des agro-carburants. Et là peut-être retrouveront-ils la capacité à se nourrir ! C’est la première chose que nous devons faire. Et pour faire ça, il faut modifier les choses ici, parce que sinon nous avons besoin de conquérir des terres africaines ! La Chine en a besoin parce que la Chine est en train d'importer notre modèle alimentaire, avec de la viande pour tous midi et soir, et pour cela il faut des céréales en très grande quantité. Et la Chine n'a pas assez de terres pour ses céréales et donc la Chine a besoin de terres en Afrique. Donc il faut d'abord commencer à changer notre mode alimentaire parce que sinon nous serons ce que nous avons été : les donneurs de leçons sur les droits de l'homme etc. Et si nous ne modifions pas radicalement - à la racine - certaines manières de consommer de produire, tous les discours que nous avons sur la pauvreté sont non-crédibles. C'est Aminata Traoré que je cite dans mon livre : « Laissez les pauvres tranquilles ! » Elle s'adresse aux pays occidentaux. Elle ne veut pas dire : ne les regardez pas, non, mais « occupez-vous des riches, occupez-vous de la richesse, parce que le nœud du problème est là ». 85 % de la population mondiale est pauvre aujourd'hui. La pauvreté, c’est ce qui est le mieux partagé dans le monde. Le problème du monde aujourd'hui c'est la richesse ! Et c'est la concentration de la richesse dans une poignée de plus en plus minoritaire, 1 % pour certains. Le problème est là ! Nous avons à résoudre ça ici chez nous ! Et c'est ainsi que nous résoudrons aussi, par ricochet, le problème de la pauvreté. Je pense que l'argument, pour poursuivre notre modèle, qui consiste à nous dire : regardez les pauvres ils veulent la même chose que nous ! Il faut avoir le courage de leur dire qu'ils n'auront jamais la même chose que nous. Ils ne l'auront pas ! On ne peut être élu quand on dit ça. Ou alors on ne croit pas aux rapports des scientifiques. Il n'y a pas assez de ressources sur la planète - à supposer que ce soit souhaitable que ce mode de vie se généralise - à supposer que ce soit souhaitable, ce n'est pas possible ! C'est possible pour une minorité, ce ne sera pas possible pour 9 milliards d'habitants. Donc il y a urgence ici à poser le problème de la nouvelle répartition des richesses, mais avec les autres aussi. L'Europe continue à vivre aussi de la prédation dans les pays du Sud. Il faut poser le problème de la répartition des richesses à l'échelle du monde. Nous ne pouvons plus poser le problème à l’échelle seulement locale. Ce qui se passe dans la Corne de l'Afrique, ce n'est pas le local ! C’est un résumé de la crise globale. C’est surtout le problème créé par des riches qui ne veulent pas remettre en cause leur richesse, l'accaparement des richesses par une minorité. Ensuite la sobriété c’est quelque chose qui est plus partagée que la dépense folle. Dans les milieux populaires on sait vivre de manière sobre. La sobriété peut vite devenir une valeur populaire, plus qu'une valeur de l’oligarchie. Mais la sobriété aujourd'hui elle est vécue au quotidien par les milieux populaires. 378 Un participant - à propos de la perte d'hégémonie, de ce basculement des pays en faveur de l’Asie. Il faut qu'on accepte cette perte d'hégémonie. C'est très difficile. Et aussi du fait des pertes de modèle. Moi je ne suis pas très optimiste : dans les pays qui font actuellement leur révolution, on ne peut pas leur dire ce qu’ils doivent faire. Je comprends qu'ils aient envie d'avoir la maîtrise de leurs révolutions ! Ne se pose-t-on pas toujours trop en donneurs de leçons ? Un participant - J'ai eu plaisir à vous écouter ce soir et, en comparant vos interventions depuis plus d'une décennie que je vous écoute, j'aurais voulu vous poser une question personnelle quant à votre parcours en tant qu’intellectuelle et chercheuse. Comment avez-vous intégré la complexité pendant ces 15 dernières années ? Pendant les premières conférences, je ne sentais pas cette densité dans l'analyse et dans la critique du modèle occidental qui a montré ses limites. On l'a vu à travers les travaux des anthropologues déjà et tout dernièrement Lévi-Strauss en 2008 - avant sa mort - dans un petit bouquin qui vient de sortir sur le modèle japonais, où il formule une hypothèse sur le progrès technique et sur le modèle de progrès civilisationnel de l'Occident qui n'est pas supérieur ! Il a montré ses limites et ne le conseille pas à tout le monde. Et il donne un exemple très frappant, en discutant avec son lecteur : si on avait changé l'indicateur de comportement du progrès civilisationnel, pas par la technique, l'accès Geneviève AZAM : L’après crise au progrès occidental, mais par la capacité de vivre comme les Esquimaux par exemple, l'humanité aurait pu être très différente. Il donne aussi l'exemple du nomadisme dans le Sahara : si le progrès de l'humanité est de vivre comme des nomades, la figure de l'humanité va changer considérablement. Donc je suis surpris de voir le temps social très court de diffusion de ces idées déjà montrées par les anthropologues. La question des limites du modèle, nous l’avons vu dans cette salle même, dans la bouche de François de Ravignan (que nous venons de perdre en juin dernier). Il développe avec François Partant, Berthelot et d’autres, la question de la triple exclusion. On commence par l'exclusion de la terre, du sol, on l’a vu partout en Amérique latine, en Afrique, on continue pour les mêmes à les exclure du marché, puis à l'exclusion sociale. Comment dans votre modèle de la complexité, de l’articulation entre les sciences naturelles et les sciences humaines et sociales avez-vous pu avancer dans la remise en cause des limites du modèle occidental ? Geneviève Azam - Je réponds à la première question : je suis 100 % d'accord avec vous. Mais ce qui se passe aujourd'hui c’est qu'on leur dit que ça marche ! Donc je suis d'accord avec vous, ce n'est pas à nous d’aller leur dire que ça ne marche pas. Mais ce n’est pas non plus à nous de leur dire que ça marche ! Il faut avoir la même vigilance rapport à ce que leur disent des prophètes qui sont de leur dire ne foncez pas, ça ne marche pas. Votre question est bien, parce qu’on n'a pas la vigilance suffisante. On est parfois un peu endormis. On leur dit notre modèle marche. Et en revanche je suis entièrement d'accord avec vous c'est l'expérience historique des Tunisiens, qui n’ont pas eu besoin de nous pour se soulever et n'ont pas besoin de nous pour trouver des solutions. Ceci étant, il y a des échanges entre mouvements sociaux, entre intellectuels, entre universitaires, il y a des débats ! Et ils sont absolument nécessaires. Et ces jours-ci c'est la garantie pour qu'il y ait une nouvelle coopération. Et pas que le don unilatéral. C’est ce qui m’intéresse en Tunisie ! C‘est aux Tunisiens à inventer le modèle de transition qui les intéresse. Il est possible qu'ils se trompent, comme nous nous sommes trompés, et que nous nous tromperons encore. Faire attention que, par rapport à toutes les sociétés qui veulent investir par rapport au traité de libre-échange que nous envisageons avec la Tunisie, il faut nuancer tous ceux qui leur disent que ça marche ! Mais pour ça je pense aussi qu’ils sont au courant. Deuxième question. J'ai lu le livre de Lévi-Strauss sur les conférences qu'il a données au Japon, c'est remarquable ! C’est un très beau livre ! Il m'est difficile de répondre. La complexité et la complexification du monde qui nous oblige à complexifier notre pensée, la critique de la modernité occidentale, pour ma part cela fait très longtemps que je trafique avec cela et avec des auteurs qui sont là-dedans. Mais je pense que ce qui m’a fait énormément bouger, c'est que j’ai été très sensible aux arguments qui consistaient à dire : on fait la critique de la modernité mais regardez ailleurs, eux, ils veulent la modernité occidentale. Et le déclic s’est produit pour moi il y a environ 8 ans, quand j'ai eu connaissance des textes de sociologues, d’économistes, d’historiens d’Inde, d’Amérique latine… Là j'ai pris conscience qu’au-delà de tout ce qu'on pouvait me dire, il y a une critique externe de la modernité occidentale et pas sur le modèle du refus de l’autonomie individuelle, pas sur le refus des Lumières. Mais véritablement une autre approche de la modernité et ça a été un choc intellectuel. A tout ceci s'est ajoutée la crise écologique, et je dois beaucoup à ce qu'on appelle le mouvement altermondialiste, et à ce que j’ai trouvé dans Attac aussi. Ces relations qu'il y a avec les luttes dans d'autres sociétés, la manière de poser les questions dans les autres sociétés, qui effectivement obligent à recevoir et à changer le regard. Je pense qu'on vit une période dure, mais je suis impressionnée de voir comment depuis une dizaine d'années, à travers beaucoup de publications, on assiste à un renouveau de la pensée ! Le plus triste, c’étaient les années 80 où on disait « le modèle marche bien ». Là j’étais beaucoup plus triste ! C'était le néolibéralisme dans toute sa splendeur. Aujourd'hui il y a des brèches. Le culte de l'argent, les années Tapie en France, la nouvelle économie, et le consensus sur le libéralisme… C’étaient des années beaucoup plus dures. Depuis, on a un renouveau de la pensée, des luttes aussi, même si elles ne sont pas spectaculaires. Des combats qui ancrent des choses dans la société, qui font bouger tout le monde et qui obligent à une pensée plus complexe. Le 27 octobre 2011 Cycle « Le monde change : comprendre pour agir » 379 Geneviève Azam, est maître de conférences en économie et chercheuse à l'Université Toulouse II. Elle y est responsable de l’axe « Anthropologie de l’Économie » depuis septembre 2002. Ses thèmes de travail portent en premier lieu sur des notions correspondant à des échanges non marchands tels que le don, la confiance et la réciprocité. Ses recherches portent également sur le développement durable, les droits de propriété intellectuelle et la privatisation du vivant. Elle a ainsi mis en place une série d’échanges universitaires autour du thème « Économie SolidaireÉconomie Populaire », avec l’association brésilienne Unitravalho, qui regroupe 86 universités brésiliennes, et l’association Finansol. Geneviève Azam est par ailleurs militante écologiste et altermondialiste au sein de l'organisation Attac France. Geneviève Azam a participé à la fondation du comité local Attac de Toulouse dont elle a été présidente de 1999 à 2004. Elle est devenue membre du conseil scientifique d'ATTAC France en 2003. Elle y a monté un groupe de critique des idéologies économiques fondées sur le risque et en est devenue vice-présidente en 2005 (en parallèle avec deux autres vice-présidents, Jacques Cossart et Gérard Gourguechon). Elle a animé de nombreuses réunions de critique du projet de Constitution européenne soumis à référendum en France en 2005 et a, en particulier, débattu à Toulouse avec Alain Lipietz, qui défendait le bien-fondé du projet de constitution, lors d'une conférence-débat publique [4]. Elle a été élue au conseil d'administration d'Attac en décembre 2006. Elle anime le groupe Écologie-Société dans le cadre du conseil scientifique, groupe qui cherche à promouvoir des relations entre les mouvements sociaux et les organisations écologiques. Pendant le mouvement des mois de mai et juin 2003 contre la loi Fillon sur les retraites, Geneviève Azam a multiplié les conférences à l'Université Toulouse-Le Mirail explicitant et rappelant les enjeux de ces réformes. De même, à l'occasion de luttes comme celle de Rangueil en 2006, elle a participé à l'animation des réunions en expliquant les formes de la « Dérégulation du droit du travail : vers la précarisation généralisée ? ». Au cours du printemps 2009, alors que les milieux universitaire et de la recherche en France s’élèvent très majoritairement contre le contenu des réformes menées par Valérie Pécresse (Loi LRU, masterisation des concours d’enseignement), Geneviève Azam a tenu une conférence à l'Université de Toulouse 2 le Mirail analysant le processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne au prisme des logiques néolibérales [7] (voir Mouvements universitaires de 2007-2009 en France). 380 Sur le plan écologique, Geneviève Azam a mené des débats et de nombreuses actions de dénonciation de la culture des OGM en plein champ. Elle a notamment participé à de nombreuses actions soutenant les faucheurs volontaires avec l'association « Alternative en Midi-Pyrénées » en s'appuyant sur ses travaux concernant la privatisation du vivant. Geneviève Azam est une des animatrices du site alternatif et écologiste « Associations solidaires de l'Yonne (89) ». Elle y publie régulièrement des articles de fond. Geneviève Azam participe régulièrement à la chronique « A contre-courant » de l'hebdomadaire Politis. Publications • 1998-1999, « Économie Solidaire quel défi ? », Économie et humanisme, décembre 1998 - janvier 1999, n° 347. • 2001, « La mondialisation et l’Économie Solidaire », Mondialisation et modernisation des entreprises - Enjeux et trajectoires, 2001, sous la direction de M.Y. Ferfera, M. Benguerna, M.A. Isli, Casbah Éditions, CREAD, Alger. • 2002, « Économie sociale-économie solidaire : continuité ou rupture ? », Économie plurielle, Économie solidaire : l'emploi en question, décembre 2001-janvier 2002, Revue Nemesis, n° 3, Presses Universitaires de Perpignan Geneviève AZAM : L’après crise • 2003, in Revue du MAUSS, deux articles dans le numéro spécial « L’alter-économie » de mai : 1. « Pour une pensée de la limite. L’exemple de la privatisation du vivant » 2. « Économie Sociale, Tiers Secteur, Économie Solidaire : quelles frontières ? » • 2007, "Construire un monde écologique et solidaire" (avec Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon), in Économie politique, n° 34, 2007/2 • 2010, "Le temps du monde fini, vers l’après capitalisme", Ed. : les Liens qui libèrent. Et nombreux articles de la chronique « À contre-courant » dans Politis. 381 Cycle « Le monde change : comprendre pour agir »