I. Introduction
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I. Introduction
Présentation de l’ouvrage LÉNINE ET LA RÉVOLUTION (Paris, Michalon, 2006) par Jean Salem I. Introduction Si, de nos jours, il était donné d’établir un palmarès des chiens crevés en histoire des idées, c’est assurément à l’ombre de Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine, qu’il faudrait remettre la palme. Marx, empruntant le mot à Lessing, aimait à répéter que Hegel en était venu à être traité dans l’Allemagne cultivée de la fin des années 1850 à la façon d’un « chien crevé » 1. Et c’était, selon Lessing, l’honnête Mendelssohn qui, en son temps, avait traité aussi mal Spinoza. On parle, certes, ici et là de « retour à Marx ». On exalte même les vaincus (Gramsci), les martyrs (le Che – transformé depuis plus de deux décennies en produit-marketing). Mais Lénine, ainsi que le remarque Domenico Losurdo dans son excellent essai Fuir l’histoire ?, est soigneusement passé sous silence 2. Il faut dire que Lénine est censé, selon le prêt-à-penser du moment, incarner une histoire dont on ne pourrait plus qu’avoir… honte. Il faut dire, en outre, que nous sommes seulement sur le point de sortir d’une période de criminalisation de l’idéal communiste, laquelle a induit une authentique colonisation de la conscience 1. Voir, par exemple : MARX (K.), Postface à la 2e édition allemande du Capital (Paris, Éditions Sociales, 1967, t. I, p. 29). — Voir également, chez Hegel lui-même : Encyclopédie, Préface de la 2e édition, Paris, Vrin, 1970, p. 19. 2 . LOSURDO (D.), Fuir l’histoire. Essai sur l’autophobie des communistes, Paris, Le Temps des cerises, 2000, p. 18-19. 2 historique des communistes eux-mêmes – que ceux-ci soient anciens, “néos” ou relaps jusqu’à l’hystérie. Après tout, pourquoi ne pas se régler sur l’exemple du bon chancelier Bismarck, lequel, au lendemain de la défaite de la Commune de Paris, assimilait expressément les vaincus à des criminels de droit commun ? Il faut noter, enfin, que la gauche paraît aujourd’hui tout déduire de l’idéologie dominante – ses catégories, ses évaluations et jusqu’à ses tics, ses références les plus lancinantes, en un mot : ses réflexes. L’« autophobie », poursuit Losurdo, brille tout particulièrement dans les rangs de ceux qui, tout en continuant de se déclarer plus ou moins épris de justice sociale, se révèlent obsédés par le souci de réaffirmer leur totale extériorité vis-à-vis d’ « un passé qui est tout simplement, pour eux-mêmes comme pour leurs adversaires politiques, synonyme d’abjection » 1. Somme toute, présenter une étude portant sur l’idée de révolution chez Lénine, c’est semble-t-il adopter la posture de Diogène, la posture de Diogène le Chien, de celui à qui, lorsqu’on lui demandait pourquoi il entrait toujours au théâtre en empruntant la porte de derrière, répondait que c’était précisément parce que tout le monde a coutume de passer par l’autre côté… 2. Afin d’extorquer son indulgence au lecteur, je souhaiterais donc tout d’abord, rappeler comment Vladimir Illitch est entré dans ma propre vie : nos premières entrevues, en somme. Après quoi, je composerai un florilège très sommaire à l’aide de quelques idées désormais reçues, c’est-à-dire à l’aide de quelques-unes des hénaurmités que chaque citoyen doit considérer comme acquises touchant le léninisme, l’ex-Union soviétique et l’ensemble du défunt mouvement communiste. En un troisième et dernier temps, je tâcherai de faire pressentir l’actualité des cinq ou six thèses de Lénine que j’ai rassemblées et brièvement commentées dans l’étude publiée ci-après. * * * 1. Comment Vladimir Illitch est entré dans ma vie 1 2 . Ibid., p. 9 ; cf. également : p. 45-46 et 65. . DIOGÈNE LAËRCE, VI, 64. 3 Longtemps, à l’instar d’un très bon auteur, je m’étais couché de bonne heure. Depuis longtemps, aussi, j’avais été intrigué par ces conversations à voix basse, dont Neruda écrit qu’elles séparent plus qu’un fleuve le monde des enfants de celui des adultes 1. Ce soir-là, c’était en 1961, je dînais avec la grand-mère et la tante qui m’élevaient. J’avais alors neuf ans ; elles avaient préféré garder le secret et me parlaient de loin en loin d’un père assez fantomatique qui faisait censément l’instituteur en Algérie, et qui, du fait de la guerre, ne pouvait pas regagner la France. Ni l’une ni l’autre ne savaient que ma mère, sans m’en apprendre davantage, m’avait confié durant l’une de nos trop rares entrevues que ce père écrivait en outre quelques articles dans la presse en usant d’un pseudonyme bien précis. Tous trois, comme à l’accoutumée, nous écoutions donc ce soir-là le « journal parlé » de 20 heures que distillait l’énorme poste de radio trônant à quelques pas de là, presque au milieu du long mur de la salle à manger. Soudain, j’entendis qu’Henri Alleg s’était évadé de la prison de Rennes et que la police le recherchait activement. « C’est Papa ? », demandai-je aussitôt, comme si la chose m’était évidente. Ma grand-mère, pour toute réponse, éclata en sanglots, cependant que ma tante me conduisit jusque dans ma chambre et s’évertua à me répéter à plus d’une demi-douzaine de reprises ce que j’avais bien voulu croire dès qu’elle me l’eut dit une seule fois – à savoir qu’il est possible d’être jeté en prison sans pour autant être ni criminel ni brigand. Et que, dans le cas de mon père, il s’agissait d’un homme de bien, d’un courageux militant communiste. Mais de la torture, elle ne me dit pas le moindre mot ce soir-là. — Quelques semaines plus tard, ma mère, mon frère (qui avait vécu avec elle à Paris) et moi-même, nous retrouvions mon père sur le quai d’une gare à Prague. Puis ce furent l’école soviétique de Prague et le début d’une vie nouvelle. Les fréquentes mentions du nom de Lénine dans ce pays qui nous accueillait ; les références de mes parents et de leurs amis à sa clairvoyance dans l’action, ou à certains de ses discours ; les blagues inévitables (deux apparatchiks se demandent pourquoi un cabaret ne fait pas recette à Moscou, alors qu’on a tenté d’y imiter en tous points l’Occident, et l’un des deux assure à l’autre que la strip-teaseuse est en tous les cas « politiquement sûre », car… elle a bien connu Lénine) ; quelques statues, bien sûr, ainsi que son effigie sur les insignes des « pionniers » que, mon frère et moi, nous étions devenus. 1. NERUDA (P.), J’avoue que j’ai vécu [1974] ; trad. franç. : Paris, Gallimard, 1975, p. 29. 4 Puis, durant l’été qui suivit, Artek, en Crimée ; Artek, « république des pionniers » ; Artek et les longues discussions que provoquait, au bord de la mer Noire, le jeune moniteur qui avait en charge notre « détachement ». Et puis encore Ivanovo, la Maison Internationale de l’Enfance, cet internat très soviétique, à trois cents kilomètres au nord-est de Moscou, dans lequel étaient accueillis les enfants de Grecs, d’Iraniens et d’autres qui avaient été plus ou moins martyrisés par des défenseurs du « monde libre » : c’est à cette époque, indéniablement, que Vladimir Illitch s’est imposé très vivement à mon attention. 2. La drôle d’histoire : sur quelques-unes des raisons qui ont rendu le nom de Lénine parfaitement imprononçable Certes, nos pères avaient cru à tort qu’ils verraient de leur vivant la victoire, – la victoire par laquelle toute lutte ou presque serait enfin absorbée, ce que Marx avait nommé le « dernier dénouement » 1. Sans doute ont-ils préféré comprendre l’histoire comme si elle avait été écrite au futur antérieur. Leurs combats, leur dévouement, leur courage, ils se les sont figurés volontiers comme ceux des quatre évangélistes qui, dans un célèbre vitrail de Chartres, sont assis à califourchon sur les épaules de quatre prophètes de l’Ancien Testament. La IIe Internationale avait trahi et dénaturé la promesse, la très profane promesse de la lutte contre la guerre et de la révolution ouvrière ; l’Internationale de Lénine apportait, au contraire, par la voie la plus droite, la paix et la justice aux nations. Puis, ils ont fait généreusement tenir à Staline le rôle d’un Katagarama, c’est-à-dire de ce dieu sri lankais, de ce fils de Shiva qui devint selon la légende généralissime de trois cents millions de dieux, à la suite de sa victoire contre les Asura, les Titans. Nous-mêmes, nous serions-nous comportés autrement, si nous avions eu vingt ans ou trente ans au lendemain de la défaite du nazisme ? D’une défaite qui avait coûté quelque trente millions de morts à l’Union soviétique. D’une défaite 1. MARX (K.), Philosophie de la misère [1847] ; Pa ris, Éditions Sociales, 1972, p. 179. 5 qui ne parut possible et inévitable qu’après le tournant de la guerre : Stalingrad. C’est en pensant à mes collègues et à ces jeunes étudiants qui m’ont accueilli de manière si grave et si chaleureuse au cours du printemps 2005, c’est en me souvenant de Volgograd 1 et de son émouvante Université, de cette ville dans laquelle un million de vivants marchent sur deux millions de morts, que je voudrais toucher un mot de la drôle d’histoire, de cette folle histoire que les vainqueurs d’aujourd’hui ont très étroitement balisée. De la drôle d’histoire qui fait que le nom de Lénine semble aujourd’hui si difficile à prononcer. — Ce qui, en 2006, se dit communément de l’URSS avant et pendant la deuxième guerre mondiale ; ce qui se dit des soixante-dix années soviétiques, que l’on stalinise tout uniment ; ce qui se dit touchant le « totalitarisme », concept attrape-tout s’il en fût ; et ce qui se dit, en quatrième lieu, de la fin de l’Union soviétique : c’est au sujet de ces quatre “on-dit” que je voudrais maintenant… dire à mon tour quelques mots. * * * • Car l’histoire est toujours écrite – ou plutôt ré-écrite – par les vainqueurs. Marx, remarque Lénine, soulignait déjà en son temps comment la réaction avait réussi en Allemagne à « éliminer presque complètement de la conscience populaire le souvenir et les traditions de l’époque révolutionnaire de 1848 » 2. C’est peu dire que de telles considérations pourraient, mutatis mutandis, aisément s’appliquer aux quinze ou vingt dernières années du XXe siècle et à la violence qu’on y fit à l’histoire réelle de ce siècle. Usant et abusant de cet adage en vertu duquel les objets non apparents et les objets non existants relèvent de la même règle logique, journalistes, fast thinkers et chercheurs d’occasion ont si bien conjugué leurs efforts qu’ils semblent avoir fait passer l’URSS 1. C’est, comme on sait, le nom qui fut donné à l’ancienne Stalingrad en 1961. 2 . “Contre le boycottage”, V [juillet 1907], OC, t. XIII, p. 32. Il s’agit du boycott de la IIIe Douma, que prônaient notamment les socialistes-révolutionnaires ; Lénine n’estime pas, en l’occurrence, que ce mot d’ordre de boycott (mot d’ordre qu’il avait ardemment défendu en période d’essor révolutionnaire, c’est-àdire jusqu’à février-mars 1906, dates des élections à la Ie Douma d’État) soit aussi opportun en 1907. — Cf. la lettre de K. Marx à L. Kugelmann en date du 3 mars 1869. 6 par pertes et profits. De non apparentibus et de non existantibus eadem lex est. Les sondages valent ce qu’ils valent, c’est-à-dire fort peu – voire bien pire 1. Mais il n’est pas inintéressant de relever que, selon une étude de l’IFOP, 20 % seulement des Français estimaient en 2004 que la part de l’URSS fut prépondérante dans la victoire sur le nazisme (contre 57 %, paraît-il, en 1945) 2. Il faut reconnaître aussi que l’ignorance est himalayenne à ce point qu’une majorité des jeunes Français questionnés à l’occasion d’un autre « sondage » aurait considéré que l’URSS avait été l’alliée de …l’Allemagne hitlérienne durant la deuxième guerre mondiale 3. Lointain écho, sans aucun doute, dans des cervelles vouées à la pub et à l’acculturation, du principal acte d’accusation porté en matière internationale contre l’Union soviétique de l’entre-deux-guerres : la signature, le 23 août 1939, du pacte germano-soviétique. Reprenant la thèse des historiens Lewis B. Namier et Alan John Percivale Taylor 4, les nouveaux travaux d’historiens anglophones éclairent pourtant les conditions dans lesquelles l’URSS en est arrivée à cette décision. Ils montrent comment, l’entêtement de la France et de la Grande-Bretagne dans leur politique d’ « apaisement » – autrement dit de capitulation face aux puissances fascistes – a ruiné le projet soviétique, projet visant à la « sécurité collective » des pays menacés par le Reich. D’où les accords de Munich (29 septembre 1938), par lesquels Paris, Londres, et Rome, permirent à Berlin d’annexer, dès le surlendemain, les Sudètes. Isolée face à un IIIe Reich ayant désormais les mains libres à l’Est, Moscou signa avec Berlin (en août 39, répétons-le) le pacte de non-agression qui l’épargnait provisoirement 5. « L’opposition de 1 . Voir ci-dessous, p. ???. . Étude de l’IFOP, dont les résultats sont consultables à l’adresse suivante : http://www.ifop.com/europe/sondages/opinionf/60ansdday.asp 3. Sondage réalisé en juin 1984, quelques jours avant une « commémoration » très étroitement atlantiste du débarquement allié sur les plages de Normandie. 4 . Cf. NAMIER (L. B.), Diplomatic Prelude, 1938-1939, Londres, Mcmillan & Co. Ltd, 1948 ; et : TAYLOR (A. J. P.), The Origins of the Second World War, Middlesex, Penguin Books,1961 ; trad. franç. par R. Jouan : Les Origines de la seconde guerre mondiale, Paris, Presses de la Cité, 1981 (cf. en partic., p. 296 : « On peut tourner comme on veut la boule de cristal pour essayer d’apercevoir l’avenir en se plaçant au point de vue du 23 août 1939, il est difficile de voir quelle autre voie les Russes eussent pu suivre »). 5 . Voir la remarquable mise au point qu’à faite à ce propos Annie LacroixRiz, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris VII, dans Le Monde diplomatique daté de mai 2005 : “L’Union soviétique par pertes et profits” ; ainsi 2 7 Chamberlain à une alliance avec les Soviétiques », écrit ainsi Michael J. Carley, et plus généralement l’« anticommunisme » (décisif à chaque phase-clé depuis 1934-1935), la « peur de la victoire sur le fascisme » qui animait des gouvernements britanniques et français effrayés que le rôle dirigeant promis à l’URSS dans une guerre contre l’Allemagne n’étendît son système à tous les belligérants, les multiples atermoiements tendant finalement à laisser à Hitler les « mains libres à l’Est », – tout cela fut « non seulement déterminant dans l’échec des négociations trilatérales de l’été 1939 », mais constitua aussi « l’une des causes majeures du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale » 1. Quant au fait que Staline avait réclamé aux Occidentaux, depuis août-septembre 1941, l’ouverture d’un « second front » à l’Ouest (envoi de divisions alliées en URSS ou débarquement sur les côtes françaises) et qu’il dut attendre ce second front jusqu’en juin 1944, il semble, du moins sous nos latitudes, que, seuls, quelques anciens dirigeants du Parti Communiste Français en parlent encore dans leurs mémoires 2. Fin mars 1945, 26 divisions allemandes demeuraient sur le front occidental contre 170 divisions sur le front de l’Est, où les combats firent rage jusqu’au bout 3. Mais avant cela, comme le rappelle dans le détail le Livre noir d’Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman, Juifs et Slaves (dont le IIIe Reich avait planifié l’extermination, à hauteur de 30 à 50 millions d’individus) périrent dans des milliers d’Oradoursur-Glane. Les neuf cents jours du siège de Léningrad (juillet 1941janvier 1943) tuèrent 1 million d’habitants sur les 2 millions et demi que comptait la ville, dont plus de 600.000 durant la famine de l’hiver 1941-1942. Au total, 1.700 villes, 70.000 villages et 32.000 entreprises industrielles furent rasées. que son essai : L’Histoire contemporaine sous influence, Paris, Le Temps des Cerises, 2004. 1 . CARLEY (M. J.), 1939, The Alliance That Never Was and the Coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 2000 (trad. franç. : 1939. L’Alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Presses de l’Université de Montréal, 2001, p. 300-301 et 181. 2 . Voyez : THOREZ-VERMEERSCH (J.), La Vie en rouge. Mémoires, Paris, Belfond, 1998, p. 84-88 (livre dont l’ex-maoïste Stéphane Courtois – désormais passé Grand Inquisiteur – m’attribue la rédaction, sous prétexte que j’y ai ajouté une Postface : affirmation digne du sérieux de son auteur). 3 . Cf. KOLKO (G.), The Politics of War. Allied Diplomacy and the World Crisis of 1943-1945, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1969, p. 372. 8 • Au reste, deux impostures intéressées n’ont cessé d’obscurcir les recherches menées sur l’Union soviétique durant les trente dernières années. 1°/ La première consiste à présenter l’anticommunisme comme une analyse de l’URSS. La soviétologie, fort souvent, fut l’aventure du Pourquoi-Pas ? « Le problème de l’expert en choses soviétiques », écrivit en ce sens Alain Besançon, « n’est pas principalement comme il en va dans d’autres domaines, de mettre à jour ses connaissances. La grande difficulté est de tenir pour vrai ce que certains tiennent pour invraisemblable, de croire l’incroyable » 1. 2°/ La seconde de ces impostures consiste, selon l’expression de Moshe Lewin, à « staliniser » l’ensemble du phénomène, lequel, du début à la fin, n’aurait jamais été rien de plus qu’un immense « goulag », uniforme et recommencé 2. Or, pour commencer par la fin, on serait certainement fondé, au vu des différentes phases, des changements de caps, des profondes transformations qui ont marqué l’histoire du socialisme réel, à parler non pas d’un régime mais plutôt de régimes soviétiques. L’élimination du stalinisme en Russie et du maoïsme en Chine ne suffisent-elles pas, d’ailleurs, à prouver que la forme la plus despotique de l’exercice du pouvoir ne constituait ni un paramètre indépendant des circonstances du moment (et des traditions historiques) ni une pathologie incurable ? À moins que l’on ne souhaite comparer non seulement Staline et Hitler, mais aussi Lénine et Hitler, Khrouchtchev et Hitler, Brejnev et Hitler, etc. ? Après tout, la presse de notre drôle de gauche ne craignit pas, au début des années 80, de marteler le thème d’un « national-socialisme peint en rouge » à propos de la Pologne du général Jaruzelski 3 ! — Il nous paraît cependant plus sérieux et bien plus conforme à la vérité d’admettre, avec Moshe Lewin, que le système soviétique a existé « en deux ou trois versions » au moins 4. Hannah Arendt n’a-t-elle pas elle-même, une fois n’est pas coutume, tenté d’affiner son concept fétiche, celui de « totalitarisme », en écrivant à l’occasion que « la Russie n’est devenue pleinement totalitaire qu’après les Procès de 1. BESANÇON (A.), Court traité de soviétologie à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses (Préface de R. Aron), Paris, Hachette, 1976, p. 19. — Souligné par nous. 2 . Cf. LEWIN (M.), “Dix ans après la fin du communisme. La Russie face à son passé soviétique”, in Le Monde diplomatique, décembre 2001. 3. Cf. entre cent autres exemples : Le Matin de Paris, 2-3 janvier 1982. 4 . Cf. LEWIN (M.), “Dix ans après la fin du communisme. La Russie face à son passé soviétique”, loc. cit. 9 Moscou, c’est-à-dire un peu avant la guerre » 1 ? Cette tentative de sériation mérite d’être relevée avec soin, et même avec émotion, chez un auteur qui ne craignit pas de comparer le communisme à un « dragon » 2, ni de présenter comme étant parfaitement symétriques « idéologie raciste » et « idéologie communiste » 3 ; chez un auteur qui, dans la plus pure veine de la guerre froide, glosait sans le moindre recul au sujet du « monde libre » et de son « combat contre le totalitarisme » 4, en pratiquant ainsi cette « diffamation linguistique a priori », ces trucs de langage qui, comme l’écrivait fort justement H. Marcuse, loin de se borner à définir l’Ennemi et à le condamner, le constituent ; et l’Ennemi ainsi créé n’apparaît plus tel qu’il est en réalité, mais tel qu’il faudrait qu’il soit pour pouvoir remplir la fonction que lui attribue l’ordre établi. À l’inverse, ajoutait Marcuse, pour qui s’oppose à pareil Ennemi, « la fin justifie les moyens » : les crimes (ceux, notamment, que l’armée US commit au Vietnam) « cessent d’être des crimes s’ils servent à la protection et à l’extension du “Monde libre” » 5. • De même, nous ne pouvons ici aborder qu’en passant la question des questions qui, pour un peu, passerait pour une dubitation sacrilège : est-il bien sérieux de déclarer comme Hannah Arendt (dont le discours, jusqu’à une mode encore toute récente, ne “passa” presque pas en Europe) que « les systèmes nazi et bolchévique » ne sont que « deux variantes du même modèle » ? 6. Dans un ouvrage qui fit grand bruit au moment de sa parution, on maniait avec un rare brio cette forme plus qu’expéditive d’unité dialectique des contraires. Le préfacier de l’ouvrage évoqué prétendait ne remettre nullement en 1 . ARENDT (H.), La Nature du totalitarisme [1954] ; trad. franç. par M.-I. B. de Launay : Paris, Payot, 1990, p. 114. 2 . ARENDT (H.), “Les ex-communistes”, repris dans : Penser l’événement, Paris, Belin, 1989, p. 174. 3 . ARENDT (H.), La Nature du totalitarisme, op. cit., p. 115-116. — De même, la « bourgeoisie », en tant qu’ennemi à abattre, jouerait dans l’idéologie communiste, un rôle exactement analogue à celui des « Juifs » dans l’idéologie nazie, etc. 4 . ARENDT (H.), “Les ex-communistes” [1953], repris dans : Penser l’événement, op. cit., p. 165. 5. MARCUSE (H.), Vers la libération, Paris, Denoël / Gonthier, 1969, p. 139141. 6. Citation extraite de : The Origins of Totalitarism [1951]. III. Le Système totalitaire (trad. J.-L. Bourget, R. Davreu et P. Lévy), Paris, Seuil (“Points / Essais”), 1995, p. 236, n. 5 de l’Introduction. 10 cause la « singularité d’Auschwitz » et n’en affirmait pas moins, au bout de quelques pages à peine, que les régimes communistes auraient « commis des crimes concernant environ cent millions de personnes, contre environ 25 millions de personnes au (sic) nazisme » 1. Et, comme l’on n’en est pas à une contradiction près, le même a écrit un peu avant cela : « notre propos n’est pas ici d’établir on ne sait quelle macabre arithmétique comparative, [une] comptabilité en partie double de l’horreur, [une] hiérarchie dans la cruauté » 2. Car « que pèse un zéro quand on calcule en mégamorts ! », ainsi qu’a pu l’écrire un autre – sans craindre le ridicule 3. La vérité la moins contestable, c’est que l’évaluation du nombre des victimes de la répression en URSS devint en Occident, à compter des années 1975, une arène tout particulièrement destinée à exercer les forces des lutteurs. On a avancé à cet égard un cortège de faits si invraisemblables que la réalité n’a pu les produire sans mal. Chaque chiffrage a contredit l’autre, en détruisant ainsi sa prétention à la pertinence scientifique. Pour nous en tenir à la littérature francofrançaise et aux livres qui ont pu frapper les esprits au-delà du champ très restreint du Landerneau universitaire, je relèverai que Jean Ellenstein, dans une Histoire de l’URSS publiée en 1973, estimait à quelques millions le nombre des déportations ayant eu lieu en Union soviétique 4. Quelques années plus tard, Charles Bettelheim, quant à lui, mentionnait les estimations de Wiles, lequel avait retenu le chiffre de 1,62 millions pour les années 1931 à 1937 et de 4,32 millions pour 1938, tout en ajoutant que ce dernier chiffrage lui paraissait « élevé » 5. En 1977, les auteurs eurocommunistes de L’URSS et nous avançaient « un chiffre minimal de 10 millions de Soviétiques morts des suites des deux grandes vagues de répression des années 30 », 1 . Cf. COURTOIS (S.), Préface au Livre Noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 19 et 25. 2 . Ibid., p. 25. — Les crochets signalent que j’ai dû corriger la syntaxe qui, elle non plus, n’est pas correcte. 3 . Citation empruntée à un autre historien pointilleux : LÉVY (B.-H.), La Barbarie à visage humain, Paris, Grasset, 1977, p. 179. 4 . ELLENSTEIN (J.), Histoire de l’URSS, Paris, Éditions Sociales, 1973, t. II, p. 170 sq. et 224 sq. 5 . BETTELHEIM (Ch.), Les Luttes de classes en URSS, Paris, Seuil / Maspero, 1974-1982, t. I [publ. en 1974], p. 233 ; ainsi que : WILES (P. J. D.), “The Number of Soviet Prisoners”, article dactyl. disponible à la Bibliothèque du Congrès, Washington, 1953. 11 autrement dit des années 1930-33 et 1935-38 1. André Glucksmann (ex-maoïste qui, depuis vingt ans, appelle courageusement de ses vœux chacune des opérations militaires que le Pentagone annonce pour le surlendemain) passait, en l’espace de deux ans, de « 15 millions de morts probables » à 40 millions de morts « probablement » 2. Et, pour en terminer avec cet hallucinant et lugubre décompte, je citerai les chiffres qu’avancèrent deux auteurs qui, pour ne pas être Français, furent, en France comme ailleurs, promus au-delà de toute mesure : Soljenitsyne tout d’abord (900.000 exemplaires du volume I de L’Archipel du Goulag avaient été vendus en France dès 1983, soit près de dix ans après la sortie du livre), Alexandre Soljenitsyne qui assurait qu’en URSS… 66 millions d’hommes avaient péri du fait du régime communiste ; et, last but not least, Michaël Voslensky, l’auteur de La Nomenklatura (400.000 exemplaires vendus en France), qui annonçait que le tribut payé par les peuples soviétiques à la dictature, entre 1917 et 1959, s’élevait à 110 millions de vies humaines 3. — Est-ce à dire qu’il ne s’est rien passé ? qu’aucun crime n’a été commis ? qu’Evgenia Ginzbourg n’a pas décrit dans des pages poignantes la folie d’une vie concentrationnaire qui ne la fit point changer d’idéal ? 4 que la terreur n’a pas pesé sur le pays, pendant de longues années au moins, telle une pesante chape de plomb ? Nullement. Je demande seulement si, à force de prétendre qu’il est indécent de se livrer à des comptes d’apothicaire dans l’ordre de l’horreur, on est fondé à proférer des accusations plus énormes que tout nombre assignable. Et à faire passer dans la trappe les monceaux de dents en or, les têtes de prisonniers réduites faisant office de presse-papiers, les abat-jour en peau humaine, les expériences diaboliques de médecins sortis de l’enfer, etc. Je demande, avant de donner comme beaucoup dans l’autoflagellation des vaincus, nous demandons tout bonnement, nous 1 . ADLER (A.) et alii, L’URSS et nous, Paris, Éditions Sociales, 1978, p. 60 sq. 2 . Cf. respectivement : GLUCKSMANN (A.), La Cuisinière et le mangeur d’hommes, Paris, Seuil, 1975, p. 121 ; et ID., Les Maîtres penseurs, Paris, Grasset, 1977, p. 127. 3 . Cf. par ex. SOLJENITSYNE (A.), Lettre à la conférence des peuples opprimés par le communisme, tenue à Strasbourg le 5 oct. 1975 ; publ. dans : Continent, n° 4 (Gallimard, 1978) ; et : VOSLENSKY (M.), La Nomenklatura, Paris, Belfond, 1980, p. 503-504. 4 . Cf. GINZBOURG (E. S.), Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma, Paris, Seuil, 1967 et 1980. 12 qui, du communisme, avons surtout connu la droiture, les lumineuses espérances et l’héroïsme qui caractérisaient nos aînés, que l’on nous dise un peu plus précisément de quoi l’on nous parle, – quelle fut l’échelle des crimes dont il est question. Le fond de l’affaire aura consisté, somme toute, à tirer un trait d’égalité entre stalinisme et nazisme. À faire passer dans la trappe les rêves les plus généreux de dizaines et de dizaines de millions d’hommes et de femmes à travers la planète, rêves qui, pendant des décennies, ont accompagné l’existence du « socialisme réel ». À les faire revenir au même que les obscènes passions de ces foules que les fascistes n’ont jamais galvanisées que par des appels à la haine et des incitations aux carnages. On en vint enfin, dans le même mouvement, à l’essentiel de ce qui était visé, c’est-à-dire à l’identification définitive du véritable et unique Belzébuth, du Mal authentique et originel. Jean-Michel Chaumont reprochait déjà fort justement à H. Arendt son assimilation du « Goulag » et d’« Auschwitz », considérés comme deux essences platoniciennes, comme deux isolats comparables à des Idées posées dans la nue 1. « “L’assassinat pour appartenance de classe” perpétré par les bolchéviques n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’“assassinat pour appartenance raciale” perpétré par les nazis ? » : cette phrase, due à l’historien allemand Ernest Nolte 2, eût pu se trouver chez Hannah Arendt 3. N’existe-t-il pas un « lien de causalité », alla jusqu’à écrire Nolte 4, entre ”l’assassinat pour appartenance de classe” et l’“assassinat pour appartenance raciale”, lequel n’est plus, chez lui, présenté que comme 1 . Cf. CHAUMONT (J.-M.), “La singularité de l’univers concentrationnaire selon Hannah Arendt”, dans ROVIELLO (A.-M.) et WEYEMBERGH (M.), Hannah Arendt et la modernité, Paris, Vrin, 1992, p. 104-105 : « Dès le moment où elle a pris le parti de mettre sur le même plan le judéocide et l’extermination (sic) des koulaks, [H. Arendt] s’interdisait de conférer une quelconque singularité à la politique nazie d’extermination ». 2. NOLTE (E.), “Un passé qui ne veut pas passer”, dans : Historikerstreit, München, 1987 ; trad. franç. : Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, Paris, Éditions du Cerf, 1988, p. 34. 3. Voir, par exemple, le texte des p. 115-116 de La Nature du totalitarisme que nous avons déjà évoqué ci-dessus, p. 23, ainsi que la note 2 de cette même page. 4. NOLTE (E.), “Un passé qui ne veut pas passer”, dans : Devant l’histoire, op. cit., p. 34. 13 une réplique ? Post hoc, ergo propter hoc ! 1 Auschwitz serait, somme toute, selon le même historien, une « copie » du Goulag, mais comme une « copie déformée », une copie « plus horrible que l’original ». “Auschwitz” répondrait au “Goulag”, en découlerait directement 2. Car “Auschwitz” résulterait « principalement […] d’une réaction, elle-même fruit de l’angoisse suscitée par les actes d’extermination commis par la révolution russe » 3. Suivront, comme de juste, des contorsions destinées à nier gravement qu’on en arrive ainsi à « banaliser » les atrocités nazies, etc. Oh, bien sûr, « aucun assassinat, et encore moins un assassinat de masse, ne peut en “justifier” un autre », poursuit Nolte 4. Mais enfin, malgré l’évidence de la documentation historique et malgré la chronologie, fascisme et nazisme auraient constitué « la réponse radicale », la « contrepartie » et l’« image » du stalinisme 5. Que de telles thèses aient été divulguées et prises au sérieux par des universitaires français (souvent ex-communistes), constitue déjà en soi un symptôme de ce qui s’est passé dans le champ historicomédiatique depuis les années 1975-1980 6. Mais que cela soit devenu la doxa, l’une des « évidences » de l’Occidental moyen, paraît évidemment effarant. Un exemple entre mille autres : à Budapest, au numéro 60 de l’avenue Andrassy, dans une Hongrie d’où, en l’espace de quelques mois un demi-million de Juifs furent contraints de partir vers les camps d’extermination nazis, le touriste pourra visiter une « Maison de la Terreur », comportant bien plus de salles consacrées aux affres de la période de domination communiste qu’à la terreur national-socialiste. Au milieu d’un déluge de messages affectant tous les sens à la fois (musique tonitruante, télévisons géantes ou non, affiches, casques audiovisuels chaudement recommandés par le 1. « À la suite de cela, donc à cause de cela » (formule désignant traditionnellement la confusion de la cause avec le simple antécédent dans le temps). 2 . NOLTE (E.), “Légende historique ou révisionnisme. Comment voit-on le IIIe Reich en 1980”, Conférence prononcée en 1980 et publiée aux p. 8-23 de : Devant l’histoire (cit. : p. 21). 3 . Ibid., p. 21. 4 . NOLTE (E.), “Un passé qui ne veut pas passer”, dans : Devant l’histoire, op. cit., p. 34. 5 . NOLTE (E .), Die Faschistischen Bewegungen [München, 1966] ; trad. franç. par Rémi Laureillard, préface d’Alain Renaud : Les mouvements fascistes, Paris, Calmann-Lévy, 1969 et 1991, p. 341. 6. Voir, à ce sujet, l’édifiante correspondance de François Furet avec Ernest Nolte, éditée sous le titre : Fascisme et communisme, Paris, Hachette (“Pluriel”, 2000. 14 personnel du “musée”), on a pratiqué l’amalgame jusqu’au ridicule, en exposant ici un uniforme de soldat soviétique accollé à un uniforme nazi, en mélangeant ailleurs la déportation (deportation) vers les camps d’extermination avec le déplacement forcé (resettlement) de dizaines de milliers de Hongrois au lendemain d’une guerre pendant laquelle les autorités du pays n’avaient pas – c’est le moins que l’on puisse en dire – choisi le meilleur parti. Une ahurissante imitation de Yad Vashem, avec lumignons du plus mauvais goût, complète le tout et parachève cette singulière mise en scène. Allons ! Il est temps de relire enfin avec quelque lucidité et quelque souci de vérité ces déclarations à l’emporte-pièce qui ont émerveillé Paris pendant trente années et dont les auteurs ne furent jamais cités qu’avec la plus extrême gravité. Celle-ci, par exemple : le totalitarisme, « en Union Soviétique, dans le régime attaché au nom de Staline, a atteint un degré qui, de loin, n’a pas été égalé par le fascisme ni par le nazisme » 1. Relions-les, car elles ne peuvent pas ne pas l’être, avec les campagnes à peine plus récentes en faveur d’un “Nuremberg” du communisme, avec la complète délégitimation de tout discours se référant de près ou de loin au marxisme dans l’Université française et, demandons-nous quels peuvent bien être leurs effets immédiats dans un pays au sein duquel on observe de plus en plus fréquemment des comportements et des actes qui nous ramènent aux années 30. « Et c’est ainsi », comme il est dit dans La Nuit des Rois de Shakespeare, « que le tourniquet du temps amène ses vengeances »2. • Au fait, The Fall of the Soviet Empire 3, The Disintegration of the Soviet Union 4, The Causes of the Soviet Collapse 5, L’Énigme de 1. Citation de Claude LEFORT, Un homme de trop. Réflexions sur « L’Archipel du Goulag », Paris, Seuil, 1976, p. 51. 2. SHAKESPEARE (W), La Nuit des rois, acte V, scène 3 : And thus the whirligig of time brings in his revenges. 3. DUNLOP (J. B.), The Rise of Russia and the Fall of the Soviet Empire, Princeton University Press, Princeton (New Jersey), 1993 . Cf. FOWKES (B.),The Disintegration of the Soviet Union, Basingstoke, Macmillan Press Ltd, 1997 ; cf. également : WILLIAMSON (J.) ed., Economic Consequences of Soviet Disintegration, Washington, D. C., Institute for International Economics, 1993. 5. Cf. BESLEY (N.), The End of the Cold War and the Causes of the Soviet Collapse, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2004. 4. 15 la désagrégation communiste 1, etc., – la liste des expressions ou des déclarations de ce type concernant la fin de l’Union soviétique en 1989-1991 pourrait donner lieu, quant à elle, à une interminable litanie d’appréciations toutes convergentes : l’URSS « s’est effondrée, en quelques mois, comme un château de cartes » ; le système « s’est de lui-même écroulé » 2 ; etc. Le breakdown (autrement dit la panne, la décomposition, ou encore l’éclatement de l’Union soviétique), écrit ainsi Nick Besley, serait dû à quatre causes, toutes internes en dernière analyse : la montée des nationalismes que la fin de la Guerre froide a rendue possible ; les mauvaises performances du système économique ; le « morcellement de l’élite » ; et la faillite des institutions de l’État 3. Quant à Moshe Lewin, d’ordinaire beaucoup plus circonspect, il affirme que « ce n’est pas la course aux armements […] qui a causé la mort de l’URSS, bien qu’elle ait eu son influence ». Le « facteur décisif » serait à rechercher, selon lui, « du côté des “mécanismes” propres au système soviétique » 4. Albert Soboul se plaisait à répéter, cependant, dans ses cours consacrés à la Révolution française, que le 10 août 1792 (jour de l’insurrection populaire qui contraignit l’Assemblée législative à prononcer la suspension du monarque), il n’y avait pas eu “chute” mais renversement de la monarchie. Car, ajoutait-il avec un sourire, celle-ci n’est pas tombée toute seule. Or, en 1991, l’URSS, elle non plus, n’est sans doute pas « tombée toute seule ». Le début de la “guerre froide” et la fin de sa résurgence, après l’intermède de la “détente” dans les années 72-80, n’avaient-ils pas été marqués, d’ailleurs, par deux avertissements militaires des plus explicites ? Ce furent deux menaces non seulement de guerre, mais de guerre totale ou d’anéantissement : la destruction atomique d’Hiroshima et Nagasaki décidée par Harry Truman et le programme de « guerre des étoiles » lancé par Ronald Reagan 5. Personne ou presque n’aura donc 1. Titre d’un travail édité par la Fondation Saint-Simon ; cf. à ce propos : LAURENT (V.), “Enquête sur la Fondation Saint-Simon. Les architectes du sociallibéralisme”, Le Monde diplomatique, septembre 1998. 2 . TINGUY (A. de) dir., L’Effondrement de l’empire soviétique, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 1998, p. 3 et 6. 3. BESLEY (N.), The End of the Cold War and the Causes of the Soviet Collapse, op. cit., p. 109 et 120-121. 4 . LEWIN (M.), “Quatre-vingt ans après la Révolution d’Octobre. Pourquoi l’Union soviétique a fasciné le monde”, Le Monde diplomatique, novembre 1997. 5 . Cf. LOSURDO (D.), Fuir l’histoire ?, op. cit., p. 37. 16 retenu, parmi ceux qui ont décrit la récente fin de l’URSS, que l’un des buts explicites de l’Initiative de Défense Stratégique (IDS), lancée en 1983 par l’équipe Reagan, était de « mettre à genoux la puissance soviétique », de l’ébranler puis de la ruiner par une relance effrénée de la course aux armements. — Aussi, le caractère mystificateur de catégories qui prétendent définir comme un processus purement spontané et interne, une crise qui ne peut être séparée de la formidable pression exercée par le camp adverse, nous paraît-il absolument évident. Et la catégorie d’« implosion » ou de « collapsus », ainsi que tous ses succédanés énumérés ci-dessus, pourrait donc bien participer d’une mythologie apologétique du capitalisme et de l’impérialisme. Déjà, elle ne sert plus guère, comme l’a écrit D. Losurdo, qu’à « couronner les vainqueurs » 1. * * * Concluons. Nous n’avons rien dit, on l’aura peut-être noté, d’une population désormais toujours plus appauvrie, humiliée, contrainte de recourir au système D pour survivre. Ni de la baisse de l’espérance de vie en Russie. Ni du fait que le petit écran y est devenu le loisir dominant. Rien, non plus, au sujet du niveau de vie de la population russe et de sa couverture sociale, qui n’ont pas cessé de se dégrader depuis le début des années 1990. Nous n’avons rien dit de cette indéniable (n)ostalgie que beaucoup de gens, parmi les moins jeunes, éprouvent encore pour le temps d’avant. Nous nous sommes bornés à laisser entendre que le régime issu de la Révolution d’Octobre 1917 a su sauver le pays d’une décomposition déjà en cours, y ériger un système industriel par le biais des premiers plans quinquennaux d’avant-guerre, venir à bout de la guerre elle-même, gérer son immense territoire en pratiquant cette sorte d’ « internationalisme interne » dont aucune autre puissance n’a jamais fait preuve à l’égard de ses anciennes colonies, fournir une éducation scolaire et universitaire à sa population, et se réformer le cas échéant – autant de facteurs qui témoignent d’avancées très considérables par rapport à la vieille Russie 2. Autant dire que la question du bilan de la période historique commencée avec la révolution soviétique et avec l’arrivée de Lénine au pouvoir demeure ouverte. Autant dire qu’une aussi vaste 1 . Ibid., p. 37. . Cf. LEWIN (M.), “Quatre-vingt ans après la Révolution d’Octobre. Pourquoi l’Union soviétique a fasciné le monde”, Le Monde diplomatique, novembre 1997. 2 17 question mérite mieux que des pamphlets, des approximations de mauvais aloi ou des écrits de circonstance. 3. Actualité de Lénine Voici maintenant, dans leur sécheresse la plus parfaite et leur formulation la plus lapidaire, cinq thèses que j’ai cru pouvoir dégager de ce que Lénine a écrit touchant l’idée de révolution : 1°/ La révolution est une guerre ; et la politique est, de manière générale, comparable à l’art militaire. 2°/ Une révolution politique est aussi et surtout une révolution sociale, un changement dans la situation des classes en lesquelles la société se divise. 3°/ Une révolution est faite d’une série de batailles ; c’est au parti d’avant-garde de fournir à chaque étape un mot d’ordre adapté à la situation objective ; c’est à lui de reconnaître le moment opportun pour l’insurrection. 4°/ Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont jamais tranchés que par la force. 5°/ À l’ère des masses, la politique commence là où se trouvent des millions d’hommes, voire des dizaines de millions. Il y a lieu, en outre, de relever le déplacement tendanciel des foyers de la révolution vers les pays dominés. De ces thèses, des faits que leur auteur invoquait et des considérations qui les ont fondées, je voudrais faire éprouver l’actualité, – en cette époque durant laquelle l’ordre mondial semble avoir régressé jusqu’à en revenir au temps des conquêtes de l’Amérique, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de travail disponible attendent leurs nouveaux seigneurs. Dans cette guerre, la politique, en tant que moteur de l’État-nation, a presque semblé disparaître : elle n’a plus servi, durant les quinze dernières années, qu’à « gérer » l’hégémonie du business, et les hommes politiques ne passent plus guère que pour des comparses chargés d’accompagner les volontés des milieux d’affaires. Sa base matérielle détruite, sa souveraineté et son indépendance annulées, sa classe politique 18 effacée, l’État-nation est devenu un simple appareil de sécurité au service des méga-entreprises 1. La théorie du commerce international nous dit bien qu’il est avantageux pour chaque pays de passer de l’étroit marché national au libre-échange globalisé. Mais il est bien sûr admis que, dans le nouvel hypermarché planétaire, l’ouverture des échanges fait des perdants en grand nombre et seulement quelques gagnants. Le libéralisme, la théologie néo-libérale a mangé les cerveaux. Par un extraordinaire renversement des rôles, la parole experte dénonce désormais dans les revendications populaires un “conservatisme” et prétend voir le “progrès”, la “réforme” dans la régression sociale, dans la dérégulation généralisée. Tout de même que Boris Eltsine (autre et remarquable inversion sémantique) était censé représenter la “gauche”, Mikhaïl Gorbatchev le “centre”, durant les derniers moments de l’Union soviétique, – la “droite” regroupant, comme de bien entendu, tous ceux qui n’appelaient pas de leurs vœux la restauration d’un “libre marché” et le pillage des biens d’État… La nouvelle vulgate planétaire, afin de dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées, écrivaient fort justement Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences qui se soutiennent et se répondent : désengagement économique de l’État et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle ». Suivait la liste des plus rebattues parmi ces antonymies aussi sommaires que binaires : 1 . Cf. à ce propos : MARCOS (sous-commandant —), “ ‘Pourquoi nous combattons’ – La quatrième guerre mondiale a commencé ”, Le Monde diplomatique, août 1997. 19 MARCHÉ ÉTAT liberté ouvert flexible dynamique, mouvant futur, nouveauté croissance individu, individualisme diversité, authenticité démocratique contrainte fermé rigide immobile, figé passé, dépassé immobilisme, archaïsme groupe, collectivisme uniformité, artificialité autocratique (“totalitaire”) 1 Corollairement, le différentiel de revenus entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres est passé, d’après le rapport annuel du Programme de développement des Nations Unies (PDNU) pour 1999, de 30 pour 1 en 1960 à 60 pour 1 en 1990 et à 74 pour 1 en 1997. Et les inégalités ne cessent de s’accroître au sein des nations, provoquant tensions sociales, émeutes raciales et autres guerres civiles plus ou moins larvées. Car une mondialisation de ce type, un tel système qui multiplie paradoxalement les frontières en pulvérisant les États, offre assurément le plus bel avenir à la guerre. Des formes d’organisation nouvelles ; le minimum de discipline sans laquelle aucune action collective n’est possible ; un nouvel universalisme, une doctrine et, tant qu’à faire, une doctrine de combat : c’est ce que nous apportera inévitablement le siècle qui vient, et cela, aussi sûrement que nous avons été surpris et décontenancés par la Restauration en cours. Il se pourrait que, des cinq thèses que nous allons maintenant étudier au plus près, nous puissions tirer quelques enseignements fort utiles dans un avenir qui n’est pas si lointain qu’on croit. * * * 1 . BOURDIEU (P.) et WACQUANT (L.), “La nouvelle vulgate planétaire”, par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, Le Monde diplomatique, mai 2000. 20 II. Sur l’idée de révolution chez V. I. Lénine Concernant l’idée de révolution, cinq thèses principales me paraissent ressortir d’un examen systématique des Œuvres complètes de V. I. Lénine 1. 1°/ La révolution est une guerre ; et la politique est, de manière générale, comparable à l’art militaire. Lénine a repris très volontiers à son compte la déclaration de Kautsky, qui avait écrit en 1909 dans sa brochure intitulée le Chemin du pouvoir : « l’ère des révolutions commence » 2. Quelques semaines après la révolte du cuirassé Potemkine, en 1905, Lénine avait d’ailleurs lui-même annoncé la fin de la « longue période de réaction politique presque ininterrompue » qui avait prévalu en Europe depuis l’écrasement de la Commune de Paris 3. • Au lendemain de la révolution “bourgeoise” de février 1917, les prévisions des socialistes qui ne s’étaient pas laissé « griser par la mentalité belliciste, sauvage et bestiale », se trouvèrent en effet justifiées. Le Manifeste adopté en 1912 à la conférence socialiste de Bâle avait explicitement invoqué le précédent de la Commune de Paris, c’est-à-dire la transformation d’une guerre de gouvernements en guerre civile 4. Or la guerre inter-impérialiste avait bel et bien 1. Paris-Moscou, Éditions Sociales et Éditions du Progrès, 1966-1976, 47 volumes. — Nous écrirons désormais : OC. 2. L’État et la Révolution, chap. VI, 2 [août-septembre 1917], OC, t. XXV, p. 520. 3. Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, § 2 [juillet 1905], OC, t. IX, p. 25-26. 4. Cf. Le Socialisme et la guerre (L’Attitude du Parti ouvrier social-démocrate de Russie à l’égard de la guerre), chap. I [juillet-août 1915], OC, t. XXI, p. 324. 21 commencé de se transformer en guerre civile, c’est-à-dire en « une guerre […] des travailleurs et des opprimés contre leurs oppresseurs, contre les tsars et les rois, contre les propriétaires fonciers et les capitalistes, pour délivrer complètement l’humanité des guerres, de la misère des masses, de l’oppression de l’homme par l’homme ! C’est aux ouvriers russes, ajoutait Lénine, que sont échus l’honneur et la joie de déclencher les premiers la révolution, c’est-à-dire la grande guerre, la seule guerre juste et légitime » 1. En effet, « il y a guerre et guerre ». L’histoire a connu maintes guerres qui furent « progressives », c’est-à-dire utiles au développement de l’humanité 2 : guerres de la classe opprimée contre celle qui l’opprime, des esclaves contre les propriétaires d’esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, etc. 3. Et, bien entendu, une guerre révolutionnaire, « c’est aussi une guerre, c’est une chose aussi pénible, sanglante et douloureuse » 4. — En tout état de cause, les adversaires de la révolution ne manqueront pas de rivaliser en matière d’indignation sélective : « La bourgeoisie impérialiste internationale a fait exterminer 10 millions d’hommes et estropier 20 millions d’autres dans “sa” guerre, déchaînée pour savoir qui, des rapaces anglais ou allemands, dominera le monde. Si notre guerre, la guerre des opprimés et des exploités contre leurs oppresseurs et leurs exploiteurs, entraîne un demi-million ou un million de victimes dans tous les pays, la bourgeoisie dira que les premiers sacrifices étaient légitimes et les seconds criminels » 5. • La guerre (et celle de 14, en tout premier lieu !) est la continuation, par les moyens de la violence, de la politique menée par les classes dominantes des puissances belligérantes bien avant l’ouverture des hostilités 6. Elle n’est nullement en contradiction avec 1. “La Révolution en Russie et les tâches des ouvriers de tous les pays” [12 (25) mars 1917 ; 1e publ. : 1924], OC, t. XXIII, p. 378. 2. Le Socialisme et la guerre, OC, t. XXI, p. 309. 3. Ibid., t. XXI, p. 309. 4. Ier Congrès de l’enseignement extra-scolaire de Russie, “Comment on trompe le peuple avec les mots d’ordre de liberté et d’égalité” [19 mai 1919], OC, t. XXIX, p. 345. 5. “Lettre aux ouvriers américains” [Pravda, n° 178, 22 août 1918], OC, t. XXVIII, p. 67. 6. “À propos du ‘programme de paix’ ” [Le Social-Démocrate, n° 52, 25 mars 1916], OC, t. XXII, p. 177. — Lénine fait grand cas de cette célèbre formule de Clausewitz. Il la cite à plusieurs reprises ; voyez, entre autres : OC, t. XXIV, p. 408-409. 22 les principes de la propriété privée ; elle en est plutôt le « développement direct et inévitable » 1. Elle constitue même une forme aussi naturelle de la vie capitaliste que la paix 2. Symétriquement, lorsqu’il parle du parti ouvrier, Lénine se plaît à recourir à des métaphores militaires. Les partis socialistes ne sont pas des clubs de discussion, en effet, mais des organisations du prolétariat en lutte 3 ! Une époque révolutionnaire est pour la social-démocratie « ce que le temps de guerre est pour une armée » 4 ; etc. — Lénine présente-t-il, à la fin de l’année 1922, les premiers résultats de dixhuit mois de N. E. P. (Nouvelle Politique Économique) ? il évoque spontanément la nécessité, pour les bolchéviks, de toujours savoir se ménager « une retraite ». Or le capitalisme d’État constitue précisément une telle « ligne de retraite », une position de repli, pour qui a prétendu « passer tout de suite » aux formes purement socialistes de l’organisation du travail 5. — Enfin, touchant la conduite d’opérations authentiquement militaires, Lénine avait justifié avec un même réalisme tactique la paix signée à Brest-Litovsk : « aussi précaire, aussi courte, pénible et humiliante que soit la paix », cette paix, déclarait-il alors, vaut mieux que la guerre ; car elle permet aux masses populaires de « souffler » 6. Aussi fustigeait-il alors les déclamations selon lesquelles « une paix accablante est un abîme de perdition, tandis que la guerre serait le chemin de la vaillance et du salut » 7 : Lénine imitait en cela, notons-le, le réalisme lucide d’un Robespierre, lequel avait, dans des circonstances analogues, laissé aux Girondins ou à un Barère le privilège des déclarations à l’emporte-pièce et des propos de boute-feux 8. 1. “À propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe” [Le Social-Démocrate, n° 44, 23 août 1915], OC, t. XXI, p. 354. 2. “La situation et les tâches de l’Internationale” [Le Social-Démocrate, n° 33, 1er nov. 1914], OC, t. XXI, p. 34. 3. La Faillite de la IIe Internationale [1915], OC, t. XXI, p. 214. 4. “Nouveaux objectifs, forces nouvelles” [Vpériod, n° 9, 23 février (8 mars) 1905], OC, t. VIII, p. 215. 5. IVe Congrès de l’Internationale communiste, 2 : “Cinq ans de révolution russe et les perspectives de la révolution mondiale”, Rapport présenté le 13 novembre 1922 [Pravda, n° 258, 15 novembre 1922], OC, t. XXXIII, p. 432-433. 6. IVe Congrès extraordinaire des Soviets de Russie, chap. II : Rapport sur la ratification du traité de paix – 14 mars 1918, OC, t. XXVII, p. 186. 7. “La tâche principale de nos jours” [11 mars 1918], OC, t. XXVII, p. 163165. 8. Cf. cette déclaration de Barère, après que la Convention eut voté par acclamation la guerre à l’Espagne (7 mars 1793) : « Un ennemi de plus pour la France 23 2°/ Une révolution politique est aussi et surtout une révolution sociale, un changement dans la situation des classes en lesquelles la société se divise. • Durant le « tourbillon révolutionnaire », une « colère accumulée pendant des siècles » s’extériorise en actions, et non en paroles, en actions de millions de gens, et non pas d’individus isolés 1. À des décennies d’évolution dite “pacifique”, « c’est-à-dire d’une évolution où des millions d’hommes se laissent pacifiquement tondre par les dix mille des étages supérieurs » 2, succèdent des années au cours desquelles la vie devient extraordinairement riche 3. C’est durant des périodes de ce genre que se créent les fondements de la nouvelle “superstructure” politique, laquelle se maintient longtemps ensuite sur la base de rapports de production rénovés 4. Ainsi la révolution “bourgeoise” du 27 février 1917 a-t-elle fait passer le pouvoir des mains des féodaux de la propriété foncière (Nicolas II en tête) à celles de la bourgeoisie. Et, quand la révolution russe alla plus loin, jusqu’à l’abolition complète de la monarchie et à la création des Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans, cette bourgeoisie libérale « devint franchement contre-révolutionnaire » 5. n’est qu’un triomphe de plus pour la liberté ! » ; cité par A. SOBOUL, Précis d’histoire de la Révolution française [1962], Paris, rééd. Gallimard, 1970, t. I, p. 341. 1. La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier, V [avril 1906], OC, t. X, p. 254. 2. Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907, OC, t. XIII, p. 231. 3. Cf. Journées révolutionnaires, I [Vpériod, n° 4, janvier 1905], OC, t. VIII, p. 98. 4. Contre le boycottage, V [1907], OC, t. XIII, p. 31-32. — À propos de “super-” et d’“infrastructure”, Lénine ne se lasse pas de citer le célèbre texte de la Préface de Marx à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859) : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. […] Alors s’ouvre une époque de révolution sociale », etc. Voyez, entre autres : OC, t. I, p. 152-153 ; OC, t. IX, p. 126 ; OC, t. XXI, p. 50. 5. “Changements dans la situation des classes” [Pravda, n° 92, 27 juin 1917], OC, t. XXV, p. 136. 24 — En d’autres termes, « la révolution du 27 février fut aussi une révolution sociale » 1. Et, de façon plus générale, toute révolution politique, toute révolution véritable – qui ne se réduit pas à une simple relève de coteries –, se ramène à un « changement dans la situation des classes » en lesquelles la société se divise 2. • À vrai dire, le changement dans les rapports sociaux, avait commencé en Russie dès l’abolition du servage, c’est-à-dire dès 1861. Or, près de cinquante ans plus tard, l’autocratie tsariste, était demeurée pratiquement inchangée, toujours plus « vétuste » en regard de ce bouleversement qui avait introduit le capitalisme dans les campagnes 3. Il peut y avoir et il y a eu des révolutions bourgeoises dans lesquelles la bourgeoisie commerçante ou commerçanteindustrielle a joué le rôle de principale force motrice, – quitte à laisser la paysannerie et l’élément plébéien des villes fournir les armées qui soutinrent le combat de la bourgeoisie jusqu’à sa victoire. Tel fut le cas pendant la Réforme en Allemagne et la Guerre des paysans du XVIe siècle ; pendant la Révolution anglaise du XVIIe siècle ; et, plus encore, en France en 1793 4. Mais, affirme Lénine, il en va tout autrement en Russie. Car « la prédominance de la population paysanne, l’oppression effrayante que font peser sur cette population les gros propriétaires fonciers semi-féodaux, la force et le niveau de conscience du prolétariat déjà organisé en parti socialiste » y constituent autant de faits qui donnent un « caractère particulier » à la révolution bourgeoise russe. Aussi cette conjoncture originale faitelle de la dictature du prolétariat et de la paysannerie une « nécessité » absolue pour parvenir à la victoire dans une telle révolution. Car, dans un tel pays, la bourgeoisie est presque d’emblée contrerévolutionnaire ; et, dans un tel pays, sans la direction ou l’initiative du prolétariat, la paysannerie ne serait… presque « rien » 5. 1. “Comment les capitalistes cherchent à intimider le peuple”, OC, t. XXIV, p. 450. 2. “Changements dans la situation des classes”, OC, t. XXV, p. 135. 3. “Deux tactiques” [article paru dans Vperiod, n° 6, 1er février 1905] ; OC, t. VIII, p. 148. — Cf. également : Le Développement du capitalisme en Russie [1899], OC, t. III, p. 7-645. 4. “Pour bien juger de la révolution russe” [publ. le 19 mars 1908, dans la revue polonaise Przeglad Socjaldemokratyczny, n° 2], t. XV, p. 55 ; Lénine renvoit ici à l’étude d’Engels intitulée : “Sur le matérialisme historique” [1892]. 5. Ibid., t. XV, p. 55 et 58. 25 3°/ Une révolution est faite d’une série de batailles. C’est au parti d’avant-garde de fournir à chaque étape un mot d’ordre adapté à la situation objective ; c’est à lui de reconnaître le moment opportun pour l’insurrection. • La « loi fondamentale de la révolution », écrit Lénine en 1920 – loi confirmée par toutes les révolutions et notamment par les trois révolutions russes du XXe siècle 1 – « la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. […] C’est seulement lorsque “ceux d’en bas” ne veulent plus et que “ceux d’en haut” ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher » 2. Il faut, à l’évidence, avoir « une idée enfantine de l’histoire », pour se figurer que « tout ira sans “bonds” comme sur une ligne droite lentement et régulièrement ascendante » 3. Celui qui n’ admet la révolution du prolétariat qu’ « à la condition » qu’elle se déroule avec facilité et sans heurt ; que l’action commune des prolétaires des différents pays soit acquise d’emblée ; que la révolution suive une voie large, dégagée, bien droite ; qu’on n’ait pas, en marchant à la victoire, à faire parfois les plus grands sacrifices, à « résister dans une forteresse assiégée » ou à se frayer un passage par d’étroits sentiers tortueux et pleins de périls, – celui-là « n’est pas un révolutionnaire », écrit V. Lénine 4. Et de citer Tchernychevski, qui avait eu cette formule bien connue : « La marche de l’histoire n’est pas aussi rectiligne que la perspective Nevski » 5. 1. À savoir : 1°/ 1905-1907 ; 2°/ février 1917 ; 3°/ octobre 1917. 2. La Maladie infantile du communisme (Le “gauchisme”), chap. IX [1920], OC, t. XXXI, p. 80-81. 3. “La dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie” [Vpériod, n° 14, 12 avril 1905], OC, t. VIII, p. 300. 4. “Lettre aux ouvriers américains” [Pravda, n° 178, 22 août 1918], OC, t. XXVIII, p. 64. 5. Ibid., t. XXVIII, p. 64. — La perspective Nevski, à Saint-Pétersbourg, est une artère rectiligne, longue de 4,5 kms, reliant le monastère Alexandre Nevski au pavillon de l’Amirauté (i. e. à l’embouchure de la Néva, non loin du golfe de Finlande). 26 On ne saurait se représenter la révolution elle-même « sous la forme d’un acte unique » 1. Cette « série de batailles » 2 pour des réformes économiques et démocratiques dans tous les domaines, cette transition du capitalisme au socialisme ressemblera plutôt, pour reprendre une formule de K. Marx, à une « longue période d’enfantement douloureux » 3. Pour l’heure, les social-démocrates, ne sont pas hostiles à la lutte en faveur des réformes ; mais ils la subordonnent à la lutte pour la révolution, écrit Lénine en décembre 1916 4. S’il est très vrai que, pendant les périodes ordinaires, les « concessions » faites par la classe qui détient le pouvoir servent fréquemment à duper et à corrompre 5, il demeure que le parti de la classe ouvrière doit savoir ne pas renoncer à accepter des acomptes, pour reprendre un mot de Friedrich Engels 6. • Quant à la date de la révolution populaire, elle « ne peut pas être fixée d’avance », concède Lénine au milieu d’une des très nombreuses polémiques qui l’opposent à d’autres membres du partisocial-démocrate. Mais la date de l’insurrection, ajoute-t-il aussitôt, « peut être fixée, si ceux qui la fixent ont de l’influence sur les masses et savent apprécier le moment avec justesse » 7. Les “mots d’ordre”, en effet, ne doivent pas être considérés comme des « talismans » donnés une fois pour toutes 8. Pour les révolutionnaires, dira Lénine un peu plus tard, il ne suffit pas d’apprendre des mots d’ordre par 1. Que faire ? [mars 1902], OC, t. V, p. 528. 2. Cf. “Le prolétariat révolutionnaire et le droit des nations à disposer d’ellesmêmes” [vers octobre 1915 ; 1e publ. : 1927], OC, t. XXI, p. 424-425. 3. “Ceux qui sont effrayés par la faillite de l’ancien et ceux qui luttent pour le nouveau” [janv. 1918 ; 1e publ. : janv. 1929], OC, t. XXVI, p. 419. — Cf. les lettres de K. Marx à W. Liebknecht du 6 avril 1871 et à L. Kugelmann du 12 avril 1871. 4. “Lettre ouverte à Charles Naine, membre de la Commission socialiste internationale à Berne” [décembre 1916 ; 1e publ. : 1924], OC, t. XXIII, p. 246. 5. “La Plate-forme de la social-démocratie révolutionnaire”, II [Prolétari, n° 14 et 15, 4 et 25 mars 1907], OC, t. XII, p. 215. 6. Ibid., t. XII, p. 215. — Engels s’était ainsi exprimé dans une lettre à Turati, en date du 26 janvier 1894. 7. “Deux tactiques” [Vpériod, n° 6, 1er (14) février 1905], OC, t. VIII, p. 149. — Il s’agit ici de l’une des discussions opposant Lénine à Martynov, l’un des tenants de l’“économisme”, qui devint après le IIe Congrès du P. O. S. D. R. l’un des rédacteurs de la “nouvelle Iskra” menchévique. 8. “De certains traits de la désagrégation actuelle” [Prolétari, n° 32, 2 (15) juillet 1908], OC, t. XV, p. 162. 27 cœur : « il faut apprendre également à choisir le moment opportun pour les lancer » 1. — L’heure de la révolution, autrement dit, n’est pas prévisible. Et comme il appelle encore et encore de ses vœux une révolution mondiale qui pourrait venir à la rescousse des Soviets, il répète en novembre 1918 : « La révolution internationale est proche, mais il n’existe pas d’horaire d’après lequel elle puisse se dérouler » 2. Toutefois, en période révolutionnaire, « ce serait le plus grand des crimes » que de « laisser échapper le moment » 3. Car les dirigeants ouvriers ne sauraient se borner, à la différence des libéraux ou des ennemis de la révolution, à la reconnaître une fois qu’elle a éclaté... C’est avant son avènement que les révolutionnaires en font comprendre la nécessité aux masses et leur en expliquent les voies et méthodes 4. Et lorsque les conditions objectives d’une crise politique profonde sont réunies, alors, ils doivent savoir créer l’occasion ou, tout du moins, ils doivent savoir la saisir. Napoléon, écrira Lénine au soir de sa vie, a dit : “On s’engage et puis... on voit”. C’est ce que nous avons fait 5. Alors que Staline, comme les menchéviks, jugeaient que la situation n’était pas encore « mûre », la « position léniniste », comme l’a écrit Slavoj Zizek, était « de se lancer, de se jeter sur le paradoxe de la situation, de saisir l’opportunité et d’intervenir, même si la situation était “prématurée” – en pariant sur le fait que cette intervention “prématurée” allait changer radicalement le rapport de forces objectif à l’intérieur duquel la situation de départ semblait “prématurée” – en pariant sur le fait que cette intervention bouleverserait la norme par rapport à laquelle la situation était jugée “prématurée” » 6. — « Attendre pour agir, c’est la mort », « il faut à tout prix régler cette affaire ce soir ou cette nuit » : c’est ce que 1. “Une caricature du bolchévisme” [Supplément au n° 44 du Prolétari, 4 (17) avril 1909], OC, t. XV, p. 412. — Souligné par nous. 2. Le VIe Congrès extraordinaire des Soviets de députés ouvriers, paysans, cosaques et des soldats de l’Armée rouge – 6-9 novembre 1918, OC, t. XXVIII, p. 166. 3 . “Lettre aux membres du Comité central” [24 octobre (6 novembre) 1917 ; e 1 publ. : 1924], OC, t. XXVI, p. 241. 4. “Les marxistes révolutionnaires à la conférence socialiste internationale (5-8 septembre 1915)” [Le Social-Démocrate, n° 45-46, 11 oct. 1915], OC, t. XXI, p. 408. 5. “Sur notre révolution” – À propos des mémoires de N. Soukhanov, II [1923], OC, t. XXXIII, p. 493. 6. ZIZEK (S.), Vous avez dit totalitarisme ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2005 ; rééd. 2007 : p. 120 (cf. également la n. 75 de la p. 262). 28 Lénine avait dit et redit, dans la nuit du 24 au 25 octobre 1917, lorsque, depuis le Smolnyj, il avait lancé le mot d’ordre de l’insurrection contre un gouvernement provisoire déjà suspendu dans le vide 1. Quant à ceux qui lui reprochaient alors son “aventurisme”, il eût pu leur répondre en les renvoyant à ce mot de Marx : « Ce serait évidemment fort commode de faire l’histoire, si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables » 2. 4°/ Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont jamais tranchés que par la force. • Selon Marx, note V. Lénine, l’État crée un “ordre” qui « légalise et affermit » l’oppression d’une classe par une autre 3. L’État, c’est « l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe » 4. L’État antique et l’État féodal, comme le soutint Engels, furent avant tout les organes à l’aide desquels les propriétaires d’esclaves, puis les nobles, purent mater et exploiter les esclaves et les serfs. De même, l’État représentatif moderne est l’instrument de l’exploitation du travail salarié par le capital 5. — L’armée permanente et la police, affirme encore Lénine, sont « les principaux instruments de la force du pouvoir d’État » 6, – règle qui, notons-le au passage, peut souffrir des entorses très remarquables en période de mondialisation néo-libérale 7. 1. “Lettre aux membres du Comité central”, OC, t. XXVI, p. 241. 2. Cf. Préface à la traduction russe des Lettres de K. Marx à L. Kugelmann [1907], OC, t. XII, p. 108, ainsi que la lettre de Marx à Kugelmann datée du 17 avril 1871. 3. L’État et la Révolution, chap. I, 1 [juin-septembre 1917] ; OC, t. XXV, p. 419. 4. Ibid., chap. II, 1 ; OC, t. XXV, p. 436. 5. Cf. ibid., chap. I, 3 ; OC, t. XXV, p. 424 . — Il s’agit, en l’occurrence, d’une citation que Lénine reprend dans l’ouvrage de F. Engels : L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État [1884], Paris, Éd. Sociales, 1966, p. 157. 6. L’État et la Révolution, chap. I, 2 ; OC, t. XXV, p. 421. 7. Cf. la prolifération des polices ou autres milices privées, lesquelles constituent depuis de nombreuses années de véritables institutions dans certaines grandes villes d’Amérique latine ; cf. également, dans le cadre de l’actuelle occupation de l’Irak, le fait que l’organisation de la torture semble avoir été déléguée 29 C’est pourquoi, pouvons-nous lire dans L’État et la Révolution, celui qui « reconnaît uniquement la lutte des classes n’est pas pour autant un marxiste... ». Celui-là seul mérite ce nom qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat 1. Pour le dire à peine autrement, la question du pouvoir est la question « la plus importante de toute révolution » 2. Car le prolétariat a besoin du pouvoir d’État, d’une organisation centralisée de la force, aussi bien pour réprimer la résistance des exploiteurs que pour diriger la grande masse de la population dans la “mise en place” de l’économie socialiste 3. Cet appareil d’État, note Lénine, peut servir une bourgeoisie républicaine en instituant une république qui est une « monarchie sans monarque », comme la IIIe République en France, mais il est « absolument incapable d’appliquer des réformes, ne disons pas abolissant, mais même rognant ou limitant effectivement les droits du capital, les droits de la “sacrosainte propriété privée” » 4. L’idée de Marx était que la classe ouvrière doit briser, démolir (zerbrechen) la « machine de l’État toute prête », la machine bureaucratique et militaire, et non pas se borner à en prendre possession 5. Il est de règle, déclare Lénine, que « dans toute révolution profonde, les exploiteurs conservant durant des années de gros avantages réels sur les exploités, opposent une résistance prolongée, opiniâtre, désespérée » 6. Il leur reste, en effet, « l’argent (impossible de le supprimer d’un coup), quelques biens mobiliers, souvent considérables ; il leur reste des relations, des habitudes d’organisation et de gestion, la connaissance de tous les “secrets” de l’adminispour une part à des officines privées, mercenaires, indépendantes jusqu’à un certain degré à l’égard du Pentagone et de toute législation internationale. 1. L’État et la Révolution, chap. II, 3 ; OC, t. XXV, p. 445. 2. “Une des questions fondamentales de la révolution” [Rabotchi Pout, n° 10, 14 (27 septembre) 1917], OC, t. XXV, p. 398. 3. L’État et la Révolution, chap. II, 1 ; OC, t. XXV, p. 437. 4. “Une des questions fondamentales de la révolution”, OC, t. XXV, p. 398406. — Il n’est que de repenser au destin des nationalisations effectuées en France sous le gouvernement de P. Mauroy (1981-1984) : 1°/ rachat au plus haut prix par l’État des actions des entreprises nationalisables (50 milliards de FF, soit 7,5 milliards d’euros) ; 2°/ “restructurations industrielles”, parfois assurées par d’anciens dirigeants syndicaux reconvertis pour l’occasion en commis de l’État ; 3°/ dé-nationalisations néo-libérales. 5. Cf. la lettre de Marx à Kugelmann du 12 avril 1871, – lettre écrite, comme on le voit – pendant la Commune (citée ibid. : OC , t. XXV, p. 448-449). 6. La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, OC, t. XXVIII, p. 263. 30 tration ; il leur reste une instruction plus poussée, des affinités avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie) ; il leur reste une expérience infiniment supérieure de l’art militaire, etc. ». Si les exploiteurs, par surcroît, ne sont battus que dans un seul pays, ils restent néanmoins plus forts que les exploités, puisque leurs « relations internationales » sont « immenses » 1. — Ainsi, dans les conditions de la Russie du début du XXe siècle, ne suffira-t-il pas « d’“achever ensemble” l’autocratie, c’est-à-dire de renverser complètement le gouvernement autocratique » ; il faudra encore « “repousser ensemble” les tentatives inévitables, acharnées, de restauration de l’autocratie ». Et le “repousser ensemble”, appliqué à une époque révolutionnaire, n’est « rien d’autre que la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie » 2. — Est-ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d’un jour, demandait Engels, si elle ne s’était servie de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons-nous pas, au contraire, la blâmer de ce qu’elle ait fait trop peu usage de cette autorité ? 3. Or, l’indice nécessaire, la condition expresse de la dictature, c’est « la répression violente des exploiteurs comme classe et par suite la violation de la “démocratie pure”, c’est-à-dire de l’égalité et de la liberté à l’égard de cette classe » 4. Et puis, ajoute Lénine, quand les républicains bourgeois, renversaient les trônes, « ils ne se souciaient nullement de l’égalité formelle des monarchistes et des républicains ». Quand il s’agit de jeter bas la bourgeoisie, « seuls des traîtres ou des crétins peuvent réclamer l’égalité formelle pour la bourgeoisie » 5. • En outre, la “démocratie”, dans la société capitaliste, ne peut jamais être « qu’une démocratie tronquée, misérable, falsifiée, une démocratie uniquement pour les riches, pour la minorité » 6. Tous 1. Ibid., t. XXVIII, p. 262. 2. “Sur le gouvernement révolutionnaire provisoire” [Prolétari, n° 2 et 3, 21 et 27 mai 1905], OC, t. VIII, p. 469. 3. La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, OC, t. XXVIII, p. 260. — Voir F. Engels : “Über das Autoritätsprinzip” [= “Sur le principe d’autorité”], 1873. 4. La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, OC, t. XXVIII, p. 265. 5. “Lettre aux ouvriers américains” [Pravda, n° 178, 22 août 1918], OC, t. XXVIII, p. 70. 6. L’État et la Révolution, chap. V, 2 ; OC, t. XXV, p. 500. 31 sont égaux, indépendamment des ordres, tous sont égaux, le millionnaire comme le va-nu-pieds ! 1. La « démocratie capitaliste », aime à répéter Lénine, autorise les opprimés, une fois tous les trois ou six ans, à décider, quel membre de la classe dirigeante les représentera et foulera aux pieds leurs intérêts au Parlement ! 2. Le marxisme de Lénine rejoint, sur ce point au moins, les imprécations anti-“occidentalistes” d’un Pobedonostsev et des plus réactionnaires des slavophiles de la fin du XIXe siècle : « Considérez, lisons-nous par exemple dans l’État et la révolution, n’importe quel pays parlementaire, depuis l’Amérique jusqu’à la Suisse, depuis la France jusqu’à l’Angleterre, la Norvège, etc., la véritable besogne d’ “État” se fait dans la coulisse : elle est exécutée par les départements, les chancelleries, les états-majors. Dans les parlements, on ne fait que bavarder, à seule fin de duper le “bon peuple” » 3. Les capitalistes, déclare encore Lénine, « ont toujours donné le nom de “liberté” à la liberté de s’engraisser pour les riches, à la liberté de mourir de faim pour les ouvriers » 4. C’est pourquoi « la meilleure forme de la démocratie, la meilleure république démocratique, c’est le pouvoir sans grands propriétaires fonciers et sans riches » 5. 5°/ À l’ère des masses, la politique commence là où se trouvent des millions d’hommes, voire des dizaines de millions. — Déplacement tendanciel des foyers de la révolution vers les pays dominés. • Être révolutionnaire, c’est enfin, Lénine ne cesse pas de le répéter, se comporter en militant internationaliste. Ne pas voter les 1. Ier Congrès de l’enseignement extra-scolaire de Russie, IV – 6-19 mai 1919, OC, t. XXIX, p. 360. 2. Cf. notam. : L’État et la Révolution, chap. V, 2, OC, t. XXV, p. 498 ; ou encore : ibid., chap. III, 3, OC, t. XXV, p. 456. — Il s’agit là, d’ailleurs, d’une citation de Marx (La Guerre civile en France, Adresse du 30 mai 1871 – Paris, Éd. Sociales, 1963, p. 65). 3. L’État et la Révolution, chap. III, 3 ; OC, t. XXV, p. 457-458. — Cf. POBEDONOSTSEV (C.-P.), Questions religieuses, sociales et politiques. Pensées d’un homme d’État [= Recueil de Moscou], Paris, Baudry et Cie, 1897, p. 39. 4. Ier Congrès de l’Internationale communiste – du 2 au 6 mars 1919, § 2 [publ. 1920 (éd. allemande) et 1921 (éd. russe)], OC, t. XXVIII, p. 485. 5. Congrès extraordinaire des cheminots de Russie des 5-30 janvier (18 janvier-12 février) 1918, OC, t. XXVI, p. 518. 32 crédits militaires, ne pas encourager le chauvinisme de “son propre” pays, combattre au premier chef le chauvinisme de “sa propre” bourgeoisie, sans se borner aux formes légales de lutte lorsque survient une crise et que la bourgeoisie abroge elle-même la légalité qu’elle a créée, voilà la ligne d’action qui doit être celle des partis révolutionnaires 1. C’est là le « devoir » des socialistes : « stimuler », « agiter » le peuple (et non pas l’endormir par le chauvinisme, comme le font Plekhanov, Axelrod, Kautsky), utiliser la crise pour « précipiter » la chute du capitalisme 2. Ne pas accomplir ce devoir, à l’inverse, ou se réfugier au-delà des nuages, sur les cimes d’un vague mot d’ordre de “désarmement” 3, – voilà en quoi consiste la trahison des partis actuels, leur mort politique, l’abdication de leur rôle, leur passage aux côtés de la bourgeoisie, constate Lénine un an après le début de la première guerre mondiale 4. • L’impérialisme n’est rien autre chose que « l’exploitation des millions d’hommes des nations dépendantes par un petit nombre de nations riches ». Et, de ce fait, il est fort possible de trouver la plus grande démocratie à l’intérieur d’une nation riche, alors même que cette dernière continue à exercer sa domination sur les nations dépendantes. On tend trop souvent, remarque Lénine à oublier cette situation, – qui fut mutatis mutandis celle des hommes libres dans les cités démocratiques mais esclavagistes de la Grèce antique, et qui se retrouve dans l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande du début du XXe siècle 5. Demi-intellectuels et ouvriers sur-qualifiés oublient aisément que le monde est plus vaste que la métropole dans laquelle quelques miettes leur sont concédées : cette couche d’ouvriers « embourgeoisés », « entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde », constitue la base sociale de l’opportunisme, c’est-à-dire de l’accomodation au système 6. Marx et Engels avaient d’ailleurs déjà estimé en leur temps 1. “La situation et les tâches de l’Internationale” [Le Social-Démocrate, n° 33, 1er nov. 1914], OC, t. XXI, p. 33-34. 2. La Faillite de la IIe Internationale, II [1915], OC, t. XXI, p. 220. 3. “Le programme militaire de la révolution prolétarienne”, OC, t. XXIII, p. 93. 4. La Faillite de la IIe Internationale, II [1915], OC, t. XXI, p. 220. 5. “Remarques à propos d’un article sur le maximalisme [sur un projet d’article de Zinoviev]” [rédigé en 1916], OC, t. XLI, p. 396. 6. L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme [1916], Préface de 1920 aux éd. française et allemande, t. XXII, p. 210. 33 que « le mouvement [peut commencer] plus facilement dans les pays qui n’appartiennent pas au nombre des pays exploiteurs, pouvant piller avec plus de facilité et ayant les moyens de corrompre les couches supérieures de leurs ouvriers » 1. — Quand la nouvelle manufacture mondiale avec ses 100 millions de chômeurs et de vagabonds, quand la Chine s’éveillera, les hommes du XXIe siècle remarqueront, à n’en pas douter, que la classe ouvrière n’est nullement en voie d’extinction. • Lénine souligne également à l’envi que le XXe siècle, plus que tout autre siècle avant lui, sera une ère de masses innombrables, – l’ère des foules 2. Nous savons, déclarera-t-il en 1918, que désormais « une révolution n’est vraiment une révolution que le jour où des dizaines de millions d’hommes se sont levés dans un élan unanime » 3. Non sans une grande lucidité prospective, Lénine annonce que lors des batailles à venir, le mouvement des pays coloniaux, le mouvement de la majorité de la population terrestre, orienté au départ vers la libération nationale, se tournera contre le capitalisme et l’impérialisme, et jouera un rôle révolutionnaire de premier ordre 4. Et il va de soi, ajouterions-nous volontiers, que le XXIe siècle connaîtra des batailles encore plus massives, planétaires à n’en pas douter, qui engageront non plus des dizaines mais des centaines de millions d’hommes dans des luttes atteignant une échelle encore jamais atteinte : la manifestation qui rassembla le même jour 15 millions de Terriens – au Japon, en Europe, au Proche-Orient, en Australie, aux Etats-Unis même – contre la menace d’un déclenchement des hostilités en Irak constitue, cela va sans dire, le modèle encore balbutiant d’une révolte mondialisée 5. 1. Cf. OC, t. XXVI, p. 497. 2. “Journées révolutionnaires”, § 3 [Vpériod, n° 4, 18 (31) janvier 1905], OC, t. VIII, p. 102. 3. Ve Congrès des Soviets des députés ouvriers, paysans, soldats de Russie – 4-10 juillet 1918, § 1 : Rapport du Conseil des commissaires du peuple / 5 juillet 1918 [publ. pour la 1e fois en 1924], OC, t. XXVII, p. 542. 4. IIIe Congrès de l’Internationale communiste – 22 juin - 12 juillet 1921, § 4 : OC, t. XXXII, p. 513. 5. 15 février 2003. — Cinquante scientifiques de la base McMurdo, dans l’Antarctique, défilèrent autour de leur station de recherche, cependant que 10.000 personnes manifestaient de l’autre côté du globe, dans les rues de Trondheim, en Norvège. Les manifestations touchèrent ce jour-là 600 villes réparties dans 60 pays différents. 34 * * * Les révolutions, disait Marx, sont les « locomotives de l’histoire ». La révolution, ajoute Lénine, est la « fête des opprimés et des exploités » 1. Jamais la masse populaire ne peut apparaître comme un créateur aussi actif du nouvel ordre social que pendant la révolution. « En ces époques, le peuple est capable de faire des miracles… » 2. — Et c’est l’avant-garde de la révolution, le prolétariat avancé, qui, selon Lénine, exprimera la vérité objective de cette lutte de masse « disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité » ; elle conférera cohérence et beauté, elle donnera forme à cette « explosion » qu’auront suscitée les « opprimés et mécontents de toute espèce » 3. Car le communisme demeure, selon le mot de K. Marx, la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain 4. 1. Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, § 13 [juin-juillet 1905], OC, t. IX, p. 111. 2. Ibid., § 13, OC, t. IX, p. 111. 3. Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, § 10 [oct. 1916], OC, t. XXII, p. 383-384. 4. MARX (K.), Manuscrits de 1844, Paris, GF-Flammarion, 1996, p. 157.