Note de pédagogie

Transcription

Note de pédagogie
Note de pédagogie
Résumé en français
La découverte cinématographique en salle, un outil pour la classe de langue
Alors que s’est développée en classe de langue une pédagogie basée sur l’analyse de l’extrait
filmique, on évoque moins le ressort pédagogique offert par la sortie scolaire au cinéma. Or le
visionnage d’un film en langue étrangère dans une salle de cinéma représente un moment fort
de l’apprentissage d’une langue, et ce à plusieurs titres. La sortie au cinéma rompt le déroulé
ritualisé et la perspective linéaire du cours de langue, créant un « événement » au sein du
groupe d’apprenants. Elle constitue une expérience collective du « vivre ensemble » dans un
lieu qui reste un vecteur de vie sociale, la salle de cinéma. C’est sur cette expérience partagée
et sur la mémoire collective du groupe que vient se nourrir l’expression en langue étrangère.
Le cinéma apparaît ainsi comme un déclencheur de parole privilégié et comme un facilitateur
de compréhension de faits historiques ou sociaux des pays dont on apprend la langue.
Mots clés : sortie scolaire au cinéma -expérience partagée –mémoire collectivedéclencheur de paroleRésumé LE- espagnol
Una propuesta didáctica para el aula de LE (Lengua extranjera) : descubrir películas en
salas de cine
Mientras que se han desarrollado en el aula de lengua, una pedagogía basada en el análisis de
la secuencia fílmica, no se han valorado suficientemente las posibilidades pedagógicas de la
salida escolar al cine. Sin embargo, ver una película en lengua extranjera en una sala de cine
supone una experiencia importante en el aprendizaje de un idioma. Eso es así por varias
razones. La salida escolar al cine rompe la rutina y la perspectiva lineal del curso de lengua,
creando un "acontecimiento" en el seno del grupo de estudiantes. Representa una experiencia
colectiva del "vivir juntos" en un lugar que sigue siendo un vector de la vida social, la sala de
cine. De esta experiencia compartida y de la memoria colectiva del grupo se nutre la
expresión en la lengua extranjera. El cine actúa como un disparador privilegiado de la
expresión oral y como un facilitador de la comprensión de los acontecimientos históricos o
sociales del país cuyo idioma se aprende.
Palabras claves : salida escolar al cine- experiencia compartida –memoria colectivaactivador de la expresión
1
La découverte cinématographique en salle, un outil pour la classe de langue
Odile Cleren Montaufray
Communication présentée dans le cadre du colloque organisé par l’Université de Marne La
Vallée sur le thème Les supports filmiques au service de l’enseignement des langues
étrangères (septembre 2011)
« Le cinéma n’est pas un langage mais une langue » Pier Paolo Pasolini
Introduction
Dans le cadre d’une réflexion sur Les supports filmiques au service de l’enseignement des
langues étrangères, évoquer l’utilisation du cinéma en cours de langue revient souvent à faire
référence au visionnage en classe de séquences filmiques découpées et didactisées. Or il nous
semble important de valoriser la « sortie au cinéma » dans le cours de langue car elle permet
de découvrir collectivement, dans une salle de cinéma, l’œuvre intégrale d’un réalisateur.
Il ne s’agit pas d’opposer des approches complémentaires qui constituent un continuum dans
lequel le visionnage en salle d’une œuvre cinématographique en langue étrangère est
théoriquement une première étape destinée à être suivie - idéalement - de l’analyse en classe
d’extraits du film. Notre propos ne touche donc en rien à ce qu’on pourrait appeler la
« pédagogie de l’extrait ». Il s’agit plutôt ici de s’interroger sur ce que pourrait être une
« pédagogie de la sortie au cinéma », de voir de quelle façon celle-ci peut s’intégrer
efficacement dans un cours de langue en éclairant la culture du pays dont on apprend la
langue du regard d’un artiste, en ouvrant les apprenants à la diversité culturelle.
L’enjeu est important dans la mesure où une œuvre cinématographique ne se réduit jamais à
un instrument atomisé qui servirait des objectifs linguistiques et culturels préalablement
définis. Un film reste fondamentalement une œuvre artistique qui offre le regard et la
sensibilité d’un réalisateur. De ce fait, donner la possibilité à un apprenant en langue étrangère
(LE) de découvrir l’œuvre cinématographique intégrale d’un réalisateur étranger dans les
meilleures conditions techniques de visionnage nous semble être fondamental pour donner
d’abord le goût du cinéma et, dans un deuxième temps, pour développer l’intérêt pour une
culture et une langue étrangère.
Nous essayerons de montrer tout d’abord quels sont les ressorts particuliers activés chez
l’apprenant par le visionnage collectif d’une œuvre cinématographique, puis nous verrons
quelles ressources didactiques peuvent être mises en œuvre en classe de langue pour travailler
sur un film dans sa globalité.
2
La sortie scolaire au cinéma, de l’événementiel à l’école
La sortie scolaire au cinéma possède dans le cursus d’apprentissage 1 un statut et une
importance spécifiques. En effet, dans la perspective linéaire du cours de langue, caractérisé
par le cadre spatio-temporel de la salle de classe, la sortie au cinéma constitue un
« événement » : la classe se retrouve soudain « hors les murs » et est invitée, non plus à
recevoir l’enseignement de langue qui lui est coutumier, dans son déroulé ritualisé, mais à
vivre une véritable expérience collective. Le cours de langue est « bousculé » par cette sortie :
la progression organisée de l’apprentissage est interrompue dans sa linéarité. Les apprenants
ont un sentiment de rupture, de hors-cadre bénéfique qui les fait respirer… Ce moment
« hors-champ » partagé reste la plupart du temps pour les élèves un temps fort du cursus qui
demeure imprimé dans les mémoires : ainsi, des étudiants de BTS, en général incapables
d’évoquer précisément l’enseignement d’espagnol qu’ils ont reçu dans le secondaire, peuvent
en revanche citer les films espagnols ou latino-américains qu’ils ont vus avec leur professeur
d’espagnol.
Nous essayerons donc d’analyser ce qui fait la spécificité de cet événement « sortie cinéma »
dont on peut distinguer trois volets distincts, qui correspondent plus ou moins à trois heures
hors-champ, sans compter la projection : la préparation en classe de la sortie, le visionnage en
salle, le travail en classe de langue.
La préparation de la sortie ou la création d’une attente collective
Le film choisi par le professeur ne bénéficie pas, comme dans la vraie vie des films, d’une
stratégie marketing visant à créer une attente du public et à susciter son adhésion et son
enthousiasme. Le film programmé par l’enseignant de langue est en général un film dont les
apprenants n’ont jamais entendu parler, ce pour plusieurs raisons : d’une part la distribution
cinématographique actuelle ne permet pas aux films d’auteurs de rester longtemps en salles et
d’être vus par un large public et d’autre part, la présence socialement dominante du cinéma
grand public ou cinéma mainstream2, influence fortement les choix cinématographiques des
jeunes. Le système de relais mis en place par les médias les portera de ce fait plus souvent
vers les blocksbusters américains ou, dans le meilleur des cas, vers le cinéma art et essai dit
« à fort potentiel commercial », étiquette qui vient désigner, par exemple, les films
d’Almodóvar.
Or, rares sont actuellement les spectateurs qui vont voir des films dont ils n’ont jamais
entendu parler dans les médias. Si l’on calque ce fonctionnement social et médiatique sur la
classe de langue, il est donc fondamental de préparer une sortie de classe au cinéma. Des
1
La sortie de classe au cinéma peut se faire, dans l’enseignement secondaire, à tous les stades de l’apprentissage
d’une langue, de la classe de 6 ème à la classe de Terminale. Dans l’enseignement supérieur, elle est réalisable
aussi en BTS, IUT, classes préparatoires.
2
Terme utilisé par le sociologue Frédérique Martel pour qualifier le cinéma grand public.
Mainstream, Enquête sur la guerre globale de la culture et des médias, Frédéric Martel, Paris, mars 2010,
éditions Flammarion, rééd. Champs/Flammarion, 2012.
3
apprenants dont on a aiguisé la curiosité par des activités d’anticipation sur le contenu du film
- sans dévoiler l’intrigue bien sûr- seront beaucoup plus attentifs lors de la découverte du film.
Une étude thématique ou historique préalable facilitera aussi leur compréhension du film.
La spécificité du visionnage en salle, le « voir ensemble »
La salle de cinéma reste un formidable lieu d’éducation à l’image mais aussi de vie sociale.
En assistant à la projection d’un film en salle, les spectateurs – apprenants ou pas- tissent
entre eux des liens, partagent des émotions, des sentiments, répondent aux signes qui leur sont
envoyés par les images… Leur présence physique commune, leurs regards focalisés vers
l’écran dans un même mouvement, créent une manière d’être là au même moment, de
respirer, de voir et de vibrer ensemble. A l’ère des médias numériques, des tablettes
numériques et des réseaux sociaux, qui renvoient en général –malgré leurs noms- à des
pratiques individuelles, voir un film dans une salle de cinéma reste une expérience collective
irremplaçable, qui relève du « vivre ensemble ». Elle crée de la complicité, de la connivence
entre tous les acteurs du moment. Cette expérience commune, au cours de laquelle le
spectateur entre dans l’imaginaire d’un autre, le prépare à ouvrir son propre imaginaire à la
discussion et au partage. Le « voir ensemble » favorise la communication et c’est en cela que
cette expérience est particulièrement intéressante pour le cours de langue.
Une mémoire collective à partager, source d’expression.
Tous les professeurs de langue, le savent bien- la difficulté majeure du cours de LE (Langue
Etrangère) est de motiver les apprenants pour qu’ils s’expriment spontanément et que la
parole circule de manière vivante et dynamique dans la classe. Or, obtenir que ceux-ci
« produisent » à l’écrit et à l’oral, interagissent entre eux est loin d’être facile. Le cinéma,
« marronnier de nos conversations » pour reprendre les termes d’Emmanuel Ethis, sociologue
du cinéma, est un facilitateur d’échanges. Tout le monde peut en effet évoquer son film
préféré ou son dernier coup de cœur : « Le cinéma représente un merveilleux sujet car l’on
peut, d’une part, débattre avec passion des qualités techniques ou artistique d’un film, se
prononcer en accord ou en désaccord avec les critiques qu’il a suscitées et, d’autre part,
déclarer sans difficulté que Carnets de voyages, de Walter Salles ou Le limier, de Joseph
Mankiewicz, sont des films qui ont beaucoup compté dans notre « vie» de spectateur : il est
aisé de discerner là ce qui est offert à la discussion de ce qui relève d’une affirmation de soi »3
Autrement dit, un des plaisirs du cinéma, c’est d’en parler et de partager, d’échanger ses
impressions sur le film que l’on a vu ensemble. Ce partage prend une valeur d’autant plus
grande dans une société où l’identité sociale se définit de plus en plus par ses loisirs et ses
goûts affichés sur les réseaux sociaux.
Le cinéma, déclencheur de parole
La puissance du cinéma et ce qui fait son intérêt pour le cours de LE, c’est donc tout d’abord
d’être une véritable source d’expression, de production orale et écrite qui puise à la fois dans
le vécu du spectateur et dans le vécu commun de la classe.
3
Article : Parler, parler... ça fait du bien d'en parler...Emmanuel Ethis, 5 juillet 2010 (Blog)
http://ethis-e.blogspot.fr/2007/06/parler-parler-fait-du-bien-den-parler.html
4
L’apprenant s’exprime sur ses émotions, son plaisir ou son déplaisir, qu’il peut partager avec
d’autres. Cette composante émotionnelle et affective le conduit à s’impliquer plus fortement
dans sa parole qu’avec d’autres supports. De même, l’identification avec les personnages, qui
se produit lors du visionnage d’un film de fiction engage le spectateur dans sa compréhension,
son interprétation du film et renforce son discours. Après une sortie au cinéma, il est rare
d’avoir des élèves muets en classe : le film motive, stimule, donne envie de parler.
Il ne s’agit ni de dresser un tableau idyllique d’une classe de langue dans laquelle justement
la langue de tous les élèves se délierait comme par miracle, ni d’ignorer la difficulté à
canaliser la parole dans une classe de collège ou de lycée avec des effectifs très nombreux.
Toutefois, pour l’avoir expérimenté, il est possible d’obtenir des résultats très intéressants par
une mise en œuvre en petits groupes, travaillant en ateliers sur des thèmes différents.
Le cinéma, facilitateur de compréhension de faits historiques ou sociaux
En plus d’être une source d’expression, le cinéma facilite chez les apprenants la
compréhension de faits historiques ou sociaux, que ce soit à travers des films de fiction ou
des documentaires. Etudier la Guerre civile espagnole en classe de LE, faire comprendre à des
élèves les enjeux sociaux de la Loi de Mémoire historique4, ou encore le drame de la dictature
de Pinochet n’est pas simple.
Un film comme Mon ami Machuca (Machuca) 5d’Andrés Wood qui met en scène, à travers le
regard de deux enfants, le coup d’état du Général Pinochet, permet à l’apprenant de modifier
la vision abstraite qu’il peut avoir de cette période historique. Le film provoque une prise de
conscience, rapproche le spectateur du vécu de la dictature chilienne. L’identification suscite
chez lui des affects –sympathie ou antipathie pour les personnages- qui concourent à le
plonger dans l’action du film et à le faire pénétrer dans l’intimité de l’histoire. Elle comble la
distance.
Un documentaire comme Les chemins de la mémoire (Los caminos de la memoria) de José
Luis Peñafuerte qui apporte un éclairage poignant sur les victimes du régime franquiste ou
comme Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz) de Patricio Guzmán, formidable
témoignage sur les disparus de la dictature chilienne dans le désert d’Atacama, facilitent
notablement la compréhension de ces drames de l’histoire des pays dont on apprend la langue.
Certes, tous ces films – films documentaires ou de fiction - offrent l’expression artistique
personnelle d’un créateur et un point de vue subjectif. La manipulation du spectateur n’est
donc pas loin, pourrait-on dire…Mais cette manipulation ou, si l’on veut s’exprimer de
manière moins négative, cette captation du spectateur, ne diminue en rien l’enrichissement
culturel qu’elle apporte à des apprenants de LE. Après le visionnage, il faut sans doute
4
La Loi sur la mémoire historique (Ley de Memoria Histórica), est une loi espagnole, visant à reconnaître les
victimes du franquisme. Initié par José Luis Rodríguez Zapatero, durant son mandat de président, le projet de loi,
très controversé de part et d'autre, a été approuvé en Conseil des ministres le 28 juillet 2006 et adopté par les
députés du Congrès le 31 octobre 2007[
5
Cf. On trouvera en Annexe 1 une filmographie sélective présentant les synopsis des films cités et en Annexe 2
la liste des films espagnols ou latino-américains dont l’exploitation est particulièrement intéressante pour des
élèves (de collège ou de lycée) ou des étudiants apprenant l’espagnol.
5
recadrer, compléter l’information, débattre - notamment pour le documentaire- mais les
apprenants auront un regard différent sur les faits relatés. Ils auront développé la compétence
culturelle dont ils ont besoin en cours de LE. Restera à l’enseignant à travailler sur ce terreau
favorable pour encourager les échanges.
Le cinéma, vecteur du dialogue interculturel
Les films étrangers sont aussi - bien sûr - de formidables lieux de découvertes et peuvent
ouvrir de véritables espaces de dialogue entre les cultures, exploitables en classe de langue.
Ce potentiel d’interculturalité se manifeste à plusieurs niveaux : tout d’abord à travers la
rencontre entre la culture du spectateur et la culture représentée dans le film. C’est le cas le
plus fréquent dans les films proposés dans le cadre de la classe de LE. Le film donne à voir à
l’apprenant des personnages, une organisation sociale, des comportements qui ne lui sont pas
familiers, qui lui permettent de découvrir l’Autre et, à partir de cette découverte, d’interroger
sa propre culture.
Un autre niveau interculturel est celui qui permet au spectateur de rencontrer dans le film
plusieurs cultures médiatisées, dans la même aire linguistique et culturelle ou dans des aires
différentes. Le premier cas peut être illustré par le film Si loin (Qué tan lejos) de Tania
Hermida dont l’argument repose sur la rencontre entre deux jeunes femmes, une touriste
espagnole, Esperanza, et une étudiante équatorienne, Tristeza. Cette rencontre donne lieu à
une série de chocs culturels qui prennent appui sur les stéréotypes et les images que les deux
personnages ont chacun du pays de l’autre. Elle offre des regards croisés qui font ressortir les
différences culturelles entre les deux pays, le vieux ressentiment du « colonisé » sur le
« colonisateur ». Cette confrontation comique permet à l’apprenant d’espagnol de prendre
conscience de la diversité du monde hispanophone, mieux qu’un discours ou qu’un texte
traitant de ces différences.
On pourrait multiplier les exemples d’exposition des cultures étrangères à l’écran mais on
rappellera seulement que, dans le contexte européen et mondial, la compétence interculturelle
est devenue – même si on lui prête encore assez peu d’attention dans l’enseignement
secondaire- une des priorités de l’enseignement des langues. Ainsi une séance de cinéma qui
favorise ce dialogue interculturel en classe de langue joue dans ce sens un rôle
particulièrement important.
L’exploitation de la sortie au cinéma dans le cours de langue
Compte tenu des particularités de la « sortie au cinéma » que nous avons définie comme
figure de l’événement, du « vivre ensemble » et comme source d’expression, de culture et
d’interculturel, il reste à canaliser, guider, didactiser, le 3ème volet - l’après - dans le cours de
langue. Plusieurs spécificités sont à prendre en compte : l’absence de supports filmiques à
revisionner et à analyser ensuite (sauf bande annonce originale, extraits d’interviews de
réalisateurs disponibles sur le web), qui conditionne le travail en classe à faire dans la langue
cible, sans le support de l’image, en se basant essentiellement sur la mémoire collective et
individuelle des élèves de la classe.
6
1. Prendre appui sur la parole des apprenants
Le film fonctionne comme un élément déclencheur de parole qui transforme la pédagogie du
cours de langue, généralement verticale, en pédagogie horizontale. Cette particularité est ce
qui fait l’intérêt de la sortie au cinéma. Le cours de langue peut s’appuyer et se construire sur
ce que disent les élèves qui ont tous – forcément – « quelque chose » à dire sur le film et
s’éloigne ainsi de son déroulement ritualisé du haut vers le bas. L’échange et l’interaction
orale se mettent en place plus spontanément grâce au vécu commun sans que le professeur,
dans un premier temps au moins, ait à intervenir. La parole en langue étrangère circule mieux
et fait sens puisqu’elle exprime un ressenti personnel que l’élève a à cœur de partager et de
défendre.
Le rôle du professeur est donc horizontal : il écoute, recadre, guide, modère, mais n’intervient
pas comme détenteur de savoir linguistique et/ou cinématographique. Les apprenants
s’approprient avec plus de facilité la LE puisqu’ils ont tout simplement envie de s’exprimer
sur ce qu’ils ont vu ensemble. Le désir de communiquer tend à lever les réticences ou les
difficultés à s’exprimer en langue étrangère.
Ce désir et cette motivation à s’exprimer diffèrent, bien évidemment, en fonction des films
visionnés. Il est sûr que des films mexicains tels que La zona ou Sleep dealer, deux thrillers
dans lesquels le spectateur est embarqué émotionnellement dans une fiction qui le tient en
haleine jusqu’à la dernière minute du film, l’invitent à s’exprimer plus facilement que des
documentaires tels que Les enfants de Russie (Los niños de Rusia) de Jaime Camino ou Les
chemins de la mémoire de José-Luis Peñafuerte, qui nécessitent des connaissances historiques
préalables au visionnage.
Quoi qu’il en soit, pour que les apprenants puissent réaliser un travail efficace en LE, après
les premiers moments d’expression orale spontanée, il convient de les guider afin d’aller plus
loin dans l’expression sur le film et d’allier travail linguistique et analyse cinématographique.
2. Guider la mémoire collective
En effet, si analyser un extrait cinématographique n’est pas toujours simple, parler d’un film
entier est d’une grande difficulté, y compris dans sa propre langue. Une fois passée l’étape
émotionnelle du « me gustó/no me gustó » (j’ai aimé/je n’ai pas aimé), il faut que les
apprenants puissent aller plus loin dans leur réflexion pour nourrir leur expression en LE. Il
est donc important, afin de faciliter la remémoration et de guider le travail en classe, de leur
proposer des documents pédagogiques, fiches, photogrammes qui leur permettent de travailler
dans une approche actionnelle, de manière individuelle ou en petits groupes.
Toutes les compétences linguistiques peuvent être activées mais, dans un premier temps, plus
particulièrement la production écrite (PE) et la production orale (EO) et ce, à tous les niveaux
du Cadre européen des langues (CECRL); A1/B2 (pour le secondaire), C1 (pour l’université).
7
Pour accompagner les films et faciliter leur approche en classe, Cinélangues6 réalise des
dossiers pédagogiques, dans l’esprit du CECRL, conduisant progressivement l’apprenant à
analyser le film en LE et aboutissant à la réalisation d’une tâche finale. Voici quelques
exemples d’activités proposées dans ces dossiers pédagogiques :
 Production écrite et orale – travail individuel ou en groupe
Donner son avis sur le film
Cette première activité qui prend la forme d’une fiche Al salir del cine (En sortant du cinéma),
à remplir à la fin de la séance ou chez eux, permet de fixer les premières impressions des
élèves sur le film. Elle ne sollicite pas un avis critique mais joue le rôle d’aide-mémoire pour
le travail d’analyse plus approfondi qui sera mené ensuite, en classe, sur le film.
Définir les personnages du film/ les relations des personnages entre eux
Cette activité permet de réutiliser le lexique du portrait, du caractère et des comportements.
Elle peut être proposée en production orale et écrite (Rédiger une fiche par personnage, en le
caractérisant, tout en fournissant des exemples et en citant des scènes du film)
Evoquer oralement l’histoire racontée dans le film
Cette activité facilite la remémoration de l’intrigue en utilisant les souvenirs de toute la classe.
Elle permet de travailler l’expression orale en continu et d’habituer l’apprenant à utiliser des
connecteurs logiques et temporels à l’oral (Primero, después, al final, por eso, por
consiguiente…), de s’exprimer au passé.
Définir le thème du film
Cette activité permet de travailler l’interaction orale et l’argumentation car les élèves sont
rarement d’accord entre eux et sont donc amenés à débattre pour définir la thématique du
film.
Décrire des photogrammes7
Cette activité peut être réalisée à l’oral ou à l’écrit et permet, en fonction du photogramme, de
travailler un lexique particulier (portrait ; expression ; paysage). A partir de cette description,
on peut demander de resituer le photogramme dans la narration filmique et de mettre en relief
l’intérêt de la scène.
6
Cinélangues est un dispositif cinématographique mis en place à Paris par des professeurs de langues et des
professionnels du cinéma pour des professeurs de langues. Il est soutenu depuis 2008 par la Mission Cinéma de
la Mairie de Paris, la Délégation académique et culturelle du Rectorat de Paris (DAAC) et par l'Union Latine.
Il joue un rôle de médiation entre les salles de cinéma et les établissements scolaires. Son objectif essentiel est de
faciliter l'intégration du cinéma dans l'enseignement des langues en proposant une programmation spécifique aux
professeurs de langue et en privilégiant une approche des films linguistique et culturelle. Site Web :
http://www.cinelangues.com
7
Au cinéma, le photogramme est la plus petite unité de prise de vue, l'une des photos élémentaires dont un film
est constitué à raison de 24 images par seconde (à vitesse normale de prise de vue). Le terme « photogramme »
est couramment utilisé pour désigner une photo tirée d’un film.
8
Identifier les scènes clés
Ce travail, basé sur la mémoire et qui fonctionne bien en groupes, peut être facilité par
l’observation de différents photogrammes. Il oblige l’apprenant à décrire de manière précise
des scènes du film, à vérifier que la classe comprend bien, à utiliser des adverbes d’opinion
forte (Segun yo, en mi opinión, para mí…d’après moi, à mon avis, pour moi).
Théâtraliser un ou plusieurs extraits des dialogues du film
Les extraits de dialogue familiarisent l’élève avec la forme dialoguée qui, bien qu’écrite, se
rapproche de la langue orale authentique. Ils permettent de travailler l’intonation, la
prononciation, de s’approprier un modèle oral.
Définir l’intention du réalisateur
Cette activité permet de travailler l’interaction orale, d’exprimer un point de vue personnel et
d’utiliser le prétérit (el director quiso, su intención fue…le metteur en scène a souhaité, son
intention a été de…)
Comparer à d’autres films français ou étrangers
Cette activité permet d’utiliser le lexique de l’évaluation ainsi que les comparatifs et
superlatifs.
Il existe bien d’autres activités possibles, à imaginer et mettre en place en fonction du niveau
de langue, du profil de classe et des connaissances générales et cinématographiques des
apprenants. Mais il est important d’insister sur le fait que toutes les activités proposées
précédemment ont pour objectif de conduire à des tâches finales et qu’à ce stade de travail sur
le film -où l’apprenant commence à avoir un avis personnel argumenté sur le film- on peut
aussi lui proposer des activités de compréhension écrite et orale lui permettant de confronter
cet avis avec les critiques sur le film ou avec la note d’intention du réalisateur.
 Compréhension écrite et orale
Comprendre une ou des critiques du film - sélectionner les éléments positifs et négatifs
Ce travail permet d’acquérir le lexique du cinéma et de repérer les expressions, les marqueurs
d’opinion fréquemment utilisés dans ce type d’exercice de style.
Comprendre l’interview du réalisateur, d’un acteur du film.
Grâce à des fiches de compréhension orale, cette activité langagière peut être également
proposée. De nombreuses ressources sont toujours disponibles sur YouTube.
 Tâches finales
Après ce travail préalable, on peut demander aux élèves de niveau B1/B2 de :
Rédiger le synopsis du film (ce qui implique une compréhension fine, une capacité à
synthétiser, et à raconter les faits de telle sorte que le lecteur ait envie de voir le film au
cinéma).
Rédiger la critique du film (ce qui implique que l’on ait repéré les points forts et les défauts
de la mise en scène, du montage, de la photographie, de la musique, du jeu des acteurs, et du
scénario).
9
Au niveau A1/A2 qui correspond au collège, la tâche finale peut se centrer sur un personnage
(écrire une lettre) ou sur la fin du film (imaginer une autre fin ; imaginer la suite…).
Il serait long et fastidieux d’énumérer toutes les activités langagières qui peuvent être
proposées aux apprenants après une sortie au cinéma. Si l’on peut répertorier, quel que soit le
film, un certain type d’activités similaires, il en existe bien d’autres, à mettre en place en
fonction de la thématique du film, du genre cinématographique…Cette ouverture et la place
qu’elle laisse à la créativité de l’enseignant est aussi ce qui rend particulièrement riche
l’exploitation pédagogique de la sortie au cinéma.
Conclusion
Nous avons essayé de montrer l’intérêt que présentait la sortie au cinéma et son exploitation
en classe de langue et d’ébaucher succinctement ce que pourrait être « une pédagogie de la
sortie au cinéma ». Débattre et converser sur un film motive et stimule les apprenants du fait
même de l’expérience de vécu commun dans la salle obscure et permet de développer toutes
les compétences linguistiques, avec une mention particulière pour l’interaction orale et
l’intercompréhension.
Mais la sortie au cinéma offre aussi un autre intérêt. En effet, parler d’un film en classe
modifie le rôle interactionnel traditionnel du professeur qui se trouve dans une situation pour
une fois plus égalitaire avec les apprenants. Il a lui aussi un ressenti et un avis sur le film qu’il
peut souhaiter partager avec eux et qui lui donne l’occasion d’être plus proche, créant ainsi
des conditions d’apprentissage de la langue plus naturelles.
L’autre point fort de la sortie au cinéma est que, d’une certaine façon, elle « brouille les
cartes » pour l’apprenant. Alors que beaucoup de supports d’apprentissage – aussi intéressants
soient-ils- lui rappellent en permanence la finalité externe du cours de langue, l’apprentissage
de la langue, la puissance du cinéma est telle qu’elle peut lui faire oublier, pour un temps,
cette finalité. Le cours de langue se rapproche ainsi du modèle de la conversation. La parole
en LE circule plus spontanément et la langue s’éclipse finalement derrière l’image et la langue
cinématographique...
Odile Cleren Montaufray est professeur agrégé d’espagnol et a enseigné plusieurs années dans
l’enseignement secondaire. Chargée d’une mission de diffusion des langues latines dans le système
éducatif français au sein de l’Union latine (organisation internationale), elle a dans ce cadre mis en
place de nombreux projets éducatifs liés au cinéma. Ces actions ont conduit à la création de
l’association Cinélangues dont elle est co-fondatrice. Actuellement en poste à l’E.N.C Bessières
(Ecole Nationale de Commerce), elle est professeur-relais de la Délégation académique à l’Action
culturelle du Rectorat de Paris pour le cinéma.
Auteur : DVD A mí me encanta, Editions Hachette Education, 2004
Co-auteur : Cine VO espagnol , CRDP Paris, 2003
[email protected]
10
Annexe 1
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE
(synopsis des films cités dans l’article)
FILMS DE FICTION
Carnets de voyage (Diarios de motocicleta), Walter Salles, avec Gael Garcia Bernal,
Rodrigo de la Serna, Mercedes Moran, Argentine, 2004
En 1952, deux jeunes argentins, Alberto Granado et Ernesto Guevara, décident de partir à la
découverte de leur continent : l’Amérique latine : l’Argentine, le Chili, le Pérou, l’Equateur…
Ils commencent leur expédition sur une vieille moto Norton 500 de 1939, baptisée « la
Poderosa »…Ce qui débute comme une aventure prend progressivement une tournure
différente. La confrontation avec la réalité sociale et politique des différents pays qu’ils
découvrent altère la perception que les deux amis ont du monde. Cette expérience vécue à un
moment décisif de leur vie éveillera de nouvelles vocations, associées à un désir de justice
sociale. Ernesto Guevara est en passe de devenir « le Che ».
Mon ami Machuca (Machuca), Andrés Wood, avec Matias Quer, Ariel Mateluna, Manuela
Martelli, Federico Luppi, Chili, 2003, 2h
Chili 1973. Deux enfants âgés de 11 ans, l’un Gonzalo Infante, issu d’une famille aisée, réside
dans les beaux quartiers, l’autre Pedro Machuca, fils de paysans survit dans un bidonville. Ces
deux garçons vont se rencontrer sur les bancs de l’école grâce à l’initiative idéaliste du Père
Mac Enroe : intégrer au collège catholique très huppé de Santiago des enfants de milieu
défavorisé. Le but : apprendre à tous respect et tolérance alors que le climat politique et social
se détériore dans le pays. Parmi les parents des enfants certains approuvent, d¹autres crient au
scandale. De cette ambiance turbulente naît une amitié profonde entre deux garçons qui
partagent un premier amour, des rêves de justice et un instinct de rébellion. Ensemble, ils
seront les témoins impuissants du coup d’état sanglant qui signe la fin de l’époque d’Allende.
Si loin (Qué tan lejos), Tania Hermida, avec Cecilia Vallejo, Tania Martinez, Pancho
Aguirre, Equateur, 2006, 1h32
Esperanza, une jeune touriste espagnole en quête d’aventure rencontre Teresa, une étudiante
équatorienne au cœur brisé se faisant surnommer Tristeza. Elle partageront toutes les deux un
voyage à travers l’Equateur. En auto-stop, au coeur d’une grève nationale, seules ou
accompagnées, les deux femmes entreprendront un périple hors du commun. Remplies de
péripéties et de rencontres pittoresques, cette traversée leur fera découvrir un pays de
contrastes et de surprises. Et au-délà de leurs attentes, entre les Andes et la mer, c’est un autre
monde qu’elles vont découvrir…
Propriété privée (La zona), Rodrigo Pla, Mexique, 2008, 1 h 37
Mexico. Trois adolescents des quartiers pauvres pénètrent dans l’enceinte de La zona, une cité
résidentielle aisée, entourée de murs et protégée par un service de sécurité privé. Ils
s’introduisent dans une des maisons, mais le cambriolage tourne mal. Plutôt que de prévenir
11
les autorités, les résidents décident de se faire justice eux-mêmes. Une chasse à l’homme sans
pitié commence...
Sleep dealer, Alex Rivera, avec Léonor Varela, Jacob Vargas, Luis Fernando Peña,
Mexique, 2008, 1h30
Dans un futur proche où les Etats-Unis ont la main mise sur les réserves d’eaux mexicaines et
où la main d’oeuvre locale, reliée par ordinateur aux entreprises de constructions américaines,
travaille sur des chantiers américains tout en continuant de vivre au Mexique. Dans ce monde
où le virtuel domine, trois personnes entrent en connexion par hasard et vont risquer leur vie
pour échapper à leur destin.
DOCUMENTAIRES
Les chemins de la mémoire (Los caminos de la memoria) de José-Luis Peñafuerte avec la
participation de Francisco Etxeberría, Emilio Silva, Jorge Semprún, Marcos Ana, Natividad
Rodrigo, Marisa Paredes. Documentaire. Belgique, Espagne. 2008. 1h 36min. .
Espagne, 1975 : mort du dictateur Franco, au terme de 40 ans d’un régime répressif qui a fait
des centaines de milliers de victimes - orphelins, prisonniers, exilés, déportés, torturés.
Aujourd’hui, plus de 30 ans après, l’Espagne commence à lever le voile sur cette période, et à
rendre justice aux victimes du franquisme. Pour la première fois, un film rend compte de ce
processus de reconnaissance et de deuil, qui devrait permettre à l’Espagne de vivre en paix
avec son terrible passé.
Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz), Patricio Guzmán, Espagne, Allemagne, France,
Chili, 2010, 1h30
Au Chili, à trois mille mètres d’altitude, les astronomes venus du monde entier se rassemblent
dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles. Car la transparence du ciel est telle qu’elle
permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol
conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais
aussi, les ossements des prisonniers politiques de la dictature. Tandis que les astronomes
scrutent les galaxies les plus éloignées en quête d’une probable vie extraterrestre, au pied des
observatoires, des femmes remuent les pierres, à la recherche de leurs parents disparu …
Les enfants de Russie (Los niños de Rusia), Jaime Camino, Espagne, 2004, 1h33
Pendant la guerre civile espagnole, des enfants de combattants républicains sont envoyés par
leurs parents et pour leur sécurité en URSS. Les deux derniers bateaux transportant des
enfants quittent les ports de Bilbao et de Gijón en juin 1937.
12
Annexe 2
Sélection Cinélangues de films espagnols ou latino-américains utilisables en
classe de ELE (Espagnol langue étrangère)
Classement thématique)
Thèmes
Niveaux d’exploitation
conseillés
Enfance et dictature
La langue des papillons
Espagne
L’esprit de la ruche
Paisito
Uruguay
Kamchatka
Argentine
Mon ami Machuca
Chili
Lycée/Université
Lycée/ Université
Lycée/ Université
3ème/lycée
Collège
Critique politique et sociale
L’homme d’à côté
Argentine
La corne d’abondance
Cuba
Les héritiers (Doc.)
Mexique
1ère/Term/ Université
Lycée
ème
3 /lycée/ Université
Road movie
Carnets de voyage
Viva Cuba
Si loin !
Amérique latine
Cuba
Equateur
Colombie
Conflit armé
Les couleurs de la montagne
Petites voix
Collège/lycée
Collège
Lycée/Université
3ème/2de
Lycée/Université
Violence sociale
Les 7 vierges
Propriété privée
Pièces détachées
La Yuma
Espagne
Mexique
Nicaragua
Espagne
Guerre civile
Les chemins de la mémoire
(Doc.)
1ère/Term
1ère/term/Université
3ème
Collège
Lycée/Université
Histoire
Espagne
Cuba
Même la pluie
Le rideau de sucre
Lycée/Université
Lycée/ Université
13
Mexique
Revolución
Lycée/ Université
Norteado
Ana
Lycée/ Université
Collège/2de
Alamar
Collège
Emigration
Mexique
Mexique/USA
Relations familiales
Mexique
Monde professionnel
Le principe d’Archimède
Espagne
La méthode
Lycée/BTS/ Université
Lycée/BTS/ Université
Eveil à l’adolescence
Le dernier été de la boyita
Argentine
3ème
14