Folies de femmes Erich von Stroheim
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Folies de femmes Erich von Stroheim
Mai 2007 Erich von Stroheim L’ironie du desespoir Fiche d’analyse de film Erich von Stroheim Miss DuPont Rudolph Christians Maude George Mae Busch Folies de femmes U.S.A • 1921 • Noir et Blanc • Muet • 1h57 Scénario Photographie Montage Musique Erich von Stroheim Ben Reynolds, William Daniels Erich von Stroheim Sigmund ROMBERG 154 L’histoire L’histoire Dans la villa Amorosa, aux abords de MonteCarlo, vivent trois escrocs se faisant passer pour des émigrés, les princesses Olga et Vera Petschnikoff et leur séduisant cousin, le comte Vladislas Sergius Karamzin, un Don Juan, vivant de l’argent escroqué à des femmes riches attirées par son charme, ses titres ou son comportement militaro-aristocratique. Ils mènent grand train de vie et écoulent la fausse monnaie que vient leur livrer Ventucci, un veuf qui élève seul sa fille, une simple d’esprit. Le comte et ses cousines décident de jeter leur dévolu sur l’ambassadeur des Etats-Unis, Andrews J. Hughes, venu en visite officielle à Monaco, et sur sa femme, Helen, qui sera leur prochaine victime. Sergius entre en contact avec elle et joue de séduction. Elle se montre très sensible à son charme et Sergius lui fait visiter la région. Par une nuit d’orage, prétextant des dangers, Sergius la retient dans la cabane de la Mère Garoupe. Au moment où Sergius se penche sur le corps endormi d’Helen, l’arrivée d’un moine, perdu dans la tempête, l’empêche de mener son entreprise de séduction à son terme. A l’aube, il la ramène chez son mari. Sergius, de retour à la villa «Amorosa» n’hésite pas à extorquer à sa bonne, Maruschka, ses deux mille francs d’économie en profitant des sentiments qu’elle lui voue. Passionnément amoureuse de son maître, la pauvre créature croit encore à la promesse de mariage qu’il lui a faite. Il ne la détrompe pas. Au casino, Sergius retrouve Helen et la pousse à miser à la roulette. La chance lui sourit ; elle gagne une forte somme. Son mari la reconduit à l’Hôtel de Paris. Sur l’invitation d’Olga, il se rend ensuite à la villa Amorosa où est organisée une soirée de jeu entre amis. C’est là que les invités sont amenés à laisser leur bon argent et emportent, sans le savoir, les faux billets confectionnés par Ventucci. Entre-temps, Sergius a fait passer à Helen un mot lui fixant rendez-vous dans la villa. En quittant l’hôtel, elle rencontre un officier qui, à plusieurs reprises, s’était abstenu de ramasser un objet qu’elle avait fait tomber. Le regard plein de mépris qu’elle lui avait jeté ne laissait aucun doute sur la façon dont elle jugeait sa conduite. Voyant sa pèlerine à ses pieds, elle comprend qu’il n’a plus de bras et lui remet son vêtement en se confondant en excuses. A la villa, Sergius révèle à Helen qu’il a une dette d’honneur de quatre-vingt dix mille francs. Pleine de compassion et de crédulité, elle est prête à lui remettre le produit de ses gains à la roulette. Maruschka, qui épie les moindres faits et gestes de Sergius, a tout entendu et devient folle de jalousie. Elle enferme Helen et Sergius et met le feu à la villa. Sergius et Helen seront sauvés par les pompiers. Hughes, au chevet de sa femme atteinte de brûlures superficielles, trouve le message de Sergius. Il retourne à la villa «Amorosa», frappe publiquement le comte et lui enjoint de quitter au plus vite Monaco. Sergius, se sentant perdu, suit une pulsion mortifère et se dirige vers la maison de Ventucci. Il est pris d’un désir soudain pour la fille de ce dernier. Sergius escalade la maison du vieil homme et entre par la fenêtre. Pendant ce temps Olga et Vera sont arrêtées par la police. Le sort de Sergius est scellé. Comme il se l’était toujours juré, Ventucci a tué celui qui avait osé toucher à sa fille, en l’occurrence l’ignoble Sergius. Il jette son cadavre dans une bouche d’égout. Aux côtés de son mari, Helen achève tranquillement de lire la fin édifiante du roman «Foolish Wives» qu’elle avait commencé à lire lors de sa première rencontre avec Le comte Vladislas Sergius Karamzin... Pistes de réflexio Pistes de réflexion Au « pays magique, •irresponsable et joyeux» En quelques plans d’ouverture, le spectateur se trouve immergé dans l’univers de Von Stroheim dont la première des caractéristiques tient à la démesure totale de son cinéma. En effet, c’est dans le gigantisme voire la mégalomanie que la représentation de la décadence et des faux-semblants de l’Europe après la première guerre mondiale, est mise en scène. Ce film, tourné dans les studios Universal pendant plus de six mois, sera le premier de l’histoire du cinéma à dépasser le budget d’un million de dollars (plus coûteux que la Babylone reconstituée dans «Intolérance» de Griffith). Monte-Carlo, peuplée par des milliers de figurants, envahie par les embouteillages, ses palmiers, son casino, son Hôtel de Paris entièrement reconstruit à Hollywood pour le tournage, devient, dès les premières images, un lieu apocalyptique où se presse une foule en délire, attirée par le jeu, les plaisirs faciles et la futilité. Défilent tour à tour, chevaux, carrosses, tramways, une parade militaire avec des dizaines de cavaliers en uniforme qui viennent plus ou moins se mêler à la foule. Arrive enfin le carrosse du Comte Sergius Karamzin, joué par Von Stroheim, qui vient déjeuner avec entre autres mets, du caviar. Cette frénésie du réalisme (dix semaines de tournage pour une scène de baiser), ce faste délirant, le luxe inouï des décors, la richesse de la réalisation et la minutie des moindres détails (toutes les sonnettes de l’hôtel sont en état de marche) installent une vision dont le résultat est à l’opposé absolu du réalisme. Nul doute, ce Monte-Carlo, n’existe que dans l’imagination de son auteur comme un grand rêve impossible. Et si ce «pays magique irresponsable et joyeux» où balbutie la promesse d’un impossible rêve, était celui du cinéma naissant en ce début de XXème siècle ? Théâtre de la cruauté, du cynisme, de la lâcheté des hommes et de la bêtise des femmes, le film, bravant la censure naissante, traite ouvertement du viol, des perversions, du fétichisme sexuel, de la perte de l’innocence, de la déliquescence de l’aristocratie, de la fascination pour l’argent et la cupidité sans borne. Les victimes, souvent les femmes, ne valent guère mieux que les escrocs et les monstres qui les tourmentent. Elles peuvent apparaitre ternes, bien conventionnelles, et au fond peu dignes d’intérêt telle Helen Hugues, proie facile des trois escrocs. Et quand elles ont du relief, elles sont ravagées par des passions dévorantes telle la servante Maruschka, qui s’obstine à vivre dans l’illusion que Sergius l’épousera un jour. Elle devient pareille à son bourreau dans ces plans où rongée de désespoir, elle ourdit le noir dessein d’éliminer par le feu l’objet aimé et haï à la fois. Pourtant jamais de manichéisme, de mélodrame ni d’émotion à fleur de peau dans ce cinéma. L’alternance des plans montrant le luxe et l’abondance comme la villa Amorasa ou l’Hôtel de Paris, avec ceux des lieux de misère et de pauvreté tels l’hôtel de la mère Garoupe ou le logement insalubre de Ventucci, rappelle sans cesse les cruelles tentations auxquelles sont soumis les êtres. Les gros plans sur les visages, le jeu des regards concupiscents, la crispation des corps, toujours entre l’ombre et la lumière, révèlent les biens terribles tourments qui les assaillent. La présence d’animaux, les chiens, l’incursion permanente de Karamzin dans les bas-fonds exprime cette bestialité inhérente à l’homme. cruauté et obsessions • Noirceur, Noirceur, cruauté et obsessions Mais las, bourreaux et victimes cèdent pour une grande part d’entre eux à un vertige d’autodestruction, de décomposition qu’illustrent la scène du suicide de Maruschka aussi bien que celle où Sergius prend le risque d’aller violer la fille de Ventucci. L’univers du réalisateur s’incarne essentiellement à travers la fatalité «existentielle» des protagonistes de cette histoire, adaptation d’un roman de gare que lit Helen d’un bout à l’autre de l’action : Foolish wives. Ce dernier avait pourtant prévenu qu’il éliminerait tous ceux qui s’en prendraient à elle. Après avoir profané le corps de la jeune simple d’esprit, le cadavre de Sergius finira dans les égouts. Cette logique morbide correspond chez les personnages à la perte de l’instinct de conservation. Cette fatalité spécifique à l’univers d’Eric Von Stroheim, qui veut que tous les êtres aillent jusqu’au bout de leur propre déchéance, revêt un caractère totalement «subjectif», arbitraire au point de décliner un manifeste radical. Les personnages ne sont soudain plus à distance. Leurs itinéraires abjects ne sont pas dépeints avec détachement. C’est là que sourd une sorte de lyrisme noir. Les thèmes immoraux abordés, qui, sur le plan esthétique comportent une part de sadomasochisme évident, sont comme magnifiés par des scènes d’une grande beauté poétique et d’une intensité rare. La qualité des plans, en particulier ceux au bord de l’eau : «les vagues toujours», alliée à la déchéance fatale des êtres décrits, produit une sorte de naturalisme «poétique» et «sordide», qui serait la face visible d’un romantisme inavoué. Car que reste-t-il à sauver devant tant de noirceur ? La présence, en contrepoint de personnages fugaces mais dont la vision laisse entrevoir autre chose, comme l’officier manchot croisé à l’hôtel par Helen ou ce moine errant chez la mère Garoupe, constituent cet autre versant de vertu inaccessible. Dérision toujours toujours • Dérision Finalement, de quoi s’agit-il ? De la parodie amère d’un roman de peu. Nous contacter Ainsi est introduite une autre dimension de cet univers «Stroheimien» : l’ironie, une forme de dérision, qui sans ôter à la noirceur du propos, souligne la lucidité de son auteur. L’outrance du jeu des acteurs, l’étalage des turpitudes des individus en attestent. Loin d’être dupe ou inconscient des excès, des délires, des invraisemblances, des incongruités triviales qui envahissent l’écran et l’intrigue à chaque moment, Von Stroheim en joue et semble les revendiquer haut et fort. L’ironie du désespoir... comme forme supérieure de la critique sociale, morale. Mieux, il les donne comme «en pâture» au spectateur, charge à ce dernier d’y reconnaître la monstruosité du monde contemporain. Audelà, en sacrifiant à sa propre mégalomanie d’auteur jouant le réalisateur et l’acteur, dans une dialectique Maître-esclave, Von Stroheim se fait en quelque sorte la victime de lui-même, de sa production, de son système, de son manque de contrôle sur l’œuvre définitive et de cet impossible rêve que représente le film tel qu’il l’envisage au départ. Tour à tour, bourreau, tyran, despote, Von Stroheim sombre dans la peau de l’esclave abattu par une force qu’il n’a pu vaincre. Le film d’une durée de six heures sera mutilé irrémédiablement dans de multiples conflits avec les producteurs. Toute l’œuvre de Von Stroheim subira le même sort de la mutilaton de l’image (The greeds, Queen Kelly, Maris aveugles,Wedding March...) Alors, cette ironie affichant toute la folie et la démesure de sa vaine entreprise devient avec l’histoire même de ce film mutilé, la métaphore de toute la perversion manipulatrice du spectacle qui tente par la censure, l’entrave, de transformer le vrai en moments de faux. Mais si tout est dérisoire, rien n’est dérisoire. Il reste que la production de l’artiste, irréductible par sa prodigalité et ses audaces, vient encore nous «percuter» dans la profondeur singulière et le sublime des images rescapées... Anita LINDSKOG U n r é s e a u d ’ am i s r é u n i s p a r l a p a s s i o n d u c i n é m a 6 Bd de la blancarde - 13004 MARSEILLE Tel/Fax : 04 91 85 07 17 E - mail : [email protected]