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Qu’est-ce que l’exil pour les romancières Virgina Woolf, Agota Kristof, Assia
Djebar ou Aki Shimazaki ? Qu’est-ce que l’exil pour la poète juive-allemande
Else Lasker-Schüler vivant à l’ère nazie ou pour la poète burkinabè Angèle
Bassolé-Ouédraogo, qui vit au Canada aujourd’hui ? Quels exils affrontent les
femmes ? Les auteurs du présent ouvrage répondent à ces questions dans leurs
études d’œuvres traitant spécifiquement de la représentation d’expériences
exiliques de femmes. L’introduction trace un parcours des théories de l’exil et les
diverses études sont ponctuées par trois textes de créatrices en exil au Canada.
L’objectif est de rendre compte de la variété et de la complexité des situations
exiliques de femmes d’ailleurs et d’ici, d’hier et d’aujourd’hui, telles qu’elles
ont été rendues ou recréées au sein d’œuvres littéraires (poésie, roman et essai)
et visuelles (peinture, sculpture, film et performance).
Dominique Bourque et Nellie Hogikyan
Dominique Bourque
et Nellie Hogikyan
Dominique Bourque et Nellie Hogikyan
Sous la direction de
Sous la direction de
Sous la direction de
Dominique Bourque est professeure agrégée à l’Institut d’études
des femmes et au Département de français de l’Université d’Ottawa. Elle a
notamment publié, avec Aïda Kaouk, Ces pays qui m’habitent : expressions
d’artistes canadiens d’origine arabe (Musée canadien des civilisations, 2003).
Préface de
Gloria Escomel
Nellie Hogikyan, Ph.D., est membre fondatrice du groupe de recherche
Poexil (Université de Montréal). Chercheure associée au Centre interuniversitaire
d’étu­des sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT), elle prépare actuellement
une monographie intitulée Filmer la diaspora. Identités et survivances chez Atom
Egoyan.
ISBN 978-2-7637-9125-8
Illustration de la couverture : Claudine Vivier,
Sans titre, gravure sur bois.
Préface de Gloria Escomel
Femmes et exils
Formes et figures
Femmes et exils
Formes et figures
Sous la direction de
Dominique Bourque et Nellie Hogikyan
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du
Canada et de la Société d’aide au développement des entreprises culturelles du
Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise
de son Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ)
pour nos activités d’édition.
Mise en pages : In Situ inc.
Maquette de couverture : Hélène Saillant
ISBN 978-2-7637-9125-8
PDF : 9782763791265
© Les Presses de l’Université Laval 2010
Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 4e trimestre 2010
Les Presses de l’Université Laval
Pavillon Maurice-Pollack, bureau 3103
2305, rue de l’Université
Université Laval, Québec
Canada, G1K 7P4
www.pulaval.com
À la mémoire d’Aïda Kaouk
Aïda Kaouk, conservatrice au Musée
canadien des civilisations, est décédée
subitement dans un accident de la route
le 25 mai 2006. Elle était à l’origine du
projet Femmes et exils. Nous désirons
lui rendre hommage en lui dédiant ce
recueil.
Table des matières
Préface............................................................................................... IX
Remerciements.................................................................................. XIII
Introduction...................................................................................... 1
Dominique Bourque et Nellie Hogikyan
I
Thématiques des exils
A. Exil intérieur/extérieur .............................................................. 37
L’histoire commence au ras du sol, avec des pas................................. 39
Verena Stefan
Mobilité immobile : l’expérience exilique dans
Le Champ dans la mer de Ying Chen.......................................................... 45
Anne Thibeault-Bérubé
B. Identité exilique .......................................................................... 63
Exilée et canadienne : la production américaine
de Joyce Wieland (1962-1971)................................................. 65
Julie Lussier
Abla Farhoud : exil et intégration au Québec..................................... 81
Amaryll Chanady
Interrogations et transformations de l’identité féminine dans
Les Nuits de Strasbourg d’Assia Djebar............................................... 99
René LaFleur
C. Exil générationnel ...................................................................... 121
Femmes de l’exil harki : la parole pour conjurer
la violence de l’histoire............................................................. 123
Djemaa Maazouzi
Trois exils : une trame narrative de survie générationnelle.................. 147
Hourig Attarian et Hermig Yogurtian
VIII
Femmes et exils
II
Poétiques exiliques
D. Les voies de la traduction ........................................................... 173
Les exilées du Coran.......................................................................... 175
Naima Dib
Le double exil de la mère : silence et folie chez Kateb Yacine.............. 195
Mehana Amrani
Exil, image et traduction................................................................... 213
Marie-Aude Baronian
E. Les jeux de translation ................................................................ 231
Exil, ethnicité et féminisme québécois
dans l’œuvre d’Aki Shimazaki.................................................. 233
Yuko Yamade
Épreuve de l’exil et du féminin, l’écriture........................................... 245
Catherine Bouthors-Paillart
Juive et pornographique : Else Lasker-Schüler.................................... 255
Alexis Nouss
F. Oser l’invention ........................................................................... 265
L’exil comme po-é/li-tique de la marge.............................................. 267
Dominique Bourque
Les Porteuses exilées.......................................................................... 281
Angèle Bassolé-Ouédraogo
Postface............................................................................................. 287
Nellie Hogikyan
Bibliographie intégrale...................................................................... 291
Présentation des auteurs.................................................................... 309
Préface
M
onique Bosco, Juive d'origine autrichienne, dont la famille
émigra en France dans les années 1930, avant les grandes
vagues du génocide, fut mise dans une école catholique où ses
origines furent passées sous silence ; elle-même les ignorait, n'ayant que 4
ans à l’époque. Elle perdit la nationalité autrichienne sans avoir acquis la
française et arriva au Canada comme apatride peu après la fin de la guerre.
Mais elle me disait souvent : « Il ne faut pas banaliser le mot exil. Je ne peux
parler de moi en tant qu'exilée : je suis venue ici de mon plein gré et je peux
retourner en France dès que je veux. »
En 1951, elle fut la première des professeurs de l’Université de
Montréal à soutenir une thèse sur la littérature canadienne-française. Cette
thèse, L'isolement dans la littérature canadienne-française, comportait une
importante étude sur Anne Hébert. Fallait-il le regard d'une « étrangère » ?
Toute sa vie, elle fut considérée comme telle et, malgré les nombreux prix
que son œuvre d'écrivaine lui mérita, elle subit une semi-exclusion de la
part des critiques – la plupart étant ses collègues. C'est en riant qu'elle
disait alors : « Là oui, je me sens exilée ! »
Si l'exil est une exclusion définitive d'un lieu d'origine, souvent dû à
un cas de force majeure, de vie ou de mort, le sentiment d'être exilé peut
naître de l'exclusion vécue en pays d’arrivée.
Ce sentiment-là, beaucoup de femmes peuvent le ressentir au sein
d'une famille, ou d'une société patriarcale, beaucoup d'individus vont en
pâtir dans une situation de racisme, d'intolérance religieuse ou d'homophobie. Exil. Exclusion. Un des principaux intérêts des études de l’ouvrage
Femmes et exils est l’analyse du concept d’« exil » à travers des situations
diverses afin non seulement d’en faire ressortir des définitions, mais également de proposer des typologies qui permettent une réflexion nouvelle sur
un fait ancien ne cessant de s'amplifier.
Or, si la plupart des études se penchent sur des phénomènes de
masse, ou, lorsqu'il s'agit d'œuvres littéraires, sont écrites à partir d’un
point de vue masculin, les directrices de ce collectif ont pris le parti de
X
Femmes et exils
­ onner la parole aux femmes, comme théoriciennes, témoins ou narratrices
d
d'une ou l'autre forme d'exil.
Moi, qui ne m'étais jamais sentie exilée, bien d'accord en cela avec
Monique Bosco, je me suis aperçue, à leur lecture, que je pouvais me considérer telle de plusieurs manières. Née en Uruguay de père Français et de
mère Espagnole, j'y ai vécu jusqu'à mes dix-neuf ans, le considérant
comme mon pays, malgré maman qui s'obstinait à me répéter que j'étais
née là « par hasard » . Mon père voulant prendre sa retraite en France et s'y
installer, je fis donc ma licence à la Sorbonne : là, je me sentis exilée et mon
père aussi d'ailleurs, même en sa propre ville natale. Il n'avait de cesse de
retourner en Uruguay, où il mourut. Rester en France où vivait une partie
de ma famille me semblait aussi impossible que de retourner en Uruguay,
mon lesbianisme n'étant accepté nulle part. Ne voulant nuire ni à la réputation de ma famille ni à ma propre liberté, je partis d'abord en Guadeloupe
puis ici, au Québec, où je ne connaissais personne mais où, je ne sais pourquoi, je me sentais déjà chez moi. Je le suis totalement quarante-quatre ans
plus tard. Mais si, en Espagne, mes cousins se moquaient de mon accent
uruguayen, si, en France, on me demandait d'où diable je tenais mon
accent, au Québec on le considère comme français… Si je proteste : « Non,
j'ai appris à parler le français après l'espagnol en Amérique du Sud » – « Ah !
Tu n'as pas l'accent latino ! » (Qu'est-ce que l'accent latino ? De la Patagonie
au Mexique, il y en a vingt-six ou trente…).
Étais-je donc si inconsciente pour avoir oublié, nié, refoulé, tant de
sortes d'exils, géographiques, amoureux, nationaux ou sociaux ? Femme en
terre patriarcale, lesbienne en territoire hétérosexuel, considérée étrangère
dans les quatre pays qui sont les miens ?
Il m'a fallu lire la substantielle introduction de Dominique Bourque
et Nellie Hogikyan, dans laquelle elles élaborent avec beaucoup de pertinence une typologie des formes de l’exil, pour me rendre compte d'une
situation que je voulais ignorer comme telle, pour rapprocher le mot exclusion du mot exil, pour comprendre ce que j’avais vécu.
M'est alors revenue une image obsédante de mon adolescence : enfermée dans un aquarium, je regardais les autres, au dehors, s'embrasser librement. En Uruguay, me découvrant lesbienne, ne connaissant personne
comme moi, je me sentais en effet comme un monstre exclu du monde.
Depuis des dizaines d'années cette sensation s'était estompée. Par quelle
chance ? Par quel effet de mon caractère insouciant ? Inconscient ? Combien
de jeunes vivent encore ce sentiment qui les pousse au suicide au lieu de les
conduire à l'affrontement ? Dans combien de pays cela conduit-il à la peine
de mort ? Combien d'exilés homosexuels recevons-nous ici ?
Préface
XI
Dans la première partie de cette étude, Exils intérieur/extérieur,
Verena Stefan, qui est aussi venue s'établir au Canada pour vivre librement
son lesbianisme, l'évoque très rapidement, enclos dans les métaphores sur
Berlin-Ouest et Berlin-Est :
C’était une île, une prison, une oasis, un symbole et un bastion, une ville
étiquetée de tous bords tous côtés. La fiction de la réalité et la réalité de la
fiction se confondaient complètement. Dans ce lieu qui était à la fois un
non-lieu, là où l’imagination et le quotidien se reflétaient l’un dans l’autre
comme dans un miroir et se superposaient de si près qu’ils créaient un nouveau contexte, je suis devenue féministe, lesbienne et auteure.
Ainsi, je ne m’étais jamais sentie en exil en terre patriarcale, parce
qu'en mon pays natal l'égalité était acquise, en matière d'études, de carrière, de salaire et de code civil. Mon choc fut vécu en arrivant au Québec
en 1967. Mais, célibataire et professeure, donc à salaire égal, je ne le vivais
pas, j'étais libre de mes actions, contrairement aux femmes mariées ou à
celles de la génération précédente qui avaient eu difficilement accès aux
études. Une indignation indescriptible me submergea et toutes mes forces
de militante se mobilisèrent pour leur obtenir ces droits… Je n'étais pas en
proie aux hommes, je mesurais ma chance.
Je la mesurais d’autant plus en regard des exilées majeures, celles qui
sont aux prises avec des systèmes ségrégationnistes dans leur pays : Le double exil de la mère (la folie étant le deuxième), image obsédante de l'œuvre
de Kateb Yacine (chapitre 9), mais aussi ailleurs quand elles tentent d'adopter la culture du pays d’accueil, malgré le poids des traditions communautaires ou familiales, comme dans Les Nuits de Strasbourg, d'Assia Djebar.
Car ces femmes ne font pas partie d'un passé révolu, mais d'un présent et
d'un futur de plus en plus menaçant dû à la montée des intégrismes et des
fondamentalismes. Pour toutes celles qui sont en danger - en encourant
des peines aussi sauvages que la lapidation par exemple - et qui n’ont pas la
possibilité de fuir, l'exil serait une bénédiction.
Aux œuvres citées d'autres romans s'ajoutent, écrits par des romancières en exil, comme la Canadienne d’origine chinoise Ying Chen pour
qui l'exil par excellence est la mort, ou plutôt le départ de l'âme, si celle-ci
transmigre en un autre corps. Cette dimension métaphysique originale est
bien relevée dans l'étude consacrée à son roman Le champ de la mer.
ombien d'exemples, auxquels on ne saurait penser, dans Femmes et
C
exils, nourrissent notre réflexion ! Il n'est que de parcourir la table des
matières pour comprendre que rien n'est oublié : ni dans l'excellente introduction de Dominique Bourque et Nellie Hogikyan, qui présente un parcours des théories littéraires sur l'exil des plus intéressant et propre à susciter de nouvelles pistes de réflexion, ni dans les textes des auteures exilées au
XII
Femmes et exils
Canada, traitant d'exil. Il en va de même pour les entrevues réalisées auprès
de femmes ou de groupes familiaux, pour l'analyse des réactions ou des
stratégies d'intégration à la société d'accueil, ainsi que pour les études qui
s'attachent à discerner les thèmes et les innovations formelles dans les
œuvres des exilées créatrices, littéraires, peintres, cinéastes…
Femmes et exils peut se lire comme une suite de récits, de témoignages, comme une série d'études sociologiques ou littéraires. On s'y penche
passionnément, parfois sans vouloir en abandonner la lecture, tant l'alternance des parties et des chapitres est bien organisée, tant l'ennui est impossible. Il nous apparaît comme un ouvrage stimulant pour qui s'intéresse à
des situations appelées à se multiplier dans nos sociétés multiculturelles.
Plusieurs de ces études et des réflexions qui en ressortent permettront,
peut-être, de mieux connaître l'exil que vivent les femmes, mères de famille
ou non, et, les connaissant mieux, de mieux adapter nos sociétés et notre
culture d'accueil. C'est le destin que je lui souhaite.
Gloria Escomel
Remerciements
N
ous remercions le Musée canadien des civilisations (Gatineau),
l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa, ainsi que
les groupes de recherche POexil (Université de Montréal) et
GTRC Le Soi et l’autre (Université du Québec à Montréal), pour leur collaboration à l’organisation du colloque Femmes et exil : figures et pratiques
(Université d’Ottawa, 2004) qui a donné le coup d’envoi au présent
ouvrage. Nous sommes tout particulièrment reconnaissantes à ce dernier
groupe de recherche pour le financement qu’il a accordé à la préparation
du manuscrit. Nous tenons également à exprimer notre vive gratitude aux
personnes anonymes qui ont évalué cet ouvrage à deux reprises. Leurs judicieux conseils et excellentes recommandations l’ont grandement amélioré.
Enfin, nous aimerions souligner notre appréciation à Mehana Amrani,
Kathi Bar, Dan-Vi Huynh, Djemaa Maazouzi, Susan Smith, Samuel
Torello, Natascha Vigneault et Varant Yessayan, pour leur aide éditoriale.
***
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la Fédération
canadienne des sciences humaines, de concert avec le Programme d’aide à
l’édition savante (PAES), dont les fonds proviennent du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.
Introduction1
Dominique Bourque et Nellie Hogikyan
La grande majorité des dizaines de millions de
réfugiés et de déplacés autour du monde sont
des femmes et des enfants.
Mahnaz Afkhami2
Parfois je me demande s’il est vrai que je n’ai
pas de maison. Une part de moi-même répond
par l’affirmative. Mais une autre dit que non,
ce n’est pas vrai. J’ai une maison. Ma maison,
c’est l’amour, l’amour que je reçois des femmes,
de toutes les femmes de par le monde.
Taslima Nasreen3
1. Dominique Bourque tient à remercier le Conseil de recherches en sciences humaines
du Canada pour son soutien financier aux deux projets de recherche qui ont enrichi
sa réflexion : Mort annoncée du genre (2004-2008) et Ouvrir la question identitaire
(2008-2011). Nellie Hogikyan remercie Alexis Nouss du groupe POexil (Université
de Montréal) qui a rendu possible la recherche pour ce projet.
2. Mahnaz Afkhami, Women in Exile, Charlottesville, University of Virginia Press,
1994, p. vii.
3. Taslima Nasreen, discours prononcé en octobre 2006 au colloque international
« Femmes en mouvements, hier et aujourd’hui pour demain » et reproduit sur le site
de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie, [en ligne] http ://www.alliancedesfemmes.fr/index.php ?option=com_content&task=view&id=66&Itemid=80
(consulté le 12 juillet 2010). Rappelons que cette auteure féministe, laïque et exgynécologue, qui dénonce la violence faite aux femmes, a été menacée par une fatwa
après la parution de son roman La Honte (Lajja, 1994). Elle est en exil depuis 1994.
2
Femmes et exils
’exil, on le sait, est expulsion d’un lieu ou interdiction de séjour.
L
Mais il peut également être éloignement, séparation volontaire, comme en
situation de guerre ou de crise sociale. Dans tous les cas, il est empêchement d’être là où l’on désire être. Ce « là », loin de se réduire à un lieu, peut
être une communauté, une langue, un état de liberté ou un espace de résonance intellectuel, politique, affectif, etc. En ce sens, l’exil peut être plus ou
moins extérieur ou intérieur, selon qu’il concerne davantage ce qui se passe
autour de soi ou en soi. Le plus souvent, il rejoint l’une et l’autre dimensions, et habite l’être déraciné ; dépayse l’être colonisé.
Par ailleurs, l’intérêt grandissant pour les « figures » exiliques (au double sens de personnages et de représentations) dans la théorisation littéraire
et culturelle reflète peut-être un certain malaise en Occident vis-à-vis des
exclusions (sociale, économique, sexuelle, etc.) plus ou moins (dé)masquées. L’évolution de la définition de l’exil vers une notion plus nuancée,
mettant davantage en relief la complexité des rapports sociaux de pouvoir 4
et la dimension culturelle et discursive des déplacements, est favorisée par
les courants théoriques féministes et postcoloniaux.
L’intériorisation de la condition exilique consiste en un processus de
distanciation des lieux d’origine et d’ancrage, c’est-à-dire le pays de naissance ou référentiel, mais également les communautés mêmes avec lesquelles on a vécu et vit, ainsi que le soi (édicté socialement). Dans La mémoire
et la promesse, Naïm Kattan affirme que « [l]’exil n’est plus un rapport avec
l’espace, mais une expression de la division de l’être, du conflit entre réel et
conscience, acte de théâtralité. L’exil est intériorisé. Il devient une dimension de l’être. Et d’abord l’exil de la parole5. » Cette double conscience du
sujet exilé – souvent exacerbée chez les êtres doublement ou triplement
minorisés comme c’est le cas des femmes –, ouvre la voix à sa (re)construction identitaire. Chez les artistes, cette autofondation peut mener à l’articulation de perspectives inédites sur le monde.
4. « Après avoir tenté de penser la “(ré)articulation des rapports sociaux de sexe, ‘race’ et
classe dans le contexte de la mondalisation” (Falquet, Lada, Rabaud, 2006), nous
aurions plutôt tendance à parler, plus que d’intersectionnalité (Creenshaw, 1994),
de la consubstantialité des rapports sociaux de pouvoir (Kergoat, à paraître) ou de
leur coformation (Bacchetta, à paraître) », Jules Falquet et Aude Rabaud,
« Introduction », Femmes, genre, migrations et mondialisation : un état des problématiques (dir. de J. Falquet, A. Rebaud, J. Freedman et F. Scrinzi), Cahiers du Cedref,
Paris, Université Paris Diderot, 2008, p. 14.
5. Naïm Kattan, La mémoire et la promesse, 1978, p. 63.
Introduction
3
Exilées
Le présent ouvrage rassemble des études d’œuvres traitant spécifiquement de la représentation d’expériences exiliques de femmes. Il est ponctué
en son début, en son milieu et à sa fin, par trois textes de créatrices en exil
« direct » (de par leur propre déplacement), ou « indirect » (de par celui de
leurs parents, voire de leur communauté) au Canada. L’objectif de cette
anthologie hybride, la première du genre à notre connaissance6, est de rendre compte de la variété et de la complexité des situations exiliques de
femmes d’ailleurs et d’ici, d’hier et d’aujourd’hui, telles qu’elles ont été
rendues ou recréées au sein d’œuvres littéraires (poésie, roman et essai) et
visuelles (peinture, sculpture, film et performance). Plus précisément, ces
expériences concernent des femmes de plusieurs cultures et régions (de
l’Amérique du Nord à l’Asie, en passant par l’Europe et l’Afrique), depuis
le début du siècle dernier jusqu’à notre époque contemporaine.
S i nous7 avons choisi de parler spécifiquement des femmes, et donc
d’adopter une approche genrée, ce n’est pas parce que nous croyons qu’elles
sont fondamentalement différentes des hommes. Au contraire, nous pensons que c’est la façon dont on les traite qui (a) fait la différence. Nous
constatons par ailleurs que ce traitement qui leur est réservé est plein de
conséquences pour elles sur le plan social, familial, économique, culturel et
politique. Dès la naissance, elles subissent une ségrégation conceptuelle (du
seul fait d’appartenir au sexe « féminin » de l’espèce humaine) qui les désigne comme des êtres particuliers, distincts, c’est-à-dire « non représentatifs »
du genre humain. Dans la langue française, leur statut singulier (secondaire) est ainsi attesté par la règle du masculin qui, non seulement l’emporte sur le féminin, mais se confond avec le général, le neutre ; autrement
dit, la « norme ».
S ur le plan strictement matériel, rappelons qu’à l’échelle de la planète, et bien qu’elles fournissent les deux tiers des heures travaillées, « les
femmes ne gagnent qu’un dixième du revenu mondial et détiennent moins
de un pour cent des biens8 ». Dans son ouvrage De gré ou de force, où elle
traite de l’impact de la mondialisation sur les femmes, Jules Falquet révèle
que l’ensemble de ces dernières (pauvres et riches, éduquées ou non) sont
actuellement refoulées du côté des emplois « de services » (domestiques et
6. L’ouvrage dont il se rapprocherait le plus serait celui de Lucie Lequin et Maïr
Verthuy intitulé Multi-culture, multi-écriture : la voix migrante au féminin en France
et au Canada (Paris, L’Harmattan, 1996).
7. Ce « nous » n’engage que les auteures de l’introduction, soit Dominique Bourque et
Nellie Hogikyan.
8.Voir le site : http ://www.unicef.org/french/mdg/gender.html (consulté le 7 juillet
2009).
4
Femmes et exils
sexuels)9 : pensons au recrutement intensif de « bonnes » dans les tiers et
quart mondes, ainsi que de jeunes universitaires à travers la planète, par la
fleurissante industrie du sexe. Faut-il souligner que ces emplois sont soit
mal payés (le travail domestique) ou lucratifs (les travailleuses du sexe) sur
une très courte période (durant la jeunesse), avec d’importants investissements en argent et en temps dans ce deuxième cas (recours à l’industrie de
la beauté : vêtements, accessoires, cosmétiques, chirurgies esthétiques, produits pour maigrir, magazines féminins, etc.).
À la domination symbolique et matérielle des femmes (pour la majorité d’entre elles, la division sexuée du travail signifie également travail gratuit et double) s’associent, à divers degrés selon les cultures, contextes,
classes, etc. : une réification (« sois belle [ou pure ou parfaite] et tais-toi »),
une restriction des possibilités d’épanouissement et d’autonomie (un accès
limité à l’éducation, à la reconnaissance ou à des postes de responsabilité),
des menaces (le harcèlement sexuel, le viol, la violence conjugale) et certaines contraintes (la disponibilité sexuelle, le mariage et la maternité imposés, l’entretien de la maison/des enfants/du mari/des aînés ou de la parenté
malade, et les soins à la communauté). Ces limitations les isolent non seulement les unes des autres, mais également de la sphère publique, rendant
plus difficile leur participation aux décisions citoyennes dont celles touchant directement leurs conditions de vie10.
Si toutes ces situations ne sont pas évoquées dans cet ouvrage, elles
constituent néanmoins les réalités historiques des femmes et forment la
toile de fond de leurs expériences exiliques. Il peut donc être fort éclairant
de se rappeler qu’elles occupent d’emblée une position marginale dans nos
sociétés plus ou moins patriarcales, androcratiques et hétérosociales. Quant
aux chapitres de l’ouvrage, ils nous invitent à repérer leurs « cheminements », tels qu’ils se présentent dans des œuvres de création, ainsi que les
procédés esthétiques utilisés pour les illustrer et les interpréter. Ainsi, ce
n’est pas à partir de la notion de « distance » (géographique, politique,
culturelle, etc.), mais de « distanciation », plus particulièrement narrative et
formelle, que la question de l’exil est abordée dans cet ouvrage ; d’où la
9. Jules Falquet, De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation, Paris, La Dispute,
2008, 214 p. La sociologue Jules Falquet est née de sexe féminin et n’a pas changé de
sexe. Elle a simplement décidé d’adopter un prénom masculin afin de bousculer un
peu l’ordre des choses.
10. Pour un survol de la situation des femmes aujourd’hui dans le monde voir The
Penguin Atlas of Women in the World, dirigé par Joni Seager (2009). Seager rappelle
dans son introduction que « women remain the poorest of the poor, everywhere »,
que « [l]arge-scale systems of enslavement and oppression of women, including,
prominently, sex trafficking, are flourishing » et que « evidence suggests that a remarkable number of governments in 2008 seem committed to turning back advances in
women’s autonomy », p. 9.
Introduction
5
division de ce dernier en deux sections majeures intitulées respectivement
Thématiques des exils et Poétiques exiliques. Avant de présenter ces deux sections, nous allons toutefois nous arrêter sur la question des typologies de
l’exil et revenir sur la notion même d’exil afin de mieux situer les approches
des auteurs.
La notion d’exil
Il n’est pas rare d’entendre dire que l’expérience exilique est douloureuse et génère des bouleversements identitaires. La peine ressentie par la
coupure avec sa communauté, son passé et plus généralement ses références, ainsi que l’aliénation culturelle et matérielle associée au déplacement,
font partie des réalités que doivent affronter les personnes déplacées. Faire
abstraction de ces situations concrètes, politiques et sociales, ne ferait
qu’occulter l’angoisse de la perte des repères ainsi que la nostalgie
éprouvée.
Hamid Naficy nous met toutefois en garde contre les généralisations.
Dans Framing Exile11, il souligne que l’exil ne se vit pas de la même
manière par tout le monde et que cette épreuve se rapporte nécessairement
à un espace concret et particulier. Ce théoricien de l’exil nous invite, de
plus, à distinguer l’expérience exilique de la condition postmoderne : « But
exile must not be thought of as a generalized condition of alienation and difference... Exile discourse thrives on detail, specificity, and locality. There is a there
there in exile12. » Ce « là là », cet endroit quitté est la plupart du temps le
pays natal ; mais toutes les « localités » n’obéissent pas aux processus d’homogénéisation de l’État-Nation, et bien souvent, le pays quitté comporte
diverses cultures et ethnies, ce qui rend plus complexe la théorisation de
l’exil en regard des concepts de Nation et de territoire quitté. Par ailleurs,
nombre d’exilés vivent dans plusieurs pays avant de pouvoir s’établir. Ces
séjours contribuent à nuancer leurs perceptions de ce que représente un
lieu ou une culture de référence. Ce qui est certain, c’est qu’il soit volontaire ou forcé, l’exil annonce des tensions déterminantes sur le plan de
l’identification et de l’appartenance. Il produit des déstabilisations et des
défis fondamentaux en ce qui concerne la perception et l’articulation de
l’identité culturelle.
Si l’expérience exilique entraîne une crise identitaire, c’est parce
qu’elle génère des transformations et des modifications significatives chez
les individus qui la vivent. Il suffit de lire les œuvres des migrants pour
11. « Framing Exile », dans Hamid Naficy (dir.), Home, Exile, Homeland : Film, Media,
and the Politics of Place, New York et Londres, Routledge, 1999.
12. Ibid., p. 4. Souligné dans l’original.
6
Femmes et exils
constater que la séparation ou le recul offre un espace de renouveau et
d’enrichissement culturel. Citons à ce propos, cette remarque d’Edward
Saïd :
Mais, si l’exil réel découle d’une perte irréversible, pourquoi l’a-t-on intégré
avec tant de facilité à la culture moderne, comme un thème puissant, et
même enrichissant ? [...] La culture occidentale moderne est en grande partie l’œuvre d’exilés, d’émigrés, de réfugiés13.
Les créations littéraires et artistiques des personnes qui ont migré
peuvent ainsi agir sur les valeurs de leur pays d’accueil et infléchir les réalités des nouveaux lieux d’appartenance. Cette option du « raccommodement » est celle qu’a choisie l’humoriste et conteur québécois, Boucar
Diouf. Il l’expose dans un essai aussi sérieux que ludique qu’il a rédigé lors
de la commission Bouchard-Taylor et qu’il commente de la sorte :
Dans ce plaidoyer contre le repli identitaire, la Commission Boucar fait le
pari que toute forme viable et féconde de cœxistence passe nécessairement
par l’ouverture à l’Autre. Cousue main, ma « courte-pointe », comme je l’appelle combine pêle-mêle histoires inventées, données scientifiques, réflexions
humoristiques et anecdotes du quotidien. Classez-moi ce texte non censuré
dans un quelconque genre littéraire et je vous décerne une médaille au
mérite : croix d’argent pour les cathos et croissant d’or pour les
musulmans14.
u fait de sa posture hétérogène, la personne exilée invente son quoD
tidien et, par conséquent, des manières de vivre et des esthétiques nouvelles. Celles-ci ouvrent aux générations suivantes des structures d’identités
individuelles et collectives originales, parce que superposées à la manière
d’un palimpseste. Si la personne exilée commence par se percevoir comme
l’un, elle finit par se voir aussi comme l’autre15.
utre le concept de l’identité, les questions de la nation et du natioO
nalisme, évoquées par Hamid Naficy, ont beaucoup préoccupé les théoriciens de l’exil. Sophia A. McClennen note par exemple que « the exile’s
material existence in a world that requires visas, passports, and so on, in a
13.Edward W. Saïd, Réflexions sur l’exil et autres essais, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Charlotte Woillez, Paris, Actes Sud, 2008, p. 241. Paru pour la première fois en
langue anglaise en 1984, dans la revue britannique d’avant-garde, Granta.
14. Boucar Diouf, La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable, Les
Intouchables, 2008, p. 14-15. Nous soulignons.
15. Donnons l’exemple de Boucar Diouf : « Je me définis comme un baobab recomposé :
un arbre dont les racines sont africaines, dont le tronc est sénégalais et le feuillage
québécois. [...] J’ai recours à ma moitié québécoise pour régler un problème d’ordre
professionnel. Par contre, mes racines africaines resurgissent dès qu’il s’agit de relations humaines. Ainsi, notre identité peut être constituée de diverses strates qui
refont surface au moment opportun », op. cit., p. 85-86.
Introduction
7
world, that is, where the exile is forbidden to cross particular geographical
boundaries, cannot be understood as existence free of the repressive nature of
nationalism 16 ». De son côté, Angelika Bammer en appelle, dans
Displacements : Cultural Identities in Question, à une théorisation de l’exil
où l’on ré-intégrerait et ré-articulerait les faits historiques (conflits politiques, guerres, etc.), au lieu de les occulter pour ne s’intéresser qu’aux événements strictement personnels.
La question du nationalisme, traditionnellement et historiquement
jumelée à celle de l’exil, s’avère particulièrement éclairante dans le présent
contexte du fait que les femmes occupent une position paradoxale au sein
des États. Rappelons que ces derniers ont mis beaucoup de temps à leur
reconnaître une citoyenneté digne de ce nom. Lucie Lequin et Maïr
Verthuy l’ont bien souligné dans leur ouvrage Multi-culture, multi-écriture :
la voix migrante au féminin en France et au Canada,
La relation qu’entretiennent les femmes avec la notion même d’état ou de
nation a toujours été problématique. Traditionnellement leur identité leur
venait, [leur] vient encore dans beaucoup de cas, de leur père ou de leur
mari. Qui prend mari prend pays, selon le vieux dicton. La citoyenneté
propre leur est souvent refusée, ou alors accordée selon des critères autres
que ceux qui s’appliquent aux hommes17.
’auteure liminaire de l’ouvrage, Verena Stefan18, a vécu dans cette
L
zone très inconfortable où la citoyenneté des hommes a préséance sur celle
des femmes qui se voient attribuer celle de leur mari, nonobstant leur propre lieu de naissance. Bien que née en Suisse d’une mère suisse, sa mère et
elle y étaient considérées comme des étrangères parce que l’époux de sa
mère, son père donc, possédait la citoyenneté allemande :
Mon père venait de Mährisch-Ostrau et la loi du père disait que son origine
était celle de tous ceux qui faisaient partie de sa famille. Nous étions sa
famille. En contrepartie, l’origine de ma mère, le lieu d’où elle provenait, sa
langue, tout cela n’avait aucune valeur. Après la guerre, elle était, sur
papier19, aussi allemande que son mari...
Les femmes autochtones canadiennes connurent longtemps le même
sort. De fait jusqu’en 1985, elles perdaient, contrairement à leurs homologues masculins, leur statut d’« Indienne » en épousant un « non-Indien20 ».
16. Sophia A. McClennen, The Dialectics of Exile : Nation, Time, Language, and Space, in
Hispanic Literatures, Indiana, Purdue University Press, 2004, p. 1.
17. L. Lequin et M. Verthuy, op. cit., p. 1.
18. « L’histoire commence au ras du sol, avec des pas », p. 39 ici.
19. Nous soulignons.
20. « Cette perte de statut obligeait les femmes concernées à quitter leur réserve d’origine
ou de résidence, et leur enlevait par conséquent tous les privilèges rattachés au statut
8
Femmes et exils
Au Québec, elles durent lutter pendant onze ans pour mettre fin à cette
injustice.
lympe de Gouges avait pourtant dénoncé dès 1791 l’incohérence
O
que représente une démocratie qui exclut les femmes de la citoyenneté,
alors qu’elles sont membres à part entière de l’humanité. Elle terminait sa
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) ainsi : « Si tenter
de donner à mon sexe une consistance honorable et juste est considéré dans
ce moment comme un paradoxe de ma part, et comme tenter l’impossible,
je laisse aux hommes à venir la gloire de traiter cette matière [...] 21. »
L’historienne américaine Joan W. Scott s’est d’ailleurs fortement inspirée des discours de de Gouges sur ce sujet dans La citoyenne paradoxale22,
ouvrage devenu une référence incontournable pour le champ d’étude
émergeant du féminisme transnational. C’est que l’ensemble des discours
de de Gouges rendent bien compte de la pierre d’achoppement que constituaient les catégories de sexe pour qui ne les remettaient pas en question.
Parce que ces catégories définissent les hommes comme sujets actifs et les
femmes comme sujets passifs, elles obligèrent de Gouges à agir « en
homme » et ainsi à perdre toute crédibilité en tant que femme. Le titre de
l’ouvrage de Scott fait d’ailleurs écho à une autre phrase célèbre de cette
féministe avant la lettre : « [...] des hommes me condamneroient impitoyablement comme une femme qui n’a que des paradoxes à offrir et non des
problèmes faciles à résoudre23 ». Ces propos évoquent bien la situation
conflictuelle et ambivalente des femmes dans la France révolutionnaire du
dix-huitième siècle, où les « paradoxes » n’étaient ni plus ni moins que le
reflet de structures politiques et conceptuelles misogynes.
Plus près de nous, Virginia Woolf aussi se prononça sur cette question du rapport des femmes à la nation : « En tant que femme, je n’ai pas de
pays. En tant que femme, je ne désire aucun pays. Mon pays à moi, femme,
c’est le monde entier24. » Nous sommes alors à la veille de la Deuxième
Guerre mondiale et Woolf compare, dans son essai Trois Guinées (1938),
d’Indienne entre autres, l’accès aux services éducatifs, de santé et de logement dispensés à l’intérieur des réserves et le droit à l’héritage. Qui plus est, cette perte de
statut se transférait à tous les enfants à venir », Carole Lévesque « D’ombre et de
lumière : l’Association des femmes autochtones du Québec », Nouvelles pratiques
sociales, vol. 3, no 2, 1990, p. 75.
21. Olympe de Gouges, Œuvres, Mercure de France, 1986, p. 109.
22. Joan W. Scott, La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l’homme,
Paris, Albin Michel, 1998 ; traduction française de Only Paradoxes to Offer. French
Feminists and the Rights of Man, Harvard University Press, 1996.
23. Olympe de Gouges, Le bonheur primitif de l’homme, Paris, 1788, cité dans Joan W.
Scott, op. cit., p. 21.
24.Virginia Woolf, Trois Guinées, Des Femmes, 1977, p. 205. La version originale est
parue en 1938 à la Horgart Press (Londres).
Introduction
9
les violences ainsi que les répressions associées aux conquêtes territoriales et
aux politiques racistes à celles que subissent les femmes. En dénonçant les
États impérialistes, ségrégationnistes et concentrationnaires, Woolf ouvre la
voie à une autre façon de voir le monde et d’y vivre. Elle se solidarise en
outre avec les femmes en tant que groupe social assujetti et en appelle à une
structure transnationale qui ne serait pas opprimante.
En contexte (post)colonial, l’étau de l’oppression se resserre souvent
sur les femmes. Mais dans le Québec des années quatre-vingt, au plus fort
du militantisme féministe, celles-ci prennent la parole pour dénoncer les
lois patriarcales, incluant celles qui répriment l’expression et la visibilité des
femmes par l’intermédiaire des règles syntaxiques les positionnant comme
vaincues (le masculin l’emporte sur le féminin). Pour les « écrivaines » québécoises qui se mettent au parfum de « l’écriture féminine » : la féminisation
de la langue française paraît nécessaire à la libération des femmes du
sexisme ambiant.
Dans ce contexte d’effervescence féministe, Louky Bersianik établit
un parallèle entre la problématique linguistique des femmes et la question
nationale québécoise. Pour elle, les femmes québécoises sont opprimées et
colonisées par les hommes, tout comme ces derniers le sont par les Anglais
ou les Américains25. Bersianik proposa la création d’une culture féminine
autonome, en marge de celle des hommes, afin d’assurer une identité distincte aux femmes :
La gynanthrope26 québécoise qui est écrivaine doit travailler à la rupture
d’identité avec l’écrivain mâle pour pouvoir créer un champ culturel féminin. Le nationalisme, dans ces conditions, passe au second plan comme
champ d’action et de recherche [...]. Car à quoi nous servirait-il de conserver notre langue française telle qu’elle se présente à nous, femmes, comme
un gag, un véritable canular, si nous n’arrivons pas à changer cet état de
choses ?27
Le danger de telles positions différentialistes était bien sûr de renforcer l’idéologie dominante qui faisait déjà la promotion d’une différence
entre les hommes et les femmes sur la base de leurs natures soi-disant spécifiques. Les médias nord-américains n’ont d’ailleurs pas tardé à s’emparer de
cette perche tendue d’une identité propre des femmes pour la retourner
25. Louky Bersianik, « Ouvrage de dame, 1982 », 1990, p. 63.
26. Critiquant le mépris et la domination des femmes par les hommes, mais surtout les
provocations d’infériorité et d’inadéquation qu’elles subissaient, Bersianik annonce
l’émergence d’un « nouveau type humain : la gynanthrope. Elle ressemble à l’homme
par bien des côtés mais participe d’un autre ordre », ibid., p. 58-59. Cet ordre, selon
Bersianik, correspond à un esprit « qui est distribué également aux femmes et aux
mâles humains, en tant qu’êtres animés doués de parole », ibid., p. 58-59.
27. Ibid., p. 63.
10
Femmes et exils
insidieusement contre elles et le mouvement féministe, ainsi que le montre
Susan Faludi au début des années quatre-vingt-dix28. Car à quoi peut bien
servir un mouvement de contestation s’il dit la même chose, en d’autres
mots, que le régime hégémonique ?
Revenons à la question du rapport des femmes aux États. Si elles
n’ont participé que marginalement aux politiques colonialistes, elles ne s’y
sont pas non plus clairement ou massivement opposées. En avaient-elles les
moyens ? Aujourd’hui certaines s’enrôlent dans les armées de pays impérialistes ou élèvent à dessein des guerriers : « Nous ne sommes pas innocentes.
Il pleut en nous des fureurs sous la cendre29. » Parmi celles qui s’opposent
aux démarches expansionnistes, il y en a qui adoptent la voie de l’exil
comme moyen de résistance.
’est le cas d’Eva C. Karpinski, féministe canadienne d’origine poloC
naise, qui a choisi de quitter son pays de naissance pour rompre avec ses
politiques discriminatoires et autoritaristes. Elle écrit : « Wherever I went, I
began to discover multiple patriarchies, or “scattered hegemonies” – tangible reminders of the ubiquity of oppression based on gender, class, race,
ethnicity, or sexuality30. » Sans vouloir effacer l’expérience concrète et significative en elle-même du déplacement exilique, Karpinski voudrait libérer
le terme exil de ses attaches « essentielles31 », c’est-à-dire de la relation étroite
qu’il entretient historiquement avec le territoire et l’État-Nation.
Cette posture de Karpinski permet d’appréhender l’exil de manière
fort originale. Il cesse en effet d’être connoté négativement en tant que
perte et douleur intrinsèquement associées à la condition des écrivains
hommes exilés. La posture de Karpinski invite également à poser un regard
plus acéré (politique) sur les analyses qui décrivent nos rapports au monde.
Dans un article récent sur la relation des hommes au territoire, le psychiatre Jean Dominique Leccia affirme que « les hommes subissent de façon
draconienne les altérations du milieu [...] parce que tendanciellement ils
entretiennent avec l’espace un rapport de maîtrise, de confrontation et parfois d’asservissement, bref un rapport d’extériorité, qui serait intériorisé
28. Susan Faludi, Backlash : The Undeclared War Against American Women, New York,
Crown Publishers, Inc., 1991.
29. Madeleine Gagnon, Les femmes et la guerre, VLB éditeur, 2000, p. 32.
30.Eva C. Karpinski, « Choosing Feminism, Choosing Exile : Towards the Development
of a Transnational Feminist Consciousness », dans Alena Heitlinger (dir.), Émigré
Feminism, Transnational Perspectives, Toronto, University of Toronto Press, 1999,
p. 18.
31.« When exile’s association with nationalism is made to be “essential”, as in Said, women’s
experiences usually tend to be erased », ibid., p. 21.
Introduction
11
chez les femmes32 ». Voilà une autre illustration des conséquences des
conditionnements que subissent ces deux groupes sociaux, mais dont il est
possible, comme l’a fait Karpinski, de se dégager.
L’intérêt d’une étude sur les représentations des femmes en exil est
donc de se distancier d’une perspective non seulement limitée par les frontières étatiques ou spatiales, mais également par les cadres politiques et
idéologiques, les catégorisations (de sexe, de « race », etc.) qui naturalisent
et enferment les individus dans des comportements prévisibles. En ce sens,
ce genre d’études pourrait favoriser la détection de comportements exiliques encore non recensés dans les ouvrages théoriques sur le sujet.
Typologies des exils
La diversité des contextes socioculturels, historiques et politiques à
l’ère de la mondialisation nous incite à parler de l’exil au pluriel. Les génocides, guerres civiles, conflits armés, fondamentalismes, censures, mariages
forcés, discriminations (sur la base de la « race », du sexe, de la sexualité, du
statut...), exploitations, paupérisations, etc., entraînent des déplacements
continus et parfois massifs de populations. Pour les personnes touchées, en
quête de protection, d’un traitement digne ou de libertés fondamentales,
les conséquences sont nombreuses tant sur le plan psychique (souffrances,
traumatismes, apprentissages de nouveaux codes sociaux et d’une nouvelle
langue) que physique (perte de biens, des repères et réseaux, d’un
emploi...). Devant la complexité du sujet, la question qui s’impose à nous
est bien sûr celle de la manière de nommer et de classer formellement ces
différents exils.
ien que notre ambition soit moins théorique que descriptive, il
B
nous semble important de donner un bref aperçu des rares typologies proposées dans les études sur l’exil. Nous devons la première classification à
Paul Tabori qui distingue clairement l’exil spatial de l’exil temporel. Dans
son étude intitulée The Anatomy of Exile (1972), il situe en outre aux siècles
préhistoriques la première figure exilique documentée, soit Sinuhe. Cet exil
est relaté autour de l’an 2000 avant Jésus-Christ dans un papyrus égyptien33. Tabori situe l’émergence de l’exil politique, ou l’expulsion des terres
natales, à l’époque primitive. L’auteur poursuit son survol historique du
phénomène en notant que la perception de l’expérience exilique connaît
des transformations importantes à travers les différentes époques. La
32. J.-D. Leccia, « Écopsychiatrie d’une catastrophe sanitaire », L’actualité médicale,
vol. 30, no 6, mars 2009, p. 52.
33. Paul Tabori, The Anatomy of Exile : A Semantic and Historical Study, Londres,
Harrap, 1972, p. 43.
12
Femmes et exils
notion de l’expulsion du territoire d’origine cède progressivement la place à
un décentrement par rapport à une nation34.
la notion de dislocation géographique (territoire et État-Nation),
À
vient ensuite s’ajouter celle de disjonction temporelle. Analysant les écrits
de l’essayiste exilé d’origine polonaise, Josef Wittlin, Tabori avance que
l’exilé est un Sujet privé de son temps, c’est-à-dire du temps qui continue
dans le pays natal35. Il précise que celui-ci vit en fait dans deux temporalités
simultanément : celle du passé (le temps du pays quitté) et celle du présent
(le temps du pays d’accueil)36.
Edward Saïd célèbre cette simultanéité intrinsèque de la condition
exilique qu’il qualifie de « contrapuntique ». Toujours dans ses Réflexions sur
l’exil, le théoricien écrit :
La plupart des gens ont conscience d’une culture, d’un environnement,
d’un pays ; les exilés en connaissent au moins deux, et cette réalité les rend
conscients qu’il existe des dimensions simultanées37.
Poursuivant sa réflexion, Saïd affirme que cette position duelle incite à une
« solidarité sensible » et à la capacité d’atténuer le degré des préjugés38. En
ce sens, l’exil peut offrir un espace libéré des fausses attaches et ouvrir un
nouvel imaginaire de cohabitation des cultures.
Ce qui retient notre attention au sujet des perspectives libératrices de
Saïd, c’est qu’elles ne tiennent pas compte de l’expérience de nombreuses
femmes (et autres groupes marginalisés à divers titres). Lorsque Saïd écrit
qu’en exil « [O]n ressent également un sentiment d’accomplissement à agir,
où que l’on soit, comme si l’on était chez soi39 », il fait abstraction des femmes qui ne se sentent nulle part chez elles. Or Saïd prend pour acquis
l’existence d’un tel lieu originaire où il faisait bon vivre. Il commence en
effet son article ainsi :
L’exil, s’il constitue étrangement un sujet de réflexion fascinant, est terrible à
vivre. C’est la fissure à jamais creusée entre l’être humain et sa terre natale40,
entre l’individu et son vrai foyer41, et la tristesse qu’il implique n’est pas
surmontable42.
34. Ibid., p. 87.
35. Ibid., p. 32.
36. Ibid., p. 32.
37.Edward Saïd, op. cit., p. 256.
38. Ibid., p. 256.
39. Ibid., p. 256.
40. Nous soulignons.
41. Nous soulignons.
42. Ibid., p. 241.
Introduction
13
Cette perspective fait fi des propos de nombre d’auteures et de théoriciennes, dont ceux de Woolf et de Karpinski susmentionnés.
aul Ilie, quant à lui, préfère étudier les structures internes de l’exil.
P
Dans son ouvrage Literature and Inner Exile, il maintient que les lieux géographiques sont d’une importance secondaire :
If exile manifests its own psychology and ethic, do these manifestations necessarily stem from physical separation only ? I would contend that exile is a state of
mind whose emotions and values respond to separation and severance as conditions in themselves. To live apart is to adhere to values that do not partake in the
prevailing values ; he who perceives this moral difference and who responds to it
emotionally lives in exile43.
Pour Ilie, il n’y a donc pas de différences significatives entre l’exilé venu
d’ailleurs et l’exilé intérieur, les deux partageant les mêmes lieux physiques
mais se sentant aliénés pareillement. Cette vision de l’exil correspond beaucoup plus aux perspectives des femmes représentées dans la présente
anthologie.
Ilie aborde de plus un autre aspect de l’exil que nous trouvons intéressant et qui n’a pas été exploré par les théoriciens de l’exil à notre connaissance. Cet aspect concerne les effets de l’exil sur les personnes ou les groupes qui restent dans les lieux d’où s’exilent les premiers :
A deprivation occurs in both directions, for while the extirpated segment is territorially exiled from the homeland, the resident population is reduced to an inner
exile. Each segment is incomplete and absent from the other44.
Dans les textes de la section « L’exil générationnel » du présent ouvrage, il y
a un retour vers les personnes ou les groupes des lieux quittés, mais il se fait
par et pour la génération qui est partie, et la question de l’exil intérieur,
ressenti par ceux et celles qui sont restés dans les lieux d’origine, reste
inexplorée.
Michael Seidel, quant à lui, propose une théorisation de l’écriture
exilique plutôt que de l’expérience concrète de l’exil ou de l’existence matérielle à laquelle renvoie le vécu exilique. Dans Exile and the Narrative
Imagination (1986)45, Seidel examine les représentations littéraires de l’exil
et identifie un lien « nécessaire46 » entre la condition exilique et l’instance
créatrice en matière de fiction : « Exilic necessity derives from exilic anxiety
[...]. It is almost as if the imagination requires the impediments of time or
43. Paul Ilie, Literature and Inner Exile : Authoritarian Spain, 1939-1975, Baltimore,
Johns Hopkins University Press, 1980, p. 2.
44. Ibid., p. 3.
45. Michael Seidel, Exile and the Narrative Imagination, New Haven, Yale UP, 1986.
46. « [...] artistic virtue of exilic necessity », ibid., p. 5.
14
Femmes et exils
d­ istance to activate it 47. » Dans cette perspective, la perte dévastatrice occasionnée par la situation exilique permet au sujet écrivant de se réinventer,
de devenir un nouvel être48. Ce constat pousse l’auteur à déceler les stratégies de la représentation narrative dans un corpus d’auteurs classiques (tous
masculins)49.
Travaillant sur des œuvres exiliques de littéraires sud-américains,
Sophia A. McClennen (2004) investigue, dans The Dialectics of Exile, la
théorisation de la notion de l’exil. Son étude rend justice aux diverses
conceptions du terme « exil », mais s’attache strictement aux écrits exiliques
vacillant entre deux pôles. D’une part, il s’agit de l’expression d’une obsession pour le pays d’origine et, d’autre part, du dépassement de cette condition concrète d’exil géographique, donc l’intériorisation d’une métaphore
exilique qui permet la création littéraire libératrice. Les analyses de
McClennen circonscrivent cette vision binaire et démontrent comment la
production littéraire exilique est le résultat de tensions entre toute une
gamme de contradictions : le pays quitté et le transnationalisme, le passé et
le présent, le désir de conserver et la libération. L’auteure constate :
Reading a number of texts from Spain and Latin America by exiled writers, I
found that rather than favor one side of a binary, many texts actually presented
both sides of these dialectics in irresolvable tension. [...] I use these cases to argue
for a theory of exile writing that reflects these tensions and refuses to overemphasize only one facet of the exile’s complex cultural condition50.
Dans le présent ouvrage, nous n’avons pas voulu limiter les représentations de l’exil à un type d’exil ou de tension, ni même privilégier uniquement une approche analytique du thème. C’est pourquoi nous avons
inclus la perspective de quatre créatrices en ouverture, fermeture et milieu
de livre.
Les nouveaux paradigmes de l’exil
Les théoriciens travaillant dans le domaine de la globalisation reconnaissent la double allégeance du sujet exilé et de ses descendants. Arjun
Appadurai note par exemple que, de nos jours, la construction du sens
d’appartenance au territoire est liée à d’autres territoires, ainsi qu’à d’autres
mémoires culturelles51, dans la mesure où, de plus en plus, le sujet a des
47. Ibid., p. 5.
48. « [...] new being », ibid., p. x-xii.
49. Ibid., p. xii.
50. Sophia A. McClennen, op. cit., p. 2.
51. Arjun Appadurai, Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalization,
Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996, p. 18.
Introduction
15
rapports plus ou moins intimes avec des histoires et avec des groupes
humains à distance. À la fin du vingtième siècle, la notion de l’exil est étudiée soit dans un contexte de pluralité, soit dans un paysage d’hybridité
culturelle et de métissage. Une fois généralisée comme condition « normalisée » de la mondialisation, l’exil devient indissociable de la co-habitation
des cultures. Dans cette perspective, le paradigme exilique s’élargit pour
inclure des expériences post-exiliques et diasporiques. En plus, le champ
des études culturelles s’étend pour inclure les productions cinématographiques et artistiques de l’exil et de la diaspora. Des ouvrages tels que Home,
Exile, Homeland : Film, Media, and the Politics of Place (référence susmentionnée), ainsi que An Accented Cinema : Exilic and Diasporic Filmmaking
du même auteur (Hamid Naficy 2001), présentent des paradigmes identitaires qui incluent, mais dépassent aussi, les formes et les structures de l’exil
classique qu’ont étudiées les théoriciens dans les œuvres littéraires. Ce
renouveau culturel que l’on observe dans la littérature migrante, dans le
cinéma et dans les arts interculturels au Québec et au Canada a ouvert la
voie à de nouvelles expressions qui ont comme fonction de cerner et de
nuancer la perception de l’exil. Les notions associées traditionnellement à
l’exil (territoire, nation, pays) cèdent la place à des notions plurielles et
transnationales, et l’on parle de l’exil dans les termes de transformations
culturelles et de transmission générationnelle.
« Le métissage fut fruit d’exil », écrit Alexis Nouss au début de son
article « Expérience et écriture du post-exil52 ». Dans cette perspective, les
racines, les mémoires culturelles, les histoires collectives et les lieux de l’appartenance proviennent tous d’un exil initial, qui n’est que le début de tout
un cheminement vers une subjectivité singulière et libre des attaches prédéterminées. Il devient aussi nécessaire pour le sujet pluriel de retracer son
propre « voyage » pour écrire sa propre histoire de l’exil. Dans un monde de
plus en plus déterritorialisé, les descendants des exilés œuvrent à la réappropriation de l’histoire exilique comme faisant partie de leur histoire
familiale53. Dans ce sens, les connexions géographique et historique constituent une histoire transgénérationnelle, et il revient à l’héritier de l’exil de
se re-définir avec une distance critique qui permet la libération des dogmes
de l’appartenance, tout en conservant ses traces.
52. Alexis Nouss, « Expérience et écriture du post-exil », dans Pierre Ouellet (dir.), Le soi
et l’autre : L’énonciation de l’identité dans les contextes interculturels, Québec, Les
Presses de l’Université Laval, 2003, p. 23.
53. Pour une étude approfondie sur la question de la transmission transgénérationnelle,
voir l’article de Nellie Hogikyan, intitulé « Le Québec à l’écoute : génocide, transmission et migration », Journal international de victimologie, année 7, no 20, JIDV.
com.
16
Femmes et exils
Exil, diaspora, post-exil
J’ai une obsession en ce qui concerne l’espace
physique. Mais comme le passé, il est plus tangible à distance 54.
ellie Hogikyan introduit le terme de « post-exil55 » pour nommer et
N
distinguer les expériences de l’exil générationnel. Dans un chapitre intitulé
« De la mythation à la mutation : structures ouvertes de l’identité »,
Hogikyan écrit :
[L]es expériences teintées de paradoxes et d’anxiété chez les générations
d’après-exil (toujours par rapport à un pays d’origine) semblent annoncer
une nouvelle histoire de l’exil ; désormais, l’on peut parler de « postexil »,
c’est-à-dire, lorsqu’un individu de la diaspora, né dans un pays autre que
celui où sont nés ses parents, vit une relation complexe avec ses identités
migratoires, avec une mémoire déplacée56.
En fait, cette observation ouvre la voie à une nouvelle théorisation des
paradigmes exiliques. Car en cette ère de mouvements migratoires importants, des distinctions sont apparues au sein même des cultures diasporiques. Les expériences de l’exil des générations qui lui sont postérieures diffèrent de celles l’ayant vécu directement. Les problématiques émanant du
contexte du déplacement, d’une part, et de la technologisation de la
culture57, d’autre part, soulèvent des questions telles que : À partir de quel
moment un individu cesse-t-il d’être un exilé au sens plein du mot ? Quelle
part l’exil occupe-t-il dans le cas d’individus n’ayant connu que la diaspora ?
Comment l’intégration au nouveau pays – le pays autre que celui où sont
nées et élevées les générations précédentes – influence-t-elle la relation au
54. Marjorie Agosin, dans Mahnaz Afkhami, op. cit., p. 145.
55. Michael Seidel emploie le terme « postexilic eminence », qu’il emprunte à James
Joyce (Ulysses, 1922) pour désigner la prolifération de l’imaginaire et de la remarquable faculté de création que permet l’expérience exilique (Seidel, op. cit., p. 2).
L’emploi du terme « postexilic » chez Joyce et Seidel n’a aucun rapport avec la dimension générationnelle que nous abordons ici. Par ailleurs, la dénomination « Postexile » paraît aussi dans l’ouvrage Émigré Feminism que nous avons cité plus haut,
plus précisément, dans le chapitre intitulé « Post-exile Location and South Africa’s
Gendered Transition » de Linzi Manicom. Encore une fois, le terme ne renvoie pas à
la problématique des différentes générations de l’exil, mais concerne la relation du
féminisme transnational avec l’espace : « The notion of post-exile can be recuperated
when situated within the framework of the politics of location », Linzi Manicom, dans
Alena Heitlinger, op. cit., p. 49.
56. Nellie Hogikyan, « De la mythation à la mutation : structures ouvertes de l’identité »,
dans Alexis Nouss (dir.), Poésie, Terre d’Exil. Autour de Salah Stétié, Éditions Trait
d’union, coll. « Le soi et l’autre », 2003, p. 58.
57. Arjun Appadurai, op. cit.
Introduction
17
pays d’origine ? Enfin, quels rôles les liens familiaux jouent-ils dans les
sociétés et les cultures globalisées ?
andis que les premières générations de la diaspora vivent l’exil avec
T
les effets déstabilisants, entre autres, des pertes matérielles et affectives qu’il
comporte, les deuxième, troisième et quatrième générations, c’est-à-dire les
générations post-exilées et post-diasporiques, s’intègrent dans des identités
culturelles transnationales. Même si l’exil ne constitue pas l’expérience
directe de ces derniers, l’absence et le manque hantent leur vie de manière
généralisée et souvent inconsciente. L’exilé-e, typiquement, est nostalgique ; il ou elle aspire au retour au pays natal, au homeland. Il ou elle se sent
déchiré-e et survit entre le pays quitté et le nouveau lieu de résidence.
Contrairement à la personne exilée qui se caractérise par sa recherche du
homeland, la personne post-exilée ne se réfère pas à un pays d’origine
comme à son lieu d’appartenance. L’expérience du post-exil la place plutôt
dans une relation complexe avec des mémoires et des racines plurielles. On
le constate tout particulièrement dans le cas des diasporas marquées par
une tradition de migration, comme dans les cultures africaine, arménienne,
indienne et juive. L’écrivain canadien d’origine trinidadienne, Neil
Bissoondath, rend compte de manière éloquente de cette condition
lorsqu’il écrit : « My roots travel with me in my pocket 58. »
our résumer ce qui distingue la personne exilée de la personne postP
exilée, on dira que tandis que la première se sent aliénée ou étrangère vis-àvis de l’Autre – la nouvelle culture, le pays d’accueil –, la deuxième se sent
étrangère au Même, à sa propre origine. Dans son récit autobiographique
Ellis Island, Georges Perec exprime ainsi cette aliénation du Même :
Quelque part je suis étranger par rapport à quelque chose de moi-même ;
quelque part je suis « différent » mais non pas différent des autres, différent
des miens59.
Alexis Nouss, quant à lui, élabore davantage la distinction entre l’exil et le
post-exil dans le cadre du métissage. Toujours dans Expérience et écriture du
post-exil 60, il souligne le dépassement de la catégorie de l’exil :
58. Neil Bissoondath, Selling Illusions : The Cult of Multiculturalism in Canada, Toronto,
Penguin Books, 1994, p. 26.
59. Georges Perec, cité dans Régine Robin [1993], Le deuil de l’origine : une langue en
trop, une langue en moins, Paris, Éditions Kimé, 2003, p. 36. Voir aussi Nellie
Hogikyan, « Atom Egoyan’s Post-exilic Imaginary : Representing Homeland,
Imagining Family », dans Monique Tschofen et Jennifer Burwell (dir.), Image and
Territroy : Essays on Atom Egoyan, Waterloo, Wilfrid Laurier University Press, 2007,
p. 193-217.
60. Alexis Nouss, op. cit., p. 23.
18
Femmes et exils
Le monde actuel, sommé de régler ses arriérés postcoloniaux, trouve dans le
métissage, en inversant les données précédentes, un éclairage nouveau quant
à la question de l’exil. Celui-ci appelle une reconsidération car il déborde ses
anciens paramètres [...]61.
Mais même si l’auteur argue que les tensions de l’exil classique sont à redéfinir, il reconnaît que « quels qu’en soient les degrés, [l’exil] est une même
expérience de dépossession62 ». Il maintient que les identités contemporaines comportent en elles des altérités qui ne sont pas nécessairement perçues
comme conflictuelles, mais que l’altérité se présente dans « la complémentarité, voire l’intrication63 ». Cette complexité, selon Alexis Nouss, permet
la re-modulation de l’identité au lieu de rompre avec l’altérité. Enfin,
Nouss propose que les nouvelles identités post-exiliques, même si elles
connaissent un enracinement certain sur la terre d’accueil de leurs parents,
chosisissent un « transracinement volontaire64 ».
Avant de clore cette section sur les typologies de l’exil, mentionnons
une dernière typologie, la plus élaborée que nous ayons découverte. Il s’agit
de celle qu’a proposée Laurent Déom dans son chapitre sur l’œuvre de
Georges Bernanos65. Elle recense les quatre formes d’exil suivantes :
– extérieur géographique : le sujet est séparé d’une terre mais n’en souffre
pas ;
– intérieur géographique : le sujet est séparé d’une terre et en souffre ;
– extérieur chronologique : le sujet est séparé d’une époque mais n’en ­souffre
pas ;
– intérieur chronologique : le sujet est séparé d’une époque et en souffre66.
Cette typologie couvre trois des aspects que nous avons évoqués précédemment, soit l’affectif, le spatial et le temporel. Cependant, elle n’aborde pas
celui de la disposition (volonté), ainsi que celui du politique ou de l’idéologique. Or nous avons montré que ces aspects s’avèrent incontournables
pour bien cerner les expériences exiliques des femmes. Par ailleurs, nous
avons également relevé, tout au début du présent texte, la question du
degré de l’exil (génération touchée), question qui n’est pas non plus incluse
dans la typologie de Déom.
61. Alexis Nouss, op. cit., p. 23.
62. Ibid., p. 25.
63. Ibid., p. 25.
64. Ibid., p. 26.
65. Laurent Déom, « Esprit d’enfance contre exil intérieur », dans Max Milner (dir.),
Exil, errance, et marginalité dans l’œuvre de Bernanos, France, Presses Sorbonne
Nouvelle, 2004, p. 97.
66. Ibid., p. 97.
Introduction
19
our parer à ces lacunes, nous proposons d’ajouter les catégories suiP
vantes d’exil :
– direct ou indirect : selon que la personne ou la communauté a eu ou
non à se déplacer (exemple : les parents ont dû quitter leur pays, ils
ont eu des enfants dans leur pays d’accueil, les premiers sont en exil
direct, les deuxièmes en exil indirect ;
– volontaire ou non : selon que la décision est le fait de la personne ou
non (exemple : les parents qui prennent la décision du départ sont en
exil volontaire, tandis que leurs enfants nés avant l’exil sont en exil
involontaire. Il y a exil involontaire aussi lorsqu’un pays expulse l’un
de ses citoyens ou lorsqu’une femme suit son mari par devoir plutôt
que par désir) ;
– politique ou personnel : selon que le contexte historique ou idéologique joue ou non un rôle déterminant dans le choix de l’exil.
Thématiques des exils
Les textes de cet ouvrage abordent tous plusieurs thèmes de l’expérience exilique, mais à divers degrés. Nous avons rassemblé dans les chapitres de la première section ceux qui font d’un thème principal le cœur de
leur analyse. Ces chapitres couvrent trois dimensions de l’exil que nous
qualifierons de situationnelle, d’identitaire et de générationnelle.
Dans le premier cas, la section intitulée « Exil intérieur/extérieur »
réunit deux textes faisant clairement ressortir les impacts sur le plan psychique d’un déplacement géographique en ce qu’il ne se limite pas à un changement de milieu, mais implique le traitement réservé aux nouveaux venus
ou « étrangers », incluant leurs enfants déjà là ou à venir. Ce sont ainsi les
perceptions que les êtres en exil (plus ou moins direct) ont d’eux-mêmes et
du monde qui les entoure qui sont mises en relief. Comme nous l’avons
déjà précisé, l’auteure du texte liminaire de l’ouvrage est Verena Stefan,
écrivaine d’origine suisse-allemande, maintenant citoyenne canadienne
vivant au Québec. Elle nous rappelle ses années d’apprentissage en Suisse
où on la traitait comme une intruse parce que sa mère avait dû renoncer à
sa citoyenneté en épousant un étranger. Dans ce texte intitulé « L’histoire
commence au ras du sol, avec des pas », Stefan nous raconte comment, par
l’acte de l’écriture, elle renverse l’idéologie perpétrée par l’enseignante de
l’école : elle laisse de fait cohabiter les deux parts de son identité sur la
« page blanche », où se mêlent le réel et l’imaginaire.