Prévost

Transcription

Prévost
Le rôle de l’apprentissage du héros
Dans le roman de
Prévost
L’histoire de Des Grieux et Manon Lescaut
Recherche présentée par Sattar Jabbar Radhi
Enseignant à la faculté des lettres
Département de français
/
Introduction
Une étude analytique du rôle de l'apprentissage du héros chez
Prévost dans(Manon Lescaut) pourrait être
une question
intéressante.Ce roman paraît pour la première fois en1731 en
Hollande.
Manon Lescaut est une éternelle histoire d'amour .Manon et Des
Grieux sont des jeunes gens qui ont leur place parmi les plus
fameux amants de la littérature française .Ce qui nous intéresse
c’est que Prévost en fait un chef d'œuvre basé sur l'analyse de la
passion humaine .Il présente dans son roman comment la passion
rend Des Grieux aveugle marchant vers son destin tragique en
refusant le paradis de son père .Ce jeune homme ne se reconnaît
qu'à travers cette aventure. La passion qui anime l'œuvre garde une
sorte d'innocence : c’est qu'elle est instinctive, naturelle et vraie.
L’âge joue-t-il un rôle dans ce roman dans le chemin de
l’apprentissage ? S’accorde-t- il bien avec la violence de la
passion ?.Cette passion illuminait quand même l’aventure tout au
long du roman. Le dialogue est un discours d'amour bien lucide
malgré les désordres provoqués par la passion violente, dès le
début jusqu'à la fin du roman.
Ce roman soulève des questions auxquelles essaie notre recherche
de trouver des réponses : Quel est le rôle de la passion dans
l’apprentissage du héros ?Pourquoi le héros s’enfuit-il au début du
roman pour retourner à la fin à son milieu ?Le retour est-il justifié
d’un point de vue technique romanesque ?
L’étue tente de retracer l’éducation sentimentale qui doit se faire
à l’ombre du conflit entre des générations totalement opposées à
travers l’analyse de la passion de l’amour qui porte le héros à
affronter son destin en se sevant de l’expérience vécue .
Nous espérons que notre tâche est un essai de trouver des
réponses aux questions soulevées .A la fin, nous ne prétendons pas
qu’elles soient des réponses diffinitives ,car cette recherche n’est
qu’un pas vers un long chemin .
L'apprentissage
Le rôle de L'apprentissage du héros dans " Manon Lescaut" est
primordial .Le roman est une recherche masculine à travers la femme,
créature qui fait partie de cette aventure, grâce à laquelle, il acquiert
sa formation loin de son père. Celui-ci a pourtant marqué l'avenir du
héros : cette question a rapport à l'esprit du siècle Il lui impose à la
fois une sorte d'interdiction autoritaire et une protection rassurante.
Le héros problématique est souvent le produit du conflit entre
générations. Par conséquent, Des Grieux apparaît comme héros
problématique qui ne l’était vraiment qu’à certain temps de sa vie.
Il veut transgresser une loi établie, au cours de son aventure
amoureuse. Il refuse sa vie actuelle, et il n'aime pas suivre les traces
de son père. Le rôle de l'apprentissage de cette transgression de la
conscience représentée par l'image de la société, devient une
nécessité, pour un tel héros.
Le chevalier, avant de voir Manon, ignore toute différence des
sexes .Il était innocent. Il agissait selon la volonté de son père .Il ne
pense qu'à l’au-delà qu’il préfère à la vie terrestre. Mais avec Manon,
comme nous le verrons plus tard, le chevalier va prendre une autre
orientation .Il a quitté le royaume de son père pour retrouver les
plaisirs éphémères de la vie terrestre incarnée par la jolie amante.
Elle le captive par ses charmes et l’accule à abandonner son
séminaire. Ainsi cette rencontre n’a pas été gratuite, mais utile pour
accélérer l'action du roman vers l’acte principal.
"Elle était si charmante, que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes
, et à qui il n'était peut-être jamais arrivé de regarder une fille pendant une minute,
moi, je me trouvai enflammé tout d'un coup, jusqu ' au transport et à la folie "1
Ce regard est une étape décisive dans l’éducation sentimentale du
héros .C’est un moment de transition qui marque sa personnalité
future. Il est manifeste que Prévost s'intéresse à peindre un
personnage romanesque à travers sa métamorphose passionnelle qui
humilie son intelligence .Car Des Grieux n'a rien contre cette passion
.
"Des Grieux un exemple terrible de la force des passions " 2
Le plus important dans un tel conte, c'est la recherche du héros de
son identité à travers cette passion. La passion excessive hors de la
convention normale peut ébranler l'équilibre intérieur du héros.Le
roman continue donc de ce déséquilibre et l’apprentissage s’opère
au fur et à mesure de l’action.
"J'ai à peindre un homme aveugle, qui refuse d'être heureux " 3
Le roman s'inscrit dans le cadre romanesque du XVIII è siècle qui
insistait sur l'analyse psychologique des personnages. Prévost
excelle alors dans la création du personnage oscillant entre la
société et ses propres faiblesses .Ce qui nous intéresse, comme
Prévost, c'est la situation dans laquelle se trouvait Des Grieux
lorsqu’il s’exposait à un tel danger incarné par la jolie fille . Cette
scène accordait au roman un motif qui détermine l'action
principale, scène sans laquelle le héros demeure insensible à ce qui
s'offre à lui .Cela donne au personnage une progression intérieure
avec l'évolution de l'intrigue vers le dénouement du roman. La
scène du regard conduit le héros à mener une vie bien différente de
son passé et en même temps à reconnaître son impuissance de se
comprendre .Car le regard du chevalier demeure une énigme aussi
bien pour nous que pour lui. Ainsi le regard pourrait avoir une
influence essentielle dans le déroulement de l’action. Car ce regard
pourrait être une vision vis-à-vis de l’univers, puisqu’il implique
un comportement .Ce regard n’est pas isolé, mais il inaugure une
nouvelle psychologie chez le héros de Prévost.
Nouvelle Psychologie
La conscience humaine a des normes pour distinguer le bien
du mal selon les siècles, les cultures et les traditions des peuples ;
mais, il y a des valeurs incontestables. Dans la littérature il y a un
esprit qui régit l'œuvre d'art bien que cet esprit viole les règles en
faveur de la création. Pour cette raison le génie de l'artiste réalise
un dépassement de l'époque. Cela explique l'éternité de certaines
œuvres d'art.
Le mal selon la mentalité classique est tout ce qui transgresse la
loi, la fidélité et le bon sens. Ainsi, la trahison apparaît comme
un acte abominable.
Le critique russe .R.Greube a mis en relief la découverte de
Prévost. La mentalité de son époque n’admettait pas encore la
notion de cette psychologie nouvelle. Elle a refusé de distinguer le
mal du bien. Le chevalier était déchiré entre sa passion pour
Manon et ses préceptes dans la vie.
La faiblesse du héros est un vice, mais il l'accepte .Il favorise cette
faiblesse qui le conduit à être condamné par sa société .Cette
psychologie n’insiste pas sur le conflit entre le bien et le mal qui
compte à l’époque de Prévost .Le critique admire beaucoup cette
découverte qui l’incite à dire :
"mais c'est la fusion de ces deux aspects de l'existence dans un personnage "4
C’est ainsi que la situation tragique du héros naît de sa faiblesse.
Il ne peut pas éviter la contradiction entre ses comportements et
l’éducation religieuse .Cette situation est trop compliquée pour
qu’il comprenne .La religion et l’ambition apparaissent comme des
choses sans importance par rapport à Manon .Des Grieux la décrit
dans ces quelques mots :
Les faveurs de la fortune ne me touchent point, tous mes projets
de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations "5
Quel est l’intérêt, pour Des Grieux d'aimer une fille pareille ?
Une telle question importante pour nous, ne touchait peut-être pas
le chevalier. Il est vrai que cette question préoccupait son père. Il
ne voulait pas croire ce qui arrivait à son fils ; mais l'inattendu est
arrivé .Lorsque son père lui a demandé d'abandonner sa
maîtresse, le chevalier refusait cette idée avec préméditation. Le
père pensait à Des Grieux, mais celui-ci ne croyait qu’à sa passion
qui le dévorait. Il ne voyait que Manon .En plus il allait encore
plus loin.
Est-ce que nous pourrions voir Manon de la même manière que
le chevalier ? La réponse serait facile puisque la distance qui nous
sépare de Manon est très grande.
Qui est-ce cette Manon ? Voilà le héros qui l’a décrite après une
dispute à la suite d'une trahison avec quelqu'un d'autre :
" chère Manon, lui dis-je avec un mélange profane d'expressions amoureuses et
théologiques ,tu es trop adorable pour une créature "6
Le chevalier refusait sous l’influence de l’amour la réalité des
autres .Il pensait à la fois au bonheur, à la beauté et à la pureté
angélique de Manon. Mais les autres ne trouvaient en Manon qu’
une catin et une fille frivole. "Manon pèche sans malice; elle est légère et
prudente ,mais elle est droite et
sincère" 7
Ce qui nous intéresse aussi bien que Prévost c’est la nature du
secret de Manon et son influence sur le chevalier. Car c'est elle, qui
a requis de l’importance comme personnage romanesque sans
lequel le chevalier n'aurait pas existé de cette façon. Bien qu'elle
soit morte, nous ne pouvons voir le chevalier qu'à travers elle. Il
devient fripon, escroc, alors qu’elle demeurait elle-même tout au
long du roman
" Les faveurs de la fortune ne me touchent point, tous mes projets
de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations "8
Dans la nature humaine, il y a des femmes qui incarnent la beauté
angélique qui implique la tentation mortelle .Pour réussir son
personnage féminin, Prévost a accordé à Manon toutes les qualités
qui abîmaient la raison du héros .Cependant Manon est un cas
bien différent .Elle acceptait l’amour du chevalier en même temps
qu’elle le trompait pour gagner de l’argent dans l’espoir de
satisfaire à son penchant extrême aux plaisirs.
" elle aime ses aises et m'aime " 9. Manon ne devient pas une putain
pour le chevalier, toutefois sa passion sincère pour lui s’avère
subversive malgré sa pureté, et l’emporte sur tout autre sentiment.
La passion
" J’y serai du moins libre avec ce que j'aime " le roman, Des Grieux p 50
La passion aveugle tient un rôle considérable dans ce roman .Elle
agence la totalité du récit dès le début jusqu’à la fin .Le roman est
construit autour de cette grande interrogation :comment pourraiton orienter cette passion en la détournant de l’aveuglement vers
l’équilibre du héros ?
Le roman a pour objet l'analyse de cette passion humaine. C'est
une histoire d'amour caractérisée par une passion fatale .Elle
conduisait le chevalier à s'expérimenter à travers une aventure
amoureuse .Car le héros croit rencontrer son destin dans cet amour
« L’amour est passion innocente ; comment s’est-il changé pour moi
en une source de misère, et de désordre ? Qui m’empêche de vivre
tranquille et vertueux avec Manon ? »10
Bien que cet amour terrible puisse leur accorder de fugaces
instants de bonheur, , il ramène à la fin ,le chevalier à lui-même, à
l'échelle de l'apprentissage qui compte beaucoup pour la structure
du roman. Car Manon Lescaut nous présente une variété
d’événements qui se base sur un motif unique : l'amour qui réunit
tous les thèmes en les mettant dans l'ordre et la logique de
l'intrigue principale du roman : « l’aventure amoureuse ».
En dépit de la force subversive de l’amour, au début du
roman, nous trouvons que la passion était si nécessaire pour que le
héros puisse se libérer du joug paternel.
Ce qui se passait dans le roman c’est que Des Grieux tombait
amoureux de Manon par un coup de foudre. Des Grieux devient
trop faible devant cet amour. Pour nous montrer le rôle de cette
passion, le romancier se doit d’esquisser un personnage timide,
toutefois, il se précipite vers l’abîme de sa passion sans regarder
les dangers qui l’entourent
"J’avais le défaut naturel d'être excessivement timide et facile à déconcerter"11
Cette tendance s'accordait bien avec la sensibilité de l'époque
préromantique qui s'intéressait beaucoup à la passion selon Arnold
Hawser, dans son livre intitulé Histoire de l’art à travers les
siècles. Mais la passion était une sorte de force obscure qui
poussait le chevalier vers cette créature qui passait pour une idole
à ses yeux .C’est un amour qui justifie tout. Car le chevalier
devient un criminel en l’aimant .La contradiction du héros est
réalité concrète mais ses principes demeurent des idées abstraites,
car le premier triche et la seconde se prostitue.
Si le héros croit que l’amour libère l’homme, nous voyons qu’il
est, dans Manon Lescaut, une passion fatale qui dévore le héros et
le trouble. « il y avait une je l’eusse prise pour une princesse »12
Ce qui compte pour le romancier nous semble-t-il, ce n’est pas
seulement le fait de raconter une histoire d’amour, mais plutôt la
valeur de cette passion sur laquelle il insiste pour critiquer la
société .Pour cette raison il autorise à ces personnages d’aller plus
loin dans leur aventure.
" C'est l'amour fatal, l'amour coup de foudre, aussi soudain qu'impérieux "13
Cet amour est une péripétie dans la vie du Chevalier, car il était
insensible à l’affaire du cœur .Pour ainsi dire, le romancier a prêté
attention intensive aux aspects angéliques de la beauté humaine
pour nous faire comprendre que cette beauté motive ce chevalier.Il
est à la fois humain et si démuni face à la tentation amoureuse de
Manon .Elle le met en face de ses principes .Manon veut se
débarrasser de son destin d’entrer au couvent malgré sa volonté.
Mais le cas du héros est bien différent .Il hésite entre la religion
et l’amour de Manon qui lui fait perdre la tête .
"tous mes projets de vie paraissent de chimères"14
Ce destin est tragique puisqu'il naît du surgissement de l'amour de
façon imprévisible. Mais le héros s’est rétabli de cette passion
maladive lorsque Manon est morte. Sans cette mort, le chevalier
aurait pu connaître un autre destin.
"j'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens où
mes parents qui sont d'une des meilleures maisons de …m'avaient envoyé.
Je menais une vie si sage et si réglé " 15
Ainsi cette passion comme l’argent, est l'un des ressorts essentiels
dans ce roman .Prévost a abordé ce sujet avec beaucoup de
délicatesse, il accorde une authenticité à des scènes qui demeurent
inoubliables dans la création de la littéraire française comme l’a
signalé Montesquieu : "Prévost a prêté à ce" fripon " et à ce "catin " des
sentiments que l'on réservait d'ordinaire au héros tragiques "16
Une courte réflexion critique pourrait nous porter à croire que
l'auteur se range vivement aux côtés de ses protagonistes, par des
caractères de l'innocence à cet amour juvénile.
Il serait possible de dire avec ceux qui s'intéresse à la biographie
de l'écrivain, qu’il y'a une analogie partielle entre Prévost et son
héros, Des Grieux car
"Prévost s'enfuit et s'engage dans l'armée, revient chez les Jésuites à 17 ans
l'âge de Des Grieux se brouille avec son père pour une maîtresse "17
Pour cette raison, Albert Thibaudet dans son livre Réflexions
sur le roman, a un point de vue que nous adoptons ici, et qui
explique les motifs de la création artistique. Ce point de vue insiste
sur la partie fictive dans un roman pour vivre le possible.Car selon
Thibaudet " le vrai roman est une autobiographie du possible, il ne fait pas revivre le
réel"18.
L'auteur ne retrace pas littéralement sa vie privée pour en
faire revivre des épisodes cachés.La création artistique exige le
dépassement de la réalité extérieure sur laquelle se fonde l’œuvre.
Le rôle De l'âge
Pour passer à la question de l’âge, il est convenable de dire que
les questions soulevées dans un roman ne trouveront pas toujours
des réponses définitives .Car la passion abordée ici comme nous le
constatons, demeure une force énigmatique.
Mais avec l’adolescence, elle pourrait être à la fois compliquée et
sincère. Le statut de la littérature à l'époque de Prévost ne touchait
pas encore la vie sociale.
Cependant le personnage fictif dépasse la réalité de l'homme
social .Si l'auteur imite littéralement la vie vécue pourquoi a-t-il
recours à la fiction pour faire passer ses idées ? Il les dit tout
simplement sans détours. Ainsi l’auteur, pour échapper à la
punition, associe le plaisir à la morale pour être lu et accepté
socialement à la fois. Pour critiquer une telle société précipitant
vers l'abîme de plaisirs et pour bien peindre cette passion fatale,
Prévost choisit à son roman l'âge de dix-sept ans pour Des Grieux
et celui de seize ans pour Manon .Cet âge s’accorde bien avec les
actes et leurs réactions. Pour cette raison, les héros vont loin dans
leur amour sans prendre en considérations les réactions de la
société " nous nous imaginâmes comme des enfants, sans expérience que cette
somme ne finirait jamais " 19
Cet esprit enfantin domine le roman pour lui accorder une
vraisemblance avec une certaine réalité.
Par cet aspect romanesque, Prévost donne un espace large à Des
Grieux pour mener son aventure loin de son milieu.
Ce voyage est centré en même temps sur deux axes, intérieur et
extérieur.Les deux vont ensemble, et se développent parallèlement.
Nous suivons pour ainsi dire d'abord le héros à Paris, ensuite en
Amérique.
Nous reconnaissons l’expérience obtenue à travers le déroulement
de l’action du roman. Il est vrai que la fonction de l'imparfait est de
raconter l’histoire dans le passé. Mais maintenant le héros est
conscient de ces actes passés, il les juge d’un autre point de vue.
Ce jugement se réalise grâce à cette expérience de voyage
amoureux. C'est ici qu’on pourrait constater que le héros se forme
par l'aventure de l'amour juvénile influencé par les sensations que
signalées plus haut.C'est une question de tempérament. Nous
posons une question : si l'âge des deux héros dépasse l'âge
enfantin, le résultat de cet amour sera-t-il le même ? Nous croyons
que non, parce qu’il serait un Don Juan ; il aimerait pour le plaisir
d’aimer, pour dominer l'autre sans faire de se soucier de la fidélité
de sentiment, car c'est sa façon d'aimer.Dans ce cas l'authenticité
de ces amoureux serait injustifiable. Nous pensons que c'est la
même raison qui pousse Montesquieu à dire que Prévost accorde à
ses deux héros les traits réservés pour des héros tragiques .C'est un
jugement en faveur de Prévost .Il a bien choisi ses héros pour
incarner cette histoire d'amour
La mort de Manon
Pour terminer cette recherche, il ne serait pas inutile de
souligner que la mort pourrait annoncer le retour du héros. Car les
thèmes les plus ambivalents abordés dans la littérature, ce sont la
mort et l'amour jusqu 'au point qu'ils soient paradoxalement liés.
L'amour dépasse parfois la mort quand le premier est si fort .Il
maintient le rapport avec elle, car l'expérience de la mort dans ce
roman n'aboutit pas au néant. La disparition d'une certaine façon
devient une présence perpétuelle dans l'œuvre d'art .Il y a un aspect
tragique dans la mort de Manon provoquée par une société qui en
est responsable en quelque sorte .Cela porte le critique Jean-Louis
Bory à dire dans sa préface du roman :
"le malheur des amants apparaît donc comme une fatalité sociale :
la fatalité qu'il y d'être pauvre"20
Il n’est pas difficile, dans ce roman de dire que les riches peuvent
payer leurs plaisirs .Nous avons vu le vieux voluptueux Mr de
G .M qui favorise la corruption des amants pauvres. Pour vivre à
l’aise avec son amant, Manon a recours à sa libéralité .Manon
supplie le chevalier de laisser ce vieux passer la nuit avec elle.
« Laissez-moi seulement le temps ,me dit-elle,de recevoir ses présents,je
vous jure qu’il n’aura pas la satisfaction d’avoir passé une seule nuit avec
moi ,car je l’ai remis ,jusqu’à présent,à la ville»21
Ces gens aident donc à la déchéance des amants pauvres pour les
condamner par la suite, sous prétexte de transgresser les mœurs.
Prévost est conscient de cette vérité atroce.Il croit bien que le
roman doit être basé sur le respect des conventions sociales .Il
donne alors la mort à Manon. Par conséquent, le héros amoureux
peut devenir un homme expérimenté à travers cet acte tragique qui
idéalise l’héroïne. Manon devient de plus en plus mystérieuse.
Personne ne peut déchiffrer son énigme .Nous ne pouvons
reconnaître le héros qu’à travers son amour. Elle le séduit par
l’existence physique et la beauté chimérique.Le chevalier lui a dit :
« tu es trop adorable pour une créature » 22
Manon devient la force qui entraîne le chevalier vers l’inconnu.
Si nous la regardons loin des liens sociaux, nous la trouverons une
tentation du romancier de violer la lucidité de la prose. Cette
lucidité s'accorde avec la nature de l'art du roman. Prévost, alors
sacrifie la poésie en faveur de la prose .Manon, s'approche de la
poésie de par sa nature capricieuse et volage. Pour ainsi dire,
Prévost nous la présente sans famille ;on connaît mal ses origines,
sa mère à l'opposition du chevalier qui se révèle à travers les
événements .Même aux épisodes picaresques dans le roman,on
trouve que le chevalier n'est pas seul,il est accompagné soit par
Tiberge,son ami, soit par l'inquiétude de son père. Le lecteur fait la
connaissance du chevalier progressivement .Mais Manon ne paraît
que pour disparaître, c'est une idée, c’est une image floue.
Elle est un orage tacite .Manon est l'instabilité de la jeunesse.
Nous croyons que la mort de Manon lui accorde une victoire
retentissante.
Le triomphe de Manon
La mort en pleine jeunesse est aspect positif dans le roman,
parce que l'être humain demeure un être de fuite.
Lorsque le chevalier croit qu’il pourra, toute une fois, posséder
Manon, elle lui échappera pour quel qu'un d'autre à cause d'une
condition sociale qui l’a incitée à faire ce qu’elle a fait .C’est
presque toujours la même raison : besoin d’argent. Pour cela,
l'esprit de Des Grieux est encore hanté par Manon .Il ne connaît
jamais la causalité extérieure .C'est la causalité qui pousse le héros
de Proust à se demander : comment a-t- il eu le pouvoir d'aimer
une femme qui n'est pas belle ? Maintenant ,Charles Swann la voit
à travers l'expérience vécue de l'âge .Cette question de l'âge peut
détruire ,par habitude ce que l'adolescent ne peut pas trouver sous
les charmes de l'amour .Ainsi la mort précoce prive-t-il le
chevalier de regarder Manon sous l'influence de la vieillesse,
comme c’est le cas d’ Odette ,chez Proust dans Un Amour de
Swann .Par la mort ,le romancier supprime la distance temporelle
qui sépare le héros de sa bien-aimée .Le chevalier n'avait pas le
temps de se poser la une telle question posée déjà par Charles
Swann. Lorsque ce dernier regarde sa femme sous l’influence du
temps qui passe .Il voit la beauté d’Odette passer.
" physiquement, elle traversait une mauvaise phase : elle épaississait ; Et le charme
expressif et dolent ,les regards étonnés et rêveurs qu'elle avait autrefois semblaient
avoir disparus avec première jeunesse. De sorte qu'elle était devenue si chère à Swann
au moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie.Il la regardait
longuement pour tacher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu et ne le retrouvait
pas"23
Nous croyons qu’il faut que Manon meure en plein jeunesse
pour qu'elle puisse garder toujours sa beauté éblouissante dans la
mémoire du héros qui l'a perdue à jamais .C'est la noblesse de l'art
romanesque qui a abordé un tel personnage avec beaucoup de
délicatesse .Manon est hors de la portée de cette causalité qui rend
Odette une vieille femme. Car la causalité ôte les discours de la
beauté féminine qui sont, en effet, les armes d'une femme pour
séduire l'homme .L' amour de Manon s'identifie à la nature de l'âge
et son exigence .Bien que l'amour se fonde sur le principe de la
soumission totale à l’autre, nous voyons que l'amour de Manon
transgresse cette règle. Elle aime à la fois le chevalier et la
richesse de l'amour ainsi que l'argent .Pour cette raison, elle rejette
la promesse faite par Mr.GM le fils .Il lui promet le destin d'une
reine par sa libéralité.
Elle veut être Manon dans sa nature .C'est une femme qui ne pense
jamais à la fin .Cela lui donne une valeur positive pour être une
héroïne romanesque malgré la mort physique, elle demeure un
personnage inoubliable .C'est le génie de l'Abbé Prévost de
transformer la passion subversive en une œuvre d'art qui défie le
temps.
Conclusion
Comme romancier, Prévost garde un équilibre entre le commencement et la fin de son
roman .Il commence par un esprit masculin pour s'achever sur le même esprit. Le
romancier finit son roman selon la volonté de sa société, cependant il garde les règles de
l’art romanesque.
Prévost alors sacrifie Manon à la mise en relief du rôle de l'apprentissage .Ainsi le retour
du chevalier serait-il impossible, sans la mort de Manon qui s'accorde bien avec
l'exigence morale de l'époque.
Le héros amant qui perd toute lucidité, ne voit donc que Manon. Ce cas de l'amourpassion exige que le héros soit un aveugle, bien absorbé par l'amour de l'autre
"Manon".Il ne voit que sa bien- aimée qui éclipse tout.
Par cet amour Manon marque le chevalier qui ne tient pas à son passé .Si le chevalier
n'avait fait aucune attention à Manon, le roman ne aurait pas été une grande histoire
d'amour violant les règles de la société. Sans Manon, Des Grieux, dans ce cas, serait un
jeune homme qui vivrait conformément aux principes de son éducation religieuse. Pour
cette raison nous ne pouvons pas imaginer Des Grieux dans sa situation actuelle. Il
obtient, grâce à cette aventure une telle expérience pour être un homme mûr. Cette
condition est nécessaire, pour la structure romanesque.Il a compris, à la fin du roman,
qu'il avait tort, qu'il était aveugle.A cause de cette passion fatale, il s’éloigne du royaume
de son père qui représente l'ordre, la loi. Mais la mort précoce ramène à la fois , Manon
à la nature dont elle fait une partie ,et le chevalier à récupérer sa raison .
Cette
orientation s’accorde bien avec le roman de Prévost.
Il met, avec la mort de Manon le premier pas vers un réalisme incarné, par une fatalité
sociale, à cause de l’argent.
Le roman est le genre, par excellence qui nous esquisse l'image du héros à travers sa
société. La mort dans ce cas est une bonne indication d'un retour admis à la société, par
elle-même .Des Grieux n'est pas tout à fait un héros problématique, tant qu'il revient à
son père .Le malentendu n'est pas encore définitif puisque la rupture est encore à réparer
par le héros apparemment problématique et par sa société.
Cette vraisemblance est donc nécessaire pour que le roman soit convaincant .Pour cette
raison les héros peuvent vivre au début selon leur volonté, leur désir ; mais à la fin du
roman, ils reviennent pour réparer tout ce qui peut être réparable.
Sinon, Des Grieux serait extravagant éternel, un enfant à jamais puisqu’il s’exile
volontairement du royaume de son père.
Cela signifie que notre héros demeurait un enfant qui pourrait déclarer, selon sa conduite,
une rupture définitive sans retour comme, le poème de Rimbaud " Le Bateau Ivre". Mais
Prévost ne donne pas à son héros la chance d’être un enfant éternel .Il connaît bien les
limites et la nature de son art romanesque .Pour réussir un roman, et pour qu’il soit
acceptable, Prévost lui donne un temps terrestre .Il implique des protagonistes terrestres,
car la vulnérabilité humaine hante le corps humain.
Notes
1- Prévost L’Abbé ,Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut,Paris,
Edition Gallimard,1971 p 54 .
2- Ibid, p41
3- Ibid, p42
4- A.F.Kosinove, Le roman épopée de l’époque contemporaine ,Bagdad ,Dar Al
Che’oun Al-Thkafyh (texte arabe)1987, p 36 .
5- Prévost,L’Abbé ,Op. cite, p 79
6- Ibid ,p78
7- Ibid, p54
8- Ibid,p79
9- Ibid,p149
10- Ibid,p101
11- Ibid,pp54-55
12- Ibid,p48
13- Bory Jean-Louis, Prévost le romancier, Paris ,Edition Seghers ,1971,p53
14- Prévost ,L’Abbé ,Op.cite,p54
15- Ibid,p54
16- Cité par Kerautret Michel dans La littérature Française du xvIII ème siècle,Paris ,
Puf,2002,p27
17- Charpentier Michel et Charpentier Jeanne ,La littérature Française du XVIII ème
siècle, vol –III, Paris ,Edition Nathan ,coll Henri Mitterant ,1987, p81.
18- Thibaudet Albert,Réflexions sur le roman ,Paris,Edition Gallimard ,2005, p38
19- Prévost L’Abbé ,Histoire du chevalier des Grieux et Manon Lescaut,Paris ,
Gallimard ,1971 ,p89 .
20- Bory Jean-Louis , preface du roman de Prévost ,Histoire du chevalier et de
Manon Lescaut ,Paris,Edition Gallimard,1971 ,p25.
21- , Prévost L’Abbé ,Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut,Paris ,
Gallimard ,1971 , pp103-104.
22- Ibid ,p74
23- Proust Marcel,Un Amour de Swann, Paris ,Edition Gallimard,1983,p143
Bibliographie
1- A.F.Kosinove, Le Roman épopée de L’époque contemporain ,Bagdad
,Dar al Che’oun al-Lhkafyh,(txete arabe)1987.
2-BORY (Jean-Louis), Prévost le romancier , Paris ,Edition Seghers , 1971
3-CHARPENTIER(Michel) et CHARPENTIER(Jeanne),Littétature Texte
et Documents du XVIII ème Siècle , vol III ,Paris ,Edition Nathan,
Coll.Henri Mitterand,1987 .
4-LAGARDE (André) et MICHARD (Laurent) ,XIX ème Siècle Les
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