Extrait Livre de Jean Nallit - Editions les Passionnés de bouquins
Transcription
Extrait Livre de Jean Nallit - Editions les Passionnés de bouquins
La Résistance à temps plein Dès août 1943, je suis à plein temps dans la Résistance. Nous sommes tout d’abord le Mouvement des prisonniers de guerre et déportés, le MRPGD 1, puis nous devenons le réseau Charette. Mon ami Pierre Frey, nom de guerre Ubu, est devenu responsable du service « identité et impression » de la région lyonnaise et je deviens Gratien, son adjoint. C’est le début d’une activité importante pour moi : réalisation de faux papiers, transport, récupération de tampons et de formulaires officiels. Nous prenons pleinement conscience de l’intérêt d’avoir infiltré à Sathonay-camp le service qui s’occupe des prisonniers de guerre, avec l’embauche de ma mère auprès de madame Frey ; elles nous fournissent des identités que nous pouvons réutiliser. Un jour de novembre 1943, je me rends chez monsieur Avinin, résistant, rue Jean-Baptiste Say ; c’est là que je rencontre le neveu du général de Gaulle, Michel Cailliau, dans la 1. Pour plus d’informations sur la naissance du MRPGD, on se référera au livre de Michel Cailliau, Histoire du MRPGD ou d’un vrai mouvement de Résistance (1941-1945). – 24 – clandestinité dans la région lyonnaise. À partir de cet instant, je suis régulièrement en contact avec lui. Le secteur dont nous devons nous occuper autour de Lyon englobe les villes d’Amplepuis, Tarare, Thizy, Roanne et Saint-Étienne. Très souvent, nous visitons ces villes où nous avons des contacts avec des responsables de la Résistance : le professeur Perrin, à Roanne, le dénommé Uoua, messieurs Delzanno et Mathoux, à Saint-Étienne, et enfin, Barney, Lefort et un sabotier, à Tarare. Pour cette ville nous avons aussi une liaison sur Lyon par l’intermédiaire d’un garçon coiffeur qui travaille rue Sainte-Marie des Terreaux et qui fait tous les jours le trajet entre les deux villes. Toutes ces personnes sont importantes dans cette période où nous devons mettre en place diverses activités et plusieurs organisations sur tout le secteur. Ainsi, dans l’Ouest lyonnais, nous organisons des maquis « passifs » : dans des exploitations agricoles tenues par des amis, nous cachons des personnes qui seront à notre disposition en cas de besoin 1. Je suis en contact avec le chef du maquis du Camp Didier, le capitaine Vallin, de son vrai nom Jean-Louis Curvat. J’ai également le contact avec Faurobert, des Renseignements généraux, acquis à la Résistance et qui nous avertit de ce qui peut se passer. À Roanne se trouve une centrale de récupération des jouets fabriqués par les prisonniers de guerre. Nous décidons de l’infiltrer pour pouvoir échanger avec des PG, abréviation courante pour désigner les prisonniers de guerre, informés et volontaires. Nous mettons en place un système très simple 1. Une partie de ces hommes rejoindra soit les maquis de l’Azergues, soit le quatrième secteur de l’Armée secrète, avec monsieur Challéat. Sur les maquis de l’Azergues, voir le livre de Roger Zannelli, Résistant à seize ans, les Passionnés de bouquins. – 25 – pour recevoir de précieux renseignements : les questions et les réponses sont insérées à l’intérieur de ces jouets truqués. À leurs réceptions, en prétendant que la famille du PG a disparu, nous retournons les jouets avec une demande de nouveaux renseignements et nous attendons un retour avec de nouvelles données. Avec toutes ces nouvelles organisations mises en place et toutes les missions que nous effectuons sur le secteur, nous sommes très sollicités et il nous arrive de commettre des erreurs par précipitation. Nous en prenons conscience et nous nous efforçons de les éviter. C’est avec cette intention que nous nous rendons, Ubu et moi, à Roanne, et c’est par prudence que nous décidons de descendre à la gare avant Roanne, le Coteau, pour nous rendre ensuite à pied en ville. Après notre mission, nous allons directement à l’hôtel ; la chambre n’est qu’une mansarde éclairée par un vasistas avec une vitre cassée. Aussitôt installé, Ubu rédige un courrier à Michel pour rendre compte de notre activité. Toujours obsédés par les mesures de sécurité, par prudence, nous glissons la lettre sous le marbre de la cheminée et nous nous couchons. Dans la nuit, il neige et des flocons recouvrent en partie le lit. Au réveil, nous avons hâte de quitter les lieux et d’aller nous réchauffer en marchant vite jusqu’à la gare de Roanne. À peine arrivés, c’est la panique : dans notre précipitation nous avons oublié la lettre. Il n’y a pas un instant à perdre et je retourne aussitôt chercher ce courrier. Stupeur en arrivant : la chambre est déjà occupée. Je frappe à la porte et dès que les occupants l’entrouvrent, je pénètre dans la pièce pour récupérer la lettre. Je m’excuse pour le dérangement auprès des occupants, sans oublier de leur imposer le silence ! Rassuré, je rejoins Ubu, mais au moment où nous allons entrer en gare plusieurs cars – 26 – de GMR débouchent et viennent cerner la gare. Nous nous cachons dans les toilettes, puis nous traversons les voies pour aller prendre le train à la gare suivante, le Coteau. Avec une machine à écrire portable et la fameuse lettre à Michel, nous n’aurions pas pu nous dérober lors d’un interrogatoire… Nous l’avons échappé belle ! Ce n’est pas le cas des élèves du lycée Buffon, à Paris, qui ont été fusillés. Révoltés, nous écrivons à deux reprises au ministre de la Propagande pour lui dire que la Résistance le condamnait à mort. Nous signons le courrier de nos noms de guerre, évidemment. Il nous répond, par intermédiaire d’une émission radio, en nous traitant de « lâches ». À Lyon, je suis aussi chargé de relever nos boîtes aux lettres que nous plaçons dans les allées de nombreuses traboules 1. Par ces emplacements anonymes, nous communiquons avec d’autres résistants, tels que Bidault, Soustelle 2… Des personnes, attachées à la Résistance et travaillant dans les mairies, comme monsieur Ranvier à la mairie du sixième arrondissement, nous transmettent des noms pour nous permettre de confectionner de fausses identités. 1. À Lyon, on appelle « traboule » un passage à travers des allées et cours d’immeubles, permettant de passer d’une rue à une autre. 2. Georges Bidault est fait prisonnier en 1940. Il est libéré en sa qualité d’ancien combattant de la guerre de 1914-1918, en juillet 1941. Il enseigne alors au lycée du Parc, à Lyon. Résistant dans le réseau Combat, il succède à Jean Moulin en juin 1943 comme président du Conseil national de la Résistance. Jacques Soustelle, résistant, fera partie du gouvernement de la France libre auprès du général de Gaulle. – 27 – Carte d’identité vierge à remplir avec de fausses informations Le nombre de cartes à réaliser devient de plus en plus important, car cela est non seulement utile, mais primordial pour tous les clandestins. Avec toutes ces activités risquées, nous devons prévoir des lieux de refuge dans plusieurs endroits de la ville 1. Mauvaise nouvelle : nous apprenons que Jacques Celle, l’agent de liaison d’Ubu, vient d’être arrêté. Il habitait chez ses parents, à Vassieux, et nous recevons l’ordre d’aller récupérer une mitraillette avec son silencieux. Mission difficile, car ses parents n’étaient pas au courant des activités clandestines de leur fils. Impossible de trouver l’arme. L’aurait-il enterrée dans leur jardin ? Nous devons rester prudents et abandonner nos recherches. 1. Voir en annexe. – 28 – Tampons utilisés pour la réalisation des faux papiers – 29 – Après cette déconvenue, une mission plus habituelle m’est affectée : pour confectionner de faux papiers, je dois transporter des tampons à la Lingerie pratique, un commerce situé au 6 de la rue Émile Zola et tenu par les sœurs France et Raymonde Pejot. Comme beaucoup de jeunes de l’époque, je porte un pantalon golf, forme à la mode très répandue. J’en profite pour transporter, dans le bas de ce golf, très serré à la cheville, les tampons bien isolés, pour qu’ils ne s’entrechoquent pas en marchant. Arrivé vers le cinéma le Scala, rue Thomassin, je m’apprête à prendre une allée communiquant avec le passage de l’Argue, mais le quartier est bouclé, et la Milice effectue une rafle. Impossible de faire demi-tour sans attirer l’attention ; je me présente donc à la fouille. Je suis très anxieux. Le milicien de service ne me fouille pas plus bas que la ceinture et je peux continuer ma route. Je débouche dans le passage de l’Argue et, là, un autre milicien me soumet à une seconde fouille. Je lui dis que je viens d’être contrôlé, il fait signe au premier qui lui donne son accord. Arrivé au bout de ce passage sur la rue de l’Hôtel de Ville 1, un nouveau milicien m’arrête ; je lui dis que c’est la troisième fois que je suis interpellé, il fait signe à son collègue qui lui donne son accord pour me laisser passer. J’ai eu très peur. Je vais aussitôt me réfugier chez une tante d’où je ne ressors que plusieurs heures après pour porter enfin ces tampons à la Lingerie pratique. En arrivant, je suis content de voir Raymonde Péjot, membre de notre réseau, ainsi que sa sœur France qui appartient au mouvement Francs-tireurs 2. 1. Aujourd’hui rue Édouard Herriot. 2. Après la guerre, j’ai appris que j’avais croisé plusieurs fois Jean Moulin dans ce commerce, sans le savoir. – 30 –