N°4, NOVIEMBRE 2004 LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN : DU

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N°4, NOVIEMBRE 2004 LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN : DU
N°4, NOVIEMBRE 2004
LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN : DU MYTHE A LA REALITE
Stéphane Boissard
U. Sorbonne
ABSTRACT
El artículo analiza la validez conceptual y la pertinencia histórica de la
expresión “modelo económico chileno” divulgada por las grandes
instituciones financieras internacionales a partir de finales de los años
1970 y aceptada por gran parte de los historiadores que trabajan
sobre la historia económica chilena de las últimas cuatro décadas.
Partiendo de la idea que no existe en los años 1950-1970 un “modelo
económico de Chicago” como “representación matemática de la
sociedad”, el artículo muestra que la teoría neoliberal de Chicago logra
imponerse en Chile dentro de la intelectualidad de derecha gracias a
la Facultad de economía de la Universidad católica de Chile y al
periódico El Mercurio. La ejemplaridad y la continuidad en la aplicación
de la teoría neoliberal de Chicago durante la dictadura militar del
general Pinochet permiten hablar de un “modelo económico chileno”.
Sin embargo, el artículo cuestiona la posibilidad de “exportar” la
política económica chilena a otros países dado que es inseparable del
régimen militar que la aplica. En conclusión, destaca más la
singularidad del caso chileno que su universalidad.
S. BOISSARD / LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN
2
LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN : DU MYTHE A LA REALITE
Stéphane Boissard
U. Sorbonne
Comme semble l’affirmer le titre du livre coordonné par l’économiste Daniel Wisecarver, il existerait
un modèle économique chilien1. Dans l’introduction, cet auteur écrit: “Vers la fin de la ‘décennie
perdue’, il est certain que le Chili représentait l’unique exemple des bénéfices qui peuvent être
récoltés lorsque l’on applique les mesures économiques inspirées des recommandations des
programmes d’ajustement structurel [programmes inspirés par le Fond Monétaire International et la
Banque Mondiale]. Les éloges dont a fait l’objet cette politique économique dans la seconde moitié
des années 1980 – et qui continuent d’affluer vers les nouvelles autorités politiques et économiques –
ne sont que la juste reconnaissance de tout ce que le Chili a réussi à faire en matière économique au
cours de ces années de crise. Cependant, il convient de rappeler que la politique économique
chilienne avait aussi reçu de telles éloges de la part des plus diverses sources internationales, de la
seconde moitié des années 1970 au commencement de la récession mondiale due à la dette. C’est
peut-être en raison de l’impact de cette récession sur l’économie chilienne qu’il a été facile d’oublier
que le Chili s’était déjà lancé dans un véritable changement structurel de son économie en 1973,
c’est-à-dire approximativement dix années avant que la Banque Mondiale ne commence à
promouvoir sa stratégie de programmes d’ajustement structurel”2. Dans les années 1990, ladite
institution a constamment cité la politique économique chilienne comme un exemple à suivre non
seulement par les autres pays d’Amérique latine, mais aussi par l’ensemble des pays en voie de
développement et par les anciens pays communistes d’Europe de l’Est. Quel terrible destin pour ce
pays du bout du monde enserré entre l’immense cordillère des Andes et l’Océan Pacifique et qui
compte quinze millions d’habitants !
Qu’en est-il réellement de ce modèle économique chilien, panacée du sous-développement et de la
misère sociale, un modèle caractérisé par la libéralisation de l’économie, par l’ouverture aux marchés
internationaux et associé aux théories de la Faculté d’Economie de l’Université de Chicago ? Une
remarque liminaire s’impose sur la polysémie du terme modèle. Comme le souligne “l’enquête”
dirigée par le philosophe Pascal Nouvel, le concept de modèle occupe aujourd’hui une place centrale
1
Daniel Wisecarver (dir.), El modelo económico chileno, Ed. Centro Internacional para el Desarrollo Económico, Santiago du
Chili, 1992.
2
Daniel Wisecaver, op.cit. p. 18
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comme outil d’analyse, que ce soit dans les sciences dites “dures” ou dans celles dites “humaines”3.
Il possède des sens et des fonctions très variables selon les disciplines envisagées. Dans les
sciences fondamentales, telles que la logique, la physique des particules, la biologie ou la
climatologie, le modèle permet de comprendre un phénomène. Dans les sciences pratiques, comme
les sciences de l’ingénieur ou la science de l’environnement, il permet d’agir. Pascal Nouvel rappelle
que c’est précisément ce lien entre comprendre et agir qui est en jeu dans les sciences humaines et
sociales. Le modèle devient alors une représentation simplifiée et plus ou moins formalisée d'un
processus (modèle dynamique), d'un système (modèle statique), scientifiquement testée ou non.
Dans les domaines économiques et sociopolitiques, il caractérise généralement un type
d'organisation et de fonctionnement représentable par un modèle. Ainsi peut-on parler de modèle de
développement adopté par un pays, de modèle libéral ou de modèle chilien.
L’utilisation de ce dernier concept soulève deux questions. La première est d’ordre général et tient à
la nature subjective des sciences humaines et sociales, dans le sens où l’action de l’homme
détermine presque entièrement l’objet sur lequel il réfléchit. La seconde réside dans l’adjectif
qualificatif chilien qui implique une nécessaire contextualisation de l’objet d’étude. Même s’il n’a pas
la prétention d’épuiser le sujet, c’est cette “subjectivité historique” que le présent article se propose
d’étudier. Schématiquement, il s’agira donc de déterminer s’il existe une recette mathématique qui
conduirait vers le développement – et dont le Chili aurait été le détenteur dans les années 1970 – ou
si l’utilisation du concept de modèle économique chilien n’est qu’une simple construction
rhétorique destinée à justifier des choix politiques. La réflexion du philosophe Jean Mathiot sur les
différents aspects du terme modèle dans les sciences sociales permet d’envisager plusieurs étapes4.
Tout d’abord, l’aspect d’archétype (le modèle comme patron, porteur d’une nouvelle structuration
théorique) posera la question de l’existence d’un modèle économique, dans le sens d’une
modélisation mathématique formalisée, propre à la Faculté d’économie de l’Université de Chicago.
Ensuite, l’aspect de copie (le modèle comme interprétation sémantique particulière, comme “théorie
particularisée”) permettra de déterminer si les conditions sont réunies pour considérer le Chili comme
un “laboratoire de Chicago”. Enfin, l’aspect de transposabilité d’un contenu objectif (le modèle comme
imitation, similarité) conduira à examiner la nature d’un éventuel modèle chilien afin d’apprécier la
possibilité d’application dans un autre pays.
3
4
Pascal Nouvel, Enquête sur le concept de modèle, PUF, Paris, 2002, p.1-4
Jean Mathiot, “La légitimité paradoxale des modèles”, in Pascal Nouvel, op.cit. p. 228
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4
1. QUELQUES RÉFLEXIONS AUTOUR DU CONCEPT DE MODÈLE ÉCONOMIQUE ET DE LA
SCIENCE ÉCONOMIQUE DE L’UNIVERSITÉ DE CHICAGO DANS LES ANNÉES 1960
a. Le modèle en économie
Sans entrer dans un débat épistémologique approfondi sur la science économique – débat qui
dépasse le cadre de ce travail5 –, rappelons avec Henri Guitton que « sur le terrain des méthodes,
deux grandes familles d’esprits se sont opposées et ne cesseront de s’opposer. Il y a ceux qui
raisonnent et ceux qui observent, les “déducteurs” et les “inducteurs”. Connaissance rationnelle ou
connaissance positive se définissant par rapport aux faits, c’est-à-dire par rapport à la réalité. Une
science pure (ou conceptuelle) se constitue sans s’occuper des faits observables. Une science
positive (ou expérimentale, ou appliquée) se forme au contraire à partir d’observations
convenablement recueillies. On pourrait aussi parler de connaissance abstraite et de connaissance
concrète, la première étant générale, universelle, détachée du temps et de l’espace – c’est le sens
littéral du mot abstrait –, la seconde toujours incarnée, c’est-à-dire toujours liée à l’espace et au
temps »6. La branche rationnelle de la science économique a recours a priori à des modèles
analytiques, susceptibles de formaliser des phénomènes comme systèmes de relations
mathématiques entre grandeurs. Ces modèles sont formés par un ensemble d’hypothèses à partir
desquelles on cherche à déduire, par un raisonnement de type mathématique, le plus grand nombre
de résultats possibles. Quel est le rôle de ces modèles et quel rapport entretiennent-ils avec la
réalité ? Pour l’économiste Bernard Walliser, “le recours à des modèles analytiques joue un rôle
fondamental dans le ‘contexte de la découverte’, car il permet d’ordonner voire de suggérer des idées
et de les pousser dans leurs derniers retranchements”7. Toutefois, il souligne que “le caractère
autoréflexif du système économique reste problématique lorsqu’il donne naissance à des
anticipations autoréalisatrices, qui tendent à provoquer ce qu’elles annoncent quand elles sont
endossées par des agents”8. “Un modèle idéal apparaît comme une fiction au regard de la réalité,
bien que toute ressemblance avec la réalité ne soit pas purement fortuite”9.
En économie, la notion de modèle devient centrale à partir de la « révolution » de Léon Walras
(1834-1910). Le père de la future Ecole de pensée néo-classique élabore, à partir des
mathématiques, une théorie de l´équilibre général dont le point de départ repose sur le modèle de
concurrence parfaite. Cette représentation idéale du système des marchés exclue d’emblée tout
5
Les principales idées sont empruntées aux économistes et ouvrages suivants : Michel Beaud, Gilles Dostaler, La pensée
économique depuis Keynes : historique et dictionnaire des principaux auteurs, Le Seuil, Paris, 1996 ; Maurice Baslé (ed.),
Histoire des pensées économiques. Les contemporains, Editions Sirey, Paris, 1988 ; Bernard Guerrien, La théorie néoe
classique. Bilan et perspective du modèle d’équilibre général, Economica, Paris, 1989 (3 édition) ; Donald McCloskey, La
retórica de la economía,, Alianza Editorial, Madrid, 1990 ; Bernard Walliser, Les modèles économiques, in Pascal Nouvel
op.cit. p.147-159 ; B. Walliser et C. Prou, La science économique, Le Seuil, Paris ; Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences
e
sociales, Dalloz, Paris, 9 édition, 1993 ; Grjebine André (dir.), Théorie de la crise politique et économique, Le Seuil, Paris,
1986. Gilles Dostaler, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, Paris, 2001
6
Henri Guitton, La science économique, Article Encyclopédie Universalis, version électronique 5.2.
7
Bernard Walliser, op.cit. p.158-159
8
Ibid. p.158
9
Ibid. p. 153
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5
autre type d’organisation des échanges. La société est conçue comme un agrégat d’individus
autonomes, libres et égaux (même si leurs ressources diffèrent). Les agents économiques sont
doués de rationalité dans le sens où ils utilisent au mieux les ressources dont ils disposent, compte
tenu des contraintes qu’ils subissent. Cela permet, au prix d’une représentation simplifiée de la
réalité, de construire l’hypothèse d’un homo economicus. La logique des calculs opérés par les
agents permet alors de concevoir un ordre économique cohérent, le marché étant envisagé comme
le moyen de coordination de leurs activités. Celui-ci devient le lieu de socialisation des individus et
les prix s’y établissent sur la base des propositions des candidats à l’échange. Comme l’exprime le
titre de l’un des ouvrages de Léon Walras, Éléments d’économie pure (1884), la science économique
prétend alors à la “pureté scientifique”, c’est-à-dire à la rationalité, à l’essence des choses étudiées.
Avec le développement des outils mathématiques au cours du XXe siècle et le développement
concomitant de l’économétrie, la modélisation économique tend à renforcer la valeur d’objectivation
de la science économique. Comment la Faculté d’économie de l’Université de Chicago, qui s’inscrit
dans ce courant néo-classique, se situe-t-elle dans ce débat ?
b. Un modèle économique de Chicago ?
Il convient de rappeler avec Bernard Guerrien que la théorie néo-classique regroupe dans les années
1950 et 1960 des économistes que l’on peut classer schématiquement en deux grands groupes10.
L’un est de tendance interventionniste ou social-démocrate. Il est représenté par les tenants de la
synthèse classico-keynésienne, Paul Samuelson, Kenneth Arrow, James Tobin, Franco Modigliani,
Robert Solow. L’autre est de tendance libérale avec Milton Friedman, Friedrich Hayek, Théodore
Schultz et George Stigler, économistes identifiés à la Faculté d’Economie de Chicago. Si ces deux
groupes partagent les présupposés de l’économie néo-classique énoncés précédemment, il n’en
diverge pas moins sur un certain nombre de points. Partant de la question du rôle dévolu à l’Etat
dans le jeu économique, le clivage entre ces deux groupes réside schématiquement dans la
formalisation du marché comme instrument d’organisation de la société. La monnaie, en tant que
prérogative fondatrice de l’Etat moderne, acquiert dans ce débat une place centrale. Il n’est donc pas
surprenant que les économistes de Chicago développement, sous l’impulsion de leur mentor Milton
11
Friedman, une théorie dite “monétariste” . Cette théorie cherche à montrer l’inefficacité et la nocuité
10
Bernard Guerrien, op.cit. p. 5
Françoise Benhamou fait toutefois remonter “la tradition Chicago” en économie aux années 1930 lorsqu’elle écrit : « la
tradition de Chicago a, depuis 1930, maintenu fermement plusieurs éléments d’analyse incompatibles avec le keynésianisme
sous toutes ses formes. Dans les années 1940 et 1950 essentiellement, une première école monétariste a contribué à la
réflexion sur la politique économique et ses rapports avec la monnaie. Frank Knight, Henry Simons et Jacob Viner [les trois
principales figures intellectuelles de l’Ecole d’économie de Chicago pendant l’entre-deux guerres] n’ont pas élaboré une
véritable Théorie de la monnaie, mais ils ont développé une tradition de pensée qui inspirera largement les travaux ultérieurs
[…] La tradition de la pensée libérale et monétariste bien ancrée à l’Université de Chicago va constituer un creuset favorable à
l’élaboration d’une pensée monétariste d’un nouveau genre ». article de Benhamou Françoise, in Baslé Maurice (Dir.), Histoire
des pensées économiques. Les contemporains, Sirey, Paris, 1988, p. 307. Le professeur d’économie George Stigler ne voit
11
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des politiques monétaires expansionnistes qui se traduisent nécessairement à terme par une
augmentation de l’inflation et du chômage et par une diminution de la croissance. Pour Jean-Paul
Rollin, “c’est incontestablement sur la question de la stabilité de la relation inflation chômage que les
monétaristes ont remporté le plus évident succès sur le keynésianisme orthodoxe”12. Cet auteur
souligne cependant l’intérêt relatif de cette théorie du point de vue du résultat obtenu, car elle est
dépendante de l’hypothèse de plein emploi : “c’est elle qui a permis de ramener le ‘modèle’
13
monétariste à une équation comportant une seule variable endogène” . Par ailleurs, la neutralité de
la monnaie sur l’activité économique n’est pas démontrée et résulte, elle aussi, d’un postulat de
départ.
Pour les économistes de Chicago, tout interventionnisme de l’Etat dans l’économie, en ce qu’il
entrave le bon fonctionnement du marché, est considéré comme une forme de constructivisme et de
volontarisme politique propre à une position “idéologique” de gauche. Les économistes néoclassiques interventionnistes, pourtant libéraux, n’échappent pas à leur véhémente critique. Ils
refusent, par exemple, la modélisation de l’équilibre général proposée par Kenneth Arrow et Gérard
Debreu et remettent en cause le principe du “commissaire priseur” cher aux néo-walrasiens. A ce
sujet, l’économiste Friedrich Hayek, issu de l’école autrichienne ultra-libérale mais qui travaille à
Chicago pendant ces années, dénonce même ce qu’il appelle “l’illusion mathématique et macroéconomique”14. Ainsi, qu’il s’exprime sous la forme de la “main invisible” d’Adam Smith ou de “l’ordre
spontané” de Friedrich Hayek, le principe du “marché” comme postulat rationnel de l’organisation des
individus reste la pierre angulaire de tout l’édifice intellectuel de Chicago. On le retrouve aussi au
cœur des analyses de l’Ecole Chicago sur les pays en voie de développement15. Plagiant la maxime
de Fidel Castro “le socialisme ou la mort”, le professeur de Chicago Arnold Harberger résume de
manière laconique cette importance accordée au marché : “Le marché ou la mort. Il n’est pas
possible d’arrêter le flux et le reflux. La force de Chicago était de croire que le marché fonctionne”16.
Bernard Guerrien ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit : “Il est assez difficile de dire avec précision ce
qu’est le monétarisme ; aucun théoricien de ce courant n’a écrit d’ouvrage de référence. En fait, ceux
qui sont habituellement qualifiés de ‘monétaristes’ récusent cette appellation ; ils estiment être des
néo-classiques orthodoxes dans la grande tradition libérale du XIXe et du XXe siècle. Autrement dit, la
pas, quant à lui, de traditions et de cohérence idéologique dans la Faculté d’économie de l’Université de Chicago dans les
années 30. In George Stigler, “La Escuela de Chicago”, Estudios Públicos, n° 47, 1992, Santiago du Chili, p 182.
12
Jean Paul Rollin, “Le monétarisme: une relecture à la lumière de la théorie des déséquilibres”, in Grjebin André (dir.),
Théorie de la crise politique et économique, Le Seuil, Paris, 1986.
13
Ibid.
14
Gilles Dostaler, op.cit. pp.42-48
15
Les problèmes économiques y sont abordés sous les angles du commerce international et du développement du capital
humain. Le premier relève de position orthodoxe des mécanismes de marché libre de toutes entraves étatiques. Il s’appuie
pour l’essentiel sur la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo. La théorie du capital humain développée par
Théodore Schultz représente certainement un apport plus fécond de l’Ecole de Chicago au débat sur le développement. En
étudiant les causes de la pauvreté en agriculture, ce dernier voit dans la formation et l’éducation un moyen essentiel pour
améliorer la productivité, et conséquemment, le revenu agricole. Cette analyse reste tributaire de la vision libérale de l’Homo
Economicus.
16
Entretien personnel avec Arnold Harberger, Pontifica Universidad Católica de Chile, le 05 novembre 1995.
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7
caractéristique principale du ‘monétarisme’ est l’ultra-libéralisme, l’opposition farouche à l’intervention
17
de l’Etat” .
Cette croyance est étayée par la réflexion épistémologique du mentor de la Faculté d’économie,
Milton Friedman dans son livre Essays in Positive Economics18. Comme l’indique le titre, il considère
que ses théories économiques relèvent de la science positive et non normative. La théorie ne doit
pas être prise comme une abstraction mais comme un puissant instrument pour l’analyse des
problèmes concrets dont le processus de validation provient de la vérification empirique. Peu importe
que la théorie soit fondée sur des faits irréels ou trop simples ou qui ne correspondent pas
parfaitement à la réalité des choses si sa prédiction s’avère exacte. L’objectivité découle du pouvoir
de prédiction des événements futurs. De cette manière, les économistes monétaristes édifient un
raisonnement économique sur une croyance, celle des bienfaits de l’économie de marché, et cette
croyance est en retour validée et élevée au rang de théorie positive et objective par la réalité. Vu que
ces résultats ne peuvent se produire que dans le cadre d’une économie de marché, il y a dans ce
raisonnement un caractère tautologique évident. Par ailleurs, la théorie de Milton Friedman
n’échappe à l’aspect normatif inhérent à toute science reposant sur des postulats, en l’occurrence
ceux de l’individu rationnel ou de la perfection du marché. La science économique de Chicago relève
finalement d’une construction intellectuelle rigide : elle est appelée à modeler la réalité à partir des
présupposés d’un monde auto-contenu et auto-référent. Cette scientificité dévolue à l’économie
renforce le rôle que les économistes s’assignent dans l’application des mesures économiques. Pour
David MacCloskey, professeur libéral et iconoclaste de la Faculté d’économie de l’Université de
Chicago : “en se convertissant au parler mathématique, les économistes embrassèrent une foi propre
aux croisades, un ensemble de doctrines philosophiques qui les disposent au fanatisme et à
l’intolérance. Cette foi est un mélange de scientisme, de behaviorisme, d’opérationnalisme,
d’économie positive et d’autres disciplines fervemment quantitatives des années 1930”19. Cette foi,
qualifiée par David MacCloskey de moderniste, prend son origine dans l’économie anglo-américaine
des années 1930 avec l’Ecole de Chicago. Il dresse alors le portrait de l’économiste moderniste :
“selon lui, la science est axiomatique et mathématique et il considère que sa discipline est
indépendante de la forme, de la valeur, de la beauté, de la bonté et de toutes quantités nonmesurables. Avec son fonctionnalisme, son intérêt pour l’ingénierie sociale et l’utilitarisme, le
moderniste est anti-historique et se montre peu intéressé par les traditions culturelles ou
intellectuelles […] Dans le meilleur des cas, le modernisme produit un chercheur désintéressé et
efficace ; dans le pire des cas un docteur « Folamour » [savant fou du film de Stanley Kubrick, Doctor
Strangelove]. Il faut signaler que le modernisme présente aussi un aspect irrationnel : dans le
17
Bernard Guerrien, op.cit. p.95.
Milton Friedman, Essays in Positive Economics, University de Chicago Press, Chicago, 1953
19
Donald McCloskey, op.cit. p.25. Ce commentaire de Donald McCloskey ne concerne pas Friedrich Hayek, grand spécialiste
de l’histoire de la pensée économique.
18
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8
meilleur des cas, c’est un artiste ou un prêcheur, dans le pire des cas, un frivole en proie au
mysticisme”20.
Si l’on reprend les catégories proposées par Jean Mathiot, il n’est pas possible de considérer les
analyses développées par les économistes de l’Université de Chicago dans les années 1960 comme
un “archétype porteur d’une nouvelle structuration théorique” présenté sous la forme d’un modèle
mathématique21. En d’autres termes, la croyance dans les vertus de l’économie de marché ne fonde
pas un modèle économique de Chicago. Il s’agit bien plutôt d’une relecture du libéralisme d’Adam
Smith et de David Ricardo enrichie des apports de la mathématique moderne. Il serait par
conséquent approprié de parler d’une doctrine de Chicago. Le dictionnaire Le Robert la définit
comme “un ensemble de notions considérées comme vraies et par lesquelles on prétend fournir une
interprétation des faits, orienter ou diriger l'action de l'homme”. Cette doctrine de Chicago peut se
résumer par la formule suivante : “hors du marché point de salut” et appartient au champ des
sciences normatives dans le sens où elle repose sur des postulats. De surcroît, elle ne relève pas de
l’observation des faits mais elle est révélée par celle-ci. Les économistes de Chicago se présentent
cependant comme des hommes d’action à qui la science aurait conféré le pouvoir de prédire l’avenir.
Comme l’avait justement écrit Pierre Bourdieu, “le pouvoir véritable de la magie des énoncés réside
dans le mystère du ministère”22.
2. LE CHILI: UN “LABORATOIRE DE CHICAGO” ?
L’absence d’un modèle économique de Chicago n’invalide pas l’hypothèse d’un modèle économique
chilien, selon le deuxième critère retenu par Jean Mathiot dans sa définition du modèle. Cela revient
à poser la question suivante : la politique économique chilienne des années 1970 à nos jours
représente-t-elle une “interprétation sémantique particulière” de la doctrine de l’Ecole de Chicago ? Il
s’agit de se demander si le Chili peut être considéré comme un “laboratoire de Chicago”. On
s’intéressera dans cette partie à la création d’une école de pensée monétariste et à la diffusion de
cette pensée dans la société.
20
21
22
Ibid. p.27.
Jean Mathiot, op.cit. p.228
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, Paris, 1982, p. 73.
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a. Brève histoire de la pensée monétariste au Chili
La création d’une école de pensée monétariste au Chili remonte à la signature d’un accord entre
23
l’Université catholique de Santiago et l’Université de Chicago en mars 1956 . Cet accord est scellé
dans le cadre des programmes de coopération technique et scientifique nord-américains dans les
pays sous-développés et connus sous le nom de Point IV. Dans son discours, le président nordaméricain de l’époque Harry Truman explique : “Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau
programme qui soit ambitieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre
progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées […]
Pour la première fois dans l’histoire, l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques
24
susceptibles de soulager la souffrance des gens” . Plus prosaïquement, il s’agit de favoriser les
échanges commerciaux entre le Nord et le Sud selon la logique du libéralisme économique, de
contrôler l’évolution d’une région qui montre des velléités de réformisme, et, enfin de lutter
efficacement contre le communisme, car la guerre froide est en passe de s’installer en Amérique
latine25. Le choix de l’Université de Chicago pour participer à l’accord avec le Chili, même s’il semble
fortuit dans un premier temps, ne s’avère pas anodin. Pour les professeurs monétaristes, il s’agit de
prolonger la lutte engagée contre les économistes d’obédience keynésienne pendant les années
1950 aux Etats-Unis. A la différence près que la pensée économique dominante à cette époque au
Chili n’est pas le keynésianisme mais le structuralisme de la Commission Economique pour
l’Amérique Latine dirigée par Raúl Prébisch. A partir des documents de la Fondation Ford et de
l’Institut des Affaires Américaines qui soutiennent cet accord universitaire, Juan Gabriel Valdés a
pertinemment montré la volonté des professeurs de Chicago d’introduire dans la société chilienne un
nouveau point de vue économique, celui de Chicago26.
Au Chili, le projet est supervisé par quatre professeurs nord-américains qui prennent leur quartier à
l’Université catholique. Leur arrivée suscite la résistance des professeurs catholiques, tant
conservateurs que progressistes, unis dans leur opposition à la pensée libérale. En dépit des
obstacles, le “Projet Chili”, comme il est alors appelé, prend forme : un centre de recherche est créé
et un système d’échange universitaire prévoyant la formation en troisième cycle de jeunes
économistes chiliens à l’Université Chicago est mis en place. Conformément aux termes de l’accord,
ces économistes sont, à leur retour des Etats-Unis, recrutés comme enseignants à temps plein par
l’Ecole d’économie de l’Université catholique. Ils y opèrent une véritable révolution scientifique et
pédagogique. Les programmes d’enseignement sont à présent orientés vers la statistique,
23
Ces accords ont été analysés par Juan Gabriel Valdés dans sa thèse de doctorat, La escuela de Chicago : operación Chile,
Zeta, Buenos Aires, 1989.
24
Truman Harry, Public Papers of the Presidents of the United States. Année 1949, United States Government Printing Office,
1964, p. 118, cité dans Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, Paris,
2001. Sur la question du “Point IV”, on lira avec beaucoup d’intérêt le chapitre 4 pp. 115-132). Selon cet auteur, le “point IV ”
inaugure l’ère du développement en introduisant les notions même de “développement” et de “sous-développement”.
25
Gilbert Rist, op.cit. p. 125
26
Ibid., p. 118
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10
l'économétrie et la théorie monétaire. La structure même de l’Ecole est réorganisée sur le modèle
universitaire étasunien. Ce changement qualitatif de grande envergure entraîne une augmentation
rapide des demandes d'inscription27. Devant ce succès, l’Université catholique obtient des autorités
nord-américaines une prolongation de l'accord avec Chicago initialement prévu jusqu’au printemps
1957. Il se poursuit jusqu’en 1964 et permet la formation à Chicago de vingt-six économistes chiliens,
qui sont pour la plupart employés à temps plein à l’Université catholique. L’équipe d’enseignants est
très jeune, la moyenne d’âge se situe aux alentours de trente ans. Elle est homogène sur le plan
idéologique du fait du recrutement des candidats à un troisième cycle par le biais de la cooptation.
Elle fait montre d’un esprit de corps extrêmement développé dû à l’hostilité idéologique environnante
qui renforce chez ses membres le sentiment de minorité assiégée. Largement majoritaires toutefois
au sein de l’Ecole, ils en prennent la direction et achèvent la rénovation des cursus universitaires
calqués sur ceux de Chicago. Une revue scientifique, Cuadernos de Economía, et un troisième cycle
sont créés respectivement en 1963 et 1964. Le nombre d’étudiants continue d’augmenter et l’Ecole
part s’installer dans nouveaux bâtiments situés dans les quartiers huppés de Santiago. Dans ses
mémoires, Ernesto Fontaine, un des premiers participants à l’échange universitaire devenu
enseignant à l’Université catholique ensuite, évoque cette période avec l’assurance que donne le
sentiment de la mission accomplie : “Notre Ecole était une forteresse d’excellence universitaire ; un
phare et une lumière qui prédisait les bontés de l’économie sociale de marché et qui soulignait les
dangers de la ‘voie non capitaliste’ et des ‘doctrines’ qui s’intéressaient à des choses si peu utiles et
si peu scientifiques comme la ‘capacité à importer’ et la ‘dépendance externe’. Sans aucun doute,
notre Ecole était la meilleure école d’économie et d’administration du Chili et peut-être même
d’Amérique Latine”28. Il existe donc à la fin des années 1960 une école de pensée monétariste au
Chili.
L’empreinte de Chicago est confirmée par le surnom dont sont affublés les économistes de
l’Université catholique de Santiago dans les années 1960 : les Chicago Boys. Il existe pour le moins
trois hypothèses sur la création de cette expression, connotée positivement ou négativement selon
29
qu’elle est le fait de personnes appartenant au groupe ou de leurs opposants . Au moment où
l’expression est forgée, les économistes de l’Université catholique ne tiennent pas de discours
identitaire publiquement. Ce n’est qu’après le coup d’Etat du 11 septembre 1973, comme le précise
le sociologue José Joaquín Brünner, que “le journalisme a contribué, avec ses descriptions, à placer
ces boys sur un piédestal. Il les a toujours représentés comme le fruit d’une classe d’homme
particulière : légèrement imposants, un curriculum universitaire exceptionnel, sûrs d’eux-mêmes,
27
e
Universidad Católica de Chile, Guía de ingenieros comerciales, 5 édition, Ed. Servicios de información empresarial limitada,
Santiago du Chili, 1991.
28
Ernesto Fontaine, Mi visión sobre la influencia del convenio U.C. –U. de Chicago en el progreso económico y social de
Chile, Santiago du Chili, mai 1997 (inédit, don de l’auteur), p. 42. (en gras dans le texte)
29
Stéphane Boisard, L’émergence d’une nouvelle droite : monétarisme, conservatisme et autoritarisme au Chili (1955 - 1983),
Thèse de doctorat nouveau régime “Etudes sur l’Amérique latine” sous la direction de M. Pierre Vayssière, Institut
Pluridisciplinaire pour les Etudes sur l’Amérique Latine à Toulouse (I.P.E.A.L.T.), Université de Toulouse 2 le Mirail, 2001. p.
129-131
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directs dans la conversation, simples et extraordinairement cohérents”30. Aujourd’hui, les Chicago
Boys refusent l’idée d’un groupe structuré avec des règles précises d’organisation. Ernesto Illanes
signale à ce sujet : “Il existe bien un groupe d’intellectuels, mais ce n’est pas un groupe qui conspire
dans l’ombre. Ce n’est pas un groupe qui s’organise pour faire telle ou telle chose, qui a un président
et un secrétaire et qui tient des réunions avec des comptes-rendus. En revanche, c’est un groupe
intellectuel qui converge vers un idéal et qui agit de concert”31. Ce groupe se limite à un petit nombre
de personnes : “une vingtaine tout au plus”. Il inclut les professeurs de l’Université catholique en
exercice au début des années 60 et formés à Chicago. Pablo Baraona parle, quant à lui, d’une
« communauté de pensée » pour décrire le groupe, comme si l’osmose entre ses membres était telle
qu’il n’avait pas besoin d’être structuré et régi par des règles. Cette “communauté de pensée” renvoie
invariablement à la formation intellectuelle commune reçue à Chicago, aux valeurs acquises lors du
processus d’apprentissage et de socialisation à l’étranger, ainsi qu’à la culture politique faite
d’apolitisme et de professionnalisme, gage d’une objectivité sans faille. Des leaders naturels
émergent cependant dans les années 1960 parmi les primo-participants à la formation de troisième
cycle aux Etats-Unis. Ce sont ces leaders que l’on retrouve par la suite impliqués dans le jeu
politique.
b. La diffusion de la doctrine de Chicago dans la société
La doctrine de Chicago commence à être diffusée dans la société chilienne à partir de la seconde
moitié des années 1960. A cette époque, les Chicago Boys font la rencontre – décisive pour leur
avenir politique – d’Agustín Edwards, directeur du groupe économique éponyme, le plus puissant des
conglomérats économiques chiliens32. En 1964, le groupe Edwards crée pour les économistes de
l’Université catholique un centre de recherche, le CESEC (Centro de Estudios Socio-Económicos)33.
Puis en 1966, il contribue à l’achat du nouveau campus de l’Ecole d’économie de l’Université
catholique34. Enfin, les économistes se voient confiés en 1967 une page entière du journal El
Mercurio de Santiago, propriété du groupe Edwards. Pour comprendre l’importance de cette
rencontre, il faut rappeler que ce journal est la principale institution journalistique du pays, le « grand
30
José Joaquín Brünner, Entrevistas, discursos, identidades, Flacso, Santiago du Chili, 1984.
Entretien personnel avec Ernesto Illanes. Pontificia Universidad Católica de Chile. (15 mai 1997)
32
Le groupe Edwards est présent dans tous les secteurs économiques : agriculture, industrie minière et autre, commerce,
système bancaire, etc. En 1961, il contrôle 61 sociétés anonymes, représentant 20,6% de tous les capitaux du pays. In
Armand Mattelard, Carmen Castillo, Leonardo Castillo, La ideología de la dominación en una sociedad dependiente. La
respuesta ideológica de la clase dominante chilena al reformismo, Signos, Buenos Aires, 1970, p. 109. Fernando Dahse
confirme ces chiffres dans son ouvrage, Mapa de la extrema riqueza. Los grupos económicos y el proceso de Concentración
de capitales, Col. Lautaro, Aconcagua. Santiago du Chili,1979, p. 59. En ce qui concerne le secteur de la presse, l’entreprise
El Mercurio S.A. possède à cette époque deux autres journaux à Santiago - Las Ultimas Noticias et La Segunda -, un réseau
de journaux provinciaux très développé et étendu, ainsi qu’une maison d’édition Editorial Lord Cochrane.
33
Les activités de ce centre sont peu connues, car il est dissous au moment de l’élection de Salvador Allende et ses archives
sont brûlées. Voir à ce sujet Angel Soto Gamboa, El Mercurio y la difusión del pensamiento político económico liberal 19551970, Instituto Libertad, Santiago du Chili, 1995, p. 35
34
Juan Gabriel Valdés, op.cit. p. 197
31
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12
intellectuel de la bourgeoisie chilienne » selon Eduardo Santa Cruz35. Les économistes sortent alors
de la marginalité dans laquelle ils sont confinés au sein de la société chilienne. L’accès au journal El
Mercurio représente une étape capitale pour les Chicago Boys, car leur chronique hebdomadaire
devient bientôt la ligne éditoriale économique du journal. Dans le langage métaphorique du
responsable de cet éditorial de juin 1967 à septembre 1969, “les moines de Chicago font leur entrée
dans la vie publique […] Ils montrent cette nouvelle science des problèmes économiques, qui
réaffirme et approfondit un prêche antérieur [de El Mercurio]. Mais ils apportent des idées nouvelles,
36
car les médecins remplacent les guérisseurs” .
Par l’entremise du groupe Edwards, les économistes ont aussi accès à l’élite économique et politique
du pays. Les premiers contacts ne sont pas fructueux. Les chefs d’entreprise sont peu réceptifs à
l’ultra-libéralisme des Chicago Boys comme le montrent les débats retranscrits dans les cours
37
d’économie dispensés par les économistes au syndicat patronal de la SOFOFA . Par ailleurs, la
position hostile des partis politiques regroupés derrière le candidat de la droite aux élections de 1970
ne leur laisse d’autres options que démissionner avant la fin de la campagne comme l’affirme Pablo
Baraona38. Cet échec est toutefois rapidement effacé car les économistes sont appelés en 1972 à
rédiger un nouveau programme de gouvernement. Connu sous le nom de El Ladrillo, ce document de
189 pages est publié pour la première fois en 1992. Il est divisé en treize chapitres traitant des
politiques économiques à mettre en oeuvre dans les domaines suivants : la décentralisation, le
commerce extérieur, le système de fixation des prix, la monnaie, l’imposition, le marché des capitaux,
la sécurité sociale, la redistribution du revenu, l'éducation, les investissements étrangers, le social, la
question agraire et l’industrie. Dans l’analyse de la situation socio-économique du pays, El Ladrillo
porte l’estampille de l’Ecole de Chicago. On y retrouve les mêmes critiques que dans les éditoriaux
du journal El Mercurio : l’interventionnisme étatique est vilipendé car l’Etat-Providence, dispendieux
et par nature dissipateur, n’a pas une “approche technique de l’économie mais une approche
politique”39. Le document propose alors un programme économique cohérent et global qualifié par
40
ses auteurs – paradoxe ou litote ? – “d’économie de planification décentralisée” . On peut en effet y
lire : “l’ensemble des mesures proposées constitue un tout harmonique et il n’est pas applicable par
partie ; une application partielle ou limitée pourrait donner lieu à de nombreux effets indésirables qui
n’ont pas été analysés dans ce travail. La cohérence et l’unité des différents aspects de la politique
économique sont une condition élémentaire de n’importe quel programme d’action, et il est superflu
de rappeler, qu’en de nombreuses occasions, l’application limitée ou partielle de mesures, fut
l’élément déterminant de leur échec”41. Ce programme, rédigé par les économistes de l’Université
35
Eduardo Santa Cruz, Análisis histórico del periodismo chileno, Nuestra América Ediciones, Santiago du Chili, 1988, p.80-83.
Adelio Pipino, cité dans Soto Gamboa Angel., op.cit. p. 43.
37
SOFOFA, Curso de economía monetaria, 5 mai 1966, Pontificia Universidad Católica de Chile, 11 p.
38
Entretien personnel avec Pablo Baraona (Universidad Finis Terrae, le 23 janvier 1997)
39
Sergio de Castro, “El Ladrillo”. Bases de la política económica del gobierno militar chileno, Centro de Estudios Públicos,
Santiago du Chili, 1992 p. 144.
40
Ibid. p. 162.
41
Ibid. p. 23.
36
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catholique, est conforme, jusque dans le détail, aux principes de la doctrine de Chicago. Au
lendemain du 11 septembre 1973, les quatre membres de la junte militaire qui ont renversé le
gouvernement de l’Unité Populaire en trouvent une copie sur leur bureau. Les économistes de
l’Université catholique sont alors invités à se présenter aux nouvelles autorités militaires.
Ainsi l’implantation de la doctrine de Chicago au Chili est rapide et exclusive. La création d’une école
de pensée monétariste au sein de l’Université catholique de Santiago est financée par les Etats-Unis
et supervisée par les professeurs de Chicago en personne. Cette école est d’une inflexible fidélité
envers la doctrine enseignée à Chicago. En moins de vingt ans, les maîtres à penser de Chicago
réussissent à former un groupe d’économistes qui atteint les plus hautes sphères du pouvoir. Le
monétarisme devient la ligne idéologique de la principale institution journalistique du pays, El
Mercurio. Loin de faire l’unanimité au sein des droites chiliennes, la doctrine de Chicago ne souffre
cependant d’aucune concurrence intellectuelle sérieuse dans cette famille politique. Si l’on s’en tient
donc à “l’aspect de copie” proposé par Jean Mathiot, les conditions sont réunies pour que le Chili
puisse être considéré comme un “laboratoire de Chicago”. C’est par conséquent dans l’exemplarité
du transfert culturel entre Chicago et Santiago que résiderait l’existence d’un modèle économique
chilien, qu’il faut à présent de replacer dans son contexte historique
3. LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN A L’EPREUVE DES FAITS
Comme l’ont rappelé Yves Dezalay et Bryant G. Garth, le Chili est un précurseur dans l’application de
la doctrine de Chicago. S’appuyant sur les travaux de David Warsh, ces deux auteurs écrivent :
“l’apparent succès de la transformation radicale de l’économie chilienne, selon les principes de
Chicago, étonne le monde entier et aide à la mise en œuvre de réformes similaires au Portugal, en
Espagne, et même aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. En tant que toute première révolution de
marché de la fin du XXe siècle, l’expérience chilienne est citée en exemple dans les campagnes
42
médiatiques en faveur de l’économie libérale” . Cette remarque soulève la question de « la
transposabilité d’un contenu objectif, c’est-à-dire le modèle comme imitation, comme similarité », tel
que défini par Jean Mathiot. En d’autres termes, “l’expérience chilienne” est-il transposable à une
autre réalité ? L’étude de la politique économique de Chicago au Chili mise en œuvre entre 1973 et
1989 et les conditions de son application nous permettront de déterminer sa nature et d’évaluer ses
possibilités de transposition à d’autres pays.
42
Yves Dezalay et Bryant G. Garth, La mondialisation des guerres de palais. La restructuration du pouvoir d’Etat en Amérique latine,
entre notables du droit et “Chicago Boys”, Le Seuil, Paris, 2002, p. 143 (Traduction du livre The Internationalization of Palace Wars,
The University of Chicago Press, Chicago, 2002).
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14
a. La mise en place du programme économique El Ladrillo
Faire un inventaire des différentes mesures économiques afin de distinguer celles directement
inspirées des théories de Chicago des autres ne présenterait qu’un intérêt quantitatif limité. De
nombreux articles et livres ont montré l’influence du monétarisme dans la politique économique et
43
sociale du régime militaire chilien . Pour juger de l’application de la doctrine de Chicago, il est
intéressant de suivre la lecture que ses thuriféraires en donnent dans les pages du journal El
Mercurio. Les éditoriaux Temas Económicos et La Semana Económica présentent l’intérêt de la
continuité et de la régularité dans le temps. En effet, les journaux du groupe Edwards sont les seuls à
ne pas faire l’objet de censure directe de la part des autorités militaires. Par ailleurs, la périodicité
hebdomadaire des éditoriaux en fait un miroir de l’actualité économique et politique du pays. Il offre
en cela un fidèle reflet de l’évolution politique du groupe d’économistes.
Il est nécessaire de distinguer plusieurs phases dans l’élaboration du discours sur le modèle
économique chilien. Dans une première période qui de septembre 1973 à juillet 1978, les éditoriaux
du journal El Mercurio rechignent à parler modèle économique. A partir du Programme de
récupération économique de 1975, il est fait allusion à “la politique économique du gouvernement”, à
“la politique de stabilisation”, à “l’expérience chilienne” ou encore au “chemin chilien antiinflationniste” (El camino chileno antinflacionario) en opposition à “la voie chilienne vers le socialisme”
(la vía chilena al socialismo). A deux reprises seulement, le terme modèle est employé. En novembre
1973, tout d’abord, un article intitulé “Deux modèles qui s’opposent” présente la politique économique
actuelle de la junte nouvellement installée au pouvoir, avec les recommandations à suivre dans le
futur44. Puis le terme modèle est utilisé une seconde fois dans un éditorial du journal El Mercurio
appelé “l’actuel modèle de développement”45. Cette réticence tient au fait que l’expression modèle
économique est connotée négativement et essentiellement utilisée par les adversaires au régime
regroupés au sein de trois institutions : la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO),
la CIEPLAN et la Commission Economique pour l’Amérique Latine (la CEPAL). Les économistes
43
Un des protagonistes de cette histoire, Alvaro Bardón a étudié la manière dont le régime militaire a scrupuleusement
appliqué les mesures économiques proposées dans le programme El Ladrillo (Alvaro Bardón, Camilo Carrasco, Alvaro Vial,
Una década de cambios económicos. La experiencia chilena 1973-1983, Editorial Andrés Bello, Santiago du Chili, 1985).
Sergio de Castro, dans le prologue de la publication de ce programme, affiche la même satisfaction face au travail accompli
pendant les dix-huit années de régime militaire (Sergio de Castro, op.cit.). Citons pour l’opposition quelques ouvrages parmi
tant d’autres: José Pablo Arrellano (dir), Trayectora de una Crítica, El Modelo Económico Chileno, Aconcagua, Santiago du
Chili, 1983; René Cortázar, Alejandro Foxley, Víctor Tokman, Legados del Monetarismo : Argentina y Chile, Ediciones Solar,
Buenos Aires, 1984; Patricio Meller, Un siglo de economía política chilena (1890-1990), Andrés Bello, Santiago de Chile, 1996;
Xavier Arrizabalo Montoro, Milagro o Quimera. La economía chilena durante la dictadura, Los libros de la Catarata, Madrid,
1995; Eduardo Silva, The State and Capital in Chile. Business Elites, Technocrats and Market Economics, Westview Press,
Boulder Oxford, 1996.
44
Temas económicos, “Dos modelos que se contraponen”, in El Mercurio, 3 novembre 1973, p.2
45
Celui-ci est défini, de manière absconse, comme « un ensemble de politiques économiques qui mobilise le comportement
[sic] des diverses unités, entreprises et consommateurs, vers les objectifs de caractère social que l’autorité politique désire
mettre en œuvre ». Selon l’article, « le gouvernement actuel ne possède pas de plan de développement de caractère
quinquennal ou décennal détaillé. Il a préféré l’élaboration d’un plan de développement indicatif fondé sur la structuration [sic]
de politiques économiques cohérentes. Cette manière d’élaborer des programmes de gouvernement, qui est la manière
moderne et correcte de contrôler une économie, n’a souvent pas été comprise par certains secteurs de l’opinion publique ».
Temas económicos, “El Actual Modelo de Desarrollo”, in El Mercurio, 6 mars 1976, p.2
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doivent aussi faire face à l’opposition au sein du régime, de la droite nationaliste et des militaires
corporatistes. Les expressions Chicago Boys et modèle économique sont synonymes de
“dogmatisme” et stigmatisées pour leur origine étrangère. Pour cette dernière raison, il est peu fait
allusion à des penseurs ou à des références étrangers. Et lorsque c’est le cas, il est notable que
46
Friedrich Hayek soit préféré à Milton Friedman . En effet, sans qu’elles ne soient critiquées ni
reniées un seul instant, l’éditorialiste précise que les théories macroéconomiques de Milton Friedman
ne sont pas adaptées à une micro-économie comme la chilienne. Un thème récurrent apparaît dans
47
les éditoriaux du journal : “le caractère chilien et nationaliste de la politique de la Junte”
et la
référence privilégiée est celle, plus neutre et positive, de “l’économie sociale de marché” théorisée
par les démocrates-chrétiens allemands48. Jusqu’en 1978, les résultats économiques se font toujours
attendre après la politique récessive du Programme de récupération économique. L’accent est
surtout mis la critique et l’ineptie des théories keynésiennes et cépaliennes. D’un point de vue
discursif, c’est donc l’opposition aux Chicago Boys, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la Junte, qui
accrédite l’idée d’un modèle chilien en vue de le discréditer.
Cette situation évolue et il est possible de dater précisément ce changement au 18 juillet 1978. A
cette date, dans un entretien au journal italien Corriere della Sera, le général Gustavo Leigh critique
ouvertement le modèle économique chilien. Cet entretien met au grand jour les profondes
divergences au sein de la junte militaire quant à la politique économique. La réponse du journal El
Mercurio fait explicitement référence au “modèle de société”49. La doctrine de Chicago passe du
statut de “programme économique” à celui de “projet politique” et “modèle de société”. Le journal
écrit : “Le modèle de société mis en œuvre par le régime constitue un projet pour faire du Chili un
pays moderne, ce qui implique de rompre avec des habitudes politiques vieilles de quarante ans et
de passer d’une économie paternaliste, dirigiste et d’une certaine manière féodale à une économie
de marché, ouverte sur l’extérieur et libérée de toute intervention étatique inutile […] Le projet est
beaucoup plus grand que ce qu’il ne paraît à première vue […] Le chemin vers la liberté va donc
dans la même direction que le modèle économique”. Avec la destitution de Gustavo Leigh de la
Junte, le principal opposant à la doctrine de Chicago est écarté. Il devient donc permis de faire
allusion au modèle économique chilien, celui d’une “économie libre”50. Ce modèle, conduit par un
gouvernement de “modernisation nationale” est présenté comme une véritable “révolution
46
Temas Económicos, “Las opiniones de un Premio Nobel” (Hayek), in El Mercurio, 30 novembre 1974 et Temas Económicos,
“¿Por qué une Nobel para Friedman?”, in El Mercurio, 30 octobre 1976
47
Temas Económicos, “¿Reformulación de la crítica económica?”, in El Mercurio, 6 novembre 1976
48
Temas Económicos, “Economía social de mercado: la experiencia alemana”, in El Mercurio, 18 novembre 1978.
“L’économie sociale de marché” est développée par l’Union chrétienne-démocrate allemande (C.D.U.) du chancelier Konrad
Adenauer. Historiquement, le concept est lié à la politique économique de Ludwig Erhard, Ministre fédéral de l'économie de
1949 à 1963, puis Chancelier de 1963 à 1966. Schématiquement, “l’économie sociale de marché” s’appuie sur les principes
48
de “l’ordo-libéralisme” et sur ceux du “christianisme social” . L’ordo-libéralisme constitue l’un des rameaux du renouveau
libéral ou néo-libéralisme qui voit le jour après la Première Guerre mondiale. Ses principaux théoriciens, Walter Eucken, Franz
Böhm et leurs collègues de l’Ecole de Fribourg-en-Brisgau, Wilhelm Röpke et Alexander Rüstow, se proposent de réaliser la
synthèse entre liberté économique et justice sociale.
49
La Semana Política, “Abierta discrepancia”, in El Mercurio, 23 juillet 1978, p.3
50
Temas Económicos, “Economía libre” in El Mercurio, 24 février1979
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16
économico-sociale”51, le “changement le plus important du siècle”52. En cette fin de décennie 1970,
les accents triomphalistes l’emportent. Les éditoriaux mettent en avant à la fois la singularité et
l’exemplarité chilienne, célébrées par les grandes instances financières internationales et par les
53
banques privées . La consécration vient lorsqu’au mois d’avril 1980 un article du prestigieux Wall
Street Journal, partiellement repris par le journal El Mercurio, fait l’éloge de la politique économique
chilienne et du gouvernement qui la met en œuvre : “le rôle des militaires qui gouvernent
actuellement le pays est d’empêcher les hommes politiques de se mêler de l’économie tandis que les
Chicago Boys renforcent les institutions économiques d’une société libre”54. Cette prépotence est
toutefois de courte durée car en 1982 la crise économique vient mettre à mal le modèle chilien. Sans
qu’il n’y ait le moindre recul idéologique de la part du journal El Mercurio, le ton des éditoriaux entre
1982 et 1985 se fait plus modéré. Il faut attendre l’arrivée d’Hernán Büchi à la tête du Ministère des
Finances en 1985, puis surtout la campagne pour le plébiscite de 1988, dans un contexte de reprise
économique, pour voir resurgir les éditoriaux panégyriques sur les mérites du modèle chilien. Un
livre, La révolution silencieuse, résume parfaitement l’Etat d’esprit de ces éditoriaux, qui ne
présentent guère de nouveauté par rapport à ceux de la période 1978 à 198255. Son auteur Joaquín
Lavín est pendant les années 1980 rédacteur en chef de la section économique du journal El
Mercurio. Ce livre fait des Chicago Boys les artisans d’un changement radical de la société chilienne,
passage d’une société vouée au sous-développement par la faute de l’étatisme à une société guidée
par des “idéaux libertaires” pour reprendre les termes de Sergio de Castro 56. L’adjectif “libertaire”
pour décrire le régime du général Pinochet appelle nécessairement quelques commentaires sur cette
alliance entre monétarisme et autoritarisme.
b. Autoritarisme et monétarisme: les deux faces d’un même modèle?57
Malgré le recours à l’euphémisme dans certains secteurs de l’historiographie chilienne – qui évite
l’utilisation du terme “dictature” et lui substitue celui de “gouvernement militaire”– Carlos Huneeus
nous rappelle que “le régime de Pinochet” est avant tout chose une dictature militaire dominée par
51
Temas Económicos, “Revolución económica y social”, in El Mercurio, 4 août 1979
Temas Económicos, “la “Revolución económica y social: El cambio más profundo del siglo; una organización para la
libertad”, in El Mercurio, 14 novembre 1981. Un autre terme revient régulièrement sous la plume de l’éditorialiste, celui de
« schéma » : El Mercurio “el esquema” (Temas Económicos du 27/07/80) ; La Semana Política, “Esquemas y programas”
(16/11/1980); La Semana Política “Gobierno y esquema económico” (12/07/81)
53
Temas Económicos, “la experiencia chilena en un mundo en crisis”, in El Mercurio, 6 septembre 1980. On pourra aussi lire:
Temas Económicos, “La experiencia económica chilena”, (18/10/1980); La Semana Política, “Obstáculos al modelo: El modelo
Chileno” (23/11/1980); La Semana Política, “Nacionalismo y desarrollo” (21/12/1980).
54
Article du Wall Street Journal, cité dans La Semana Política, “Preparando una sociedad libre”, in El Mercurio, 5 mai 1980,
p.2
55
Joaquín Lavín, Chile, Revolución silenciosa, Zig-Zag, Santiago du Chili, 1987. Un second livre dans la même veine sera
publié en 1989, Joaquim Lavín et Luis Larraín, Chile : la sociedad emergente, Ed. Zig-Zag, Santiago du Chili, 1989
56
Sergio de Castro, op.cit. p. 12
57
Cette question a déjà été partiellement abordée dans une recherche précédente sous l’angle des rapports que la nouvelle
droite chilienne entretenait avec les militaires. Stéphane Boisard, “Le général et les Chicago Boys : les deux piliers de la
dictature chilienne”, in Stéphane Boisard (Cord.), Chile 1973-2003, L’Ordinaire Latino-Américain nº193, Juillet-Septembre
2003, IPEALT, Université de Toulouse-Le Mirail, pp.43-55
52
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17
l’armée de terre58. Des cent trente trois ministres qui se sont succédés au gouvernement pendant les
dix-huit années de dictature, soixante-sept appartiennent à l’armée ou la police. Incluant les soussecrétariats d’Etat et les présidences de grandes entreprises publiques, Carlos Huneeus montre que
“la présence de l’armée de terre est écrasante avec 70 officiers d’active et 18 officiers de réserve
tandis que la marine n’en compte que 12, la police 11 et l’armée de l’air 2, soit un total de 113
militaires (soit 52%) pour 104 civiles (48%)”59. Il n’est pas anodin que ce soit parmi les militaires,
essentiellement ceux de l’armée de terre et ceux de l’armée de l’air jusqu’en 1978, que les Chicago
Boys rencontrent la plus grande opposition à leurs idées. Le général Pinochet place en effet ses
hommes liges à des postes-clés du secteur économique. Les militaires se réservent par exemple
certains ministères, tel que ceux des Mines, du Patrimoine ou encore la CORFO, entité étatique qui
contrôle les entreprises d’Etat. Parfois, les ministères dits “économiques” tels que l’Economie, les
Finances, le Budget ou la Banque Centrale, sont directement dirigés par des officiers, comme ce fut
le cas pour Luis Danús ou Gastón Frez. Enfin, lorsque ces ministères sont occupés par des civils, un
officier est systématiquement nommé comme vice-ministre pour le seconder. Cette stratégie du
contrepoids est constante de la part du général Pinochet qui, en fin tacticien politique, réussit ainsi à
maîtriser et parfois même à neutraliser les différents groupes d’influence au sein de la junte. Mais
l’opposition ne provient pas uniquement des rangs du gouvernement. Les Chicago Boys doivent
aussi affronter les critiques des économistes démocrates-chrétiens rassemblés au sein du CIEPLAN.
La relative liberté dont ils jouissent reste exemplaire dans le contexte de censure quasi absolue. Bien
qu’il ne soit pas possible de le démontrer faute de sources, cet espace de liberté laissé à l’opposition
peut être interprété comme une volonté de brider les Chicago Boys et limiter leur hégémonie dans
leur champ intellectuel. Le modèle économique chilien est donc le fruit d’un compromis au sein de
l’Etat entre les économistes monétaristes et les militaires.
A cet égard, les économistes ne sont pas ingrats et reconnaissent aisément leur dette envers les
militaires. Aujourd’hui encore, ils font montre d’une loyauté sans faille envers le dictateur vieillissant.
Sergio de Castro écrit en 1992 : “une fois le modèle adopté et les inévitables difficultés inhérentes à
toute organisation sociale et économique surmontées, il ne fait aucun doute que le mérite d’avoir
maintenu le cap sans perdre de vue le véritable objectif final revient entièrement au Président de la
République de l’époque”60. Les Chicago Boys sont conscients que seule l’armée est en mesure de
leur assurer la pérennité du pouvoir et leur permettre ainsi de mettre en œuvre leur “modèle de
58
Carlos Huneeus, El régimen de Pinochet, Editorial Sudamericana, Santiago du Chili, 2000, p. 175.
Alain Touraine qualifie le régime du général Pinochet de dictature anti-populaire. Il la définit de la manière suivante : “la logique
qui a constamment dominé l'action du général Pinochet n'est pas de nature économique et sociale, mais bien militaire : lutter
contre le marxisme, le communisme et tous les adversaires qui menacent son régime” (Touraine Alain, La parole et le sang.
Politique et société en Amérique Latine, Odile Jacob, Paris, 1988, p. 389). Tomás Moulián, quant à lui, propose de séparer la
longue dictature chilienne en deux étapes : celle de la “dictature révolutionnaire-terroriste” de 1973 à 1981, et, celle de la
“dictature constitutionnelle” de 1981 à 1990. Pendant la première étape, l'ordre repose sur la terreur : “le droit, définissant ce
qui est interdit et ce qui est permis, et le savoir, définissant le projet idéologique, s'imposent au moyen du châtiment ” (Moulián
Tomás, Chile actual: anatomía de un mito, Lom-Arcis, Santiago de Chile, 1997, p. 171.).
59
Carlos Huneeus, op.cit. p. 200
60
Sergio de Castro, op.cit. p. 12
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société”. Ils vont occuper de manière quasiment ininterrompue de 1975 à 1990 les principaux
ministères liés à l’économie et au social. Avec une seule parenthèse d’avril 1984 à mars 1985 dans
ce long “règne” : celle du ministère Luis Escobar Cerda, un économiste identifié à la pensée
keynésienne61. Pablo Baraona le reconnaît ouvertement en 1980 : “Cela ne fait aucun doute pour
moi, à partir de 1973 et cela pour de nombreuses années, un gouvernement autoritaire – absolument
autoritaire – était nécessaire pour mettre en œuvre la réforme et passer outre les intérêts des
différents groupes [civils], aussi importants soient-ils. Et je crois que la suspension des libertés
62
politiques est encore nécessaire pendant de nombreuses années” . A l’évidence, la présence des
militaires au gouvernement permet aussi de réprimer toute contestation sociale de la politique
économique ultralibérale, qu’elle émane des secteurs les plus défavorisés comme des organisations
corporatistes proches du régime. A sa manière quelque peu iconoclaste, celui qui fut le principal
artisan de cette politique, Sergio de Castro, résume parfaitement la nécessité de l’alliance entre
monétarisme et autoritarisme : “avec une mitraillette dans le cul, tout le Chili travaille”63. L’éditorial qui
annonce le plébiscite pour la Constitution de 1980 exprime en fait clairement la position des Chicago
Boys face au régime autoritaire : “Si par Etat de droit nous entendons une organisation aux termes de
laquelle toutes les autorités sont soumises à la norme juridique et selon laquelle la loi dirige
virtuellement les hommes et non le contraire, alors il faut affirmer que la prochaine décennie ne sera
pas celle d’un Etat de droit, pas plus que ne l’était la période que nous venons de vivre […] Ce serait
nous mentir que de penser que l’adoption de la Constitution va convertir en Etat de droit ce qui est un
gouvernement militaire, efficace, patriotique et entreprenant”. Mais le journal de conclure : “Il s’agira
d’exprimer par ce vote son soutien à un régime autoritaire dont les objectifs et les limites sont fixés
par le programme des modernisations. C’est dans cette voie que se trouve le chemin de la liberté
ainsi que la justification profonde du sacrifice de toutes ces années”64. Ainsi non seulement le modèle
61
Signalons à cet égard que tant sur le plan idéologique que politique, il n’est pas possible d’opposer la politique économique
de Sergio de Castro (1976-1982), qui serait un libéralisme monétariste dogmatique, et celle d’Hernán Büchi (1985-1989), un
libéralisme pragmatique. Malgré des différences de personnalité évidentes, le premier étant un homme bourru et le second un
homme affable et courtois, il existe une évidente continuité dans l’action économique des deux longs ministères de Castro et
Büchi. Ce dernier reconnaît sans aucune difficulté sa “dette intellectuelle” envers Sergio de Castro. Büchi Buc Hernán, La
transformación económica de Chile. Del estatismo a la libertad económica, Col. Literatura y ensayo, Grupo editorial Norma,
Santafé de Bogotá, 1993. On pourra aussi visionner les Entretiens filmés de l’Université Finis Terrae: Video 42, Historia de
Chile Contemporáneo, 1970 - 1990 (Videograbación), Editor Centro de Documentación en Historia Contemporánea de Chile,
Santiago. 8 junio 1993, videocassette (VHS), (123 minutos, 09 segundos), son., col.,1/2 plg., Lugar: Universidad Finis Térrea,
Participan: Pablo Baraona, Alvaro Bardón, Sergio de Castro, Juan Carlos Méndez, Roberto Kelly y Alvaro Vial., Invitado:
Hernán Buche; et Video 44, Historia de Chile Contemporáneo. 1970 – 1990 (Videograbación), Editor Centro de
Documentación en Historia Contemporánea de Chile, Santiago, 6 Julio 1993, videocassette (VHS), (95 minutos, 49 segundos),
son., col., 1/2 plg, Lugar: Universidad Finis Térrea, Participan: Pablo Baraona. Alvaro Bardón, Juan Carlos Méndez y Alvaro
Vial., Invitado: Hernán Büchi.
62
Baraona Pablo, “No me gusta ni creo en la eternización del poder militar en Chile”, entretien réalisé par Malú Sierra pour la
revue Cosas, nº98, 3 juillet 1980, pp. 16-18.
63
Entretien filmé de l'Université Finis Terrae, invité Hernán Cubillos, vidéo nº 26. Historia de Chile Contemporáneo. 1970 –
1990 (Videograbación), Editor Centro de Documentación en Historia Contemporánea de Chile, Santiago, 6 octubre 1992,
videocassette (VHS), (197minutos, 08 segundos), son., col., 1/2 plg.
Lugar: Universidad Finis Térrea. Participan: Pablo Baraona, Alvaro Bardón, Sergio de Castro, Sergio de la Cuadra, Roberto
Kelly, Juan Carlos Méndez y Alvaro Vial.
64
La Semana Política, “Materia de la Consulta – El problema de la Continuidad – Excepción y Estado de Derecho”, in El
Mercurio, 17 août 1980, p.3.
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PENSAMIENTO CRITICO N°4, NOVIEMBRE 2004
19
économique chilien est historiquement inséparable du régime dictatorial, mais il est possible
d’affirmer qu’il n’aurait pas pu exister sans lui.
Cette alliance entre le général Pinochet et les Chicago Boys est-elle “contre nature” d’un point de vue
idéologique? De nombreux éléments indiquent qu’autoritarisme et monétarisme ne sont pas
incompatibles. Il n’est pas possible en l’état actuel des sources disponibles de démontrer une
éventuelle participation des Chicago Boys dans le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Néanmoins,
ceux-ci préparent un programme économique, El Ladrillo, dans lequel il est préconisé à plusieurs
reprises l’avènement d’un gouvernement de conciliation nationale “possédant un grand prestige pour
son objectivité et son impartialité et par conséquent pourvu d’une autorité acceptée de tous”65. Cette
phrase pourrait être anodine dans un contexte de normalité politique. Dans le Chili de l’année 1973,
où certains secteurs de la société réclament déjà depuis longtemps une intervention des forces
armées, il semble fondé de voir dans ce “gouvernement impartial et objectif” un appel à une dictature
militaire. Cette alliance de l'autoritarisme et monétarisme est d’ailleurs théorisée par l'économiste
Pablo Baraona dans un article écrit quelques mois avant le coup d'Etat66. Il y invite les militaires à
intervenir et à s’engager dans la voie de l’ultralibéralisme, montrant que la sécurité nationale du pays
dépend davantage de son insertion dans l'économie mondiale que dans la défense du territoire. Une
fois installés au pouvoir, les Chicago Boys vont recevoir l’aide de certains professeurs de Chicago.
L’économiste Arnold Harberger signale en effet qu'il assiste, en compagnie d'autres professeurs et
plusieurs années durant, à de nombreuses réunions avec les membres de la Junte67. Sans connaître
leur réelle implication, ces professeurs admettent avoir pris part aux débats au sein du
gouvernement. Milton Friedman en personne vient donner son approbation à la politique économique
de ses anciens étudiants lors d’une visite en 1975. Puis ce sera au tour de Friedrich Hayek de venir
saluer les progrès de la “liberté économique”, une première fois en 1979 et une seconde fois en 1981
lorsque la Société du Mont Pèlerin qu’il dirige tiendra sa réunion annuelle à Santiago du Chili.
65
On peut lire : “le schéma des politiques économiques proposé dans ce rapport suppose un changement radical de la
situation présente et il a été fondé sur l’hypothèse de l’existence d’un gouvernement de conciliation nationale, possédant un
grand prestige pour son objectivité et son impartialité et par conséquent pourvu d’une autorité acceptée de tous”. De Castro,
“El Ladrillo”, op.cit. p. 22.
66
Cet article fait partie d'un ouvrage de compilation publié par l'Institut d'études générales. Le professeur d'économie Pablo
Baraona est, à cette date, président du mystérieux Institut d'études générales. Actif dans la lutte contre l'Unité populaire, il est
le premier centre intellectuel à formuler clairement un projet politique autoritaire et économique libéral. Baraona Pablo,
“Economía y Seguridad nacional”, in Fuerzas armadas y seguridad nacional, Ediciones Portada, Santiago du Chili, 1973, p.
140-157. L’article d’Arturo Fontaine Talavera abonde dans le même sens, “Economía libre y seguridad nacional en Chile: una
visión histórica ”, in Estudios Públicos, nº 7, Centro de Estudios Públicos, Santiago du Chili, 1982. Selon l’auteur, le potentiel
e
militaire du Chili au XIX siècle est dû au libéralisme économique qui prévaut dans la politique gouvernementale de 1810 à
1929. Ce même auteur reviendra sur ce sujet quelques années plus tard, en évoquant « la faute originelle du capitalisme
chilien » (Arturo Fontaine Talavera, Sobre el pecado original de la transformación capitalista chilena, in Barry Levine (Ed.), El
desafío néolibéral. El fin del tercermundismo en América Latina, Editorial Norma, Santafé de Bogotá, 1992, pp. 93-139).
67
Entretien personnel avec Arnold Harberger (Pontificia Universidad Católica de Chile, 5 novembre 1995). Dans l’entretien
filmé de l'Université Finis Terrae, vidéo nº 14, Armold Harberger évoque ses nombreuses visites au Chili, qui occasionnent des
incidents dans les universités américaines où il enseigne, dus aux problèmes des droits de l'Homme. Après son séjour en avril
1975, Milton Friedman est forcé de publier, à son retour aux Etats-Unis, un communiqué de presse dénonçant la politique de
répression de la dictature. Selon Arnold Harberger, “Milton Friedman n'est venu qu'une fois au Chili. Il était content et ne garde
aucune rancoeur des critiques qui lui ont été adressées car il savait que la politique économique du gouvernement était
correcte”. Arnold Harberger suggère enfin que sa visite de mars 1975 a pu être un atout pour convaincre les militaires. Parmi
les autres professeurs nord-américains s'étant rendus au Chili après le coup d'Etat, Arnold Harberger mentionne Larry Sjastadt
et Theodore Schultz.
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S. BOISSARD / LE MODELE ECONOMIQUE CHILIEN
20
Si le programme économique des Chicago Boys est inséparable du régime dictatorial, la violation
systématique des droits de l’homme par celui-ci est par conséquent le prix moral qu’ils ont accepté de
payer afin de pouvoir mettre en place leurs idées. En règle générale, les économistes reconnaissent
“certains abus”, mais se retranchent derrière leur ignorance des faits. Cette “ignorance” est toutefois
contredite dans les entretiens-vidéos qu’ils réalisent eux-mêmes à partir du début des années 1990 à
l'Université Finis Terrae. Le sujet y est toujours abordé succinctement et très précautionneusement,
mais ils affirment avoir eu connaissance des exactions commises par les services secrets. Ainsi Juan
Carlos Méndez reconnaît que Jaime Guzmán, Arturo Fontaine, Cristián Zegers (alors directeur du
journal La Segunda appartenant au groupe Edwards) et Gonzalo Vial étaient au courant des atteintes
aux droits de l'Homme, avant d'avouer finalement que tous ceux qui travaillaient dans le
gouvernement avaient connaissance de la situation des droits de l'Homme68. Une fois cela admis, les
réactions sont différentes. Pour certains participants à ces entretiens, la DINA était un moindre mal
en regard de ce qui se serait passé avec des individus incontrôlés. Sergio de Castro, quant à lui, se
montre compréhensif à l'endroit des militaires et reporte la faute sur les “terroristes” : “la logique du
terrorisme, me semble-t-il, est de provoquer chez l'autorité publique une réaction la plus brutale
possible. Cela explique les brutalités [...] Je comprends le cas de Prats [son assassinat], parce que
c'était un risque [fomenter depuis l'extérieur la chute du régime] que le général Pinochet ne pouvait
pas courir. C'était la même chose pour Allende”69. Au sujet de cette alliance entre autoritarisme et
néolibéralisme, Carlos Huneeus parle d’une double identité de la dictature du général Pinochet, l’une
économique et l’autre politique. Il écrit : “les réformes économiques et la coercition ne sont pas deux
mondes opposés, mais les deux faces d’une même médaille. On peut parler d’un ‘Etat dual’, dans
lequel ces deux faces répondent à des rationalités différentes: une économique et l’autre politique. La
rationalité économique privilégie l’efficacité, l’intérêt des entreprises et la liberté économique, sans se
préoccuper du coût social ; la rationalité politique supprime les libertés fondamentales, fait des droits
de l’Homme des biens subordonnés aux intérêts politiques et permet de justifier l’usage de la
violence”70.
68
Il explique: “Jaime Guzmán Errazuriz et Arturo Fontaine Aldunate connaissaient mieux que quiconque les problèmes des
droits de l'homme. En dépit de leur morale, ils me firent part des considérations politiques qui poussaient le général Pinochet à
ne pas agir contre Contreras. Il lui était impossible de s'opposer, à ce moment là, à Contreras [colonel en charge des services
secrets de la DINA] pour des raisons politiques”. Entretien filmé de l'Université Finis Terrae, vidéo nº 26, op.cit.
69
Ibid.
70
Carlos Huneeus, op.cit. p.46.
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PENSAMIENTO CRITICO N°4, NOVIEMBRE 2004
21
CONCLUSION
Partant des différents aspects proposés par Jean Mathiot dans sa définition du modèle (l’aspect
d’archétype ; l’aspect de copie ; l’aspect de transposabilité d’un contenu objectif), cet article a
examiné la possible existence d’un modèle économique chilien. Nous avons montré qu’il n’existe
donc pas de modèle économique de Chicago au sens où les sciences sociales l’entendent, c’est-àdire d’une représentation modélisée et mathématique de la société. En revanche, il est possible de
parler d’une doctrine de Chicago, telle que la définit le dictionnaire le Robert, c’est-à-dire “un
ensemble de notions considérées comme vraies et par lesquelles on prétend fournir une
interprétation des faits, orienter ou diriger l'action de l'homme”. Cette doctrine, qui fait du marché
l’alpha et l’oméga de toute organisation sociétale, est exportée au Chili à partir de la moitié des
années 1950. En dix ans, une école de pensée monétariste est créée à sein de l’Université
catholique du Chili à Santiago. Bien qu’extrêmement minoritaire dans la société, cette doctrine est
diffusée grâce au puissant journal El Mercurio de Santiago. Par le biais du propriétaire de ce journal,
les économistes de l’Université catholique connaissent une rapide ascension dans les cercles de
pouvoir passant du patronat aux partis politiques de droite et aux cercles militaires qui renversent le
gouvernement de Salvador Allende en septembre 1973. L’influence de Chicago, dans le domaine des
idées économiques libérales, est hégémonique et exemplaire. Le Chili peut être considéré à cet
égard comme un “laboratoire de Chicago”. Et c’est en cela qu’il existerait un modèle économique
chilien, car toutes les conditions sont réunies pour faire du Chili un cas d’école. Toutefois la mise en
pratique de la doctrine de Chicago reste problématique, car elle n’aurait pas pu être appliquée sans
un régime dictatorial. Le modèle économique chilien, s’il existe, est donc le fruit de cette union entre
ultralibéralisme et autoritarisme. Il se limite donc à un “capitalisme autoritaire” qui porte, au même
titre que les autres dictatures de sécurité nationale du cône sud de l’Amérique latine, les stigmates
des violations systématiques des droits de l’Homme. La question est entière de savoir si “l’expérience
chilienne” peut servir de modèle pour des pays vivant sous un régime démocratique. Un prochain
article devra nécessairement examiner le discours des grandes instances internationales qui ont
promu “l’expérience chilienne” au rang de modèle à suivre dans le reste des pays en voie de
développement, afin de voir si elles prennent en compte les conditions d’application de ce modèle. Il
y a fort à parier que la triste réalité de l’histoire chilienne de ces trois dernières décennies ne viennent
entacher pour longtemps le mythe d’un modèle économique, panacée au sous-développement.
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